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Cicéron

PLAIDOYER POUR A. CLUENTIUS.
PLAIDOYER POUR A. CLUENTIUS.
I. J'ai remarqué, juges, que deux parties composent tout le
discours de notre accusateur. L'une m'a paru s'appuyer, avec toute la confiance
d'un triomphe certain, sur les préventions depuis longtemps élevées contre
l'arrêt de Junius. L'autre aborde avec une défiance timide, et seulement pour
obéir à l'usage, les accusations d'empoisonnement soumises à ce tribunal. Mon
dessein est de suivre le même plan dans ma défense, et de montrer en combattant
d'abord la prévention, ensuite les accusations, que je n'ai voulu ni rien éluder
par mon silence, ni rien déguiser par mes discours. Mais lorsque je réfléchis à
la manière dont je dois traiter chaque partie de mon sujet, il me semble que je
pourrai en très peu de mots et sans beaucoup d'efforts vous éclairer sur la
question d'empoisonnement, la seule dont la loi vous constitue les juges. Quant
à l'autre question, étrangère à ce procès, et faite pour être agitée dans le
tumulte d'une assemblée séditieuse bien plutôt que dans le calme imposant d'un
jugement solennel, elle est, je le sens, hérissée de difficultés, et veut pour
être éclaircie de pénibles efforts. Une chose cependant m'encourage et
m'affermit contre tant d'obstacles. C'est qu'il n'en est pas des erreurs de
l'opinion comme du fond de la cause. Quand on discute devant vous les véritables
griefs, vous en exigez la réfutation complète, sans vous croire obligés de
donner au salut de l'accusé plus d'intérêt que n'auront su vous en inspirer les
discours de son défenseur et les preuves de son innocence. Mais quand il s'agit
de prévention, vos réflexions suppléent à nos paroles, et vous devez prononcer
moins sur ce que nous disons, que sur ce qu'il nous faudrait dire. En effet,
l'accusation ne menace que le seul Cluentius; mais il n'est personne qui ne
doive redouter les injustices de la prévention. Ainsi, dans la seconde partie de
ma cause je tâcherai d'éclairer vos consciences; dans la première, je vous
adresserai des prières. Dans l'une, j'aurai besoin de votre attention ; dans
l'autre, c'est votre protection que j'implorerai. Qui pourrait, en effet, sans
l'appui de juges tels que vous, résister aux attaques de la haine et de la
calomnie? Pour moi, je ne sais en ce moment de quel côté diriger mes efforts.
Nierai-je le reproche de corruption dont on flétrit un jugement trop fameux?
nierai-je un fait soutenu dans les assemblées du peuple, débattu devant les
tribunaux, porté à la connaissance du sénat? pourrai-je arracher des esprits un
préjugé si universel, si invétéré, qui a jeté de si profondes racines? Non,
juges, ce n'est point mon talent, c'est votre générosité qui, tendant à
l'innocence de Cluentius une main secourable, la sauvera de ce déchaînement de
l'opinion, comme d'un incendie prêt à nous envelopper tous de ses flammes
dévorantes.
II. En effet, si partout ailleurs la vérité est sans force et
sans appui, devant vous la haine et l'imposture doivent être impuissantes.
Qu'elles triomphent dans les assemblées du peuple, mais qu'elles expirent devant
les tribunaux; qu'elles règnent dans les esprits et les discours d'une foule
ignorante, mais qu'elles soient repoussées par le bon sens des hommes éclairés;
qu'elles fassent en se produisant d'abord, un éclat scandaleux, mais qu'avec le
temps et la réflexion leur feu s'amortisse et s'éteigne. En un mot, observons
cette maxime de nos ancêtres, qui seule peut faire des jugements équitables :
punir sans haine quand le crime existe, oublier toute prévention quand il
n'existe pas. C'est pourquoi, juges, avant de commencer la défense de mon
client, je vous demande d'abord comme une justice de n'apporter ici aucun
préjugé. En effet, nos arrêts perdraient leur autorité, et nous ne serions plus
les organes des lois, si, au lieu de prononcer dans cette enceinte même, après
avoir entendu la cause, nous y venions avec des jugements tout préparés. Que si
vos esprits sont déjà prévenus de quelque opinion, qui vienne à être combattue
par la raison, ébranlée par mes discours, arrachée enfin de vos âmes par la
vérité, ne résistez pas à l'évidence; laissez, sinon avec plaisir, au moins sans
regret, s'effacer de trop fâcheuses impressions. Enfin lorsque je parlerai sur
chacun des faits et que je les réfuterai, je vous conjure de ne pas vous faire
contre nous d'objections secrètes, mais d'attendre jusqu'à la fin, de me
permettre de suivre le plan que je me suis tracé, et quand j'aurai fini, de me
demander alors les éclaircissements que j'aurais oubliés.
III. Je sens que j'aborde une cause combattue sans relâche,
depuis huit ans entiers, par le parti contraire, une cause déjà presque jugée
tacitement, et condamnée par l'opinion publique. Mais si quelque dieu me
concilie votre attention et votre bienveillance, je vous démontrerai, sans
doute, qu'il n'est rien de si redoutable pour l'homme que la prévention ; rien
de si désirable pour l'innocent qu'elle poursuit, qu'un jugement impartial : car
c'est devant ses juges, et devant eux seulement, qu'il peut trouver enfin le
terme d'une injuste diffamation. C'est pourquoi, si je puis développer à vos
yeux tous les moyens que me fournit cette cause, j'ai le plus grand espoir que
ce tribunal auguste, à la vue duquel, si l'on en croit nos ennemis, Cluentius
devait trembler d'effroi, deviendra pour ce malheureux, battu par tant d'orages,
un port et un refuge assuré. Quoiqu'il se présente à ma pensée une foule de
réflexions sur les dangers de la prévention en général, réflexions que je
devrais exposer avant d'entrer en matière; cependant, pour ne pas tenir plus
longtemps vos esprits dans l'attente, j'arrive à la discussion du fait, en vous
adressant une prière que j'aurai besoin de renouveler souvent : c'est de
m'écouter comme si cette cause était aujourd'hui plaidée pour la première fois,
et non comme si elle avait été souvent défendue et toujours condamnée. Eh !
c'est vraiment aujourd'hui la première fois qu'il nous est donné de pouvoir
réfuter une calomnie accréditée depuis si longtemps : jusqu'à ce jour l'erreur
et la haine ont seules triomphé dans ce malheureux procès. Ainsi, pendant que je
répondrai clairement et en peu d'instants à une accusation qui dure depuis tant
d'années, je vous supplie, juges, de me prêter, comme vous l'avez fait jusqu'ici
, une oreille attentive et favorable.
IV. Aulus Cluentius a, dit-on, acheté d'un tribunal corrompu la
condamnation d'Oppianicus, innocent, mais son ennemi. Or, citoyens, puisque la
source d'une si violente animosité est cette corruption mise en oeuvre pour
opprimer l'innocence, je vous montrerai d'abord que jamais accusé n'a été
traduit en justice pour des faits plus atroces et convaincu par des témoins plus
irrécusables que ne l'a été Oppianicus. Ensuite je prouverai que des sentences,
déjà prononcées par les juges mêmes qui l'ont condamné, ne leur laissaient en
aucune manière, je dis plus, ne laissaient à quelque tribunal que ce fût la
faculté de l'absoudre. Après avoir établi ces deux points, je dévoilerai le
mystère qui intéresse le plus la curiosité, et je ferai voir que la corruption
essayée dans ce jugement ne l'a pas été par Cluentius, mais contre Cluentius. Je
tâcherai enfin d'exposer à vos regards la réalité des faits, les illusions de
l'erreur, et les impostures de la haine. Une première considération peut faire
sentir combien Cluentius devait avoir pleine confiance dans sa cause : c'est
qu'il ne s'est porté accusateur qu'armé de preuves évidentes et de témoignages
irrésistibles. Ici, juges, il est de mon devoir de vous apprendre en peu de mots
sur quels faits Oppianicus a été condamné. Croyez, je vous prie, Caïas, que si
j'accuse la mémoire de votre père, c'est malgré moi, et pour acquitter ce que je
dois à la défense de mon client. Si je suis forcé de vous déplaire aujourd'hui,
mille circonstances se rencontreront dans la suite où je pourrai vous servir;
mais si je ne fais ici même pour Cluentius tout ce qu'il attend de moi,
l'occasion de le faire ne reviendra jamais. Et d'ailleurs, est-il un de nous qui
doive balancer à parler contre un homme condamné, et qui a cessé de vivre, pour
défendre celui qui jouit encore de la vie et de 1'lionneur ? L'arrêt qui
condamna le premier ne lui laissait plus rien à craindre du côté de la honte, et
la mort l'a dérobé même au sentiment de la douleur; l'autre, au contraire, ne
peut éprouver la rigueur de ses juges, sans ressentir dans son âme la plus
cruelle douleur, et voir ses jours couverts d'opprobre et d'ignominie. Et afin
que vous compreniez, citoyens, que ce n'est point par animosité, ni par l'ardeur
de se montrer et de se faire un nom, que Cluentius a invoqué contre Oppianicus
la sévérité des lois, mais qu'il y a été poussé par d'affreuses injustices, par
des embûches journalières, enfin par le danger dont sa vie était menacée, je
reprendrai d'un peu plus haut tout le détail de cette affaire. Je vous prie de
ne pas me refuser une indulgente attention. Quand vous connaîtrez les premiers
faits, vous saisirez bien plus facilement ceux qui les ont suivis.
V. Aulus Cluentius Avitus, père de l'accusé, tenait le premier
rang non seulement à Larinum, sa patrie, mais encore dans tout le pays
d'alentour, par ses vertus, sa réputation et sa naissance. Mort sous le consulat
de Sylla et de Pompéius, il laissa le fils que vous voyez, alors âgé de quinze
ans, et une fille déjà nubile, qui, peu de temps après la mort de son père,
épousa Aurius Mélinus, son cousin, jeune homme vertueux alors et distingué dans
sa patrie. Cette noble alliance florissait au sein de la concorde, quand tout à
coup l'affreuse passion d'une femme abominable y vint porter à la fois le crime
et le déshonneur. Sassia, mère de Cluentius, oui, sa mère, c'est ainsi que
j'appellerai toujours cette cruelle ennemie, et au milieu du récit de ses crimes
et de ses fureurs, je ne cesserai jamais de lui donner ce nom respectable de
mère qu'elle tient de la nature ; plus ce nom rappelle de sentiments tendres et
affectueux, plus la scélératesse inouïe de cette mère, acharnée depuis si
longtemps, et aujourd'hui plus que jamais, à la perte de son fils, vous
inspirera d'horreur; Sassia, dis-je, mère de Cluentius, éprise, pour le jeune
Mélinus son gendre, d'un amour illégitime, se fit d'abord à elle-même une
violence qui ne fut pas de longue durée; bientôt s'abandonnant à ses criminels
transports, et livrée tout entière aux feux impurs qui la dévoraient, ni la
honte, ni la pudeur, ni la tendresse maternelle, ni le déshonneur de sa famille,
ni la crainte de l'opinion, ni la douleur de son fils, ni le désespoir de sa
fille, rien ne put arrêter sa fureur. Elle employa contre ce jeune homme, dont
l'âge et la raison n'avaient pas encore affermi la vertu, tous les artifices les
plus capables de séduire un coeur sans expérience. Sa fille, sensible, comme le
sont toutes les femmes, aux outrages d'un époux, mais plus encore à l'horreur
d'avoir une mère pour rivale, cherchait à dérober aux yeux du monde un malheur
dont elle ne croyait pas même pouvoir se plaindre sans crime, et versait dans le
sein du plus tendre des frères les larmes et la douleur qui consumaient ses
jours. Tout à coup un divorce se déclare, seul adoucissement qu'elle pût espérer
à tant de maux. Cluentia s'éloigne de Mélinus sans peine ni plaisir : elle
quittait un perfide; mais elle perdait un époux. Alors cette digne et
incomparable mère fait éclater publiquement sa joie. Mais la passion maîtrise
encore cette rivale triomphante. Un scandale trop obscur ne suffit bientôt plus
à sa coupable ardeur : ce lit nuptial que ses mains avaient préparé pour sa
fille deux ans auparavant, elle le fait orner et préparer pour elle-même, dans
la maison d'où elle a chassé cette infortunée. Une belle-mère devient la femme
de son gendre, noces détestables que les auspices ne consacrent point, que nul
consentement n'autorise, qu'un peuple entier poursuit de sa malédiction.
VI. O forfait incroyable, et dont jusqu'à cette femme on n'avait
pas vu d'exemple ! passion fougueuse et indomptable! audace inouïe! elle ne
redoute rien, ni la colère des dieux et l'indignation des hommes, ni cette nuit
qui prête son ombre à l'hymen, et ces flambeaux qui l'éclairent! elle ose
franchir ce seuil qui lui est interdit, s'approcher du lit de sa fille,
envisager ces murs même, témoins d'une plus chaste union ! Elle a tout bravé,
tout foulé aux pieds dans ses transports sacrilèges : la débauche l'a emporté
sur la pudeur, l'audace sur la crainte, le délire sur la raison. Un fils ne put
voir sans gémir la honte de son sang, l'opprobre de sa famille et de son nom ;
mais sa douleur était redoublée par les plaintes et les larmes continuelles
d'une soeur inconsolable. Cependant toute la vengeance qu'il tira des sanglants
outrages d'une mère si coupable fut de s'éloigner d'elle, de peur qu'en vivant
familièrement avec une mère qu'il ne pouvait voir sans la plus profonde
affliction, il ne parût autant l'approbateur que le témoin de ses déportements.
Vous avez entendu quelle fut l'origine des ressentiments de Sassia contre son
fils. Vous sentirez, quand vous connaîtrez le reste, combien ce détail était
nécessaire à ma cause. Car je n'ignore pas que, quels que soient les torts d'une
mère, on ne doit pas légèrement révéler, pour la justification d'un fils, la
honte de celle qui lui donna le jour. Je serais indigne de jamais faire entendre
ma voix dans le sanctuaire de la justice, si, appelé à la défense d'un ami, je
méconnaissais un sentiment commun à tous les hommes, et que la nature a
profondément gravé dans nos coeurs. Je sais que nous devons souffrir non
seulement en silence, mais avec résignation, les torts de nos parents. Mais je
pense aussi qu'il faut souffrir ce qui peut être souffert, cacher ce qui peut
être caché. Aucun malheur n'a empoisonné la vie de Cluentius, aucun danger n'a
menacé sa tête, aucune crainte n'a troublé son repos, dont sa mère n'ait été le
premier auteur et le détestable artisan. Aujourd'hui même il se tairait encore,
et à défaut de l'oubli, il ensevelirait tout dans le silence ; mais de nouvelles
intrigues le forcent de laisser éclater malgré lui le cri de la vérité. Ce
procès même, cette accusation, les périls qui l'environnent, tout est l'ouvrage
de sa mère. Cette foule de témoins prêts à déposer contre lui, c'est sa mère qui
les a subornés dès le commencement; c'est elle qui en rassemble encore, et qui,
pour en augmenter le nombre, prodigue son crédit et ses trésors. Elle-même enfin
vient d'accourir de Larinum pour mieux assurer la perte de son fils. Cette femme
audacieuse, riche, impitoyable, est ici. Elle suscite des accusateurs; elle
prépare des témoins; elle jouit du triste appareil où vous voyez Cluentius; elle
veut sa mort; elle est prête à verser tout son sang, pourvu que le sang de son
fils ait coulé devant elle. Si tous ces faits ne vous sont démontrés dans la
cause, prononcez que je suis coupable d'y avoir fait entendre son nom; mais si
l'évidence de ces crimes en égale l'atrocité, vous devez pardonner à Cluentius
de m'avoir permis de les révéler; vous ne devriez pas me pardonner de les taire.
