LUCIEN
XVII.
SUR CEUX QUI SONT AUX GAGES DES GRANDS (01).
1. Par où commencer, mon doux ami, par
où finir, comme on dit (02),
l'énumération de tout ce qu'il faut faire ou souffrir, quand on vit aux gages
de quelqu'un, et quand on recherche l'amitié des heureux du jour, si l'on peut
donner le nom d'amitié à un pareil esclavage ? Je connais, en effet, presque
tous les maux attachés à cette condition, non, par Jupiter ! pour les avoir
éprouvés moi-même (je n'ai point encore subi l'épreuve de cette nécessité,
et que les dieux m'en préservent !); mais plusieurs de ceux qui sont tombés
dans ce genre de vie m'en ont fait le récit : les uns, plongés encore dans ce
malheur, gémissant des maux qu'ils avaient à souffrir ; les autres, échappés
en quelque sorte de leur prison, aimant à se rappeler tout ce qu'ils avaient
enduré. Et ils avaient raison de se réjouir, quand ils calculaient les
tourments dont ils étaient délivrés. Ces derniers me paraissaient les plus
dignes de foi, parce qu'ils avaient pénétré, si je puis dire, dans tous ces
mystères, et passé par tous les degrés de l'initiation. Ce n'est donc point
à la légère, et sans une attention curieuse, que je les entendais raconter
leur naufrage et leur salut inespéré, comme ces hommes que nous voyons en
foule près des temples, la tête rase, énumérant les flots énormes, la
tourmente, les écueils, les marchandises jetées à la mer, les mâts brisés,
le gouvernail mis en pièces ; puis, après tout cela, l'apparition des
Dioscures, divinités familières à ces sortes de tragédies, ou bien celle de
tout autre dieu de théâtre, assis soit à la hune, soit au gouvernail,
dirigeant vers le rivage tranquille la nef qui bientôt relâche doucement au
port, où les passagers débarquent eux-mêmes, sauvés par la grâce et la
faveur d'un dieu propice. Telles sont, avec d'autres encore, suivant le besoin,
les peintures tragiques que déclament ces hommes, afin de recevoir quelque
aumône d'un grand nombre de gens, qui verront en eux non seulement des
infortunés, mais des êtres amis des dieux.
2. Toutefois, quelle différence d'entendre
raconter les orages domestiques et les flots qui s'élèvent, non plus énormes,
mais semblables à des montagnes, si l'on peut parler ainsi ! Au départ, la mer
semblait calme, mais que de misères à souffrir pendant la traversée : la
soif, le mal de cœur, les travaux de la sentine ! Puis, le pauvre navire s'est
brisé contre un écueil caché ou contre une roche escarpée, les malheureux se
sont péniblement sauvés à la nage, nus et privés du nécessaire. Encore
ai-je soupçonné, à travers le récit de ces infortunés, que la honte leur
faisait passer sous silence des choses qu'ils essayaient eux-mêmes d'oublier.
Cependant j'en ai assez recueilli, soit dans ces conversations, soit dans
d'autres, pour savoir ce qui se passe dans un pareil commerce, et tu ne m'en
voudras pas, mon bon Timoclès (03), de te
le raconter : car il y a longtemps que je crois deviner ton projet d'embrasser
ce genre de profession.
3. Et d'abord, toutes les fois qu'il en
était question et qu'un des assistants exaltait cette vie mercenaire, en
s'écriant : "Quel bonheur de compter au nombre de ses amis les premiers
citoyens de Rome, de faire des dîners splendides, sans qu'il en coûte rien, de
loger dans une belle maison, de voyager à son aise, mollement couché sur un
char attelé de chevaux blancs de recevoir, en outre, une magnifique récompense
de cette amitié et du bien-être dont il vous est donné de jouir ! Quel bon
métier, où tout vient de la sorte sans semence ni culture (04)
"je te voyais, à ces mots ou à d'autres semblables, ouvrir la bouche, et
t'avancer, déjà prêt à saisir cette amorce. Aussi, afin de n'avoir rien à
nous reprocher pour l'avenir, afin que tu n'aies point à dire que, te voyant
sur le point de mordre à l'hameçon et à la figue (05),
nous t'avons laissé avaler l'appât, loin de t'en empêcher et de te prévenir
avant qu'il fût enfoncé dans ton gosier, et qu'au contraire nous avons attendu
que tu fusses entraîné par la fatalité pour te prêter l'inutile secours de
nos larmes ; afin, dis-je, que tu ne nous fasses pas de ces reproches mérités,
auxquels nous ne pourrions rien répondre pour justifier notre silence, sache,
en premier lieu, que le filet et la nasse sont sans issue, et considère ces
biens du dehors, et non pas quand tu seras dedans. Vois ensuite la cambrure de
l'hameçon, prends-le entre tes mains, touche sa triple pointe, essaye-le sur ta
joue gonflée, et, si tu crois qu'il n'est pas bien aigu, qu'on le peut éviter,
que les blessures qu'il fait ne sont pas douloureuses, qu'il n'entraîne pas
avec violence, que sa force n'est pas irrésistible, compte-nous parmi les
hommes que leur lâcheté condamne à une faim perpétuelle ; et toi, rappelle
ton courage, cours après la proie, si tu le veux, et, comme une mouette, avale
l'amorce tout entière.
4. C'est à toi principalement que
s'adresse ce discours : cependant les philosophes et ceux qui ont embrassé,
ainsi que toi, une profession grave et sérieuse, ne sont pas les seuls auxquels
il pourra être utile : il servira, de plus, aux grammatistes, aux rhéteurs,
aux musiciens, enfin à tous les gens instruits, qui croient devoir se mettre
aux gages de la richesse. Comme ils éprouvent tous les mêmes déboires, il est
évident que, loin de jouir de quelque considération, les philosophes sont dans
une situation encore plus honteuse, quand ceux qui les tiennent à leurs gages
les traitent comme les autres et n'ont pas pour eux plus d'estime. Quoi que tu
trouves, du reste, dans la suite de ce traité, accuses-en d'abord ceux qui sont
les auteurs de ces procédés, et ensuite ceux qui les subissent ; car, pour ma
part, je n'en suis point responsable, à moins que ce ne soit un crime de dire
franchement la vérité. A l'égard, de la foule des gymnastes et des
flagorneurs, gens niais et rampants de leur nature, je n'entreprends nullement
de les détourner de ces relations ; j'y perdrais ma peine : je ne puis même
les trouver très blâmables de ne point quitter ceux qui les payent, malgré
les mauvais traitements : ils sont faits pour cela, et ils le méritent bien. De
quel côté pourraient-ils se tourner pour exercer leur talent ? Qu'on leur
enlève cette ressource, les voilà sans emploi, réduits à ne rien faire,
inutiles. Leur condition n'a donc rien de révoltant, et les riches ne
paraissent pas les insulter, en pissant, comme on dit, dans le pot de chambre.
N'est-ce pas, en effet, pour subir toute espèce d'outrages, que ces gens-là
sont entrés dans la maison ? Leur métier est de souffrir tout ce qui peut
arriver (06). Mais pour les hommes
instruits, dont j'ai parlé tout à l'heure, je puis me laisser aller à ma
colère, et essayer, si cela est possible, de les ramener, de les arracher à
leurs maîtres et de les rendre à la liberté.
5. Je crois que je ferai bien de commencer
par prouver que les raisons mises en avant par ceux qui se laissent entraîner
à ce genre de vie ne sont ni fortes ni pressantes : c'est leur ôter d'avance
un moyen de justification et démontrer que leur servitude est volontaire (07).
