Aristote : Politique

ARISTOTE

ECONOMIQUE.  ΟΙΚΟΝΟΜΙΚΟΣ ΠΡΩΤΟΣ

LIVRE I

  livre II

 

Traduction française :  M. HOEFER.

 

 

 

DE LA SCIENCE ECONOMIQUE

Le petit traité de la science économique (οἰκονομική, scil. Ἐπιστημή) devait être le complément nécessaire du traité de la Politique. C'est ce qu'Aristote semble lui-même reconnaître lorsqu'il considère la famille comme l'élément primordial de la cité. Ces deux ouvrages paraissent avoir été composés peu de temps l'un après l'autre; l'Économique avant la Politique. Au moins le plan de l'Économique était- il déjà arrêté quand Aristote écrivait sur la Politique; car il cite ici, entre autres, un passage qui se trouve presque textuellement dans le premier livre de l'Économique, tandis que dans ce dernier ouvrage il ne cite pas une seule fois son traité delà Politique, dont il aurait eu cependant plusieurs fois occasion de parler (1).

Abordons maintenant une question fort controversée parmi les critiques. Les deux livres dont se compose le petit traité sur la science économique sont-ils l'un et l'autre également authentiques? C'est une opinion généralement accréditée depuis Vossius, que le second livre est apocryphe (2), tout en portant le caractère d'une antiquité incontestable. Les partisans de cette opinion s'appuient : 1°. sur l'autorité de Diogène de Laërte qui, dans l'énumération des œuvres d'Aristote, mentionne l'Économique en un livre ; 2". sur la différence du style du second livre comparé à celui du premier; 3°. sur l'incohérence de la matière, qui ne paraît avoir aucun rapport avec le sujet du premier livre.

Mais il est facile de se convaincre qu'aucune de ces raisons ne repose sur des fondements solides. D'abord l'autorité de Diogène, qui vivait vers le commencement du iiie siècle après Jésus-Christ, est loin d'être infaillible. Outre que la division d'un ouvrage peut être fort arbitraire, et quelquefois l'œuvre des copistes, ne voit-on pas que ce même Diogène indique souvent, pour des ouvrages anciens qui nous sont parvenus, un nombre de livres différent de celui admis aujourd'hui? Ainsi, sans chercher des exemples bien loin, la Politique d'Aristote, qui, selon Diogène de Laërte, se compose de deux livres, est évidemment le même traité que nous avons en huit livres.

Quant à l'objection tirée de la différence du style, elle n'est pas non plus sérieuse. J'admets, sans hésiter, que le style du second livre diffère sensiblement de celui du premier. Mais cette différence n'est-elle pas inhérente à la nature même; du sujet que traite l'auteur ? En effet, presque tout le second livre n'est qu'un recueil de faits historiques détachés, stratagemata, dont plusieurs sont peut-être textuellement empruntés à des historiens contemporains d'Aristote ou plus anciens que le célèbre Stagirite. Là, ce langage dogmatique, vigoureux, concis, parfois intentionnellement obscur, qui ailleurs caractérise Aristote, aurait été complètement hors de propos.

Enfin, pour ce qui concerne l'incohérence de la matière, personne n'oserait, il est vrai, la nier. Mais tirer de là, comme l'ont fait quelques critiques (3), un argument contre l'authenticité 'd'un livre, ce n'est pas faire preuve d'un jugement sain. Tout ce que l'on pourrait en conclure, c'est que ce livre nous est parvenu tronqué ou incomplet.

Après ce préambule, il sera aisé de formuler une opinion. Je pense donc, que le second livre du traité sur la science économique est réellement d'Aristote, sauf quelques interpolations ajoutées ultérieurement. De plus, je ne suis pas éloigné de croire qu'il faut considérer ce livre (moins le premier chapitre) comme un fragment étranger, par son contenu, à la science économique, et appartenant probablement au traité Sur la Richesse (Περὶ Πλούτον) (4), indiqué par Diogène de Laërte dans la liste des œuvres d'Aristote. En effet, quelle est la matière de ce livre? l'acquisition des richesses et la solution d'embarras pécuniaires par toutes sortes de stratagèmes que, pour la plupart, l'honnêteté réprouve et que la morale condamne.

Cette opinion semble, si je ne m'abuse, plus propre à concilier les avis en apparence contraires et répondre victorieusement aux objections des critiques.

Un mot maintenant sur ma traduction. L'Économique d'Aristote n'avait point encore été jusqu'ici traduite en français sur le texte original. Les deux vieilles traductions françaises, dont l'une est de Nicolas Oresme, et l'autre de Laurent de Premierfait, ont été faites sur le texte d'une ancienne traduction latine (5). La première a été imprimée (6) ; la seconde existe en manuscrit à la Bibliothèque royale de Paris, sous le n° 7331 (xv° siècle). Au commencement on lit :

« Cy commence le liure intitule Yconomiques. C'est de gouuerner hostel et mesnaige. Aristote, prince des philosophes peripatetiques et jadis maistre du grant Alexandre, baille et declaire en cestuiliure de yconomiques aux hommes la forme et maniere de honnestement et prouffitable- ment gouuerner la chose domestique, c'est a dire la chose de vne chascune particuliere maison, en laquelle est et preside homme ou femme, ou les deux conjoincls par mariage, ou aucune autre privee personne faisant chief en la maison. »

La fin est :

« Cy fine le liure de Yconomiques compose par Aristote, prince des philosophes, qui fut ramene en langaige fran- çois par maistre Lorent de Premierfait,l'an mil mi cent xvn, le premier jour de feburier. Collationne par Gille, hostel de l'Escu de France. »

Il est à remarquer que Nicolas Oresme « doyen de l'eglise de Nostrc Dame de Rouen, » et Laurent de Premierfait n'ont réellement traduit que le premier livre de l'Économique. Quant à ce qu'ils appellent le second livre, c'est un morceau incontestablement apocryphe, sur les devoirs de la femme (7), et qui ne se trouve dans aucun des manuscrits grecs (de la Bibliothèque royale) de l'Économique d'Aristote.Ce morceau primitivement écrit en latin, est probablement l'œuvre d'un commentateur au moins antérieur au xiiie siècle (8).