VII. Maintenant j'exposerai sommairement pour quels forfaits
Oppianicus a été condamné. Vous jugerez par là comment le procès fut conduit, et
si la marche de Cluentius fut jamais équivoque. Et d'abord je vous montrerai
pourquoi il se rendit accusateur : vous verrez qu'il y fut contraint par la plus
impérieuse nécessité. Il découvre et surprend du poison préparé pour lui par
Oppianicus, époux de sa mère. Trop certain d'un crime dont l'évidence ne
permettait pas le moindre doute, d'un crime qu'il voyait, pour ainsi dire, de
ses yeux et touchait de ses mains, il accuse Oppianicus. Je dirai plus tard avec
quelle franchise et quelle prudence il dirigea sa poursuite. J'ai voulu
maintenant vous apprendre qu'il n'eut d'autre motif pour appeler cet homme en
justice, que la nécessité de mettre sa tête à l'abri des complots qui la
menaçaient chaque jour. Et afin que vous compreniez que les attentats reprochés
à Oppianicus ne devaient laisser à l'accusateur aucune crainte, à l'accusé aucun
espoir, je vous exposerai un petit nombre des chefs d'accusation. Quand vous les
connaîtrez, aucun de vous ne s'étonnera qu'Oppianicus, désespérant de sa cause,
ait eu recours à Stalénus et à l'argent. Il y avait à Larinum une femme nommée
Dinéa, belle-mère d'Oppianicus. Elle eut trois fils, Marcus et Numérius Aurius,
Cnéus Magius, et Magia qui fut mariée à Oppianicus. Marcus Aurius, encore très
jeune, fut pris dans la guerre d'Italie, auprès d'Asculum, et tomba entre les
mains du sénateur Q. Sergius, condamné depuis comme assassin, qui le retint en
esclavage. Numérius Aurius mourut, et laissa pour héritier son autre frère,
Cnéus Magius. Magia, femme d'Oppianicus, mourut ensuite. Enfin, le dernier fils
qui restait à Dinéa, Cnéus Magius, mourut à son tour. Il institua héritier le
fils de sa soeur, le jeune Oppianicus, que vous voyez ici, et voulut qu'il
partageât avec sa mère Dinéa. Sur ces entrefaites, arrive chez Dinéa une
personne qui lui annonce, de manière à ne laisser ni équivoque ni incertitude,
que son fils Marcus Aurius est vivant, et qu'il est retenu en servitude dans la
Gaule. Cette femme, privée de tous ses enfants, et qui entrevoit l'espérance
d'en retrouver un, assemble tous ses parents, tous les amis de son fils, et les
conjure, les larmes aux yeux, de l'aider de leur secours, d'aller à la recherche
du jeune homme, et de rendre à une mère le seul fils que la fortune jalouse ne
lui ait pas ravi. Tandis qu'elle est occupée de ce soin, une maladie violente la
saisit tout à coup. Elle lègue par testament un million de sesterces à ce fils
qu'elle cherche, et institue héritier le jeune Oppianicus, son petit-fils. Peu
de jours après, elle n'était plus. Cependant ses parents, fidèles, après sa
mort, à la promesse qu'ils lui avaient faite de son vivant, vont en Gaule à la
recherche d'Aurius, accompagnés de celui même qui avait attesté son existence.
VIII. Mais Oppianicus, dont plus d'un forfait vous révélera
l'audace et la scélératesse sans exemple, corrompt d'abord cet homme par le
moyen d'un Gaulois, son ami ; ensuite, pour une somme assez modique, il trouve
un assassin qui le débarrasse d'Aurius lui-même. Ceux qui étaient partis à la
recherche de cet infortuné écrivent à sa famille qu'ils éprouveraient à le
découvrir les plus grandes difficultés, parce qu'ils s'étaient aperçus que leur
guide avait été corrompu par Oppianicus. Aulus Aurius, homme de tête et
d'expérience, considéré dans sa patrie, parent de M. Aurius, lut leur lettre sur
la place publique, en présence d'une multitude d'auditeurs et d'Oppianicus
lui-même, et protesta hautement qu'il appellerait Oppianicus en justice, s'il
apprenait que Marcus Aurius eût été tué. Au bout de quelque temps, les voyageurs
reviennent à Larinum, et annoncent l'assassinat de Marcus. Cette nouvelle
excita, non seulement dans sa famille, mais dans la ville tout entière, un
sentiment profond d'indignation contre Oppianicus, de pitié pour sa victime.
Aulus Aurius, qui s'était déjà prononcé avec tant de force, éclatant alors
contre l'auteur du crime en menaces et en invectives, celui-ci prend le parti de
fuir, et se rend dans le camp de l'illustre Quintus Métellus. Depuis cette
fuite, témoin irrécusable de son crime et de ses remords, il n'osa plus se
confier à la justice et aux lois, ni se présenter sans armes devant ses ennemis.
Mais au moment de la victoire de Sylla, il accourt avec une troupe de gens
armés, et entre à Larinum au milieu de la consternation générale. Il se défait
des quatre magistrats choisis par les habitants; déclare que lui-même, avec
trois autres, est nommé par Sylla, pour les remplacer; ajoute que le même Sylla
lui a donné l'ordre de proscrire et de mettre à mort cet Aurius qui l'avait
menacé d'une accusation et d'un procès criminel, un autre Aurius avec Caïus son
fils, enfin Sextus Virbius qui lui avait prêté son infâme ministère pour
corrompre le messager venu de la Gaule. Ces barbares exécutions portèrent la
terreur dans toutes les âmes, et personne ne se crut à l'abri de la proscription
et de la mort. Tant de forfaits ayant été mis au grand jour et prouvés à la
justice, comment s'imaginer qu'il eût jamais pu être absous?
IX. Mais tous ces crimes ne sont rien encore. Ecoutez la suite,
et vous vous étonnerez, non pas qu'on l'ait enfin retranché de la société, mais
qu'on ait pu quelque temps l'y souffrir. D'abord admirez l'audace de cet homme.
Il conçoit le désir d'épouser Sassia, mère de mon client, cette femme dont il
venait d'assassiner le mari, Aulus Aurius. L'effronterie de celui qui fait une
si étrange proposition surpasse-t-elle la cruauté de celle qui l'accepte, c'est
ce qu'on ne saurait décider. Toutefois connaissez la délicatesse et la force
d'âme de l'un et de l'autre. Oppianicus demande la main de Sassia, et il la
demande avec instances. Elle, de son côté, n'est point surprise de son audace,
révoltée de son impudence, saisie d'horreur à l'idée d'entrer dans la maison
d'Oppianicus, inondée du sang de son époux. Seulement elle témoigne quelque
répugnance à prendre pour époux un homme qui a déjà trois fils. Oppianicus, qui
convoitait l'argent de Sassia, crut devoir chercher dans sa maison le moyen de
lever cet obstacle. Il avait de Novia un fils au berceau. Un autre, qu'il avait
eu de Papia, vivait auprès de sa mère, à Théanum d'Apulie, à dix-huit milles de
Larinum. Tout à coup, sans aucun motif, il fait venir cet enfant de Téanum, ce
qu'il ne faisait ordinairement que les jours de fête et de jeux publics. La
malheureuse mère l'envoie sans rien soupçonner. Oppianicus feint de partir pour
Tarente, et l'enfant qu'on avait vu plein de santé vers la onzième heure, se
trouve mort avant la nuit; et le lendemain avant le jour, il ne restait que sa
cendre. Cette affreuse nouvelle fut portée à sa mère par la rumeur publique,
avant que personne de la maison d'Oppianicus fût venu l'en informer. Désespérée
de se voir en même temps ravir et son malheureux fils et la consolation de lui
rendre elle-même les devoirs funèbres, elle part aussitôt, arrive éperdue à
Larinum, et renouvelle les funérailles d'un fils que la flamme a déjà consumé.
Dix jours ne s'étaient pas encore écoulés, que le plus jeune enfant périt à son
tour. Aussitôt Sassia vole dans les bras d'Oppianicus, ivre de joie et pleine
désormais des plus belles espérances. Il ne faut pas s'en étonner : des fils mis
au bûcher étaient une offrande digne d'elle; de tels présents de noce devaient
charmer son coeur. Lui, différent des autres pères, qui désirent des richesses à
cause de leurs enfants, trouvait bien plus doux de sacrifier ses enfants pour
augmenter ses richesses.
X. Je m'aperçois, citoyens, de l'indignation qu'excite dans vos
âmes généreuses le court récit de tant de forfaits. Quelle horreur durent-ils
donc inspirer à ceux que leur devoir obligeait non seulement de les entendre,
mais encore de les juger? Je vous parle d'un homme dont vous n'êtes pas les
juges ; que vous ne voyez pas ; que vous ne pouvez plus haïr; qui a satisfait à
la nature et aux lois; aux lois qui l'ont puni de l'exil, à la nature qui l'a
frappé de mort : et je vous en parle sans être son ennemi; je ne produis pas les
témoins de ses crimes; les détails les plus féconds pour l'éloquence, je ne fais
que les exposer rapidement et en peu de mots. Ses juges, au contraire,
entendaient l'horrible histoire d'un homme que leur serment les obligeait de
condamner, s'il était coupable; d'un accusé dont ils voyaient devant eux le
visage impie et flétri de l'empreinte du crime; d'un audacieux dont ils
détestaient les fureurs; d'un scélérat qu'ils croyaient digne des plus cruels
supplices. Ils l'entendaient de la bouche de ses accusateurs; ils entendaient
les déclarations d'une foule de témoins; ils entendaient les discours éloquents
de P. Canutius, qui développait tous les chefs d'accusation avec une grande
force et une abondance inépuisable. Et l'on pourrait, quand les faits parlent si
haut, s'imaginer qu'Oppianicus a succombé injustement, et que l'intrigue a
triomphé de l'innocence. Je vais, juges, entasser à la hâte les autres
attentats, afin d'arriver promptement à ce qui touche de plus près à ma cause.
Souvenez-vous, je vous en supplie, que mon but n'est pas d'accuser un homme qui
n'est plus. Mais, jaloux de vous persuader que mon client n'a pas corrompu les
juges qui le condamnèrent, je pose un principe qui doit servir de fondement à ma
défense : c'est qu'on a condamné dans Oppianicus le plus coupable et le plus
scélérat des hommes. Un jour il avait présenté de sa main une coupe à sa femme
Cluentia, tante de celui que je défends. Avant de l'avoir entièrement vidée,
cette femme s'écria qu'elle mourait dans des douleurs affreuses; et elle ne
vécut que le temps de prononcer ces mots : car à peine les avait-elle achevés,
qu'elle expira. Cette mort soudaine, ce cri échappé au milieu du trépas,
donnèrent de soupçons que fortifièrent des signes manifestes d'empoisonnement
aperçus sur son corps. Le même poison délivra Oppianicus de son frère Caïus.
XI. Mais ce n'est pas encore assez. Quoique le meurtre d'un frère
paraisse renfermer tous les crimes ensemble, cependant, pour arriver à cet
horrible attentat, il s'était frayé la route par d'autres forfaits. Auria, femme
de son frère, était enceinte, et paraissait approcher du terme de sa grossesse;
il l'empoisonna, pour faire périr à la fois et sa belle-soeur et l'enfant de son
frère. Bientôt il en vint à ce frère lui-même. Cet infortuné avait déjà dans le
sein le breuvage mortel, lorsqu'il s'écria qu'il était empoisonné comme sa
femme, et voulut, mais trop tard, changer son testament. Il mourut en exprimant
cette dernière volonté. Ainsi le scélérat fait périr une femme pour que l'enfant
qui naîtrait d'elle ne lui enlève point l'héritage fraternel; ainsi, il prive de
la vie ses propres neveux, avant qu'ils aient pu recevoir de la nature le
bienfait de la lumière; afin que tout le monde comprenne qu'il n'est point
contre ses fureurs d'asile inviolable, puisque le sein même d'une mère n'a pu
mettre à l'abri de ses coups les enfants de son frère. Je me souviens que,
pendant mon séjour en Asie, une femme de Milet, gagnée par des héritiers
subrogés, ayant détruit, à l'aide de potions meurtrières, le fruit qu'elle
portait, fut jugée criminellement et condamnée. Cet arrêt était juste. Elle
avait ravi à un père l'espoir de son nom et le soutien de sa race; à une
famille, son héritier; à la république, un citoyen qui lui était promis. Combien
Oppianicus, coupable d'un crime pareil, n'a-t-il pas mérité un supplice plus
grand? Cette femme du moins, en attentant sur elle-même, fut son propre
bourreau; mais Oppianicus fut l'assassin et le bourreau d'autrui. Les scélérats
vulgaires ne peuvent, à ce qu'il semble, commettre sur un seul homme plus d'un
parricide : Oppianicus est le premier qui, dans la même victime, en ait immolé
plusieurs.
XII. Cn. Magius, oncle maternel du jeune Oppianicus, savait de
quels excès était capable un audacieux endurci dans le crime. Attaqué d'une
maladie dangereuse, il instituait pour son héritier ce jeune homme, fils de sa
soeur. Toutefois il appela près de lui ses amis et Dinéa sa mère; et, en leur
présence, il demanda à son épouse si elle était enceinte. Apprenant qu'elle
l'était, il la pria de se retirer, quand il aurait cessé de vivre, chez sa
belle-mère Dinéa, d'y rester jusqu'au terme de l'enfantement, et de veiller avec
le plus grand soin à la conservation du fruit qu'elle portait en son sein. En
conséquence il lui légua une somme considérable à prendre sur son fils, s'il en
naissait un; il ne lui légua rien, si la succession tombait à l'héritier
subrogé. Vous devinez ses soupçons; le jugement qu'ils lui dictèrent n'est pas
équivoque : il prenait pour héritier, après son fils, celui d'Oppianicus; il se
garda bien de prendre Oppianicus pour tuteur de son fils. Écoutez le reste, et
vous comprendrez qu'en mourant, Magius avait trop bien lu dans l'avenir. La
somme qui était léguée à la mère, à prendre sur l'enfant qui naîtrait d'elle,
Oppianicus, qui ne lui devait rien, la lui paye comptant, si toutefois c'est là
payer un legs et non acheter un crime. Munie de ce salaire, séduite par mille
autres présents dont les registres d'Oppianicus, lus publiquement, ont révélé le
secret, cette femme avare et dénaturée vendit à un monstre le précieux dépôt
renfermé dans son sein, et recommandé à sa foi par un époux expirant. Il semble
qu'on ne peut rien ajouter à tant d'horreurs. Écoutez encore. Cette femme qui,
pendant dix mois entiers, n'aurait pas dû connaître d'autre maison que celle de
sa belle-mère, oublie la dernière prière d'un mari, et cinq mois après sa mort
elle passe dans le lit d'Oppianicus lui-même. Cette alliance ne fut pas de
longue durée. C'était moins l'union sacrée de deux époux, que l'association
monstrueuse de deux complices.
