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I. - L'homme a tort de se
plaindre de sa nature, sous prétexte que, faible et très limitée dans sa
durée, elle est régie par le hasard plutôt que par la vertu. Au contraire, en
réfléchissant bien, on ne saurait trouver rien de plus grand, de plus
éminent, et on reconnaîtrait que ce qui manque à la nature humaine, c'est
bien plutôt l'activité que la force ou le temps. La vie de l'homme est guidée
et dominée par l'âme. Que l'on marche à la gloire par le chemin de la vertu,
et l'on aura assez de force, de pouvoir, de réputation ; on n'aura pas besoin
de la fortune, qui ne peut ni donner ni enlever à personne la probité,
l'activité et les autres vertus. Si, au contraire, séduit par les mauvais
désirs, on se laisse aller à l'inertie et aux passions charnelles, on
s'abandonne quelques instants à ces pernicieuses pratiques, puis on laisse se
dissiper dans l'apathie ses forces, son temps, son esprit ; alors on s'en prend
à la faiblesse de sa nature, et on attribue aux circonstances les fautes dont
on est soi-même coupable. Si l'on avait autant de souci du bien que de zèle
pour atteindre ce qui nous est étranger, inutile, souvent même nuisible, on ne
se laisserait pas conduire par le hasard ; on le conduirait et on atteindrait
une grandeur telle que, loin de mourir, on obtiendrait une gloire immortelle.
II. - L'homme étant
composé d'un corps et d'une âme, tout ce qui est, tous nos sentiments
participent de la nature ou du corps ou de l'esprit. Un beau visage, une grosse
fortune, la vigueur physique et autres avantages de ce genre se dissipent vite,
tandis que les beaux travaux de l'esprit ressemblent à l'âme : ils sont
immortels. Tous les biens du corps et de la fortune ont un commencement et une
fin : tout ce qui commence finit ; tout ce qui grandit dépérit ; l'esprit
dure, sans se corrompre, éternellement ; il gouverne le genre humain, il agit,
il est maître de tout, sans être soumis à personne. Aussi, peut-on être
surpris de la dépravation des hommes qui, asservis aux plaisirs du corps,
passent leur vie dans le luxe et la paresse, et laissent leur esprit, la
meilleure et la plus noble partie de l'homme, s'engourdir faute de culture et
d'activité, alors surtout que sont innombrables et divers les moyens
d'acquérir la plus grande célébrité.
III. - Mais, parmi tous
ces moyens, les magistratures, les commandements militaires, une activité
politique quelconque ne me paraissent pas du tout à envier dans le temps
présent ; car ce n'est pas le mérite qui est à l'honneur, et ceux mêmes qui
doivent leurs fonctions à de fâcheuses pratiques, ne trouvent ni plus de
sécurité, ni plus de considération. En effet recourir à la violence pour
gouverner son pays et les peuples soumis, même si on le peut et qu'on ait
dessein de réprimer les abus, est chose désagréable, alors surtout que toute
révolution amène des massacres, des bannissements, des mesures de guerre.
Faire d'inutiles efforts et ne recueillir que la haine pour prix de sa peine,
c'est pure folie, à moins qu'on ne soit tenu par la basse et funeste passion de
sacrifier à l'ambition de quelques hommes son honneur et son indépendance.
IV. - Aussi bien, parmi
les autres travaux de l'esprit, n'en est-il pas de plus utile que le récit des
événements passés. Souvent on en a vanté le mérite ; je ne juge donc pas à
propos de m'y attarder, ne voulant pas d'autre part qu'on attribue à la vanité
le bien que je dirais de mes occupations. Et, parce que je me suis résolu à
vivre loin des affaires publiques, plus d'un, je crois, qualifierait mon
travail, si important et si utile, de frivolité, surtout parmi ceux dont toute
l'activité s'emploie à faire des courbettes devant la plèbe et à acheter le
crédit par des festins. Si ces gens-là veulent bien songer au temps où je
suis arrivé aux magistratures, aux hommes qui n'ont pu y parvenir, à ceux qui
sont ensuite entrés au sénat, ils ne manqueront pas de penser que j'ai obéi
plus à la raison qu'à la paresse en changeant de manière de vivre, et que mes
loisirs apporteront à la république plus d'avantages que l'action politique
des autres.
J'ai souvent entendu dire de Q. Maximus, de P. Scipion et d'autres grands
citoyens romains que, en regardant les images de leurs ancêtres, ils se
sentaient pris d'un ardent amour pour la vertu. A coup sûr, ce n'était pas de
la cire ou un portrait qui avait sur eux un tel pouvoir ; mais le souvenir de
glorieuses actions entretenait la flamme dans le coeur de ces grands hommes et
ne lui permettait pas de s'affaiblir, tant que, par leur vertu, ils n'avaient
pas égalé la réputation et la gloire de leurs pères. Avec nos moeurs
actuelles, c'est de richesse et de somptuosité, non de probité et d'activité,
que nous luttons avec nos ancêtres. Même des hommes nouveaux, qui jadis
avaient l'habitude de surpasser la noblesse en vertu, recourent au vol et au
brigandage plutôt qu'aux pratiques honnêtes, pour s'élever aux commandements
et aux honneurs : comme si la préture, le consulat et les autres dignités
avaient un éclat et une grandeur propres, et ne tiraient pas le cas qu'on en
fait de la vertu de leurs titulaires. Mais je me laisse aller à des propos trop
libres et trop vifs, par l'ennui et le dégoût que me causent les moeurs
publiques ; je reviens à mon sujet.
V. - Je vais raconter la
guerre que soutint le peuple romain contre Jugurtha, roi des Numides, d'abord
parce que la lutte fut sévère et dure, que la victoire fut longtemps
incertaine, et puis parce qu'alors, pour la première fois, se marqua une
résistance à la tyrannie de la noblesse. Ces hostilités déterminèrent un
bouleversement général de toutes les choses divines et humaines et en vinrent
à un point de violence tel, que les discordes entre citoyens se terminèrent
par une guerre civile et la dévastation de l'Italie. Mais, avant de commencer,
je reprendrai les faits d'un peu plus haut, afin de mieux faire comprendre les
événements et de mieux les mettre en lumière.
Pendant la seconde guerre punique, où le général carthaginois Hannibal avait
accablé l'Italie des coups les plus rudes que Rome eût eu à supporter depuis
qu'elle était devenue puissante, Masinissa, roi des Numides, admis comme allié
par ce Scipion que son mérite fit surnommer plus tard l'Africain, s'était
signalé par plusieurs beaux faits de guerre. En récompense, après la défaite
de Carthage et la capture de Syphax, dont l'autorité en Afrique était grande
et s'étendait au loin, Rome fit don à ce roi de toutes les villes et de tous
les territoires qu'elle avait pris. Notre alliance avec Masinissa se maintint
bonne et honorable. Mais avec sa vie finit son autorité, et après lui, son
fils Micipsa fut seul roi, ses deux frères Mastanabal et Gulussa étant morts
de maladie. Micipsa eut deux fils, Adherbal et Hiempsal ; quant à Jugurtha,
fils de Mastanabal, que Masinissa avait exclu du rang royal, parce qu'il, était
né d'une concubine, il lui donna, dans sa maison, la même éducation qu'à ses
enfants.
VI. - Dès sa jeunesse,
Jugurtha, fort, beau, surtout doué d'une vigoureuse intelligence, ne se laissa
pas corrompre par le luxe et la mollesse, mais, suivant l'habitude numide, il
montait à cheval, lançait le trait, luttait à la course avec les jeunes gens
de son âge, et, l'emportant sur tous, leur resta pourtant cher à tous ; il
passait presque tout son temps à la chasse, le premier, ou dans les premiers,
à abattre le lion et les autres bêtes féroces, agissant plus que les autres,
parlant peu de lui.
Tous ces mérites firent d'abord la joie de Micipsa, qui comptait profiter, pour
la gloire de son règne, du courage de Jugurtha. Mais il comprit vite qu'il
était lui-même un vieillard, que ses enfants étaient petits et que cet
adolescent prenait chaque jour plus de force tout troublé par ces faits, il
roulait mille pensées dans son esprit. Il songeait avec effroi que la nature
humaine est avide d'autorité et toute portée à réaliser ses désirs ; que
son âge et celui de ses fils offrait une belle occasion, que l'espoir du
succès aurait fait saisir, même à un homme ordinaire ; il méditait sur la
vive sympathie des Numides pour Jugurtha et se disait, que, à faire massacrer
par traîtrise un homme pareil, il risquait un soulèvement ou une guerre.
VII. - Tourmenté par
ces difficultés, il se rend bientôt compte que ni la violence, ni la ruse ne
pourront le débarrasser d'un homme aussi populaire ; mais, comme Jugurtha
était prompt à l'action et avide de gloire militaire, il décide de l'exposer
aux dangers et, par ce moyen, de courir sa chance. Pendant la guerre de Numance,
il envoya aux Romains des renforts de cavalerie et d'infanterie ; et, dans
l'espoir que Jugurtha succomberait aisément, victime de son courage ou de la
cruauté ennemie, il le mit à la tête des Numides qu'il expédiait en Espagne.