La plupart allèguent la pauvreté ; le besoin urgent du nécessaire, et ces
transfuges croient ainsi couvrir d'un voile honnête la honte de leur fuite ;
ils s'imaginent donner une excuse suffisante, en disant qu'ils ne sont pas bien
coupables quand ils essayent d'échapper à l'indigence, le plus grand tourment
de la vie : ils ne font que citer ce vers de Théognis (08)
:
L'homme que sous son joug enchaîne la misère,
et autres épouvantails, inventés par les poètes au sujet de la pauvreté. Si du moins je les voyais trouver dans le commerce des grands le refuge qu'ils y cherchent, peut-être leur épargnerais-je le reproche de perdre une liberté dont ils ne savent pas jouir. Mais comme ils ne reçoivent, pour parler avec un illustre orateur (09), qu'une nourriture de malades, par quel moyen nous feront-ils croire qu'ils n'ont pas pris un mauvais parti en restant toujours dans la même condition ? En effet, la pauvreté ne les lâche pas, ils ont toujours besoin de recevoir, sans pouvoir rien mettre en réserve, sans rien économiser de superflu : tout ce qu'on leur donne, quand on leur donne, en supposant même qu'ils reçoivent beaucoup, est dépensé jusqu'au dernier as, et pour des besoins qui se renouvellent sans cesse. Ils eussent mieux fait d'inventer le moyen, non pas d'entretenir une pauvreté permanente ou rarement allégée, mais de la détruire complètement. Et peut-être valait-il mieux, pour fuir un pareil état, comme tu l'as si bien dit, Théognis,
Se jeter dans les mers, en baleines fécondes,
Et du haut d'un rocher s'élancer dans les ondes
(10).
Mais qu'un homme pauvre, indigent, mercenaire, s'imagine avoir trouvé là un
moyen d'éviter la pauvreté, je ne conçois pas comment il ne voit point qu'il
s'en impose à lui-même.
6. D'autres nous disent qu'ils ne craignent
pas la pauvreté, qu'elle ne leur inspirerait aucun effroi, s'ils pouvaient,
comme les autres hommes, gagner de quoi manger en travaillant ; mais leur corps
affaibli par la vieillesse ou par les maladies les force à recourir à la vie
mercenaire, qui leur procure plus d'aisance. Eh bien, voyons s'ils disent vrai,
si c'est aisément qu'ils gagnent ce qu'on leur donne, ou si, au contraire ; ils
n'ont pas plus de fatigues à essuyer que les autres hommes. Ce serait, j'en
conviens, un bonheur égal à celui qu'on peut rêver, que d'obtenir sans
travail et sans fatigue l'argent nécessaire ; mais combien s'en faut-il que les
choses se passent ainsi ! Ils ont, au contraire, à endurer dans ce brillant
commerce tant de fatigues, tant de travaux, qu'ils ont besoin plus que personne
d'une santé vigoureuse, au milieu, de ces mille occupations qui les accablent
chaque jour et les réduisent au désespoir. Mais nous traiterons cet objet
quand il en sera temps, lorsque nous ferons l'énumération de leurs autres
déboires. Il me suffit, pour le moment, de montrer qu'ils ne disent point la
vérité, quand ils se couvrent de ce prétexte.
7. Il ne reste plus qu'un motif que je
crois vrai, mais qu'ils n'avouent pas : c'est que l'espoir de jouir de mille
plaisirs les précipite vers ces maisons, frappés de l'éclat de l'or et de
l'argent dont elles brillent, tout heureux des festins et du luxe qu'ils se
promettent ; quand ils boiront l'or à pleine coupe et sans obstacle. Voilà ce
qui les entraîne ; voilà pourquoi ils échangent leur liberté contre
l'esclavage. Ce n'est pas, comme ils le disent, le besoin du nécessaire, c'est
le désir du superflu et de toutes ces magnificences. Mais, semblables à des
amants infortunés, à des soupirants malheureux, ils sont traités par les
riches avec la fierté rusée d'un objet aimé, qui entretient la passion de ses
poursuivants, mais qui se laisse à peine dérober la faveur amoureuse d'un
baiser, parce qu'il sait que la jouissance anéantit l'amour : il se refuse donc
à cette jouissance, il s'en garde avec le plus grand soin. Cependant, pour
laisser à l'amant quelque ambre d'espoir, dans la crainte que l'excès des
rigueurs ne le désespère et qu'il ne cesse d'aimer, on lui accorde un sourire,
on lui promet de faire un jour ce qu'il voudra, de se montrer aimable, de le
traiter avec toutes sortes d'égards ; puis insensiblement l'âge arrive, et
bientôt l'amour de l'un et les faveurs de l'autre ne sont plus de saison. Ainsi
pour eux la vie tout entière se passe à espérer.
8. Qu'épris, du reste, des charmes du
plaisir, on souffre tout pour lui, ce n'est pas encore un grief bien
répréhensible ; on peut même excuser celui qui aime le plaisir, et qui met
tout en oeuvre afin de se le procurer. Mais c'est un acte honteux et digne d'un
esclave, que de se vendre pour y arriver : car le plaisir qui naît de la
liberté procure une bien plus vive jouissance. Je consens toutefois qu'on
pardonne à celui qui atteint véritablement la volupté. Mais s'exposer à tous
les désagréments possibles, sur le seul espoir d'une possession douteuse,
n'est-ce pas une conduite ridicule et folle ? surtout lorsque les peines sont
certaines, inévitables, tandis que le bien qu'on espère ne promet rien que
d'incertain, vu qu'il ne s'est point encore présenté depuis le temps qu'on
l'attend et qu'il ne paraît pas encore près d'arriver, si l'on calcule avec
justesse. Lorsque les compagnons d'Ulysse, en mangeant le délicieux lotos (11),
oubliaient tout le reste, et que le plaisir leur faisait négliger le devoir, au
moins cet oubli du bien n'était pas absolument dénué de raison, la volupté
remplissant leur âme tout entière. Mais qu'un affamé se tienne auprès d'un
homme qui se rassasie de lotos sans en rien donner à personne, et qu'attiré
par la seule espérance qu'on lui permettra d'en goûter un jour, cet affamé
oublie la vertu et l'honneur, ne mérite-t-il pas bien ; par Hercule, qu'on se
moque de lui et qu'on lui inflige une correction tout à fait homérique ?
9. Telles sont à peu près les raisons qui
déterminent à rechercher le commerce des riches et à se livrer à eux sans
réserve, et, pour ainsi dire, à discrétion. Je ne parle point des hommes qui
s'y laissent entraîner par la seule vanité de vivre avec des gens de haute
naissance et revêtus de la robe prétexte. Il y en a, en effet, qui croient
s'attirer par là beaucoup de considération et s'élever au-dessus du vulgaire.
Quant à moi, je ne voudrais pas même être admis dans la familiarité d'un
roi, ni devenir son commensal, si je ne devais retirer aucun autre avantage de
cette intimité.
10. Mais en leur supposant ce motif,
examinons ce qu'ils ont à souffrir, soit avant d'être admis chez les riches,
soit après qu'ils y sont reçus, et nous verrons ensuite quel est le
dénouement de la pièce. D'abord on ne peut pas dire que, si cette faveur est
peu précieuse, elle est facile à obtenir ; que, loin d'exiger de grands
travaux, il suffit de la désirer pour voir réussir tous ses vœux. Que de
courses, au contraire, que de nuits passées à la porte du patron ! Il faut se
lever avant l'aurore, attendre, en se bousculant, que la porte s'ouvre,
s'exposer à de honteux procédés, s'entendre traiter d'imposteur par un
portier qui estropie la langue syrienne, dépendre d'un nomenclateur africain,
qu'il faut payer pour qu'il se souvienne de votre nom (12).
En outre, il te faut, par considération pour celui auquel tu fais la cour,
porter un vêtement au-dessus de tes ressources, ne prendre que les couleurs qui
lui plaisent, de peur de le choquer ou de le contrarier, s'il daigne jeter les
yeux sur toi. Bientôt, quelle que soit ta fatigue, tu dois le suivre, ou
plutôt le précéder, coudoyé par les esclaves, et faire nombre dans le
cortège. Et cependant, il sera quelques jours avant de t'apercevoir.
