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Cicéron

Discours sur la Réponse des Aruspices
Discours sur la Réponse des Aruspices.
I. Pères conscrits, dans notre séance d'hier, la dignité de cette
assemblée, et la présence de ce grand nombre de chevaliers romains admisdans
cette enceinte, m'ont tellement affecté, que j'ai cru devoir réprimer
l'inconcevable impudence de Clodius, lorsque, par les interpellations les plus
absurdes, il nous empêchait de discuter la cause des fermiers publies, et que,
dévoué aux intérêts de Publius Tullion, il cherchait, même sous vos yeux, à se
faire valoir auprès du Syrien à qui il s'était vendu tout entier. Pour arrêter
ce furieux, il m'a suffi de nommer les tribunaux, et deux mots de la loi ont
abattu toute la fougue de ce terrible gladiateur. Cependant, comme il ne
connaissait pas encore quel est le caractère de nos consuls, il s'est élancé
brusquement du sénat, pâle de colère, forcené de rage, et proférant certaines
menaces, désormais vaines et impuissantes, mais dont il nous effrayait dans le
temps de Pison et de Gabinius. Je me mis en devoir de le suivre, et je reçus la
plus douce des récompenses, lorsque je vis les sénateurs se lever tous avec moi,
et les fermiers de l'État m'entourer de leur cortége. Mais tout à coup le lâche,
perdant son audace, sans couleur, sans voix, s'arrêta, se retourna, puis, au
seul aspect du consul Lentulus, il resta presque anéanti à la porte de la salle,
effrayé sans doute de ne plus voir auprès de lui ni son cher Pison, ni son
fidèle Gabinius. Que dirai-je de son audace et de sa fureur effrénée? Servilius
en a fait justice sur le lieu même : je ne puis rien ajouter aux paroles
énergiques de ce vertueux citoyen; et me fût-il possible d'atteindre à cette
force, à cette véhémence singulière et presque divine, je ne doute pas que des
traits partis de la main d'un ennemi ne parussent légers et moins perçants que
ceux dont l'a frappé le collègue de son père.
II. Mais comme il a semblé à quelques sénateurs que la colère et
l'indignation m'ont emporté hier un peu plus loin que la saine raison ne le
permet dans un homme sage, je veux me justifier devant eux. Non, la colère et la
passion ne m'ont point aveuglé. Je n'ai rien fait qui ne fût mûrement réfléchi
et médité depuis longtemps. Il est deux hommes dont je me suis toujours déclaré
l'ennemi. Ces deux hommes devaient défendre et sauver ma personne et l'État; ils
le devaient, ils le pouvaient; ils étaient avertis des devoirs du consulat par
les marques mêmes de leur dignité; votre volonté, que dis-je? vos prières leur
avaient recommandé le soin de ma vie : ils m'ont abandonné, ils m'ont livré, ils
m'ont attaqué; et, pour prix d'un traité infâme, ils ont voulu m'écraser sous
les ruines de la république; pendant leur administration féroce et sanguinaire,
ils ont porté dans toutes mes possessions le dégât, l'incendie, le pillage, la
dévastation, toutes les horreurs de la guerre, dont ils n'ont pas su garantir
les villes de nos alliés, et qu'ils n'ont pas eu le courage de porter chez nos
ennemis. Oui, j'ai déclaré une guerre implacable à ces brigands, à ces monstres
destructeurs, à ces fléaux de notre empire; moins pour remplir le voeu d'une
vengeance personnelle que pour vous venger vous-mêmes, et tous les bons citoyens
avec vous.
III. Quant à Clodius, ma haine n'est pas plus forte aujourd'hui
qu'elle ne l'était ce jour où je le reconnus sous ses habits de femme, à peine
échappé des feux de la Bonne Déesse, souillé d'un inceste, et chassé de la
maison du grand pontife. Ah! dès lors j'ai pressenti quelle tempête se formait,
quel orage allait fondre sur la république. Je voyais que cette scélératesse
effrontée, que cette audace inouïe d'un jeune furieux, d'un noble aigri et
irrité, ne pourraient jamais endurer le repos; et que, s'il restait impuni,
l'explosion de sa fureur causerait un jour la ruine de l'État .Depuis ce moment,
rien n'a pu ajouter beaucoup à ma haine pour lui. S'il m'a fait du mal, ce
n'était point par animosité contre moi; ce qu'il haïssait, c'étaient les lois,
l'autorité, la république. J'ai été victime de ses violences; mais le sénat, les
chevaliers romains, tous les gens de bien, l'Italie entière les ont éprouvées
comme moi. En un mot, il n'a pas été plus scélérat envers moi qu'envers les
immortels eux-mêmes. Il les a outragés par un crime dont personne n'a donné
l'exemple : il a conçu pour moi les sentiments qui auraient été ceux de son ami
Catilina, si Catilina eût été vainqueur. Aussi n'ai-je jamais pensé à l'accuser,
non plus que ce stupide de qui nous ignorerions encore l'origine, si lui-même ne
se disait Ligurien. Car pourquoi poursuivrais-je cet animal immonde que mes
ennemis se sont attaché par le fourrage et le gland dont ils l'ont nourri? S'il
sent à quel point il s'est rendu coupable, il est bien à plaindre. S'il ne le
voit pas, sa stupidité seule pourrait lui servir d'excuse. J'ajouterai que dans
l'opinion publique Clodius est regardé comme une victime dévouée et réservée à
Milon. C'est Milon qui m'a rendu l'honneur et la vie. Pourrai-je sans injustice
lui ravir une gloire qui déjà lui est promise et destinée?
IV. En effet, si l'on peut dire que le grand Scipion était né
pour la ruine et la destruction de Carthage, qui, tant de fois assiégée,
attaquée, ébranlée, presque conquise par nos généraux, n'est tombée enfin que
sous les coups du guerrier marqué par le destin; on pourrait dire de même, à la
gloire de Milon, que les dieux bienfaisants l'ont accordé à la patrie pour
réprimer, pour abattre, pour exterminer ce monstre. Seul il a connu par quels
moyens il fallait non seulement terrasser, mais enchaîner un furieux qui,
dispersant les citoyens à coups de pierres, et les forçant à se renfermer dans
leurs maisons, menaçait du meurtre et de l'incendie Rome entière, le sénat, le
forum et tous les temples. Ce n'est pas à un tel homme, à un homme qui a si bien
mérité de la patrie et de moi, que je voudrais jamais ravir un accusé, dont il a
bravé et même recherché la haine pour mes intérêts. Si pourtant Clodius,
poursuivi par toutes les lois, pressé par la haine de tous les bons citoyens,
consterné par l'attente d'un supplice qui ne peut être longtemps différé; si,
dis-je, gêné et resserré par tant d'entraves, il s'agite encore; s'il s'efforce
de briser sa chaîne pour s'élancer sur moi, je saurai le combattre. Que Milon me
l'abandonne ou qu'il s'unisse à moi, je repousserai ses attaques comme je fis
hier, lorsque, provoqué par son geste menaçant, je prononçai les mots de loi et
de jugement : il n'en fallut pas davantage; il s'assit et garda le silence.
Qu'aurait-il pu faire? m'ajourner une seconde fois devant le peuple?Je l'aurais
accusé moi-même de violence, et le préteur l'aurait forcé à comparaître dans
trois jours. Voici quelle doit être désormais la règle de sa conduite : qu'il
sache que, s'il se contente des crimes qu'il a commis, c'est Milon qui
consommera le sacrifice; mais s'il ose tourner contre moi quelques-uns de ses
traits, aussitôt je saisirai les armes de la justice et des lois. Il a prononcé,
ces jours derniers, une harangue, qu'on m'a remise tout entière : connaissez-en
d'abord l'objet et l'intention générale; et quand vous aurez ri de l'impudence
du personnage, je l'analyserai dans toutes ses parties.
V. Pères conscrits, Clodius a prononcé une harangue sur le culte
et sur les cérémonies religieuses: Oui, Clodius s'est plaint que la religion est
négligée, violée, profanée. Il n'est pas étonnant que cela vous paraisse
ridicule. Son assemblée, car il la prétend à lui, son assemblée elle-même a
trouvé plaisant qu'un homme frappé d'une foule de sénatus-consultes qui ont tous
la religion pour objet, qu'un homme qui a porté l'inceste jusque sur les autels
de la Bonne Déesse, qui a souillé, je ne dis pas seulement par ses regards, mais
par la plus infâme débauche, des mystères que l'œil d'un homme ne peut, sans
offenser le ciel, apercevoir même par inadvertance, vînt se plaindre en public
de la profanation des cérémonies religieuses. Aussi on attend de lui, pour la
première fois, une harangue sur la chasteté. En effet, puisqu'il ose gémir sur
les profanations, après qu'on l'a chassé des autels les plus saints, il peut
aussi bien choisir pour son texte la pudeur et la chasteté, lorsqu'il sort de la
chambre de ses soeurs. Il a lu dans l'assemblée la réponse des aruspices
concernant ces armes qui ont retenti dans les airs. Vous savez qu'entre autres
choses, il est écrit dans cette réponse, que des lieux consacrés et religieux
sont employés à des usages profanes. Il a dit que ces mots désignent ma maison,
consacrée par Clodius, le plus religieux de tous les prêtres. Je me réjouis
d'avoir le droit, ou plutôt d'être dans la nécessité de parler sur ce prodige,
le plus important peut-être qui ait été déféré au sénat depuis plusieurs années.