Mais l'issue fut tout autre qu'il n'avait pensé.
Jugurtha était naturellement actif et vif. Sitôt qu'il eut compris la nature
et le caractère de Scipion, général en chef de l'armée romaine, et la
tactique ennemie, par ses efforts, son application, son obéissance, sa
modestie, son initiative devant le danger, il arriva bien vite à une telle
réputation, qu'il conquit l'affection des Romains et terrifia les Numantins. Et
vraiment, il avait résolu le problème d'être à la fois intrépide au combat
et sage dans le conseil, problème difficile, l'un de ces mérites faisant
dégénérer la prudence en timidité, comme l'autre, le courage en témérité.
Aussi, le général en chef confiait-il à Jugurtha toutes les affaires un peu
rudes, le tenait-il pour un ami, montrait-il, de jour en jour, plus d'affection
à un homme qui jamais n'échouait dans ses projets ni dans ses entreprises. A
ces qualités s'ajoutaient une générosité et une finesse qui avaient créé,
entre beaucoup de Romains et lui, des liens très étroits d'amitié.
VIII. - A cette
époque, il y avait dans notre armée beaucoup d'hommes nouveaux et aussi de
nobles, qui prisaient l'argent plus que le bien et l'honnête, intrigants à
Rome, puissants chez les alliés, plus connus qu'estimables : par leurs
promesses, ils excitaient l'ambition de Jugurtha, qui n'était pas petite, lui
répétant que, si Micipsa venait à mourir, il serait seul roi de Numidie : son
mérite emporterait tout, et d'ailleurs, à Rome, tout était à vendre.
Après la prise de Numance, Scipion décida de congédier les troupes
auxiliaires et de rentrer lui-même à Rome. Devant les troupes, il récompensa
magnifiquement Jugurtha et le couvrit d'éloges ; puis il l'emmena dans sa tente
et là, seul à seul, il lui conseilla de cultiver l'amitié du peuple romain
tout entier, plutôt que de se lier avec des particuliers, et aussi de ne pas
prendre l'habitude de faire des distributions d'argent : c'était un gros risque
d'acheter à quelques-uns ce qui appartenait à tous. Si sa conduite restait ce
qu'elle avait été, la gloire, puis le trône lui viendraient tout
naturellement ; si au contraire il voulait marcher trop vite, ses largesses
mêmes précipiteraient sa chute.
IX. - Ayant ainsi
parlé, il le renvoya, en le chargeant de remettre à Micipsa la lettre que
voici : "Ton Jugurtha, dans la guerre de Numance, a montré les plus belles
vertus : je suis assuré que tu en auras de la joie. Ses mérites me l'ont rendu
cher ; je ferai tout pour que le Sénat et le peuple romain sentent comme moi.
En raison de notre amitié, je t'adresse mes félicitations ; tu as là un homme
digne de toi et de son aïeul Masinissa."
Cette lettre lui ayant confirmé ce que le bruit public lui avait appris,
Micipsa fut tout troublé à l'idée du mérite et du crédit de son neveu, et
il modifia sa manière de voir ; il s'attacha à dominer Jugurtha par ses bien
faits, l'adopta sans tarder, et, par testament, fit de lui son héritier,
concurremment avec ses fils. Quelques années plus tard, accablé par la maladie
et les années, et sentant sa mort prochaine, il adressa, dit-on, en présence
de ses amis, de ses parents et de ses fils Adherbal et Hiempsal, les paroles
suivantes à Jugurtha :
X. - "Tu étais
tout petit, Jugurtha, quand tu perdis ton père, qui te laissait sans espoir et
sans ressources : je te recueillis auprès de moi, dans la pensée que tu
m'aimerais pour mes bienfaits, autant que m'aimeraient mes fils, si je venais à
en avoir. Je ne me suis pas trompé. Sans parler d'autres glorieux exploits, tu
es récemment revenu de Numance, ayant comblé de gloire mon royaume et
moi-même ; ton mérite a rendu plus étroite l'amitié qu'avaient pour nous les
Romains. En Espagne, nous avons vu refleurir notre nom. Enfin, grosse
difficulté pour un homme, tu as par ta gloire vaincu l'envie.
Aujourd'hui, je touche au terme naturel de mon existence : eh bien ! par cette
main que je serre, au nom de la fidélité que tu dois à ton roi, je t'en prie
et je t'en supplie, aime ces jeunes gens, qui sont de ta race et que ma bonté a
faits tes frères. Songe moins à attirer des étrangers qu'à garder auprès de
toi ceux qui te sont unis par les liens du sang. Ce ne sont ni les soldats ni
les trésors qui défendent un trône, ce sont les amis, qu'on ne saurait
contraindre par les armes, ni gagner par l'or, mais qu'on se donne par les bons
offices et par la loyauté. Quoi de plus cher qu'un frère pour un frère ? et
à quel étranger se fier, si l'on est l'ennemi des siens ? Le royaume que je
vous laisse sera solide si vous êtes vertueux, faible, si vous êtes méchants.
La concorde donne de la force à ce qui en manque ; la discorde détruit la
puissance la plus grande.
A toi, Jugurtha, qui dépasses les deux autres en âge et en sagesse, de veiller
à ce que tout aille bien. Car dans tout combat, le plus puissant, même s'il
est l'offensé, semble, parce qu'il peut davantage, être l'agresseur. Quant à
vous, Adherbal et Hiempsal, respectez et aimez un homme comme lui ; prenez
modèle sur son mérite, et faites ce qu'il faut pour qu'on ne puisse pas dire
des fils nés de moi, qu'ils valent moins que mon enfant d'adoption.
XI. - Jugurtha
comprenait bien que les paroles du roi ne répondaient pas à sa pensée ; il
avait lui-même de tout autres desseins ; pourtant, étant donné les
circonstances, il fit une réponse aimable. Micipsa mourut quelques jours
après. Les jeunes princes lui firent les funérailles magnifiques qu'on fait à
un roi ; puis ils se réunirent pour discuter entre eux de toutes les affaires.
Hiempsal, le plus jeune des trois, était d'un naturel farouche et, depuis
longtemps, méprisait Jugurtha parce qu'il le jugeait inférieur à lui en
raison de la condition de sa mère ; il s'assit à la droite d'Adherbal, afin
que Jugurtha ne pût prendre la place du milieu, qui est chez les Numides la
place d'honneur. Son frère le pressa de s'incliner devant l'âge ; il
consentit, non sans peine, à s'asseoir de l'autre côté.
Ils discutèrent longuement sur l'administration du royaume. Jugurtha laissa
tomber cette idée, entre autres, qu'il conviendrait de supprimer toutes les
mesures et décisions prises depuis cinq ans, Micipsa, accablé d'années, ayant
dans ce laps de temps montré une grande faiblesse d'esprit. "Très
volontiers, répondit Hiempsal, car il y a trois ans que Micipsa t'a adopté
pour te permettre d'arriver au trône." Ce mot pénétra dans le coeur de
Jugurtha plus profondément qu'on ne peut croire. A partir de ce moment,
partagé entre le ressentiment et la crainte, il médita, combina, imagina les
moyens de prendre Hiempsal par ruse. Mais les choses allaient trop lentement à
son gré, et son humeur farouche ne s'adoucit pas ; il décida donc d'en finir
par n'importe quel moyen.
XII. - Lors de leur
première réunion, que j'ai rappelée tout à l'heure, les jeunes rois ne
s'étant pas mis d'accord, avaient décidé de se partager les trésors et de
fixer les limites des territoires où chacun serait maître. On arrête le
moment de chacune des opérations, en commençant par l'argent.
Les jeunes rois se retirent chacun dans une ville voisine de l'endroit où
était le trésor. Hiempsal était allé dans la place de Thirmida, et le hasard
lui avait fait choisir la maison du chef licteur de Jugurtha, pour lequel ce
prince avait toujours eu une vive affection. Jugurtha veut profiter de ce hasard
heureux ; il accable le licteur de promesses, lui conseille de retourner dans sa
demeure, sous prétexte de la visiter, et de faire fabriquer de fausses clés,
les bonnes étant remises à Hiempsal ; lui-même, au moment voulu, arriverait
sérieusement accompagné.
Le Numide exécute promptement les ordres reçus, et, suivant ses instructions,
introduit dans la maison pendant la nuit les soldats de Jugurtha. Ceux-ci font
irruption dans l'immeuble, cherchent le roi de tous côtés, massacrent les
gardes, les uns dans leur sommeil, les autres dans leur course, fouillent les
cachettes, brisent les portes, répandent partout bruit et désordre, et
découvrent enfin Hïempsal caché dans la loge d'une esclave, où il s'était
réfugié dès le début, tout tremblant dans son ignorance des lieux. Les
Numides lui coupent la tête, comme ils en avaient reçu l'ordre, et la portent
à Jugurtha.