11. Si alors tu es assez heureux pour qu'il
te regarde, t'appelle, te dise le premier mot qui lui passe par la tête, quelle
sueur t'inonde, quel vertige te saisit, quel tremblement soudain, et en même
temps quel rire parmi ceux qui voient ton embarras ! Souvent, s'il faut
répondre quel était le roi des Grecs, tu dis qu'ils avaient mille vaisseaux.
Les honnêtes gens appellent cela de la réserve, les audacieux de la timidité,
et les méchants de l'ignorance. Pour toi, après cette première épreuve, si
dangereuse, de la politesse du patron, tu te retires en te reprochant mille fois
ta gaucherie. Et quand tu as passé
Et des nuits sans sommeil et des jours pleins de sang (13),
non pas, ma foi, pour Hélène, ni pour la citadelle de Pergame et le roi
Priam, mais pour l'espoir de gagner cinq oboles et de rencontrer quelque dieu de
théâtre qui te mette en faveur, on commence ton examen afin de s'assurer que
tu es instruit. Cet exercice n'a rien que d'agréable pour le riche, qui
s'entend louer et féliciter ; mais pour toi, c'est une question de vie ou de
mort, une affaire qui décide de toute ton existence. Tu as raison, en effet, de
penser que tu ne seras plus désormais admis par un autre, si tu es rejeté par
celui-ci, et si tu ne sors pas vainqueur de l'épreuve. Te voilà donc en proie
à mille réflexions, réduit à jalouser tes concurrents, car il est certain
que d'autres briguent aussi les mêmes avantages. Tout ce que tu dis te paraît
faible ; la crainte et l'espoir te troublent tour à tour, tes yeux ne quittent
pas le visage du maître. A-t-il l'air de blâmer tes réponses, tu es perdu ;
sourit-il en écoutant ; la joie et l'espérance te reviennent au cœur.
12. Il est encore à croire que bien des
gens seront d'un sentiment opposé au tien, et te susciteront des rivaux qui
s'embusqueront chacun pour te décocher leurs traits. Figure-toi un vieillard à
la large barbe, aux cheveux blancs, à qui l'on demande s'il sait quelque chose
d'utile, et qui paraît savant à ceux-ci, ignorant à ceux-là. On laisse
s'écouler un peu de temps, mais bientôt on s'enquiert avec soin de toute ta
vie passée ; et alors si quelqu'un de tes concitoyens, mû par la jalousie, si
un de tes voisins, pour la plus légère offense, t'accuse d'adultère ou de
pédérastie, on le croit comme un témoin qui dépose d'après les registres
mêmes de Jupiter (14). Au contraire, si
tout le monde te loue, sans exception, ces suffrages paraissent suspects ;
douteux, payés. Il faut donc que tu sois assez heureux pour ne rencontrer aucun
obstacle ; c'est le seul moyen de triompher.
13. Soit donc que tout te réussisse, au
delà même de tes vœux le patron lui-même applaudit à tes discours, ses amis
les plus distingués, ceux qui ont toute sa confiance, ne t'ont point desservi,
sa femme désire ton admission ; ni l'intendant ni l'économe ne s'y oppose ;
personne n'a trouvé rien à blâmer dans ta conduite, tout est propice, les
victimes sont favorables. Tu triomphes, heureux mortel ; tu es couronné à
Olympie ; que dis-je ? tu as pris Babylone, tu es maître de la citadelle de
Sarde : la corne d'Amalthée est en ton pouvoir, et tu tires le lait des poules
(15). Il est bien juste, en effet, que de si
grands travaux soient récompensés par les plus grands biens, et que ta
couronne ne soit pas de simple feuillage : il te faut un large salaire, payé
sans difficulté, au terme où tu en auras besoin ; il te faut des distinctions
qui t'élèvent au-dessus de la foule ; il te faut, enfin, du repos, après tant
de travaux, de poussière, de courses, d'insomnies : tu mérites bien, selon tes
souhaits, de dormir les pieds étendus, n'ayant d'autre emploi que celui pour
lequel on t'a choisi et l'on te paye. Cela devrait être, cher Timoclès et
alors ce ne serait pas un trop grand mal de courber la tête sous un joug si
doua, si léger, et surtout sous un joug d'or. Mais il s'en faut de beaucoup, ou
plutôt il s'en faut du tout qu'il en soit ainsi. Mille ennuis, intolérables à
un homme libre, t'attendent dans cette société. Écoutes-en le détail, et
examine si l'on peut les supporter, pour peu qu'on ait un peu d'instruction.
14. Je commencerai, si tu veux bien, par le
premier repas dont, selon toute apparence, on te régalera comme fiançailles de
la future alliance. D'abord on vient t'inviter ; c'est un esclave qui ne manque
pas de politesse ; pour le mettre dans tes intérêts ou ne point paraître
incivil, tu lui glisses dans la main au moins cinq drachmes. Lui, faisant le
désintéressé : "Fi donc ! dit-il, moi, recevoir de vous ? Non point, par
Hercule !" Cependant, il se laisse fléchir, et sort en riant la bouche
ouverte. Toi, tu prends ta plus belle robe, tu t'habilles avec une rare
élégance, et, après le bain, tu arrives, en ayant soin de ne pas te
présenter avant les autres, car ce serait une impolitesse, de même qu'arriver
après les autres serait une grossièreté. Tu choisis donc un juste milieu, et
tu entres. On te reçoit avez distinction, on te prend par la main et l'on te
fait asseoir un peu au-dessus du riche, environ après deux de ses anciens amis.
15. Tu te crois déjà dans le palais de
Jupiter ; tu admires tout ; tu ne cesses d'avoir la tête en l'air ; tout est
pour toi nouveau, inconnu : cependant tous les esclaves ont les yeux sur toi et
chacun des convives épie tes actions. Le maître lui-même n'est pas, à ton
égard, sans un peu de curiosité ; mais il recommande, en outre, à quelques
esclaves d'examiner comment tu te conduis envers sa femme et ses enfants, si ta
vue s'arrête fréquemment sur eux. Les esclaves des convives remarquent ton
étonnement, ils se rient de ton embarras et concluent que tu n'as jamais mangé
chez un riche, de et que l'usage d'une serviette te semble extraordinaire. Il
est aisé, du reste, de voir ta perplexité à la sueur qui te monte au visage ;
tu meurs de soif, et tu n'oses demander à boire ; tu crains de paraître aimer
trop le vin ; de tous les mets variés qui sont placés et rangés devant toi
avec symétrie, tu ne sais sur lequel tu dois d'abord porter la main ; tu es
contraint de regarder ton voisin à la dérobée, de le prendre pour modèle et
d'apprendre de lui l'ordre qu'il faut suivre dans un repas.
16. Cependant ton âme flotte irrésolue ;
à chaque instant tu vas de trouble en trouble : tantôt tu exaltes le bonheur
du riche, à la vue de cet or, de cet ivoire, de tant de luge ; tantôt tu te
prends en pitié et tu te dis : "Je ne suis rien, et je croyais
vivre." Parfois tu te figures que cette vie, qui fait tant de jaloux, va
devenir la tienne, que tes jours vont se passer au milieu de ces délices, que
tu en auras l'égal partage ; ou tu crois que tu célébreras sans cesse les
fêtes de Bacchus ; et peut-être de jeunes et beaux esclaves, qui sourient avec
grâce, te donnent-ils l'idée de la condition la plus ravissante, si bien que
te voilà prêt à t'écrier avec Homère :
Tous ont raison, Troyens, Grecs à la belle armure (16),
de souffrir tant de maux et de peines pour une pareille félicité. Mais
voici le moment où l'on porte les santés. Le patron demande une large coupe,
il te salue en t'appelant son maître ou en te donnant quelque autre titre. Tu
reçois la coupe, mais tu ne sais que répondre à cause de ton embarras ; et tu
y gagnes la réputation d'homme mal élevé.