XIII. Que dirai-je du meurtre d'Asinius, jeune et riche habitant
de Larinum? Quel éclat fit alors cette étrange aventure ! combien elle occupa la
renommée ! Il y avait à Larinum un certain Avilius, perdu de moeurs, dénué de
ressources, doué d'une adresse consommée dans l'art d'éveiller chez un jeune
homme sans expérience les plus funestes passions. Quand ce fourbe, à force de
caresses et de basses complaisances, se fut insinué bien avant dans l'amitié
d'Asinius, Oppianicus conçut l'espérance de s'en faire un auxiliaire, pour
livrer la guerre à la jeunesse de cet infortuné, et conquérir son patrimoine. Le
complot fut formé à Larinum : on choisit Rome pour l'exécution. Ils pensèrent
qu'une pareille trame s'ourdissait plus facilement dans la solitude, mais que le
succès était plus assuré dans le tumulte d'une grande ville. Asinius part pour
Rome avec Avilius; Oppianicus y vole sur leurs traces. Je ne dirai pas comment
ils y vécurent, les festins, les débauches, les folles dépenses dont Oppianicus
fut le témoin, et qu'il encourageait en y prenant part. Ce détail serait trop
long, et je suis pressé d'arriver à autre chose. Connaissez la fin de cette
hypocrite liaison. Le jeune homme avait passé la nuit dans la maison d'une
femme, chez laquelle il resta encore toute la journée du lendemain. Pendant son
absence, Avilius, comme on en était convenu, feint d'être malade et de vouloir
faire son testament. Oppianicus lui amène des témoins qui ne connaissaient ni
lui ni Asinius, le fait passer pour ce dernier, et après que le testament est
signé et scellé sous ce faux nom, il se retire. Avilius est bientôt rétabli.
Pour Asinius, en le conduisant au bout de quelque temps à une prétendue maison
de campagne, on l'entraîne dans des sablonnières hors de la porte Esquiline, et
on le tue. Après qu'on l'eut attendu vainement deux jours entiers, comme on ne
le trouvait point dans les lieux qu'il avait coutume de fréquenter, et
qu'Oppianicus disait publiquement, sur la place de Larinum, avoir scellé depuis
peu avec ses amis le testament d'Asinius, les affranchis du jeune homme et
quelques amis fidèles, instruits que le jour où il avait disparu, beaucoup de
personnes l'avaient vu en la compagnie d'Avilius, se jettent sur ce traître, et
l'amènent aux pieds de Q. Manilius, alors triumvir. Aussitôt, épouvanté par le
remords d'un crime qu'aucun témoin ne dénonçait encore, Avilius expose les faits
comme je viens de les rapporter, et avoue qu'il a tué Asinius à l'instigation
d'Oppianicus. Oppianicus se cachait; il est arraché de son asile par Manilius.
On le met en présence de l'assassin, qui révèle tout. Qu'est-il besoin de vous
dire le reste? vous connaissiez presque tous Manilius. Étranger dès l'enfance
aux premières idées d'honneur et de vertu, jamais il ne fut jaloux de l'estime
publique; c'était un misérable bouffon qui, surprenant à la faveur des discordes
civiles les suffrages du peuple, était parvenu à siéger sur ce tribunal, où tant
de fois l'indignation des citoyens l'avait traîné lui- même. Il transige avec
Oppianicus; il en reçoit de. l'argent, et abandonne la poursuite déjà commencée
d'un crime avéré. Pendant le procès d'Oppianicus, ce meurtre fut attesté par de
nombreux témoins et par les révélations d'Avilius, où figurait comme chef de
tout le complot ce même Oppianicus, cette innocente et malheureuse victime d'une
injuste condamnation.
XIV. Et votre aïeule Dinéa, dont vous êtes l'héritier, Caïus,
n'est-ce pas évidemment votre père qui lui arracha la vie? Comme il lui avait
amené son médecin de confiance, déjà connu par de nombreux exploits, et qui
avait prêté son ministère à bien d'autres assassinats, la malade s'écrie qu'elle
ne veut pas être traitée par un homme à l'aide duquel Oppianicus a fait périr
tous les siens. Tout à coup il s'adresse à un charlatan d'Ancône, nommé L.
Clodius, que le hasard venait d'amener à Larinum, et fait marché avec lui pour
quatre cents sesterces, comme l'ont prouvé ses propres registres. Clodius, qui
était pressé, parce qu'il lui restait encore beaucoup d'endroits à parcourir,
termine l'affaire dans une seule visite. Le premier breuvage met la femme au
tombeau, et l'habile médecin ne reste pas un instant de plus à Larinum. Pendant
que cette même Dinéa faisait son testament, Oppianicus, qui pourtant avait été
son gendre, surprend les tablettes, efface de sa main plusieurs dispositions; et
après la mort de Dinéa, pour que cet acte ainsi défiguré ne serve point à le
confondre, il le transcrit sur de nouvelles tablettes, et le scelle avec de faux
cachets. J'omets à dessein bien d'autres horreurs. Je crains même d'en avoir
déjà trop étalé à vos regards. Vous devez penser qu'un tel homme ne se démentit
point dans le reste de sa conduite. Les décurions prononcèrent unanimement qu'il
avait altéré à Larinum les registres du cens. Personne ne voulait plus avoir
avec lui aucun rapport d'intérêt ni d'affaires; de tant de parents et d'alliés,
pas un ne le donna jamais pour tuteur à ses enfants. Personne ne voulait
l'aborder, le saluer, s'entretenir avec lui, l'inviter à sa table; tous le
repoussaient, tous l'abhorraient, tous le redoutaient comme une peste
effroyable, et le fuyaient comme une bête féroce. Cependant cet homme si
audacieux, si pervers, si coupable, jamais Cluentius ne l'aurait accusé, s'il
avait pu se taire sans exposer sa vie. Oppianicus était son ennemi; mais il
était son beau-père. Sassia était cruelle et acharnée à sa perte; mais elle
était sa mère. Enfin, rien de plus opposé au caractère de Cluentius, à son goût
, aux habitudes de sa vie, que le rôle d'accusateur. Mais, placé dans
l'alternative d'intenter une juste et légitime accusation, ou de périr d'une
mort indigne et malheureuse, il aima mieux accuser, malgré sa répugnance, que de
livrer sa tête à la merci de ses bourreaux. Pour vous convaincre de ce que
j'avance, je vais vous montrer la scélératesse d'Oppianicus prise en flagrant
délit. L'attentat qu'il consommait vous prouvera deux choses : que l'un dut
nécessairement accuser, et que la condamnation de l'autre était inévitable.
XV. Il y avait à Larinum, sous le nom de « Martiaux », des
serviteurs publics de Mars, consacrés parla religion et les anciennes
institutions du pays au culte de ce dieu. Ils étaient en assez grand nombre; et,
semblables à cette foule d'esclaves attachés en Sicile au service de Vénus, ils
formaient en quelque sorte à Larinum la maison du dieu Mars. Tout à coup
Oppianicus se met à soutenir qu'ils sont tous libres et citoyens romains. Les
décurions de Larinum et tous les habitants en sont indignés. Ils prient
Cluentius de se charger de cette cause et de la défendre devant les tribunaux.
Cluentius avait toujours évité ces sortes de débats. Cependant le rang distingué
de sa famille, l'ancienneté de sa maison, la pensée qu'il devait à ses amis et à
ses concitoyens le sacrifice de son repos, ne lui permirent pas de se refuser
aux voeux unanimes d'une ville entière. Il se charge de la cause et la porte à
Rome, où la chaleur de l'attaque et de la défense excitait chaque jour entre les
deux adversaires de violents démêlés. Oppianicus était d'un naturel farouche et
barbare; une mère, implacable ennemie de son fils, allumait de plus en plus sa
fureur : tous deux croyaient avoir le plus grand intérêt à ôter de ses mains la
cause qu'il soutenait. Un autre motif agissait encore plus puissamment sur l'âme
avare et audacieuse d'Oppianicus. Cluentius n'avait fait jusqu'à l'époque de ce
procès aucun testament. Il ne pouvait prendre sur lui de fairede legs à une mère
si dénaturée, ni se décider à omettre tout à fait le nom d'une mère dans l'acte
qui disposerait de sa fortune. Instruit de ce fait, qui d'ailleurs n'était pas
un mystère, Oppianicus sentait qu'une fois Cluentius mort, tous ses biens
reviendraient à Sassia, dont il pourrait ensuite se débarrasser aussi, avec bien
plus d'avantage, parce qu'elle serait plus riche, et bien moins de danger, parce
qu'elle n'aurait plus de fils. Animé de cet espoir, apprenez, juges, à quel
moyen il eut recours pour empoisonner Cluentius.
XVI. Dans la ville municipale d'Alétrium vécurent deux frères
jumeaux, C. et L. Fabricius, aussi semblables entre eux par les moeurs et les
traits du visage, que différents de leurs compatriotes, qui, presque tous, comme
personne de vous ne l'ignore sans doute, se distinguent par un caractère sage et
une conduite irréprochable. Ces Fabricius furent de tout temps les plus intimes
amis d'Oppianicus. Vous savez tous combien est puissante, pour rapprocher les
hommes, la conformité des goûts et des sentiments. Comme la maxime constante des
deux frères était de trouver bon et honnête tout moyen de s'enrichir, comme il
n'y avait pas de fraude, de perfidie, de piéges tendus à la jeunesse qui ne
fussent leur ouvrage, comme leurs vices et leur perversité les avaient fait
connaître de tout le monde, Oppianicus, je le répète, s'était empressé depuis
bien des années de former avec eux une étroite liaison. C'est donc sur C.
Fabricius, car Lucius était mort, qu'il jeta les yeux pour attenter aux jours de
Cluentius. Celui-ci, malade alors, recevait les soins d'un médecin peu célèbre,
mais d'une vertu éprouvée, nommé Cléophante, dont Fabricius essaya de gagner à
prix d'argent l'esclave Diogène, afin qu'il empoisonnât Cluentius. L'esclave,
homme adroit, mais honnête et fidèle, comme l'événement l'a prouvé, écouta, sans
la rejeter, la proposition de Fabricius, et en fit part à son maître, qui,
lui-même en instruisit Cluentius. Celui-ci en conféra sur-le-champ avec le
sénateur M. Bébrius, son ami, dont vous n'avez pas oublié, je pense, la probité,
la prudence et le noble caractère. Bébrius fut d'avis que Cluentius achetât de
Cléophante l'esclave Diogène, afin qu'à l'aide de ses révélations on acquît plus
facilement la preuve du crime, ou qu'on reconnût la fausseté de l'avis. Que
dirai-je de plus? on achète l'esclave, et peu de jours après, en présence de
plusieurs témoins dignes de foi, qui se tenaient cachés et qui se montrèrent à
propos, on surprend dans les mains de Scamander, affranchi des Fabricius, le
poison, et l'argent qui devait servir de salaire à l'empoisonneur.
XVII. Dieux immortels! après de pareils faits on dira
qu'Oppianicus a été victime de l'intrigue ! Jamais un homme plus audacieux, plus
coupable, plus manifestement convaincu, fut-il traduit en justice? Tout le génie
de l'éloquence, tout l'art du plus habile défenseur, auraient-ils pu détruire ce
seul chef d'accusation? et en même temps n'est-il pas évident qu'après la
découverte d'un complot si bien avéré, Cluentius n'avait d'autre d'alternative
que de recevoir la mort, ou d'accuser l'assassin ?Je crois, juges, avoir assez
démontré que les crimes d'Oppianicus ne laissaient aucun moyen de l'absoudre.
Sachez maintenant que, quand il fut cité en justice, deux arrêts antérieurs
avaient décidé la question, et l'amenaient tout condamné devant le tribunal. En
effet, Cluentius avait commencé par accuser celui entre les mains duquel il
avait surpris le poison. C'était Scamander, affranchi des Fabricius. Le tribunal
était intègre ; nul soupçon qu'on cherchât à le corrompre; la question était
simple; le fait, positif; le crime, avéré. Alors ce Fabricius, dont j'ai parlé,
se voyant menacé lui-même si son affranchi succombait, connaissant d'ailleurs
mes rapports de voisinage avec Alétrium, et mes liaisons avec la plupart des
habitants, amena chez moi un grand nombre d'entre eux. Ceux-ci avaient de cet
homme l'opinion qu'on ne pouvait s'empêcher d'en avoir; cependant, comme il
était leur compatriote, ils crurent que l'honneur les obligeait à le défendre de
tout leur pouvoir : ils me prièrent donc de le faire pour eux , et de me charger
de la cause de Scamander, au succès de laquelle était attachée la sûreté de son
patron. Je ne pouvais rien refuser à des hommes si estimables, à des amis qui
m'étaient si dévoués. Je ne croyais pas d'ailleurs le crime si atroce et si
manifeste, et ceux qui me recommandaient cette cause étaient dans la même
erreur. Je leur promis de faire tout ce qu'ils voudraient.
XVIII. L'instruction commença; Scamander fut cité. L'accusateur
était P. Canutius, homme de talent et habitué à manier la parole. Son accusation
contre Scamander se réduisait à ce peu de mots : On a trouvé du poison sur lui.
Du reste tous ses traits tombaient sur Oppianicus. Il remontait à la cause de
l'attentat; il rappelait les liaisons de cet homme avec Fabricius; il faisait le
tableau de sa vie et de son audace; enfin toute son accusation, exposée dans un
discours plein de force et de variété, se termina par la circonstance accablante
du poison découvert et saisi. Alors je me levai pour répondre, avec quel
embarras, grands dieux ! avec quelle inquiétude ! avec quelle timidité ! Jamais,
il est vrai, je ne parle en public sans éprouver en commençant un trouble
involontaire : toutes les fois que je prononce un discours, je crois être devant
un tribunal qui va juger, non seulement mon talent, mais encore ma probité et ma
délicatesse; et j'appréhende à la fois de paraître avoir promis plus que je ne
puis tenir, ce qui serait une présomption condamnable; ou ne pas faire tout ce
que je pourrais, ce qui serait négligence ou perfidie. Mais je ne fus jamais si
déconcerté qu'alors. Tout m'alarmait. Si je ne disais rien, c'en était fait de
ma réputation d'orateur; si j'en disais trop dans une pareille cause, je passais
pour le plus effronté des hommes.