XIII. - Le bruit d'un
si grand forfait se répand rapidement dans toute l'Afrique. Adherbal et tous
les anciens sujets de Micipsa sont frappés d'épouvante. Les Numides se
partagent en deux camps : la majorité reste fidèle à Adherbal ; les meilleurs
soldats vont de l'autre côté. Jugurtha arme tout ce qu'il peut de troupes,
occupe les villes, les unes par la force, les autres avec leur agrément, et se
met en mesure de soumettre toute la Numidie. Adherbal envoie des députés à
Rome pour faire connaître au Sénat le meurtre de son frère et son infortune,
et cependant, confiant dans ses effectifs, se prépare à livrer bataille. Mais
quand le combat s'engagea, il fut vaincu, et s'enfuit dans la province romaine,
puis de là à Rome.
Jugurtha, une fois ses projets réalisés et toute la Numidie conquise,
réfléchit à loisir à son attentat et pensa avec crainte au peuple romain,
contre le ressentiment duquel il n'avait d'espoir que dans la cupidité de la
noblesse et l'argent dont il disposait. Quelques jours après, il envoie donc à
Rome des députés chargés d'or et d'argent ; il leur donne ses instructions :
d'abord combler de présents ses amis anciens, puis s'en faire de nouveaux,
enfin ne pas hésiter à semer l'argent partout où ce sera possible. Arrivés
à Rome, les députés, suivant les ordres reçus, offrent des présents aux
hôtes du roi et à tous les sénateurs qui avaient à ce moment-là de
l'influence ; alors, changement complet : Jugurtha cesse d'être odieux et
obtient faveur et crédit. Gagnés, les uns par l'espoir, les autres par les
cadeaux, les nobles circonviennent individuellement les sénateurs, pour qu'une
décision sévère ne soit pas prise contre le Numide. Puis, quand les députés
jugent que l'affaire est en bonne voie, on fixe un jour pour entendre les deux
parties. Ce jour-là, dit-on, Adherbal s'exprima ainsi :
XIV. - "Pères
conscrits, mon père Micipsa, en mourant, me prescrivit de me regarder
simplement comme votre représentant dans le royaume de Numidie, où vous aviez
tout droit et toute autorité ; de faire tous mes efforts pour être, en paix et
en guerre, le plus possible utile au peuple romain ; de vous considérer comme
mes parents et mes alliés : à agir ainsi, je trouverais dans votre amitié
force armée, richesse, appui pour mon trône. Je me conformais à ces
recommandations paternelles, quand Jugurtha, le pire scélérat que la terre ait
porté, me chassa, au mépris de votre autorité, de mon royaume et de mes
biens, moi, le petit-fils de Masinissa, l'allié de toujours et l'ami du peuple
romain.
Et puisque j'en suis venu à cette situation misérable, j'aurais voulu, Pères
conscrits, vous demander votre aide en invoquant mes services plutôt que ceux
de mes pères ; j'aurais surtout aimé me dire que le peuple romain était mon
obligé, sans avoir besoin de lui rien demander ; du moins, si j'y étais
contraint, j'aurais aimé invoquer son aide comme une dette. Mais l'honnêteté
toute seule ne donne guère la sécurité, et il ne dépend pas de moi que
Jugurtha soit ce qu'il est. Je me suis donc réfugié auprès de vous, Pères
conscrits, à qui je suis forcé, pour comble d'infortune, d'être à charge,
avant de pouvoir vous servir.
Des rois, vaincus par vous à la guerre, ont ensuite bénéficié de votre
amitié ; d'autres, dans une situation incertaine, ont sollicité votre alliance
; notre famille, à nous, est devenue l'amie du peuple romain pendant la guerre
contre Carthage, à un moment où votre fortune était moins désirable que
votre amitié. Pères conscrits, vous ne voudrez pas qu'un descendant de ces
hommes, qu'un petit-fils de Masinissa vous demande vainement votre aide. Si je
n'avais d'autre raison de l'obtenir que ma pitoyable destinée, moi qui, hier
encore, étais un roi puissant par la race, la réputation et la richesse, et ne
suis aujourd'hui qu'un malheureux sans ressources, réduit à compter sur celles
d'autrui, je dis que la majesté du peuple romain serait engagée à empêcher
l'injustice et à ne pas permettre qu'un royaume puisse prospérer par le crime.
En réalité, j'ai été chassé d'un pays qui fut donné à mes ancêtres par
le peuple romain, d'où mon père et mon grand-père, unis à vous, ont expulsé
Syphax et les Carthaginois. Ce sont vos présents qu'on m'a arrachés, Pères
conscrits ; c'est vous qu'on méprise dans l'injustice dont je suis victime.
Malheureux que je suis ! O Micipsa, mon père, le résultat de tes bienfaits, le
voici : celui que tu as appelé à partager ton trône, à parts égales, avec
tes enfants, doit donc être le destructeur de ta race ? notre maison ne
connaîtra-t-elle donc jamais le repos ? vivra-t-elle donc toujours dans le
sang, la bataille et l'exil ? Tant qu'exista Carthage, nous avions - c'était
normal - à supporter tous les sévices. L'ennemi était près de nous, et vous,
nos amis, étiez loin ; tout notre espoir était dans nos armes. Cette peste une
fois chassée d'Afrique, nous vivions allègrement en paix ; nous n'avions
d'autres ennemis que ceux que vous nous ordonniez de regarder comme tels. Et
voici qu'à l'improviste, Jugurtha, laissant éclater avec une audace
intolérable sa scélératesse et sa tyrannie, assassine mon frère, son propre
parent, s'approprie d'abord son royaume comme prix du crime qu'il a commis,
puis, ne pouvant me prendre dans ses filets, moi qui, sous votre autorité, ne
m'attendais pas du tout à la violence et à la guerre, me chasse, vous le
voyez, de ma patrie, de ma maison, indigent et misérable, si bien que,
n'importe où, je me trouve plus en sécurité que dans mes propres États.
Je croyais, Pères conscrits, à ce que j'avais entendu répéter à mon père,
que, à cultiver avec soin votre amitié, on s'imposait une lourde tâche, mais
du moins on n'avait absolument rien à craindre de personne. Notre famille,
autant qu'elle l'a pu, a, dans toutes vos guerres, été à vos côtés : notre
sécurité dans la paix est donc affaire à vous, Pères conscrits.
Mon père a laissé deux fils, mon frère et moi ; il en a adopté un
troisième, Jugurtha, dans la pensée que ses bienfaits l'attacheraient à nous.
L'un de nous a été massacré ; et moi, j'ai eu du mal à échapper à ses
mains impies. Que faire ? où aller dans mon infortune ? Tous les appuis que je
pouvais trouver dans les miens se sont écroulés : mon père a subi la loi
fatale, il a succombé à une mort naturelle ; mon frère, qui, plus qu'un
autre, devait être épargné, s'est vu ravir la vie par le crime d'un parent ;
mes alliés, mes amis, tous mes proches ont été victimes de diverses
calamités : les uns, pris par Jugurtha, ont été mis en croix, d'autres jetés
aux bêtes ; quelques-uns, qu'on a laissés vivre, sont enfermés dans de
sombres cachots et traînent dans les pleurs et le deuil une existence plus
pénible que la mort.
Si j'avais conservé tout ce que j'ai perdu, toutes les amitiés qui me sont
devenues contraires, c'est encore vous, Pères conscrits, que j'implorerais, au
cas où des malheurs inattendus auraient fondu sur moi ; votre puissance vous
fait un devoir de faire respecter le droit et de punir l'injustice. Mais, en
fait, je suis exilé de ma patrie, de ma maison, je suis seul, privé de tous
les honneurs : où puis-je aller ? qui puis-je appeler ? les peuples et les rois
dont notre amitié pour vous a fait les ennemis de ma maison ? puis-je me
réfugier quelque part sans y trouver accumulées les traces de la guerre faite
par mes aïeux ? Puis-je compter sur la pitié de ceux qui ont été un jour vos
ennemis ?
Enfin Masinissa nous a appris, Pères conscrits, à ne nous lier qu'avec le
peuple romain, à ne conclure aucune nouvelle alliance, aucun traité nouveau,
à chercher notre unique appui dans votre amitié ; si les destins de votre
empire devaient changer, à succomber avec vous. Votre courage et la volonté
divine vous ont faits grands et riches ; tout vous réussit, tout vous est
soumis : il vous est d'autant plus aisé de punir les injustices dont souffrent
vos alliés.