Vous conclurez et du prodige et de la réponse, que la voix du grand Jupiter
lui-même semble nous dénoncer la perversité et la fureur de Clodius, et les
désastres prêts à fondre sur nous. Mais avant tout j'établirai que ma maison
n'est pas un lieu sacré. Je le prouverai de manière à ne vous laisser aucun
doute. S'il vous restait le plus léger scrupule, je me soumettrai sans
résistance, et même avec empressement à tout ce que demandent les prodiges et la
religion.
VI. Quelle est donc dans cette ville immense, quelle est la
maison qui soit, autant que la mienne, exempte et libre de toute consécration?
Les vôtres, pères conscrits, celles des autres citoyens le sont, pour la plus
grande partie; la mienne est la seule dans Rome qui ait été déclarée telle par
tous les jugements. Je vous atteste ici, Lentulus, et vous, Philippe. D'après la
réponse des aruspices, le sénat a ordonné que vous lui feriez votre rapport sur
les lieux consacrés et religieux. Ma maison peut-elle être l'objet de ce
rapport, quand elle est la seule dans Romeque tous les tribunaux, comme je l'ai
dit, ont relevée de toute interdiction religieuse? Premièrement, dans ces temps
de trouble et de désordre, mon ennemi lui-même, parmi tant d'autres infamies
qu'avait tracées pour lui la main impure de Sext. Clodius, n'a point hasardé un
seul mot relatif à la consécration. En second lieu, le peuple romain, en qui
réside le pouvoir suprême, a ordonné dans une assemblée par centuries, à
l'unanimité de tous les âges et de tous les ordres, que cette même maison serait
réintégrée dans tous ses droits. Ensuite vous avez décidé, pères conscrits, que
cette affaire serait renvoyée devant le collège des pontifes, non qu'il restât
aucune incertitude; mais vous vouliez fermer la bouche à ce furieux, s'il
s'obstinait à demeurer au sein d'une ville qu'il brûlait d'anéantir. Dans nos
doutes, je dirai même dans nos craintes les plus superstitieuses, il suffit
d'une réponse, d'un mot de Servilius et de Lucullus, pour tranquilliser les
consciences les plus timorées. Quand il s'agit des sacrifices publics, des
grands jeux, du culte des dieux pénates et de Vesta, de ce sacrifice même qui
s'offre pour le salut du peuple romain, et qui, depuis que Rome existe, n'a
jamais été souillé que par le crime de ce vertueux protecteur de la religion, la
décision de trois pontifes a toujours été pour le peuple romain, pour le sénat,
pour les immortels eux-mêmes, une autorité assez imposante, assez auguste, assez
religieuse. Mais ici, quelle foule de suffrages réunis en ma faveur ! P.
Lentulus, consul et pontife; P. Servilius, M. Lucullus, Q. Métellus, M.
Glabrion,M. Messalla, L. Lentulus, prêtre de Mars; P. Galba, Q. Scipion, C.
Fannius, M. Lépidus, L. Claudius, roi des sacrifices; M. Scaurus, M. Crassus, C.
Curion, Sext. César, prêtre de Romulus; Q. Cornelius, P. Albinovanus, Q.
Térentins, petits pontifes, après que ma cause a été instruite et plaidée dans
deux tribunaux, sous les yeux d'une multitude de citoyens distingués par leur
rang et leurs lumières, ont tous, d'une voix unanime, prononcé que ma maison
n'était frappée d'aucune interdiction religieuse.
VII. J'ose assurer que, depuis l'établissement des lois sur le
culte, dont l'origine remonte à celle de Rome, jamais le collège des pontifes ne
s'est assemblé en aussi grand nombre pour prononcer même sur la vie des
prêtresses de Vesta, quoique dans une telle circonstance il soit important que
beaucoup de personnes assistent à l'instruction du procès; car les pontifes
deviennent juges, et leur décision forme un arrêt souverain. Un seul pontife
instruit peut suffire pour régler une expiation : ce qui ne serait ni humain ni
équitable dans un jugement capital. Or, vous trouverez que les pontifes ont
prononcé sur ma maison en plus grand nombre qu'ils ne le firent jamais dans les
causes des Vestales. Le lendemain, les consuls P. Lentulus et Q. Métellus mirent
l'affaire en délibération dans le sénat. Tous les pontifes qui appartenaient à
cet ordre étaient présents. Lentulus, consul désigné, opina le premier. Et après
que les autres, à qui les honneurs du peuple romain donnent la préséance, se
furent étendus fort au long sur le jugement du collège, et que tons ensemble
eurent assisté à la transcription du décret, le sénat prononça que ma maison
était affranchie de toute consécration par le jugement des pontifes. Comment
cette maison, la seule de toutes les propriétés privées que les chefs de la
religion aient déclaré eux-mêmes n'être pas consacrée, peut-elle être
précisément ce lieu sacré dont parlent les aruspices?Au reste, faites le rapport
ordonné par le sénatus-consulte. Ou vous serez chargés de cet examen, vous qui
avez opiné les premiers sur ma maison, vous qui l'avez affranchie de tout
service religieux; ou l'affaire sera jugée par le sénat, qui a déjà prononcé à
l'unanimité des voix, si l'on excepte celle de ce grand maître des cérémonies
religieuses; ou enfin, et sans doute c'est le parti qu'on prendra, elle sera
renvoyée devant les pontifes, à l'autorité, à la probité, à la prudence desquels
nos ancêtres ont confié tout ce qui concerne la religion et les sacrifices, tant
publics que privés. Peuvent-ils juger autrement qu'ils n'ont fait? Pères
conscrits, la possession de beaucoup de maisons, et peut-être de toutes celles
qui sont dans Rome, est appuyée sur les droits les plus légitimes. Cependant,
soit qu'on les possède à titre d'héritage, ou d'une longue et paisible
jouissance, à titre d'achat ou d'engagement, j'ose dire que nul propriétaire n'a
un droit plus incontestable que le mien : si, d'un autre côté, on examine le
droit public, toutes les lois divines et humaines me garantissent ma maison de
la manière la plus certaine. Dans ce moment, le sénat la fait bâtir aux frais de
l'État; une foule de sénatus-consultes la protègent et la défendent contre les
efforts criminels de ce gladiateur.
VIII. Les mêmes magistrats, à qui l'on remet la république
entière dans les plus grands périls, ont été chargés, l'année dernière, de
veiller à ce qu'aucune violence ne me troublât pendant que je la ferais rebâtir;
et lorsque Clodius est venu, armé de pierres, de flambeaux et d'épées pour
détruire mes travaux, le sénat a prononcé que les agresseurs étaient coupables
de violence publique. Et sur votre rapport, ô vous les plus intrépides et les
plus vertueux consuls qui furent jamais, le même sénat a décidé que toute
attaque contre ma maison serait censée un attentat contre la république. Non, il
n'est point d'édifice public, point de monument, point de temple qui ait été
l'objet d'autant de sénatus-consultes. C'est la seule maison, depuis la
fondation de Rome, que le sénat ait jugé devoir être bâtie aux dépens de l'État,
réhabilitée par les pontifes, garantie par les magistrats, vengée par les
tribunaux. Une maison sur le sommet de Vélie fut donnée par la république à
Valérius pour prix de ses grands services : la république m'en a rétabli une sur
le mont Palatin. On donna un emplacement à Valérius : on m'a donné une maison
toute construite. Sa possession n'était garantie que par les droits d'une
propriété personnelle : la mienne a été mise sous la sauvegarde de tous les
magistrats. Si je m'étais procuré moi-même ces avantages, si je les tenais
d'autres que de vous, je ne les vanterais pas ici; je craindrais de paraître me
glorifier moi-même. Mais, puisque je les ai reçus de vous, puisqu'ils sont
calomniés par le destructeur de cette maison que vos propres mains ont relevée
pour moi et mes enfants, ce n'est pas de mes propres faits que je parle, mais
des vôtres; et je ne crains pas que cet éloge de vos bienfaits paraisse dicté
par l'orgueil plutôt que par la reconnaissance. Au surplus, quand même, après
tant de travaux soutenus pour le salut commun, le sentiment d'une juste
indignation m'emporterait quelquefois jusqu'à me glorifier moi-même, en réfutant
les calomnies des méchants, qui pourrait s'en offenser? J'entendis hier les
murmures d'un certain homme, qui, m'a-t-on dit, ne pouvait me pardonner de ce
qu'au moment où cet infâme parricide me demandait à quel pays j'appartenais, je
répondis, avec votre approbation, avec l'approbation des chevaliers romains, que
j'appartenais à un pays qui n'avait pu se passer de moi. Il m'a semblé
l'entendre gémir. Que fallait-il donc répondre? j'en fais juge cet homme même,
qui ne peut me pardonner. Que j'étais citoyen romain? La réponse eût été
ingénieuse et piquante. Fallait-il me taire? c'eût été me trahir moi-même. Un
homme qui a soulevé l'envie en faisant de grandes choses, peut-il, sans se
donner quelques louanges, répondre avec assez de force aux outrages de la haine?