Quant au second livre, tel que le donnent les manuscrits de la Bibliothèque royale (n<M857, 2025, 2025, 2521), Oresme et Laurent de Premierfait n'en ont pas traduit un mot (9).

Ainsi donc, le traité de la Science économique, tel qu'il existe dans les anciens manuscrits grees et dans le texte original, n'avait point encore été traduit en français (10). Je n'avais donc point de modèle à suivre pour la traduction que je présente aujourd'hui au public, et pour laquelle je me suis servi du texte grec de l'édition de Tauchnitz ( Leipzig, 1831), collationné sur les quatre manuscrits indiqués de la Bibliothèque royale de Paris.

Paris, le 20 juillet 1843.

Dr Hoefer.

 

 

 

DE LA SCIENCE ÉCONOMIQUE.

LIVRE PREMIER.

CHAPITRE PREMIER.

Différence entre l'économie domestique et la politique.

 

[1343a] Ἡ οἰκονομικὴ καὶ 〈ἡ〉 πολιτικὴ διαφέρει οὐ μόνον τοσοῦτον ὅσον οἰκία καὶ πόλις (ταῦτα μὲν γὰρ αὐταῖς ἐστι τὰ ὑποκείμενα), ἀλλὰ καὶ ὅτι ἡ μὲν πολιτικὴ ἐκ πολλῶν ἀρχόντων ἐστίν, ἡ οἰκονομικὴ δὲ μοναρχία.

Ἔνιαι μὲν οὖν τῶν τεχνῶν διῄρηνται, καὶ οὐ τῆς αὐτῆς ἐστι ποιῆσαι καὶ χρήσασθαι τῷ ποιηθέντι, ὥσπερ λύρᾳ καὶ αὐλοῖς· τῆς δὲ πολιτικῆς ἐστι καὶ πόλιν ἐξ ἀρχῆς συστήσασθαι καὶ ὑπαρχούσῃ χρήσασθαι καλῶς· ὥστε δῆλον ὅτι καὶ τῆς οἰκονομικῆς ἂν εἴη καὶ κτήσασθαι οἶκον καὶ χρήσασθαι αὐτῷ. Πόλις μὲν οὖν οἰκιῶν πλῆθός ἐστι καὶ χώρας καὶ κτημάτων αὔταρκες πρὸς τὸ εὖ ζῆν. Φανερὸν δέ· ὅταν γὰρ μὴ δυνατοὶ ὦσι τούτου τυγχάνειν, διαλύεται καὶ ἡ κοινωνία. Ἔτι δὲ ἕνεκα τούτου συνέρχονται. Οὗ δὲ ἕνεκα ἕκαστόν ἐστι καὶ γέγονε, καὶ ἡ οὐσία αὐτοῦ τυγχάνει αὕτη οὖσα· ὥστε δῆλον ὅτι πρότερον γενέσει ἡ οἰκονομικὴ 〈τῆς〉 πολιτικῆς ἐστι. Καὶ γὰρ τὸ ἔργον· μόριον γὰρ οἰκία πόλεώς ἐστι.

Σκεπτέον οὖν περὶ τῆς οἰκονομικῆς καὶ τί τὸ ἔργον αὐτῆς.

 

La science économique et la science politique diffèrent entre elles, comme la famille et la cité, qui sont les objets respectifs de chacune de ces sciences. Mais, il y a encore une autre différence, qui consiste en ce que la constitution politique est entre les mains de plusieurs chefs, tandis que l'administration domestique n'est soumise qu'à un seul.

Quelques arts se proposent deux buts bien distincts, savoir : la fabrication d'un instrument et l'usage de cet instrument, tel qu'une lyre, une flûte. Il est du ressort de la science de jeter les fondements d'un État, et de bien user de sa constitution. Évidemment on peut en dire autant de la science économique, qui se propose l'acquisition d'une maison et la jouissance de ce bien. Or, la cité est un ensemble composé de maisons, de territoire et de possessions, suffisant à l'entretien d'une vie convenable. La cité doit donc se dissoudre, si elle ne peut pas réunir tous ces éléments, pour lesquels la communauté politique est précisément établie. Or, tout élément est naturellement essentiel à la chose pour laquelle il a été créé. Il s'ensuit donc que la science économique est, par son origine, antérieure à la politique; son objet est la famille, et la famille est une partie essentielle de la cité. Occupons-nous maintenant de la science économique et de son objet.

CHAPITRE II.

Des parties de la famille. — L'homme et la possession.

Μέρη δὲ οἰκίας ἄνθρωπός τε καὶ κτῆσίς ἐστιν. Ἐπεὶ δὲ πρῶτον ἐν τοῖς ἐλαχίστοις ἡ Φύσις ἑκάστου θεωρεῖται, καὶ περὶ οἰκίας ἂν ὁμοίως ἔχοι. Ὥστε καθ´ Ἡσίοδον δέοι ἂν ὑπάρχειν οἶκον μὲν πρώτιστα γυναῖκά τε βοῦν τ´ ἀροτῆρα.

Τὸ μὲν γὰρ τῆς τροφῆς πρῶτον, τὸ δὲ τῶν ἐλευθέρων 〈δεύτερον〉· ὥστε δέοι ἂν τὰ περὶ τὴν τῆς γυναικὸς ὁμιλίαν οἰκονομήσασθαι καλῶς· τοῦτο δέ ἐστιν ὁποίαν τινὰ δεῖ ταύτην εἶναι παρασκευάσαι. Κτήσεως δὲ πρώτη ἐπιμέλεια ἡ κατὰ φύσιν. Κατὰ φύσιν δὲ γεωργικὴ προτέρα, καὶ δεύτεραι ὅσαι ἀπὸ τῆς γῆς, οἷον μεταλλευτικὴ καὶ εἴ τις ἄλλη τοιαύτη. Ἡ δὲ γεωργικὴ μάλιστα, ὅτι δικαία· οὐ γὰρ ἀπ´ ἀνθρώπων, οὔθ´ ἑκόντων, ὥσπερ καπηλεία καὶ αἱ μισθαρνικαί, οὔτ´ ἀκόντων, ὥσπερ αἱ πολεμικαί. Ἔτι δὲ καὶ τῶν κατὰ φύσιν· φύσει [1344] γὰρ ἀπὸ τῆς μητρὸς ἡ τροφὴ πᾶσίν ἐστιν, ὥστε καὶ τοῖς ἀνθρώποις ἀπὸ τῆς γῆς. Πρὸς δὲ τούτοις καὶ πρὸς ἀνδρείαν συμβάλλεται μεγάλα· οὐ γὰρ ὥσπερ αἱ βάναυσοι τὰ σώματα ἀχρεῖα ποιοῦσιν, ἀλλὰ δυνάμενα θυραυλεῖν καὶ πονεῖν· ἔτι δὲ δυνάμενα κινδυνεύειν πρὸς τοὺς πολεμίους· μόνων γὰρ τούτων τὰ κτήματα ἔξω τῶν ἐρυμάτων ἐστίν.

