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CHAPITRE
PREMIER.
Théorie de la
république parfaite. Recherche préliminaire de la vie la plus parfaite ;
division des biens dont l'homme peut jouir ; biens extérieurs, biens de l'âme
; supériorité de ces derniers ; le bonheur est toujours en proportion de la
vertu ; les faits et la raison le prouvent. |
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§ 1. Quand on
veut étudier la question de la république parfaite avec tout le soin qu'elle
exige, il faut préciser d'abord quel est le genre de vie qui mérite surtout
notre préférence. Si on l'ignore, on doit nécessairement ignorer aussi quel
est le gouvernement par excellence; -car il est naturel qu'un gouvernement
par-fait assure aux citoyens qu'il régit, dans le cours ordinaire des choses,
la jouissance du bonheur le plus parfait que comporte leur condition. Ainsi,
convenons d'abord quel est le genre de vie qui serait préférable pour tous les
hommes en général ; et nous verrons ensuite s'il est le même, ou s'il est
différent, pour la masse et pour l'individu.
§ 2. Comme nous
pensons avoir montré suffisamment, dans nos ouvrages exotériques, ce qu'est la
vie la plus parfaite, nous appliquerons ici nos principes.
Un premier point que personne ne saurait contester, parce qu'il est de toute
vérité, c'est que les avantages dont l'homme peut jouir se divisant en trois
classes : avantages qui sont en dehors de lui, avantages du corps, avantages de
l'âme, le bonheur consiste dans la réunion de tous ces biens. Personne ne
serait tenté de croire au bonheur d'un homme qui n'aurait ni courage, ni
tempérance, ni justice, ni sagesse, qui tremblerait au vol d'une mouche, qui se
livrerait sans réserve à ses appétits grossiers de soif et de faim, qui pour
le quart d'une obole serait prêt à trahir ses amis les plus chers, et qui, non
moins dégradé en fait d'intelligence, serait déraisonnable et crédule autant
qu'un enfant ou un insensé.
§ 3. On concède
sans peine tous ces points, quand on les présente ainsi. Mais dans la pratique,
on ne s'accorde, ni sur la mesure, ni sur la valeur relative de ces biens. On se
croit toujours assez de vertu pour peu qu'on en ait ; mais richesse, fortune,
pouvoir, réputation, à tous ces biens-là, on ne veut jamais de bornes, en
quelque quantité qu'on les possède.
Aux hommes insatiables, nous dirons qu'ils pourraient ici se convaincre sans
peine, par les faits mêmes, que les biens extérieurs, loin de nous acquérir
et de nous conserver les vertus, sont au contraire acquis et conservés par
elles ; que le bonheur, soit qu'on le place dans les jouissances ou dans la
vertu, ou bien dans l'un et l'autre la fois, appartient surtout aux coeurs les
plus purs, aux intelligences les plus distinguées, et qu'il est fait pour les
hommes modérés dans l'amour de ces biens qui tiennent si peu à nous, plutôt
que pour les hommes qui, possédant ces biens extérieurs fort au delà des
besoins, restent pourtant si pauvres des véritables richesses.
§ 4. Indépendamment des faits, la raison seule suffit à bien démontrer ceci.
Les biens extérieurs ont une limite comme tout autre instrument ; et les choses
qu'on dit si utiles, sont précisément celles dont l'abondance nous embarrasse
inévitablement, ou ne nous sert vraiment en rien. Pour les biens de l'âme, au
contraire, c'est en proportion même de leur abondance qu'ils nous sont utiles,
si toutefois il convient de parler d'utilité dans des choses qui sont avant
tout essentiellement belles. En général, il est évident que la perfection
suprême de choses que l'on compare, pour connaître la supériorité de l'une
sur l'autre, est toujours en rapport direct avec la distance même où sont
entre elles ces choses, dont nous étudions les qualités spéciales. Si donc
l'âme, à parler d'une manière absolue et même relativement à nous, est plus
précieuse que la richesse et que le corps, sa perfection et la leur seront dans
une relation analogue. Suivant les lois de la nature, tous les biens extérieurs
ne sont désirables que dans l'intérêt de l'âme ; et les hommes sages ne
doivent les souhaiter que pour elle, tandis que l'âme ne doit jamais être
considérée en vue de ces biens.
§ 5. Ainsi, nous
regarderons comme un point parfaitement accordé, que le bonheur est toujours en
proportion de la vertu et de la sagesse, et de la soumission à leurs lois,
prenant ici pour témoin de nos paroles Dieu lui-même, dont la félicité
suprême ne dépend pas de biens extérieurs, mais est toute en lui-même et
dans l'essence de sa propre nature. Aussi, la différence du bonheur à la
fortune consiste nécessairement, en ce que les circonstances fortuites et le
hasard peuvent nous procurer les biens placés en dehors de l'âme, tandis que
l'homme n'est ni juste ni sage au hasard ou par l'effet du hasard. Une
conséquence de ce principe, appuyée sur les mêmes raisons, c'est que l'État
le plus parfait est en même temps le plus heureux, et le plus prospère. Le
bonheur ne peut jamais suivre le vice ; l'État non plus que l'homme ne réussit
qu'à la condition de la vertu et de la sagesse ; pour l'État, le courage la
sagesse, la vertu, se produisent avec la même portée, avec les mêmes formes
qu'elles ont dans l'individu ; et c'est même parce que l'individu les possède,
qu'il est appelé juste, sage et tempérant.
§ 6. Nous ne
pousserons pas plus loin ces idées préliminaires ; il nous était impossible
de ne point toucher ce sujet ; mais ce n'est pas ici le lieu de lui donner tous
les développements qu'il comporte ; ils appartiennent à un autre ouvrage.
Constatons seulement que le but essentiel de la vie pour l'individu isolé,
aussi bien que pour l'État en général, c'est d'atteindre à ce noble degré
de la vertu de faire tout ce qu'elle ordonne. Quant aux objections qu'on peut
adresser à ce principe, nous n'y répondrons point dans la discussion actuelle,
comptant les examiner plus tard, s'il subsiste encore des doutes après qu'on
nous aura entendu. |
§ 1.
La
question de la république parfaite. Ce point de vue d'Aristote est
tout à fait celui de Platon, son maître, dans la République et les
Lois. Polybe, qui connaissait bien les ouvrages de Platon et qui les
cite, a répété un des premiers, comme Aristote (voir plus haut, liv.
II, ch. III, § 1.0), que la constitution parfaite serait celle qui
renfermerait les trois formes principales de gouvernement, et qui
unirait dans une juste mesure la monarchie, l'aristocratie et la
démocratie. Voir Polybe, Histoire générale, liv. VI, ch. III.
Cicéron, grand admirateur de Polybe, d'Aristote et de Platon, leur a
emprunté cette idée en la développant.
Voir la République,
liv. I, ch. XXIX et XLV, et liv. II, ch. XXIX et XXXIX, éd. de M.
Leclerc. Après eux, Machiavel a reproduit cette théorie, Discours
sur les Décades de Tite-Live, liv. I, ch. II. Enfin cette savante
combinaison des diverses formes politiques, est aussi le but où vise le
gouvernement représentatif, appliqué par les Anglais, vanté par
Montesquieu et si vainement essayé chez nous depuis soixante ans. Voir
plus haut, liv. III, ch. V.
§ 2.
Dans
nos outrages exotériques. Aristote renvoie encore pour le même
objet à ses ouvrages exotériques, dans la Morale à Nicomaque, liv. I,
ch. XI, 9, page 59 de ma traduction ; il n'est donc point ici question
de la Morale, comme on pourrait d'abord le croire.
Ni courage, ni
tempérance... Ce sont les quatre vertus tant de fois analysées par
Platon. Voir la République, liv. IV, p. 209, et passim, trad. de M.
Cousin.
§ 4.
Indépendamment
des faits. Voir des théories pareilles sur le bonheur de la vertu,
dans les Lois de Platon, liv. II, p. 92 et suiv., et liv. V, p. 270 et
suiv., et dans la République, trad. de M. Cousin.
§ 5.
Le
bonheur est toujours en proportion de la vertu. On reconnaît ici
sans peine tous les principes de Socrate et de Platon.
Dieu
lui-même. Voir le développement de cette grave théorie dans la
Métaphysique, liv. XII, ch. VII, p. 1072, b, éd. de Berlin.
§ 6.
A
un autre ouvrage, c'est-à-dire la Morale ; Voir la Morale à
Nicomaque, livre I, chapitre XI, 10, page 59 de ma traduction.
Plus
tard. On ne trouve pas, dans la Politique, cette discussion
postérieure dont parle ici Aristote, mais qu'il n'annonce, il est vrai,
que conditionnellement. |
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CHAPITRE
II.
Suite ; le
bonheur a-t-il les mêmes éléments pour l'État que pour l'individu ? Des
avantages et des inconvénients de la domination ; exemples divers de quelques
peuples qui l'ont toujours ambitionnée ; condamnation de ce système politique
; la conquête ne doit pas être le but de la cité. |
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§ 1. Il nous
reste à rechercher si le bonheur se constitue d'éléments identiques ou
divers, pour les individus et pour l'État. Mais évidemment chacun convient que
ces éléments sont identiques. Si l'on place la félicité de l'individu dans
la richesse, on n'hésitera point à déclarer l'État parfaitement heureux,
dès qu'il est riche ; si pour l'individu l'on estime par-dessus tout un pouvoir
tyrannique, l'État sera d'autant plus heureux que sa domination sera plus vaste
; si pour l'homme on trouve la félicité suprême dans la vertu, l'État le
plus sage sera également le plus fortuné.
§ 2. Deux points ici méritent surtout notre attention : d'abord la vie
politique, la participation aux affaires de l'État, est-elle préférable pour
l'individu ? Ou vaut-il mieux qu'il vive partout en étranger, et libre de tout
engagement public ? Et en second lieu, quelle constitution, quel système
politique doit-on adopter de préférence : ou de celui qui admet tous les
citoyens sans exception au maniement des affaires, ou de celui qui, en faisant
quelques exceptions, y appelle du moins la majorité ? Cette dernière question
intéresse la science et la théorie politiques, qui ne s'inquiètent pas des
convenances individuelles ; et comme ce sont précisément des considérations
de ce genre qui nous occupent ici, nous laisserons de côté la seconde question
pour nous attacher à la première, qui formera l'objet spécial de cette
portion de notre traité.
§ 3. D'abord, l'État le plus parfait est évidemment celui où chaque citoyen,
quel qu'il soit, peut, grâce aux lois, pratiquer le mieux la vertu, et
s'assurer le plus de bonheur. Tout en accordant que la vertu doit être l'objet
capital de la vie, bien des gens se demandent si la vie politique et active vaut
mieux qu'une vie dégagée de toute obligation extérieure, et donnée tout
entière à la méditation, la seule vie qui, selon quelques-uns, soit digne du
philosophe. Les partisans les plus sincères qu'ait comptés la vertu, soit de
nos jours, soit autrefois, ont tous embrassé l'une ou l'autre de ces
occupations, la politique ou la philosophie.
§ 4. Ici la vérité est de haute importance ; car tout individu, s'il est
sage, et tout État aussi bien que l'individu, adoptera nécessairement la voie
qui lui semblera la meilleure. Dominer ce qui nous entoure est aux yeux de
quelques gens une criante injustice, si le pouvoir est exercé despotiquement ;
et, quand le pouvoir est légal, s'il cesse d'être injuste, c'est pour devenir
un obstacle au bonheur personnel de celui qui l'exerce. Dans une opinion
diamétralement opposée, et qui a aussi ses partisans, on prétend que la vie
pratique et politique est la seule qui convienne à l'homme, et que la vertu,
sous toutes ses formes, n'appartient pas plus aux simples particuliers qu'à
ceux qui dirigent les affaires générales de la société.
§ 5. Les partisans de cette opinion, adversaires de l'autre, persistent et
soutiennent qu'il n'y a de félicité possible pour l'État que par la
domination et le despotisme : et de fait, dans quelques États, la constitution
elle-même et les lois sont tournées tout entières vers la conquête des
peuples voisins. Aussi, au milieu de cette confusion générale que présentent
presque partout les matières législatives, si les lois ont un but unique,
c'est toujours la domination. C'est ainsi qu'à Lacédémone et en Crète le
système de l'éducation publique et la plupart des lois ne sont calculés que
pour la guerre. Toits les peuples qui sont en position de satisfaire leur
ambition, font le plus grand cas de la valeur guerrière. On peut citer les
Perses, les Scythes, les Thraces, les Celtes.
