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LUCIEN
LVII
ÉLOGE DE LA MOUCHE (01).
1.
La mouche n'est pas le plus petit des êtres ailés, si on la compare aux
moucherons, aux cousins, et à de plus légers insectes ; mais elle les surpasse
en grosseur autant qu'elle le cède elle-même à l'abeille. Elle n'a pas, comme
les autres habitants de l'air, le corps couvert de plumes, dont les plus longues
servent à voler ; mais ses ailes, semblables à celles des sauterelles, des
cigales et des abeilles, sont formées d'une membrane dont la délicatesse
surpasse autant celles des autres insectes qu'une étoffe des Indes est plus
légère et plus moelleuse qu'une étoffe de la Grèce. Elle est fleurie de
nuances comme les paons, quand on la regarde avec attention, au moment où, se
déployant au soleil, elle va prendre l'essor.
2.
Son vol n'est pas, comme celui de la chauve-souris, un battement d'ailes
continu, ni un bond comme celui de la sauterelle ; elle ne fait point entendre
un son strident comme la guêpe, mais elle plane avec grâce dans la région de
l'air à laquelle elle peut s'élever. Elle a encore cet avantage, qu'elle ne
reste pas, dans le silence, mais qu'elle chante en volant, sans produire
toutefois le bruit insupportable des moucherons et des moustiques, ni le
bourdonnement de l'abeille, ni le frémissement terrible et menaçant de la
guêpe : elle l'emporte sur eux en douceur autant que la flûte a des accents
plus mélodieux que la trompette et les cymbales.
3.
En ce qui regarde son corps, sa tête est jointe au cou par une attache
extrêmement ténue ; elle se meut en tous sens avec facilité et ne demeure pas
fixe comme dans la sauterelle : ses yeux sont saillants, solides, et ressemblent
beaucoup à de la corne ; sa poitrine est bien emboîtée, et les pieds y
adhèrent, sans y rester collés comme dans les guêpes. Son ventre est
fortement plastronné, et ressemble à une cuirasse avec ses larges bandes et
ses écailles. Elle se défend contre son ennemi, non avec son derrière, comme
la guêpe et l'abeille, mais avec la bouche et la trompe, dont elle est armée
comme les éléphants, et avec laquelle elle prend la nourriture, saisit les
objets et s'y attache, au moyen d'un cotylédon placé à l'extrémité. Il en
sort une dent avec laquelle elle pique et boit le sang. Elle boit aussi du lait,
mais elle préfère le sang, et sa piqûre n'est pas très douloureuse. Elle a
six pattes, mais elle ne marche que sur quatre ; les deux de devant lui servent
de mains. On la voit donc marcher sur quatre pieds, tenant dans ses mains
quelque nourriture qu'elle élève en l'air d'une façon tout humaine,
absolument comme nous.
4.
Elle ne naît pas telle que nous la voyons : c'est d'abord un ver éclos du
cadavre d'un homme ou d'un animal ; bientôt il lui vient des pieds, il lui
pousse des ailes, de reptile elle devient oiseau ; puis, féconde à son tour,
elle produit un ver destiné à être plus tard une mouche. Nourrie avec les
hommes, leur commensale et leur convive, elle goûte à tous les aliments
excepté l'huile : en boire, pour elle c'est la mort. Quelque rapide que soit sa
destinée, car sa vie est limitée à un court intervalle, elle se plaît à la
lumière et vaque à ses affaires en plein jour. La nuit, elle demeure en paix,
elle ne vole ni ne chante, mais elle reste blottie et sans mouvement.
5.
Pour prouver que son intelligence est loin d'être bornée, il me suffit de dire
qu'elle sait éviter les pièges que lui tend l'araignée, sa plus cruelle
ennemie. Celle-ci se place en embuscade, mais la mouche la voit, l'observe, et
détourne son essor pour ne pas être prise dans les filets et ne pas tomber
entre les pattes de cette bête cruelle. A l'égard de sa force et de son
courage, ce n'est point à moi qu'il appartient d'en parler, c'est au plus
sublime des poètes, à Homère. Ce poète, voulant faire l'éloge d'un de ses
plus grands héros, au lieu de le comparer à un lion, à une panthère, ou à
un sanglier, met son intrépidité et la constance de ses efforts en parallèle
avec l'audace de la mouche, et il ne dit pas qu'elle a de la jactance, mais de
la vaillance (02). C'est en vain, ajoute-t-il, qu'on la repousse, elle
n'abandonne pas sa proie, mais elle revient à sa morsure. Il aime tant la
mouche, il se plaît si fort à la louer, qu'il n'en parle pas seulement une
fois ni en quelques mots, mais qu'il en rehausse souvent la beauté de ses vers.
Tantôt il en représente un essaim qui vole autour d'un vase plein de lait (03)
; ailleurs, lorsqu'il nous peint Minerve détournant la flèche qui allait
frapper Ménélas à un endroit mortel, comme une mère qui veille sur son
enfant endormi (04), il a soin de faire entrer la mouche dans cette comparaison.
Enfin, il décore les mouches de l'épithète la plus honorable, il les appelle serrées
en bataillons (05) et donne le nom de nations à leurs essaims.
6. La
mouche est tellement forte, que tout ce qu'elle mord, elle le blesse. Sa morsure
ne pénètre pas seulement la peau de l'homme, mais celle du cheval et du bœuf.
Elle tourmente l'éléphant, en s'insinuant dans ses rides, et le blesse avec sa
trompe autant que sa grosseur le lui permet. Dans ses amours et son hymen, elle
jouit de la plus entière liberté : le mâle, comme le coq, ne descend pas
aussitôt qu'il est monté ; mais il demeure longtemps à cheval sur sa femelle
qui porte son époux sur son dos et vole avec lui, sans que rien trouble leur
union aérienne. Quand on lui coupe la tête, le reste de son corps vit et
respire longtemps encore.
