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LUCIEN XXX. PHALARIS (01).
PREMIER DISCOURS.
1. Nous sommes envoyés vers vous, habitants de Delphes, par notre
souverain Phalaris, pour présenter au dieu ce taureau d'airain, et pour vous
exposer ce qui nous paraît juste au sujet du donateur et de son offrande ; tel
est l'objet qui nous amène auprès de vous : voici maintenant la lettre de
notre prince : 2. « Je suis né à Agrigente (02), de parents distingués ; je ne le cède en noblesse à personne ; j'ai reçu une éducation libérale, je me suis appliqué à l'étude de la science ; j'ai toujours été populaire dans ma cité natale, équitable et modéré envers ceux qui administraient avec moi les affaires de la république. Violence, dureté, insolence, égoïsme, on n'a rien de pareil à me reprocher dans cette première période de ma vie. Bientôt, je m'aperçus que ceux du parti opposé au mien me dressaient des embûches, et cherchaient par tous les moyens à me faire périr. Agrigente était alors en proie aux factions : je ne trouvai d'autre refuge, d'autre sûreté, d'autre salut pour la ville et pour moi, que de m'emparer du pouvoir, afin de réprimer les séditieux et de faire rentrer les citoyens dans la voie de la raison. Ce projet fut goûté par un grand nombre d'hommes, gens modérés, bons patriotes, qui furent initiés à mes desseins et qui approuvèrent la nécessité de mon coup d'État. Ils me servirent dans mon entreprise, et je n'eus pas de peine à réussir. 3. « De ce moment les troubles cessèrent, et mon autorité fut reconnue : je gouvernai paisiblement, et la ville cessa d'être déchirée par les séditions. Je n'ordonnai ni meurtre, ni exil, ni confiscation, même contre ceux qui m'avaient tendu des pièges, quoique souvent il soit nécessaire d'oser ces violences, surtout pour affermir une autorité nouvelle. J'espérais par ma bonté, ma douceur, mon affabilité, mon respect pour les droits de tous, amener chacun à l'obéissance. Je fis donc trêve à mes inimitiés, je rentrai en grâce avec mes adversaires, je les admis presque tous dans mes conseils et à ma table. La négligence des premiers magistrats avait ruiné la ville : ce n'étaient partout que vols et brigandages. Je fis construire des aqueducs, de superbes édifices, une enceinte de fortifications solides ; en confiant les finances à de sages administrateurs, j'augmentai facilement les revenus de la cité ; je veillai à l'éducation de la jeunesse, j'étendis ma prévoyance aux vieillards ; enfin, je charmai le peuple par des spectacles, des distributions, des fêtes, des repas publics. Loin d'outrager les jeunes filles, de corrompre les jeunes gens, d'enlever les femmes, de lancer mes satellites, de menacer en despote, le nom seul de ces excès m'était odieux. 4. « Déjà même je songeais à quitter le pouvoir, à descendre du rang suprême ; je réfléchissais au moyen d'abdiquer avec le plus de sûreté. L'autorité souveraine, la permission de tout faire commençait à me peser, à me paraître un fardeau aggravé par l'envie ; je cherchais comment ma patrie pourrait se passer du service que je lui rendais. Homme de simplicité antique, tandis que je médite ces projets, voilà qu'on se soulève contre moi, on délibère sur les moyens de faire réussir la conjuration et la révolte, on ourdit des complots ; on rassemble des armes, on recueille de l'argent, on fait appel aux voisins, on envoie des députés en Grèce, aux Athéniens et aux Spartiates. Le sort qui m'attendait, si je tombais en leur pouvoir, était déjà réglé : ils me menaçaient de me déchirer de leurs propres mains, et ils ont avoué publiquement, dans les tourments de la question, tous les supplices auxquels ils me réservaient. Si j'ai échappé à ces maux, je le dois aux dieux qui ont découvert la conspiration, et surtout à Apollon Pythien, qui me l'a révélée dans des songes, et qui m'a envoyé des avis fidèles de tout ce qu'on tramait contre moi. 5. « Ici je vous prie, habitants de Delphes, de vouloir bien, par la