LUCIEN
NIGRINUS
OU LE PORTRAIT D'UN PHILOSOPHE (01)
LETTRE
À NIGRINUS
Lucien
à Nigrinus, salut.
Le proverbe dit : "Des chouettes à Athènes (02),"
pour montrer combien il est ridicule de porter des chouettes dans une ville où
elles abondent. Si, dans l'esprit de faire parade de mon éloquence, je
composais quelque ouvrage et l'envoyais à Nigrinus, je m'exposerais au même
ridicule que l'homme aux chouettes. Mais comme je n'ai d'autre intention que de
vous faire savoir ce que je pense de vous, et les sentiments que m'inspirent vos
discours, j’échapperai à l'application du mot de Thucydide (03)
: "L'ignorance rend hardi et la réflexion circonspect ;" et l'on
verra clairement que ce n'est pas l'ignorance toute seule qui me rend téméraire,
mais l'amour que je ressens pour vos leçons. Adieu.
UN
AMI, LUCIEN.
1.
L'AMI. Quel air grave, quelle tête haute depuis ton retour ! Tu ne daignes ni
nous regarder ni prendre part à nos réunions et à nos entretiens ; je te
trouve complètement changé, et devenu bien fier. Te plairait-il de me faire
savoir la cause d'un changement si extraordinaire ?
LUCIEN.
La cause, mon cher ami ?... C’est le bonheur !...
L'AMI.
Que veux-tu dire ?
LUCIEN.
Tu vois un homme devenu, sans s'y attendre heureux, fortuné, trois fois
heureux, comme on dit à la scène.
L'AMI.
Par Hercule ! En si peu de temps ?
LUCIEN.
Oui.
L'AMI.
Et quel est donc le grand bonheur qui te rend si fier ? Ce n'est pas en gros
qu'il faut me faire ce récit agréable : je veux connaître à fond et en détail
les moindres particularités.
LUCIEN.
N'est-il pas bien étonnant, dis-le-moi, par Jupiter, que d'esclave je sois
devenu libre, riche de pauvre, sage d'extravagant et d'insensé ?
2.
L'AMI. C'est merveilleux ! Seulement je ne comprends pas bien encore ce que tu
veux dire.
LUCIEN.
J’étais allé à Rome dans le dessein d'y consulter un médecin pour les yeux
: car mon ophtalmie me faisait alors beaucoup souffrir.
L'AMI.
Je savais cela, et je souhaitais de te voir entre les mains d’un homme habile.
LUCIEN.
J'avais aussi l'intention d'aller saluer le philosophe platonicien Nigrinus, que
je n'avais pas vu depuis longtemps. Je me lève donc un jour, de bon matin, pour
me rendre chez lui. Je frappe à sa porte, un esclave m'annonce, et je suis
introduit. J’entre, et je trouve Nigrinus tenant un livre à la main, et
entouré des portraits de sages de l'antiquité. Au milieu de sa chambre était
une petite table, sur laquelle étaient gravées des figures de géométrie et
qui soutenait une sphère de roseau (04),
représentant, à ce qu'il me parut, l'univers.
3.
Nigrinus, m'ayant embrassé avec beaucoup d'effusion, me demanda ce que je
faisais : je le lui racontai sans rien omettre, et lui demandai, à mon tour,
quelles étaient ses occupations, s'il comptait retourner en Grèce. A peine,
cher ami, eut-il commencé à me répondre et à m'ouvrir sa pensée, que je
crus sentir comme une douce ambroisie de paroles, surpassant en douceur le chant
des Sirènes, celui des rossignols, ou la suavité de l’homérique lotos (05)
: c'était une voix divine.
4.
Il en vint à faire l'éloge de la philosophie, de la liberté qu'elle procure,
à se moquer de ce que la foule met au rang des biens, les richesses, la gloire,
la royauté, les honneurs, l'or, la pourpre, objets de l'admiration des hommes,
et qui, jusqu'à ce jour, avaient fixé la mienne. J'écoutais, l'âme
attentive, ouverte, et si profondément ému, que je ne savais plus ce que je
ressentais, flottant au gré de mes impressions. Tantôt je l'entendais avec
douleur mettre au rang des vanités les choses que j'aime tant, la richesse,
l'argent, la gloire : j'étais près de pleurer, en les voyant si méprisées ;
tantôt elles me semblaient viles et ridicules, et je me réjouissais d'être
passé de l'air ténébreux de ma première vie à la sérénité et à la lumière
(06).
En sorte que, par un effet merveilleux, j'oubliai mon oeil et son infirmité,
tandis que la vue de mon âme devint plus perçante, elle qui, à mon insu, se
promenait en aveugle sur tous les objets.
5.