Mais lui, lorsqu'on l'attaque, il répond ce qu'il peut; il est même charmé que
ses amis lui suggèrent ce qu'il doit dire.
IX. Puisque ma cause ne laisse plus de difficultés,voyons donc ce
que disent les aruspices. Je l'avoue, la grandeur du prodige, le ton effrayant
de la réponse, cette unanimité constante des aruspices, ont fait sur moi la plus
forte impression. Ces objets ne me sont pas entièrement étrangers. Si, parmi
tant de personnes livrées comme moi aux affaires, je parais peut-être donner aux
lettres plus de temps que les autres, ne croyez pas cependant que je fasse mon
seul amusement ou ma seule occupation de ces études, qui nous éloignent et nous
détournent de la religion. Et d'abord je regarde nos ancêtres comme nos guides
et nos maîtres dans tout ce qui concerne le culte des dieux. Telle est l'idée
que je me suis formée de leur sagesse, que, selon moi, c'est avoir déjà fait de
grands progrès dans la science que d'être en état, je ne dirai pas d'atteindre à
de si hautes connaissances, mais d'en comprendre toute l'étendue. Ils ont pensé
que les rites sacrés et l'ordre des cérémonies religieuses regardent les
pontifes, que l'explication des heureux présages appartient aux augures, que le
dépôt des anciennes prédictions d'Apollon est renfermé dans les livres
sibyllins, et les explications des prodiges, dans la doctrine des Étrusques :
doctrine admirable, qui, de nos jours, a prédit d'une manière si précise les
funestes commencements de la guerre Sociale, ces fureurs de Sylla et de Cinna,
presque fatales à la république, et dans les derniers temps enfin, cette
conjuration formée pour embraser Rome et renverser l'empire. Mes études m'ont
appris, de plus, que des hommes justement renommés pour leur science et leur
sagesse ont, laissé un grand nombre d'ouvrages sur la puissance des dieux. Dans
ces livres, qui semblent écrits sous l'inspiration divine, on croit apercevoir
que nos ancêtres ont été les maîtres plutôt que les disciples de ceux qui les
ont composés. En effet, pour peu qu'on élève ses regards vers le ciel, est-il un
mortel assez stupide pour ne pas sentir qu'il existe des dieux, et pour
attribuer au hasard ces ouvrages dont l'ordre et l'enchaînement sont le
désespoir de la sagesse humaine? et peut-on admettre l'existence des dieux sans
reconnaître en même temps que c'est à leur protection suprême que notre empire
immense a dû son origine, ses accroissements et sa conservation? Nous avons beau
nous flatter, pères conscrits, nous ne l'avons emporté ni sur les Espagnols par
le nombre , ni sur les Gaulois par la force, ni sur les Carthaginois par la
ruse, ni sur les Grecs par les arts, ni sur les Latins eux-mêmes et les Italiens
par ce sens exquis, fruit du climat sous lequel nous vivons. Mais la piété, mais
la religion, mais surtout cette sagesse qui nous a fait reconnaître que tout est
réglé et gouverné par la puissance des dieux immortels :voilà, pères conscrits,
ce qui nous distingue des autres nations; c'est à ce titre: que nous l'avons
emporté sur tous les peuples de l'univers.
X. Ainsi, pour ne pas m'étendre davantage sur un fait qui ne
laisse aucun doute, prêtez l'oreille, et donnez la plus sérieuse attention aux
paroles des aruspices : COMME UN BRUIT S'EST FAIT ENTENDRE AVEC FRACAS DANS LE
LATIUM. Je ne parle plus des aruspices, ni de ces leçons qu'on dit avoir été
données à l'Étrurie par les immortels eux-mêmes. Ici chacun de nous ne peut-il
pas être aruspice? UN BRUIT SOUTERRAIN, UN HORRIBLE CLIQUETIS D'ARMES, ONT ÉTÉ
ENTENDUS DANS UN CHAMP VOISIN, AUX PORTES DE ROME. Parmi ces géants que les
poètes nous représentent armés contre les maîtres du ciel, en serait-il un seul
assez impie pour ne pas avouer que, par ce mouvement si nouveau, si effrayant,
les dieux annoncent et présagent au peuple romain quelque grand événement? C'est
à ce sujet qu'il est écrit que des expiations sont dues à Jupiter, à Saturne, à
Neptune, à Tellus, et aux divinités célestes. Je vois à quels dieux outragés on
doit des expiations; mais je cherche quels délits ont été commis par les hommes.
LES JEUX ONT ÉTÉ CÉLÉBRÉS AVEC NÉGLIGENCE, ET PROFANES. Quels jeux ? Lentulus,
c'est à vous que je m'adresse; les brancards, les chars, les hymnes, les jeux,
les libations, les banquets sacrés sont confiés à votre sacerdoce : pontifes,
c'est à vous que les ministres des banquets dénoncent toutes les omissions,
toutes les fautes qui ont pu être commises; c'est d'après votre jugement qu'on
en recommence la célébration. Et bien ! dites-nous quels jeux ont été célébrés
avec négligence; dites-nous quelle est ou l'énormité ou la nature du crime qui
les a souillés. Vous répondrez pour vous, pour vos collègues, pour le collège
des pontifes, que rien n'a été omis par négligence, que rien n'a été souillé par
le crime, que toutes les formalités, que toutes les cérémonies prescrites ont
été observées avec une exactitude scrupuleuse.
XI. Quels sont donc les jeux que les aruspices disent avoir été
négligés et profanés? Ce sont ceux dont les immortels eux-mêmes, de concert avec
la mère des dieux, reçue autrefois par les mains de votre aïeul, ont voulu que
vous fussiez spectateur. Ah! s'ils ne vous avaient pas inspiré le dessein
d'assister à ces jeux, peut-être ne nous serait-il plus permis de vivre et de
faire entendre nos plaintes. Une troupe innombrable d'esclaves ramassés dans
toutes les rues, déchaînés au signal de cet édile religieux, se précipita tout à
coup dans le théâtre par toutes les voûtes et toutes les portes. Vous montrâtes
alors, O Lentulus ! cette intrépidité qu'on admira jadis dans votre aïeul,
simple particulier. Votre nom, votre dignité, votre voix, vos regards
entraînèrent les sénateurs, les chevaliers romains, tous les bons citoyens tous
vous suivirent, lorsque le sénat et le peuple romain, pressés par leur propre
nombre, embarrassés dans les bancs, et resserrés dans une étroite enceinte, se
virent livrés par lui à une multitude d'esclaves et de gladiateurs. Que le
danseur s'arrête, que le joueur de flûte se taise subitement, que l'enfant cesse
de toucher la terre, que sa main quitte le brancard ou la bandelette sacrée, que
l'édile se trompe de mot ou de geste, il y a une irrégularité dans les jeux; on
expie ces fautes légères; on recommence les jeux. Mais ici la crainte a pris la
place de la joie :les jeux n'ont pas été interrompus; ils ont été anéantis. Ces
jours de fête ont failli devenir funestes à la patrie entière par le forfait
d'un audacieux, qui a voulu convertir les jeux en une scène de deuil et de
carnage; et l'on demandera quels jeux sont désignés par ce prodige! Si nous
voulons nous souvenir de tout ce qu'on a raconté de chaque divinité, ne vous
a-t-on pas dit que la déesse dont les jeux ont été profanés, souillés et presque
ensanglantés par le meurtre des citoyens, parcourt les campagnes et les bois
avec un bruit et un cliquetis effroyables?