XIX. Je me rassurai à la fin, et je pris le parti d'être ferme,
persuadé qu'à l'âge où j'étais alors, on se fait honneur en n'abandonnant point
un homme dans le danger, sa cause fût-elle même équivoque. Je parlai donc; je
combattis avec tant de chaleur, j'appelai tant d'arguments à mon secours, je fis
si bien valoir, autant du moins que cela était en moi, toutes les ressources
d'une cause désespérée, qu'on trouva, je n'ose presque le dire, que l'accusé
n'avait pas à se plaindre de son défenseur. Mais à peine avais-je saisi un
moyen, qu'aussitôt l'accusateur me l'arrachait des mains. Lui demandais-je si
Scamander et Cluentius étaient ennemis, il avouait que non ; mais il ajoutait
qu'Oppianicus, dont Scamander était l'instrument, avait été le plus mortel
ennemi de Cluentius, et l'était encore. Si je soutenais que la mort de Cluentius
n'eût procuré à Scamander aucun avantage, il en convenait; mais il répondait que
tous les biens de Cluentius devaient passer à la femme de cet Oppianicus, à qui
le meurtre de ses femmes coûtait si peu. Si j'alléguais ce qu'on regarda
toujours dans un affranchi comme une présomption d'innocence, que Scamander
possédait l'estime de son patron, il en tombait d'accord; mais il demandait si
ce patron lui-même possédait l'estime de quelqu'un. Comme j'avais insisté
longtemps sur la supposition qu'un piége avait été tendu par Diogène à
Scamander; que leur entrevue avait un tout autre motif; que Diogène avait promis
d'apporter un médicament et non un poison; que personne n'était à l'abri de
pareille surprise; il me demandait pourquoi ce rendez-vous dans un lieu si
secret; pourquoi Scamander y était venu seul; pourquoi il avait sur lui cette
somme d'argent soigneusement cachetée. Ici enfin, j'étais confondu par les
témoins les plus irrécusables. M. Bébrius déclarait que l'esclave avait été
acheté d'après son conseil, et que Scamander avait été saisi en sa présence avec
l'argent et le poison. P. Quintilius Varus, homme d'une probité scrupuleuse et
d'un caractère qui commande la confiance, disait que Cléophante lui avait parlé,
quand le fait était encore récent, de l'attentat médité contre Cluentius, et de
la séduction essayée sur Diogène. Or, dans ce procès, où je paraissais défendre
Scamander, celui-ci n'était l'accusé que de nom : tout le péril de l'accusation
tombait réellement sur Oppianicus. Ce qu'il en pensait lui-même n'était point
équivoque, et il ne pouvait plus dissimuler ses craintes. Il ne quittait point
les débats; il y venait entouré de ses amis; il mettait en oeuvre toutes les
ressources du crédit et de l'intrigue; enfin, par une imprudence qui devint
fatale à cette cause, on le voyait assis en ce lieu même, sur le banc des
accusés, comme si c'était lui qui fût en jugement. Les yeux de tous les juges
étaient fixés, non sur Scamander, mais sur Oppianicus. Sa frayeur, son trouble,
l'embarras et l'inquiétude qui se peignaient dans ses regards; la couleur de son
visage, qui changeait à chaque instant, tout portait au plus haut degré
d'évidence ce qui jusqu'alors n'était fondé que sur des présomptions.
XX. Lorsqu'il fallut aller aux opinions, C. Junius, président du
tribunal, demanda à l'accusé, d'après la loi Cornélia, alors en vigueur, s'il
voulait que l'on prononçât sur son sort de vive voix ou au scrutin. Oppianicus
dicta la réponse : on demanda le scrutin, sous prétexte que Junius était ami de
l'accusateur. Les suffrages furent recueillis, et toutes les voix, excepté une
que Stalénus disait être la sienne, condamnèrent Scamander dès la première
action. Quel fut alors celui qui, dans la condamnation de Scamander, ne vit pas
celle d'Oppianicus? Qu'avait-on prononcé par ce jugement, si ce n'est que du
poison avait été préparé pour faire périr Cluentius ? Or s'éleva-t-il, ou
pouvait-il s'élever contre Scamander le plus léger soupçon qu'il eût formé de
lui-même le projet de cet assassinat?Quand cet arrêt fut rendu, et qu'Oppianicus
fut ainsi condamné par le fait et par l'opinion générale, s'il ne l'était pas
encore par la loi et par la voix des juges, Cluentius ne crut pourtant pas
devoir l'accuser aussitôt. Il voulait voir si la sévérité des juges s'arrêterait
à ceux entre les mains desquels on avait trouvé le poison, ou s'ils croiraient
dignes de châtiment les instigateurs et les complices de si grands forfaits. Il
appela d'abord en justice C. Fabricius, que ses liaisons avec Oppianicus lui
rendaient justement suspect, et il obtint que cette cause, naturellement liée à
celle de Scamander, fût jugée avant toute autre. Fabricius ne me fit point
solliciter cette fois par mes voisins et mes amis d'Aletrium; il ne trouva même
personne chez eux qui se présentât pour le défendre ou pour faire son éloge.
Nous pensions que, s'il y avait de la générosité à prendre en main la cause d'un
compatriote violemment soupçonné, mais qui pouvait encore être absous, il y
aurait de l'impudence à s'élever contre un arrêt solennellement prononcé.
Embarrassé de trouver un défenseur pour une pareille cause, Fabricius eut
recours, dans sa détresse, aux frères Cépasius, plaideurs infatigables et
toujours prêts à recevoir, comme un honneur et un bienfait, toutes les occasions
qu'on pouvait leur offrir d'exercer leur industrie.
XXI. Et ici je remarquerai un contraste étonnant entre deux
choses qui se ressemblent. Est-on attaqué d'une maladie, plus elle est grave,
plus on choisit un médecin habile et renommé. A-t-on à soutenir une accusation
capitale, il suffit que l'affaire soit mauvaise pour qu'on s'adresse à un avocat
sans nom et sans talent. La raison en est peut-être que, le médecin n'est
responsable que de sa capacité dans son art, tandis que l'orateur doit encore
offrir aux juges une garantie morale. On cite l'accusé; la cause se plaide ;
Canutius expose les griefs en peu de mots, comme une affaire déjà jugée. L'aîné
des Cépasius commence sa réponse par un préambule très long et tiré de fort
loin. On l'écoute d'abord avec attention. Oppianicus, abattu et découragé,
sentait renaître son espoir. Fabricius même se réjouissait. Il ne voyait pas que
les juges étaient moins frappés de l'éloquence de l'orateur, que choqués de son
effronterie. Quand Cépasius en vint à parler sur le fond, il porta lui-même de
nouveaux coups à une cause déjà prête à succomber. Malgré la franchise de son
zèle, on eût dit quelquefois qu'au lieu de défendre l'accusé, il était de
connivence avec l'accusateur. Cet habile avocat croyait plaider avec une adresse
infinie, et s'applaudissait d'avoir trouvé, dans les trésors de sa rhétorique,
ces paroles imposantes : « Regardez, juges, combien est fragile la destinée des
hommes; regardez l'incertitude et la variété des événements; regardez la
vieillesse de Fabricius ». Après avoir répété bien des fois, pour l'ornement de
son discours, ce mot touchant, « Regardez », il regarda lui-même. Mais
Fabricius, honteux et confus, s'était levé de sa place et avait disparu. Les
juges éclatent de rire; l'avocat s'emporte; il se plaint que sa cause lui
échappe; qu'il ne peut achever ce mouvement si pathétique, « Regardez, juges ».
On vit presque le moment où il allait courir après l'accusé, le saisir à la
gorge, et le ramener à sa place, afin de pouvoir finir cet éloquent morceau.
Ainsi Fabricius fut condamné d'abord par un arrêt infaillible, celui de sa
conscience, ensuite par l'autorité de la loi et la sentence des juges.
XXII. Qu'est-il besoin de parler maintenant du procès
d'Oppianicus? Il fut accusé devant les mêmes juges qui venaient déjà de le
condamner deux fois. Ces mêmes juges, qui par la condamnation des Fabricius
avaient prononcé la sienne, le citèrent au jour le plus prochain. Il fut accusé
des crimes les plus énormes, tant de ceux que j'ai racontés brièvement, que
d'une infinité d'autres que je passe maintenant sous silence; il fut accusé
devant des juges qui venaient de condamner Scamander, agent d'Oppianicus, et
Fabricius, complice de Scamander. J'en atteste les dieux immortels; de quoi
doit-on être plus surpris, ou qu'il ait été condamné à son tour, ou qu'il ait
osé répondre un seul mot? En effet, que pouvaient faire ces juges? Quand même
ils auraient injustement condamné les Fabricius, ils devaient, dans cette
nouvelle affaire, être d'accord avec eux-mêmes et ne pas contredire leurs
premiers arrêts. Iraient-ils, de leur plein gré, révoquer leurs propres
jugements, lorsqu'on se fait une loi, dans les tribunaux, de se conformer aux
jugements déjà rendus par d'autres? Ils avaient condamné l'affranchi de
Fabricius pour avoir été l'instrument du crime; Fabricius lui-même, pour en
avoir été le complice; et ils auraient déclaré innocent le chef et le premier
auteur du complot ! Ils avaient condamné les deux autres sur le simple exposé de
la cause, sans être déterminés par aucun arrêt précédent; et celui-ci, qui
paraissait devant eux frappé de deux condamnations, ils auraient pu l'absoudre!
C'est alors que, justement décriés, les jugements des sénateurs eussent été
flétris à jamais, et voués sans retour au mépris publie, par une prévarication
qui eût fermé la bouche à leurs apologistes. En effet, qu'auraient pu répondre
ces juges, si on leur avait dit : Vous avez condamné Scamander; pour quel crime?
— Pour avoir voulu faire empoisonner Cluentius par l'esclave d'un médecin. —
Quel avantage Scamander retirait-il de la mort de Cluentius? -- Aucun ; mais il
était l'agent d'Oppianicus. — Vous avez condamné Fabricius; pourquoi? — Parce
que lui-même étant lié intimement avec Oppianicus, et l'empoisonneur pris sur le
fait étant son affranchi, il n'était pas probable qu'il n'eût point eu de part
au complot. Si donc ils avaient absous Oppianicus, deux fois condamné par leurs
propres arrêts, qui eût pu supporter cet avilissement de la justice, cette
inconséquence dans les décisions, cet excès d'arbitraire dans les juges?Si vous
êtes convaincus de ce que je vous ai démontré dans tout ce discours,
qu'Oppianicus ne pouvait manquer d'être condamné, surtout par les mêmes juges
qui avaient deux fois prononcé contre lui; vous ne pouvez en même temps vous
empêcher de convenir que l'accusateur n'avait aucun motif d'employer la
corruption.
XXIII. Je vous le demande, Attius, mettant à part tous les autres
raisonnements, croyez-vous que les Fabricius soient aussi des victimes
innocentes? direz-vous aussi que leur condamnation fut achetée à prix d'argent,
lorsque l'un n'eut pour lui que la voix de Stalénus, et que l'autre se condamna
lui-même? Mais, s'ils étaient coupables, quel était donc leur crime? Leur en
a-t-on reproché d'autre que le poison destiné à Cluentius? de quoi a-t-il été
question dans ces deux procès, si ce n'est du complot qu'Oppianicus avait formé
pour faire périr son ennemi par la main des Fabricius? Non, juges, non ; vous
n'y trouverez rien de plus. Il en reste des monuments; les registres publics
sont là : confondez-moi, Attius , si je ne dis pas la vérité. Lisez les
dépositions des témoins; prouvez que, dans le jugement de ces accusés, on ait
rien dit contre eux, fût-ce même à titre d'invective, sinon qu'Oppianicus s'est
servi de leur ministère pour un empoisonnement. Je pourrais démontrer par bien
des preuves que le jugement ne pouvait être que ce qu'il fut. Mais je me hâte de
satisfaire votre impatience, juges; vous m'écoutez, il est vrai, avec une
bienveillance et une attention qui ne fut jamais portée plus loin : cependant
votre secrète attente semble m'avertir depuis longtemps et m'appeler à une autre
question. Quoi donc ! me dites-vous, est-ce que vous niez qu'il y ait eu
corruption dans le jugement d'Oppianicus? Non, certes; mais je soutiens que
Cluentius ne fut point l'auteur de cette corruption. Qui donc en fut l'auteur?
Je pense d'abord que, si l'issue du procès eût été douteuse, il serait plus
naturel de chercher le corrupteur dans celui qui craignait d'être condamné, que
dans celui qui craignait de voir l'autre absous. Ensuite, comme personne ne
doutait de l'arrêt qui devait nécessairement être rendu, le soupçon doit tomber
sur celui qui avait quelques raisons de s'alarmer, plutôt que sur celui qui
avait toute raison de ne rien craindre. Enfin, le corrupteur sera plutôt
l'accusé deux fois condamné au même tribunal, que l'accusateur deux fois
triomphant. Il est au moins une chose que la partialité la plus décidée contre
Cluentius ne saurait me refuser, c'est que, si le fait de la corruption est
constant, il est ou son ouvrage ou celui d'Oppianicus. Si je prouve qu'il n'est
pas celui de Cluentius, il s'ensuivra qu'il est celui d'Oppianicus. Si je prouve
qu'il est celui d'Oppianicus, Cluentius est justifié. Ainsi, quoique j'aie assez
démontré que mon client n'avait aucun motif de corrompre les juges, d'où il suit
que c'est Oppianicus qui les a corrompus, je vais encore vous prouver séparément
cette dernière assertion.
XXIV. Je n'appuierai pas sur des considérations qui pourraient me
fournir de très puissants arguments. Je ne dirai pas que le corrupteur est celui
dont la tète était menacée; celui qui craignait tout; celui qui ne voyait de
salut que dans la corruption; celui qui fut toujours d'une audace sans exemple.
Je pourrais dire bien des choses semblables. Mais comme le fait que j'avance n'a
rien d'équivoque, comme j'en ai des preuves visibles et incontestables, il n'est
pas nécessaire de développer l'un après l'autre cette foule d'arguments. Je dis
que C. Elius Stalénus, un des juges, reçut d'Oppianicus une somme considérable
pour corrompre ses collègues. Quelqu'un ose-t-il le nier? Je vous interpelle
ici, Caïus, qui gémissez en secret de cette condamnation, et vous, Attius, qui
la déplorez avec tant d'éloquence. Osez nier qu'Oppianicus ait donné de l'argent
au juge Stalénus. Démentez-moi, vous dis-je, à la face de ce tribunal. Pourquoi
gardez-vous le silence? Mais vous ne pouvez nier que cet argent n'ait été remis,
puisque vous l'avez avoué hautement, puisque vous l'avez redemandé, puisque vous
l'avez remporté. Comment donc osez-vous parler de juges corrompus, puisque, de
votre aveu, un juge avait reçu de vous de l'argent que vous lui avez fait rendre
après l'arrêt fatal? Mais quelle fut donc la marche de toute cette intrigue? Je
vais, juges, reprendre les choses d'un peu plus haut, et je vous dévoilerai si
bien ce mystère d'iniquité , si longtemps enveloppé de ténèbres, que vous
croirez tout voir de vos propres yeux. Je vous prie de me continuer jusqu'au
bout l'attention que vous m'avez donnée jusqu'ici. Je ne dirai rien qui ne soit
digne de l'assemblée qui m'écoute, digne de la bienveillance et de l'intérêt
dont vous m'honorez. Aussitôt qu'Oppianicus put soupçonner , en voyant Scamander
accusé, le sort qui l'attendait à son tour, il rechercha l'amitié de Stalénus,
homme pauvre, audacieux, exercé dans l'art de corrompre des juges , et qui alors
était juge lui-même. Dès le procès de Scamander, il avait, à force de présents,
déterminé cet homme à montrer en faveur de l'accusé un zèle peu compatible avec
l'impartialité de ces fonctions. Mais quand il vit que Scamander n'avait eu pour
lui que la voix de Stalénus, et que l'ancien maître de Scamander n'avait pas
même eu la voix de sa propre conscience, il sentit la nécessité de recourir pour
lui-même à des moyens plus efficaces. Il s'adressa donc à Stalénus, comme à
l'intrigant le plus habile à trouver des ressources, le plus effronté à les
mettre en oeuvre, le plus ardent à les faire réussir, qualités qu'il possédait
en effet et qu'il feignait de posséder encore à un plus haut degré. C'est lui
dont Oppianicus, pour sauver sa tète, invoqua le secours.
