Aristote : Morale à Eudème

ARISTOTE

 

MORALE A EUDEME

LIVRE SEPT : THEORIE DE L'AMITIE

CHAPITRE V

chapitre IV - chapitre VI

 

 

 

Morale à Eudème

 

 

 

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CHAPITRE V.

Conciliation des opinions opposées sur la nature de l'amitié. Manières d'entendre ces principes, que le semblable est l'ami du semblable, ou le contraire l'ami du contraire. — C'est dans le vrai milieu uniquement que se trouve la jouissance et le repos. — Les caractères opposés se plaisent en se compensant en quelque sorte mutuellement.

1 πεὶ δὲ τὸ φίλον λέγεται καὶ καθόλου μᾶλλον, ὥσπερ καὶ κατ´ ἀρχὰς ἐλέχθη, ὑπὸ τῶν ἔξωθεν συμπαραλαμβανόντων (οἳ μὲν γὰρ τὸ ὅμοιόν φασιν εἶναι φίλον, οἳ δὲ τὸ ἐναντίον), λεκτέον καὶ περὶ τούτων πῶς εἰσι πρὸς τὰς εἰρημένας φιλίας. 2 νάγεται δὲ τὸ μὲν ὅμοιον καὶ εἰς τὸ ἡδὺ καὶ εἰς τὸ ἀγαθόν. Τό τε γὰρ ἀγαθὸν ἁπλοῦν, τὸ δὲ κακὸν πολύμορφον· καὶ ὁ ἀγαθὸς μὲν ὅμοιος ἀεὶ καὶ οὐ μεταβάλλεται τὸ ἦθος, ὁ δὲ φαῦλος καὶ ὁ ἄφρων οὐθὲν ἔοικεν ἕωθεν καὶ ἑσπέρας. 3 Διὸ ἐὰν μὴ συμβάλλωσιν οἱ φαῦλοι, οὐ φίλοι ἑαυτοῖς, ἀλλὰ διίστανται· ἡ δ´ οὐ βέβαιος φιλία οὐ φιλία. στε οὕτως μὲν τὸ ὅμοιον φίλον, ὅτι 〈τὸ〉 ἀγαθὸν ὅμοιον, ἔστι δὲ ὡς καὶ κατὰ τὸ ἡδύ· τοῖς γὰρ ὁμοίοις ταὔθ´ ἡδέα, καὶ ἕκαστον δὲ φύσει αὐτὸ αὑτῷ ἡδύ. 4 Διὸ καὶ φωναὶ καὶ αἱ ἕξεις καὶ συνημερεύσεις τοῖς ὁμογενέσιν ἥδισται ἀλλήλοις, καὶ τοῖς ἄλλοις ζῴοις· καὶ ταύτῃ ἐνδέχεται καὶ τοὺς φαύλους ἀλλήλους φιλεῖν.

Κακὸς κακῷ δὲ συντέτηκεν ἡδονῇ.