XII. C'est elle, oui, c'est elle-même qui a indiqué au peuple
romain les crimes qui se trament contre nous et les dangers qui nous menacent.
Vous parlerai-je des jeux que nos ancêtres ont voulu qu'on célébrât aux fêtes de
Cybèle sur le mont Palatin, devant le temple et sous le regard même de la mère
des dieux ; de ces jeux qui, par leur institution, sont les plus saints, les
plus solennels, les plus religieux de tous; de ces jeux où Scipion l'Africain,
dans son second consulat, assigna, pour la première fois, au sénat des places
qui le distinguaient du peuple, et qui devaient être souillés par la présence
impure de ces vils esclaves? Si un homme libre s'en est approché par curiosité
ou même par religion, il s'est vu repoussé avec violence ; nulle Romaine ne s'y
est présentée, à cause des excès et de la multitude des esclaves. Ainsi donc ces
jeux, dont la sainteté est telle qu'on les apporta des extrémités de la terre
pour les fixer dans Rome, les seuls qui ne soient pas désignés par un mot latin
(leur nom même atteste qu'ils sont étrangers, et qu'on les célèbre en l'honneur
de la mère des dieux) , ces jeux, les esclaves les ont célébrés; les esclaves en
ont été les spectateurs : en un mot, sous l'édilité de Clodius, les jeux de
Cybèle ont été à la disposition des esclaves. Dieux immortels ! si vous étiez
vous-mêmes au milieu de nous, pourriez-vous parler d'une manière plus précise?
Vous annoncez par des signes, vous dites clairement que les jeux ont été
souillés. Peuvent-ils être dégradés et flétris par une profanation plus
honteuse, que lorsque des esclaves, autorisés par le magistrat, s'emparent d'un
des théâtres, et président à l'autre; en sorte, que dans l'un, l'assemblée est
sous la puissance des esclaves, et que, dans l'autre, eux seuls composent
l'assemblée? Si, le jour des jeux, un essaim d'abeilles venait se poser sur le
théâtre, nous croirions devoir appeler des aruspices de l'Étrurie; et tous
ensemble nous voyons un effroyable essaim d'esclaves se précipiter au milieu du
peuple romain, enfermé et resserré de toutes parts; et nous le voyons avec
tranquillité? A la vue des abeilles, peut-être les aruspices nous auraient
avertis, d'après les livres étrusques, de nous mettre en garde contre les
esclaves. Un malheur contre qui l'on se précautionnerait, s'il était annoncé par
un événement étranger à lui, l'attendrons-nous sans effroi, quand c'est lui qui
lui-même se sert de présage, et quand le péril est dans la chose même qui
annonce le péril?Ah, Clodius! est-ce ainsi que votre père, est-ce ainsi que
votre oncle ont célébré les fêtes de Cybèle ? Il osera parler encore de ses
ancêtres, lui qui, renonçant aux exemples de Caïus et d'Appius, a mieux aimé
prendre pour modèles Athénion et Spartacus! Les Clodius, vos ancêtres,
ordonnaient que les esclaves sortissent du spectacle : et vous avez envoyé les
esclaves à l'un des théâtres; et de l'autre, vous avez expulsé les citoyens.
Ainsi, la voix du héraut séparait autrefois les esclaves des hommes libres : et
les hommes libres ont été repoussés de vos jeux, non par la voix, mais par les
mains des esclaves.
XIII. Mais, puisque vous êtes un des prêtres sibyllins, ne vous
est-il pas venu du moins dans la pensée que nos ancêtres ont introduit ce culte
d'après vos livres, si toutefois ils sont les vôtres, ces livres que vous
consultez avec une intention impie, que vous lisez avec des yeux impurs, que
vous touchez avec des mains souillées? C'est par les conseils de la Sibylle que
nos ancêtres, dans le temps où la république était fatiguée de la guerre
Punique, et dévastée par Annibal, ont fait venir cette déesse de la Phrygie à
Rome, où elle fut reçue par P. Scipion, que le peuple jugea le plus honnête
homme de la république, et par Q. Claudia, regardée comme la plus chaste de
toutes les femmes romaines, et de qui votre soeur a le renom d'avoir
merveilleusement imité l'antique sévérité. Ainsi, ni vos ancêtres, dont le nom
est associé à l'établissement de ce culte; ni votre sacerdoce, sur lequel il est
fondé tout entier; ni l'édilité curule, chargée spécialement de le maintenir :
rien n'a pu vous empêcher de le profaner, de le souiller, de le flétrir par des
crimes et des horreurs de toute espèce!Mais pourquoi m'en étonner? N'avez-vous
pas reçu de l'argent pour dévaster Pessinonte elle-même, la demeure et le
domicile de la mère des dieux? N'avez-vous pas vendu tout l'emplacement du
temple au Gallogrec Brogitare, homme sans moeurs et sans principes, dont les
députés, pendant votre tribunat, distribuaient de l'argent à vos partisans dans
le temple de Castor? Le prêtre lui-même, ne l'avez-vous pas arraché des autels
et du sanctuaire de la déesse? Ces oracles, l'objet d'un respect religieux pour
les âges anciens, pour les Perses, pour les Syriens, pour tous les rois qui ont
possédé l'Europe et l'Asie, ne les avez-vous pas anéantis? Oui, ces oracles
furent tellement révérés par nos ancêtres, que, dans les guerres les plus
importantes et les plus dangereuses, nos généraux offraient des vœux à cette
déesse; et, quoique Rome et l'Italie fussent remplies de temples, ils allaient à
Pessinonte même les acquitter sur le plus auguste de ses autels. Ce temple que
Déjotarus, de tous les princes de l'univers le plus fidèle à cet empire, le plus
attaché au nom romain, entretenait avec un soin religieux, vous l'avez livré
pour de l'argent à Brogitare; et ce même Déjotarus, plusieurs fois jugé digne du
nom de roi par le sénat, honoré par les témoignages des plus illustres généraux,
vous ordonnez qu'il soit reconnu roi conjointement avec Brogitare. Mais
qu'a-t-il besoin de votre suffrage? Il est roi par le sénat; et Brogitare n'a
qu'un titre que vous lui avez vendu. Je ne croirai à sa royauté que lorsqu'il
aura pu vous payer ce que vous lui avez avancé sur ses billets. Ce que j'admire
en Déjotarus; ce qui me paraît vraiment digne d'un roi, c'est qu'il ne vous a
jamais donné d'argent; c'est que de votre loi qui lui décernait la royauté, il
n'a respecté que ce qui s'accordait avec le jugement du sénat; c'est que
Pessinonte ayant été indignement dévastée par vous, et dépouillée de son prêtre
et de ses autels, il s'est remis en possession de cette ville pour y rétablir le
culte ancien; c'est enfin qu'il ne permet pas que des cérémonies, qui sont de
tous les temps, soient souillées par Brogitare, et qu'il aime mieux que son
gendre soit privé de votre bienfait, que ce temple d'une religion aussi antique.
Mais revenons aux aruspices, dont la première réponse concerne les jeux. Qui ne
reconnaît pas que la prédiction et la réponse s'appliquent tout entières aux
jeux de Clodius? Il est question ensuite des lieux saints et religieux.
XIV. O comble d'impudence! vous osez parler de ma maison !
Soumettez la vôtre au jugement des consuls, du sénat, ou du collège pontifical.
Ils se sont tous réunis, comme je l'ai déjà dit, en faveur de la mienne; mais
dans celle que vous occupez, après avoir fait périr Q. Séius, chevalier romain
d'un rare mérite, je soutiens qu'il a existé une chapelle et des autels. Je le
prouverai,je le démontrerai par les registres des censeurs, et par le souvenir
d'une foule de citoyens. Que seulement on entame cette question. Il faudra bien
qu'on fasse le rapport ordonné par le sénat; alors je saurai m'expliquer sur les
lieux saints. Quand j'aurai parlé de cette maison où était cette chapelle, qu'un
autre a construite, et que vous n'avez eu qu'à démolir, je verrai si mon devoir
est de parler aussi des autres. Quelques personnes pensent que c'est à moi de
rendre la liberté à l'arsenal de Tellus. On dit que dernièrement il était ouvert
et accessible, et je me le rappelle fort bien. On ajoute qu'aujourd'hui la
partie la plus sainte est renfermée dans le vestibule d'un particulier. Bien des
raisons me défendent de rester indifférent. L'entretien du temple de Tellus me
concerne, et le destructeur de cet arsenal est celui même qui disait que ma
maison, affranchie par les pontifes, avait été adjugée à son frère. J'ajouterai
que dans ce temps de cherté, de stérilité et de disette, cet outrage à Tellus
fait d'autant plus d'impression sur moi, que ce même prodige annonce que des
expiations sont dues à cette déesse. Peut-être je rappelle des faits trop
anciens; mais si nos lois ne nous obligent pas d'en poursuivre la vengeance, la
loi de la nature et le droit commun des nations ne permettent jamais que la
prescription ait lieu contre les dieux immortels.