XXV. Vous n'ignorez pas, juges, que les animaux pressés par la
faim retournent ordinairement aux mêmes lieux où ils ont déjà trouvé leur
pâture. Deux ans auparavant, Stalénus s'était chargé de l'affaire des biens de
Safinius Atella, et devait, disait-il, pour six cent mille sesterces corrompre
les juges. Il les reçoit du pupille, les garde, et après le jugement il ne les
rend ni à Safinius ni aux acquéreurs des biens. Quand il eut dépensé cet argent,
sans en rien réserver, je ne dis pas pour fournir à ses prodigalités, mais pour
satisfaire ses besoins, il prit le parti de recourir à de nouvelles proies
judiciaires, et de continuer à tout garder pour lui. Voyant donc Oppianicus
perdu sans ressource, et frappé à mort par deux arrêts précédents, il releva son
courage par d'adroites promesses, et l'assura que tout n'était pas désespéré.
Oppianicus pria cet homme de lui indiquer les moyens de corrompre les juges.
Celui-ci (comme on l'a depuis entendu de la bouche d'Oppianicus ) répondit que
lui seul dans Rome était capable de lui rendre ce bon office. Mais il fit
quelques difficultés, parce que se trouvant, disait-il, en concurrence, pour
l'édilité, avec des candidats de la plus grande distinction, il craignait
d'indisposer les esprits par quelque démarche imprudente. Enfin, se laissant
fléchir, il demanda une somme exorbitante; puis il voulut bien se réduire à ce
qui était possible, et ordonna qu'on apportât chez lui six cent quarante mille
sesterces. Une fois en possession de l'argent, cette âme basse et dégradée se
mit à faire le honteux calcul que rien ne favoriserait mieux ses intérêts que la
condamnation d'Oppianicus. En effet, s'il était absous , il faudrait ou
distribuer la somme aux juges, ou la lui rendre à lui-même; tandis que, s'il
était condamné, personne ne la réclamerait. Plein de cette idée, il imagine la
plus extraordinaire des fourberies; et vous n'hésiterez point, juges, à croire
le récit véritable que je vais vous en faire, si vous voulez interroger vos
souvenirs, et vous rappeler, après un si long temps, quels furent la vie et le
caractère de Stalénus : car une opinion bien formée sur les moeurs d'un homme
conduit à juger quelles peuvent avoir été ses actions.
XXVI. Ce dépositaire à la fois indigent, prodigue, audacieux,
rusé, perfide, voyant un si riche trésor transporté tout à coup dans le séjour
où la misère habitait seule avec lui, appelle aussitôt à son aide tous les
artifices de la trahison et de l'iniquité. Donnerai-je l'argent aux juges? Mais
moi, que me reviendra-t-il, si ce n'est le péril et l'infamie? Ne pourrais-je
donc pas rendre inévitable la condamnation d'Oppianicus? Essayons d'en trouver
le moyen ; car enfin il faut tout prévoir. Si quelque hasard allait sauver sa
tête, peut-être faudrait-il restituer. Il tombe, hâtons sa chute; il va périr,
portons-lui le dernier coup. Il s'arrête à la résolution de promettre, à
quelques-uns des juges les moins délicats, de l'argent qu'il aurait soin de ne
pas leur donner : il calculait que les juges intègres rendraient de leur propre
mouvement un arrêt sévère, et que ce manque de parole irriterait contre
Oppianicus ceux qui auraient été moins scrupuleux. En conséquence, il s'adresse
d'abord à Bulbus, qu'il trouve sombre et rêveur, parce que depuis longtemps il
n'avait rien gagné. Bulbus, lui dit-il, en lui frappant doucement sur l'épaule,
êtes-vous homme à me seconder, pour que nous ne servions pas toujours
gratuitement la république? A ces mots de ne rien faire gratuitement, Bulbus se
réveille : Commandez, répondit-il, je suis prêt à vous obéir. Mais de quoi
s'agit-il? Alors Stalénus lui promet quarante mille sesterces, si Oppianicus est
absous, et le prie d'en conférer avec ceux qu'il connaît particulièrement.
Lui-même, chef et artisan de toute l'intrigue, séduit Gutta; et Bulbus, aidé de
cet auxiliaire, n'a pas de peine à flatter l'avidité de quelques autres d'une
douce espérance. Deux jours se passent, et l'on ne savait encore sur quoi
compter. On désirait un dépositaire qui répondît de la somme. Alors Bulbus, d'un
air riant, s'adresse à Stalénus, et prenant le ton le plus adouci qu'il lui fut
possible : Mon cher Pétus, lui dit-il (car Pétus est le surnom que Stalénus
avait choisi dans la noble maison Elia; s'il se fût appelé Ligur, ce nom eût
paru celui de sa nation plutôt que de sa famille); Pétus , lui dit-il donc, pour
l'objet dont vous m'avez parlé, on me demande où est l'argent. Alors cet
imposteur effronté, ce fourbe nourri de rapines judiciaires, qui déjà dévorait
en espérance la riche proie qu'il tenait soigneusement cachée, ride son front
(vous vous rappelez, juges, son visage composé et son air hypocrite), et se
plaint qu'Oppianicus lui a manqué de parole. Cet homme tout pétri de ruses et de
mensonges, et qui, appelant l'art au secours de la nature, avait perfectionné
par l'étude sa détestable industrie, proteste avec assurance qu'Oppianicus l'a
trompé; et pour preuve, il ajoute que, dans son procès, où tous les juges
donneront leurs suffrages à haute voix, il sera le premier à le condamner.
XXVII. Un bruit s'était répandu dans le tribunal que des
propositions avaient été faites à plusieurs juges. La négociation n'avait pas
été aussi secrète qu'elle aurait dû l'être, ni aussi publique que l'eût demandé
l'intérêt de la société. Pendant qu'on se livre à mille conjectures, Canutius,
homme habile, averti par un soupçon assez naturel que Stalénus était vendu, et
croyant pouvoir encore prévenir le succès de l'intrigue, pria les juges de
prononcer sur-le-champ. Ils y consentirent. Oppianicus n'en fut pas très alarmé.
Il croyait l'affaire arrangée par Stalénus. Trente-deux juges allaient délibérer
: seize voix suffisaient pour absoudre. Les six cent quarante mille sesterces,
répartis entre seize juges, devaient les procurer; et la voix de Stalénus,
ajoutée par surcroît et dans l'espoir d'une plus forte récompense, aurait formé
la dix-septième. La hasard voulut que Stalénus, ignorant qu'on délibérerait si
tôt, se trouvât absent. Il plaidait je ne sais quelle cause à un autre tribunal.
Cluentius n'était pas fâché de cette absence, et Canutius s'en consolait
facilement; mais il n'en était pas de même de l'accusé ni de Quintius son
défenseur. Ce dernier, alors tribun du peuple, s'emporte avec violence contre le
président Junius, pour l'empêcher d'aller aux voix sans Stalénus; et s'imaginant
que les huissiers tardaient à dessein de le faire venir, il quitte lui-même
cette audience solennelle, se rend au tribunal subalterne où plaidait Stalénus,
fait d'autorité lever la séance, et amène ce nouveau juge à sa place. On se lève
pour aller aux opinions; Oppianicus, usant du droit qu'avaient alors les
accusés, demande qu'on les donne de vive voix, afin que Stalénus puisse savoir
ce qui serait dû à chacun. Le tribunal était diversement composé : peu de juges
étaient vendus, tous étaient irrités. Ceux qui mettent leurs suffrages à prix
dans les élections du Champ de Mars ne pardonnent pas au candidat qui manque à
ses engagements : de même les juges corrompus étaient venus outrés de colère
contre l'accusé. Tous les autres le regardaient comme un grand coupable; mais
ils attendaient l'avis de ceux qu'ils soupçonnaient d'être gagnés, afin de
découvrir de quel côté partait la corruption.
XXVIII. Par un hasard assez étrange, le sort désigne Bulbus,
Stalénus et Gutta pour donner leur avis les premiers. Tout le monde attendait
avec impatience ce qu'allaient prononcer ces juges mercenaires et décriés. Tous
trois prononcent sans hésiter la condamnation. Cet incident jeta dans les
esprits du doute et de l'incertitude sur ce qui s'était passé. Les hommes sages,
attachés aux anciennes maximes du barreau, qui ne voulaient ni absoudre un homme
évidemment coupable, ni condamner avant d'avoir éclairci le fait, un accusé
contre lequel on pouvait, à en croire les apparences, avoir employé la
corruption, dirent qu'ils n'étaient pas suffisamment éclairés. Quelques juges
sévères crurent que chacun ne devait prendre conseil que de sa propre
conscience, et que si d'autres avaient reçu de l'argent pour bien juger,
eux-mêmes n'en devaient pas moins respecter l'autorité de leurs deux précédents
arrêts. Ils condamnèrent donc. Cinq juges en tout, soit par ignorance, soit par
pitié, soit par scrupule, soit enfin par des vues intéressées, donnèrent leur
voix en faveur de cet Oppianicus, qu'on nous représente comme un malheureux,
victime de l'intrigue. Aussitôt après la condamnation d'Oppianicus, le tribun L.
Quintius, homme très populaire, accoutumé à recueillir jusqu'aux moindres
souffles de la renommée pour en former des tempêtes, crut trouver une belle
occasion de s'élever aux dépens du sénat, en augmentant les préventions que le
peuple paraissait avoir déjà contre les jugements de cet ordre. Dans une
première et une seconde harangue des plus véhémentes et des plus animées, le
tribun crie de toutes ses forces que les juges se sont vendus pour condamner un
innocent; qu'il y va de l'existence de tous les citoyens; qu'il n'y a plus de
justice; que quiconque a un ennemi riche doit trembler pour sa tête. Le peuple,
qui ne savait rien de ce qui s'était passé, qui n'avait jamais vu Oppianicus,
qui le prenait pour un homme plein d'honneur et de vertu, immolé par des juges
corrompus, conçoit de violents soupçons, parle de faire justice, et demande
hautement que l'affaire soit portée à son tribunal. Ce fut à cette époque-là
même que Stalénus, appelé par Oppianicus, se rendit secrètement et de nuit dans
la maison de Titus Annius, homme distingué par ses vertus, mon intime ami. Tout
le reste est bien connu : on sait comment Oppianicus redemanda l'argent; comment
Stalénus promit de le rendre; comment des témoins dignes de foi, cachés à
dessein dans un lieu voisin, entendirent toute leur conversation; comment
l'intrigue fut dévoilée et rendue publique; comment enfin Stalénus se vit
arracher des mains sa proie tout entière.
XXIX. Ce personnage, qui avait fait ses preuves, était bien connu
du peuple, et il n'y avait pas d'infamie dont on ne le crût capable; mais qu'il
se fût approprié l'argent promis par lui-même au nom de l'accusé, c'est ce qu'on
ne savait pas dans l'assemblée, et le tribun se gardait bien de le dire. Les
citoyens savaient qu'il avait été question d'argent dans ce procès ; on leur
disait que l'accusé avait été condamné injustement; ils voyaient que la voix de
Stalénus avait été contre lui; ils jugeaient, d'après le caractère connu de cet
homme, qu'il ne l'avait pas donnée pour rien. Le même soupçon pesait sur Bulbus,
Gutta et quelque autres. Je l'avoue donc, et je puis aujourd'hui l'avouer
impunément, surtout devant ce tribunal : comme la vie d'Oppianicus et son nom
même étaient jusqu'alors inconnus au peuple; comme on s'indignait en pensant
qu'un innocent avait été condamné par des suffrages payés, soupçon que
justifiaient trop la perversité de Stalénus et l'infamie de quelques juges non
moins décriés; comme cette cause était plaidée par un homme revêtu d'une grande
puissance et doué d'un grand talent pour allumer les passions de la multitude:
je l'avoue, dis-je, ce jugement souleva tous les esprits et devint l'objet d'une
prévention universelle. Je n'ai pas oublié que l'incendie à peine allumé dévora
d'abord L. Junius, président du tribunal, et que ce citoyen déjà honoré de la
charge d'édile, et que le voeu général appelait à celle de préteur, poursuivi
par des clameurs insensées, et condamné sans être entendu, se vit à la fois
privé de ses honneurs et dépouillé de ses droits. Et je me félicite de défendre
aujourd'hui plutôt que dans ces temps orageux la cause de Cluentius. La cause,
il est vrai, reste la même, et rien ne peut la changer ; mais l'orage a disparu,
les haines se sont calmées : en sorte qu'il n'a plus rien à craindre de la
malignité des temps, et qu'il a tout à espérer de la bonté de son droit. Aussi
je vois avec quelle bienveillance je suis écouté maintenant et par ceux que leur
qualité de juges rend arbitres de notre sort, et par ceux dont nous
n'ambitionnons que l'estime. Si j'avais parlé alors, certes on ne m'eût pas
écouté. Ce n'est pas que la cause eût été différente; elle était ce qu'elle est
aujourd'hui; mais les circonstances n'étaient pas ce qu'elles sont. En voici la
preuve.