5 Τὸ δ´ ἐναντίον τῷ ἐναντίῳ φίλον ὡς τὸ χρήσιμον· αὐτὸ γὰρ αὑτῷ τὸ ὅμοιον ἄχρηστον. Διὸ δεσπότης δούλου δεῖται καὶ δοῦλος δεσπότου, καὶ γυνὴ καὶ ἀνὴρ ἀλλήλων, καὶ ἡδὺ καὶ ἐπιθυμητὸν τὸ ἐναντίον ὡς χρήσιμον, καὶ οὐχ ὡς ἐν τέλει ἀλλ´ ὡς πρὸς τὸ τέλος. ταν γὰρ τύχῃ οὗ ἐπιθυμεῖ, ἐν τῷ τέλει μὲν ἐστίν, οὐκ ὀρέγεται δὲ τοῦ ἐναντίου, οἷον τὸ θερμὸν τοῦ ψυχροῦ καὶ τὸ ξηρὸν τοῦ ὑγροῦ. 6 στι δέ πως καὶ ἡ τοῦ ἐναντίου φιλία τοῦ ἀγαθοῦ. ρέγεται γὰρ ἀλλήλων διὰ τὸ μέσον· ὡς σύμβολα γὰρ ὀρέγεται ἀλλήλων διὰ τὸ οὕτω γίνεσθαι ἐξ ἀμφοῖν ἓν μέσον. 7 τι κατὰ συμβεβηκός ἐστι τοῦ ἐναντίου, καθ´ αὑτὸ δὲ τῆς μεσότητος. ρέγονται γὰρ οὐκ ἀλλήλων τἀναντία, ἀλλὰ τοῦ μέσου. περψυχθέντες γάρ, ἐὰν θερμανθῶσιν, εἰς τὸ μέσον καθίστανται, καὶ ὑπερθερμανθέντες, ἐὰν ψυχθῶσιν· ὁμοίως δὲ καὶ ἐπὶ τῶν ἄλλων. 8 Εἰ δὲ μή, ἀεὶ ἐν ἐπιθυμίᾳ, οὐκ ἐν τοῖς μέσοις. λλὰ χαίρει ὁ ἐν τῷ μέσῳ ἄνευ ἐπιθυμίας τοῖς φύσει ἡδέσιν, οἳ δὲ πᾶσι τοῖς ἐξιστᾶσι τῆς φύσει ἕξεως. 9 Τοῦτο μὲν οὖν τὸ εἶδος καὶ ἐπὶ τῶν ἀψύχων ἐστίν· τὸ φιλεῖν δὲ γίνεται,  [1240a] ὅταν ᾖ ἐπὶ τῶν ἐμψύχων. Διὸ ἐνίοτε ἀνομοίοις χαίρουσιν, οἷον αὐστηροὶ εὐτραπέλοις καὶ ὀξεῖς ῥαθύμοις. Εἰς τὸ μέσον γὰρ καθίστανται ὑπ´ ἀλλήλων. 10 Κατὰ συμβεβηκὸς οὖν, ὥσπερ ἐλέχθη, τὰ ἐναντία φίλα, καὶ διὰ τὸ ἀγαθόν.

Πόσα μὲν οὖν εἴδη φιλίας, καὶ τίνες διαφοραὶ καθ´ ἃς λέγονται οἱ τε φίλοι καὶ οἱ φιλοῦντες καὶ οἱ φιλούμενοι, καὶ οὕτως ὥστε φίλοι εἶναι καὶ ἄνευ τούτου, εἴρηται·

 

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1 Ainsi que je l'ai dit au début de cette étude, le mot d'ami est devenu un terme beaucoup trop général dans les théories superficielles qui ont été émises sur l'amitié. Les uns, on se le rappelle, soutenaient que c'est le semblable qui est ami; les autres, que c'est le contraire. Maintenant, il nous faut expliquer les vrais rapports du semblable et du contraire aux diverses amitiés que nous avons indiquées. 2 D'abord, on peut ramener la notion de semblable à celle d'agréable et de bon ; car le bon est simple, tandis que le mauvais est de formes très-multiples. L'homme vraiment bon est toujours semblable à lui-même et ne change jamais de caractère ; loin de là, le méchant, l'insensé ne se ressemble pas du matin au soir. 3. Aussi, à moins que les méchants n'aient à se concerter pour quelqu'objet, ils ne sont pas amis les uns des autres; ils sont constamment divisés; et l'amitié qui n'est pas solide, n'est pas de l'amitié. Ainsi donc, en ce sens, c'est le semblable qui est ami, parce que le bon est semblable. Mais en un autre sens, on peut dire que le semblable se confond avec l'agréable; car les mêmes choses sont agréables à ceux qui se ressemblent ; et c'est une loi naturelle que tout être se plaise d'abord à soi-même. 4 Voilà pourquoi les sons mêmes de la voix, les manières, les relations quotidiennes sont si agréables aux membres d'une même famille; et j'ajoute, même parmi les animaux autres que l'homme. Ce sont là aussi, j'en conviens, des côtés où les méchants peuvent comme d'autres, s'aimer entre eux.

« Et le méchant toujours recherche le méchant »