Ma seule crainte, c'est que les relations particulières que certains d'entre
vous ont, sans examen sérieux, contractées avec Jugurtha, ne les induisent en
erreur. J'entends dire qu'on multiplie efforts, démarches, pressions auprès de
chacun de vous, pour vous empêcher de statuer sur Jugurtha en son absence et
sans l'entendre ; on ajoute que je vous paie de mots, que ma fuite est simulée,
que je pouvais rester dans mon royaume. Ah ! puissé-je voir l'homme dont
l'exécrable forfait m'a plongé dans cette misère, mentir comme je mens
moi-même 1 puissiez-vous enfin, vous ou les dieux immortels, prendre souci des
affaires humaines ! Cet homme, aujourd'hui si fier de son crime et si puissant,
souffrant mille maux pour son ingratitude envers notre père, pour la mort de
mon frère, pour les malheurs dont il m'accable, recevrait alors son châtiment.
O mon frère, toi que j'ai tant aimé ; la vie t'a été enlevée avant l'heure
par celui à qui tout interdisait de te toucher ; et pourtant ton sort me
paraît plus heureux que lamentable. Ce n'est pas un trône que tu as perdu avec
la vie, mais la fuite, l'exil, l'indigence et toutes les misères qui
m'accablent. Moi au contraire, infortuné, précipité du trône paternel dans
un abîme de maux, je suis un exemple des vicissitudes humaines ; je me demande
que faire : venger le tort qu'on t'a fait, manquant moi-même de tout secours,
ou songer à mon pouvoir royal, alors que ma vie et ma mort dépendent de
l'étranger ? Plût aux dieux que la mort fût une issue honorable à mes
infortunes et que je ne fusse pas à bon droit exposé au mépris, pour céder
devant l'injustice par lassitude des maux soufferts 1 Aujourd'hui je n'ai aucune
joie à vivre, et il ne m'est pas sans déshonneur permis de mourir.
Pères conscrits, par vous, par vos enfants, par vos pères, par la majesté du
peuple romain, secourez-moi dans ma misère, luttez contre l'injustice ; ne
laissez pas le royaume de Numidie, qui est à vous, se dissoudre par le crime
dans le sang de notre maison."
XV. - Quand le roi eut
fini de parler, les envoyés de Jugurtha, comptant plus sur leurs distributions
d'argent que sur leur bon droit, répondirent en quelques mots : Hiempsal avait
été massacré par les Numides en raison de sa cruauté ; Adherbal avait, sans
provocation, commencé les hostilités ; après sa défaite, il se plaignait de
n'avoir pu lui-même faire de mal aux autres ; Jugurtha demandait au Sénat de
le juger tel qu'il s'était fait connaître à Numance, et de s'en rapporter
moins aux articulations d'un ennemi, qu'à ses propres actes.
Les adversaires quittent la curie. Sans retard, le Sénat met l'affaire en
délibéré. Les partisans des députés et, avec eux, la majorité des
sénateurs, corrompus par l'intrigue, parlent avec dédain du discours
d'Adherbal, exaltent le mérite de Jugurtha ; crédit, paroles, tous les
procédés leur sont bons pour vanter le crime et la honte d'autrui, comme s'il
s'agissait de leur propre gloire. La minorité, qui préférait à l'argent le
bien et l'équité, demanda par son vote qu'on vint en aide à Adherbal et qu'on
punît sévèrement la mort d'Hiempsal ; au premier rang de ces derniers,
Émilius Scaurus, un noble actif, chef de parti, avide d'autorité, d'honneurs,
d'argent, au demeurant habile à dissimuler ses vices. Voyant prodiguer les
largesses royales avec une scandaleuse impudence, il appréhenda ce qui se
produit d'ordinaire dans ce cas, je veux dire la colère publique soulevée par
un dévergondage si éhonté, et il mit le holà à son habituelle cupidité.
XVI. - Dans le Sénat
pourtant, la victoire resta au parti qui faisait moins de cas de la justice que
de l'argent et du crédit. On décréta l'envoi de dix délégués chargés de
partager entre Jugurtha et Adherbal le royaume de Micipsa. Comme chef de la
délégation, on choisit L. Opimius, citoyen illustre et alors incluent au
Sénat, parce que, consul après la mort de C. Gracchus et de M. Fulvius
Flaccus, il avait tiré avec une grande vigueur toutes les conséquences de la
victoire de la noblesse sur la plèbe. Il était à Rome parmi les ennemis de
Jugurtha ; celui-ci pourtant le reçut avec un soin infini, et l'amena par des
dons et des promesses à sacrifier sa réputation, sa loyauté, sa personne
enfin, aux intérêts du roi. On entreprit les autres délégués par les mêmes
moyens ; la plupart se laissèrent séduire ; quelques-uns seulement
préférèrent l'honneur à l'argent. Dans le partage, la partie de la Numidie,
voisine de la Mauritanie, plus riche et plus peuplée, fut attribuée à
Jugurtha ; le reste, qui avait plus d'aspect que de valeur propre, avec des
ports plus nombreux et de beaux édifices, fut le lot d'Adherbal.
XVII. - Mon sujet
parait comporter un court exposé sur la position de l'Afrique et quelques mots
sur les nations que nous y avons eues pour ennemies ou pour alliées. Quant aux
régions et aux peuplades qui, en raison de la chaleur, des difficultés de
toute sorte et de leur état désertique, ont été moins visitées par les
voyageurs, je ne saurais rien en dire de certain. Sur les autres, je
m'expliquerai brièvement.
Dans la division du globe, la plupart des auteurs ont fait de l'Afrique une
troisième partie du monde ; quelques-uns ne comptent que l'Asie et l'Europe et
placent l'Afrique en Europe. L'Afrique a pour limites, à l'ouest, le détroit
qui réunit la méditerranée à l'Océan, à l'est un plateau incliné, appelé
par les habitants Catabathmon. La mer y est orageuse, la côte sans ports, la
terre fertile, propre à l'élevage, sans arbres, sans eaux de pluie, sans
sources. Les hommes sont vigoureux, agiles, rudes à l'ouvrage ; ils meurent
généralement de vieillesse, sauf le cas de mort violente par le fer ou les
bêtes féroces ; rarement ils succombent à la maladie. Les animaux malfaisants
sont nombreux.
Quels ont été les premiers habitants de l'Afrique ? Quels sont ceux, qui y
sont venus ensuite ? Comment s'est effectué le mélange ? je pense sur ces
points autrement que la majorité des auteurs. Les livres carthaginois
attribués au roi Hiempsal m'ont été expliqués : ils s'accordent avec les
idées des gens de là-bas ; je vais les résumer, laissant d'ailleurs à mes
répondants la responsabilité de leurs dires.
XVIII. - L'Afrique,
au début, était habitée par les Gétules et les Libyens, rudes, grossiers,
nourris de la chair des fauves, mangeant de l'herbe comme des bêtes. Ils
n'obéissaient ni à des coutumes, ni à des lois, ni à des chefs ; errants,
dispersés, ils s'arrêtaient à l'endroit que la nuit les empêchait de
dépasser. Mais, après la mort d'Hercule en Espagne - croyance africaine, - son
armée composée de peuples divers, ayant perdu son chef et voyant plusieurs
rivaux se disputer le commandement, se débanda bien vite. Les Mèdes, les
Perses, les Arméniens passèrent en Afrique sur des bateaux et occupèrent les
territoires les plus rapprochés de la Méditerranée. Les Perses s'établirent
plus prés de l'Océan, renversèrent les coques de leurs navires pour en faire
des cabanes, parce qu'ils ne trouvaient point de matériaux dans le pays et
n'avaient aucun moyen de faire des achats ou des échanges en Espagne :
l'étendue de la mer et leur ignorance de la langue leur interdisaient tout
commerce. Insensiblement, ils s'unirent aux Gétules par des mariages ; et,
comme ils avaient fait l'ai de plusieurs régions, allant sans cesse d'un lieu
dans un autre, ils se donnèrent le nom de Nomades. Aujourd'hui encore, les
maisons des paysans numides, qu'ils appellent mapalia, sont allongées,
aux flancs cintrés, et font l'effet de carènes de bateaux.
Aux Mèdes et aux Arméniens s'unirent les Libyens qui vivaient plus près de la
mer d'Afrique, les Gétules étant plus sous le soleil, non loin des pays
caniculaires -, et bien vite ils bâtirent des places fortes ; séparés de
l'Espagne par le détroit, ils pratiquaient des échanges avec ce pays. Petit à
petit, les Libyens altérèrent le nom des nouveau-venus et, dans leur langue
barbare, les appelèrent Maures au lieu de Mèdes.
La puissance des Perses ne tarda pas à s'accroître ; et, dans la suite, sous
le nom de Numides, les jeunes, en raison de la superpopulation, se séparèrent
de leurs pères et s'installèrent dans la région voisine de Carthage appelée
Numidie ; puis, s'appuyant sur les anciens habitants, ils se rendirent, par les
armes ou la terreur, maîtres des régions voisines, et se firent un nom
glorieux, ceux surtout qui s'étaient avancés plus près de la Méditerranée,
parce que les Libyens sont moins belliqueux que les Gétules. Enfin, presque
tout le nord de l'Afrique appartint aux Numides ; les vaincus se fondirent avec
les vainqueurs, qui leur donnèrent leur nom.