XXX. Qui eût osé dire alors qu'Oppianicus avait été justement
condamné? qui oserait dire aujourd'hui le contraire? Qui eût pu l'accuser alors
d'avoir essayé de corrompre les juges? qui peut maintenant contester ce fait? A
qui eût-il été permis alors d'avancer qu'Oppianicus n'avait été traduit en
justice qu'après deux arrêts solennels dont l'autorité le condamnait d'avance?
maintenant pense-t-on même à le nier? Ainsi une fois les préventions détruites
par le temps qui les a affaiblies, par mon discours qui les a combattues, par
votre impartiale justice qui les a bannies pour faire place à la vérité, que
reste-t-il de douteux dans ma cause?Une somme a été donnée pour corrompre les
juges; voilà ce qui est constant. Par qui, de l'accusateur ou de l'accusé,
a-t-elle été donnée? voilà ce qu'on cherche. L'accusateur vous dit : D'abord je
dénonçais des crimes si énormes, que je n'avais nullement besoin de recourir à
l'argent. Ensuite, je livrais à la justice un homme condamné d'avance, et que
l'argent même n'aurait pu sauver. Enfin, quand il aurait été absous, mon
existence et ma fortune n'en recevaient aucune atteinte. Que dit au contraire
l'accusé? D'abord la multitude et la gravité des charges qui pesaient sur moi me
faisaient trembler. Ensuite, je lisais ma propre condamnation dans la sentence
des Fabricius, condamnés parce qu'ils étaient mes complices. Enfin, mon
existence tout entière dépendait du jugement qui allait être rendu. L'un avait
donc, pour corrompre les juges, des motifs nombreux et puissants, et l'autre
n'en avait aucun. Passons maintenant à l'argent même, et voyons d'où il est
sorti. Cluentius tenait ses registres avec beaucoup d'exactitude. Il en résulte
au moins qu'il n'a pu, sans qu'on le sache, rien ajouter ni rien ôter à sa
fortune. Vous avez eu le temps, depuis huit ans, d'étudier cette cause; depuis
huit ans les registres de Cluentius et ceux de beaucoup d'autres, feuilletés
mille et mille fois, ont offert à vos recherches tous les faits qui se
rattachent à ce procès; et pendant tout ce temps vous ne trouvez aucune trace
d'argent donné par Cluentius. Mais l'argent d'Oppianicus, avons-nous donc besoin
de le suivre à la trace? ne pouvons-nous pas, guidés par vous, aller droit au
lieu qui le cache et le saisir en son obscur repaire? Nous le tenons en effet :
six cent quarante mille sesterces à la fois; et cela chez le plus audacieux des
hommes! et cela chez un juge! Que demandez-vous de plus? Mais, direz-vous, c'est
l'accusateur et non l'accusé qui avait chargé Stalénus de corrompre les juges. —
Pourquoi donc, lorsqu'on allait prendre les voix, l'accusateur et son avocat
souffraient-ils l'absence de Stalénus? pourquoi, lorsqu'ils priaient les juges
de prononcer, ne demandaient-ils pas que Stalénus fût présent? C'est Oppianicus
qui le demandait; Quintius l'exigeait impérieusement; il fallut l'autorité de ce
tribun pour empêcher qu'on ne délibérât sans Stalénus. —Mais Stalénus vota
contre Oppianicus. — C'est qu'il devait cette garantie à Bulbus et à ses
pareils, pour leur prouver que le corrupteur avait manqué de parole. Si donc,
juges, vous voyez d'un côté le besoin d'acheter les suffrages, une somme donnée,
un Stalénus, en un mot tout ce qu'ont de plus odieux l'audace et la perfidie;
tandis que de l'autre vous ne trouvez aucun indice d'argent donné, aucun intérêt
à corrompre les juges, rien enfin qu'une vie honorable et une probité
scrupuleuse; éclairés désormais sur la vérité et désabusés de l'erreur, laissez
la honte de cette criminelle intrigue retourner à la source impure d'où sont
partis tant d'autres forfaits; et que d'injustes préventions cessent enfin de
poursuivre un homme dont jamais aucun crime n'a souillé la vie.
XXXI. Mais, disent nos adversaires, c'est pour ménager une
réconciliation et non pour corrompre les juges, qu'Oppianicus avait remis de
l'argent à Stalénus. Se peut-il bien, Attius, qu'avec vos lumières et votre
expérience vous teniez ce langage? Celui-là, dit-on, est le plus sage, qui sait
de lui-même trouver ce qu'il convient de faire; le second rang appartient à
celui qui sait se rendre aux sages conseils d'un autre. C'est le contraire pour
la folie : celui qui n'invente rien est moins fou que celui qui s'empare des
folles inventions d'autrui. Stalénus se voyant le poignard sur la gorge, imagina
dans le premier moment cette prétendue réconciliation; ou bien, comme on le
disait alors, ce fut Céthégus qui lui suggéra ce misérable subterfuge. En effet,
vous pouvez vous rappeler le bruit qui courut en ce temps-là : Céthégus, ennemi
de Stalénus, voulant débarrasser la république d'un homme aussi pervers,
persuadé d'ailleurs que rien ne pourrait sauver un juge convaincu, par son
propre aveu, d'avoir clandestinement et sans titre légitime reçu de l'argent
d'un accusé, lui avait, disait-on, donné ce conseil un peu perfide. Si en cela
Céthégus manqua de bonne foi, je ne m'en étonne pas; il cherchait à se défaire
d'un ennemi; mais si Stalénus était dans l'impossibilité de nier qu'il eût reçu
de l'argent, et si l'usage pour lequel il l'avait reçu ne pouvait être avoué
sans une honte et un péril extrême, on ne peut pas même blâmer Céthégus de lui
avoir donné ce conseil. Au reste, Stalénus était dans une position bien
différente de celle où vous êtes aujourd'hui, Attius. Confondu par l'évidence,
tout ce qu'il pouvait dire le déshonorait moins que l'aveu de ce qu'il avait
fait. Mais vous, Attius, que vous reproduisiez maintenant une fable qui dans le
temps excita le mépris et la risée, voila ce qui m'étonne. Comment Cluentius
eût-il pu se réconcilier avec Oppianicus? il était poursuivi par la haine
implacable de sa mère; les noms de l'accusateur et de l'accusé étaient consignés
dans les registres publics; les Fabricius venaient d'être condamnés; Oppianicus
accusé par un autre n'eût pas échappé, et Cluentius ne pouvait abandonner
l'accusation sans passer pour un vil calomniateur.
XXXII. Direz-vous qu'on voulait acheter sa collusion contre
lui-même? Ce serait déjà une sorte de corruption. Mais qu'avait-on besoin de
prendre un juge pour négociateur? et en général, pourquoi eût-on employé la
médiation d'un Stalénus, homme vil et déshonoré, étranger aux deux partis,
plutôt que celle de quelque honnête homme, ami de l'un et de l'autre? Mais
qu'ai-je besoin d'en dire davantage sur un objet aussi clair? La somme même
remise à Stalénus et le nombre de sesterces, révèlent, à n'en pas douter, ce
qu'on en voulait faire. Je dis qu'il fallait gagner seize juges pour
qu'Oppianicus fût absous, et que six cent quarante mille sesterces ont été
portés chez Stalénus. Si c'est, comme vous le dites, pour acheter l'amitié de
Cluentius, six cent mille ne suffisaient-ils pas? pourquoi quarante mille de
plus? Si c'est, comme nous le prétendons, pour distribuer à seize juges chacun
quarante mille sesterces, Archimède n'aurait pas mieux calculé. On objecte que
beaucoup d'arrêts ont déclaré Cluentius coupable de corruption. La vérité est
que cette question n'a jamais été jusqu'ici débattue en justice réglée. Cette
cause, si vivement attaquée, traînée si longtemps de tribunaux en tribunaux, est
aujourd'hui défendue pour la première fois; c'est aujourd'hui pour la première
fois que la vérité, rassurée par l'équité des juges, élève la voix contre la
calomnie. Cependant ces nombreux arrêts, quels sont-ils? car je suis armé contre
toutes les attaques, et j'ai des arguments prêts pour démontrer que, parmi les
prétendus jugements rendus sur ce premier jugement, les uns paraissent moins des
sentences émanées de la justice, que les terribles effets d'une ruine ou d'une
tempête; les autres ne préjugent rien contre Cluentius ; plusieurs même lui sont
favorables; d'autres enfin n'ont jamais été appelés des jugements ni regardés
comme tels. Ici, juges, c'est plutôt pour me conformer à l'usage, que pour
implorer une bienveillance dont vous me donnez déjà tant de preuves, que je vous
prie d'accorder votre attention à l'examen que je vais faire de chacun de ces
jugements.
XXXIII. C. Junius, qui présidait dans la cause d'Oppianicus, a
été condamné; ajoutez même,si vous le voulez, qu'il a été condamné lorsqu'il
était encore en exercice. Le tribun du peuple n'a pas eu plus de respect pour la
loi que d'égards pour l'accusé. Dans un temps où il n'était pas permis de tirer
Junius de son tribunal, pour l'appeler à d'autres fonctions publiques, on l'en
arrache pour lui faire son procès. Et quel procès, grands dieux ! Vos regards,
citoyens , m'encouragent à dire librement des choses que je voulais taire. Y
eut-il donc une instruction, des débats, un jugement? Je veux le croire. Eh
bien! je le demande à qui voudra me répondre parmi ce peuple alors irrité et
dont on flattait l'emportement, de quoi Junius fut-il accusé? Tout le monde
répondra : De s'être laissé corrompre, et d'avoir causé la perte d'un innocent.
Telle est l'opinion générale; mais s'il en était ainsi, il fallait invoquer
contre lui la loi en vertu de laquelle on poursuit Cluentius.—Mais Junius
présidait lui-même le tribunal chargé d'appliquer cette loi.— Quintius eût
attendu quelques jours que sa commission fût expirée. Mais non; Quintius ne
voulait pas attendre que lui-même ne fût plus tribun, et que l'indignation
publique fût calmée. Vous le voyez, juges, ce n'est pas sur la bonté de sa
cause, c'est sur l'opinion du moment et l'abus du pouvoir que l'accusateur
fondait son espérance. Il conclut à une amende : sous quel prétexte? Parce que
Junius n'avait pas fait le serment ordinaire d'observer la loi, oubli qui ne fut
jamais regardé comme un crime; et parce que l'honnête et scrupuleux C. Verrès,
préteur de la ville, n'avait pas sur son registre, qu'on produisit tout couvert
de ratures, les noms désignés par le sort pour remplacer les juges récusés.
Voilà pour quels motifs C. Junius fut condamné; motifs légers et frivoles,qui ne
devaient pas même être produits en justice. S'il succomba, ce fut la faute des
temps, et non celle de sa cause.
XXXIV. Et vous croyez qu'un tel jugement doit nuire à Cluentius !
Pour quelle raison? Supposez que Junius n'eût pas consulté le sort, comme le
veut la loi, ou qu'il eût une fois omis la formalité du serment, s'ensuit-il que
sa condamnation ait rien préjugé contre Cluentius? — Vaine question! dit mon
adversaire : il fut condamné aux termes de deux lois; mais c'était pour en avoir
violé une troisième. — Ceux qui font un pareil aveu peuvent-ils bien soutenir
que c'est là un véritable jugement? Le préteur, dit-il encore, se déclara contre
Junius, parce qu'on le croyait complice de la corruption des juges. — La cause
aujourd'hui est-elle donc changée? le fait, la procédure, l'affaire tout entière
est-elle autre maintenant qu'elle n'était alors? Je ne pense pas qu'aucun des
actes consommés dans ce temps-là ait pu changer de nature. Pourquoi donc ce
silence avec lequel on m'écoute en ce moment, tandis qu'on ne laissa pas même à
Junius la liberté de se défendre? C'est qu'alors tout était sous l'influence de
la passion, de l'erreur, des préjugés, et de ces assemblées turbulentes
convoquées chaque jour par un tribun séditieux. Le tribun accusait à la fois et
devant le peuple et devant le tribunal, il quittait l'assemblée pour venir au
barreau, ou plutôt il y venait avec toute l'assemblée. Les degrés Auréliens,
nouvellement construits, semblaient l'avoir été pour servir d'amphithéâtre aux
spectateurs de ce jugement, et dès que l'accusateur les avait couverts d'une
multitude échauffée par ses discours, on ne pouvait plus parler en faveur de
l'accusé; on ne pouvait pas même se lever pour le défendre. Dernièrement, au
tribunal d'Orchinius mon collègue, les juges ont laissé sans ajournement fixé
l'affaire de Faustus Sylla, poursuivi comme détenteur de deniers publies. Ce
n'est pas qu'ils aient cru Sylla au-dessus des lois, ni dédaigné, comme le rebut
du barreau, la cause du trésor de l'État; mais ils ont pensé qu'avec un tribun
du peuple pour accusateur, l'accusé soutiendrait une lutte trop inégale. A
présent opposerai-je époque à époque, ou Sylla à Junius, ou ce tribun à
Quintius? Sylla était puissant par son opulence, par le nombre de ses parents,
de ses alliés, de ses amis, de ses clients; Junius était loin d'avoir tant
d'appuis; il devait ses faibles ressources à un travail pénible et à de longs
efforts. Le tribun dont je parle est sage, honnête, ennemi des séditieux, bien
loin d'être séditieux lui-même; le tribun Quintius était d'un caractère violent,
accusateur passionné, démagogue fougueux. Les temps sont aujourd'hui calmes et
tranquilles; ils étaient alors agités par tous les orages de la haine et de la
prévention. Malgré cette différence, les juges ont décidé que Sylla plaiderait
avec trop de désavantage, si, à la qualité d'accusateur, son adversaire
réunissait l'ascendant d'un pouvoir redoutable.
XXXV. Et ici, juges, c'est le lieu d'en appeler à votre prudence
et à votre générosité, et de livrer à vos plus sérieuses réflexions les maux et
les dangers que peut susciter à chacun de nous la puissance tribunitienne,
soulevant, dans des assemblées séditieuses, les passions de la multitude. Dans
des temps plus heureux, lorsqu'on fondait sa grandeur, non sur les agitations
populaires, mais sur son propre mérite et l'innocence de sa vie, ni C.
Popillius, ni Q. Métellus, deux hommes si vertueux et si renommés, ne purent
cependant résister à la puissance tribunitienne. Où donc, dans un siècle comme
le nôtre, avec de telles moeurs et de tels magistrats, où trouver une sauvegarde
, si votre sagesse et la justice de vos arrêts ne viennent à notre secours? Ce
ne fut donc point un jugement, non, ce ne fut point un jugement qui condamna
Junius, puisque la modération n'y présida point, que les lois et les formes n'y
furent point observées, que la cause même ne fut pas défendue. Ce fut un abus de
la force; ce fut, comme je l'ai déjà dit, une catastrophe, une tempête, tout,
plutôt qu'un jugement, une discussion, un procès. S'il en est encore qui
veuillent conserver à cet acte le nom de jugement, et s'en tenir à ce qu'il a
prononcé, qu'ils séparent au moins cette cause de la nôtre. C'est, dit-on, pour
n'avoir pas fait le serment ordinaire, ou pour n'avoir pas, aux termes de la
loi, tiré au sort les juges suppléants, que Junius fut condamné. Or les lois qui
servirent de prétexte à cette condamnation ne peuvent avoir aucun rapport à
l'affaire de Clùentius. — Mais Bulbus fut aussi condamné. — Ajoutez : pour crime
d'État, afin que vous sachiez que cette cause n'avait rien de commun avec la
nôtre. — Mais on lui reprocha sa vénalité. -- Je l'avoue; mais il fut prouvé par
une lettre de C. Cosconius et par de nombreux témoignages qu'il avait voulu
soulever une légion en Illyrie; crime prévu par la loi de majesté, et dont la
connaissance appartenait au tribunal qui le jugea. L'accusation de vénalité lui
fut, dites-vous, plus fatale que tout le reste. — C'est tout au plus une
conjecture; et, s'il est permis de se livrer à des conjectures, la mienne
pourrait bien être plus vraisemblable que la vôtre. Je pense, moi, que Bulbus,
amené devant le tribunal avec la réputation d'un homme vil et déshonoré, d'un
méchant souillé de mille forfaits, en dut être plus facilement condamné : et
vous, parmi tous les griefs imputés à Bulbus, vous en choisissez un à votre gré,
pour en faire le motif de sa condamnation.