17. Bientôt ce salut du riche te rend
odieux à la plupart de ses anciens amis : déjà même la place qu'on t'a
donnée en avait offensé quelques-uns, irrités de voir un intrus préféré à
des gens qui ont épuisé les dégoûts d'une longue servitude. Voici ce qu'ils
disent de toi : "Il ne manquait plus à nos maux que d'être placés après
les nouveaux venus dans la maison ; Rome n'est plus ouverte qu'à ces Grecs. Et
pourquoi les met-on au-dessus de nous ? Pour quelques misérables discours,
croient-ils donc rendre un si grand service ? - Avez-vous remarqué, dit un
autre, comme il a bu, comme il saute sur les mets placés devant lui, comme il
les a dévorés ? C'est un grossier personnage, un affamé qui n'a jamais vu de
pain blanc, pas même en songe ; qui n'a jamais goûté de poule de Numidie, ni
de faisan : à peine nous en a-t-il laissé les os. - Que vous êtes simples !
dit un troisième. Dans trois jours, vous le verrez, comme nous, se plaindre de
son infortune. Aujourd'hui, c'est une chaussure neuve ; quand on s'en sera servi
beaucoup pour marcher et qu'elle sera tachée de boue, on la jettera avec
dédain sous le lit, et elle sera, comme nous, remplie de punaises." Tels
sont les discours qui se débitent sur ton compte, et plusieurs sans doute
préparent déjà leurs calomnies.
18. Ainsi ce festin est tout à ton honneur
: on n'y parle, pour ainsi dire, que de toi. Cependant pour avoir bu, contre ton
habitude, d'un vin léger et aigrelet, certain besoin pressant te met mal à
l'aise, mais il n'est ni décent de te lever avant les autres, ni prudent de
demeurer. On continue pourtant de boire et de causer ; un spectacle succède à
un autre ; le patron est jaloux d'étaler à tes yeux toute sa magnificence ; tu
es à la torture, tu ne vois plus rien de ce qui se passe ; tu n'entends plus ce
chanteur ; ce jeune cithariste dont on fait tant de cas, tu ne l'applaudis que
des lèvres ; tu souhaites qu'un tremblement de terre abîme tout cela, ou que
la nouvelle d'un incendie vienne rompre le festin.
19. Voilà, mon cher ami, ton premier et
ton plus agréable repas ; combien je préfère le mien, avec mes oignons, un
peu de sel blanc, que je mange quand je veux, où je veux, en toute liberté !
Je te fais grâce des rapports aigres qui suivent ton festin, et de
l'indigestion de la nuit. Le lendemain, dès le jour, il faudra convenir entre
vous du prix et des époques de l'année où il sera payé. Le patron, assisté
de deux ou trois amis, te fait venir, te prie de t'asseoir et commence ce
discours : "Vous avez vu hier notre manière de vivre : elle n'a rien de
fastueux, rien d'une pompe théâtrale ; c'est tout simple, tout bourgeois ; il
faut donc que vous soyez sur ce pied, tout devenant commun entre nous. Il serait
en effet ridicule, ma foi, que je vous confiasse ce que j'ai de plus précieux,
mon âme et celle de mes enfants (s'il en a à élever), et que je fisse
difficulté de vous regarder comme maître absolu du reste. Cependant il sera
bon de fixer ce qu'il convient de vous donner. Je vois bien, à votre
simplicité extérieure, que vous vous contentez de peu, et je comprends que
c'est moins l'espoir du gain qui vous attire chez moi que celui de mon affection
et de l'estime de tous les miens. Néanmoins, arrêtons-nous à quelque chose.
Dites vous-même ce que vous voulez, en vous rappelant, mon cher, les présents
que nous sommes dans l'usage de faire aux fêtes solennelles : nous ne vous
oublierons point, quoique cela n'entre pour rien dans les conventions
d'aujourd'hui. Mais, vous savez, ces occasions reviennent souvent dans le cours
d'une année : il faut donc que vous en teniez compte, pour exiger un salaire
plus modique ; d'ailleurs, il convient à des gens instruits de se montrer
au-dessus de l'intérêt."
20. Avec ce langage, il te berce de mille
espérances et te rend fort conciliant. Toi, qui depuis longtemps ne rêves que
talents, myriades, campagnes immenses, bourgades entières, tu sens bien là
quelque lésinerie, mais tu te flattes, en songeant à la promesse du patron, et
ce mot : "Tout devenant commun entre nous," tu le tiens pour solide et
pour véritable, sans te rappeler que ces paroles
Ont humecté la lèvre, et non point le palais (17).
Enfin, par honte, tu t'en rapportes à lui. Il refuse ; il prie un de ses
amis d'intervenir et de figer lui-même une somme qui ne lui soit pas trop
onéreuse, attendu les autres dépenses qu'il est obligé de faire, et cependant
pas au-dessous du mérite de celui qui la doit recevoir. Cet ami, vieillard
encore vert, élevé dès l'enfance dans l'art de flatter : "Vous pouvez
vous vanter, mon cher ami, dit-il, d'être le plus heureux de toute la ville,
vous qui obtenez du premier coup un bonheur après lequel mille autres soupirent
sans être écoutés de la Fortune. Je veux parler de l'honneur qui vous est
fait de partager la société et la table du patron et d'être reçu dans la
première maison de l'empire romain : c'est pour vous un trésor supérieur à
ceux de Crésus ou de Midas, si vous êtes raisonnable. Pour moi, je connais une
foule de gens distingués qui payeraient cher, s'ils le pouvaient, l'honneur
seul d'être admis auprès d'un si galant homme, d'être vus à ses côtés et
de paraître ses amis : je ne sais donc, en vérité, comment vous féliciter de
votre bonheur, puisqu'à tant d'avantages vous ajouterez celui de toucher un
salaire. Je pense donc qu'à moins d'être un prodigue, cette somme (et il en
indique une fort modique) vous conviendra, jointe à vos espérances."
24. Malgré toi, il faut que tu paraisses
content ; il ne t'est plus possible de fuir : tu es pris dans la nasse, tu
reçois le frein, tu serres la bouche, et, dès le premier pas, tu te montres
docile à ton maître, qui n'a besoin ni de serrer la bride, ni d'user de
l'éperon ; sans t'en apercevoir, tu obéis complètement à la main. Les
étrangers cependant te portent envie en te voyant rester à l'intérieur de la
cage, entrer sans difficulté, devenir enfin un habitué de la maison. Quant à
toi, sans trop voir quel est ce bonheur qu'ils admirent, tu te réjouis, tu te
fais illusion et tu espères toujours un meilleur avenir. Mais il arrive
justement le contraire de ce que tu attendais ; tout se passe, comme dit le
proverbe, à la façon de Mandrabule (18) ;
chaque jour ton bonheur diminue et recule d'un pas.
22. Peu à peu, et comme à travers une
lueur douteuse, tu aperçois la réalité, tu comprends que ces espérances
dorées ne sont que des bulles de savon de couleur d'or, tandis que les peines
sont réelles, accablantes, inévitables, continues. "Quelles sont ces
peines ? demanderas-tu peut-être ; car je ne vois pas ce qu'il peut y avoir de
si pénible dans la société d'un riche, et je ne me doute pas de quelles
fatigues accablantes, intolérables, tu veux parler." Eh bien, écoute, mon
cher ami, et tu verras que ton emploi n'entraîne pas seulement avec lui des
fatigues, mais qu'il est honteux, vil, et vraiment digne d'un esclave :
prête-moi toute ton attention.