5 D'autre part, on peut soutenir que le contraire est l'ami du contraire, tout comme l'utile peut l'être ; car le semblable est inutile à son semblable. C'est ainsi que le maître a besoin de l'esclave ; et l'esclave, du maître ; c'est ainsi que le mari et la femme ont besoin l'un de l'autre, et que le contraire est tout à la fois agréable et désiré en tant qu'utile ; et si ce n'est pas comme étant le but même qu'on se propose, c'est du moins comme pouvant contribuer à y conduire. En effet, on peut le voir, quand on obtient ce qu'on désire, on est arrivé à la fin même qu'on cherche; on ne désire plus le contraire, comme le chaud désire le froid, comme le sec désire l'humide. 6. A un certain point de vue, l'amitié même du contraire peut passer pour un bien. Ainsi, les contraires se désirent mutuellement par l'entremise du milieu où ils se joignent. Ils se recherchent comme les pièces d'un objet qu'on recompose, parce que c'est de la réunion de tous deux que se forme un seul et unique milieu. 7 Mais j'ajoute : ce n'est que par accident et indirectement que le contraire désire le contraire ; en soi, il ne désire que la position moyenne du milieu. Encore une fois, les contraires ne peuvent pas se désirer mutuellement ; c'est le milieu seulement qu'ils désirent. Quand on a eu trop froid, on revient au milieu en se réchauffant; et si l'on a eu trop chaud, on y revient en se refroidissant ; et de même pour tout le reste.  8 S'il en est autrement, on est toujours dans le désir, et jamais dans les milieux. Au contraire, celui qui est arrivé au juste milieu y jouit sans désir des choses qui sont naturellement agréables, tandis que les autres ne jouissent que de ce qui est sorti de ses qualités et de ses bornes naturelles.  9  Il  y a plus : cette espèce d'amitié du contraire pour le contraire pourrait et  [1240a] s'étendre et s'appliquer même aux choses inanimées. Mais l'amour véritable ne se produit que quand il y a milieu à l'égard d'êtres animés et vivants. Voilà pourquoi on se plaît souvent avec les êtres qui vous sont le plus dissemblables ; les gens austères se plaisent avec les rieurs ; et les gens de caractère ardent, avec les paresseux. On dirait qu'ils sont replacés dans le vrai milieu les uns par les autres. 10 C'est donc indirectement, comme je viens de le dire, que les contraires sont amis ; et ils ne le sont que pour le bien qu'ils se font réciproquement

D'après les explications que nous avons données, on doit voir maintenant quelles sont les espèces de l'amitié, quelles sont les différences qui distinguent les amis aimants et aimés, et enfin ce que sont les conditions auxquelles les gens peuvent être encore amis, sans même avoir d'affection réciproque.

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Ch. V. Morale à Nicomaque, livre VIII, ch. 1 ; Grande Morale, livre II, ch. 13.

§ 1. Au début de cette étude. En effet l'auteur, recommence en partie l'analyse qu'il a faite plus haut sur la nature de l'amitié. Il semblait que celte discussion était épuisée.

Dans les théories superficielles. Le mot à mot serait : « les théories extérieures, qui ne fout que tourner autour du sujet. »

On se le rappelle. J'ai ajouté ces mots. Voir plus haut dans ce livre, ch. 1, § 7.

Que nous avons indiquées. Les trots espèces d'amitié de vertu, de plaisir, d'intérêt, analysées dans les chapitres précédents.

§ 2. Est toujours semblable à lui-même. Voir la Morale à Nicomaque, livre III, ch. 5, § 5.

§ 3. L'amitié qui n'est pas solide. Maxime très-vraie, et qui ressort de tout ce qui précède.

§ 4.. Même parmi les animaux. C'est un phénomène que présentent très-souvent les animaux domestiques.

Et le méchant toujours. Vers d'Euripide qui vient d'être cité un peu plus haut, à la fin du chapitre second, § 53.

§ 5. D'autre part, on peut soutenir. Voir, pour plus de détails sur ces théories, le premier chapitre de ce livre 7.

— Tout comme l'utile peut l'être. Ou bien  « en tant qu'utile.»

Comme le chaud désire le froid. Ces comparaisons tiennent aux idées fausses que se faisait l'antiquité sur les rapports des éléments entre eux.

Comme le sec désire l'humide. Voir le vers cité d'Euripide, plus haut dans ce livre, ch. 1, § 9.

§ 6. D'un objet qu'on recompose. Le texte n'est pas aussi précis ; j'ai dû le paraphraser.

§ 7. Encore une fois. J'ai ajouté ces mots, pour atténuer la répétition.

§ 8. Et jamais, dans les milieux. On attendait plutôt : « et jamais dans le repos et dans la satisfaction. »

§ 9. Pourrait s'étendre et s'appliquer. Il n'y a qu'un seul mot dans le texte.

L'amour ne se produit. Entre les contraires, sous-entendu.

On se plait avec les êtres. Observation qui a été bien fréquemment répétée, mais qui était neuve au temps d'Aristote.

D'après les explications. Ce résumé est d'autant moins nécessaire ici que le chapitre précédent s'est terminé par un résumé analogue. La pensée de l'auteur n'est pas assez sûre d'elle-même.