XV. Au reste, si nous négligeons les choses anciennes,
verrons-nous avec la même indifférence ce qui se passe aujourd'hui, ce qui se
fait sous nos yeux? Qui ne sait que, ces jours mêmes, L. Pison a détruit sur le
Célicule une des plus grandes et des plus saintes chapelles de Diane? Les
voisins sont ici. Plusieurs membres du sénat ont offert, chaque année, des
sacrifices fondés pour leurs familles dans cette chapelle; et nous cherchons
quels sont les lieux que redemandent les immortels, ce qu'ils veulent dire, de
quoi ils parlent! Ne savons-nous pas que les chapelles les plus saintes ont été
ébranlées dans leurs fondements, brûlées, démolies, renversées et profanées de
la manière la plus indigne par Sext. Serranus?Et vous avez pu consacrer ma
maison! Mais que vois-je dans cet acte d'un furieux, dont la frénésie avait
troublé les sens? une main qui avait dévasté cette maison; une voix qui en avait
ordonné l'incendie; une loi que vous n'aviez pas même osé porter, lorsque vous
pouviez tout avec impunité; un autel souillé par votre inceste; une statue
enlevée du tombeau d'une courtisane, pour être placée sur le monument d'un
illustre guerrier. Ah ! si ma maison est frappée de quelque anathème, c'est
qu'elle touche la muraille d'un infâme et d'un sacrilège. Aussi, de peur
qu'aucun des miens ne puisse jeter les yeux par mégarde dans l'intérieur de la
vôtre, et vous y voir célébrer vos mystères, j'exhausserai mon toit, non pour
que mes regards plongent sur vous, mais pour dérober aux vôtres cette ville que
vous avez voulu détruire.
XVI. Voyons les autres réponses des aruspices :DES DÉPUTÉS
ASSASSINÉS AU MÉPRIS DES LOIS DIVINES ET HUMAINES. De qui s'agit-il? On parle de
ceux d'Alexandrie. Je ne veux pas dire qu'on ait tort. Je pense que les droits
des députés ne sont pas moins garantis par les lois divines que par les lois
humaines; mais je demande à celui qui a rempli le forum de délateurs échappés
des prisons, qui dispose à son gré des poisons et des poignards, qui a fait des
obligations par écrit avec Hermachus de Chio; je lui demande s'il sait que le
plus ardent adversaire d'Hermachus, que Théodosius, envoyé vers le sénat par une
ville libre, a été percé d'un poignard : assassinat non moins exécrable devant
les dieux, que celui des Alexandrins. Clodius, je ne prétends pas vous charger
seul de tous les crimes. Il nous resterait quelque espérance, si nul autre que
vous ne s'était souillé de ces horreurs; mais le nombre des coupables ajoute à
votre confiance, et comble notre désespoir. Qui ne sait que Plator, distingué
dans sa patrie, député de l'Orestide, pays libre de la Macédoine, se rendit à
Thessalonique, auprès de cet homme, qui lui-même s'est donné le titre
d'imperator? Ce grand général, n'ayant pu lui extorquer de l'argent, le jeta
dans une prison, et y fit entrer son médecin, pour couper les veines, avec la
plus atroce barbarie, à un député, à un allié, à un ami, à un homme libre. Il ne
voulut pas ensanglanter ses haches; mais il souilla le nom romain d'un forfait
si horrible, qu'il ne peut être expié que par le sang du coupable. Eh ! quels
sont donc ses bourreaux, puisqu'il se sert de ses médecins pour donner la mort?
XVII. Mais lisons ce qui suit : La Foi DES SERMENTS NÉGLIGÉE. Ces
mots par eux-mêmes ne présentent pas une explication facile; mais la suite me
fait soupçonner qu'il s'agit du parjure de vos juges, à qui autrefois on eût
enlevé leur argent, s'ils n'avaient demandé des gardes au sénat. Et voici
pourquoi je le soupçonne : c'est que je réfléchis qu'il n'a pas existé dans Rome
un parjure plus avéré et plus insigne, et que cependant ceux qui furent vos
complices se gardent bien de vous accuser. Je lis encore : DES SACRIFICES
ANTIQUES ET OCCULTES ONT ÉTÉ NÉGLIGÉS ET PROFANÉS. Sont-ce les aruspices qui
parlent, ou les dieux protecteurs de l'empire? car est-il beaucoup d'hommes sur
qui puisse tomber le soupçon d'une telle impiété? Eh! quel autre que Clodius
peut être soupçonné? Énonce-t-on obscurément quels sacrifices ont été souillés?
quoi de plus clair, de plus énergique, de plus imposant : ANTIQUES ET OCCULTES?
Il n'est rien que Lentulus, cet orateur véhément et fécond, ait répété plus
souvent, lorsqu'il vous accusait, que ces paroles des livres étrusques qu'on
interprète et qu'on tourne contre vous. En effet, quel sacrifice aussi antique?
il date de l'origine de Rome, et les rois nous l'ont transmis. Quel sacrifice
plus occulte? il se cache aux regards curieux; que dis-je? aux yeux même qui ne
le cherchent pas. L'accès en est fermé, non seulement à l'audace, mais même à
l'imprudence. Qu'on remonte dans les temps : nul mortel, avant Clodius, qui
l'ait profané, qui en ait approché, qui ne l'ait respecté, qui n'ait tremblé de
l'apercevoir. Il est offert par les vierges vestales; il est offert pour le
peuple romain, dans la maison d'un des premiers magistrats, avec des cérémonies
ineffables : en un mot, il est offert à une déesse dont le nom même est un
mystère impénétrable pour les hommes, et que Clodius nomme la Bonne Déesse parce
qu'elle lui a pardonné un tel attentat.
XVIII. Clodius, elle ne vous a point pardonné. Peut-être
penserez-vous avoir trouvé grâce devant elle, parce que des juges avides et
corrompus vous ont permis d'échapper, absous par leur sentence, et condamné par
l'opinion publique, ou parce que vous n'avez point perdu la vue : il est vrai
que, selon la croyance générale, tel devait être le châtiment de cette impiété.
Mais comment pouvait-on le savoir, puisque personne jusqu'à vous n'avait eu
cette audace? D'ailleurs la perte de la vue aurait-elle été une plus grande
punition que cet aveuglement où vous plongent vos passions? Ne sentez-vous pas
même que les yeux faibles et éteints de votre aïeul sont plus à désirer que les
regards enflammés de votre soeur? Au surplus, une mûre réflexion vous convaincra
qu'au défaut des hommes, les dieux du moins vous ont puni. Les hommes vous ont
défendu dans la cause la plus infâme; les hommes vous ont loué, quoique souillé
des crimes les plus flétrissants, les hommes vous ont absous, malgré l'aveu de
vos forfaits; les hommes n'ont point ressenti l'affront honteux dont vous aviez
blessé leur honneur; les hommes vous ont donné des armes, soit contre moi, soit
contre le plus grand des citoyens : je l'avoue donc, les hommes vous ont comblé
de bienfaits, et vous n'en pouviez demander de plus signalés. Mais les dieux
peuvent-ils infliger une peine plus affreuse que la fureur et la démence?
Direz-vous que dans les tragédies, ceux dont le corps est en proie aux plaies et
aux douleurs qui les tourmentent et qui les consument, sont plus rigoureusement
punis par les dieux que ceux qu'on représente poursuivis par les furies? Les
cris et les gémissements de Philoctèté, quelque lamentables qu'ils soient, sont
moins malheureux que les transports d'Athamas et les songes d'Oreste. Lorsque
dans les assemblées vous poussez des cris de rage; lorsque vous renversez les
maisons; lorsque avec des pierres vous chassez du forum les citoyens vertueux,
que vous lancez des torches ardentes sur les toits de vos voisins, que vous
livrez les temples aux flammes, que vous soulevez les esclaves, que vous
troublez les sacrifices et les jeux; lorsque vous ne faites aucune distinction
entre votre femme et votre soeur, que vous ne connaissez plus dans quel lit vous
entrez; lorsque enfin vous vous livrez à tous les excès de la fureur et de la
frénésie : alors vous subissez les seules peines que les dieux aient établies
pour les forfaits des humains. Notre corps périssable et fragile est sujet par
lui-même à mille accidents; la plus faible cause peut l'anéantir. C'est dans
l'âme des impies que les dieux enfoncent leurs traits vengeurs. Vous êtes donc
plus malheureux, quand vos yeux vous entraînent dans tous les crimes, que si
vous étiez réellement privé de la vue.