§ 6. Souvent les
lois elles-mêmes encouragent cette vertu. A Carthage, par exemple, on s'honore
de porter aux doigts autant d'anneaux qu'on a fait de campagnes. Jadis aussi, en
Macédoine, la loi condamnait le guerrier qui n'avait pas tué d'ennemi, à
porter un licou. Chez les Scythes, la coupe, dans un certain repas solennel,
circulait sans pouvoir être touchée de celui qui n'avait tué personne dans le
combat. Enfin, les Ibères, race belliqueuse, plantent, sur la tombe du
guerrier, autant de pieux de fer qu'il a immolé d'ennemis. On pourrait rappeler
encore chez d'autres peuples bien d'autres usages du même genre, établis par
les lois ou sanctionnés par les mœurs.
§ 7. Il suffit
de quelques instants de réflexion pour trouver bien étrange qu'un homme
d'État puisse jamais méditer la conquête et la domination des peuples
voisins, qu'ils consentent ou non à supporter le joug. Comment l'homme
politique, le législateur, devraient-ils s'occuper d'un but qui n'est pas même
légitime ? C'est renverser toutes les lois que de rechercher la puissance par
tous les moyens, non pas seulement de justice mais d'iniquité ; car le triomphe
même peut n'être pas juste.
§ 8. Les
sciences autres que la politique ne nous offrent rien de pareil. Le médecin et
le pilote ne songent ni à persuader ni à contraindre, celui-là les malades
qu'il soigne, celui-ci les passagers qu'il conduit. Mais on dirait que l'on
confond généralement le pouvoir politique et le pouvoir despotique du maître
; et ce qu'on ne trouve ni équitable ni bon pour soi-même, on ne rougit pas de
chercher à l'appliquer à autrui ; pour soi, l'on réclame hautement la justice
; on l'oublie complètement à l'égard des autres.
§ 9. Tout despotisme est illégitime, excepté quand le maître et le sujet le
sont l'un et l'autre de droit naturel ; et si ce principe est vrai, il ne faut
vouloir régner en maître que sur les êtres destinés au joug d'un maître, et
non pas sur tous indistinctement ; de même que pour un festin ou un sacrifice,
on va non pas à la chasse des hommes, mais à celle des animaux qu'on peut
chasser dans cette vue, c'est-à-dire, des animaux sauvages et bons à manger.
Mais certes un État, si l'on trouvait les moyens de l'isoler de tout autre,
pourrait être heureux par lui-même, à la seule condition d'être bien
administré et d'avoir de bonnes lois. Dans cette cité-là, la constitution ne
sera certainement tournée ni à la guerre ni à la conquête, idées que
personne n'y peut même supposer.
§ 10. Ainsi donc, il est clair que ces institutions guerrières, quelque belles
qu'elles soient, doivent être non point le but suprême de l'État, mais
seulement des moyens pour l'atteindre. Le vrai législateur ne songera qu'à
donner à la cité entière, aux individus divers qui la composent, et à tous
les autres membres de l'association, la part de vertu et de bonheur qui peut
leur appartenir, modifiant selon les cas le système et les exigences de ses
lois : et si l'État a des voisins, la législation aura soin de prévoir les
relations qu'il convient d'entre-tenir avec eux, et les devoirs que l'on doit
remplir à leur égard. Cet objet aussi sera traité plus tard par nous comme il
mérite de l'être, quand nous déterminerons quel est le but où doit tendre le
gouvernement parfait. |
§ 5.
A
Lacédémone. Voir plus haut, liv. II, ch. VI, § 22.
Les
Scythes. Hippocrate rapporte que, chez les Saurornates, les jeunes
filles ne se mariaient pas avant d'avoir tué trois ennemis, en
combattant aux côtés de leurs pères, Traité des Eaux, des Airs et
des Lieux, éd. de M. Littré, t. II, p. 67.
Les Celtes.
Aristote a déjà rangé les Celtes parmi les nations les plus
belliqueuses. Voir plus haut, liv. Il, ch. VI, § 6.
§ 6.
Les
Ibères, les Espagnols, qui avaient, même chez les Romains, grande
réputation de courage.
§ 7.
Le triomphe
mérite. On peut comparer ceci avec les principe qu'Aristote a
déjà établis, liv. 1, ch. II, § 17.
§ 10.
Plus
tard. Voir plus bas, même livre, ch. III, § 6. |
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CHAPITRE
III.
Suite : examen
des deux opinions opposées qui recommandent ou qui proscrivent la vie politique
; l'activité est le véritable but de la vie, aussi bien pour les individus que
pour l'État ; la véritable activité est celle de la pensée, qui prépare et
gouverne les actes extérieurs. |
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§ 1. On
convient, avons-nous dit, que l'objet qu'on doit rechercher essentiellement dans
la vie, c'est la vertu ; mais on ne s'accorde pas sur l'emploi qu'on doit donner
à la vie. Examinons les deux opinions contraires. Ici l'on condamne toutes
fonctions politiques, et l'on soutient que la vie d'un véritable homme libre,
à laquelle on donne une haute préférence, diffère complètement de la vie de
l'homme d'État ; là, on met au contraire la vie politique au-dessus de toute
autre, parce que celui qui n'agit pas ne peut faire acte de vertu, et que
bonheur et actions vertueuses sont choses identiques. Ces opinions sont toutes
en partie vraies, en partie fausses. Qu'il vaille mieux vivre comme un homme
libre que de vivre comme un maître d'esclaves, cela est vrai ; l'emploi d'un
esclave, en tant qu'esclave, n'est pas chose fort noble ; et les ordres d'un
maître pour les détails de la vie de chaque jour n'ont rien de commun avec le
beau.
§ 2. Mais c'est
une erreur de croire que toute autorité soit nécessairement une autorité de
maître. L'autorité sur des hommes libres et l'autorité sur des esclaves, ne
diffèrent pas moins que la nature de l'homme libre et la nature de l'esclave ;
c'est ce que nous avons assez démontré au début de cet ouvrage. Mais on a
grand tort de préférer l'inaction au travail ; car le bonheur n'est que dans
l'activité, et les hommes justes et sages ont toujours dans leur actions des
fins aussi nombreuses qu'honorables.
§ 3. Mais, pourrait-on dire, en partant de ces principes mêmes : « Une
puissance absolue est le plus grand des biens, puisqu'elle permet de multiplier
autant qu'on le veut les belles actions. Lors donc qu'on peut s'emparer du
pouvoir, il ne faut pas le laisser à d'autres mains ; il faut même au besoin
le leur arracher. Relation de fils, de père, d'amis, les uns envers les autres,
tout doit être repoussé, sacrifié ; il faut saisir à tout prix le bien
suprême, et ici le bien suprême c'est le succès. »
§ 4. Cette
objection serait vraie, tout au plus, si les spoliations et la violence
pouvaient jamais donner le bien suprême ; mais comme il n'est point possible
que jamais elles le donnent, l'hypothèse est radicalement fausse. Pour faire de
grandes choses, il faut l'emporter sur ses semblables autant que l'homme
l'emporte sur la femme, le père sur les enfants, le maître sur l'esclave ; et
celui qui aura d'abord violé les lois de la vertu, ne pourra jamais faire
autant de bien qu'il aura premièrement fait de mal. Entre créatures
semblables, il n'y a d'équité, de justice, que dans la réciprocité ; c'est
elle qui constitue la ressemblance et l'égalité. L'inégalité entre égaux,
la disparité entre pairs sont des faits contre nature ; et rien de ce qui est
contre nature ne peut être bien. Mais s'il se rencontre un mortel supérieur
par son mérite, et par des facultés toutes puissantes qui le portent sans
cesse au bien, c'est celui-là qu'il convient de prendre pour guide, c'est à
celui-là qu'il est juste d'obéir. Toutefois la vertu seule ne suffit pas, il
faut encore la puissance de la mettre en action.
§ 5. Si donc ce
principe est vrai, si le bonheur consiste à bien faire, l'activité est, pour
l'État en masse aussi bien que pour les individus en particulier, l'affaire
capitale de la vie. Ce n'est pas à dire pour cela que la vie active doive
nécessairement, comme on le pense en général, se rapporter aux autres hommes,
et que les seules pensées vraiment actives soient celles qui ne visent qu'à
des résultats positifs, suites de l'action même. Les pensées actives sont
bien plutôt les réflexions et les méditations toutes personnelles, qui n'ont
pour sujet que de s'étudier elles-mêmes ; bien faire est leur but ; et cette
volonté est déjà presque une action ; l'idée d'activité s'applique
éminemment à la pensée ordonnatrice qui combine et dispose les actes
extérieurs.
§ 6.
L'isolement, lors même qu'il est volontaire, avec toutes les conditions
d'existence qu'il amène après lui, n'impose donc pas nécessairement à
l'État d'être inactif. Chacune des parties qui composent la cité peut être
active, par les relations mêmes qu'elles ont toujours nécessairement entre
elles. On en peut dire autant de tout individu pris à part quel qu'il soit ;
car autrement Dieu et le monde n'existeraient pas, puisque leur action n'a rien
d'extérieur et qu'elle reste concentrée en eux-mêmes.
§ 7. Ainsi le
but suprême de la vie est nécessairement le même pour l'homme pris
individuellement, que pour les hommes réunis et pour l'État en général. |
§ 1.
L'emploi
d'un esclave. Aristote a déjà exprimé la même pensée, liv. I,
ch. II, § 23.
§ 3.
Au
début de cet ouvrage. Liv. 1, ch. II.
§ 4.
Prendre pour guide. La même pensée se retrouve plus haut, liv.
III, ch. VIII, § 1.
§ 5.
L'idée
d'activité. L'empereur Julien (p. 263) cite encore ce passage
d'Aristote, et il se prononce comme lui pour la vie intellectuelle. Voir
liv. III, ch. X. § 3, 5, et suiv., et la Morale à Nicomaque, liv. X,
ch. VII, p. 452 de ma traduct.
§ 6.
N'a
rien d'extérieur. Voir plus haut, ch. I, § 5, et liv. I, ch. II,
§ 9. |
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CHAPITRE
IV.
Suite. De la
juste grandeur que l'État parfait doit avoir ; il y a des limites en plus et en
moins qu'il ne faut point dépasser ; sans fixer un nombre précis de citoyens,
il faut que ce nombre soit tel qu'il puisse suffire à tous les besoins de la
vie commune, et qu'il ne soit pas assez considérable pour que les citoyens
puissent échapper à la surveillance ; dangers d'une trop grande population. |
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§ 1. Après les
considérations préliminaires que nous venons de développer, et celles
auxquelles nous nous sommes livrés sur les diverses formes de gouvernements,
nous aborderons ce qui nous reste à dire en indiquant quels seraient les
principes nécessaires et essentiels d'un gouvernement fait à souhait. Comme
cet État parfait ne peut exister sans les conditions indispensables à sa
perfection même, il est permis de se les donner toutes, par hypothèse, telles
qu'on les désire, pourvu qu'on n'aille point jusqu'à l'impossible ; par
exemple, en ce qui concerne le nombre des citoyens et l'étendue du territoire.
§ 2. Si
l'ouvrier en général, le tisserand, le constructeur de navires ou tout autre
artisan, doit, préalablement à tout travail, avoir la matière première, dont
la bonne disposition préparatoire importe tant au mérite de l'exécution, il
faut donner aussi à l'homme d'État et au législateur une matière spéciale,
convenablement préparée pour leurs travaux. Les premiers éléments qu'exige
la science politique, ce sont les hommes avec le nombre et les qualités
naturelles qu'ils doivent avoir, le sol avec l'étendue et les propriétés
qu'il doit posséder.
§ 3. On croit vulgairement qu'un État, pour être heureux, doit être vaste.
Si ce principe est vrai, ceux qui le proclament ignorent bien certainement en
quoi consiste l'étendue ou la petitesse d'un État ; car ils en jugent
uniquement par le nombre de ses habitants. Pourtant il faut bien moins regarder
au nombre qu'à la puissance. Tout État a une tâche à remplir ; et celui-là
est le plus grand qui peut le mieux s'acquitter de sa tâche. Ainsi, je puis
dire d'Hippocrate, non pas comme homme, mais comme médecin, qu'il est beaucoup
plus grand qu'un autre homme d'une taille plus élevée que la sienne.