pensée, vous identifier avec mes craintes ; et me donner conseil sur ce que j'avais à faire, lorsque, sur le point d'être pris au dépourvu, je dus chercher à me tirer d'embarras au milieu de ces conjonctures. Transportez-vous un moment en esprit à Agrigente, dans mon palais ; voyez les préparatifs des conjurés ; entendez leurs menaces, et dites-moi quel parti je dois prendre. User encore d'humanité avec eux, les épargner, les tolérer, après avoir été près d'éprouver leurs dernières rigueurs, on plutôt tendre la gorge nue à leurs coups, voir mourir sous mes yeux les êtres qui me sont le plus chers, n'eût-ce pas été me conduire en insensé ! Un homme de coeur, dont les pensées sont viriles et raisonnables, dont la bile s'échauffe au froissement d'une injustice, devait leur tenir tête. Pourvoir à ma sûreté, en garantissant l'avenir, c'est là, n'est-ce pas, ce que vous m'auriez conseillé ? 6. « Qu'ai-je donc fait ? J'ordonne que l'on m'amène les coupables, je leur permets de se justifier, je leur produis les preuves de leur crime, je les convaincs des moindres circonstances ; ils n'osent rien nier ; je les punis, moins irrité des complots tramés contre moi que de me voir forcé de renoncer au plan de conduite que j'avais adopté en prenant le pouvoir. Depuis ce temps, je continue de veiller à ma sûreté, et je ne manque pas de punir ceux qui en veulent à ma vie. Les hommes, pour cela, m'accusent de cruauté, sans réfléchir qui d'eux ou de moi en a donné le premier exemple. Oubliant les circonstances et les causés qui provoquaient les châtiments, ils blâment les châtiments en eux-mêmes et les cruautés qu'ils y croient voir. C'est comme si quelqu'un, voyant chez vous précipiter un sacrilège du haut de la roche (03), n'examinait point quel crime il a osé commettre, s'il s'est glissé la nuit dans le sanctuaire, s'il a dérobé les offrandes sacrées ou mis la main sur la statue du dieu, mais se mettait à vous accuser de barbarie, de ce qu'étant Grecs et revêtus d'un caractère sacré, vous avez souffert qu'un Grec, tout près du temple, car la roche, dit-on, est voisine de la ville, fût frappé d'un tel supplice. Vous ririez, j'en suis sûr, en entendant ces imputations, et tout le monde applaudirait à votre rigueur contre les impies. 7. « En général, les peuples, sans examiner les qualités de celui qui leur commande, sans se demander s'il est juste ou injuste, haïssent le nom même de la tyrannie et le tyran. Fussiez-vous un Éaque, un Minos, un Rhadamanthe, ils cherchent aussi bien à vous perdre, en ne se mettant sous les yeux que les tyrans injustes, et en confondant les bons dans une haine commune, à cause de la même dénomination. J'ai cependant entendu dire qu'un grand nombre de tyrans sages ont régné en Grèce, sous ce nom odieux, et qu'ils ont fait preuve d'un caractère vertueux et humain. Quelques-uns même ont gravé dans votre temple de courtes maximes, qui sont comme des ornements et des offrandes en l'honneur d'Apollon Pythien. 8. « Vous voyez que les législateurs décernent plus de peines qu'ils ne proposent de récompenses : toute disposition leur paraît inutile, sans l'attente et la crainte du châtiment. Mais nous autres tyrans, qui ne régnons que par la contrainte, nous qui commandons à des hommes dont la haine et les embûches nous poursuivent, combien ce mode de gouvernement ne nous est-il pas plus nécessaire encore, quand nous voyons échouer nos vains épouvantails, et que la fable de l'hydre se renouvelle pour nous ? Plus nous coupons, plus les occasions de punir se multiplient. Il nous faut, par Jupiter ! sans cesse détruire, abattre ce qui repousse, et le brûler comme faisait Iolas (04), si nous voulons conserver notre pouvoir. Et, du moment qu'on en est réduit à cette nécessité, il faut ou rester fidèle à son système, ou mourir si l'on devient indulgent. Pensez-vous, en effet, qu'il existe un homme assez cruel, assez féroce, pour se faire un plaisir de flageller, d'entendre gémir, de voir égorger ses semblables, à moins qu'il n'ait un motif puissant de rigueur ? Combien de fois j'ai répandu des larmes, à la vue de ceux que déchiraient les lanières ! Combien de fois je suis forcé de plaindre et de déplorer mon sort, moi qui endure une peine plus cruelle et plus longue ! Pour un homme d'un caractère sensible, mais sévère par nécessité, il est bien plus difficile de sévir que de subir un châtiment. 