XIX. J'en ai dit assez sur les crimes dénoncés par les
aruspices : voyons quels avis ils nous donnent de la part des dieux. Ces dieux
nous avertissent DE PRENDRE GARDE QUE LA DISCORDE ET LES DISSENSIONS DES GRANDS
N'ATTIRENT LES MEURTRES ET LES DANGERS SUR LES SÉNATEURS ET LES CHEFS DE L'ÉTAT,
ET QU'ILS NE RESTENT ABANDONNÉS ET SANS FORCE, PARCE QU'ALORS LES PROVINCES
TOMBERAIENT AU POUVOIR D'UN SEUL, LES ARMÉES SERAIENT BATTUES, ET LA RÉPUBLIQUE,
RUINÉE. Ce sont les propres paroles des aruspices : je n'ajoute rien de moi. Qui
donc travaille à exciter ces discordes entre les grands? C'est le même Clodius,
non par la force de son génie, ou par les ressorts d'une habile politique, mais
en abusant de l'erreur qui nous aveugle, erreur trop sensible pour qu'il ne
l'ait pas aisément aperçue. Car telle est la honte de nos malheurs, que la
république n'a pas même la triste consolation de tomber sous les coups d'un
brave adversaire. Tib. Gracchus troubla la paix de l'État. Quelle grandeur de
caractère ! quelle éloquence! quelle noblesse de sentiments! Il n'eût démenti en
rien les vertus éminentes de son père et de Scipion son aïeul, s'il n'avait pas
quitté le parti du sénat. C. Gracchus parut après lui. Quel génie! quelle
véhémence ! quelle énergie! Tous les bons citoyens regrettaient que de si belles
qualités ne secondassent pas des intentions plus pures et plus louables.
Saturninus fut un furieux, ce fut un forcené; mais il réunissait tous les
talents nécessaires pour exciter et pour enflammer les esprits de la multitude.
Parlerai-je de Sulpicius? Telle était la majesté, la précision, le charme de son
éloquence, qu'il parvenait à égarer la sagesse et à séduire la vertu. Lutter
contre ces adversaires, combattre chaque jour pour la défense de la patrie,
était sans doute un exercice pénible pour ceux qui gouvernaient alors la
république : cependant de tels combats n'étaient pas sans gloire.
XX. Mais celui dont je vous entretiens depuis si longtemps, quel
est-il? quelles sont ses qualités? Si Rome succombe, ô dieux ! détournez ce
présage! pourra-t-on dire qu'une si grande république est tombée sous les coups
d'un homme? A la mort de son père, à peine sorti de l'enfance, il court s'offrir
aux plaisirs des bouffons opulents : dès qu'il les a rassasiés, il se plonge
dans les horreurs de l'inceste. Parvenu à la force de l'âge, il entre dans la
carrière des armes, il tombe au pouvoir des pirates : les Ciliciens et les
barbares abusent de lui jusqu'à la satiété. Bientôt il essaye de soulever
l'armée de Lucullus, et s'enfuit en trahissant tous ses devoirs. A peine dans
Rome, il se fait payer par ses parents, pour ne pas les accuser, et vend
honteusement son silence à Catilina. Il passe dans la Gaule avec Muréna :dans
cette province, il fabrique des testaments, fait périr des pupilles, signe des
associations et des pactes avec des scélérats. A son retour, il s'approprie tout
entière la riche moisson du Champ de Mars. Par une insigne fourberie, cet homme
populaire frustre le peuple de l'argent qui lui est destiné; et ce modèle
d'humanité fait égorger dans sa propre maison ceux dont le métier est de
distribuer l'argent aux tribus. Bientôt commence cette questure funeste à la
république, à la religion, à votre autorité, aux tribunaux; cette questure,
pendant laquelle il a outragé les dieux et les hommes, la pudeur, la chasteté,
l'autorité du sénat, les lois divines et les lois humaines. Grâce au malheur des
temps, grâce à nos folles dissensions, tel est le degré qui a élevé Clodius à
l'administration publique; c'est par ces moyens qu'il s'est mis en état
d'exciter tant de troubles dans le peuple. Tib. Gracchus avait négocié le traité
de Numance, pendant qu'il était questeur du consul Mancinus; le mécontentement
qu'on en eut, et l'improbation sévère du sénat, lui inspirèrent du ressentiment
et de la crainte : voilà ce qui força cet homme, renommé par son courage et ses
exploits, à se départir des principes de ses pères. La nature et la vengeance,
dont les droits sont si forts sur une grande âme, excitèrent C. Gracchus à punir
les meurtriers de son frère. Nous savons que Saturninus se jeta dans le parti du
peuple, parce que, pendant sa questure, le sénat lui ôta, dans un temps de
disette, le soin d'approvisionner Rome, pour en charger Scaurus. Sulpicius avait
d'abord soutenu une très bonne cause; mais en résistant à Caïus Julius, qui
demandait le consulat contre les lois, il se laissa entraîner par le peuple plus
loin qu'il ne l'avait voulu.
XXI. Ils eurent tous, je ne dirai pas un juste motif, car il n'en
est pas qui nous donne le droit de nuire à la patrie : mais enfin ils eurent un
motif puissant; ils furent animés par ce désir de la vengeance qui caractérise
une âme forte et courageuse. Mais Clodius, comment est-il devenu tout à coup
partisan du peuple? Une robe de couleur de safran, une coiffure, une chaussure
de femme, des rubans de pourpre, une harpe, l'infamie, l'inceste, voilà les
causes de ce changement. Si les femmes ne l'avaient pas surpris dans ce
déguisement honteux, si la bonté des servantes n'avait pas facilité son évasion
d'un lieu où il n'avait pas droit d'entrer, le peuple romain n'aurait pas cet
homme populaire, la république serait privée d'un tel citoyen. C'est pour cet
excès d'extravagance que, dans ces discordes sur lesquelles les dieux daignent
nous donner leurs avertissements, il a été choisi parmi les patriciens,
quoiqu'il lui fût moins permis qu'à tout autre de devenir tribun. Métellus son
frère et le sénat, qui dans ce temps agissait encore de concert, s'étaient
opposés à ses projets ; et , sur l'avis de Pompée, premier opinant, sa demande
avait été rejetée d'une voix unanime. L'année suivante, quand ces malheureuses
dissensions eurent éclaté, tout changea de face. Ce que le consul son frère
avait empêché, ce qu'avait rejeté son allié, son ami, ce grand citoyen qui lui
avait refusé son témoignage lorsqu'il était accusé, fut accompli par le consul
qui devait le haïr plus que personne; et ce consul prétendait suivre les
conseils d'un homme dont l'autorité doit imposer à tous. Ce brandon funeste fut
lancé sur la république. Votre autorité, la majesté des ordres les plus
respectables, la concorde des bons citoyens, en un mot, la tranquillité de tout
l'État, furent attaquées : car c'étaient elles qu'on voulait détruire, quand ou
attaquait en moi celui qui les avait sauvées. J'ai été frappé de ces coups :
j'en ai été d'abord la seule victime ; mais vous pouviez dès lors vous
apercevoir que l'incendie qui me consumait étendait ses flammes autour de vous.
XXII. Loin que les discordes s'apaisassent, la haine redoublait
contre ceux qu'on croyait mes défenseurs. Enfin, par les suffrages de ces
vertueux citoyens, et sur la proposition de Pompée,qui, voulant remplir le voeu
de l'Italie et les désirs du peuple romain, excita encore votre zèle par ses
conseils et même par ses prières, je me vois rétabli dans ma patrie. Mettons un
terme aux discordes; respirons après ces longues dissensions. Ce furieux ne le
permet pas. Il harangue, il remue, il s'agite, voulant plaire tour à tour aux
différents partis; non que ceux qu'il loue s'en estiment davantage, mais ils
sont charmés de l'entendre blâmer ceux qu'ils n'aiment pas. Sa conduite n'a rien
qui m'étonne. Que peut-il faire autre chose? Ce que j'ai peine à comprendre,
c'est que des hommes sages souffrent que la voix du plus infâme des scélérats
attaque un seul des citoyens qui ont bien mérité de la république; c'est que,
sans qu'ils en retirent aucun avantage, ils pensent que les injures d'un homme
perdu et décrié puissent flétrir la gloire de personne; c'est qu'enfin ils ne
sentent pas, ce qu'ils semblent pourtant soupçonner aujourd'hui, que les
attaques de cet homme furieux et bizarre dans ses violences peuvent se tourner
contre eux-mêmes. Ces préventions de quelques personnes, et des malveillances
secrètes ont fait à l'État des maux qui ne sont pas encore guéris. Tant que les
traits tombaient sur moi seul, le coup, quelque cruel qu'il fût, me paraissait
moins rude. Si Clodius ne s'était pas livré à ceux qu'il croyait s'être détachés
de vous; si ce respectable panégyriste ne les avait comblés de ses louanges;
s'il n'avait menacé de faire marcher contre le sénat l'armée de César, en quoi
il nous en imposait, mais nul ne réfutait ses calomnies; s'il n'avait publié
partout que ses démarches étaient appuyées par Pompée et dirigées par Crassus;
s'il n'avait assuré que les consuls faisaient cause commune avec lui, en cela
seul il disait la vérité : aurait-il eu le pouvoir de me persécuter avec tant de
barbarie, et de tourmenter la république avec tant de scélératesse?