 

Les parties de la famille sont l'homme et la possession. C'est dans les détails que réside la connaissance de la nature de chaque chose ; et il en est de même pour la famille. On pourrait donc dire avec Hésiode, qu'il faut

La maison d'abord, puis la femme et le bœuf laboureur,

tant pour la subsistance que pour la demeure d'hommes libres. L'économie domestique doit s'occuper des devoirs de la femme, et nous la faire voir telle qu'elle doit être. Dans les soins de la possession, il faut suivre l'ordre de la nature. Or, d'après cet ordre, le premier soin est l'agriculture ; puis, viennent les industries qui exploitent le sol, comme la métallurgie, etc. Mais l'agriculture est le plus dans l'ordre de la justice; car elle n'est exercée par les hommes, ni comme une profession arbitraire, comme celle des taverniers et des mercenaires, ni comme une profession obligée , comme celle des guerriers (1). Ajoutons à cela, que l'agriculture est le plus dans l'ordre de la nature; [1344] car la mère fournit à tous la nourriture naturelle ; et la mère commune à tous les hommes, c'est la terre. De plus, l'agriculture contribue à la force de l'homme ; loin de rendre le corps chétif, comme les travaux d'atelier, elle le rend plutôt apte à supporter les veilles, la fatigue et, en outre, dispos à subir les périls de la guerre ; car, les possessions sont exclusivement situées en dehors des fortifications.

CHAPITRE III.

Des devoirs du mari et de la femme.

Τῶν δὲ περὶ τοὺς ἀνθρώπους ἡ κατὰ γυναῖκα πρώτη ἐπιμέλεια. Κοινωνία γὰρ φύσει τῷ θήλει καὶ τῷ ἄρρενι μάλιστά ἐστιν. Ὑπόκειται γὰρ ἡμῖν ἐν ἄλλοις ὅτι πολλὰ τοιαῦτα ἡ φύσις ἐφίεται ἀπεργάζεσθαι, ὥσπερ καὶ τῶν ζῴων ἕκαστον· ἀδύνατον δὲ τὸ θῆλυ ἄνευ τοῦ ἄρρενος ἢ τὸ ἄρρεν ἄνευ τοῦ θήλεος ἀποτελεῖν τοῦτο· ὥστ´ ἐξ ἀνάγκης αὐτῶν ἡ κοινωνία συνέστηκεν. Ἐν μὲν οὖν τοῖς ἄλλοις ζῴοις ἀλόγως τοῦτο ὑπάρχει, καὶ ἐφ´ ὅσον μετέχουσι τῆς φύσεως, ἐπὶ τοσοῦτον, καὶ τεκνοποιΐας μόνον χάριν· ἐν δὲ τοῖς ἡμέροις καὶ φρονιμωτέροις διήρθρωται μᾶλλον (φαίνονται γὰρ μᾶλλον βοήθειαι γινόμεναι καὶ εὔνοιαι καὶ συνεργίαι ἀλλήλοις)· ἐν ἀνθρώπῳ δὲ μάλιστα, ὅτι οὐ μόνον τοῦ εἶναι, ἀλλὰ καὶ τοῦ εὖ εἶναι συνεργὰ ἀλλήλοις τὸ θῆλυ καὶ τὸ ἄρρεν ἐστί. Καὶ ἡ τῶν τέκνων κτῆσις οὐ λειτουργίας ἕνεκεν τῇ φύσει μόνον οὖσα τυγχάνει, ἀλλὰ καὶ ὠφελείας· ἃ γὰρ ἂν δυνάμενοι εἰς ἀδυνάτους πονήσωσι, πάλιν κομίζονται παρὰ δυναμένων ἀδυνατοῦντες ἐν τῷ γήρᾳ.  

Ἅμα δὲ καὶ ἡ φύσις ἀναπληροῖ ταύτῃ τῇ περιόδῳ τὸ ἀεὶ εἶναι, ἐπεὶ κατ´ ἀριθμὸν οὐ δύναται, ἀλλὰ κατὰ τὸ εἶδος. Οὕτω προῳκονόμηται ὑπὸ τοῦ θείου ἑκατέρου ἡ φύσις, τοῦ τε ἀνδρὸς καὶ τῆς γυναικός, πρὸς τὴν κοινωνίαν· διείληπται γὰρ τῷ μὴ ἐπὶ ταὐτὰ πάντα χρήσιμον ἔχειν τὴν δύναμιν, ἀλλ´ ἔνια μὲν ἐπὶ τἀναντία, εἰς ταὐτὸν δὲ συντείνοντα· τὸ μὲν γὰρ ἰσχυρότερον, τὸ δ´ ἀσθενέστερον ἐποίησεν, ἵνα [1344a] τὸ μὲν φυλακτικώτερον ᾖ διὰ τὸν φόβον, τὸ δ´ ἀμυντικώτερον διὰ τὴν ἀνδρείαν, καὶ τὸ μὲν πορίζῃ τὰ ἔξωθεν, τὸ δὲ σῴζῃ τὰ ἔνδον· καὶ πρὸς τὴν ἐργασίαν τὸ μὲν δυνάμενον ἑδραῖον εἶναι, πρὸς δὲ τὰς ἔξωθεν θυραυλίας ἀσθενές, τὸ δὲ πρὸς μὲν τὰς ἡσυχίας χεῖρον, πρὸς δὲ τὰς κινήσεις ὑγιεινόν·

καὶ περὶ τέκνων τὴν μὲν γένεσιν κοινήν, τὴν δὲ ὠφέλειαν ἴδιον· τῶν μὲν γὰρ τὸ θρέψαι, τῶν δὲ τὸ παιδεῦσαί ἐστιν.