23. Et d'abord souviens-toi que, depuis ton
admission, tu ne dois plus te croire libre, ni de condition honorable.
Naissance, liberté, ancêtres, tu as tout laissé, sache-le bien, hors du
seuil, quand tu es entré dans cette maison, pour te vendre toi-même à ce
service mercenaire. La liberté aurait-elle voulu te suivre, quand tu allais
embrasser une profession ignoble et dégradante ? Tu es donc esclave ; en vain
ce mot te blesse, tu es esclave, et non pas d'un seul homme, mais tu as, de
toute nécessité, une foule de maîtres : du matin au soir, la tête courbée,
tu remplis tes fonctions serviles
Pour un pauvre salaire (19)
et, semblable à un homme qui, n'étant pas né pour l'esclavage, apprend
tard à servir et ne se forme que dans un âge avancé, tu n'es ni considéré,
ni estimé de ton maître. Le souvenir de ta liberté vient gâter ton service,
tu te regimbes parfois et tu t'acquittes mal, par cela même, de la tâche qui
t'est dévolue. A moins qu'il ne suffise, selon toi, pour être libre, de
n'être fils ni de Pyrrhias, ni de Zopyrion (20)
et de n'avoir pas été mis à l'encan, comme un Bithynien, par la grosse voix
d'un crieur. Et cependant, mon cher, quand revient la nouvelle lune, être
confondu avec les Zopyrion et les Pyrrhias, et tendre la main comme les autres
esclaves, et recevoir un salaire quelconque, n'est-ce pas là un encan ? Il n'y
avait pas besoin de crieur, en effet, puisque tu te mettais toi-même en vente,
et que depuis longtemps tu pourchassais un maître comme une maîtresse.
24. Eh quoi ! vil rebut des hommes,
dirai-je à ce prétendu philosophe, si quelque ennemi, après avoir coulé ton
navire, si quelque pirate te vendait captif, tu gémirais sur ton sort, accablé
d'un malheur immérité ; si un homme, mettant la main sur toi, te revendiquait
comme esclave, tu jetterais les hauts cris en invoquant les lois, tu
t'écrierais à pleine voix, dans ton indignation : "O terre ! ô dieux
!" Et cependant, pour quelques oboles, à l'âge même où, si tu étais
esclave, tu songerais à t'affranchir, tu vas te vendre, avec ta vertu et ta
sagesse ! Tu as donc perdu tout respect pour ces nobles discours dans lesquels
le divin Platon, Chrysippe et Aristote, font l'éloge de la liberté et
s'élèvent contre l'esclavage ? Tu ne rougis pas d'être confondu avec de vils
flatteurs, des bouffons, des pique-assiettes ? Au milieu de cette foule de
Romains, tu t'en vas donc, seul étranger, revêtu d'un manteau grec, écorchant
la langue latine, assister à des repas bruyants, où sont réunis de nombreux
convives, gens de toute espèce, et la plupart débauchés ? Là, tu prodigues
les louanges outrées, tu bois plus que de raison ; puis, dès le matin, au son
de la cloche, tu te lèves, arraché aux douceurs du repos, pour aller courir
avec les autres par toute la ville, les jambes encore salies de la boue de la
veille. N'y avait-il donc plus de lupins, ni de légumes des champs ? les
sources fraîches étaient-elles donc taries, pour que le désespoir te
réduisît à cette extrémité ? Mais il est évident que ni les sources
fraîches, ni les lupins ne te suffisaient plus : il te fallait des gâteaux,
des ragoûts délicats, des vins parfumés. Seulement, te voilà pris comme un
loup de mer ; l'appât après lequel tu courais t'a enfoncé l'hameçon dans la
gorge ; c'est bien fait ; tu recueilles le fruit de ta gourmandise. Tel qu'un
singe, enchaîné par le cou, tu fais rire à tes dépens ; tu crois vivre dans
les délices, parce qu'on te donne quelques figues à ronger ; mais la liberté,
mais l'estime que te valait ta naissance de la part de ceux de ta tribu, de ta
phratrie, tout s'évanouit, il n'en est plus souvenir.
25. Ton sort serait encore tolérable, si
la honte d'avoir perdu ta liberté était la seule conséquence de ta condition,
et si tu n'avais pas à supporter des travaux comparables à ceux des esclaves.
Mais vois si l'on t'impose des corvées moindres qu'à un Dromon ou à un Tibius
(21). Ces connaissances, pour l'amour
desquelles ton maître prétendait qu'il t'appelait à lui, il s'en soucie bien
! Qu'y a-t-il de commun, en effet, dit le proverbe, entre l'âne et la lyre ?
Quelle passion il a, vois-tu ? pour la sagesse d'Homère, la véhémence de
Démosthène, la magnificence de Platon ! Qu'on ôte à ces riches leur or, leur
argent et les soucis qu'ils entraînent, que reste-t-il, sinon un vain orgueil,
de la mollesse, l'amour des plaisirs, de l'insolence, de la vanité, de
l'ignorance ? Cependant tu as une longue barbe ; un extérieur respectable, un
manteau grec décemment ajusté ; tout le monde te connaît pour un grammairien,
un orateur, un philosophe ; justement, ton patron croît honorable pour lui
d'avoir un homme de votre sorte mêlé à ceux qui le précédent et qui lui
font cortège : cela lui donne le bruit d'un amateur des sciences grecques, qui
chérit les lettres et les arts. En vérité, mon cher, tu cours grand risque
qu'au lieu de tes beaux discours, il n'achète de toi que la barbe et le
manteau. Il faut donc qu'on te voie sans cesse avec lui, sans qu'il te soit
permis de l'abandonner un seul instant. Tu dois, dès le matin, te montrer avec
tout le domestique, et ne jamais quitter ton poste. Pour lui, appuyant
quelquefois la main sur ton épaule, il te débite toutes les inepties qui lui
passent par la tête ; il veut faire voir ; à tous ceux qu'il rencontre en
route, que, même en marchant, il s'occupe des Muses, et que, dans la promenade,
il emploie utilement ses loisirs.
26. Mais toi, malheureux, tantôt forcé de
courir, tantôt gravissant ou descendant à pied les hauteurs, dont tu sais que
la ville est remplie, après mille détours, te voilà tout en sueur, tout
haletant. Il entre enfin chez un de ses amis, auquel il va rendre visite ; là,
tandis qu'il cause, toi, qui n'as pas même de quoi t'asseoir, tu prends un
livre, ne sachant que faire, et tu lis en demeurant debout. Le soir arrivé, tu
n'as encore rien bu ni rien mangé ; tu prends le bain à une heure indue et tu
te mets à table au milieu de la nuit. Ne compte plus sur les honneurs, sur les
égards d'autrefois ; si quelque nouveau venu se présente, on te place par
derrière ; on te relègue dans un coin que l'on dédaigne ; tu ne t'assieds,
témoin plutôt que convive, que pour ronger, comme un chien, les os des plats
qu'on a servis, s'ils arrivent jusqu'à toi, ou pour mâcher quelque feuille
sèche de mauve, enveloppe d'un mets, et dont personne n'a voulu, mais dont ta
faim s'accommode avec joie. Ce n'est pas le seul outrage qui t'attend : tu n'as
plus un oeuf entier pour toi seul. Il n'est pas nécessaire, en effet, que tu
sois traité avec les égards dus à un hôte et à un étranger ; tu serais
bien impudent d'y prétendre. On ne te sert pas une volaille semblable à celles
des autres. Au riche, on en sert une qui est grasse et charnue ; à toi, la
moitié d'un poulet, ou quelque pigeon sec. Mépris, dérision évidente !