9. « A parler franchement, si j'avais à choisir, ou de punir quelqu'un injustement ou de mourir, sachez que, sans hésiter, je préférerais la mort à une punition injuste. Mais, si l'on me disait : « Phalaris, voulez-vous mourir, ou punir justement ceux qui trament contre vous ? » je choisirais ce dernier parti. Je vous le demande encore à vous-mêmes, habitants de Delphes, lequel des deux paraît préférable, ou de mourir sans l'avoir mérité, ou de sauver injustement celui qui attente à nos jours ? Personne, je pense, n'est assez insensé pour ne pas préférer sa propre vie au salut de ses ennemis. Cependant, combien n'en ai-je pas épargné, qui avaient conspiré contre moi : par exemple, Acanthe, Timocrate, et Léagoras, son frère, en souvenir de notre ancienne amitié ? 10. « Si d'ailleurs vous voulez connaître mieux encore qui je suis, interrogez les étrangers qui viennent à Agrigente, demandez-leur comment je me comporte à leur égard, si je traite avec humanité tous ceux qui abordent chez moi. J'entretiens dans mes ports des affidés qui m'instruisent du nom et de la patrie de ceux qui débarquent, et, de cette manière, je les reçois et je les congédie avec honneur. Quelques-uns même viennent exprès pour me voir, parmi les plus sages de la Grèce, et ne reculent point devant ma société. Ainsi, tout récemment ; le sage Pythagore est venu me visiter, avec de tout autres idées sur mon compte : quand il m'eut pratiqué, il s'en alla faisant l'éloge de ma justice, et plaignant la nécessité où j'étais d'être cruel. Pensez-vous, en effet, qu'un homme si bon envers les étrangers voulût être injuste avec des concitoyens, s'il n'avait éprouvé leur injustice ? 11. « Voilà ce que j'avais à vous dire pour ma justification : tout en est vrai, juste, et, selon moi, plus digne d'éloge que de haine. Quant à mon offrande, écoutez comment je suis devenu possesseur de ce taureau, sans l'avoir commandé au statuaire. Je ne suis point assez fou pour désirer la possession de semblables objets. Il y avait à Agrigente un nommé Perilaüs (05), excellent sculpteur, mais le pire des hommes. Ce Périlaüs, bien éloigné de connaître mes véritables sentiments, s'imagine qu'il me ferait plaisir en inventant quelque nouveau supplice, comme si je ne me plaisais qu'à punir. Il fabriqua donc ce taureau et vint me le présenter. C'est une oeuvre parfaite, et d'une exécution merveilleuse ; il ne manque à l'animal que le mouvement, et, si on l'entendait mugir, on le croirait en vie. A la première vue, je m'écriai : « Voilà une offrande digne d'Apollon Pythien. II faut envoyer ce taureau au dieu ! » Alors Périlaüs : « Que serait-ce, dit-il, si vous connaissiez l'art avec lequel il est fait à l'intérieur, et l'usage auquel il peut être employé ? » Ouvrant alors le taureau par le dos : « Lorsque vous voudrez, ajouta-t-il, châtier quelqu'un, faites-le monter dans cette machine, enfermez-le ; ajustez ensuite ces flûtes aux naseaux du taureau, et ordonnez qu'on lui allume du feu sous le ventre. Bientôt celui qui sera dedans poussera des gémissements et des cris, pénétré de douleurs insupportables ; mais le son de sa voix, en passant par les flûtes, formera des sons mélodieux, et soupirera un air plaintif, un mugissement lugubre, qui vous charmera pendant que l'autre subira sa peine. » 12. « A peine eus-je entendu cet homme, que je détestai son abominable invention, et, tout indigné contre cette affreuse machine, je voulus lui faire subir le supplice qu'il avait imaginé : « Eh bien ! lui dis-je, Périlaüs, si vous ne me faites pas de vaines