Enfin j'arrivai à cette disposition, dont tout à l'heure tu me faisais un
crime. Ce discours, en effet, m'a inspiré une fierté, une élévation, qui ne
permettent plus de descendre à rien de mesquin, et je crois que la philosophie
m'a fait éprouver ce que ressentirent les Indiens, lorsqu'ils burent du vin
pour la première fois ; d'une nature ardente, ces peuples eurent à peine pris
de ce puissant breuvage, qu'ils furent saisis d'un transport bachique et d'un délire
deux fois plus fort que celui des autres hommes : de même tu me vois
aujourd'hui dans un enthousiasme et une ivresse causés par le discours de
Nigrinus.
6.
L'AMI. Je n'appelle point cela de l'ivresse, c'est de la sagesse et de la tempérance.
Mais je voudrais bien, s'il est possible, entendre aussi ces discours ; il
serait mal de repousser, surtout quand elle vient d'un ami, la demande de celui
qui désire ardemment jouir d'une pareille faveur.
LUCIEN.
Ne crains rien, cher ami : tu n'as pas besoin d'exciter, comme dit Homère (07),
un homme tout disposé à agir ; et si tu ne m'eusses prévenu, j'allais te
prier d'écouter mon récit ; car je veux que tu puisses témoigner devant les
autres hommes que mon enthousiasme n'est pas déraisonnable. D'un autre côté,
c'est un plaisir pour moi de me rappeler souvent ces discours, et je me suis
rendu cet exercice familier : aussi, quand je ne rencontre personne, je les
repasse en moi-même deux ou trois fois par jour.
7.
Semblable à ces amants qui, durant l'absence de l'objet aimé, se retracent et
ses actions et ses paroles, afin de charmer leur ennui, s'entretiennent avec
lui, comme s'il était présent, croient lui parler, et s'imaginent entendre ses
réponses, si bien que leur âme tout entière, au souvenir du passé, n'a pas
le temps de s'abandonner aux maux actuels ; de même, en l'absence du
philosophe, je recueille les discours qu'il m'a fait entendre ; je me les redis
en moi-même, et j'en tire une puissante consolation. Comme si j'étais entraîné
sur la mer, par une nuit ténébreuse, j'y tourne mes regards ainsi que vers un
fanal ; dans toutes mes actions, je me figure que ce grand homme me considère,
et je crois l'entendre encore me tenir le même langage ; quelquefois, surtout
quand mon âme est plongée dans la méditation, sa personne se montre à mes
yeux, et le son de sa voix retentit à mes oreilles ; car, suivant l'expression
du poète comique (08),
il laisse un aiguillon dans l'esprit de ceux qui l'écoutent.
8.
L’AMI - Arrête, homme étonnant, reviens un peu sur tes pas ; remonte au
point de départ, et redis-moi le discours même : tes digressions me font trop
souffrir.
LUCIEN.
Tu as raison : c'est ce que je devais faire. Mais, mon ami, as-tu vu quelquefois
de ces mauvais acteurs tragiques ou comiques (09),
j'entends de ceux qui se font siffler, qui gâtent les pièces, et qui finissent
par être mis à la porte, bien que les oeuvres qu'ils jouent soient excellentes
et qu'elles aient remporté le prix?
L'AMI.
Je connais bon nombre de ces gens-là ; mais qu'est-ce à dire?
LUCIEN.
Je crains de te paraître un imitateur aussi ridicule, soit en m'exprimant sans
ordre, soit en gâtant quelquefois par ma faiblesse le sens de mon auteur, en
sorte que tu en viendrais insensiblement au point de condamner la pièce elle-même.
Pour moi tout seul je ne serais pas trop affligé de cet échec ; mais la chute
de l'œuvre même me chagrine beaucoup, si c’est ma maladresse qui l'expose à
la risée.
9.
Souviens-toi donc, tandis que je parlerai, que le poète n'est pas responsable
des fautes de l’acteur, qu'il est assis quelque part, loin de la scène, et
qu'il ne s'occupe point de ce qui se passe sur le théâtre. Ainsi je vais te
montrer quel comédien je suis, au moins pour la mémoire; car, pour le reste,
je ne serai guère qu'un messager de tragédie. Si je débite quelque passage
qui te semble faible, n'oublie pas qu'il est réellement meilleur, et que
l'auteur l'a dit tout autrement ; et d'ailleurs, si tu me siffles, je n'en aurai
nul chagrin.
10.
L'AMI. A merveille ! Par Mercure, voilà un exorde dans les règles ! Tu
pourrais encore, ajouter que ton entretien avec Nigrinus n'a pas été long, que
tu vas te mettre à parler sans préparation, qu'il vaudrait mieux entendre la
parole même du philosophe, que tu n'en peux rapporter que peu de chose, et
qu'autant que ta mémoire en a pu retenir. Ne devais-tu pas dire tout cela ?