7.
Mais le don le plus précieux que lui ait fait la nature, c'est celui dont je
vais parler : et il me semble que Platon a observé ce fait dans son livre sur
l'immortalité de l'âme, Lorsque la mouche est morte, si on jette sur elle un
peu de cendre, elle ressuscite à l'instant, reçoit une nouvelle naissance et
recommence une seconde vie (06). Aussi tout le monde doit-il être convaincu que
l'âme des mouches est immortelle, et que, si elle s'éloigne de son corps pour
quelques instants, elle y revient bientôt après, le reconnaît, le ranime et
lui fait prendre sa volée. Enfin elle rend vraisemblable la fable d'Hermotimus
de Clazomène, qui disait que souvent son âme le quittait, et voyageait seule,
qu'ensuite elle revenait, rentrait dans son corps, et ressuscitait Hermotimus (07).
8.
La mouche, cependant, est paresseuse ; elle recueille le fruit du travail des
autres, et trouve partout une table abondante, C'est pour elle qu'on trait les
chèvres ; que l'abeille, aussi bien que pour les hommes, déploie son industrie
; que les cuisiniers assaisonnent leurs mets, dont elle goûte avant les rois
sur la table desquels elle se promène, vivant comme eux et partageant tous
leurs plaisirs (08).
9. Elle
ne place point son nid et sa ponte dans un lieu particulier, mais, errante en
son vol, à l’exemple des Scythes (09), partout où la nuit la surprend, elle
établit sa demeure et son gîte. Elle n'agit point, comme je l’ai déjà dit,
pendant les ténèbres : elle ne veut pas dérober la vue de ses actions et ne
croit pas devoir faire alors ce qu'elle rougirait de faire en plein jour.
10.
La Fable nous apprend que la mouche était autrefois une femme d'une beauté
ravissante, mais un peu bavarde, d'ailleurs musicienne et amateur de chant (10).
Elle devint rivale de la Lune dans ses amours avec Endymion. Comme elle se
plaisait à réveiller ce beau dormeur, en chantant sans cesse à ses oreilles
et lui contant mille sornettes , Endymion se fâcha, et la Lune irritée la
métamorphosa en mouche. De là vient qu'elle ne veut laisser dormir personne,
et le souvenir de son Endymion lui J'ait rechercher de préférence les jolis
garçons, qui ont la peau tendre. Sa morsure, le goût qu'elle a pour le sang,
ne sont donc pas une marque de cruauté, c'est un signe d'amour et de
philanthropie : elle jouit comme elle peut et cueille une fleur de beauté.
11. Il
y eut chez les anciens une femme qui portait le nom de Mouche: elle excellait
dans la poésie, aussi belle que sage. Une autre Mouche fut une des plus
illustres courtisanes d'Athènes. C'est d'elle que le poète comique a dit (11):
La Mouche l'a piqué jusques au fond du cœur.
Ainsi, la muse de la comédie n'a pas dédaigné d'employer ce nom et de le produire sur la scène; nos pères ne se sont point fait un scrupule d'appeler ainsi leurs filles. Mais la tragédie elle-même parle de la mouche avec le plus grand éloge, quand elle dit (12) :
Quoi ! la mouche peut bien, d'un courage
invincible
Fondre sur les mortels, pour s'enivrer de
sang,
Et des soldats ont peur du fer étincelant !
J'aurais encore beaucoup de choses à dire
de la Mouche, fille de Pythagore, si son histoire n'était connue de tout le
monde.
12.
Il y a une espèce particulière de grandes mouches, qu'on appelle communément
mouches militaires ou chiens : elles font entendre un bourdonnement très
prononcé ; leur vol est rapide ; elles jouissent d'une très longue vie et
passent l'hiver sans prendre de nourriture, cachées surtout dans les lambris.
Ce qu'il y a de plus extraordinaire chez elles, c'est qu'elles remplissent à
tour de rôle les fonctions de mâles et de femelles, couvrant après avoir
été couvertes, et réunissant, comme le fils de Mercure et d'Aphrodite, un
double sexe et une double beauté. Je pourrais ajouter encore bien des traits à
cet éloge ; mais je m'arrête, de peur de paraître vouloir, comme dit le
proverbe, faire d'une mouche un éléphant.
(01) Il est curieux de rapprocher ce joli
badinage des observations de Réaumur, Mem. pour l'histoire des insectes,
t. l, VIème mémoire, p. 239 et suivantes. Cf., dans l'Amphitheatrum de
Dornaw, l'opuscule de Scribanius, intitulé : Muscae principatus, hoc est
muscae ex continua cum principe comparatione encomium. Voy. du reste, notre
thèse latine: De ludicris, etc., p, 73 et suivantes, où nous avons fait
des rapprochements et donné les indications bibliographiques relatives au
sujet.
(02) Iliade, XVI, v. 670.
(03) Iliade, II, v. 460 et
suivants.
(04) Iliade, IV, v. 130.
(05) Iliade, II, v. 469.
(06) Voy. Élien, Des animaux. II. XXIX.
(07) Cf. Pline, Hist. nat. ,VII,
LII.
(08) Voy. la fable de La Fontaine : la
Mouche et la Fourmi.
(09) Cf. Horace, Ode XXIV du livre
III.
(10)
Elle s'appelait, en effet, Myia,
c'est-à-dire la mouche.
(11) On suppose que c'est Aristophane.
(12) Dusoul est disposé à attribuer ces
vers à Euripide.