XIX. - Dans la suite,
les Phéniciens, poussés, les uns par le désir de diminuer chez eux la
population, les autres par l'ambition d'étendre leur empire, engagèrent à
partir la plèbe et des gens avides de nouveautés, qui fondèrent Hippone,
Hadrumète, Leptis, et d'autres villes sur les côtes méditerranéennes ; très
vite ces cités prospérèrent et furent, les unes l'appui, les autres la gloire
de leur patrie. Quant à Carthage, j'aime mieux n'en rien dire que d'en parler
brièvement ; aussi bien ai-je hâte d'aller où mon sujet m'appelle.
Ainsi donc, à partir de la région de Catabathmon, qui sépare l'Égypte de
l'Afrique, on rencontre d'abord, en suivant la mer, Cyrène, colonie de Théra,
puis les deux Syrtes, et entre elles, Leptis, puis les autels des Philènes,
limite, du côté de l'Égypte, de l'empire carthaginois, et, en continuant,
d'autres villes puniques. Les territoires à la suite, jusqu'à la Mauritanie,
appartiennent aux Numides ; les peuples les plus rapprochés de l'Espagne sont
les Maures. En arrière de la Numidie sont, dit-on, les Gétules, les uns vivant
dans des cabanes, les autres, plus barbares encore, allant à l'aventure.
Derrière sont les Éthiopiens, et plus loin enfin, les pays brûlés par le
soleil.
Au moment de la guerre de Jugurtha, la plupart des places puniques et les
territoires Carthaginois que nous possédions depuis peu, étaient administrés
par des magistrats romains. Presque tous les Gétules et les Numides jusqu'au
fleuve Mulucha étaient sujets de Jugurtha. Tous les Maures avaient pour roi
Bocchus, qui ne connaissait que de nom le peuple romain, et que nous ignorions
nous-mêmes comme ennemi ou comme ami. De l'Afrique et de ses habitants, j'ai
dit tout ce qui était nécessaire à mon sujet.
XX. - Après le partage
du royaume, les délégués du Sénat avaient quitté l'Afrique. Jugurtha,
contrairement à ce qu'il redoutait, se voit maître du prix de son crime ; il
tient pour assuré ce que ses amis lui avaient affirmé à Numance, que tout, à
Rome, était à vendre ; d'autre part, excité par les promesses de ceux que,
peu auparavant, il avait comblés de présents, il tourne toutes ses pensées
vers le royaume d'Adherbal. Il était ardent, belliqueux ; celui qu'il songeait
à attaquer était calme, peu fait pour la guerre, d'esprit tranquille ;
c'était une victime toute désignée, plus craintif qu'à craindre.
Brusquement, avec une forte troupe, Jugurtha envahit son territoire, fait de
nombreux prisonniers, met la main sur les troupeaux et sur d'autre butin, brûle
les maisons, et, avec sa cavalerie, pénètre partout en ennemi ; puis, à la
tête de toute sa troupe, il rentre dans son royaume. Il se doute bien
qu'Adherbal, plein de ressentiment, voudra se venger du tort qu'il lui a fait et
qu'ainsi on aura une raison de se battre. Mais ce dernier ne se jugeait pas
égal en force à son adversaire, et il avait plus confiance dans l'amitié des
Romains, que dans ses Numides. Il envoie donc des députés à Jugurtha pour se
plaindre des violences qui lui ont été faites. Malgré la réponse insolente
qu'on leur oppose, il aime mieux se résigner à tout que de recommencer la
guerre, la précédente lui ayant si mal réussi. L'ambition de Jugurtha n'en
est pas diminuée : déjà, par la pensée, il avait conquis tout le royaume
d'Adherbal. Aussi n'est-ce pas avec des fourrageurs comme la première fois,
mais avec une grande armée qu'il commence la guerre pour conquérir ouvertement
toute la Numidie. Partout où il passait, il dévastait villes et champs,
raflait du butin, encourageait les siens, terrifiait l'ennemi.
XXI. - Adherbal
comprend que, au point où en sont les choses, il doit, ou renoncer au trône ou
le défendre par les armes ; la nécessité l'oblige à lever des troupes et à
marcher contre Jugurtha. Non loin de la mer, près de la place de Cirta, les
deux armées prennent position ; le jour baissant, on n'en vint pas aux mains.
Mais, vers la fin de la nuit, au petit jour, les soldats de Jugurtha, à un
signal donné, se jettent sur le camp ennemi et, tombant sur l'adversaire à
moitié endormi ou cherchant ses armes, ils le mettent en fuite et le
massacrent. Adherbal avec quelques cavaliers s'enfuit à Cirta, et, sans une
foule d'Italiens qui arrêtèrent devant les murs la poursuite des Numides, la
même journée eût vu le début et la fin des hostilités entre les deux rois.
Jugurtha investit la ville, en entreprend le siège avec des mantelets, des
tours, des machines de toute sorte, se hâtant surtout, afin de neutraliser
l'action des députés qu'il savait avoir été, avant le combat, envoyés à
Rome par Adherbal.
Le Sénat, informé de la lutte, expédie en Afrique trois jeunes gens, chargés
d'aller trouver les deux rois et de leur notifier les décisions et volontés du
Sénat et du peuple : ordre de mettre bas les armes et de régler leurs
différends par l'arbitrage, non par la guerre ; c'était le seul procédé
digne d'eux et de Rome.
XXII. - Les députés
firent d'autant plus diligence pour débarquer en Afrique, qu'à Rome, au moment
de leur départ, on parlait déjà du combat et du siège de Cirta ; mais ce
n'était qu'un bruit imprécis. Jugurtha les écouta et leur répondit que rien
n'avait plus d'importance et de prix à ses yeux que l'autorité du Sénat.
Depuis son adolescence, il avait fait effort pour mériter l'éloge des
honnêtes gens ; c'est par son mérite, non par ses vices qu'il s'était fait
bien voir de Scipion, ce grand homme ; ces mêmes qualités avaient décidé
Micipsa, qui pourtant avait des fils, à l'adopter pour l'associer au trône. Au
demeurant, plus il avait, par ses actes, montré d'honneur et de courage, moins
il tolérerait qu'on lui fît tort. Adherbal avait sournoisement attenté à sa
vie ; quand il s'en était rendu compte, il avait devancé le criminel. Rome
manquerait au bien et à la justice en lui interdisant de recourir au droit des
gens. Aussi bien, allait-il sous peu envoyer à Rome des délégués pour tout
dire. Sur ce, on se sépara. Les Romains ne réussirent pas à se rencontrer
avec Adherbal.
XXIII. - Dés qu'il
les suppose partis, Jugurtha comprenant bien que la position naturelle de Cirta
ne permettra pas de prendre cette ville d'assaut, l'entoure de tranchées et de
fossés, élève des tours qu'il garnit de postes; jour et nuit, par force ou
par ruse, il renouvelle ses démonstrations, fait aux défenseurs soit des
offres, soit des menaces, ranime par ses encouragements la bravoure des siens, a
l'oeil à tout, ne néglige rien. Adherbal comprend qu'il en est réduit aux
dernières extrémités, qu'il a affaire à un ennemi implacable, sans pouvoir
compter sur l'aide de personne, et que, manquant des objets de première
nécessité, il ne peut continuer la guerre; il choisit deux hommes
particulièrement actifs parmi ceux qui avec lui s'étaient enfuis à Cirta. Il
leur prodigue les promesses, excite leur pitié sur sa situation, et les amène
à traverser, la nuit, les défenses ennemies, pour gagner la mer, toute proche,
et, de là, Rome.
XXIV. - En quelques
jours, les Numides s'acquittent de leur mission. Lecture est faite au Sénat de
la lettre d'Adherbal, dont voici le contenu :
"Ce n'est pas ma faute, Pères conscrits, si j'envoie si souvent vers vous
pour vous supplier : j'y suis contraint par les violences de Jugurtha, qui a
été pris d'un tel besoin de me faire disparaître, qu'il n'a plus, ni pour
vous, ni pour les dieux la moindre considération ; avant tout, il veut mon
sang. Et voilà comment, depuis cinq mois, un allié, un ami, comme moi, du
peuple romain, est assiégé par lui, sans que ni les bienfaits de Micipsa, ni
vos décisions me soient de quelque secours. Est-ce le fer, est-ce la faim qui
me presse davantage ? je ne sais pas. Mon triste sort ne m'engage pas à en
écrire plus long sur Jugurtha ; déjà j'ai constaté par expérience qu'on
croit peu les malheureux. Mais je comprends bien qu'il s'attaque à plus fort
que moi, et qu'il ne peut guère espérer à la fois obtenir mon royaume et
garder votre amitié. Laquelle des deux alternatives a le plus de prix à ses
yeux ? nul ne l'ignore. Il a d'abord assassiné mon frère Hiempsal, puis il m'a
chassé du royaume paternel. Certes, peu vous chaut du tort qui m'a été fait ;
mais tout de même, aujourd'hui, c'est votre royaume qu'il a conquis ; c'est
moi, moi dont vous avez fait le chef suprême des Numides, qu'il tient assiégé
; le cas qu'il fait des ordres de vos délégués apparaît clairement par ma
situation périlleuse. Vos armes seules peuvent avoir effet sur lui.