 

En nous occupant des hommes, nous touchons tout d'abord aux devoirs de la femme ; car l'union du mari et de la femme est l'association la plus naturelle. Nous rappellerons ce que nous avons déjà dit ailleurs, que la nature exige ici ce que nous voyons pour tout animal. Le mâle a absolument besoin de la femelle, et réciproquement ; leur association est donc nécessaire. Chez les autres animaux, cette association ne se fait pas rationnellement; elle est instinctive et a pour but la propagation de l'espèce. Chez les animaux apprivoisés et plus intelligents, il y a, sous ce rapport, un peu plus de régularité; car ils manifestent un attachement réciproque et se portent des secours mutuels. C'est ce qui est surtout vrai pour l'homme : la femme partage les travaux du mari, non pas seulement pour être, mais pour être bien ; ils engendrent des enfants, non pas seulement par obéissance à la nature, mais encore dans un but d'utilité. A leur tour ils reçoivent, dans leur vieillesse infirme, les soins qu'ils avaient prodigués à des êtres débiles, dans un âge plus vigoureux. C'est ainsi que la nature accomplit son cercle éternel ; le nombre passe, l'espèce reste. La divinité a départi d'avance au mari et à la femme le rôle qui convient à chacun dans leur communauté. Toutes les choses sont disposées de manière à tendre vers le même but absolu , bien qu'elles n'aient pas toutes le même degré d'utilité et qu'il y en ait même quelques-unes de contraires à l'utilité. L'un des sexes est créé fort, l'autre faible ; [1344a] celui-ci, par cela même qu'il est craintif, se tient davantage sur ses gardes; celui-là, par son courage , est plus propre à repousser l'attaque. Le premier apporte des biens du dehors ; le dernier conserve les biens de l'intérieur. Dans la répartition des travaux , la femme a reçu en partage ceux qui conviennent à sa nature sédentaire et incapable de vaquer aux occupations extérieures; tandis que l'homme, moins fait pour la tranquillité et le repos, corrobore sa santé par le mouvement même qu'il se donne.

Quant aux enfants, leur origine est d'un ressort commun, et leur utilité, d'un ressort individuel (2). A la première, correspond le développement physique, à la seconde, le développement moral ou l'éducation.

 CHAPITRE IV.

Devoirs du mari envers la femme.

 Πρῶτον μὲν οὖν [νόμοι πρὸς γυναῖκα] [καὶ] τὸ μὴ ἀδικεῖν· οὕτως γὰρ ἂν οὐδ´ αὐτὸς ἀδικοῖτο. Τοῦθ´ ὑφηγεῖται δὲ [ὃ] καὶ ὁ κοινὸς νόμος· καθάπερ οἱ Πυθαγόρειοι λέγουσιν, ὥσπερ ἱκέτιν καὶ ἀφ´ ἑστίας ἠγμένην ὡς ἥκιστα δεῖν [δοκεῖν] ἀδικεῖν· ἀδικία δὲ ἀνδρὸς αἱ θύραζε συνουσίαι γιγνόμεναι. Περὶ δὲ ὁμιλίας μήθ´ ὥστε 〈παρόντος〉 δεῖσθαι μήθ´ ὡς ἀπόντος ἀδυνατεῖν [ἡσυχάζειν], ἀλλ´ οὕτως ἐθίζειν ὥστε ἱκανῶς ἔχειν παρόντος καὶ μὴ παρόντος. Εὖ δ´ ἔχει καὶ τὸ τοῦ Ἡσιόδου.

παρθενικὴν δὲ γαμεῖν, ἵνα ἤθεα κεδνὰ διδάξῃς.

Αἱ γὰρ ἀνομοιότητες τῶν ἠθῶν ἥκιστα φιλικόν.

Περὶ δὲ κοσμήσεως, ὥσπερ οὐδὲ τὰ ἤθη δεῖ ἀλαζονευομένους ἀλλήλοις πλησιάζειν, οὕτως οὐδὲ τὰ σώματα. Ἡ δὲ διὰ τῆς κοσμήσεως οὐδὲν διαφέρουσά ἐστι τῆς τῶν τραγῳδῶν ἐν τῇ σκευῇ πρὸς ἀλλήλους ὁμιλία.

D'abord les lois doivent protéger la femme et la préserver de toute injustice; car c'est ainsi qu'il ne sera fait aucun tort au mari. C'est là l'idée des Pythagoriciens, lorsqu'ils disent de la loi commune, qu'elle est comme le rayon réfléchi d'un foyer ardent  (3). Le mari commet une injustice, s'il entretient un commerce illégitime, hors du ménage. Quant à l'approche conjugale, il ne faut point qu'elle se fasse desirer, et que l'absence ne rende point le repos impossible. La femme doit s'habituer à vivre en bonne intelligence avec son mari, soit présent, soit absent. C'est ce qu'exprime si bien ce vers d'Hésiode :

La vierge qui devient épouse doit apprendre des mœurs chastes,

car la dissemblance des caractères s'oppose à toute liaison amicale. Ce qui doit faire l'ornement des époux, c'est l'absence de toute ostentation morale et physique dans leurs rapports mutuels. Tout autre ornement ne convient qu'aux acteurs qui représentent la vie conjugale sur la scène.

 CHAPITRE V.