Souvent, s'il survient un convive inattendu et que le dîner soit court, un des
hommes de service enlève les plats qui sont devant toi et les place devant lui,
en te disant tout bas, "Vous êtes de la maison !" Découpe-t-on sur
la table un ventre de truie ou un morceau de cerf, ou il faut que tu sois au
mieux avec le découpeur, ou tu n'auras que la portion de Prométhée, je veux
dire des os enveloppés de graisse. Voir devant ton voisin un plat qu'il se
hâte d'engloutir avant toi, et qu'il ne t'abandonne que quand il est rassasié,
quel homme libre pourrait le supporter, fût-il moins bilieux que les cerfs ?
Mais je n'ai pas encore dit qu'au moment où tous les convives s'abreuvent d'un
vin vieux et délicat, seul tu bois une piquette dure et grossière. Aussi as-tu
soin de ne boire que dans des coupes d'or ou d'argent, de peur que la couleur ne
révèle le mépris qu'on a pour toi. Et plût aux dieux qu'il te fût permis de
boire à ta soif ! Mais souvent quand tu demandes, l'échanson
.... Feint de n'avoir pas entendu (22).
27. Tu éprouves enfin une foule de
désagréments de toute espèce, ou plutôt, tout n'est pour toi que
désagréments ; surtout quand tu te vois préférer un complaisant infâme, un
maître de danse, un chanteur ionien, un bouffon d'Alexandrie. Car comment
pourrais-tu prétendre à t'asseoir l'égal de ces ministres d'amours, toujours
chargés de quelque galant message ? Aussi, retiré dans un coin de la salle du
festin, pour y cacher ta honte, as-tu raison de gémir, de te prendre en pitié,
et d'accuser le sort qui ne t'accorde pas la plus légère de ses faveurs. Tu
consentirais volontiers à devenir toi-même auteur de chansons amoureuses, ou
tout au moins voudrais-tu pouvoir chanter agréablement les compositions d'un
autre poète, lorsque tu vois quels honneurs, quels applaudissements elles
provoquent. Tu ne reculerais pas même, au besoin, devant le rôle de devin ou
de prophète, et tu saurais, comme eux, promettre de riches successions, des
dignités, d'immenses trésors, en voyant combien ces imposteurs réussissent
dans leurs amitiés et sont en grande estime. Oui, tu deviendrais volontiers un
des leurs, pour ne pas être considéré comme un homme méprisable et superflu.
Malheureusement, tu ne parais propre à aucun de ces métiers : il faut donc,
malgré toi, rester dans ton néant, supporter ton infortune en silence, et
gémir d'être mis au rebut.
28. Cependant, si un mot, murmuré à voix
basse par un esclave, t'accuse d'être le seul qui n'ait pas applaudi le danseur
ou le cithariste favori de la maîtresse, quel grave danger ! Il te faut donc,
comme une grenouille altérée, te distinguer en criant plus fort que tous les
autres louangeurs, et faire bravement l'office de coryphée ; puis, quand tout
le monde s'est tu, tenir un compliment préparé et marqué au coin de la plus
insigne flatterie. D'ailleurs, mourir de soif et de faim, quand on est tout
baigné d'essences et qu'on a la tête couronnée de fleurs, est, ma foi ! chose
fort ridicule. C'est ressembler à une colonne sépulcrale, dressée pour un
mort de la veille, et sur laquelle sont déposées des offrandes funèbres : on
y verse des parfums, on y dépose des couronnes ; mais le vin et les mets
funéraires sont pour ceux mêmes qui les ont préparés.
29. Mais si ton patron est jaloux, s'il a
près de lui de jolis garçons ou une jeune femme, et que tu ne sois pas
toi-même trop abandonné de Vénus et des Grâces, il n'y a plus de paix
possible, et le péril qui te menace n'est point à dédaigner. Les oreilles et
les yeux du roi sont en grand nombre ; et ils ne se contentent pas seulement de
la vérité, mais ils ont soin de charger toujours un peu leurs rapports, afin
de ne point paraître de connivence. Tu es donc obligé, comme dans les repas
des Perses, de tenir ton front baissé, de peur qu'un eunuque ne te voie lancer
une oeillade à quelque concubine, tandis qu'un autre eunuque, armé d'un arc
tout tendu, est prêt, si tu regardes ce que tu ne dois point voir, à te percer
la gorge d'une flèche, au moment même où tu bois.
30. Au sortir du festin, tu vas pour
quelques instants te livrer au sommeil. Bientôt éveillé par le chant du coq :
« Infortuné que je suis, t'écries-tu ; ah ! malheureux ! quelles douces
occupations j'ai abandonnées ! quels amis ! quelle vie tranquille ! quels bons
sommes, qui n'étaient mesurés que par mon envie de dormir ! quelles libres
promenades ! et dans quel gouffre me suis-je moi-même précipité ? Pourquoi,
grands dieux ? Ont donc est cette récompense brillante ? Ne pouvais-je pas me
procurer une aisance plus grande, en conservant ma liberté, en gardant mon
indépendance ? Aujourd'hui, pour parler avec le proverbe, comme un lion qu'on
tient en laisse, on me promène du haut en bas ; et, ce qui est le comble de
l'affliction, je ne puis ni m'attirer l'estime, ni me faire bien venir. Je suis
inepte et sans talent pour ces sortes d'exercices, surtout quand je me compare
aux gens du métier. Convive sans esprit et sans gaieté, je n'ai pas le talent
de faire rire ; je sens que ma présence est importune, surtout quand je
m'efforce d'être plus aimable qu'à l'ordinaire ; car c'est alors que je parais
le plus renfrogné. Enfin, je ne sais pas comment m'accommoder à l'humeur du
patron. Si je conserve ma gravite, je suis maussade et presque insupportable ;
si je souris, si je prends un air agréable et gai, il me dédaigne et me traite
avec le plus souverain mépris : il m'arrive la même chose qu'à un acteur qui
joue la comédie avec un masque tragique. Insensé ! quelle autre vie
mènerai-je pour moi-même, quand j'aurai vécu celle-ci pour un autre ?"
31. Au milieu de ces réflexions, la
sonnette a retenti, il faut reprendre ton train accoutumé, recommencer les
courses, demeurer debout, après t'être frotté les aines et les jarrets, si tu
veux résister à cet assaut. Ensuite vient un souper comme celui de la veille,
et qui se prolonge jusqu'à la même heure. Une manière de vivre si contraire
à ton ancien régime, les veilles, les sueurs, les fatigues, te minent
insensiblement : elles engendrent la phtisie, la péripneunonie, les douleurs
d'entrailles, ou les douceurs de la goutte. Tu résistes d'abord ; et souvent,
lorsque tu aurais besoin de ton lit, on ne te permet pas de te coucher. On
traite ta maladie de prétexte pour échapper à tes devoirs. Tout cela te rend
pâle, et l'on te prendrait pour un homme qui va mourir.
32. Voilà le genre de vie que tu mènes à
la ville. Faut-il voyager ? souvent, sans parler du reste, quand il pleut,
forcé par le sort de partir le dernier, tu attends que le char vienne te
prendre, et, quand il n'y a plus, l'autre voiture, on te jette pèle-mêle, avec
le cuisinier et le coiffeur de ta maîtresse, dans un chariot où l'on n'a pas
même étendu assez de feuillage.