§ 4. En
admettant même qu'on ne dût regarder qu'au nombre, il ne faudrait pas encore
confondre tous les éléments qui le forment. Bien que tout l'État renferme à
peu près nécessaire-ment une foule d'esclaves, de domiciliés, d'étrangers,
il ne faut réellement tenir compte que des membres mêmes de la cité, de ceux
qui la composent essentiellement ; c'est le grand nombre de ceux-là qui est le
signe certain de la grandeur de l'État. La cité d'où sortirait une multitude
d'artisans, et peu de guerriers, ne serait jamais un grand État; car il faut
bien distinguer entre un grand État et un État populeux.
§ 5. Les faits sont là pour prouver qu'il est bien difficile, et peut-être
impossible, de bien organiser une cité trop peuplée ; aucune de celles dont on
vante les lois n'a renfermé, comme on peut le voir, une population excessive.
Le raisonnement vient ici à l'appui de l'observation. La loi est
l'établissement d'un certain ordre ; de bonnes lois produisent nécessairement
le bon ordre; mais l'ordre n'est pas possible dans une trop grande multitude. La
puissance divine, qui embrasse l'univers entier, serait seule capable de l'y
établir.
§ 6. Le beau
résulte ordinairement de l'accord du nombre et de l'étendue ; et la perfection
pour l'État sera nécessairement de réunir à une juste étendue un nombre
convenable de citoyens. Mais l'étendue des États est soumise à certaines
bornes comme tout autre objet, comme les animaux, les plantes , les instruments.
Chaque chose, pour posséder toutes les propriétés qui lui sont propres, ne
doit être ni démesurément grande ni démesurément petite ; car alors, ou
elle a perdu complètement sa nature spéciale, ou elle est pervertie. Un
vaisseau d'un pouce ne serait pas plus un vaisseau qu'un vaisseau de deux
stades. Avec de certaines dimensions, il sera complètement inutile, soit par
son exiguïté, soit par sa grandeur.
§ 7. Et de même pour la cité : trop petite, elle ne peut suffire à ses
besoins, ce qui est cependant une condition essentielle de la cité; trop
étendue, elle y suffit non plus comme cité, mais comme nation. Il n'y a
presque plus là de gouvernement possible. Au milieu de cette immense multitude,
quel général se ferait entendre ? Quel Stentor y servira de crieur public ? La
cité est donc nécessairement formée au moment même où la masse
politiquement associée peut pourvoir à toutes les commodités de son
existence. Au delà de cette limite, la cité peut encore exister sur une plus
grande échelle ; mais cette progression, je le répète, a des bornes. Les
faits eux-mêmes nous apprendront sans peine ce qu'elles doivent être. Dans la
cité, les actes politiques sont de deux espèces : autorité, obéissance. Le
magistrat commande et juge. Pour juger les affaires litigieuses, pour répartir
les fonctions suivant le mérite, il faut que les citoyens se connaissent et
s'apprécient mutuellement. Partout où ces conditions n'existent pas,
élections et sentences juridiques sont nécessairement mauvaises. A ces deux
égards, toute résolution prise à la légère est funeste, et elle ne peut
évidemment manquer de l'être dans une masse innombrable.
§ 8. D'autre
part, il sera très facile aux domiciliés, aux étrangers, d'usurper le droit
de cité, et leur fraude passera sans peine inaperçue au milieu de la multitude
assemblée. On peut donc avancer que la juste proportion pour le corps
politique, c'est évidemment la plus grande quantité possible de citoyens
capables de satisfaire aux besoins de leur existence, mais point assez nombreux
cependant pour se soustraire à une facile surveillance.
§ 9. Tels sont
nos principes sur la grandeur de l'État. |
§ 1.
Et
celles auxquelles nous nous sommes livrés. Voir plus haut, livre
III, chapitre V, § 3, et suiv.
Un gouvernement fait à souhait.
Aristote n'a point prétendu donner ici le type imaginaire d'une
république parfaite, comme l'a essayé Platon. Il s'est toujours tenu
fort près de la réalité, et lui a fait tous ses emprunts; il ne
propose en définitive qu'un choix parmi toutes les conditions
politiques dont il parle comme de faits positifs, dans le cours de son
ouvrage.
§ 3.
Doit
être vaste. Montesquieu a traité aussi de l'étendue de l'État
relativement à sa nature et à sa forme, Esprit des Lois, liv.
VIII, ch. XVI et suiv. Rousseau a discuté le même sujet, Contrat
social, liv. II, ch. IV.
Hippocrate. Voilà un des plus
anciens témoignages, avec celui de Platon dans le Phèdre, que
l'antiquité nous ait laissés sur Hippocrate.
§ 5.
Une
cité trop peuplée. C'était une opinion générale, dans
l'antiquité, qu'un État fort populeux ne peut être bien administré.
La conclusion était très logique, en partant des principes politiques
adoptés dans presque toutes les républiques de la Grèce, où les
citoyen, faisaient directement les affaires publiques. Le système
représentatif peut seul résoudre le problème d'un grand État bien
gouverné, et la Grèce ne l'a jamais connu. Voir VII (6), ch. II, § 2.
Il faut ajouter que le morcellement de la Grèce en villes
indépendantes et souveraines, si favorable d'ailleurs au mouvement de
l'intelligence, s'est opposé à tout grand développement politique.
Rome, la cité, la ville unique et suprême (Urbs), maîtresse et
régulatrice de l'univers, a été le dernier terme en politique des
idées grecques ; mais Rome a guéri le mal en le portant au plus haut
degré qu'il pût atteindre; elle a absorbé le monde.
§ 7.
Comme
cité... comme nation. La manière dont ces deux mots sont opposés
ici montre assez le sens qu'Aristote y attache. « La nation », c'est
un immense rassemblement d'hommes, une multitude, sans organisation
politique, sans ordre ; « la cité », au contraire, c'est
l'association, l'État soumis à des lois régulières. Voir encore
cette différence fort nettement tracée, liv. II, ch. I, § 5.
Quel
Stentor. Cette idée, qui peut aujourd'hui nous paraître assez
bizarre, tenait à toutes les conditions politiques de l'antiquité.
Il fallait de toute nécessité que tous les
citoyens de l'État, tous les hommes libres et jouissant de droits
politiques, pussent se réunir sur la place publique, y entendre les
orateurs, y sanctionner des décrets. Aujourd'hui, trente six millions
d'hommes, sur une étendue de plus de vingt-cinq mille lieues
carrées, peuvent fonctionner politiquement avec le plus grand ordre.
Ils n'ont pas besoin de héraut, de crieur ; ou, pour mieux dire, le
télégraphe leur sert de héraut ; et cette voix-là, en quelques
moments, se fait entendre à deux ou trois cents lieues de distance.
§ 8.
La
juste proportion pour le corps politique. Cette solution générale
est empruntée à Platon, Lois, liv. V, p. 277, trad. de M.
Cousin . |
|
CHAPITRE
V.
Suite. Du
territoire de l'État parfait ; conditions militaires qu'il doit remplir ; la
cité doit avoir une position maritime ; moyens assurés de tirer parti du
voisinage de la mer ; dangers de la préoccupation exclusive du commerce
maritime ; précautions que le législateur doit prendre, afin que les relations
maritimes soient sans inconvénients pour le bon ordre de la cité. |
|
§ 1. Les
principes que nous venons d'indiquer pour la grandeur de l'État, peuvent
jusqu'à certain point s'appliquer au territoire. Le territoire le plus
favorable, sans contredit, est celui dont les qualités assurent le plus
d'indépendance à l'État ; et c'est précisément celui qui fournira tous les
genres de productions. Tout posséder, n'avoir besoin de personne, voilà la
véritable indépendance. L'étendue et la fertilité du territoire doivent
être telles que tous les citoyens puissent y vivre dans le loisir d'hommes
libres et sobres. Nous examinerons plus tard la valeur de ce principe avec plus
de précision, quand nous traiterons en général de la propriété, de
l'aisance et de l'emploi de la fortune, questions fort controversées, parce que
les hommes tombent souvent dans l'excès : ici, la sordide avarice ; là, le
luxe effréné.
§ 2. La
configuration du territoire n'offre aucun embarras. Les tacticiens, dont il faut
prendre aussi l'avis, exigent qu'il soit d'un accès difficile pour l'ennemi, et
d'une sortie commode pour les citoyens. Ajoutons que le territoire, comme la
masse de ses habitants, doit être d'une surveillance facile, et qu'un terrain
aisé à observer n'est pas moins aisé à défendre. Quant à la position de la
cité, si l'on peut la déterminer à son choix, il faut qu'elle soit également
bonne et par terre et par mer. La seule condition à exiger, c'est que tous les
points puissent s'y prêter un mutuel secours, et que le transport des denrées,
des bois et de tous les produits ouvrés du pays, quel qu'ils puissent être, y
soit commode.
§ 3. C'est une grande question de savoir si ce voisinage de la mer est
avantageux ou funeste à la bonne organisation de l'État. Ce contact
d'étrangers élevés sous des lois toutes différentes, est nuisible au bon
ordre ; et la population que forme cette foule de marchands qui vont et qui
viennent par mer, est certainement fort nombreuse, mais elle est bien rebelle à
toute discipline politique.
§ 4. En faisant
abstraction de ces inconvénients, nul doute qu'en vue de la sûreté et de
l'abondance nécessaires à l'État, il ne faille pour la cité et le reste du
territoire préférer une position maritime. On soutient mieux une agression
ennemie, quand on peut recevoir les secours de ses alliés par terre et par mer
à la fois ; et si l'on ne peut faire du mal aux assaillants des deux côtés en
même temps, on leur en fera certainement davantage de l'un des deux, quand on
peut occuper simultanément l'un et l'autre.
§ 5. La mer permet encore de satisfaire les besoins de la cité, c'est-à-dire,
d'importer ce que le pays ne produit pas et d'exporter les denrées dont il
abonde. Mais la cité dans son commerce doit ne penser qu'à elle et jamais aux
autres peuples. On ne se fait le marché commercial de toutes les nations que
par avidité ; et l'État, qui doit trouver ailleurs l'élément de sa richesse,
ne doit jamais se livrer à de semblables trafics. Mais dans quelques pays, dans
quelques États, la rade, le port creusé par la nature sont merveilleusement
situés par rapport à la ville, qui sans en être fort éloignée, en est
cependant séparée et les domine par ses remparts et ses fortifications. Grâce
à cette situation, la ville évidemment profitera de toutes ces communications,
si elles lui sont utiles ; et si elles peuvent lui être dangereuses, une simple
disposition législative pourra la garantir de tout danger, en désignant
spécialement les citoyens auxquels cette communication avec les étrangers sera
permise ou défendue.
§ 6. Quant aux
forces navales, personne ne doute que l'État ne doive dans une certaine mesure
être puissant sur mer ; et ce n'est pas seulement en vue de ses besoins
intérieurs, c'est aussi par rapport à ses voisins, qu'il doit pouvoir secourir
ou inquiéter, selon les cas, par terre et par mer. Le développement des forces
maritimes doit être réglé proportionnellement à l'existence même de la
cité. Si cette existence est toute de domination et de relations politiques, il
faut que la marine de la cité ait des proportions analogues à ses entreprises.
§ 7. L'État n'a généralement pas besoin de cette population énorme que
composent les gens de mer ; ils ne doivent jamais être membres de la cité. Je
ne parle pas des guerriers qui montent les flottes, qui les commandent et qui
les dirigent ; ceux-là sont des citoyens libres et sont pris dans les troupes
de terre. Partout où les gens de la campagne et les laboureurs sont nombreux,
il y a nécessairement abondance de marins. Quelques États nous fournissent des
preuves de ce fait : le gouvernement d'Héraclée, par exemple, quoique la cité
comparée à tant d'autres soit fort petite, n'en équipe pas moins de
nombreuses galères.
§ 8. Je ne
pousserai pas plus loin ces considérations sur le territoire de l'État, sur
ses ports, ses villes, ses relations avec la mer et ses forces navales.
|
§ 1.