Comment il faut faire usage des esclaves

 Τῶν δὲ κτημάτων πρῶτον μὲν καὶ ἀναγκαιότατον τὸ βέλτιστον καὶ οἰκονομικώτατον· τοῦτο δὲ ἦν ἄνθρωπος. Διὸ δεῖ πρῶτον δούλους παρασκευάζεσθαι σπουδαίους. Δούλων δὲ εἴδη δύο, ἐπίτροπος καὶ ἐργάτης. Ἐπεὶ δὲ ὁρῶμεν ὅτι αἱ παιδεῖαι ποιούς τινας ποιοῦσι τοὺς νέους, ἀναγκαῖον καὶ παρασκευασάμενον τρέφειν οἷς τὰ ἐλευθέρια τῶν ἔργων προστακτέον.  Ὁμιλία δὲ πρὸς δούλους ὡς μήτε ὑβρίζειν ἐᾶν μήτε ἀνιέναι· καὶ τοῖς μὲν ἐλευθεριωτέροις τιμῆς μεταδιδόναι, τοῖς δ´ ἐργάταις τροφῆς πλῆθος. Καὶ ἐπειδὴ ἡ τοῦ οἴνου πόσις καὶ τοὺς ἐλευθέρους ὑβριστὰς ποιεῖ, καὶ πολλὰ ἔθνη ἀπέχεται καὶ τῶν ἐλευθέρων, οἷον Καρχηδόνιοι ἐπὶ στρατιᾶς, φανερὸν ὅτι τούτου ἢ μηδὲν ἢ ὀλιγάκις μεταδοτέον.

Ὄντων δὲ τριῶν, ἔργου καὶ κολάσεως καὶ τροφῆς, τὸ μὲν μήτε κολάζεσθαι, μήτ´ ἐργάζεσθαι, τροφὴν δ´ ἔχειν ὕβριν [1345] ἐμποιεῖ· τὸ δὲ ἔργα μὲν ἔχειν καὶ κολάσεις, τροφὴν δὲ μή, βίαιον καὶ ἀδυναμίαν ποιεῖ. Λείπεται δὴ ἔργα παρέχειν καὶ τροφὴν ἱκανήν· ἀμίσθων γὰρ οὐχ οἷόν τε ἄρχειν, δούλῳ δὲ μισθὸς τροφή. Ὥσπερ δὲ καὶ τοῖς ἄλλοις ὅταν μὴ γίγνηται τοῖς βελτίοσι βέλτιον μηδὲ ἆθλα ᾖ ἀρετῆς καὶ κακίας, γίγνονται χείρους, οὕτω καὶ περὶ οἰκέτας. Διόπερ δεῖ ποιεῖσθαι σκέψιν καὶ διανέμειν τε καὶ ἀνιέναι κατ´ ἀξίαν ἕκαστα, καὶ τροφὴν καὶ ἐσθῆτα καὶ ἀργίαν καὶ κολάσεις λόγῳ καὶ ἔργῳ, μιμουμένους τὴν τῶν ἰατρῶν δύναμιν ἐν φαρμάκου λόγῳ, προσθεωροῦντας ὅτι ἡ τροφὴ οὐ φάρμακον διὰ τὸ συνεχές.

Γένη δὲ ἂν εἴη πρὸς τὰ ἔργα βέλτιστα 〈τὰ〉 μήτε δειλὰ μήτε ἀνδρεῖα ἄγαν. Ἀμφότερα γὰρ ἀδικοῦσι. Καὶ γὰρ οἱ ἄγαν δειλοὶ οὐχ ὑπομένουσι καὶ οἱ θυμοειδεῖς οὐκ εὔαρχοι. Χρὴ δὲ καὶ τέλος ὡρίσθαι πᾶσι· δίκαιον γὰρ καὶ συμφέρον τὴν ἐλευθερίαν κεῖσθαι ἆθλον. Βούλονται γὰρ πονεῖν, ὅταν ᾖ ἆθλον καὶ ὁ χρόνος ὡρισμένος. Δεῖ δὲ καὶ ἐξομηρεύειν ταῖς τεκνοποιΐαις· καὶ μὴ κτᾶσθαι ὁμοεθνεῖς πολλούς, ὥσπερ καὶ ἐν ταῖς πόλεσιν· καὶ τὰς θυσίας καὶ τὰς ἀπολαύσεις μᾶλλον τῶν δούλων ἕνεκα ποιεῖσθαι ἢ τῶν ἐλευθέρων· πλείονα γὰρ ἔχουσιν οὗτοι οὗπερ ἕνεκα τὰ τοιαῦτα ἐνομίσθη.  

Parmi les biens acquis, le premier et le plus nécessaire est aussi le meilleur et le plus éminent. Or, ce bien c'est l'homme (4). Il faut donc, avant tout, se procurer des esclaves dévoués. Il y a deux sortes d'esclaves, l'intendant et l'ouvrier. Comme nous voyons que l'éducation modifie le caractère des jeunes gens, il est nécessaire d'employer ce moyen pour former ceux qui doivent ordonner des travaux libéraux. Dans ses rapports avec les esclaves, le maître ne doit être ni trop sévère ni trop indulgent; il doit accorder de l'estime à ceux qui se livrent à des occupations plus libérales, et donner aux ouvriers des aliments en abondance. Puisque l'usage du vin rend les hommes libres insolents, et que ceux-ci, chez beaucoup de peuples, s'en abstiennent, comme les Carthaginois, dans les camps; à plus forte raison ne faut-il pas le permettre aux esclaves, ou du moins en petite quantité.

Il y a trois choses à considérer : le travail, la discipline et la nourriture. D'un côté, la nourriture sans discipline et sans travail engendre l'esprit d'insubordination. [1345] De l'autre, soumettre l'esclave à la discipline et au travail, sans le nourrir, c'est souverainement injuste et épuiser ses forces. Il reste donc de lui donner du travail et une nourriture suffisante. On ne peut point être le maître de ceux qu'on ne salarie pas ; or, pour l'esclave, le salaire c'est la nourriture. Il en est des domestiques comme des autres hommes: ils deviennent plus mauvais, lorsque les bons ne reçoivent pas de récompense en rapport avec leurs actions, et qu'il n'y a ni prix pour la vertu ni châtiment pour le vice. Il importe donc de prendre ceci en considération, et de distribuer ou d'ôter à chacun, selon son mérite, la nourriture, l'habillement, le repos et les punitions, en imitant ainsi les paroles et la pratique des médecins qui, à propos d'un remède, disent que la nourriture n'est pas un médicament, à cause de son usage continuel. Les meilleurs ouvriers sont ceux qui ne sont ni trop faibles ni trop courageux ; car les faibles et les courageux sont également impropres : les premiers ne supportent aucun travail, et les seconds ne sont pas faciles à gouverner. Enfin, il est nécessaire d'assigner à tous un terme ; il est conforme à la justice et à l'intérêt de leur proposer, comme prix de leurs peines, la liberté. Car les esclaves supportent volontiers la fatigue des travaux, quand ceux-ci sont récompensés et que l'esclavage a une fin. Leurs enfants doivent être autant de gages de fidélité ; et le maître doit se garder d'avoir en sa possession un trop grand nombre d'esclaves provenant d'une même race, comme cela arrive dans les villes. Les sacrifices et les réjouissances doivent être institués à cause des esclaves plutôt que pour les hommes libres. Plusieurs points justifient, sous ce rapport, le but de ces institutions.