33. Je ne veux pas manquer de te raconter
ici ce qui est arrivé au stoïcien Thesmopolis : c'est une aventure plaisante,
très croyable, ma foi, et qui peut fort bien arriver à un autre. Il vivait
chez une femme opulente, délicate et des plus distinguées de la ville. Un jour
qu'il fallut se mettre en voyage, la première disgrâce qu'il eut à essuyer
fut de voir placer près de lui, grave philosophe, je ne sais quel mignon aux
jambes épilées et à la barbe rasée jusqu'à la peau, fort en faveur, du
reste, comme on se l'imagine, auprès de la maîtresse. Le nom de ce mignon, que
Thesmopolis n'avait point oublié, était Chélidonion. D'abord, quel risible
contraste ! Un vieillard au visage sévère, à la barbe blanche (et tu sais
combien celle de Thesmopolis était longue et respectable), assis auprès d'un
jeune voluptueux aux joues enduites de vermillon, aux yeux peints, aux regards
mobiles, à la tête penchée, et ressemblant moins, par Jupiter, à une
hirondelle (23) qu'à un vautour dont on a
plumé le cou. Si on ne l'eût prié de n'en rien faire, il aurait gardé, pour
s'asseoir, la coiffe qu'il avait sur la tête. Mais, de plus, pendant tout le
voyage, il causa mille importunités, s'amusant à fredonner, à siffler sans
cesse ; peut-être même eût-il dansé dans la voiture, si le philosophe ne
l'en eût empêché.
34. Mais voici un ordre d'une nouvelle
espèce : "Thesmopolis, dit la maîtresse en s'adressant à celui-ci,
rendez-moi donc, je vous prie, un service dont je vous serai bien reconnaissante
; ne me refusez pas ; ne me le faites pas attendre davantage." Le
philosophe, comme on peut croire, promet de faire tout ce qu'elle voudra.
"Je vous prierai, continue-t-elle, vous voyant si bon, si soigneux, si
complaisant, de prendre, ma chienne Myrrhine dans votre voiture, de la garder
avec vous, de veiller à ce qu'il ne lui manque rien ; la pauvre petite est
pleine, et sur le point de mettre bas. Ces misérables esclaves sont si
désobéissants ! ils n'ont, dans les voyages, aucun égard pour moi, bien loin
d'en avoir pour elle. Soyez sur que vous m'obligerez infiniment en prenant soin
de cette charmante petite bête, qui fait toutes mes délices." Thesmopolis
ne peut résister à ces vives instances, presque accompagnées de larmes.
C'était une scène tout à fait risible de voir la petite chienne avançant le
museau hors de la robe et sous la barbe du philosophe, pissant à chaque minute,
quoique Thesmopolis ne mentionne pas cette circonstance, jappant d'une voix
grêle, comme toutes les chiennes de Mélite (24),
et léchant le menton de celui qui la portait, surtout aux endroits où il
restait quelque sauce de la veille. Cependant le mignon, assis à ses côtés,
et qui parfois, durant les repas, ne rencontrait pas mal pour railler les
convives, lançant alors ses sarcasmes contre Thesmopolis : "Je n'ai qu'une
seule chose à reprocher, dit-il, à notre philosophe, c'est que de stoïcien il
s'est fait cynique (25) : " L'histoire
ajoute que la chienne avait fait ses petits sur le manteau de Thesmopolis.
38. Tels sont les plaisirs ; ou plutôt,
telle est la honte que les riches prodiguent à ceux qui vivent avec eux, en les
apprivoisant ainsi peu à peu aux outrages. J'ai connu un de ces rhéteurs
intrépides, à qui, dans un repas, on ordonna de déclamer. Il déclama non pas
en ignorant, par Jupiter, mais avec talent et véhémence. On le félicita tout
en buvant d'avoir mesuré son discours non pas à l'eau de la clepsydre, mais au
vin de l'amphore. On dit que ce trait d'audace lui fut payé deux cents drachmes
(26). Passe encore ; mais si notre riche se
pique d'être poète ou historien, lorsqu'il se met à lire ses rhapsodies
durant le repas, il faut se mettre en quatre pour le combler d'éloges, il faut
le flatter et inventer de nouvelles formes de louanges. D'autres exigent qu'on
admire leur beauté : tu dois les appeler des Adonis, des Hyacinthes,
eussent-ils un nez long d'une coudée. Et si tu ne dis mot, tu descendras aux
carrières de Denys, comme un jaloux qui leur dresse des embûches. Ceux-là
veulent passer pour doctes et rhéteurs : s'ils lâchent quelque solécisme, ce
sont discours tout pleins d'atticisme, de miel de l'Hymette, et qui seront
désormais la règle du beau langage.
36. Ce ridicule peut encore se tolère :
dans un homme, mais non plus dans une femme. Il en est, cependant, qui affectent
d'avoir auprès d'elles des gens de lettres qu'elles soudoient, dont elles font
suivre leurs litières, et qui se figurent que rien ne relève leurs attraits
comme de s'entendre appeler savantes et philosophes, de voir mettre leurs
poésies presque au rang de celles de Sapho. En conséquence, elles promènent
partout les mercenaires qu'elles tiennent à leurs gages, rhéteurs,
grammairiens, philosophes : elles écoutent leurs leçons, chose plaisante, au
moment de leur toilette, pendant qu'on les coiffe, ou durant le repas. Le reste
de la journée, elles n'en auraient pas le loisir. Souvent, lorsque le
philosophe traite quelque grave sujet, une servante survient, qui présente à
sa maîtresse le billet d'un amant : le discours sur la continence demeure
suspendu, et ce n'est qu'après avoir répondu au galant message qu'on se remet
à l'écouter.
37. Pour toi, lorsqu'après une longue
attente arrive l'époque des Saturnales ou des Panathénées (27),
on t'envoie un mauvais manteau, ou une tunique moisie de vétusté au moment
même où tu as à faire étalage de la plus riche toilette. Le premier esclave
qui a entendu le maître parler du présent qu'il te destine, accourt aussitôt
pour t'annoncer cette bonne nouvelle, et il faut que tu lui payes largement le
zèle qu'il a déployé. Le lendemain, treize autres esclaves viennent
t'apporter le présent du maître, et chacun de faire valoir tout ce qu'il a dit
pour toi, les conseils qu'il a donnés, le soin qu'il a pris de choisir ce qu'il
y avait de plus beau ; ils ne s'en vont pas sans avoir reçu quelque étrenne ;
et encore murmurent-ils de ce que tu n'as pas assez donné.
38. Quant à tes honoraires, on te les
solde pièce à pièce, deux ou quatre oboles à la fois, et, si tu les
demandes, on te traite d'importun. Pour les toucher, tu es contraint d'employer
la flatterie et les supplications ; tu dois courtiser l'économe, nouveau genre
de cour, et ne négliger ni le conseiller ni l'ami. Mais ce que tu reçois est
déjà dû au marchand d'habits, au médecin, à je ne sais quel cordonnier ;
ainsi le présent qui t'est fait est en pure perte ; il ne t'en revient rien.
39. Ce qui ne te manque pas, c'est la
jalousie, qui s'élève sourdement contre toi auprès du maître ; il commence
à écouter d'autant plus volontiers les méchants bruits qu'on sème sur ton
compte, qu'il te voit usé par des fatigues incessantes, clochant dans ton
service, à bout de forces, et menacé de la goutte. En un mot, lorsqu'il a
cueilli la fleur de ton âge, moissonné les fruits de ta jeunesse et ruiné la
trempe vigoureuse de ton corps, lorsqu'il a fait de toi un vêtement tout
déchiré, il regarde autour de lui sur quel tas de fumier il te jettera, et
quel autre il prendra parmi ceux qui sont en état de supporter les fatigues de
l'emploi. On t'accuse d'avoir sollicité un de ses mignons, d'avoir séduit,
toi, un vieillard, une des filles au service de la maîtresse, ou commis quelque
autre forfait. Pour cela, te voilà, en pleine nuit, la tête enveloppée, jeté
à la porte parles épaules, sans ressources, privé de tout, n'emportant que
l'aimable goutte avec la vieillesse, et ne sachant plus rien, après un si long
temps, de ce que tu avais appris autrefois. Pour surcroît, tu t'es fait un
estomac plus creux qu'un sac, tyran insatiable et que tu ne peux conjurer. Sans
cesse affamé, il te réclame la portion accoutumée, et il s'irrite d'en être
déshabitué.