Mais avec moi tu n'as pas besoin de tant d'apprêts : suppose que tu as dit tout
ce qui peut te servir d'exorde ; tu as un auditeur prêt à se récrier et à
applaudir ; si tu tardes, c'est alors que je me fâcherai, et que tu entendras
les sifflets les plus aigus.
11.
LUCIEN. Je regrette de n'avoir pas mentionné tout ce que tu viens de dire ;
mais j'ajouterai ceci, que mon discours n'aura ni la suite ni l'enchaînement de
celui du philosophe, que je ne parlerai pas de tous les sujets qu'il a traités,
oeuvre au-dessus de mes forces, enfin que je ne lui attribuerai pas mes paroles,
afin de ne pas ressembler à ces acteurs, qui souvent prennent un masque
d'Agamemnon, de Créon ou d'Hercule, sont couverts d'habits brodés d'or,
lancent des regards terribles ouvrent une bouche énorme, puis font entendre une
voix grêle maigre et féminine, beaucoup plus faible que celle d’Hécube ou
de Polyxène. Aussi, pour ne pas m'exposer au reproche de mettre un masque plus
gros que ma tête, et de déshonorer mon costume, je vais converser avec toi à
visage découvert, de peur que ma chute n'entraîne celle du héros dont je
jouerai le rôle.
12.
L'AMI. Cet homme ne cessera donc pas aujourd'hui de me tenir un langage théâtral
et tragique ?
LUCIEN. Si, je vais cesser ; je reviens, dès à présent, à mon sujet.
Nigrinus commença son discours par un éloge de la Grèce et des Athéniens :
il dit qu'élevés dans la philosophie et dans la pauvreté, ceux-ci ne voient
jamais d'un oeil content un citoyen ou un étranger s'efforcer d'introduire le
luxe chez eux. Au contraire, s'il vient dans leur ville quelqu'un qui ait ce
travers ; ils le transforment peu à peu, lui font quitter ses anciennes
habitudes, et le ramènent à une vie pure et vertueuse (10).
13.
Il me raconta qu'un de ces hommes, qui sont tout cousus d'or, vint jadis à Athènes
suivi d'une foule incommode de serviteurs, vêtu d'étoffes brodées et dorées
: il espérait exciter l'admiration des Athéniens et se faire regarder comme un
homme heureux ; mais on ne vit en lui qu'un pauvre homme : on essaya de le
corriger sans amertume, sans le contrarier ouvertement, puisqu'on était dans
une ville libre, où chacun peut vivre à sa guise. Seulement, lorsqu'il gênait
aux gymnases et aux bains par le nombre de ses esclaves, qui foulaient les
passants ; quelqu'un disait à voix basse, en feignant de se cacher et de ne pas
s'agresser à lui : "Il a peur d'être assassiné en se baignant : la
tranquillité la plus grande règne cependant aux bains ; on n'y a pas besoin
d'une armée." Notre homme, entendant ainsi la vérité, profitait de la leçon.
On lui fit quitter aussi ses habits brodés, cette pourpre magnifique, en
raillant avec esprit l'éclat fleuri des couleurs. "Voici le
printemps," disait-on, ou bien : "D'où nous arrive ce paon ?" ou
bien encore : " il a mis la robe de sa mère," et autres plaisanteries
du même genre. On employa le même moyen pour se moquer du grand nombre de ses
bagues, du soin recherché de sa chevelure, du dérèglement de sa conduite :
c'est ainsi qu'on le ramena par degrés à la sagesse, et il s'en alla meilleur
qu'il n'était venu, grâce à cette leçon donnée par tout le monde.
14.
Pour me prouver que les Athéniens ne rougissent pas d'avouer leur pauvreté, il
me citait un mot qu'il avait entendu dire par tous les spectateurs à la fois,
aux jeux des Panathénées. On avait arrêté un citoyen et on l'avait conduit
au président des jeux, parce qu'il y assistait vêtu d'une robe de couleur (11).
En le voyant, les assistants eurent pitié de lui et demandèrent sa grâce. Le
héraut ayant annoncé que cet homme avait manqué à la loi, en venant au
spectacle ainsi vêtu, tous s'écrièrent d'une seule voix, comme s'ils s'étaient
concertés, qu'il fallait lui pardonner d'être venu avec ce vêtement, parce
qu'il n'en avait pas d'autre. Nigrinus louait une pareille conduite ; il vantait
en outre la liberté qui règne dans Athènes, l'absence de toute jalousie, la
tranquillité, le doux loisir dont on y jouit pleinement. Il me faisait voir que
cette manière de vivre est conforme à la philosophie, et capable de conserver
la pureté des mœurs et qu'un homme vertueux, accoutumé à mépriser la
richesse, qui s'est fait un plan de vivre honnêtement, suivant la nature, ne
peut trouver un régime qui lui convienne mieux.
15.