CHAPITRE VI.

De l'économe et de l'intendance de la maison.

 Εἴδη δὲ τοῦ οἰκονόμου τέτταρα 〈καθ´〉 ἃ δεῖ ἔχειν περὶ τὰ χρήματα. Καὶ γὰρ τὸ κτᾶσθαι δυνατὸν χρὴ εἶναι, καὶ φυλάττειν (εἰ δὲ μή, οὐδὲν ὄφελος τοῦ κτᾶσθαι· τῷ γὰρ ἠθμῷ ἀντλεῖν τοῦτ´ ἔστι, καὶ ὁ λεγόμενος τετρημένος πίθος)· ἔτι δὲ καὶ εἶναι κοσμητικὸν τῶν ὑπαρχόντων καὶ χρηστικόν· τούτων γὰρ ἕνεκα κἀκείνων δεόμεθα.

Διῃρῆσθαι δὲ δεῖ τούτων ἕκαστον, καὶ πλείω τὰ κάρπιμα εἶναι τῶν ἀκάρπων, καὶ τὰς ἐργασίας οὕτω νενεμῆσθαι ὅπως μὴ ἅμα κινδυνεύσωσιν ἅπασαι. Πρὸς δὲ φυλακὴν τοῖς τε Περσικοῖς συμφέρει χρῆσθαι καὶ τοῖς Λακωνικοῖς. Καὶ ἡ Ἀττικὴ δὲ οἰκονομία χρήσιμος· ἀποδιδόμενοι γὰρ ὠνοῦνται, καὶ ἡ τοῦ ταμιείου θέσις οὐκ ἔστιν ἐν ταῖς μικροτέραις οἰκονομίαις. Περσικὰ δὲ ἦν τὸ πάντα ἐπιτάττειν καὶ 〈τὸ〉 πάντ´ ἐφορᾶν αὐτόν, καθ´ ὃ ἔλεγε Δίων περὶ Διονυσίου· οὐδεὶς γὰρ ἐπιμελεῖται [1345a] ὁμοίως τῶν ἀλλοτρίων καὶ τῶν οἰκείων, ὥστε ὅσα ἐνδέχεται, δι´ ἑαυτοῦ ποιεῖσθαι χρὴ τὴν ἐπιμέλειαν. Καὶ τὸ τοῦ Πέρσου καὶ τὸ τοῦ Λίβυος ἀπόφθεγμα εὖ ἂν ἔχοι. Ὁ μὲν γὰρ ἐρωτηθεὶς τί μάλιστα ἵππον πιαίνει, «ὁ τοῦ δεσπότου ὀφθαλμός» ἔφη· ὁ δὲ Λίβυς ἐρωτηθεὶς ποία κόπρος ἀρίστη, «τὰ τοῦ δεσπότου ἴχνη» ἔφη.

Ἐπισκεπτέον οὖν τὰ μὲν αὐτόν, τὰ δὲ τὴν γυναῖκα, ὡς ἑκατέροις διαιρεῖται τὰ ἔργα τῆς οἰκονομίας. Καὶ τοῦτο ποιητέον ἐν μικραῖς οἰκονομίαις ὀλιγάκις, ἐν δ´ ἐπιτροπευομέναις πολλάκις. Οὐ γὰρ οἷόν τε μὴ καλῶς ὑποδεικνύντος καλῶς μιμεῖσθαι, οὔτ´ ἐν τοῖς ἄλλοις, οὔτ´ ἐν ἐπιτροπείᾳ, ὡς ἀδύνατον 〈ἂν〉 μὴ ἐπιμελῶν δεσποτῶν ἐπιμελεῖς εἶναι τοὺς ἐφεστῶτας. Ἐπεὶ δὲ ταῦτα καὶ καλὰ πρὸς ἀρετὴν καὶ ὠφέλιμα πρὸς οἰκονομίαν, ἐγείρεσθαι χρὴ πρότερον δεσπότας οἰκετῶν καὶ καθεύδειν ὕστερον· καὶ μηδέποτε ἀφύλακτον 〈τὴν〉 οἰκίαν εἶναι, ὥσπερ πόλιν· ὅσα τε δεῖ ποιεῖν μήτε νυκτὸς μήτε ἡμέρας παριέναι· τό τε διανίστασθαι νύκτωρ· τοῦτο γὰρ καὶ πρὸς ὑγίειαν καὶ οἰκονομίαν καὶ φιλοσοφίαν χρήσιμον.

Ἐν μὲν οὖν ταῖς μικραῖς κτήσεσιν ὁ Ἀττικὸς τρόπος τῆς διαθέσεως τῶν ἐπικαρπιῶν χρήσιμος· ἐν δὲ ταῖς μεγάλαις, διαμερισθέντων καὶ τῶν πρὸς ἐνιαυτὸν καὶ τῶν κατὰ μῆνα δαπανωμένων, ὁμοίως δὲ καὶ περὶ σκευῶν χρήσεως τῶν καθ´ ἡμέραν καὶ τῶν ὀλιγάκις, ταῦτα παραδοτέον τοῖς ἐφεστῶσιν. Ἐπὶ τούτοις καὶ τὴν ἐπίσκεψιν αὐτῶν διά τινος χρόνου ποιητέον, ἵνα μὴ λανθάνῃ τὸ σῳζόμενον καὶ τὸ ἐλλεῖπον.