Ah ! comme je voudrais que fussent mensongers et mes propos d'aujourd'hui et mes
plaintes antérieures au Sénat ! Malheureusement ma misère présente donne
crédit à mes paroles. Puisque je suis né pour procurer à Jugurtha une
occasion de manifester sa scélératesse, je demande à échapper, non à la
mort et au malheur, mais seulement à l'autorité de mon ennemi et aux tortures
qu'il me réserve. Le royaume de Numidie est à vous ; faites en ce que vous
voudrez. Mais moi, arrachez-moi à des mains impies, je vous le demande par la
majesté de votre empire et par le caractère sacré de l'amitié, si vous
gardez encore le moindre souvenir de mon aïeul, Masinissa."
XXV. - Après la
lecture de cette lettre, quelques sénateurs demandèrent l'envoi immédiat
d'une armée en Afrique au secours d'Adherbal ; il convenait de statuer sans
retard sur Jugurtha, qui n'avait pas obéi aux envoyés romains. Mais ces mêmes
partisans du roi < dont j'ai déjà parlé > firent tous leurs efforts
pour s'opposer à un tel décret ; et l'intérêt public, comme presque
toujours, fut sacrifié à l'intérêt privé.
Pourtant on expédia en Afrique quelques nobles d'un certain âge, et qui
avaient rempli de hautes charges ; parmi eux, M. Scaurus, dont j'ai parlé plus
haut, consulaire et, à ce moment-là, prince du Sénat. Comme l'affaire
soulevait l'indignation générale et que les Numides insistaient, la
délégation s'embarqua au bout de trois jours ; ils arrivèrent vite à Utique
et prescrivirent par lettre à Jugurtha de se rendre immédiatement dans la
province romaine, où il trouverait les envoyés du Sénat.
Quand il apprit que des citoyens illustres, dont il avait entendu vanter
l'influence à Rome, venaient d'arriver pour s'opposer à ses menées, il
éprouva un certain trouble et se sentit ballotté entre la crainte et
l'ambition. Il redoutait le Sénat, en cas de désobéissance ; mais aveuglé
par la passion, il inclinait vers ses projets scélérats. Et c'est le mauvais
parti qui finit, dans son âme avide, par triompher. Il dispose son armée
autour de Cirta et fait tout ce qu'il peut pour emporter la place de vive force,
espérant surtout que l'ennemi, en se divisant, lui fournirait l'occasion de
vaincre ou par force ou par ruse. Mais les choses n'allèrent pas à son gré,
et il ne réussit pas, comme il l'avait cru, à faire Adherbal, prisonnier avant
de joindre les envoyés romains. Alors, pour ne pas exaspérer par un plus long
retard Scaurus, qu'il redoutait plus que tout autre, il alla dans la province
accompagné de quelques cavaliers. Mais malgré les ter ribles menaces du
Sénat, au cas où il ne renoncerait pas au siège, on perdit le temps en
discours, et les envoyés partirent sans que le Numide eût rien concédé.
XXVI. - Au moment où
ces nouvelles parviennent à Cirta, les Italiens qui, par leur courage,
assuraient la défense de la place, comptent, si la ville se rend, sur la
grandeur de Rome pour empêcher qu'aucune violence leur soit faite à eux-mêmes
; ils conseillent donc à Adherbal de se rendre à Jugurtha, lui et la place, en
demandant pour lui ta vie sauve, et s'en remettant, pour le reste, au Sénat.
Pour Adherbal, tout valait mieux que compter sur la bonne foi de son ennemi ;
pourtant, comme les Italiens, s'il résistait, avaient les moyens de le
contraindre, il fit ce qu'on lui conseillait et se rendit. Jugurtha le fait
d'abord périr dans les supplices, puis il fait massacrer tous les Numides
adultes, tous les gens d'affaires indistinctement, à mesure que ses soldats les
rencontrent.
XXVII. - Quand
l'affaire fut connue à Rome et portée devant le Sénat, les mêmes agents du
roi intervinrent ; soit par leur crédit, soit par des chicanes, ils
cherchèrent à gagner du temps et à adoucir la noirceur de ce forfait. Si C.
Memmius, tribun de la plèbe désigné, citoyen énergique et ennemi de la
noblesse, n'avait donné au peuple la preuve que quelques intrigants cherchaient
à faire oublier le crime de Jugurtha, la colère publique se serait évaporée
dans des délibérations sans fin : tant avaient d'influence le crédit et l'or
du roi numide. Conscient des fautes commises, le Sénat eut peur du peuple ; en
vertu de la loi Sempronia, il attribua aux futurs consuls les provinces de
Numidie et d'Italie. Furent élus P. Scipion Nasica et L. Calpurnius Bestia ; la
Numidie revint à ce dernier, et l'Italie au premier. On leva alors l'armée
destinée à l'Afrique ; on fixa la solde et les autres dépenses de guerre.
XXVIII. - Jugurtha
est dérouté par ces nouvelles l'idée que tout se vendait à Rome s'était
implantée dans son esprit ; il envoie comme délégués au Sénat son fils et
deux de ses amis, qu'il charge, comme il avait fait pour ceux qu'il avait
députés à la mort d'Hiempsal, de corrompre tout le monde par des
distributions d'argent. Avant leur arrivée à Rome, Bestia demande au Sénat
s'il lui plaît de les laisser pénétrer dans la ville. Le Sénat décrète
que, s'ils ne viennent pas remettre à discrétion Jugurtha et son royaume, ils
sont tenus de quitter l'Italie avant dix jours. Le consul leur communique le
décret du Sénat : ils regagnent leur pays sans avoir rempli leur mission.
Cependant Calpurnius, ayant organisé son armée, s'adjoint quelques intrigants
de la noblesse, dont il espère que l'autorité couvrira ses méfaits et, parmi
eux, Scaurus, dont j'ai rappelé plus haut le caractère et la nature. Le consul
avait bon nombre de qualités d'esprit et de corps, gâtées par sa cupidité ;
gros travailleur, caractère énergique, assez prévoyant, homme de guerre,
très ferme contre les dangers et les embuscades.
Les légions sont conduites à travers l'Italie, jusqu'à Régium, transportées
de là en Sicile, puis de Sicile en Afrique. Calpurnius, qui avait préparé ses
approvisionnements, pénètre vivement en Numidie ; en quelques combats, il fait
une foule de prisonniers et s'empare de quelques villes.
XXIX. - Mais sitôt
que, par ses émissaires, Jugurtha eut essayé de l'acheter et lui eut
clairement fait voir combien serait rude la guerre qu'on l'avait chargé de
conduire, son âme, d'une cupidité maladive, n'eut pas de peine à changer. Au
demeurant, il avait pris comme associé et comme instrument Scaurus qui, au
début, dans la corruption générale des gens de son clan, avait lutté contre
le roi numide avec la dernière vigueur, mais que le chiffre de la somme promise
détourna de la vertu et de l'honneur, pour faire de lui un malhonnête homme.
Tout d'abord Jugurtha se bornait à payer pour retarder les opérations
militaires, comptant obtenir mieux à Rome, en y mettant le prix et grâce à
son crédit. Mais, quand il apprit que Scaurus était mêlé à l'affaire, il ne
douta plus guère de voir rétablir la paix et décida d'aller lui-même
discuter toutes les conditions avec Bestia et Scaurus. En attendant, le consul,
pour prouver sa bonne foi, expédie son questeur Sextius à Vaga, place forte de
Jugurtha, et donne comme prétexte de ce déplacement la livraison du blé qu'il
avait ouvertement exigé des envoyés de Jugurtha pour leur accorder une trêve,
en attendant la soumission du roi.
Jugurtha, comme il l'avait décidé, va au camp romain ; devant le conseil, il
dit quelques mots pour flétrir l'indignité de sa conduite et offrir de se
soumettre ; puis il règle le reste en secret avec Bestia et Scaurus. Le
lendemain, on vote en bloc sur le traité et on accepte la soumission du roi.
Suivant les décisions impératives prises en conseil, Jugurtha livre au
questeur trente éléphants, du bétail et des chevaux en grand nombre, et une
petite somme d'argent. Calpurnius part pour Rome procéder à l'élection des
magistrats. En Numidie et dans notre armée, c'est le régime de la paix.