XXXVI. La condamnation de Bulbus ne doit donc pas plus nuire à
notre cause, que celles de Popillius et de Gutta, dont on se fait un titre
contre nous. C'est de brigue en effet qu'ils furent accusés; ils le furent par
des hommes condamnés eux-mêmes comme coupables de brigue. Assurément si ceux-ci
furent relevés de la peine qu'ils avaient encourue, ce ne fut pas pour avoir
convaincu Popillius et Gutta de vénalité dans les fonctions de juges; ce fut
pour avoir prouvé qu'en vengeant sur d'autres la loi enfreinte par eux -mêmes,
ils avaient mérité la récompense que cette loi promettait. C'est pourquoi tout
le monde est bien persuadé, je pense, que cette condamnation, qui eut pour objet
le crime de brigue, n'a aucun rapport avec la cause de Cluentius et l'affaire
soumise à votre décision. Mais on cite encore le jugement qui a frappé Stalénus.
Je ne dis pas en ce moment ce que je devrais dire peut-être, qu'il a été
condamné comme criminel d'État; je ne lis pas les témoignages rendus contre lui
par les hommes les plus distingués, anciens lieutenants, préfets, tribuns
militaires sous l'illustre M. Émilius; témoignages qui ont démontré jusqu'à
l'évidente, qu'étant questeur il avait contribué plus que personne à souffler
parmi les soldats la révolte et la sédition. Je ne lis pas même les dépositions
relatives aux six cent mille sesterces qu'il avait reçus pour l'affaire de
Safinius, et qu'il garda frauduleusement, comme il fit depuis dans le procès
d'Oppianicus. J'omets tous ces détails, et beaucoup d'autres reproches qui lui
furent faits en présence du tribunal. Je dis seulement que P. et L. Cominius,
chevaliers romains éloquents et distingués, ses accusateurs, soutinrent alors
contre Stalénus ce que je soutiens aujourd'hui contre Attius. Les Cominius
disaient comme moi, que Stalénus avait reçu de l'argent d'Oppianicus pour
acheter les suffrages; Stalénus prétendait l'avoir reçu pour ménager une
réconciliation. Ce rôle de conciliateur et d'honnête homme dont il empruntait le
masque, faisait rire comme ces statues dorées, placées par ses soins auprès du
temple de Juturne avec l'inscription que STALÉNUS AVAIT RÉCONCILIÉ DES ROIS. On
produisait au grand jour toutes ses ruses et toutes ses perfidies ; on déroulait
le tableau d'une vie tout entière vouée à l'intrigue; on faisait voir par quel
honteux trafic il réparait au forum les torts de la fortune; on trouvait la
cause de la paix et de la concorde mal placée dans ses mains mercenaires. Aussi
Stalénus, alléguant pour sa défense les mêmes raisons qu'Attius allègue
aujourd'hui, fut condamné. Les Cominius, soutenant ce que je n'ai pas cessé de
soutenir, gagnèrent leur cause. Ainsi par la condamnation de Stalénus, il a été
décidé qu'Oppianicus a voulu corrompre les juges, et qu'il a donné de l'argent à
l'un d'eux pour acheter les suffrages: car, je le répète, le coupable est
nécessairement ou Cluentius ou Oppianicus; or on ne trouve pas la moindre trace
d'un denier donné par Cluentius à aucun juge; et l'on voit, à la fin du procès,
retirer de chez un juge l'or d'Oppianicus. Loin donc que l'arrêt prononcé contre
Stalénus forme un préjugé nuisible à notre cause, comment ne pas voir qu'il est
en notre faveur un puissant argument?
XXXVII. Jusqu'ici je vois que la condamnation de Junius est moins
un véritable jugement qu'un acte de violence, commandé par une multitude égarée,
et un tribun séditieux. Si l'on veut donner à cet acte le nom de jugement, il
faut en même temps convenir que l'amende imposée à Junius n'a pas le moindre
rapport avec la cause que je défends. La condamnation de Junius fut donc un abus
de la force; celles de Bulbus, de Popiliius et de Gutta ne sont point contraires
à Cluentius; celle de Stalénus lui est même favorable. Voyons si nous ne
trouverons pas quelque autre jugement qui serve encore à sa justification. Ne
vit-on pas à son tour paraître en justice C. Fidiculanius Falcula, qui, n'ayant
assisté , comme juge suppléant, qu'à un petit nombre d'audiences, avait
cependant voté contre Oppianicus? circonstance qui, plus que le reste, excitait
l'indignation publique. Il y parut; et même il y parut deux fois : car Quintius,
dans ces assemblées séditieuses et turbulentes qu'il convoquait chaque jour,
avait soulevé contre lui tous les esprits. Dans un premier procès on demanda
qu'il fût, comme Junius, condamné à une amende, pour avoir pris séance contre la
loi et sans que sa décurie fût en exercice. Il fut accusé dans un temps un peu
plus calme que Junius; mais il fut accusé à peu près du même crime et aux termes
de la même loi. Comme il n'y eut dans cette affaire ni sédition, ni violence, ni
tumulte; il fut très facilement absous dès la première action. Je ne compte pas
cet arrêt. Car, en supposant que Falcula n'eût point mérité de payer l'amende,
il pouvait cependant, aussi bien que Stalénus qui ne fut jamais accusé pour ce
fait, avoir reçu de l'argent pour vendre son suffrage. Cette question ne
regardait pas le tribunal où il fut cité. Que reprochait-on à Falcula? d'avoir
reçu de Cluentius quarante mille sesterces. De quel ordre était-il? de celui des
sénateurs. Accusé de concussion devant d'autres juges d'après la loi suivie à
l'égard des sénateurs, il fut honorablement acquitté. La cause fut plaidée selon
les formes antiques, sans que ni force, ni terreur, ni menaces vinssent troubler
sa défense : tout fut exposé, développé, démontré. Les juges sentirent que
l'accusé avait pu légitimement être condamné par un homme qui n'avait pas suivi
tous les débats ; ils pensèrent même qu'on pouvait donner sa voix contre lui,
sans rien connaître du procès que la condamnation de ses deux complices.
XXXVIII. Alors on vit même les cinq juges qui, prêtant l'oreille
aux vagues propos d'une crédule ignorance, avaient opiné en faveur d'Oppianicus,
cesser de se faire honneur de leur clémence. En effet, qu'on leur eût demandé
s'ils avaient siégé dans l'affaire de Fabricius : Oui, eût été leur réponse. A
la question si Fabricius était accusé d'autre chose que du projet
d'empoisonnement formé contre Cluentius, ils auraient répondu : Non. Interrogés
ensuite comment ils avaient voté : Contre lui, auraient-ils dit; car il n'eut
pas une voix pour lui. Aux mêmes questions faites à l'égard de Scamander, les
réponses eussent été les mêmes. Il est vrai qu'une voix lui avait été favorable;
mais pas un n'eût voulu reconnaître cette voix unique pour la sienne. A qui donc
serait-il plus facile de justifier son vote, de celui qui déclare avoir été
d'accord avec lui-même et avec son premier jugement, ou de celui qui, doux et
clément envers le chef du complot, avait été inflexible pour ses complices et
ses auxiliaires? je ne dois pas ici faire le procès à l'opinion des juges. Pour
que de tels hommes fissent fléchir leurs principes, il fallut sans doute que de
violents soupçons vinssent tout à coup s'emparer de leur esprit. Ainsi je ne
condamne point l'indulgence de ceux qui prononcèrent en faveur de l'accusé.
J'approuve la conduite ferme et conséquente de ceux qui, étrangers à l'intrigue
de Stalénus, suivirent de leur propre mouvement l'autorité des deux premiers
arrêts. Je loue la sagesse de ceux qui déclarèrent n'être pas suffisamment
éclairés. Ne pouvant en aucune manière absoudre un homme qui leur paraissait le
plus grand des coupables et que deux fois ils avaient condamné, mais effrayés en
même temps des odieuses manoeuvres dont la voix publique accusait quelques
juges, ils voulurent attendre, pour le condamner de nouveau, que le temps eût
éclairci ce mystère. Et ce n'est pas seulement par ce qu'ils ont fait que vous
pouvez apprécier la sagesse de ces juges : leurs noms même suffisent pour
garantir la sagesse et l'équité de leurs actes. Est-il un jurisconsulte plus
habile, un homme d'un esprit plus pénétrant, d'une probité plus intègre, et
d'une délicatesse plus scrupuleuse que P. Octavius Balbus? Il n'a pas absous
Oppianicus. Quel homme eut plus de caractère que Q. Considius? qui sut mieux que
lui quel esprit doit régner dans les jugements, et quel respect se doivent à
eux-mêmes les organes de la justice? qui le surpassa jamais en vertus, en
lumières, en autorité? Il n'a pas absous Oppianicus. Il serait trop long de
faire de chacun d'eux un éloge particulier; leurs grandes qualités sont trop
connues pour avoir besoin de panégyrique. Pourrais-je louer dignement un M.
Juventius Pédo, ce ferme soutien des antiques maximes; un Caulius Mergus, un M.
Basilus, un C. Caudinus, qui tous firent éclater leur justice dans les jugements
publics, quand la république elle-même avait déjà recouvré sa splendeur? A tant
de noms illustres il faut ajouter L. Cassius et Cn. Héius, deux hommes en qui
brillèrent la même prudence et la même intégrité. Pas un d'eux n'a absous
Oppianicus. Le plus jeune de tous, qui d'ailleurs ne le cédait à aucun de ceux
que j'ai nommés, pour les lumières, la délicatesse et l'amour du devoir, P.
Saturius, ne l'a pas absous davantage. O merveilleuse innocence d'Oppianicus !
On suppose à celui qui l'absout des vues intéressées; on loue la circonspection
de celui qui diffère; on admire la fermeté de principes de celui qui le
condamne.
XXXIX. Voilà des vérités qui, dans le temps où Quintius agitait
les esprits, ne furent proclamées ni devant le peuple, ni devant les tribunaux.
Quintius ne souffrait point qu'on élevât la voix; et assailli par une multitude
égarée, aucun orateur n'eût pu résister à la tempête. Dans cet état de choses,
après la catastrophe de Junius, le tribun abandonna personnellement toute cette
affaire; car au bout de quelques jours, lui-même rentra dans la condition
privée, et il sentait d'ailleurs que la première chaleur des esprits commençait
à se refroidir. Si, dans les jours orageux où il accusa Junius, il avait voulu
aussi accuser Falcula, Falcula n'aurait pu ouvrir la bouche pour se justifier.
Et on le vit d'abord menacer tous ceux qui avaient voté contre Oppianicus. Vous
connaissiez, juges, l'insolence de Quintius; vous connaissiez son audace et ses
prétentions tribunitiennes. Quelle morgue, dieux immortels ! quel orgueil!
quelle présomption d'un homme qui se méconnaît ! quelle odieuse et insupportable
arrogance ! Il alla jusqu'à s'indigner (et ce fut là le signal et la cause de
tous les orages) qu'on n'eût pas fait grâce à Oppianicus, par égard pour un
défenseur tel que lui; comme si le choix d'un tel défenseur n'était pas un signe
certain que l'accusé était délaissé de tout le monde. En effet, il y avait à
Rome une foule d'orateurs aussi distingués par leur haut rang que par leur
éloquence, qui n'auraient pas refusé de défendre un chevalier romain, l'un des
premiers de sa ville, si aucun d'eux avait pensé que l'honneur permît
d'embrasser une telle cause.
XL. Mais Quintius, quelle cause avait-il jamais plaidée,
quoiqu'il fût alors âgé de cinquante ans? l'avait-on jamais vu prêter à un
accusé l'appui, je ne dis pas de sa voix, mais de son témoignage ou même de sa
présence? La tribune, longtemps abandonnée, ne retentissait plus, depuis
l'arrivée de Sylla, de la voix des magistrats populaires. Quintius s'en empara,
et rappelant la multitude à ces bruyantes assemblées dont elle n'avait gardé que
le souvenir, il passa, aux yeux d'une certaine classe d'hommes, pour le
restaurateur de l'ancienne liberté. Mais quelle fut bientôt pour lui la haine de
ce peuple dont la faveur l'avait élevé si haut ! Et cette haine, il en était
bien digne. Tâchez en effet de vous rappeler, non seulement ses moeurs et son
arrogance, mais encore son air et son costume, et cette pourpre qui, brillant
sur sa toge, lui descendait jusqu'aux pieds. Ne pouvant dévorer l'affront
d'avoir perdu une cause en justice, il évoque l'affaire du barreau à la tribune.
Souvent nous nous plaignons que les hommes nouveaux ne trouvent pas dans cette
ville assez d'encouragements. Je soutiens, moi, qu'en aucun lieu du monde ils
n'en trouvent davantage. Un citoyen d'une naissance obscure semble-t-il, par son
mérite, capable de soutenir l'éclat d'un rang illustre, son élévation n'a
d'autres bornes que son talent et ses vertus. Un autre n'a pour tout mérite que
l'obscurité de sa naissance, et souvent il va plus loin que si, avec les mêmes
vices, il était né au sein de la grandeur. Supposez que Quintius, pour ne pas
citer d'autre exemple, eût été noble, qui eût pu le souffrir avec son orgueil et
ses emportements? Né dans les derniers rangs, on l'a souffert. On a pensé même
que, s'il avait quelques bonnes qualités, il fallait lui en tenir compte. Quant
à sa hauteur et à son arrogance, on a cru que, dans un homme de cette condition,
il était plus sage d'en rire que de s'en alarmer.
XLI. Je reviens à mon sujet. Je vous le demande, Attius, à vous
qui faites tant valoir ces jugements : en acquittant Falcula, qu'a-t-on
prononcé? Sans doute qu'il avait les mains pures quand il fut juge d'Oppianicus.