Sobres.
Voir plus haut, liv. II, ch, 5.
Plus tard. Dans l'Économique,
dont le livre Ier est le seul, à ce qu'il semble, qui appartienne à
Aristote.
§ 3.
C'est
une grande question. Aristote semble avoir ici en vue l'opinion de
Platon. Voir les Lois, liv. IV, p. 203 et suiv., trad. de M.
Cousin. Le maître condamne la position maritime pour la cité : le
disciple est moins sévère. Cicéron incline à l'avis d'Aristote. Voir
la République, livre II, chapitre III et IV, édition de M.
Leclerc.
§ 5.
Le
marché commercial de toutes les nations. Cette réprobation du
commerce pour l'État est la suite des principes établis dans le liv.
Ier, ch. III, § 23.
Merveilleusement situés. C'était la
position du Pirée relativement à Athènes, qui y était jointe par des
murailles.
§ 7.
Le
gouvernement d'Héraclée. Voir liv. VIII (5), ch. IV, § 2, et ch.
V, § 2. |
|
CHAPITRE
VI.
Suite. Des
qualités naturelles que doivent avoir les citoyens dans la république parfaite
; caractères divers des peuples suivant les climats qu'ils habitent ;
diversité de leurs institutions politiques. - Supériorité incontestable de la
race grecque ; un peuple doit avoir à la fois intelligence et courage ; rôle
considérable que joue le coeur dans la vie humaine. |
|
§ 1. Nous avons
déterminé plus haut les limites numériques du corps politique ; voyons ici
quelles qualités naturelles sont requises dans les membres qui le composent. On
peut déjà, s'en faire quelque idée en jetant les yeux sur les cités les plus
célèbres de la Grèce, et sur les diverses nations qui se partagent la terre.
Les peuples qui habitent les climats froids, même dans l'Europe, sont en
général pleins de courage. Mais ils sont certainement inférieurs en
intelligence et en industrie ; aussi conservent-ils leur liberté ; mais ils
sont politiquement indisciplinables, et n'ont jamais pu conquérir leurs
voisins. En Asie, au contraire, les peuples ont plus d'intelligence, d'aptitude
pour les arts ; mais ils manquent de coeur, et ils restent sous le joug d'un
esclavage perpétuel. La race grecque, qui topographiquement est intermédiaire,
réunit toutes les qualités des deux autres. Elle possède à la fois
l'intelligence et le courage. Elle sait en même temps garder son indépendance
et former de très bons gouvernements, capable, si elle était réunie en un
seul État, de conquérir l'univers.
§ 2. Dans le
sein même de la Grèce, les divers peuples présentent entre eux des
dissemblances analogues à celles dont nous venons de parler : ici, c'est une
seule qualité naturelle qui prédomine ; là elles s'harmonisent toutes dans un
heureux mélange. On peut dire, sans crainte de se tromper, qu'un peuple doit
posséder à la fois intelligence et courage, pour que le législateur puisse le
guider aisément à la vertu. Quelques écrivains politiques exigent de leurs
guerriers affection pour ceux qu'ils connaissent, et férocité contre les
inconnus ; c'est le coeur qui produit en nous l'affection, et le coeur est
précisément cette faculté de l'âme qui nous fait aimer.
§ 3. En preuve
on pourrait dire que le coeur, quand il croit être dédaigné, s'irrite bien
plus contre des amis que contre des inconnus. Archiloque, quand il veut se
plaindre de ses amis, s'adresse à son coeur :
O mon coeur, n'est-ce pas un ami qui t'outrage ?
Chez tous les hommes, le désir de la liberté et celui de la domination partent
de ce même principe : le coeur est impérieux et ne sait point se soumettre.
Mais les auteurs que j'ai cités plus haut ont tort d'exiger qu'on soit dur
envers les étrangers ; il ne faut l'être avec personne, et les grandes âmes
ne sont jamais intraitables qu'envers le crime ; mais, je le répète, elles
s'irritent davantage contre des amis, quand elles croient en avoir reçu une
injure.
§ 4. Ce courroux
est parfaitement raisonnable ; car ici, outre le dommage qu'on peut éprouver,
on croit perdre encore une bienveillance sur laquelle on pouvait avoir le droit
de compter. De là ces pensées du poète :
Entre frères la lutte est la plus acharnée.
et ailleurs :
Qui chérit à l'excès sait haïr à l'excès.
§ 5. En
spécifiant, à l'égard des citoyens, quels doivent être leur nombre, leurs
qualités naturelles, et en déterminant l'étendue et les conditions du
territoire, nous nous sommes bornés à des à-peu-près ; mais il ne faut pas
exiger, dans de simples considérations théoriques, la même exactitude que
dans des observations de faits qui nous sont fournies par les sens. |
§ 1. Les
diverses nations qui se partagent la terre.
Hippocrate est, comme on sait, un des premiers qui aient observé
cette influence des climats sur le caractère et les institutions des
peuples. Voir le traité des Eaux, des Airs et des Lieux, éd.
et trad. de M. Littré, t. II, p. 53. Hippocrate est allé plus loin :
il a montré comment les lois à leur tour agissent sur le caractère
des peuples ; et il a attribué l'inactivité générale des Asiatiques
aux royautés et aux gouvernements despotiques qui pesaient sur eux.
Platon a présenté aussi quelques vues sur ce grand sujet, Lois, liv.
V, à la fin. Montesquieu, qui a donné dans son ouvrage, liv. XIV,
XV, XVI, XVII, une place si considérable à la théorie des climats,
n'aurait pas dû passer sous silence les auteurs de l'antiquité qui
l'avaient établie avant lui. La théorie des races a succédé, dans
notre siècle, à celle des climats, qu'elle modifiera, mais ne
détruira point.
Réunie en un seul État.
Cette pensée d'Aristote a sans doute quelque rapport aux entreprises
politiques des rois de Macédoine. Ce fut Alexandre qui réussit enfin
à réunir la Grèce en un seul État ; et ce fut là, en quelque sorte,
la condition préalable de sa grande expédition.
§ 2.
Quelques
écrivains politiques. C'est de Platon qu'Aristote veut ici parler.
Voir la République, liv. II, p. 101, trad. de M. Cousin ; mais Platon
dit « dureté », comme Aristote plus bas, et non point « férocité
», comme Aristote ici le lui fait dire. Aussi des commentateurs ont-ils
reproché à Aristote d'attaquer Platon peu loyalement : cette
accusation n'est pas très juste, comme la suite même de la pensée
suffit à le prouver. Voir plus haut, liv. IV, ch. II, § 16, une
remarque analogue.
§ 3.
Archiloque,
de Paros, poète lyrique et satirique, vivait dans le viiie siècle av.
J. C.
§ 4.
Ces
pensées du poète. Ces vers sont tirés de pièces d'Euripide que
nous n'avons pas. On peut les retrouver en partie dans les fragments
d'Euripide, édition de Firmin Didot, fragment 916. |
|
CHAPITRE
VII.
Suite. Des
éléments indispensables à l'existence de la cité ; ils sont de six espèces
: les subsistances, les arts, les armes, les finances, le sacerdoce, et enfin la
gestion des intérêts généraux et la décision des jugements ; sans ces
éléments, la cité ne peut subsister et être indépendante. |
|
§ 1 . De même
que, dans les autres composés que crée la nature, il n'y a point identité
entre tous les éléments du corps entier, quoiqu'ils soient essentiels à son
existence, de même on peut évidemment ne pas compter parmi les membres de la
cité tous les éléments dont elle a pourtant un besoin indispensable, principe
également applicable à toute autre association, qui ne doit se former que
d'éléments d'une seule et même espèce. Il faut nécessairement à des
associés un point d'unité commune, que leurs portions soient d'ailleurs
pareilles ou inégales : les aliments, par exemple, la possession du sol, ou
tout autre objet semblable.
§ 2. Deux choses peuvent être faites l'une pour l'autre, celle-ci comme moyen,
celle-là comme but, sans qu'il y ait entre elles rien de commun que l'action
produite par l'une et reçue par l'autre. Tel est le rapport, dans un travail
quelconque, de l'instrument à l'ouvrier. La maison n'a certainement rien qui
puisse devenir commun entre elle et le maçon, et cependant l'art du maçon n'a
pas d'autre objet que la maison. Et de même, la cité a besoin assurément de
la propriété ; mais la propriété n'est pas le moins du monde partie
essentielle de la cité, bien que la propriété renferme comme éléments des
êtres vivants. La cité n'est qu'une association d'êtres égaux, recherchant
en commun une existence heureuse et facile.
§ 3. Mais comme
le bonheur est le bien suprême, comme il réside dans l'exercice et
l'application complète de la vertu, et que, dans l'ordre naturel des choses, la
vertu est fort inégalement répartie entre les hommes, car quelques-uns en ont
fort peu et en sont même tout à fait dénués, c'est évidemment là qu'il
faut chercher la source des différences et des divisions entre les
gouvernements. Chaque peuple, poursuivant le bonheur et la vertu par des voies
diverses, organise aussi sa vie et l'État, sur des bases qui ne le sont pas
moins.
Voyons donc combien d'éléments sont indispensables à l'existence de la cité
; car la cité résidera nécessairement dans ceux à qui nous reconnaîtrons ce
caractère.
§ 4. Énumérons les choses elles-mêmes afin d'éclaircir la question :
d'abord les subsistances, puis les arts, tous objets indispensables à la vie,
qui a besoin de bien des instruments ; puis les armes, dont l'association ne
peut se passer, pour appuyer l'autorité publique dans son propre sein contre
les factieux, et pour repousser les ennemis du dehors qui peuvent l'assaillir ;
en quatrième lieu, une certaine abondance de richesses, tant pour les besoins
intérieurs que pour les guerres ; en cinquième lieu, et j'aurais pu placer
ceci en tête, le culte divin ou, comme on l'appelle, le sacerdoce ; enfin, et
c'est ici l'objet sans contredit le plus important, la décision des intérêts
généraux et des procès individuels.
§ 5. Telles sont les choses dont la cité, quelle qu'elle soit, ne peut
absolument point se passer. L'agrégation qui constitue la cité n'est pas une
agrégation quelconque; mais, je le répète, c'est une agrégation d'hommes
pouvant satisfaire à tous les besoins de leur existence. Si l'un des éléments
énumérés plus haut vient à manquer, il est dès lors radicalement impossible
que l'association se suffise à elle-même. L'État exige impérieusement toutes
ces fonctions diverses ; il lui faut donc des laboureurs qui assurent la
subsistance des citoyens ; il lui faut des artisans, des guerriers, des gens
riches, des pontifes et des magistrats, pour veiller à ses besoins et à ses
intérêts. |
§ 2.
Une
association d'êtres égaux. Aristote a proclamé dans tout le cours
de son ouvrage ce principe d'égalité pour tous les membres de l'État.
Il est difficile de concevoir comment, en présence de déclarations
aussi formelles, on a pu l'accuser de soutenir la tyrannie. Voir le
début de la Politique, liv. 1, ch. I, § 1, et liv. III, ch. VIII, §
1, et la préface, où cette question est discutée tout au long.
Une
existence heureuse et facile. Voir plus haut, liv. III, ch. III, §
9 ; ch. VI, § 14, et la distinction des gouvernements, ch. IV, § 7.
§ 5.
Je
le répète. Voir plus haut, § 2. |
|
CHAPITRE
VIII.
Suite.
Réduction des éléments politiques de la cité à deux seulement dans le
gouvernement parfait ; les citoyens sont uniquement ceux qui portent les armes
et qui ont droit de voter à l'assemblée publique ; exclusion de tous les
artisans ; les biens-fonds ne doivent appartenir qu'aux citoyens ; parmi les
citoyens, les armes doivent être remises à la jeunesse, les fonctions
politiques à l'âge mur, et le sacerdoce aux vieillards. |
|
§ 1. Après
avoir ainsi posé les principes, nous avons encore à examiner si toutes ces
fonctions doivent appartenir sans distinction à tous les citoyens. Trois choses
ici sont possibles : ou tous les citoyens seront à la fois et indistinctement
laboureurs, artisans, juges et membres de l'assemblée délibérante ; ou bien
chaque fonction aura ses hommes spéciaux ; ou enfin les unes appartiendront
nécessairement à quelques citoyens en particulier, les autres appartiendront
à la masse. La promiscuité des fonctions ne peut convenir à tout État
indistinctement. Nous avons déjà dit qu'on pouvait supposer diverses
combinaisons, admettre et ne pas admettre tous les citoyens à tous les emplois,
et qu'on pouvait conférer certaines fonctions par privilège. C'est même là
ce qui constitue la dissemblance des gouvernements. Dans les démocraties, tous
les droits sont communs ; c'est le contraire dans les oligarchies.