Mais celui qui aime les richesses, qui est ébloui par l'or, qui mesure le
bonheur à la pourpre et au pouvoir, qui n'a jamais goûté l'indépendance, qui
ne connaît point la franchise, qui n'a jamais vu la vérité, qui a toujours été
nourri dans la flatterie et dans la servitude ; celui dont l'âme est tournée
vers la volupté, qui en fait son unique déesse, aime les tables somptueuses,
se plonge dans l'ivresse et dans les plaisirs des sens ou dont le cœur est
rempli d'impostures, de fourberies et de mensonges ; celui qui se plaît au son
des instruments, aux airs fredonnés, aux chansons libertines, celui-là peut
trouver à Rome la vie qui lui convient.
16.
Ici, toutes les rues, toutes les places sont pleines des objets qui lui sont
chers : il y peut recevoir le plaisir par toutes les portes, y satisfaire ses
yeux, ses oreilles, son odorat, son goût, ses désirs amoureux : c'est un
torrent qui roule sans cesse ses eaux bourbeuses et se répand par mille canaux,
où il porte avec lui l'adultère, l'avarice, le parjure et les autres passions.
L'âme submergée par ce débordement perd la pudeur, la vertu, la justice ; et
sur le sol fangeux qu'elles ont abandonné croissent en foule les appétits
grossiers. Voilà le tableau que Nigrinus me faisait de Rome et des bonnes mœurs
qu'on y apprend.
17.
Pour moi, ajouta-t-il, la première fois que j'y suis revenu en quittant la Grèce,
je m'arrêtai lorsque j'en fus près, et, me demandant à moi-même la cause de
mon retour, je récitai ces vers d’Homère (12)
:
Infortuné, pourquoi quittes-tu la lumière ?
c'est-à-dire la Grèce, le bonheur, la liberté, pour
venir voir ici le tumulte, les sycophantes, les saluts arrogants, les festins,
les flatteurs, les meurtres, les attentes de testaments, les amitiés fardées ?
A quoi te résous-tu, ne pouvant retourner sur tes pas ni t'assujettir à ces mœurs
?"
18.
Après avoir ainsi délibéré en moi-même, je m'éloignai, comme Jupiter, dans
Homère (13),
conduit Hector :
Loin des armes, des traits, du sang, de la mêlée ;
en un mot je résolus de demeurer chez moi, menant une vie
que certains traitent de lâche et d'efféminée, conversant avec la
philosophie, Platon et la vérité. Placé ici comme dans un théâtre rempli de
spectateurs, je contemple d'en haut les actions des hommes ; les unes m'amusent
et me font rire, les autres m'apprennent à éprouver l'énergie de l’âme
humaine.
19.
Car, s'il est permis de faire l'éloge des vices, sache bien qu'il n'y a point
pour la vertu d'exercice plus grand ni pour l'âme d'épreuve plus décisive que
cette ville, et la manière dont on y vit. Ce n'est pas peu de chose, en effet,
que de résister à tant de désirs, à tant de charmes, qui de toutes parts séduisent
et ravissent les yeux et les oreilles. Il faut absolument, à l'exemple d'Ulysse
(14),
passer outre sans se faire attacher les mains ni se boucher les oreilles avec de
la cire, ce serait une lâcheté, mais écouter librement et répondre par le dédain.
20.
Pour admirer la philosophie, il n'y a qu'à lui comparer la folie des hommes :
pour mépriser les biens de la fortune, il n'y a qu'à voir que ce monde est une
scène, une pièce à mille acteurs, où l'esclave devient maître, le riche
pauvre, le pauvre satrape ou roi, celui-ci ami, celui-là ennemi, cet autre exilé.
Mais ce qu'il y a de plus singulier, c'est que la fortune a beau attester elle-même,
qu'elle se fait un jeu des affaires humaines, et que rien n'est durable, les
hommes ne cessent d'avoir les yeux sur elle ; ils désirent la richesse et la
puissance, et se bercent tous d'espérances qui ne se réaliseront jamais.
21.
Quant à ce que j'ai dit, qui prêtait à l'amusement et au rire, je vais en
parler maintenant. Comment ne pas trouver ridicules ces riches, qui étalent
leur robe de pourpre, allongent leurs doigts et font cent sottises pareilles ?
Le plus plaisant, c'est lorsqu'ils saluent les passants par la voix d'un autre (15),
et qu'ils veulent que l'on ait en haute estime un seul de leurs regards.
D'autres, encore plus fiers, souffrent qu'on les adore, non pas de loin, comme
chez les Perses ; il faut s'approcher d'eux, s'incliner, s'humilier l’âme,
prendre une attitude qui indique cette humilité intérieure, puis leur baiser
la poitrine ou la main droite : honneur qui excite l'envie et l'admiration de
ceux qui n'y peuvent prétendre ; le patron cependant est là debout, se prêtant
assez longtemps à ces perfides caresses. Je leur sais gré du moins de leur
impolitesse à ne point nous admettre à leur baiser la bouche.