40. Et puis, quel autre patron voudrait
désormais te recevoir chez lui ? Tu es hors d'âge, déjà vieux, semblable à
ces chevaux ruinés, dont la peau même est inutile. D'ailleurs, les bruits
calomnieux qu'a soulevés ton expulsion, prenant une couleur de vraisemblance,
te font passer pour un adultère, un empoisonneur, ou quelque chose de pareil.
On croira jusqu'au silence de ton accusateur, et toi, l'on dira que tu es un
Grec d'un caractère souple et disposé à toute espèce de crime : telle est,
en effet, l'opinion qu'on a de nous, et l'on a raison ; du moins, pour moi, je
crois avoir trouvé la cause de la réputation que nous nous sommes faite. Quand
on voit, en effet, une foule d'aventuriers, dépourvus de talents utiles, entrer
dans les maisons des riches, sans autre profession que celle de devins et de
sorciers, leur promettre ou de leur faire obtenir d'amoureuses faveurs ou de
détourner les fléaux qui les menacent sur la tête de leurs ennemis ; quand on
remarque que ces hommes, qui se donnent pour savants, sont enveloppés d'un
manteau et porteurs d'une barbe respectable ; n'est-il pas naturel qu'on prenne
de ces gens qu'on croyait vertueux une tout autre idée en les voyant agir, en
observant leur tenue dans les repas, leur basse flatterie dans le commerce de la
vie, leur penchant servile pour le gain.
41. Dès que les riches ont chassé un
homme de chez eux, ils le détestent et ne songent plus qu'à le perdre sans
ressource, si cela leur est possible : c'est tout simple. Ils se figurent qu'on
révélera partout les secrets les plus cachés de leurs mœurs, qu'on connaît
à merveille et qu'on a percés à jour. Cette pensée les tient à la gorge.
Tous, en effet, ressemblent à ces beaux livres, dont le bouton est d'or et la
couverture couleur de pourpre : ouvrez-les, vous y voyez Thyeste mangeant ses
enfants, Oedipe couchant avec sa mère, et Térée abusant de ses deux sœurs. Ainsi les riches sont brillants, ils attirent tous les regards ; mais sous la
pourpre qui les recouvre se cachent de tragiques horreurs : sous chaque pli, en
les déroulant, on peut trouver un drame digne d'Euripide ou de Sophocle,
dissimulé sous une pourpre fleurie et une couverture d'or. La conscience de
leurs turpitudes leur fait donc haïr et essayer de perdre celui qui, les
connaissant à fond, les traîne au grand jour, les met en scène et les livre
à la vue du public.
42. Je veux cependant, comme Cébès (28),
te représenter une sorte de tableau de la vie à laquelle tu aspires, afin
qu'après l'avoir vue, tu te décides à l'embrasser ou non. J'emploierais
volontiers ici le pinceau d'un Apelles, d'un Parrhasius, d'un Aétion ou d'un
Euphranor (29), mais à défaut d'un artiste
qui ait ce génie, cette habileté rare, je me contenterai de t'en tracer une
légère esquisse. Figure-toi un superbe portique, tout doré, placé non sur le
sol, mais sur le sommet d'une colline dont la pente est longue, escarpée,
glissante, de telle sorte que souvent ceux qui déjà se croient parvenus à la
cime font un faux pas, et roulent. A l'intérieur est assis Plutus lui-même :
il paraît entièrement d'or, sa beauté est parfaite ; il est tout aimable.
Celui qui en est épris et qui parvient, à force de peines, à s'approcher de
la porte du temple, est frappé d'étonnement à la vue de tant de richesses.
Arrive l'Espérance, au visage gracieux, à la robe changeante, qui le prend par
la main, tout muet de surprise, devant l'entrée. Ils marchent : l'Espérance ne
le quitte pas ; mais deux autres femmes, la Ruse et la Servitude, le prennent et
le livrent au Travail. Celui-ci, après avoir épuisé le malheureux, le passe
à la Vieillesse, déjà malade et privé de ses couleurs : alors vient en
dernier lieu l'Outrage qui l'entraîne vers le Désespoir ; l'Espérance
s'envole, disparaît ; et l'on chasse l'infortuné, non par ce portique doré
qui lui servit d'entrée, mais par une porte détournée et secrète : il fuit
nu, le ventre proéminent, pâle, vieux, couvrant d'une main sa nudité et de
l'autre se serrant le cou. Là s'offre à lui le Repentir, versant des pleurs
inutiles, et le plongeant de plus en plus dans son malheur.
43. Tel est mon tableau, cher Timoclès ;
examines-en avec soin tous les détails, et songe, si tu le veux bien, qu'après
être entré par la porte d'or dans la vie dont je t'ai retracé l'image, il te
faudra honteusement ressortir par l'autre. Mais, quelque parti que tu prennes,
souviens-toi de ces paroles d'un sage (30) :
"Ce n'est pas Dieu, c'est nous qui sommes responsables de notre
choix."
(01)
Comparez avec l'ouvrage de d'Alembert, Essai sur les gens de lettres,
"dans lequel, dit un de ses biographes, d'Alembert, appuyé sur la dignité
et la toute puissance de l'esprit, dressait sans ménagement le procès aux
littérateurs qui se font les familiers des grands. Il étalait publiquement,
continue M. Jean Reynaud, toutes les pièces de son accusation, entrait dans le
détail de toutes les turpitudes, et ne se faisait faute d'aucune vérité,
quelques haines qu'elles dussent attirer sur sa tête. Il faut avoir étudié de
près les mœurs et la dégradation de ce temps, pour se faire une idée de la
clameur qu’une si courageuse attaque fit lever du fond de toutes les alcôves
et de tous les boudoirs; les récriminations et les injures ne lui manquèrent
pas ; mais, comme le fait observer Condorcet, malgré tout ce tapage, le
moraliste eut peut-être quelque influence sur l'abandon de ces honteuses
épîtres dédicatoires, qui mettaient dans l'avilissement le caractère de
l'auteur, avant même qu'on eût ouvert son ouvrage, et qui, en effet, depuis
celle époque, allèrent en déclinant et en s'effaçant de plus en plus. "
(02)
Homère, Odyssée, IX, v. 14.
(03)
On ne le connaît pas autrement que par ce traité.
(04) Odyssée,
IX, v. 100.
(05)
Allusion à la fin du Dialogue intitulé : le Pécheur.
(06)
Cf. Juvénal, Sat III et V : le poète latin offre de nombreux traits de
ressemblance avec Lucien.
(07)
Cr. La Boétie, Disc. sur la Servitude Volontaire dans ses Oeuvres
complètes, éd. de Léon Feugère, Paris, 1846 ; in-12.
(08) Vers
177.
(09)
Démosthène, Olynth. III, vers la fin.
(10) A
l'endroit déjà cité.
(11)
Voy. Homère, Odyssée, IX, v. 98.
(12)
Voy. Suétone, Vie d'Auguste, chap. XIX ; Horace, Ép., I, 6.
(13) Parodie
d'Homère, Iliade, IX, v. 325.
(14) Voy.
Plaute, prologue du Rudens, v. 15, 21; et Hésiode, Travaux et Jours,
v. 231 et suivants.
(15)
Locution proverbiale pour dire : Tu es au comble du bonheur.
(16)
Iliade, III, v. 156.
(17)
Iliade, XXII, v. 405.
(18) Mandrabule,
ayant trouvé un trésor à Samos, consacra la première année une brebis d'or
à Junon ; l'année suivante, une brebis d'argent ; un an après, une brebis
d'airain.
(19) Parodie
de l'Odyssée, XXII, v. 341.
(20) Noms
d'esclaves.
(21)
Noms d'esclaves.
(22)
Iliade, XXIII, v. 430
(23)
Allusion au nom de Chélidonion, dérivé de