XXX. - Quand on sut le
tour qu'avaient pris les événements d'Afrique, il ne fut bruit à Rome dans
toutes les assemblées et réunions que des faits et gestes du consul. Dans la
plèbe, grande indignation; chez les patriciens, vive inquiétude.
Approuverait-on un pareil forfait ? casserait-on la décision du consul ? on ne
savait trop. Surtout, l'autorité de Scaurus, qu'on donnait comme conseiller et
complice de Bestia, écartait les patriciens de la vraie voie de justice.
En revanche, Memmius - j'ai parlé plus haut de sa nature indépendante et de sa
haine de l'autorité patricienne -, tandis que le Sénat hésitait et attendait,
mettait à profit les assemblées pour exciter le peuple à la vengeance, le
poussait à ne pas renoncer à sa liberté, étalait au grand jour l'orgueil et
la cruauté de la noblesse, bref, ne laissait passer aucun moyen d'échauffer la
plèbe. Comme, à cette époque, Memmius était connu et tout puissant à Rome
par son éloquence, j'ai jugé bon, parmi ses nombreux discours, d'en transcrire
un en entier. Je choisirai de préférence celui qu'il prononça dans
l'assemblée du peuple, à peu près en ces termes, après le retour de Bestia :
XXXI. - "Bien des
motifs me détourneraient de vous adresser la parole, citoyens. Mais ma passion
du bien de l'État est plus forte que tous les obstacles : puissance de la
faction patricienne, résignation populaire, carence du droit, surtout cette
considération que, à être honnête, on recueille plus de dangers que
d'honneur. J'ai honte de vous le dire : pendant ces quinze dernières années,
vous avez été le jouet d'une minorité orgueilleuse, vous avez, misérablement
et sans les venger, laissé périr vos défenseurs et affaiblir votre vigueur
par mollesse et lâcheté ; même aujourd'hui, quand vos ennemis sont entre vos
mains, vous ne savez pas vous relever, et vous avez encore peur de ceux que vous
devriez faire trembler. Eh bien ! malgré tout, je ne puis pas ne pas faire
front contre les abus de la faction. Oui, je suis décidé à user de la
liberté que m'a léguée mon père. Ma peine sera-t-elle sans effet, ou vous
profitera-t-elle ? C'est affaire à vous d'en décider, citoyens.
Et je ne vais pas vous engager à user du moyen qu'ont souvent employé vos
ancêtres : prendre les armes contre l'injustice. Non, ni la violence ni la
sécession ne sont nécessaires ; vos adversaires tomberont fatalement victimes
de leurs propres procédés. Après le meurtre de Tibérius Gracchus, qu'ils
accusaient d'aspirer à la royauté, ils imaginèrent contre la plèbe romaine
des enquêtes. Après celui de C. Gracchus et de M. Fulvius, nombreux furent
ceux de votre classe qui furent jetés en prison et massacrés. Dans les deux
cas, les violences prirent fin, non par la loi, mais parce qu'ils le voulurent
bien. Admettons pourtant que ce soit aspirer à la royauté de rendre ses droits
à la plèbe et que soit légitime tout ce qu'on ne peut punir sans verser le
sang des citoyens.
Les années précédentes, vous vous indigniez, sans rien dire, de voir piller
le trésor public, les rois et les peuples libres payer un tribut à quelques
nobles, qui gardaient pour eux gloire et argent. Et pourtant, de tels méfaits,
impunément répétés, leur parurent des misères, et ils finirent par livrer
aux ennemis du pays vos lois, votre majesté, toutes les choses humaines et
divines. Et ils n'ont de leurs actes ni honte, ni regret, mais ils se pavanent
orgueilleusement devant vous, étalant leurs sacerdoces, leurs consulats,
quelques-uns leurs triomphes, comme si c'étaient là des titres d'honneur et
non le fruit de leurs brigandages. Des esclaves, achetés avec de l'argent,
n'acceptent pas d'ordres injustes de leurs maîtres ; et vous, citoyens, qui
tenez de votre naissance le droit de commander, vous vous résignez d'un coeur
léger à la servitude !
Eh ! que sont-ils donc, ces hommes qui se sont rendus maîtres de l'État ? Des
scélérats, aux mains rouges de sang, d'une insatiable cupidité, des monstres
à la fois de perversité et d'orgueil, pour qui la loyauté, l'honneur, la
piété, le bien et le mal, tout est marchandise. Pour les uns, l'assassinat des
tribuns de la plèbe, pour d'autres des enquêtes contraires au droit, pour
presque tous le massacre des vôtres ont été des moyens de se mettre à
l'abri. Aussi, plus ils sont criminels, plus ils sont en sûreté. La crainte
que leurs crimes devaient leur donner, c'est à votre pusillanimité qu'ils la
font éprouver : l'identité de désirs, de haines, de craintes a fait d'eux un
bloc. Ce qui, entre gens de bien est amitié, est complicité entre des coquins.
Si vous aviez, vous, autant de souci de votre liberté, qu'ils ont de feu pour
être les maîtres, l'État certes ne serait pas pillé comme aujourd'hui, et
vos faveurs iraient aux bons, et non aux audacieux. Vos ancêtres, pour obtenir
justice et fonder leur grandeur, se sont, deux fois, retirés en armes sur
l'Aventin ; et vous, pour garder la liberté que vous avez reçue d'eux, ne
ferez-vous pas un suprême effort ? oui, un effort d'autant plus vigoureux qu'il
y a plus de déshonneur à perdre ce qu'on a qu'à ne l'avoir jamais possédé.
On me dira : Que demandes-tu donc ? Ce que je demande ? La punition de ceux qui
ont livré l'État à l'ennemi, non pas en usant contre eux de la force et de la
violence - procédé indigne de vous, sinon d'eux mais en vous appuyant sur des
enquêtes, et sur le témoignage même de Jugurtha. S'il s'est livré de bonne
foi, il ne manquera pas de se soumettre à vos ordres ; s'il fait fi de votre
volonté, alors vous aurez une idée de ce que valent cette paix et cette
soumission, qui procurent à Jugurtha l'impunité de ses crimes, à quelques
hommes puissants une grosse fortune, à l'État le dommage et la honte. A moins
que vous n'en ayez pas encore assez de les avoir pour maîtres, et que vous
préfériez à notre temps celui où royauté, gouvernement, lois, droits,
tribunaux, guerre et paix, ciel et terre, tout était aux mains de quelques-uns
; alors que vous, peuple romain, jamais vaincu par l'ennemi, maîtres du monde,
vous deviez vous contenter de sauvegarder votre vie ? Y en avait-il un parmi
vous qui fût assez énergique pour s'insurger contre la servitude ?
Pour moi, si j'estime que le pire déshonneur pour un homme de coeur, est de
supporter l'injustice sans en tirer vengeance, j'accepterais pourtant de vous
voir pardonner à ces scélérats, puisqu'ils sont vos concitoyens, si votre
pitié ne devait causer votre perte. Ils ont si peu le sens de ce qui convient,
que l'impunité de leurs crimes passés leur paraît peu de chose, si on ne leur
enlève pour l'avenir la liberté de mal faire ; et il vous restera une
éternelle inquiétude, quand vous comprendrez qu'il vous faudra ou être
esclaves, ou user de force pour garder votre liberté. Car quel espoir pouvez
vous avoir dans leur bonne foi ou dans un accord avec eux ? Ils veulent être
les maîtres, et vous voulez, vous, être libres ; ils veulent pratiquer
l'injustice, et vous, l'empêcher ; ils traitent nos alliés en ennemis, nos
ennemis, en alliés. Avec des sentiments si contraires, peut-il y avoir paix et
amitié ?
Voilà pourquoi je vous engage, je vous invite à ne pas laisser un si grand
crime impuni. Il n'est pas question ici de pillage du trésor public, d'argent
arraché par force aux alliés : ce sont là de grands crimes, mais si
fréquents qu'on n'y fait plus attention. Il s'agit de l'autorité sénatoriale
et de votre empire, livrés à votre plus redoutable ennemi ; on a fait, en paix
et en guerre, marché de la république. Si l'on ne fait pas une enquête, si
l'on ne punit pas les coupables, il ne nous restera qu'à vivre asservis aux
auteurs de ces crimes. Car faire impunément ce qui plaît, c'est être roi.
Je vous demande, citoyens, non de préférer chez des compatriotes le mal au
bien, mais de ne pas causer, en pardonnant aux méchants, la perte des bons.
Dans les affaires politiques, il vaut infiniment mieux oublier le bien que le
mal. L'homme de bien, si l'on ne fait pas attention à lui, perd seulement un
peu de son ardeur ; le méchant, en revanche, devient plus méchant. De plus, si
l'on ne tolère pas l'injustice, on n'a généralement pas besoin dans l'avenir
d'y porter remède."
XXXII.