22.
Mais les clients, qui les suivent partout pour leur faire la cour, sont encore
plus ridicules. Ils se lèvent an milieu de la nuit, parcourent tous les
quartiers de la ville et se laissent impunément fermer la porte au nez par les
esclaves, qui les appellent chiens et flatteurs : le prix de cette promenade peu
agréable, c'est un dîner moins agréable encore, source pour eux de mille
ennuis (16).
Après avoir mangé, après avoir bu plus qu'ils ne voulaient, après avoir
bavardé outre mesure, ils s'en vont en grommelant, de mauvaise humeur,
maudissant le festin, accusant l'insolence ou la lésinerie du maître ; puis
ils remplissent les carrefours de leurs vomissements et les plus mauvais lieux
de leurs querelles. La plupart vont se mettre au lit, quand commence le jour, et
donnent aux médecins des occasions de promenades : quelques-uns, chose toute
nouvelle, n'ont pas le temps d'être malades.
23.
Pour moi, je pense que les flatteurs sont encore plus pervertis que ceux qu'ils
flattent, parce qu'ils autorisent leur insolence. Lorsqu'ils admirent, en effet,
l'opulence de leur patron, qu'ils vantent son or, qu'ils remplissent ses
vestibules dès la pointe du jour, qu'ils ne l'abordent que comme un maître,
quels peuvent être ces sentiments ? Mais si, d'un commun accord, ceux-ci
voulaient renoncer pour un temps à leur servitude volontaire, ne croyez-vous
pas qu'à leur tour les riches viendraient à la porte des pauvres les supplier
de ne pas laisser leur fortune sans spectateurs et sans témoins, de ne pas
rendre inutile la somptuosité de leurs tables et la grandeur de leurs palais ?
Car ce n'est pas tant la richesse qu'ils aiment, que la réputation d'hommes
heureux qu'elle procure ; et certainement une belle maison, où brillent l'or et
l'ivoire, est inutile à celui qui l'habite, s'il n'y a personne pour l'admirer.
Il faudrait donc détruire et ravaler le pouvoir des riches, en opposant à leur
richesse le rempart du mépris ; mais aujourd'hui, en les adorant, on leur fait
perdre la tête (17).
24.
Encore si l'on ne voyait que des gens sans instruction et qui font profession
d'ignorance agir de la sorte, on pourrait peut-être le tolérer ; mais que de
soi-disant philosophes fassent des bassesses beaucoup plus ridicules, c'est ce
qu'il y a de plus révoltant. Que croyez-vous qui se passe dans mon âme, quand
je vois quelqu'un de ces hommes, surtout quelque vieillard, se mêler à la
troupe des flatteurs, faire la fonction de satellite auprès des gens en place,
converser avec ceux qui invitent aux repas, d'autant plus facile à remarquer,
que son habit le distingue des autres ? Et c'est un fait qui m'indigne encore
plus, de voir qu'il ne change pas de costume, lorsque d'ailleurs il joue le même
rôle que les flatteurs.
25.
Est-il, en effet, rien d'honnête à quoi l'on puisse comparer la conduite de
ces philosophes dans le festin ? Ne se gorgent-ils pas avec plus de grossièreté
? Ne s'enivrent-ils pas plus ouvertement ? Ne se lèvent-ils pas les derniers ?
Ne veulent-ils pas emporter les plus gros morceaux (18)
? Les plus raisonnables en viennent souvent au point de chanter. Voilà les
actions ridicules dont parlait Nigrinus. Il me parla ensuite avec force de ceux
qui trafiquent de la philosophie et mettent la vertu en vente comme dans un
marché ; il appelait leurs écoles des boutiques et des tavernes : il prétend
que celui qui se mêle d'enseigner aux autres le mépris des richesses doit
commencer par se montrer lui-même au-dessus du gain.
26.
Et c'est ainsi qu'il l’a toujours pratiqué lui-même. Non seulement il
s'entretient gratuitement avec qui le désire, mais il vient en aide à ceux qui
en ont besoin, et dédaigne toute espèce de fortune. Tant s'en faut qu'il désire
ce qui ne lui appartient pas, que son insouciance va même jusqu'à négliger ce
qui est à lui. Il possédait une terre à peu de distance de la ville ; depuis
plusieurs années il n'avait pas songé à y mettre le pied ; il n'osait pas même
assurer qu'elle fût à lui. Il pensait peut-être que, suivant la nature, nous
ne possédons rien, que si la loi ou un héritage met un bien en notre pouvoir
pour un temps indéterminé, nous n'en avons que l'usufruit ; et quand le terme
est expiré, un autre le reçoit de nos mains et en jouit au même titre (19).