XXIII. Lorsqu'il vit votre courage se ranimer, votre autorité se
dégager des fers dont il l'avait accablée, et mon nom et le désir de ma présence
revivre dans vos cœurs, le traître, démentant tous ses principes, chercha
aussitôt à se faire valoir auprès de vous; il disait ici et dans les assemblées
du peuple, que les lois de César avaient été portées contre les auspices; et
parmi ces lois était celle qui l'avait conduit au tribunat; mais, dans
l'aveuglement de son délire, il ne la voyait pas. Il sommait Bibulus de déclarer
s'il avait toujours observé le ciel pendant que César portait ses lois. Bibulus
répondait qu'il l'avait toujours observé. Il demandait aux augures si des actes
portés dans ces circonstances étaient valides. Ils disaient qu'ils ne l'étaient
pas. Quelques citoyens vertueux, de qui j'ai reçu les plus grands services, mais
qui sans doute ne connaissaient pas l'excès de sa démence, étaient enchantés de
lui. Il alla plus loin; il se mit à déclamer contre Pompée lui-même, qu'il avait
nommé l'âme et l'auteur de ses projets. Quelques personnes lui en savaient gré.
Alors il imagina qu'après avoir accablé celui qui, sans quitter la toge, avait
éteint une guerre domestique, il pourrait aussi triompher du vainqueur des
ennemis étrangers. Alors il fut saisi, dans le temple de Castor, ce poignard
impie, qui faillit porter un coup funeste à tout l'empire; alors le grand homme
qui força toujours les portes de nos ennemis à s'ouvrir devant lui, et dont la
valeur ne fut jamais arrêtée ni par les défilés, ni par les montagnes, ni par
les armées les plus nombreuses, fut assiégé dans sa propre maison : la conduite
qu'il tint alors a réduit au silence ces imprudents qui m'accusaient de
timidité. Car s'il a été plus malheureux que honteux pour Cn. Pompée, le plus
brave de tous les hommes, de s'enfermer dans sa maison jusqu'à la fin du
tribunat de Clodius, de ne plus se montrer en public, de supporter les menaces
d'un insolent, qui, dans les assemblées, annonçait le projet d'élever dans les
Carènes un second portique, pour répondre à celui du mont Palatin; certes il a
été douloureux pour moi de sortir de ma patrie; mais, comme citoyen, ce
sacrifice ne pouvait qu'ajouter à ma gloire.
XXIV. Vous voyez donc que cet homme, depuis longtemps sans
moyens, sans ressource par lui-même, est soutenu par les discordes fatales des
grands. Ceux qui semblaient alors s'être séparés de vous ont secondé les
commencements de sa fureur. Leurs rivaux et leurs adversaires ont protégé les
derniers jours de son tribunat expirant; et même, depuis qu'il n'est plus
tribun, ils ont empêché que ce fléau de la république ne fût écarté de
l'administration, qu'il ne fût accusé, qu'il ne restât simple particulier.
Comment des hommes honnêtes ont-ils pu réchauffer dans leur sein et caresser
cette vipère, qui répandait partout son poison funeste? Quel intérêt enfin les a
séduits? Il nous faut un homme, disent-ils, qui déprime Pompée dans les
assemblées. Le blâme d'un Clodius déprimer Pompée! Ah! je voudrais que le grand
homme qui a tant fait pour moi, entrât ici dans toute ma pensée. Mais, pour dire
ce que je sens, il me semble que Clodius n'a jamais porté plus d'atteinte à la
gloire de Pompée que lorsqu'il lui prodiguait ses éloges. Marius loué par
Glaucia brillait-il de plus d'éclat que lorsqu'il était blâmé par ce même
Glaucia irrité contre lui? Et ce furieux, qui se précipite vers la peine qu'il a
trop longtemps méritée, s'est-il montré plus vil et plus méprisable en accusant
Pompée qu'en blâmant le sénat entier? Je conçois que ses invectives contre
Pompée flattent le ressentiment de quelques personnes; mais ce que je ne puis
comprendre, c'est que de si bons citoyens ne s'indignent pas de ses déclamations
contre le sénat. Ah! qu'ils lisent cette harangue qui fait l'objet de mon
discours, et leur joie ne durera pas longtemps. Il y célèbre Pompée, disons
mieux, il le déshonore, il le comble de ses louanges; il le nomme le seul
citoyen digne de la gloire de cet empire. Il fait entendre qu'il est son ami
intime, et qu'ils sont réconciliés. Je ne sais ce qui en est : cependant je
pense qu'il ne l'aurait pas loué s'il était son ami. Qu'on le suppose son ennemi
le plus acharné, qu'aurait-il pu faire de plus pour flétrir sa gloire? Ceux qui
étaient charmés de le voir ennemi de Pompée, et qui, pour cette raison,
fermaient les yeux sur tant de crimes énormes, et même applaudissaient à ses
fureurs effrénées, peuvent voir comment il a changé tout à coup : à présent il
loue Pompée; il déclame contre ceux à qui il voulait plaire. Que fera-t-il donc
si Pompée lui rend ses bonnes grâces, puisqu'il est si jaloux de faire croire
qu'ils sont déjà réconciliés?
XXV. De quelles autres discordes des grands les dieux immortels
voudraient-ils parler? Assurément ces expressions ne désignent ni Clodius, ni
personne de ses compagnons ou de ses conseillers. Les livres étrusques ont des
mots qui peuvent convenir aux gens de cette espèce. Ces hommes que la corruption
de leur cœur, que le délabrement de leur fortune rendent étrangers à l'intérêt
commun, ils les appellent, comme vous l'entendrez bientôt, des gens PERVERS et
REJETÉS avec opprobre. Ainsi, lorsque les dieux parlent des discordes des
grands, ils entendent ces dissensions qui éclatent entre les citoyens
distingués, et qui ont bien mérité de l'État. Quand la vie des grands est
menacée, celle de Clodius est en sûreté, puisqu'il n'est pas moins étranger aux
grands, qu'il ne l'est aux hommes honnêtes et religieux. C'est pour vous,
citoyens illustres et vertueux, pour vous seuls qu'ils nous prescrivent la
vigilance et les précautions. On nous annonce le massacre des grands ; et, ce
qui en est la suite inévitable, on nous dit de prendre garde que l'État ne tombe
au pouvoir d'un seul. Quand les dieux se tairaient, ne nous suffit-il pas de nos
seules lumières pour apercevoir ce danger? Les discordes entre des citoyens
illustres et puissants finissent presque toujours par la destruction des deux
partis, ou par la domination du vainqueur, ou par l'établissement de la royauté.
Des dissensions éclatèrent entre Marius et Sylla. Vainqueurs et vaincus tour à
tour, ils régnèrent l'un et l'autre dans Rome. Octavius et Cinna, qui se
combattirent de même, régnèrent quand ils furent vainqueurs, et périrent quand
ils furent vaincus. Sylla triompha une seconde fois. Quoiqu'il ait rétabli la
république, il n'en est pas moins vrai qu'alors il exerça une puissance royale.
Aujourd'hui la haine se montre à découvert :elle a versé tous ses poisons dans
l'âme des chefs de l'État. Les grands sont divisés. On épie une occasion. Ceux
qui ont moins de force attendent je ne sais quel événement ou quelle
circonstance. Ceux en qui l'on reconnaît plus de pouvoir redoutent peut-être
eux-mêmes les projets de leurs ennemis. Bannissons ces discordes, et dès lors
les malheurs qu'on nous annonce ne seront plus à craindre; et dès lors ce
serpent, qui se cache ici, mais qui loin de vous s'agite et s'élance avec
audace, ne pourra plus vivre : il sera facile de l'étouffer et de l'écraser.