promesses, montrez-nous l'effet véritable de votre art ; entrez dans le taureau, imitez la voix d'un homme qui crie, et nous jugerons si, comme vous le dites, les flûtes produisent d'harmonieux accords. » Périlaüs obéit. Dès, qu'il est entré, je l'enferme, et j'ordonne qu'on allume du feu par-dessous : « Reçois, lui dis-je alors, une digne récompense de ton admirable invention, et chante-nous le premier la musique que tu as composée. » Ainsi fut-il justement puni, en essayant lui-même sa machine. Je le fis toutefois retirer, pendant qu'il vivait et respirait encore, afin qu'il ne souillât point la statue par sa mort ; je le fis précipiter du haut d'une roche : et laisser sans sépulture. Je purifiai ensuite le taureau, et je vous l'envoie pour le consacrer, au dieu, après avoir ordonné qu'on y gravât cette histoire, mon nom, comme donateur, celui de Périlaüs, son invention, la juste vengeance que j'en ai tirée, la musique de l'ingénieux statuaire, et l'essai qu'il en a fait le premier. 13. « Pour vous, habitants de Delphes, vous ne ferez rien que de juste en offrant un sacrifice en mon nom avec mes envoyés, et en plaçant ce taureau dans un endroit apparent du temple, afin que tous voient comment je me conduis envers les méchants, et quelle punition j'inflige à l'excès de leur scélératesse, je donne comme preuves suffisantes de mon caractère la punition de Périlaüs et la dédicace de ce taureau, que je n'ai point réservé pour entendre les soupirs d'autres victimes, ni les sons mélodieux des flûtes, et qui n'a jamais fait entendre que les mugissements de l'inventeur. Lui seul a fait l'épreuve de son art, et j'ai mis fin à sa chanson inhumaine et barbare. Voilà ce qu'à présent je puis offrir au dieu : plus tard je lui ferai souvent d'autres offrandes, si j'obtiens de lui de n'être plus, forcé de recourir à des supplices. » 14. Telle est, habitants de Delphes, la lettre de Phalaris ; il dit la vérité, il vous raconte exactement les faits, et il est juste que vous croyiez à notre déposition, attendu que nous avons été les témoins oculaires de sa conduite et que nous n'avons, en ce moment, aucun motif de vous en imposer. S'il faut, toutefois, vous implorer en faveur d'un homme qui passe faussement pour cruel, et qui se voit forcé de punir, nous vous supplions, comme citoyens d'Agrigente, comme Grecs et Doriens d'origine, d'accorder à ce prince votre amitié qu'il désire ; il est tout prêt à bien mériter de votre ville en général et de chacun de vous en particulier. Recevez donc ce taureau, consacrez-le au dieu, faites des voeux pour la ville d'Agrigente et pour Phalaris. Ne nous renvoyez point sans nous accorder notre demande, ne faites pas cette injure à notre souverain, ne privez point le dieu d'une offrande qui est à la fois un chef-d'oeuvre de l'art et un monument de justice. (01) Ce discours est du genre de ceux que les rhéteurs appelaient paradñjouw. Le tyran Phalaris y fait l'apologie de ses crimes et de sa cruauté avec une rare habileté sophistique. On peut le rapprocher du Phalaris d'André Arnaud, du Busiris d'Isocrate, et du Néron de Jérôme Cardan. Le texte de ces trois déclamatious se trouve dans le rare et curieux ouvrage de Durnaw : Amphitheatrum sapientiae Socraticae, joco-seriae, Hanoviae, 1619. Nous en donnons une analyse dans notre thèse latine : De ludicris, etc., p. 50 et suivantes. (02) Pour tout ce qui concerne Phalaris, voy. la dissertation de R. Bentley sur les Épîtres de Phalaris, et la quatrième de ces Épîtres, Amsterdam 1777. (03) Le rocher dont il est question s'appelait Yanpeia. Les seuls sacrilèges étaient précipités du haut de cette pierre. Lucien raille ici les habitants de Delphes , qui précipitèrent injustement Ésope , après l'avoir accusé; par une calomnie atroce, d'avoir dérobé un vase, consacré à Apollon. BELIN DE BALLU. (04) Voy. ce mot dans le Dict. de Jacobi. (05) On lui donne plus ordinairement le nom de Périllus.
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