Ce philosophe offre encore un bel exemple à ceux qui voudront imiter sa
frugalité dans les repas, sa modération dans les exercices, la modestie de son
visage, la simplicité de ses vêtements, et, par-dessus tout, l'heureuse
disposition de son esprit et la douceur de son caractère.
27.
Il exhortait ceux qui suivaient ses leçons à ne pas remettre le temps de bien
agir, comme le font la plupart des hommes, qui se fixent d'avance une époque
solennelle, une fête, une grande réunion, à partir de laquelle ils cesseront
de mentir et deviendront vertueux. Il voulait que l'on se portât sans délai
vers le bien, et il condamnait ouvertement ces philosophes qui s'imaginent que,
pour former les jeunes gens à la vertu, il est nécessaire de les soumettre à
de nombreuses contraintes et de pénibles exercices (20)
: les uns veulent en effet qu'on enchaîne leurs élèves, d'autres qu'on les
fouette, d'autres que ceux qui ont un joli visage se tailladent avec le fer.
28.
Nigrinus pensait qu'il faut bien plutôt procurer à l'âme cette force et cette
insensibilité, et qu'un bon instituteur doit tenir compte de l'esprit, du
corps, de l'âge, de la première éducation, pour ne pas encourir de reproches
en imposant aux jeunes gens des exercices au-dessus de leurs forces : il ajouta
que plusieurs jeunes gens étaient morts des suites de ces pratiques insensées.
Et moi-même j'en ai connu un, qui, après avoir goûté aux doctrines amères
de ces philosophes, n'eut pas plus tôt connu la vérité, qu'il s'enfuit de
leurs écoles pour n'y plus retourner: il vint trouver Nigrinus, qui n'eut pas
de peine à le rétablir.
29.
Mais bientôt notre philosophe, laissant ce sujet, parla d'autres personnages,
du tumulte de la ville, des embarras de la foule, des théâtres, de
l'hippodrome, des statues élevées aux cochers, des noms des chevaux, des
entretiens qu'on entend là-dessus dans les carrefours. La manie des chevaux est
effectivement générale, et elle s'est emparée d'un grand nombre d'hommes qui
sont regardés comme de fort honnêtes gens.
30.
Il passa ensuite à un autre tableau, celui des pratiques relatives aux funérailles,
aux testaments, ajoutant qu'on trouve dans ceux-ci la seule parole vraie que
dise un Romain dans toute sa vie, parce qu'il ne craint pas les conséquences de
sa franchise. Pendant qu'il parlait ainsi, je me pris à rire, en songeant que
les Romains font ensevelir avec eux les preuves de leur ignorance, tandis qu'ils
laissent par écrit celles de leur stupidité : ainsi les uns font brûler avec
eux sur le bûcher soit leurs vêtements, soit quelque autre objet qui leur a été
cher pendant leur vie ; d'autres ordonnent qu'un certain nombre d'esclaves
demeurent près de leur tombeau ; quelques-uns font couronner de fleurs leurs
urnes funéraires, toujours faibles d'esprit, même après la mort (21).
31.
Nigrinus voulait qu'on jugeât de ce qu'ils avaient fait de leur vivant, d'après
ces recommandations d'outre-tombe. "Ce sont ces gens-là, disait-il qui achètent
des mets d'un prix excessif, qui, dans les repas, versent du vin mêlé avec du
safran et des aromates (22),
qui se couvrent de roses pendant l'hiver (23),
qui n'aiment ces fleurs que lorsqu'elles sont rares et hors de saison et qui,
lorsqu'elles viennent d'elles-mêmes et dans leur temps, ne peuvent plus les
souffrir. Ce sont eux enfin qui boivent des vins parfumés", bizarrerie que
Nigrinus blâmait surtout en eux, prétendant qu'ils ne savent pas même user de
leurs désirs, mais qu'ils en abusent, les confondent, et que, laissant écraser
leur âme sous le poids da la mollesse, ils font ce qu'on dit dans les tragédies
et les comédies : "ils s'efforcent de passer à côté de la porte ; et il
appelait ce genre de plaisir un solécisme."
32.
Cette réflexion lui était suggérée sans doute par le mot que l'on prête à
Momus. Celui-ci reprochait au dieu qui avait formé le taureau, de ne lui avoir
pas placé les cornes devant les yeux. Ainsi notre philosophe reprochait à ceux
qui se couronnent de fleurs de ne pas savoir l'endroit où il faut les poser.
"Car si l'on se plaît, disait-il, à l'odeur des violettes et des roses,
c'est sous le nez qu'il faut les mettre, et le plus près possible, afin
d'aspirer le parfum et d'en tirer plus de plaisir."
33.