Οἰκίαν δὲ πρός τε τὰ κτήματα ἀποβλέποντα κατασκευαστέον καὶ πρὸς ὑγίειαν καὶ πρὸς εὐημερίαν αὐτῶν. Λέγω δὲ κτήματα μέν, οἷον καρποῖς καὶ ἐσθῆτι ποία συμφέρει, καὶ τῶν καρπῶν ποία ξηροῖς καὶ ποία ὑγροῖς, καὶ τῶν ἄλλων κτημάτων ποία ἐμψύχοις καὶ ποία ἀψύχοις, καὶ δούλοις καὶ ἐλευθέροις, καὶ γυναιξὶ καὶ ἀνδράσι, καὶ ξένοις καὶ ἀστοῖς. Καὶ πρὸς εὐημερίαν δὲ καὶ πρὸς ὑγίειαν δεῖ εἶναι εὔπνουν μὲν τοῦ θέρους, εὐήλιον δὲ τοῦ χειμῶνος. Εἴη δ´ ἂν [ἡ] τοιαύτη κατάβορρος οὖσα καὶ μὴ ἰσοπλατής.

Δοκεῖ δὲ καὶ ἐν ταῖς μεγάλαις οἰκονομίαις χρήσιμος εἶναι θυρωρὸς ὃς ἂν ᾖ ἄχρηστος τῶν ἄλλων ἔργων, πρὸς τὴν σωτηρίαν τῶν εἰσφερομένων [1346] καὶ ἐκφερομένων. Πρὸς εὐχρηστίαν δὲ σκευῶν τὸ Λακωνικόν· χρὴ γὰρ ἓν ἕκαστον ἐν τῇ αὑτοῦ χώρᾳ κεῖσθαι· οὕτω γὰρ ἂν ἕτοιμον ὂν οὐ ζητοῖτο.  

Il y a quatre espèces d'économes, investis de la gestion des biens de la maison. Ceux qui ont le pouvoir d'acquérir des biens, doivent avoir aussi le talent de les conserver; sinon, le pouvoir d'acquérir ne sert de , rien ; ce serait comme un crible ou un tonneau percé avec lequel on puiserait de l'eau. Aux talents d'acquérir et de conserver les biens, il faut joindre ceux de les ménager et de les utiliser ; car, tous ces talents se rendent réciproquement indispensables. Chaque bien-fonds doit être distingué des autres; il y aura plus de terres fertiles que de stériles ; et les travaux seront distribués de manière qu'ils ne courent pas tous en même temps les chances d'un revers. Quant à la conservation des biens, il convient de mettre en pratique les institutions des Perses et des Lacédémoniens ; les institutions économiques de l'Attique sont également utiles ; là on revend ce que l'on achète ; et dans de petits ménages il n'y a pas de place pour cumuler des trésors. D'après les institutions perses, tout est sous la surveillance de l'économe; car, comme dit Dion à l'égard de Denys, personne n'a les mêmes soins [1345a] et pour les affaires d'autrui et pour les siennes propres. Ainsi, tout ce que l'économe acquiert doit être aussi administré par lui. On pourrait ici appliquer le mot de ce Perse qui, à la question , ce qui engraisse le plus un cheval, répondit : l'œil du maître; ou le mot de ce Libyen auquel on demanda quel était le meilleur fumier, et qui répliqua : les traces des pas du maître.

Les travaux domestiques doivent donc être répartis de telle façon que les uns soient soumis à la surveillance du mari, et les autres à celle de la femme. Cet arrangement est moins nécessaire dans de petits ménages que dans ceux qui sont administrés par des intendants. Car dans l'administration domestique, comme partout ailleurs, rien n'est bien fait, si le maître ne dit pas ce qu'il faut faire. Il est impossible que les intendants remplissent bien leurs devoirs, si les maîtres sont insouciants. C'est pour donner non- seulement un bon exemple, mais encore pour servir les intérêts de la maison, que les maîtres doivent se lever plus tôt et se coucher plus tard que leurs domestiques. La maison est comme une cité : elle doit être constamment bien gardée. Pour que tout soit fait selon les ordres donnés, il ne faut accorder de repos ni le jour ni la nuit ; il importe de veiller constamment pour l'intérêt de la santé, de l'économie et de la philosophie.

Si les domaines sont petits, il sera utile d'adopter l'usage attique pour la distribution des produits des champs. Dans les domaines plus considérables, les dépenses pour l'année et pour chaque mois, ainsi que l'entretien des ustensiles d'un emploi journalier ou d'un usage moins fréquent, rentreront dans les attributions des intendants. Pour que rien de ce qui importe à l'intégrité de l'administration, n'échappe à la vigilance du maître, les intendants eux-mêmes doivent être de temps en temps soumis à des inspections sévères.

Dans l'établissement d'une maison, il faut avoir égard aux propriétés foncières qui en dépendent, à la santé et au séjour de ceux qui doivent l'habiter. Dans le choix des propriétés foncières, il s'agit de voir quelles sont celles qui conviennent à la culture des arbres fruitiers et des plantes qui fournissent des étoffes pour l'habillement  (5); et pour les fruits, il faut distinguer ceux qui sont secs de ceux qui sont humides. Quant aux autres propriétés, il faut connaître celles qui sont exposées aux vents, celles qui sont à l'abri des vents et celles qui conviennent aux esclaves, aux hommes libres, aux femmes, aux maris, aux hôtes et aux citoyens. Enfin, l'habitation la plus agréable et la plus utile à la santé, est celle qui est bien aérée en été, et bien exposée au soleil en hiver. Dans ce cas, la maison la mieux située est celle dont la façade regarde le nord, mais non pas dans toute son étendue.

Dans les grands ménages, un portier incapable de tout autre travail, semble bien utile pour surveiller tout ce qui entre dans la maison et tout ce qui en sort. [1346] Pour l'arrangement des ustensiles, il convient d'adopter l'ordre des Lacédémoniens : tout instrument doit être à sa place, afin qu'on l'ait sous sa main, lorsqujni veut s'en servir.