§ 2. Le
gouvernement parfait que nous cherchons est précisément celui qui assure au
corps social la plus large part de bonheur. Or le bonheur, avons-nous dit, est
inséparable de la vertu; ainsi, dans cette république parfaite où la vertu
des citoyens sera réelle, dans toute l'étendue du mot, et non point
relativement à un système donné, ils s'abstiendront soigneusement de toute
profession mécanique, de toute spéculation mercantile, travaux dégradés et
contraires à la vertu. Ils ne se livreront pas davantage à l'agriculture ; il
faut du loisir pour acquérir la vertu et pour s'occuper de la chose publique.
§ 3. Reste
encore la classe des guerriers ; et la classe qui délibère sur les affaires de
l'État et juge les procès. Ces deux éléments-là surtout semblent devoir
constituer essentiellement la cité. Les deux ordres de fonctions qui les
concernent, seront-ils remis à des mains séparées, ou réunis dans les mêmes
mains ? A cette question aussi, la réponse est évidente ; ils doivent être
séparés jusqu'à certain point, et jusqu'à certain point réunis : séparés,
parce qu'ils se rapportent à des âges différents, et qu'il faut, ici de la
prudence, là de ]a vigueur ; réunis, parce qu'il est impossible que des gens
qui ont la force en main et qui peuvent en user, se résignent à une soumission
éternelle. Les citoyens armés sont toujours les maîtres de maintenir ou de
renverser le gouvernement.
§ 4. Il n'y a donc qu'à confier toutes ces fonctions aux mêmes mains, mais
seulement à des époques différentes de la vie, et comme l'indique la nature
elle-même ; puisque la vigueur appartient à la jeunesse, et la prudence à
l'âge mûr, qu'on partage les attributions d'après ce principe aussi utile
qu'équitable, et qui repose sur la diversité même des mérites.
§ 5. C'est aussi à ces deux classes que les biens-fonds doivent appartenir ;
car nécessairement l'aisance doit être acquise aux citoyens, et ceux-là le
sont essentiellement. Quant à l'artisan, il n'a pas de droits politiques, non
plus que toute autre classe étrangère aux nobles occupations de la vertu.
C'est une conséquence évidente de nos principes. Le bonheur réside
exclusivement dans la vertu ; et pour dire d'une cité qu'elle est heureuse, il
faut tenir compte non pas de quelques-uns de ses membres, mais de tous les
citoyens sans exception. Ainsi, les propriétés appartiendront en propre aux
citoyens ; et les laboureurs seront nécessairement ou des esclaves, ou des
barbares, ou des serfs.
§ 6. Enfin parmi
les éléments de la cité, reste l'ordre des pontifes, dont la position est
bien marquée dans l'État. Un laboureur, un ouvrier ne peut jamais arriver aux
fonctions du pontificat ; c'est aux citoyens seuls qu'appartient le service des
dieux; or le corps politique est divisé en deux parties, l'une guerrière,
l'autre délibérante ; mais comme il est à la fois convenable et qu'on rende
un culte à la Divinité, et qu'on assure le repos aux citoyens épuisés par
l'âge, c'est à ceux-là qu'il faut remettre le soin du sacerdoce.
§ 7. Tels sont donc les éléments indispensables à l'existence de l'État,
les parties réelles de la cité. Elle ne peut d'une part se passer de
laboureurs, d'artisans et de mercenaires de tout genre ; mais d'autre part, la
classe guerrière et la classe délibérante sont les seules qui la composent
politiquement. Ces deux grandes divisions de l'État se distinguent encore entre
elles, l'une par la perpétuité, l'autre par l'alternative des fonctions. |
§ 1.
Nous
avons déjà dit. Un des derniers éditeurs de la Politique, M.
Goettling, s'est appuyé sur ce passage pour soutenir (voir sa préface,
p. 22) que l'ancien VIIe livre devait venir après l'ancien IVe, puisque
Aristote a traité à la fin de ce dernier le sujet qu'il rappelle ici.
Mais cette question n'a été traitée dans le passage qu'indique M.
Goettling que par rapport à la démocratie. Elle a été au contraire
traitée d'une manière générale, quoique avec moins d'étendue, dans
le IIIe livre, ch. VI, § 6, et ch. VII, § 9, à propos de la
souveraineté.
La dissemblance des gouvernements. Voir liv.
III, ch. V § 2 et suiv.
§ 2.
Avons-nous dit. Voir plus haut, ch. 1, § 3. - A l'agriculture,
ce préjugé n'a pas arrêté les Romains ; et l'agriculture a été une
des causes les plus énergiques de leur valeur guerrière et de leur
grandeur.
Du loisir. Voir plus haut, liv. II, ch. VI, § 2.
§ 5.
L'aisance.
Voir plus haut, § 2.
Ou des serfs. Voir liv. II, ch. VI,
§ 3. |
|
CHAPITRE
IX.
Suite.
Antiquité de certaines institutions politiques, et spécialement de la division
par castes et des repas communs ; exemples de l'Égypte, de la Crète et de
l'Italie ; de la division des propriétés dans la république parfaite ; du
choix des esclaves. |
|
§ 1. Ce n'est point du reste, en philosophie politique, une
découverte contemporaine ni même récente, que cette division
nécessaire des individus en classes distinctes, les guerriers d'un
côté, les laboureurs de l'autre. Elle existe encore aujourd'hui en
Égypte et en Crète, instituée là, dit-on, par les lois de Sésostris,
ici par celles de Minos.
§ 2.
L'établissement des repas communs n'est pas moins antique, et remonte pour la
Crète au règne de Minos, et pour l'Italie, à une époque encore plus
reculée. Les savants de ce dernier pays assurent que c'est d'un certain Italus,
devenu roi de l'Oenotrie, que les Oenotriens ont changé leur nom en celui
d'Italiens, et que le nom d'Italie fut donné à toute cette partie des rivages
d'Europe comprise entre les golfes Scyllétique et Lamétique, distants l'un de
l'autre d'une demi-journée de route.
§ 3. On ajoute
qu'Italus rendit agriculteurs les Oenotriens auparavant nomades, et que, parmi
d'autres institutions, il leur donna celle des repas communs. Aujourd'hui même
il y a des cantons qui ont conservé cette coutume, avec quelques-unes des lois
d'Italus. Elle existait chez les Opiques, habitants des rivages de la
Tyrrhénie, et qui portent encore leur ancien surnom d'Ausoniens ; on la
retrouve chez les Choniens, qui occupent le pays nommé Syrtis, sur les côtes
de l'Iapygie et du golfe Ionique. On sait d'ailleurs que les Choniens étaient
aussi d'origine oenotrienne.
§ 4. Les repas
communs ont donc pris naissance en Italie. La division des citoyens par classes
vient d'Égypte, et le règne de Sésostris est bien antérieur à celui de
Minos. On doit croire du reste que, dans le cours des siècles, les hommes ont
dû imaginer ces institutions et bien d'autres ; plusieurs fois, ou, pour mieux
dire, une infinité de fois. D'abord le besoin même a nécessairement suggéré
les moyens de satisfaire les premières nécessités ; et ce fonds une fois
acquis, les perfectionnements et l'abondance ont dû, selon toute apparence, se
développer dans le même rapport ; c'est donc une conséquence fort logique que
de croire cette loi également applicable aux institutions politiques.
§ 5. Tout à cet égard est bien vieux ; l'Égypte est là pour le prouver.
Personne ne contestera sa prodigieuse antiquité, et de tout temps elle a
possédé des lois et une organisation politique. Il faut donc suivre nos
prédécesseurs partout où ils ont bien fait, et ne songer à l'innovation que
là où ils nous ont laissé des lacunes à remplir.
§
6. Nous avons dit que les biens-fonds appartenaient de droit à ceux qui
possèdent les armes et les droits politiques ; et nous avons ajouté, en
déterminant les qualités et l'étendue du territoire, que les laboureurs
devaient former une classe séparée de celle-là. Nous parlerons ici de la
division des propriétés, du nombre et de l'espèce des laboureurs. Nous avons
déjà rejeté la communauté des terres admise par quelques auteurs ; mais nous
avons déclaré que la bienveillance des citoyens entre eux devait en rendre
l'usage commun, pour que tous fussent assurés au moins de leur subsistance. On
regarde généralement l'établissement des repas communs comme parfaitement
profitable à tout État bien constitué. Nous dirons plus tard pourquoi nous
adoptons aussi ce principe ; mais il faut que tous les citoyens sans exception
viennent y prendre place ; et c'est chose difficile que les pauvres, en y
apportant la part fixée par la loi, puissent en outre subvenir à tous les
autres besoins de leur famille.
§
7. Les frais du culte divin sont encore une charge commune de la cité. Ainsi
donc, le territoire doit être divisé en deux portions, l'une au public,
l'autre aux particuliers ; et toutes deux seront subdivisées en deux autres. La
première portion sera subdivisée pour fournir à la fois, et aux dépenses
du culte et à celles des repas communs. Quant à la seconde, on la divisera
pour que, chaque citoyen possédant quelque chose en même temps, et sur la
frontière et aux environs de la cité, soit intéressé également à la
défense des deux localités.
§ 8. Cette
répartition, équitable en elle-même, assure l'égalité des citoyens, et leur
union plus intime contre les ennemis communs qui les avoisinent. Partout où
elle n'est pas établie, les uns s'inquiètent fort peu des hostilités qui
désolent la frontière ; les autres les redoutent avec une honteuse
pusillanimité. Aussi, dans quelques États, la loi exclut les propriétaires de
la frontière de toute délibération sur les agressions ennemies qui les
atteignent, comme trop directement intéressés pour être bons juges. Tels sont
les motifs qui doivent faire partager le territoire comme nous venons de le
dire.
§ 9. Quant à ceux qui le doivent cultiver, si l'on a le choix, il faut prendre
surtout des esclaves, et avoir soin qu'ils ne soient pas tous de la même
nation, et surtout qu'ils ne soient pas belliqueux. Avec ces deux conditions,
ils seront excellents pour accomplir leur travail et ne songeront point à
s'insurger. Ensuite, à ces esclaves il faut joindre quelques barbares à
l'état de serfs, et qui présenteront les mêmes qualités que les esclaves.
Sur les terres particulières, ils appartiendront au propriétaire ; sur les
terres publiques, ils seront à l'État. Nous dirons plus loin comment il faut
agir avec les esclaves, et pourquoi l'on doit toujours leur présenter la
liberté comme le prix de leurs travaux. |
§ 1.
Sésostris.
Il résulte des recherches les plus récentes qu'on doit placer
Sésostris dix-huit cents ans au moins avant J.-C. ; Aristote parle donc
ici d'une institution qui, de son temps, comptait déjà quinze siècles
d'existence.
Ici par celles de Minos. Minos peut être placé
trois ou quatre cents ans après Sésostris. Voir plus loin, § 4 et 5.
§ 2.
Les savants de ce
dernier pays.
Niebuhr pense qu'Aristote a dû tirer tous ces renseignements sur
l'Italie des ouvrages d'Antiochus de Syracuse, historien qui vivait
à peu près cent ans avant lui, et dont parlent Denys d'Halicarnasse,
Antiq. Rom., livre XII, chap. LXXI, et Strabon, liv. VI, p. 202,
lig. 13, édit. Firmin Didot ; et passim. Voir Niebuhr, Hist. Rom.,
t. 1, p. 32.
Une demi-journée
de route. Cent
soixante stades, selon Strabon, liv. VI, ch. 1, p. 245, un peu plus
de six lieues. Le golfe de Scyllace ou Squillace porte encore ce
nom, et est placé à l'orient de l'isthme que forme l'Italie à sa
pointe méridionale. Le golfe Lamétique, qu'Antiochus et Strabon
nomment Napitinique, est le golfe de Sainte-Euphémie, sur la mer de
Naples, à la partie occidentale de l'isthme.