Il ne se moquait pas moins de ceux qui prennent grand soin de composer leur
repas, qui sont en quête des sauces les plus variées, des mets les plus
recherchés : il disait qu'ils se donnaient bien de la peine pour un plaisir
rapide et de peu de durée, qu'ils se condamnaient à un rude travail pour
l'espace de quatre doigts, qui forme l'étendue la plus longue du gosier de
l'homme ; car, avant de manger, ils ne jouissent pas de ce qu'ils ont payé si
cher ; et quand ils l'ont avalé, leur jouissance n'est pas plus grande pour s'être
remplis de plats coûteux : ils n'ont donc pas d'autre plaisir que celui du
passage des mets qu'ils ont achetés à grands frais. Et il est tout naturel
qu'ils soient punis ainsi d'une ignorance qui leur fait méconnaître les véritables
jouissances, celles que l'on puise dans la philosophie, quand on se livre à l'étude.
34.
Quant a ce qui se passe aux bains, il en parlait aussi avec quelques détails :
il blâmait la foule des esclaves, les rixes, les hommes qui s'appuient sur
leurs serviteurs, au point de paraître portés. Mais il est une chose contre
laquelle il s'élevait surtout, et qui arrive fort souvent aux bains comme dans
le reste de la ville, c'est l'usage de faire marcher devant soi des esclaves qui
avertissent leurs maîtres de prendre garde lorsqu'il faut monter ou descendre,
et qui, chose plaisante, les font ressouvenir qu'ils sont en train de marcher.
Il trouvait étrange que, n'ayant pas besoin de la bouche ou de la main des
autres pour manger, ni de leurs oreilles pour entendre, ils se servissent, en
bonne santé, des yeux d'autrui pour voir devant eux, et entendissent de
sang-froid des avis qui ne conviennent qu'à de pauvres aveugles ; et pourtant
il n'est pas jusqu'aux magistrats, auxquels est commis le soin de la ville, qui
n'agissent de la sorte, en plein midi, sur les places publiques.
35.
Après avoir tenu ce discours et d'autres semblables, Nigrinus cessa de parler.
En l'écoutant, j'étais frappé d'admiration, et je craignais à chaque instant
qu'il ne gardât le silence. Lorsqu'il eut fini, j'éprouvai ce que ressentirent
les Phéaciens (24)
: longtemps, les yeux fixés sur lui, je demeurai comme en extase ; ensuite, un
trouble, une sorte de vertige me saisit, je me sentis tout en sueur ; je voulus
parler, mais la voix me manqua ; les mots expirèrent sur mes lèvres, ma langue
refusa d'obéir, enfin les larmes suppléèrent aux paroles. En effet, cet
entretien ne m'avait pas causé une impression légère et superficielle ; la
blessure était profonde, mortelle ; ses paroles, comme autant de traits lancés
avec adresse, avaient pénétré mon âme ; et s'il m'est permis, à moi aussi,
de parler philosophie, voici quelle est ma pensée.
36.
L'âme d'un homme bien né me paraît ressembler à un but qui offre peu de résistance
: bien des archers en cette vie y dirigent leurs traits, ayant leurs carquois
pleins de discours variés et de toute espèce ; mais tous ne visent pas aussi
juste ; les uns, tendant fortement la corde, lancent le trait avec trop de
vigueur : ils touchent le but ; mais le trait n'y reste pas, il le traverse avec
vitesse, il fait, et laisse une blessure ouverte dans l’âme. D'autres, au
contraire, tirent d'une main faible et mal assurée ; leurs traits n'atteignent
pas le but, mais ils tombent sans force au milieu du chemin ; ou, si par hasard
ils arrivent, ils effleurent à peine la surface et ne font point une blessure
profonde, parce qu'ils n'ont pas été lancés avec vigueur.
37.
Mais un bon archer, tel que Nigrinus, commence par considérer attentivement le
but, s'il est trop mou ou trop dur pour les traits ; car il y a des buts impénétrables
; puis, après cet examen il frotte sa flèche, non pas de poison, comme les
Scythes, ni de suc de pavot, comme les Crétois (25),
mais de je ne sais quelle liqueur douce et pénétrante ; après quoi, il la décoche
; et le trait, lancé avec une force convenable, entre assez profondément pour
rester et laisser une bonne partie de la liqueur, qui, venant à s'étendre,
finit par envelopper l’âme tout entière, et c’est alors que les auditeurs
se sentent attendris jusqu'aux larmes, ainsi que je l’éprouvai moi-même, au
moment où la liqueur se glissait insensiblement dans mon sein. J'étais tout prêt
à dire à Nigrinus cette parole du poète (26)
Lance encore tes traits pour éclairer l'armée.
Or, de même que ceux qui ont entendu la flûte phrygienne
n'entrent pas tous en fureur, mais qu'il faut être possédé de l'esprit de Rhéa
(27),
pour que l'enthousiasme s'éveille à ces accents, ainsi, parmi les auditeurs
des philosophes, tous ne s'en vont pas ravis et blessés, mais ceux-là
seulement dont l'âme a quelque affinité avec la philosophie.
38.