XXVI. Les dieux nous avertissent encore d'empêcher que des
desseins cachés ne nuisent à la république. Or, quels projets plus cachés que
les siens, lorsqu'il a osé dire en pleine assemblée qu'il fallait remettre
toutes les affaires, interrompre la justice, fermer le trésor, ne permettre
aucune action aux tribunaux? Croyez-vous que l'idée d'une telle confusion, d'un
tel bouleversement dans l'État, se soit tout à coup présentée à lui sur la
tribune, sans qu'il s'en fût occupé auparavant? Je sais que son âme est abrutie
par le vin, la débauche et le sommeil; je sais qu'il est le moins réfléchi et le
plus extravagant des hommes. Cependant c'est dans les veilles de la nuit, et
même dans des assemblées nombreuses, que ce projet de fermer les tribunaux a été
conçu et médité. Souvenez-vous; pères conscrits, qu'on veut vous pressentir par
cette horrible menace; on veut, en vous accoutumant à l'entendre, s'assurer les
moyens de l'exécuter. On lit à la suite : N'ACCORDEZ PAS DE NOUVEAUX HONNEURS
AUX HOMMES PERVERS ET REJETÉS. Je vous dirai bientôt quels sont ces pervers; au
reste, peut-on nier que ce mot ne désigne surtout celui qui sans contredit est
le plus perverti de tous les mortels? Voyons quels sont ces hommes rejetés. Sans
doute ce ne sont pas ceux qui, méritant les honneurs, ont essuyé un refus dont
la honte n'est que pour leur république. Tel a été souvent le sort des meilleurs
citoyens et des hommes les plus respectables. Les hommes rejetés, ce sont les
intrigants qui prétendent à tout, qui préparent des combats de gladiateurs, au
mépris des lois, et répandent l'argent avec la plus grande publicité, et que
cependant les étrangers, que dis-je? leur famille, leurs voisins, leur propre
tribu, les habitants de la ville et de la campagne ont repoussés avec
indignation. Voilà ceux qu'on nous avertit de ne pas élever à de nouveaux
honneurs. Rendons grâces aux dieux de qui nous vient cet avis. Cependant le
peuple romain n'a pas attendu la voix des aruspices pour détourner ce malheur.
Gardez-vous des PERVERS. Le nombre en est grand; mais Clodius est le premier et
le chef de tous. En effet, si un poète d'un génie supérieur voulait exercer son
imagination pour nous présenter dans un homme l'assemblage des vices les plus
rares et les plus extraordinaires, il n'en pourrait trouver un seul qui ne fût
dans Clodius; et combien il lui en échapperait, qui sont enracinés dans cette
âme impure!
XXVII. D'abord la nature nous attache à nos parents, aux dieux
immortels, à la patrie; parce qu'au moment même où nous recevons le jour, où
nous respirons cet air vivifiant qui développe nos facultés, nous sommes admis
aux droits de la cité et de la liberté. Clodius, en prenant le nom de Fontéius,
a renoncé au nom de ses pères, aux sacrifices et au souvenir de ses ancêtres, à
sa famille. Par un forfait que rien ne peut expier, il a souillé les feux
sacrés, les autels les plus saints, les foyers les plus inaccessibles aux
regards profanes, des mystères que l'œil d'un homme n'a jamais aperçus, que nul
discours n'a jamais dû lui faire connaître. Il a livré aux flammes le temple de
ces déesses qui nous prêtent leur secours dans les autres incendies. Que
dirai-je de la patrie? d'abord ses violences et ses armes ont chassé de Rome,
ont privé de tout asile dans Rome celui que vous aviez nommé plusieurs fois le
sauveur de la patrie. Après avoir accablé un citoyen constamment attaché au
sénat, et qu'il lui plaisait de nommer le chef du sénat, il a, par le carnage et
les incendies, détruit l'autorité de ce corps auguste, l'âme et l'appui de la
république ; annulé les lois Élia et Fufia, ces lois les plus salutaires à
l'État; aboli la censure, supprimé le droit d'opposition, anéanti les auspices,
armé les consuls ses complices, en leur prodiguant le trésor, les provinces, les
armées; il a fait et défait des rois à prix d'argent, contraint Pompée à se
renfermer dans sa maison, renversé les monuments des généraux, dévasté les
maisons de ses ennemis, inscrit son nom sur vos monuments. Ah! qui pourrait
dénombrer ses crimes envers la patrie? Et de combien de forfaits le
trouverait-on coupable à l'égard des citoyens qu'il a fait périr, des alliés
qu'il a pillés, des généraux qu'il a trahis, des armées qu'il a soulevées!Et
combien sont énormes ceux dont il s'est rendu coupable envers lui-même et les
siens! Quel ennemi jamais épargna moins un camp pris d'assaut, qu'il n'a épargné
toutes les parties de son corps? Sa jeunesse n'a-t-elle pas été livrée à qui
voulut en abuser? Quel libertin, en se plongeant dans les excès de la plus
grossière débauche, agit plus librement avec une prostituée, que Clodius avec sa
propre soeur? Non, les poètes qui ont imaginé Charybde n'inventèrent jamais un
gouffre plus avide et plus insatiable que lui, quand il se jette sur les
dépouilles des Byzantins et de Brogitare. Les chiens de Scylla s'élançaient avec
moins de fureur, ils étaient moins affamés que les Gellius, les Clodius et les
Ttius, que vous voyez avec lui dévorer la tribune elle-même. Ainsi, pour obéir
aux dernières paroles des aruspices : PRENEZ GARDE QUE LA RÉPUBLIQUE N'ÉPROUVE
QUELQUE RÉVOLUTION. Ébranlée par tant de secousses, à peine tous nos efforts
réunis pourront-ils empêcher qu'elle ne s'écroule.
XXVIII. Il fut un temps où cette république, puissante et
affermie sur des fondements solides, pouvait supporter sans péril la négligence
du sénat, et même les excès des citoyens. Elle ne le peut plus aujourd'hui. Le
trésor est épuisé; les fermiers de l'État ne perçoivent point les revenus;
l'autorité des grands est méconnue; la discorde divise les différents ordres;
les tribunaux sont abolis; les suffrages sont à la disposition d'un petit
nombre; les bons citoyens ne s'empresseront plus de seconder la volonté de notre
ordre, et vous chercherez vainement un homme qui veuille s'exposer à la haine
des méchants pour le salut de la patrie. La concorde seule peut donc nous
maintenir dans notre situation présente, quelle qu'elle soit. Car qu'elle
devienne meilleure, c'est ce qu'on ne peut pas même désirer, tant qu'on laissera
Clodius impuni. Il ne nous reste plus rien au delà, que la mort ou l'esclavage.
Puisque les conseils humains se taisent, les dieux daignent nous avertir, afin
que nous ne soyons pas réduits à ce dernier excès du malheur. Pères conscrits,
je n'aurais pas entrepris de vous faire entendre un discours aussi affligeant,
si les honneurs du peuple romain, si tant de distinctions que vous m'avez
accordées, ne m'avaient fait un devoir, ne m'avaient donné la force de remplir
un ministère aussi pénible. Au reste, il m'eût été facile de garder le silence
comme tous les autres; mais ce n'est pas en mon nom que j'ai parlé, je n'ai été
que l'interprète de la religion. Peut-être me suis-je permis trop de paroles :
mais le fond des choses est tout entier des aruspices. Ou il ne faut pas les
consulter, ou, si on les interroge, il faut faire attention à leurs réponses. Si
des prodiges plus communs et moins importants ont souvent fait impression sur
vous, la voix des immortels eux-mêmes ne remuera-t-elle pas les âmes de tous les
citoyens? Ne croyez pas qu'il soit possible qu'un dieu descende du ciel, comme
vous le voyez dans plusieurs pièces de théâtre, qu'il vienne se mêler parmi les
hommes, converser avec eux, fixer son séjour sur la terre. Réfléchissez sur la
nature de ce bruit que les habitants du Latium vous ont annoncé. Rappelez-vous
un autre événement sur lequel vous n'avez pas encore délibéré, ce tremblement de
terre qu'on vous a dit s'être fait sentir à peu près dans le même temps à
Potentia, dans le Picénum, avec des circonstances effrayantes; et ces maux que
nous n'apercevons que dans l'avenir, vous les redouterez comme prêts à fondre
sur vous. Car toutes les fois que le monde lui-même, que l'air et la terre sont
agités par un mouvement nouveau, et qu'ils nous avertissent par un bruit
extraordinaire, c'est la voix des dieux qui se fait entendre; ce sont les
immortels eux-mêmes qui nous parlent. Alors il faut, comme on nous le prescrit
aujourd'hui, ordonner des expiations et des prières. Au surplus, il est facile
de fléchir des dieux qui d'eux-mêmes nous indiquent les moyens de nous sauver :
ce sont nos haines surtout et nos discordes qu'il nous importe d'apaiser.