§ 3.
Les
Oenotriens, auparavant nomades. Les Oenotriens habitaient dans le
Brutium et dans la partie sud-est de la Laconie. Voir Niebuhr, p. 39.
La
Tyrrhénie. Les Grecs appelaient du nom commun de Tyrrhénie toute
la partie occidentale de l'Italie.
Opiques... Ausoniens. Voir
Niebuhr, p. 39 et 48.
Les Choniens étaient dans la
Grande-Grèce, à l'extrémité méridionale de l'Italie ; les Chaoniens
habitaient de l'autre côté du golfe Adriatique, en Épire. Voir
Niebuhr, p. 40.
§ 5.
Sa
prodigieuse antiquité. L'astronomie moderne croit avoir constaté ,
d'après divers monuments authentiques, que les observations positives
des Égyptiens remontaient à 3285 ans avant l'ère chrétienne. Voir la
séance de l'Académie des sciences, du 30 juin1834. - Une organisation
politique. La Grèce avait reçu, dans les temps les plus reculés, des
colonies et des institutions égyptiennes ; Inachus, Phoronée,
Cécrops, Cadmus, Danaüs, venaient d'Égypte.
§ 6.
Nous
avons dit. Voir plus haut, ch. VIII, § 5. -- Par quelques auteurs.
C'est Platon qu'Aristote désigne ici. Voir plus haut, liv. II ch. II,
§ 4.
Nous avons déclaré. Liv. II, chap. II, § 5.
Plus
tard, Aristote parle plus loin, il est vrai, des repas publics (ch.
X, § 8, et ch. XI, § 3) ; mais il n'explique point ses motifs pour
approuver cette institution, ainsi qu'il l'annonce ici.
§ 7.
Sur la frontière. Le lexique de Photius, au mot «Eschatias »,
cite ce passage d'Aristote, et prétend qu'il est tiré du VIIe livre de
la République. Eustathe a commis une faute à peu près semblable, sur
le titre de l'ouvrage d'Aristote. Voir liv. VIII (5), ch. IX, § 6. Il
est possible, du reste, que Photius entende ici par «République »,
non pas le titre de l'ouvrage entier, mais bien le sujet même du
morceau dont il tire sa citation ; et alors « de la République »
serait une expression juste.
Quant à cette division des
propriétés particulières, voir plus haut la critique qu'Aristote
fait contre Platon, liv. II, ch. III, § 8.
§ 9.
Plus
loin. Voir l'Économique, liv. I, ch. V. Schneider a pensé que
cette indication d'Aristote se rapportait à une partie de son ouvrage
qui nous manque. Schneider s'est trompé ; ici, du moins, il n'y a point
de lacune. Oresme l'avait déjà bien reconnu. La pensée fort humaine
qu'exprime ici Aristote, et qu'il répète dans l'Économique, prouve
assez qu'il n'était point partisan aveugle de l'esclavage ; en outre,
son testament, que nous a conservé Diogène de Laërte, atteste que le
philosophe mettait lui-même en pratique ces principes généreux ; il y
donne la liberté à tous ses esclaves, et les recommande à la
bienveillance de son exécuteur testamentaire. Voir Diogène de Laërte,
liv. V, p. 169. Voir aussi plus haut, liv. 1, ch. II, § 3, et la
préface. |
|
CHAPITRE
X.
Suite. De la
position de la cité ; conditions qu'il faut rechercher, la salubrité, les eaux
; des fortifications de la cité ; il lui faut des murailles qui puissent aider
au courage de ses habitants ; fausses théories répandues à ce sujet ; les
progrès de l'art des sièges exigent que les cités sachent se défendre aussi
habilement qu'on les attaque. |
|
§ 1. Nous ne
répéterons pas pourquoi la cité doit être à la fois continentale et
maritime, et en rapport, autant que possible, avec tous les points du territoire
; nous l'avons dit plus haut. Quant à la position prise en elle-même, quatre
choses surtout sont à considérer. La première et la plus importante, c'est la
salubrité ; l'exposition au levant et aux vents qui soufflent de ce côté est
la plus saine de toutes ; l'exposition au midi vient en second lieu, et elle a
cet avantage que le froid y est plus supportable durant l'hiver.
§ 2. A. d'autres
égards, l'assiette de la ville doit être également choisie en vue des
occupations intérieures qu'y ont les citoyens, et des attaques qu'elle peut
avoir à supporter. Il faut qu'en cas de guerre, les habitants puissent
aisément en sortir, et que les ennemis aient autant de peine à y entrer qu'à
en faire le blocus. La cité doit avoir dans ses murs des eaux et des sources
naturelles en quantité ; et à leur défaut, il convient de creuser de vastes
et nombreuses citernes, destinées à garder les eaux pluviales, pour qu'on ne
manque point d'eau, dans le cas où, durant la guerre, les communications avec
le pays viendraient à être coupées.
§ 3. Comme la première condition c'est la santé pour les habitants, et
qu'elle résulte d'abord de l'exposition et de la situation de la ville telle
que nous l'avons dite, et en second lieu de l'usage d'eaux salubres, ce dernier
point exige aussi la plus sérieuse attention . Les choses dont l'action
s'exerce sur le corps le plus fréquemment et le plus largement, ont aussi le
plus d'influence sur la santé ; et telle est précisément l'action naturelle
de l'air et des eaux. Aussi partout où les eaux naturelles ne seront ni
également bonnes ni également abondantes, il sera sage de séparer les eaux
potables de celles qui peuvent suffire aux usages ordinaires.
§ 4. Quant aux lieux de défense, la nature et l'utilité de l'emplacement
varient suivant les constitutions. Une ville haute convient à l'oligarchie et
à la monarchie ; la démocratie préfère une plaine. L'aristocratie rejette
toutes ces positions, et s'accommode plutôt de quelques hauteurs fortifiées.
Quant à la disposition des habitations particulières, elle paraît plus
agréable et généralement plus commode, si elles sont bien alignées à la
moderne et d'après le système d'Hippodamus. L'ancienne méthode avait, au
contraire, l'avantage d'être plus sûre en cas de guerre ; les étrangers, une
fois engagés dans la ville, pouvaient difficilement en sortir, et l'entrée ne
leur avait pas coûté moins de peine.
§ 5. Il faut
combiner ces deux systèmes, et l'on fera bien d'imiter ce que nos cultivateurs
nomment des quinconces dans la culture des vignes. On alignera donc la ville
seulement dans quelques parties, dans quelques quartiers, et non dans toute sa
superficie ; et l'on réunira par là l'élégance et la sûreté. Enfin, quant
aux remparts, ceux qui n'en veulent point d'autres pour les cités que la valeur
des habitants, sont dupes d'un vieux préjugé, bien que les faits aient sous
leurs yeux hautement démenti les cités qui s'étaient fait ce singulier point
d'honneur.
§ 6. Il y aurait
peu de bravoure à ne se défendre, contre des ennemis égaux ou peu supérieurs
en nombre, qu'à l'abri de ses murailles ; mais on a vu et l'on peut voir fort
bien encore les assaillants arriver en masse, sans que la valeur surhumaine
d'une poignée de braves puisse les repousser. Pour se mettre donc en garde
contre des revers et des désastres, pour échapper à une défaite certaine,
les moyens les plus militaires sont les fortifications les plus inexpugnables,
surtout aujourd'hui où l'art des sièges, avec ses traits et ses terribles
machines, a fait tant de progrès.
§ 7. Refuser des
remparts aux villes serait aussi peu sensé que de choisir un pays ouvert, ou
d'en niveler toutes les hauteurs ; autant vaudrait défendre d'entourer de murs
les maisons particulières, de peur d'inspirer de la lâcheté aux habitants.
Mais il faut bien se persuader que, quand on a des remparts, on peut à volonté
s'en servir ou ne s'en servir pas ; et que dans une ville ouverte on n'a point
le choix.
§ 8. Si nos réflexions sont justes, il faut non seulement entourer la ville de
remparts, mais il faut, tout en en faisant un ornement, les rendre capables de
résister à tous les systèmes d'attaque, et surtout à ceux de la tactique
moderne. L'attaque ne néglige aucun moyen de succès ; la défense de son
côté doit chercher, méditer et inventer de nouvelles ressources ; et le
premier avantage d'un peuple qui est bien sur ses gardes, c'est qu'on songe
beaucoup moins à l'attaquer. Mais comme il faut pour les repas communs partager
les citoyens en plusieurs sections, et que les murailles aussi doivent, de
distance en distance, et aux endroits les plus convenables, avoir des tours et
des corps de garde, il est clair que ces tours seront naturellement destinées
à recevoir les réunions de citoyens pour les repas communs.
§ 9. Tels sont les principes qu'on peut adopter relativement à la position de
la cité et à l'utilité des remparts. |
§ 1.
Nous
ne répéterons pas. Voir plus haut, ch, v, § 2.
L'exposition
au midi. Le texte dit littéralement : « a contre-nord ».
§ 4.
Le
système d'Hippodamus. La méthode d'HIippodamus était de diviser
les villes en rues régulières. Voir liv. II, ch. V, § 1.
L'ancienne
méthode, au contraire. L'ancienne méthode de construction
consistait à agglomérer sans aucun ordre les maisons les unes auprès
des autres. On croyait que cette disposition permettait contre l'ennemi
une défense plus facile et plus vigoureuse.
§ 5.
Les
faits aient sous leurs yeux... Aristote veut sans doute faire
allusion au siège de Lacédémone par Épaminondas, la quatrième
année de la CIIe olympiade, 367 ans avant J.-C. Voir plus haut, liv.
II, ch. VI, § 7.
§ 6.
Ses
terribles machines. Archidamus , fils d'Agésilas, en voyant une
catapulte venue de Sicile, s'écria : « C'en est fait du courage
individuel ! » Voir Plutarque, Apophthegmes des Lacédémoniens.
L'invention des machines de guerre était peu ancienne, puisqu'elle
remontait à Périclès, qui, le premier, s'en était servi au siège de
Samos, la quatrième année de la LXXXIVe olympiade, 441 ans avant J.-C.
; c'était un Lacédémonien qui les avait construites. Voir Diodore de
Sicile, liv. XII, ch. 28, § 3, p. 430, édit. Firmin Didot. Mais
bientôt cette invention avait reçu de grands perfectionnements,
auxquels avait surtout contribué Denys l'Ancien. Id., Diodore, liv.
XIV, ch. XLII, p. 577, édit. Firmin Didot. La découverte des armes à
feu n'excita pas moins de surprise et de découragement parmi les
chevaliers du moyen âge. Ils ont souvent répété comme Archidamus, et
avec aussi peu de raison, en voyant les canons et les arquebuses : «
C'en est fait du courage individuel !» |
|
CHAPITRE
XI.
Suite. Des
édifices consacrés au culte dans la république parfaite ; des repas communs
des magistrats ; des places publiques et des gymnases ; de la police de la ville
; la police des champs doit être organisée à peu près de la même façon. |
|
§ 1. Les
édifices consacrés aux cérémonies religieuses seront aussi splendides qu'ils
doivent l'être, et serviront à la fois aux repas solennels des principaux
magistrats et à l'accomplissement de tous les rites que la loi ou un oracle de
la Pythie n'a pas rendus secrets. Ce lieu, qu'on apercevra de tous les quartiers
environnants, qu'il doit dominer, sera tel que l'exige la dignité des
personnages qu'il recevra.
§ 2. Au bas de
l'éminence où sera situé l'édifice, il sera convenable de trouver la place
publique, disposée comme celle qu'on nomme en Thessalie la Place de la
Liberté. Cette place ne sera jamais souillée de marchandises, et l'entrée en
sera défendue aux artisans, aux laboureurs et à tout autre individu de cette
classe, à moins que le magistrat ne les y appelle formellement. Il faut aussi
que l'aspect de ce lieu soit agréable, puisque c'est là que les hommes d'un
âge mûr se livreront aux exercices gymnastiques ; car on doit, même à cet
égard, séparer les âges divers. Quelques magistrats assisteront aux jeux de
la jeunesse, de même que les hommes mûrs iront assister parfois à ceux des
magistrats. Se sentir sous l'oeil du magistrat inspire la véritable pudeur, et
la crainte qui sied au coeur de l'homme libre. Loin de cette place, et bien
séparée d'elle, sera celle qui est destinée au marché ; le lieu sera d'un
facile accès à tous les transports venant de la mer ou de l'intérieur du
pays.