L'AMI. Comme tout ce que tu viens de dire est grand, merveilleux, divin, mon
cher ami ! Sans t'en apercevoir tu m'as vraiment rassasié de lotos et
d'ambroisie ; tandis que tu me parlais, mon âme éprouvait une émotion singulière
; ton discours fini, je ressens de la douleur, ou, pour parler comme toi, je
suis blessé. N'en sois pas étonné : tu sais bien que ceux qui sont mordus par
les chiens enragés ne sont pas seuls pris de la rage ; tous ceux qu'ils
mordent, quand ils sont dans cette fureur, perdent aussi la raison ; la morsure
porte avec elle le germe du mal, le mal se propage, et la folie se transmet dans
un cercle sans fin.
LUCIEN.
Tu avoues donc que te voilà passionné comme moi ?
L'AMI.
Oui, et je te prie de chercher un remède qui nous guérisse tons les deux.
LUCIEN.
Il faut employer celui dont se servit Télèphe (28).
L'AMI.
Quel est-il ?
LUCIEN.
Aller prier celui qui nous a blessés de guérir notre blessure.
(01)
Cet opuscule remarquable a été écrit par Lucien, jeune encore, quelque temps
après son arrivée à Rome, on y sent poindre son talent de satirique.
(02)
Cf. Aristophane, les Oiseaux, v. 302.
(03)
Dans l'oraison funèbre prononcée par Périclès. Voy. Thucydide, liv. II chap.
XL. Gall traduit : "L'audace est fille de l'ignorance, et la réflexion
enfante la timidité."
(04)
La Grecs appelaient ces sortes de sphères κρικωτοί
agrafées : c'étaient des sphères armillaires.
(05)
Homère, Odyssée, IX, v. 84 et
suivants.
(06)
Allusion à la caverne de Platon, République,
liv. VI, au commencement.
(07)
Iliade, VIII, v. 293.
(08)
Eupolis en parlant de Périclès. Diodore de Sicile a conservé ce fragment dans
le XIIème livre de sa Bibliothèque
historique, chap. XL. Cf. Philostrate, Ep.
ad Jul. Aug., Cicéron, De orat.,
III. XXXIV, et Brutus, IX et XV ;
Quintilien, X, I, 81.
(09)
Ces sortes de comparaisons se reproduisent fréquemment dans Lucien.
(10)
Cf. Thucydide, liv. II,
LIX, et Isocrate, Panégyriq., chap.
XIII, spécialement vers la fin.
(11)
Il était défendu de se parer avec affectation pour les jeux institués en
l'honneur de Minerve, la chaste déesse.
(12)
Odyssée, XI, V. 92, 98.
(13)
Iliade, XI, V, 163.
(14)
Odyssée, XII, au commencement. Cf.. Appolonius de Rhodes, Argonautiques,
V. v. 892 ; Ovide, Ars amator., III,
v. 314 ; Claudien, Pièces fugitives,
LX ; Martial, III, Ep. LXIV.
(15)
Allusion aux esclaves nomenclateurs.
(16)
Voy. Juvénal, Sat., IV, et Sénèque,
De la brièveté de la vie, chap. XIV.
Comparez Salluste, Catilina, chap.
XXVIII ; Ch. Dezobry, Rome au siècle
d'Auguste. t. I. p. 299.
(17)
Nous retrouverons ces idées dans les Saturnales.
(18)
Lucien étendra cette peinture dans l'Hermotinus
et dans le Banquet ou les Lapithes.
(19)
Cf. Horace, Sat., II du livre II. On
dirait que Lucien avait le poète latin sous les yeux.
(20)
C'est ainsi que Montaigne ne veut pas que l'on fasse de la science un
"phantasme à effrayer les gens".
(21)
Lucien raille encore mieux ces pratiques dans son Charon
et dans l'opuscule intitulé Sur le deuil.
(22)
Voy. sur ce luxe des festins, Ch. Dezobry, Rome
au siècle d'Auguste.
(23)
Chez les Romains, on faisait un grand emploi de feuilles de roses, comme objet
de luxe. Dans un des repas que Cléopâtre donna à Antoine, elle couvrit le
plancher de la salle à manger d’une couche de feuilles de roses qui avait
plus d'une coudée d'épaisseur.
(24)
Odyssée, XI, v. 232.
(25)
Pour les Scythes, voy. Lucain, Pharsale,
III, 266, et VIII, 304. Le suc dont les Crétois imprégnaient leurs flèches
provenait d'un arbre résineux qui distillait une liqueur opiacée. - Cf.
Aulu-Gelle, Nuits attiques, XVII,
chap. XV, § 7.
(26)
Iliade, VIII, v. 282..
(27)
Voy. Lucrèce, II, v. 621, Sénèque, Ep. CVIII.
(28)
Tout le monde connaît la légende relative à la lance d'Achille.