(1)  Politique, liv. VIII, chap. 10. Τοῖς δούλοις ἆθλον προκεῖσθαι τὴν ἐλευθερίαν. Comparez Économique, liv. I, chap. 6 [τοῖς δούλοις] τὴν ἐλευθερίαν κεῖσθαι ἆθλον.

(2) Voyez Fabncii biblioiheca grœca, vot. III, p. 274 (édit. Harles, Hambourg, 17031.

(3) Voyez Fabricii bibliotheca grœca, vol. III, p. 274.

(4) C'est probablement à cet ouvrage et non à l'Économique qu'Aristote fait allusion dans le livre VII, chap, 5 de la Politique.

(5) Cette traduction n'est point celle de Guillaume de Brabant, dont la bibliothèque de l'Arsenal possède un exemplaire manuscrit du xm° siècle (n° 19 , sciences et arts) ; car le second livre des traductions d'Oresme et de Laurent de Premierfait diffère essentiellement du second livre de l'ancienne traduction latine littérale.

(6)  A Paris, 1489. (Chez Anthoinc Vorard.)

(7) L'auteur se montre très maladroit en faisant à la fin une longue dissertation sur les femmes citées dans les chants d'Homère, sans dire un mot sur les mœurs des femmes grecques du temps d'Aristote.

(8)* Duval (Aristotelis opera, Paris, 1619, tom. III, in-fol., p. 675) allègue gratuitement qu'Arétin a traduit ce morceau apocryphe en latin sur un ancien manuscrit grec plus complet (si credere licet). Arétin , dont la traduction latine parut vers 1435, devait avoir trouvé ce morceau tout préparé dans la traduction littérale du xiiie siècle, non pas au commencement, mais à la fin du second livre de l'Économique. (Voyez n° 19 (sciences et arts) des manuscrits do la bibliothcque de l'Arsenal.)

(9)  Dans la traduction d'Oresme, le second livre commence (manuscrit n° 6860, de la Bibliothèque royale ) :

« Il convient que la femme ait dominacion et seigneurie sur toutes les choses qui sont dedans la maison et qu'elle ait la cure de toutes ces choses selon les loys escriptes. » ~ Et il se termine : « Et appartient que homme tant comme il a vie considcre et pense moult de soy avoir justement a sa femme, et a ses lîls et filles et a ses parents. »

Dans la traduction de Laurent de Premierfait, ce même livre commence (manuscrit n° 7351 de la Bibliothèque royale) :

« Il convient que la bonne femme ait domination sur toutes les choses qui sont dedans la maison et quelle ait la cure de toutes choses selon les loys escriptes. Et sur ceste première règle nous entendons que la femme ait la cure et garde des choses qui des- courent et sont en la maison ; mais non pas gèneralement de toutes choses comme des tresors et precieuses marchandises sans riens aliener ne vendrc'aU prejudice de la maison, etc. » — La fin est : « Si appartient auss\que tandis que lomme vit, qu'il considere tousiours et pense en son couraige a soy justement maintenir enuers sa femme , ses enllans et ses parens, afin qu'il attribue et face a chascun deulx tels honneur et prouffits comme il se doit, sicomme nous deismes au quart precedent chappitre de cestuy present nostre liure de yconomiques. Amen. »

Au reste, ces deux traductions n'ont aujourd'hui quelque valeur que comme monuments de l'état de la langue française au xve siècle.

Ce second livre qui, comme on voit, n'a rien de commun avec le second livre de l'original grec, est divisé, dans ces deux traductions , en huit chapitres.

(10) On ne saurait compter comme une traduction complète, le fragment d'Estienne de la Boétie, publié en 1600, chez Claude Morel ; ce morceau curieux est intitulé : Les Économiques d'Aristote, c'est-à-dire La manière de bien gouverner une famille : il se compose de douze pages, plus un feuillet de titre et un feuillet de table , en tout huit feuillets. Ce petit traité est extrêmement rare ; il paraît que Montaigne le publia à part, soit avant, soit après la Mesnagerie de Xénophon, également traduite par Estienne de la Boétie, et à la suite de laquelle se trouvent les Règles de mariage de Plutarque, la lettre de Consolation de Plutarque à sa femme, et un recueil de poésies latines et françaises d'Estienne de la Boétie.

(A. M.)

NOTES.

LIVRE PREMIER.

(1) Le manuscrit 2025 donne ici une leçon plus simple, mais qui parait tronquée : οὐ γὰρ ἀπαντθρώπως οὔτε ἀκόντως ὥσπερ πολεμικαί, car elle n'est point exercée inhumainement ni centre la volonté, comme la profession des guerriers.

(2) Le manuscrit 2025 dit tout l'inverse : leur origine est d'un ressort individuel (τὴν μὲν γένεσιν ἴδιον), et leur utilité d'un ressort commun (τὴν δὲ ὠφελίαν κοίνην).

(3) Je propose d'introduire ici une légère correction dans le texte et de lire  ὥσπερ ἀκτῖνα ἀφ' ἑστίας ἠγμένην, au lieu de ἱκέτιν καὶ ἀφ' ἑστίας ἠγμένην , phrase qui ne donne pas de véritable sens. En adoptant cette correction, il faudra retrancher ὡς ἥκιστα δοκεῖν , ou ὡς ἥλιστα ἀδικεῖν, qui me parait être une glose maladroite introduite par les copistes pour justifier en quelque sorte la leçon ordinaire. Les comparaisons tirées des sciences physiques et mathématiques sont tout à fait dans l'esprit des doctrines de Pythagore.

(4) II faut se rappeler ici que, d'après les idées des anciens, l'esclave était en quelque sorte assimilé aux animaux domestiques, c'était une propriété, une chose, κτῆμα. Aristote lui-même définit l'esclave, un instrument vivant, susceptible de manier d'autres instruments. ( Voyez Politique, liv. I, p. 10.)

(5) Le texte est ici fort laconique : λέγω δὲ κτήματα μὲν, οἷον καρποῖς καὶ ἐσθῆτι ποῖα συμπέρει. Je me suis permis d'en compléter le scnydans la traduction.