§ 3. Puisque le corps des citoyens se partage en pontifes et en magistrats, il
est convenable que les repas communs des pontifes aient lieu dans le voisinage
des édifices consacrés. Quant aux magistrats chargés de prononcer sur les
contrats, sur les actions criminelles et civiles, et sur toutes les affaires de
ce genre, ou bien chargés de la surveillance des marchés et de ce qu'on nomme
la police de la ville, le lieu de leurs repas doit être situé près de la
place publique et d'un quartier fréquenté. Le voisinage de la place du
marché, où se font toutes les transactions, sera surtout convenable à cet
effet. Quant à l'autre place dont nous avons parlé plus haut, elle doit jouir
toujours d'un calme absolu ; celle-ci, au contraire, sera destinée à toutes
les relations matérielles et indispensables.
§ 4. Toutes les divisions urbaines que nous venons d'énumérer, devront aussi
se répéter dans les cantons ruraux. Là, les magistrats, qu'on les appelle, ou
conservateurs des forêts, ou inspecteurs des campagnes, auront aussi des corps
de garde pour la surveillance, et des repas communs. Dans les campagnes
également, seront répartis quelques temples, consacrés les uns aux dieux, les
autres aux héros.
Il est du reste inutile de nous arrêter à des détails plus précis sur cet
objet : ce sont là des choses très faciles à imaginer, quoiqu'elles le soient
beaucoup moins à mettre en pratique. Pour les dire, il suffit de se laisser
aller à son désir ; mais il faut l'appui de la fortune pour les exécuter.
Aussi, nous nous contenterons de ce que nous avons exposé sur ce sujet. |
§ 1. La
dignité des personnages. Ce passage a beaucoup embarrassé les
éditeurs et les commentateurs , et il est en effet fort embarrassant.
Je crois cependant que le texte suffit, et qu'il n'est pas besoin de
correction, bien que la pensée et l'expression puissent paraître
quelque peu bizarres. Les manuscrits, non plus que la vieille
traduction, ne laissent pas le moindre doute sur les mots. Bene se
habentem ad apparentiam virtutis », dit saint Thomas. Albert est plus
clair et plus explicite : « Locus qui exteriori pulchritudine congruit
pulchritudini virtutis quae est in cultu ». Cette explication me
paraît la seule admissible, et je l'ai suivie avec quelques
traducteurs. |
|
CHAPITRE
XII.
Suite. Des
qualités que les citoyens doivent avoir dans la république parfaite ;
conditions générales du bonheur ; influence de la nature, des habitudes et de
la raison ; union nécessaire de ces trois conditions pour constituer le bonheur
de l'individu et de la cité ; il faut supposer qu'elles se réunissent dans la
cité parfaite. |
|
§ 1. Examinons
maintenant ce que sera la constitution elle-même, et quelles qualités doivent
posséder les membres qui composent la cité pour que le bonheur et l'ordre de
l'État soient parfaitement assurés. Le bonheur en général ne s'obtient qu'à
deux conditions : l'une, que le but, la fin qu'on se propose, soit louable ; la
seconde, qu'on puisse accomplir les actes qui y conduisent. Il est également
possible, et que ces deux conditions se rencontrent, et qu'elles ne se
rencontrent point. Parfois le but est excellent, et l'on ne possède pas les
moyens propres à l'atteindre ; parfois on a toutes les ressources nécessaires
pour y arriver, et le but est mauvais ; enfin on peut se tromper tout à la fois
sur le but et sur les moyens ; témoin la médecine : tantôt elle ne sait pas
juger comme il faut du remède qui doit guérir le mal ; tantôt elle ne
possède pas les moyens nécessaires à la guérison qu'elle se propose. Dans
tous les arts, dans toutes les sciences, il faut donc que le but et les moyens
qui peuvent y conduire soient également bons et forts.
§ 2. II est clair que tous les hommes souhaitent la vertu et le bonheur ; mais
y atteindre est permis aux uns et interdit aux autres ; et c'est un effet, soit
des circonstances, soit de la nature. La vertu ne s'obtient qu'à certaines
conditions, faciles à réunir pour les individus heureusement placés, plus
difficiles pour les individus moins favorisés ; et l'on peut, même avec toutes
les facultés requises, s'égarer dans la route dès les premiers pas. Puisque
nos recherches ont pour objet la meilleure constitution, source de
l'administration parfaite de l'État, et que cette administration parfaite est
celle qui assurera la plus grande somme de bonheur à tous les citoyens, il nous
faut nécessairement savoir en quoi consiste le bonheur.
§ 3. Nous l'avons dit dans notre Morale, si toutefois il nous est permis de
croire que cet ouvrage n'est pas dénué de toute utilité : le bonheur est un
développement et une application complète de la vertu, non pas relative, mais
absolue. J'entends par relative, la vertu appliquée aux besoins nécessaires de
la vie ; par absolue, celle qui s'applique uniquement au beau et au bien. Ainsi,
en fait de justice humaine, la punition et le juste châtiment du coupable sont
des actes de vertu ; mais c'est aussi un acte de nécessité, c'est-à-dire
qu'il n'est bon que parce qu'il est nécessaire ; pourtant il serait
certainement préférable que les individus et l'État pussent se passer de
pénalité. Les actes, au contraire, qui n'ont pour objet que la gloire et le
perfectionnement moral, sont beaux dans le sens absolu. De ces deux ordres
d'actes, le premier tend simplement à nous délivrer d'un mal ; le second, tout
au contraire, prépare et opère directement le bien.
§ 4. L'homme
vertueux peut savoir noblement supporter la misère, la maladie et tant d'autres
maux; mais le bonheur n'en consiste pas moins dans les contraires. Dans la
Morale encore, nous avons défini l'homme vertueux : l'homme qui, par sa vertu,
ne prend pour des biens que les biens absolus ; et il n'est pas besoin d'ajouter
qu'il doit aussi savoir faire de ces biens-là un emploi absolument beau,
absolument honnête. De là même est venue cette opinion vulgaire, que le
bonheur dépend des biens extérieurs. Autant vaudrait attribuer un jeu savant
sur la lyre à l'instrument lui-même plutôt qu'au talent de l'artiste.
§ 5. De ce que
nous venons de dire, il résulte évidemment que le législateur doit trouver à
l'avance certains éléments de son oeuvre, mais qu'il peut aussi en préparer
lui-même quelques-uns.
Aussi nous a-t-il fallu supposer à l'État tous les éléments dont le hasard
seul dispose ; car nous avons admis que le hasard était parfois le seul maître
des choses ; mais ce n'est pas lui qui assure la vertu de l'État; c'est la
volonté intelligente de l'homme. L'État n'est vertueux que lorsque tous les
citoyens qui font partie du gouvernement sont vertueux; et l'on sait qu'à notre
avis, tous les citoyens doivent prendre part au gouvernement de l'État.
Cherchons donc comment on forme les hommes à la vertu. Certes, si cela était
possible, il serait préférable de les y former tous en même temps, sans
s'occuper des individus un à un : mais la vertu générale n'est que le
résultat de la vertu de tous les particuliers.
§ 6. Quoi qu'il en soit, trois choses peuvent rendre l'homme bon et vertueux :
la nature, l'habitude et la raison. Ainsi d'abord, il faut que la nature nous
fasse naître de la race humaine, et non de telle autre espèce d'animaux ; il
faut ensuite qu'elle accorde certaines qualités d'âme et de corps. De plus,
les dons de la nature ne suffisent pas ; les qualités naturelles se modifient
suivant les moeurs, et elles en peuvent recevoir une double influence qui les
pervertit ou qui les améliore.
§ 7. Presque tous les animaux ne sont soumis qu'à l'empire de la nature ;
quelques espèces en petit nombre sont encore soumises à l'empire des habitudes
; l'homme est le seul qui joigne la raison aux moeurs et à la nature. Il faut
que ces trois choses concordent entre elles ; et souvent la raison combat la
nature et les moeurs, quand elle croit meilleur de secouer leurs lois. Nous
avons déjà dit à quelles conditions les citoyens peuvent offrir une matière
facile à l'oeuvre du législateur ; le reste est l'affaire de l'éducation, qui
agit par les habitudes et par les leçons des maîtres. |
§ 3.
Dans
notre Morale. Morale à Nicomaque, liv. I, ch. XI, § 5, p. 52 et
suiv. de ma traduction, p. 1102, édit. de Berlin.
§ 4. Dans
la Morale. Morale à Nicomaque, liv. II, ch. III, § 6, p. 75 de ma
traduction, p. 1105, h, édit. de Berlin.
§ 7.
Nous
avons déjà dit. Voir plus haut, ch. VI, § 2. |
|
CHAPITRE
XIII.
Suite. De
l'égalité et de la différence des citoyens dans la cité parfaite ;
subordination naturelle des âges divers. Les occupations de la paix sont la vie
véritable de la cité ; il faut savoir user convenablement du repos ; la
culture de la raison doit être le principal objet que l'homme se propose dans
la vie; et le législateur, dans l'éducation des citoyens. |
|
§ 1.
L'association politique étant toujours composée de chefs et de subordonnés,
je demande si l'autorité et l'obéissance doivent être alternatives ou
viagères. Il est clair que le système de l'éducation devra se rapporter à
ces grandes divisions des citoyens entre eux. Si quelques hommes l'emportaient
sur les autres hommes autant que, selon la croyance commune, les dieux et les
héros peuvent différer des mortels, à l'égard du corps, qu'un coup d'oeil
suffit pour juger, et même à l'égard de l'âme, de telle sorte que la
supériorité des chefs fût aussi incontestable et aussi évidente pour les
sujets, nul doute qu'il ne fallût préférer la perpétuité de l'obéissance
pour les uns, et du pou-voir pour les autres.
§ 2. Mais ces
dissemblances sont choses fort difficiles à constater ; et il n'en est point du
tout ici comme pour ces rois de l'Inde qui, selon Scylax, l'emportent si
complètement sur les sujets qui leur obéissent. Il est donc évident que, par
bien des motifs, l'alternative de l'autorité et de la soumission doit
nécessairement être commune à tous les citoyens. L'égalité est l'identité
d'attributions entre des êtres semblables, et l'État ne saurait vivre contre
les lois de l'équité ; les factieux que le pays renferme toujours trouveraient
de constants appuis dans les sujets mécontents, et les membres du gouvernement
ne sauraient jamais être assez nombreux pour résister à tant d'ennemis
réunis.
§ 3. Cependant,
il est incontestable qu'il doit y avoir une différence entre les chefs et les
subordonnés. Quelle sera cette différence, et quelle sera la répartition du
pouvoir ? Telles sont les questions que doit résoudre le législateur. Nous
l'avons déjà dit : c'est la nature elle-même qui a tracé la ligne de
démarcation, en créant dans une espèce identique les classes des jeunes et
des vieux, les uns destinés à obéir, les autres capables de commander. Une
autorité conférée par l'âge ne peut irriter la jalousie, ni enfler la
vanité de personne, surtout lorsque chacun est assuré d'obtenir avec les
années la même prérogative.
§ 4. Ainsi,
l'autorité et l'obéissance doivent être à la fois perpétuelles et
alternatives; et par suite, l'éducation doit être à la fois pareille et
diverse, puisque, de l'aveu de tout le monde, l'obéissance est la véritable
école du commandement. Or l'autorité, avons-nous dit plus haut, peut être ou
dans l'intérêt de celui qui la possède, ou bien dans l'intérêt de celui sur
qui elle s'exerce. Dans le premier cas, c'est l'autorité d'un maître sur ses
esclaves ; dans le second, c'est une autorité appliquée à des hommes libres.
§ 5. De plus,
les ordres peuvent autant différer par le motif qui les a dictés que par les
résultats mêmes qu'ils produisent. Bien des services réputés exclusivement
domestiques, sont faits pour honorer les jeunes gens libres qui les
accomplissent. Le mérite ou le vice d'une action est bien moins dans cette
action elle-même que dans les motifs qui l'inspirent et le but qu'elle
poursuit.