Et cependant il l'avait condamné; et cependant il n'avait pas entendu toute la
cause ; et cependant Quintius l'avait accablé, dans toutes ses harangues, des
plus violentes invectives. Donc tous ces arrêts dictés par Quintius furent
l'oeuvre de l'iniquité, du mensonge, des passions populaires, du désordre et de
la sédition. — Soit, direz-vous ; Falcula pouvait être innocent. -- Donc
quelqu'un a voté contre Oppianicus, sans être vendu; donc Junius n'a pas rempli
le tribunal de juges payés pour le condamner; donc quelqu'un a pu ne pas siéger
dès le commencement des débats, et donner contre Oppianicus un suffrage
désintéressé. Mais si Falcula fut innocent, je vous le demande, qui donc fut
coupable? si Falcula eut les mains pures, qui donc les eut souillées? Je nie
qu'on ait adressé à aucun des juges un seul reproche qui n'ait été fait à
Falcula; je nie qu'il y eût rien dans sa cause qui ne fût applicable à celle des
autres. Il faut de deux choses l'une, ou que vous blâmiez ce jugement, vous qui
paraissiez fonder votre accusation sur l'autorité des jugements ; ou, si vous
convenez qu'il est juste, il faut que vous conveniez en même temps que celui
d'Oppianicus fut désintéressé. Au reste, une preuve assez manifeste de cette
vérité, c'est que de tant de juges, une fois que Falcula fut absous, aucun ne
fut plus poursuivi. Que me parlez-vous en effet de gens condamnés pour crime de
brigue, aux termes d'une autre loi, sur des faits positifs, d'après la
déposition de nombreux témoins ? D'abord c'est de concussion et non de brigue
qu'il aurait fallu les accuser; car si le reproche de vénalité leur a nui si
fort dans un procès tout à fait étranger à cette question, certes, poursuivis
pour ce crime même, il les eût bien plus sûrement accablés. Ensuite, si c'était
une fatalité attachée à cette prétendue corruption, que tout juge d'Oppianicus,
à quelque titre qu'il fût accusé, serait condamné comme juge corrompu; pourquoi,
avec des accusateurs si nombreux et encouragés par tant de récompenses, les
autres sont-ils restés sans poursuite? Ici l'on allègue un acte qui n'est point
un jugement : c'est que dans l'appréciation de la peine encourue par Septimius
Scévola, on eut égard au crime de corruption. Je n'ai pas besoin de rappeler
longuement à des juges aussi éclairés que vous l'usage suivi dans cette partie
des procès. Jamais les juges ne portent, dans les actes qui suivent la
condamnation de l'accusé, l'exactitude rigoureuse qui dirige le reste de la
procédure. Quand il s'agit d'arbitrer la peine, il peut arriver deux choses : ou
ils considèrent comme un ennemi personnel l'homme qu'ils ont une fois condamné,
et à ce titre, si la peine requise contre lui menace son existence, ils se font
scrupule de la lui infliger; ou, croyant leur devoir rempli dès qu'ils ont
prononcé sur le fait, ils ne donnent plus au reste qu'une légère attention.
Aussi a-t-on vu souvent des accusés échapper à un jugement de lèse-majesté,
parce qu'après leur condamnation on leur avait appliqué la peine des simples
concussionnaires; et nous voyons tous les jours les mêmes juges qui ont condamné
un concussionnaire, absoudre ensuite ceux qu'ils ont reconnus, en évaluant les
restitutions, pour les recéleurs de ses vols. En agissant ainsi, l'on n'attaque
pas l'autorité de la chose jugée, on décide seulement que l'appréciation de la
peine n'est pas un jugement. Scévola fut condamné pour des faits étrangers à
celui de corruption ; il le fut sur la déposition d'une foule d'habitants de
l'Apulie. Il n'y eut pas d'efforts qu'on ne fît pour rendre sa condamnation
capitale. Si l'arbitration que les juges firent de la peine avait force de
jugement, les mêmes ennemis, ou d'autres à leur défaut, n'auraient pas manqué de
s'en prévaloir pour l'attaquer de nouveau aux termes mêmes de la loi qui
concerne les juges corrompus.
XLII. Viennent ensuite des actes que nos adversaires qualifient
de jugements, quoique nos ancêtres ne les aient jamais ni appelés de ce nom, ni
respectés à l'égal de la chose jugée : je veux dire les exemples de sévérité
donnés par les censeurs. Avant d'entamer cette partie de mon sujet, je dois dire
quelques mots des obligations que m'imposent d'un côté le salut de l'accusé, et
de l'autre les justes égards dus aux convenances et à l'amitié; car les
illustres citoyens qui exercèrent en dernier lieu la censure sont tous deux mes
amis. Je suis même, comme le savent la plupart d'entre vous, étroitement lié
avec l'un d'eux, et cette liaison est fondée sur des services réciproques. Ainsi
tout ce que j'aurai à dire des actes de leur censure, je le dirai avec
l'intention qu'on y voie bien moins un examen de ce qu'ils ont fait, que des
réflexions générales sur l'autorité des censeurs. Quant à Lentulus, mon intime
ami, que je nomme ici avec tout le respect dû à son rare mérite, et aux dignités
éminentes dont le peuple romain l'a revêtu, il consentira sans peine, juges,
qu'imitant ce dévouement sans bornes, et cette courageuse franchise qu'il a
coutume de déployer lui-même dans la défense de ses amis, j'ose énoncer des
vérités que je ne puis taire sans danger pour mon client. Toutefois je ne
m'avancerai qu'avec précaution, et je saurai satisfaire à ce que ma cause exige,
sans blesser l'honneur de personne, ni manquer aux lois de l'amitié. Je vois
donc que les censeurs ont sévi contre quelques-uns des juges qui siégèrent avec
Junius,et ont donné pour motif de leur décision le jugement rendu par ce
tribunal. Je poserai d'abord en principe que jamais les notes des censeurs
n'eurent, chez nous, l'autorité d'une sentence juridique. Je ne perdrai point le
temps à prouver par beaucoup d'exemples une vérité si connue. Je n'en citerai
qu'un seul : C. Géta, exclu du sénat par les censeurs L. Métellus et Cn.
Domitius, fut lui-même ensuite nommé censeur; et celui dont ces magistrats
avaient condamné les moeurs, fut à son tour établi juge des moeurs du peuple
romain et de ceux même qui l'avaient censuré. Or, si les décisions des censeurs
étaient regardées comme des jugements, semblable au condamné qu'un arrêt
infamant a dégradé sans retour, l'homme flétri par une note ignominieuse
trouverait à jamais fermés le chemin des honneurs et l'entrée du sénat. Mais
non. Qu'un affranchi de Cn. Lentulus ou de L. Gellius déclare un accusé
convaincu de vol, celui-ci, dépouillé de tout ce qui honorait son existence, ne
pourra jamais recouvrer l'estime publique; et cependant des hommes que L.
Gellius et Cn. Lentulus, tous deux censeurs, distingués tous deux par leur haut
rang et leur rare sagesse, ont notés comme voleurs et concussionnaires, sont
rentrés dans le sénat, et même ont été absous, en justice réglée, de ces
imputations.
XLIII. Nos ancêtres ont voulu que dans toute contestation où il
s'agirait, je ne dis pas de l'honneur d'un citoyen, mais du plus léger intérêt
pécuniaire, nul ne pût prononcer comme juge, sans avoir été agréé par les deux
parties. Aussi, aucune des lois qui déterminent en quel cas on ne saurait, ou
exercer une magistrature, ou siéger dans un tribunal, ou se porter pour
accusateur, ne fait de la note des censeurs une cause d'indignité. Cette
magistrature fut établie pour inspirer une crainte salutaire, et non pour
infliger des supplices aussi longs que la vie. Je vous montrerai donc, juges, ce
que vous voyez déjà, que les décisions des censeurs furent souvent révoquées par
les suffrages du peuple romain , et même par les arrêts de ceux que leurs
serments obligent de prononcer avec une équité plus scrupuleuse et une justice
plus éclairée. D'abord on a vu souvent les sénateurs et les chevaliers romains,
ayant à juger des hommes notés par les censeurs pour avoir reçu de l'argent au
mépris des lois, céder à la voix de leur conscience plutôt qu'à l'opinion de ces
magistrats. Ensuite les préteurs de la ville, qui font serment de ne porter sur
la liste des juges que des hommes d'une probité reconnue, n'ont jamais cru que
les notes des censeurs dussent les arrêter dans leur choix. Les censeurs
eux-mêmes n'ont pas toujours confirmé les jugements de leurs prédécesseurs, si
l'on veut absolument que ce soient des jugements. Je dis plus : deux collègues
dans la censure (tel est le respect qu'ils ont pour leurs mutuelles ordonnances)
ne craignent pas de critiquer, d'annuler même les décisions l'un de l'autre.
L'un veut exclure un sénateur de son ordre; l'autre l'y maintient, et le croit
digne de siéger dans cette illustre assemblée. Celui-ci veut réduire un citoyen
à la condition de tributaire, ou le transporter dans une tribu moins honorable;
celui-là s'y oppose. Comment donc pourriez-vous avoir même l'idée d'appeler
jugements des ordonnances que vous voyez cassées par le peuple romain, rejetées
par les tribunaux, négligées par les magistrats, changées par les successeurs,
ou contredites par les collègues de ceux qui les ont rendues?
XLIV. Ces principes une fois reconnus, voyons à présent ce que
les censeurs ont prononcé sur la corruption des juges d'Oppianicus, et d'abord
entendons-nous sur un point essentiel : Le fait est-il constant parce que les
censeurs l'ont noté? ou l'ont-ils noté parce qu'il est constant? Si c'est la
censure qui prouve le délit, prenez-y garde; vous allez donner aux censeurs sur
chacun de nous un pouvoir despotique; leurs notes vont devenir aussi funestes
aux citoyens que les tables sanglantes des proscriptions; et ce stylet dont ils
tracent leurs arrêts, et dont nos ancêtres ont émoussé la pointe par tant de
sages règlements, deviendra dans leurs mains une arme aussi redoutable que le
glaive du dictateur. Mais si la note des censeurs n'a de poids qu'autant qu'elle
porte sur un fait réel, voyons si celui-ci est réel ou supposé. Mettons à
l'écart l'autorité des censeurs ; retranchons de la cause ce qui ne tient point
à la cause. Dites-nous quel argent Cluentius a donné, où il l'a pris, comment il
l'a donné. Montrez enfin quelque trace d'argent sorti des mains de Cluentius.
Prononcez ensuite qu'Oppianicus fut un homme d'honneur et de probité; que jamais
l'opinion publique ne lui reprocha rien; qu'aucun arrêt n'avait préjugé sa
condamnation. Alors faites valoir l'autorité des censeurs ; alors soutenez que
leurs décisions ont quelque rapport à ce procès. Mais tant qu'il sera constant
qu'Oppianicus a altéré les registres publics de la ville qu'il habitait; qu'il a
falsifié un testament; qu'à l'aide d'une supposition de personne, il en a fait
sceller un autre entièrement faux; qu'il a tué celui dont on avait apposé le nom
sur cet acte frauduleux; qu'il a fait assassiner dans les fers l'oncle maternel
de son fils, qu'il a fait proscrire et mettre à mort ses compatriotes; qu'il a
épousé une femme dont il venait d'égorger le mari ; qu'il en a payé une autre
pour étouffer le fruit qu'elle portait en son sein ; qu'il a empoisonné sa
belle-mère, son épouse, la femme de son frère et avec elle l'enfant à qui elle
allait donner le jour, son frère lui-même, enfin ses propres enfants; qu'au
moment où il préparait du poison pour le fils de sa femme, il a été pris en
flagrant délit ; que cité en justice après la condamnation des deux ministres de
son crime, il a donné à l'un des juges une somme destinée à corrompre les
autres; tant que ces faits resteront constants, et qu'aucun indice ne prouvera
que Cluentius ait, de son côté, eu recours à l'argent, quel avantage
prétendez-vous tirer d'une décision arbitraire, ou d'une simple opinion des
censeurs, pour le triomphe de votre cause et la perte d'un innocent?
XLV. Quel motif a donc déterminé les censeurs? Eux-mêmes, pour
citer l'autorité la plus imposante, n'en allégueront pas d'autre que le bruit
public et la renommée. Ils diront que rien ne leur a été démontré, ni par des
témoins, ni par des pièces, ni par aucune preuve solide, enfin qu'ils n'ont
éclairci aucun fait; et quand même ils en auraient pris la peine, leur décision
ne serait pas tellement irrévocable qu'on ne pût l'attaquer. Je ne me prévaudrai
point des exemples qui se présentent en foule; je ne citerai point un fait
ancien, ni un homme puissant ou en crédit. Je défendais dernièrement un citoyen
obscur, un simple greffier, D. Matrinius, devant les préteurs M. Junius et Q.
Publicius, et les édiles curules M. Plétorius et C. Flaminius. Ces magistrats
avaient leur serment à garder, et cependant, à ma persuasion, ils choisirent
pour greffier celui que les censeurs même dont nous parlons avaient dépouillé de
ses priviléges. Ne le trouvant coupable d'aucune faute, ils crurent qu'il
fallait s'arrêter à ce qu'il avait mérité, et non à ce qu'il avait souffert.
Quant aux notes qui se rapportent à l'arrêt de Junius, quelqu'un pense-t-il
qu'elles soient fondées sur une instruction sérieuse et approfondie de
l'affaire? Elles ont pour objet M. Aquillius et T. Gutta. Eh quoi ! deux juges
seulement furent corrompus! Et les autres? apparemment ils condamnèrent sans
intérêt? L'accusé ne fut donc pas victime de l'intrigue, ni accablé par la
puissance de l'or; il n'est donc pas vrai, comme Quintius le répétait dans
toutes ses harangues, que tous ceux qui eurent part à la condamnation doivent
être soupçonnés d'une honteuse vénalité. Je ne vois que deux juges prévenus, par
la décision des censeurs, d'avoir trempé dans ce prétendu complot; ou bien il
faudrait dire que s'être assuré de la prévarication de deux juges, c'est avoir
reconnu tous les autres prévaricateurs.
XLVI. Car on ne nous fera pas croire que, dans les actes de leur
autorité, les censeurs aient pris pour modèle la justice des camps. Nos pères
ont voulu que, si un grand nombre de soldats trahissaient à la fois leur devoir,
le sort en livrât quelques-uns à un juste châtiment, afin d'inspirer à tous,
sans que tous fussent punis , une crainte salutaire. Est-ce donc aussi au gré du
sort que les censeurs doivent marquer les rangs dans l'ordre social, prononcer
sur l'honneur des citoyens, flétrir les actions vicieuses? Le combattant qui
lâcha pied, et dont l'attaque impétueuse de l'ennemi ébranla le courage, peut se
montrer dans la suite meilleur soldat, honnête homme, bon citoyen. Aussi, pour
empêcher que la crainte n'engage le guerrier à faillir en présence de l'ennemi,
nos ancêtres ont placé pour lui au delà des combats une autre terreur, celle des
supplices et de la mort ; mais en même temps, pour ne pas frapper un trop grand
nombre de coupables, ils ont voulu que le sort désignât les victimes. Vous,
censeurs, est-ce aussi le sort que vous consulterez sur le choix des sénateurs?
Si plusieurs juges se sont vendus pour condamner un innocent, au lieu de sévir
contre tous, vous choisirez au hasard ; et le sort vouera quelques noms à une
ignominie dont il sauvera tous les autres ! Ainsi, de votre aveu et sous vos
yeux, le sénat verra, sur la liste de ses membres, le peuple romain sur celle
des juges, la république sur celle des citoyens honnêtes, un homme qui, pour
perdre un innocent, aura honteusement vendu sa conscience et sa religion ! Et
celui qui, pour un vil intérêt, aura privé de sa patrie, de son existence, de
ses enfants, un homme injustement accusé, ne sera point livré par les censeurs à
l'infamie qu'il a méritée! Et vous serez le gardien des mœurs, le conservateur
des principes et de la discipline antiques, vous, qui laissez