Nous avons établi que la vertu du citoyen, quand il commande, est identique à
la vertu de l'homme par-fait, et nous avons ajouté que le citoyen devait
d'abord obéir avant de commander; nous en concluons ici que c'est au
législateur de former les citoyens à la vertu, en connaissant et les moyens de
les y mener, et le but essentiel de la vie la meilleure.
§ 6. L'âme se
compose de deux parties : l'une qui possède par elle-même la raison, l'autre
qui, sans la posséder, est du moins capable de lui obéir ; à l'une et à
l'autre, appartiennent les vertus qui constituent l'homme de bien. Cette
division une fois admise telle que nous la proposons, on peut dire sans peine
laquelle entre ces deux parties de l'âme, renferme le but même que l'on doit
poursuivre ; car toujours un objet moins bon est fait en vue d'un objet
meilleur; c'est chose non moins évidente dans les produits de l'art que dans
ceux de la nature; et ici l'objet le meilleur, c'est la partie raisonnable de
l'âme.
§ 7. En adoptant dans cette recherche notre procédé ordinaire d'analyse, on
peut diviser la raison en deux autres parties, raison pratique et raison
spéculative. Par une conséquence nécessaire, la division que nous appliquons
à cette partie de l'âme s'applique également aux actes qu'elle produit ; et
si l'on pouvait choisir, il faudrait préférer les actes de la partie
naturellement supérieure, soit dans tous les cas, soit dans un cas unique où
les deux parties de l'âme seraient en présence ; car en toutes choses il faut
toujours préférer ce qui mène au but le plus élevé.
§ 8. La vie se partage, quelle qu'elle soit, en travail et repos, en guerre et
paix. Parmi les actes humains, les uns se rapportent au nécessaire, à l'utile
; les autres se rapportent uniquement au beau. Une distinction toute pareille
doit, à ces divers égards, se retrouver nécessairement dans les parties de
l'âme et dans leurs actes : la guerre ne se fait qu'en vue de la paix ; le
travail ne s'accomplit qu'en vue du repos ; on ne recherche le nécessaire et
l'utile qu'en vue du beau.
§ 9. En tout ceci, l'homme d'État doit régler ses lois sur les deux parties
de l'âme et sur leurs actes, mais surtout sur la fin la plus relevée qu'elles
puissent toutes deux atteindre. Des distinctions pareilles s'appliquent aux
diverses carrières, aux diverses occupations de la vie pratique. Il faut être
également prêt au travail et au combat ; mais le loisir et la paix sont
préférables ; il faut savoir accomplir le nécessaire et l'utile ; cependant
le beau est supérieur à l'un et à l'autre. Ce sont donc là des directions
qu'il convient de donner aux citoyens, dès leur enfance, et pendant tout le
temps qu'ils restent soumis à des maîtres.
§ 10. Les gouvernements qui semblent aujourd'hui les meilleurs de la Grèce,
comme les législateurs qui les ont fondés, ne paraissent point avoir rapporté
leurs institutions à une fin supérieure, ni dirigé leurs lois et l'éducation
publique vers l'ensemble des vertus ; mais ils ont incliné assez peu noblement
à celles qui semblent devoir être utiles et plus capables de satisfaire
l'ambition. Des auteurs plus récents ont soutenu à peu près les mêmes
opinions ; et ils ont admiré hautement la constitution de Lacédémone, et
loué le fondateur qui l'a tournée tout entière vers la conquête et la
guerre.
§ 11. La raison
suffit aisément à condamner ces principes, comme les faits eux-mêmes,
accomplis sous nos yeux, se sont chargés d'en prouver la fausseté. Partageant
le sentiment qui pousse les hommes en général à la conquête, en vue des
bénéfices de la victoire, Thibron et tous ceux qui ont écrit sur le
gouvernement de Lacédémone, semblent porter aux nues son illustre
législateur, parce que, grâce au mépris de tous les périls, sa république a
su se faire une vaste domination.
§ 12. Mais, à
cette heure, que la puissance spartiate est détruite, tout le monde convient
que Lacédémone n'est point heureuse, ni son législateur irréprochable.
N'est-il pas extraordinaire, cependant, que conservant les institutions de
Lycurgue, et pouvant sans obstacle les suivre à son gré, elle ait perdu toute
sa félicité ? Mais c'est qu'on se trompe aussi sur la nature de la puissance
que l'homme politique doit s'efforcer de mettre en honneur. Commander à des
hommes libres vaut bien mieux, et est bien plus conforme à la vertu, que de
commander à des esclaves.
§ 13. De plus,
il ne faut pas croire un État heureux, ni un législateur fort habile, quand
ils n'ont songé qu'aux dangereux travaux de la conquête. Avec des principes
aussi déplorables, chaque citoyen ne pensera évidemment qu'à usurper le
pouvoir absolu dans sa propre patrie, dès qu'il pourra s'en rendre maître ; ce
dont pourtant Lacédémone n'a pas manqué de faire un crime au roi Pausanias,
que toute sa gloire ne put défendre. De pareils principes et les lois qu'ils
dictent, ne sont pas dignes d'un homme d'État ; ils sont aussi faux qu'ils sont
funestes. Le législateur ne doit déposer dans le coeur des hommes que des
sentiments également bons pour le public et pour les particuliers.
§ 14. Si l'on
s'exerce aux combats, ce doit être non point en vue de soumettre à l'esclavage
des peuples qui ne méritent point ce joug ignominieux ; mais ce doit être
d'abord pour n'être point subjugué soi-même; ensuite, pour ne conquérir le
pouvoir que dans l'intérêt des sujets; et enfin, pour ne commander en maître
qu'à des hommes destinés à obéir en esclaves.
§ 15. Le législateur doit surtout faire en sorte que même ses lois sur la
guerre, comme le reste de ses institutions, n'aient en vue que la paix et le
repos. Et ici les faits viennent joindre leur témoignage à celui de la raison.
La guerre, tant qu'elle dure, a fait le salut de pareils États ; mais la
victoire, en leur assurant le pouvoir, leur a été fatale ; comme l'acier, ils
ont perdu leur trempe dès qu'ils ont eu la paix ; et la faute en est au
législateur, qui n'a point appris la paix à sa cité.
§ 16. Puisque le
but de la vie humaine est le même pour les masses et pour les individus, et
puisque l'homme de bien et une bonne constitution se proposent nécessairement
une fin pareille, il s'ensuit évidemment que le repos exige des vertus
spéciales ; car, je le répète, la paix est le but de la guerre, le repos est
le but du travail.
§ 17. Les vertus qui assurent le repos et le bonheur, sont celles qui sont
d'usage dans le repos aussi bien que dans le travail. Le repos ne s'obtient que
par la réunion de bien des conditions indispensables pour les premiers besoins.
L'État, pour jouir de la paix, doit être prudent, courageux et ferme; car le
proverbe est bien vrai : « Point de repos pour les esclaves. » Quand on ne
sait pas braver le danger, on devient la proie du premier attaquant.
§ 18. Il faut donc courage et patience dans le travail ; il faut de la
philosophie dans le loisir, de la prudence et de la sagesse dans l'une et
l'autre de ces deux situations, niais surtout au milieu de la paix et du repos.
La guerre donne forcément justice et sagesse à des hommes qu'enivrent et
pervertissent le succès et les jouissances du loisir et de la paix.
§ 19. On a surtout besoin de justice et de prudence, quand on est au faîte de
la prospérité et qu'on jouit de tout ce qui fait l'envie des autres hommes. Il
en est comme des sages que les poètes nous représentent dans les îles
Fortunées : plus leur béatitude est complète, au milieu de tous les biens
dont ils sont comblés, plus ils doivent appeler à leur aide la philosophie, la
modération et la justice. Ces vertus évidemment ne sont pas moins nécessaires
au bonheur et à la vertu de l'État. S'il est honteux de ne point savoir user
de la fortune, il l'est surtout de ne pas savoir en user au sein du loisir, et
de développer son courage et sa vertu durant les combats, pour montrer une
bassesse d'esclave pendant la paix et le repos.
§ 20. Il ne faut pas entendre la vertu comme l'entendait Lacédémone ; ce
n'est pas qu'elle ait compris le bien suprême autrement que chacun ne le
comprend ; mais elle a cru qu'on pouvait surtout l'acquérir par une vertu
spéciale, la vertu guerrière. Or, comme il existe des biens supérieurs à
ceux que procure la guerre, il est évident aussi que la jouissance de ces
biens-là est préférable, sans avoir d'autre objet qu'elle-même, à celle des
seconds.
§ 21. Voyons par
quelles voies on pourra gagner ces biens inappréciables.
Nous avons déjà dit que les influences qui s'exercent sur l'âme sont de trois
sortes, la nature, les moeurs et la raison. Nous avons aussi précisé les
qualités que les citoyens doivent préalablement recevoir de la nature.
Il nous reste à rechercher si l'éducation de la raison doit précéder celle
des habitudes ; car il faut que ces deux dernières influences soient dans la
plus parfaite harmonie, puisque la raison même peut s'égarer en poursuivant le
meilleur but, et que les moeurs ne sont pas sujettes à moins d'erreurs.
§ 22. Ici, comme
dans tout le reste, c'est la génération par laquelle tout commence; mais la
fin de la génération remonte à une source dont l'objet est tout différent.
Dans l'homme, la vraie fin de la nature c'est la raison et l'intelligence, seuls
objets qu'on doit avoir en vue dans les soins appliqués, soit à la
génération des citoyens, soit à la formation de leurs moeurs.
§ 23. De même que l'âme et le corps, avons-nous dit, sont bien distincts, de
même l'âme a deux parties non moins différentes : l'une irrationnelle,
l'autre douée de raison ; elles se produisent sous deux manières d'être
diverses : pour la première, l'instinct ; pour l'autre, l'intelligence. Si la
naissance du corps précède celle de l'âme, la formation de la partie
irrationnelle est antérieure à celle de la partie raisonnable. Il est bien
facile de s'en convaincre : la colère, la volonté, le désir se manifestent
chez les enfants aussitôt après leur naissance ; le raisonnement,
l'intelligence ne se montrent, dans l'ordre naturel des choses, que beaucoup
plus tard. Il faut donc nécessairement s'occuper du corps avant de penser à
l'âme ; et après le corps, il faut songer à l'instinct, bien qu'en
définitive l'on ne forme l'instinct que pour l'intelligence, et que l'on ne
forme le corps qu'en vue de l'âme. |
§ 1.
La
perpétuité de l'obéissance. Aristote se prononce fort nettement
ici contre la perpétuité du pouvoir, et par conséquent contre la
tyrannie. Voir liv. III, ch. VIII, § 1, et la préface. Voir aussi,
liv. I, ch. II, § 15, la même pensée.
§ 2.
Scylax,
de Cariandre, géographe et navigateur , vivait au commencement du Ve
siècle avant J.-C., cent ans environ avant Aristote. Il reste de lui le
récit d'une de ses excursions maritimes, apud Geographos minores, tome
I, édit. Firmin Didot, p. 15 et suiv.
§ 3.
Nous
l'avons déjà dit. Voir plus haut, ch. VIII, § 4.
§ 4.
Avons-nous
dit plus haut. Voir plus haut, liv. I, chap. II, § 21, et liv. III,
ch iv, § 5 et suiv.
§ 5. Nous
avons établi. Voir plus haut, liv. III, ch. II, § 5.
§ 10.
Des auteurs plus récents. Aristote a sans doute en vue Xénophon et
Platon, grands admirateurs tous les deux de la constitution
lacédémonienne. Toute cette théorie, d'ailleurs, est empruntée à
Platon. Voir les Lois, liv. 1, p. 6, trad. de M. Cousin.
§ 11.
Les
faits eux-mêmes. Voir plus haut, même livre, ch. II, § 5, et ch.
X, § 5, et liv. II, ch. VI, § 23. - Thibron. Aristote est le
seul auteur de l'antiquité qui fasse mention de Thibron.
§ 12.
Lacédémone
n'est point heureuse. Voir liv. II, ch. VI, § 22.
§ 13.
Pausanias.
Voir plus loin, liv. VIII (5), ch. I, et ch. VI, § 2.
§ 15.
Le
salut de pareils États. Aristote a déjà fait la même remarque
relativement à Lacédémone. Voir plus haut, liv. II, ch. VI, § 22.
Perdu
leur trempe. Expression remarquable.
§ 20.
La
jouissance de ces |