- A prodiguer ces propos et d'autres semblables, Memmius finit par persuader au
peuple de choisir Cassius, alors préteur, pour l'envoyer à Jugurtha et amener
ce prince à Rome sous la sauvegarde de la foi publique : son témoignage ferait
plus aisément ressortir les méfaits de Scaurus et de ceux que Memmius accusait
de s'être vendus.
Tandis que ces faits s'accomplissent à Rome, les hommes que Bestia a laissés
en Numidie comme chefs de l'armée, suivant l'exemple de leur général, se
signalent par de honteux forfaits. Les uns se laissent corrompre à prix d'or
pour restituer à Jugurtha ses éléphants, d'autres vendent des déserteurs,
d'autres encore pillent des régions pacifiées : tant était violente la
cupidité qui avait empoisonné tous les coeurs.
La proposition de Memmius fut adoptée, à la colère de toute la noblesse, et
le préteur Cassius partit pour joindre Jugurtha. Il mit à profit l'anxiété
du Numide et les troubles de conscience qui l'amenaient à douter de sa
réussite, pour le convaincre que, s'étant livré au peuple romain, il valait
mieux, pour lui, faire l'expérience de sa mansuétude que de sa force. Aussi
bien, Cassius lui engageait-il sa propre foi, dont Jugurtha ne faisait pas moins
de cas que de celle de l'État romain si grande était alors la réputation de
Cassius.
XXXIII.
- Jugurtha, laissant de côté tout faste royal, prend le costume le plus propre
à exciter la pitié, et va à Rome avec Cassius. Certes, il y avait en lui une
énergie accrue encore par l'action de ceux dont le crédit ou l'influence
criminelle lui avaient, comme je l'ai dit, permis d'agir ; pourtant, il achète
un bon prix le tribun de la plèbe C. Bébius dont il suppose que l'impudence
lui servira d'appui contre le droit et la violence.
Memmius convoque l'assemblée : sans doute, la plèbe était hostile au roi :
les uns voulaient qu'il fût jeté en prison ; les autres estimaient que, s'il
ne dénonçait pas ses complices, il convenait de le soumettre au supplice y de
règle chez les anciens. Mais Memmius, plus soucieux de la dignité romaine que
de son irritation, s'attache à calmer l'émotion générale, à adoucir les
sentiments, répétant avec force que lui-même ne violerait jamais la foi
publique. Puis, dans le silence enfin rétabli, il fait comparaître Jugurtha,
et, prenant la parole, rappelle ses forfaits à Rome et en Numidie, son action
criminelle à l'encontre de son père et de ses frères. Quels ont été ses
aides et ses complices dans cette oeuvre, le peuple romain le sait bien ; mais
il veut, lui, Memmius, que l'évidence éclate, par les aveux mêmes du
coupable. S'il dit la vérité, il peut compter entièrement sur la loyauté et
la clémence du peuple romain ; s'il a des réticences, il ne sauvera pas ses
complices, et il se perdra lui-même en compromettant absolument sa situation.
XXXIV.
- Quand Memmius eut terminé, on enjoignit ix Jugurtha de répondre ; alors le
tribun C. Bébius qui - nous l'avons dit - avait été acheté, ordonna au roi
de garder le silence. La foule qui composait l'assemblée, prise d'une violente
colère, essaya d'effrayer Bébius par ses cris, son attitude, ses violences et
toutes les marques habituelles d'irritation ; et pourtant l'impudence du tribun
fut la plus forte. Et ainsi, le peuple joué quitta l'assemblée, pendant que
Jugurtha, Bestia et tous ceux que troublait l'enquête, sentaient se ranimer
leur audace.
XXXV.
- Il y avait à ce moment à Rome un Numide appelé Massiva, fils de Gulussa,
petit-fils de Masinissa, qui, dans le différend entre les rois, avait pris
parti contre Jugurtha et, après la capitulation de Cirta et la mort d'Adherbal,
avait fui sa patrie. Sp. Albinus qui, l'année précédente, après Bestia,
avait, avec Q. Minucius Rufus, exercé le consulat, persuade à ce Massiva de
mettre en avant et sa parenté avec Masinissa et les sentiments d'indignation et
de crainte provoqués par les crimes de Jugurtha, pour réclamer au Sénat le
trône de Numidie. Le consul brûlait de diriger une guerre et aimait mieux
s'agiter que de laisser vieillir les événements. Il avait eu en partage la
province de Numidie, tandis que la Macédoine était échue à Minucius.
Quand Massiva eut commencé à se remuer, Jugurtha comprit qu'il ne pouvait
guère s'appuyer sur ses amis, empêchés les uns par leurs remords, les autres
par leur mauvaise réputation et leurs craintes ; il donna l'ordre à Bomilcar,
un de ses proches en qui il avait une entière confiance, de soudoyer à prix
d'or, suivant son habitude, des sicaires contre Massiva et d'assassiner le
Numide, de préférence en cachette et, en cas d'impossibilité, par n'importe
quel moyen.
Sans retard, Bomilcar se conforme aux ordres du roi et, par des agents habiles
en cet art, il surveille les marches et contre-marches de Massiva, les lieux où
il se rend, les moments favorables ; puis, quand les circonstances sont
propices, il dresse ses filets. Un de ceux qui avaient été choisis pour le
crime attaque Massiva, mais sans prendre assez de précautions ; il lui coupe la
tête, mais est lui-même arrêté ; le consul Albinus, entre beaucoup d'autres,
le presse de parler : il fait des aveux. Bomilcar, ayant naguère accompagné à
Rome le roi sous la garantie de l'État, fut poursuivi en vertu des principes
généraux du droit, plutôt que d'après les règles du droit des gens.
Quant à Jugurtha, malgré l'évidence de son crime, il ne manqua pas de
s'inscrire d'abord en faux contre la vérité, puis il comprit que son crédit
et son argent ne pouvaient rien contre un acte si odieux. Aussi, malgré les
cinquante témoins à décharge que, dans la première enquête, il avait
produits, se fiant plus à son pouvoir qu'à l'autorité de ses cautions, il fit
partir secrètement Bomilcar pour la Numidie, dans la crainte de voir ses sujets
appréhender désormais de lui obéir, si son agent était livré au supplice.
Lui-même partit quelques jours plus tard, invité par le Sénat à quitter
l'Italie. A sa sortie de Rome, il garda, dit-on, un long silence en regardant la
ville, puis finit par dire à plusieurs reprises :
"O ville à vendre ! elle disparaîtra bientôt, si elle trouve un acheteur
!"
XXXVI.
- Cependant les opérations militaires reprennent, et Albinus fait hâtivement
passer en Afrique approvisionnements, solde, tout ce qu'il faut à une armée ;
puis, sans retard, il part lui-même, voulant, avant les comices, dont la date
n'était plus éloignée, terminer la guerre par les armes, la capitulation de
Jugurtha, ou tout autre moyen. Jugurtha, au contraire, tirait les choses en
longueur, faisait naître une cause de retard, puis une autre, promettait de se
rendre, puis feignait d'avoir peur, cédait du terrain devant les attaques, et,
peu après, pour ne pas exciter la défiance des siens, attaquait à son tour ;
et ainsi, différant tantôt les hostilités, tantôt les négociations, il se
jouait du consul. Certains étaient convaincus qu'Albinus n'ignorait rien des
desseins de Jugurtha et pensaient que, s'il laissait volontiers, après des
débuts si rapides, tout traîner en longueur. C’était ruse et non lâcheté.
Mais le temps passait et le jour des comices approchait : Albinus confia à son
frère Aulus le commandement des troupes et gagna Rome.
XXXVII,
- A Rome, à ce moment, l'ordre public était sévèrement troublé par les
violences tribunitiennes. Les tribuns de la plèbe P. Lucullus et L. Annius
travaillaient, malgré leurs collègues, à se maintenir dans leur magistrature,
et ces luttes empêchaient pendant toute l'année la tenue régulière des
comices. A la faveur de ces retards, Aulus, à qui, nous l'avons dit, avait
été confié en Numidie le commandement des troupes, eut l'espoir ou de
terminer la guerre, ou d'arracher de l'argent au roi en l'effrayant par la
reprise des hostilités. En plein mois de janvier, il retire les soldats de
leurs quartiers d'hiver pour les faire entrer en campagne, et, par de longues
marches, et malgré la rigueur de la saison, il gagne la place de Suthul, ont
était le trésor royal. Le mauvais temps et l'heureuse position de la ville ne
permettaient ni de la prendre, ni même d'en faire le siège ; car autour du
mur, dressé à l'extrémité d'une roche à pic, s'étendait une plaine
boueuse, dont les pluies d'hiver avaient fait un marécage ; et cependant, soit
par feinte, pour épouvanter le roi, soit par désir aveugle de prendre la ville
pour mettre la main sur le trésor, Aulus fit avancer les mantelets, élever des
terrasses et procéder en hâte à toutes les opérations de nature à favoriser
son entreprise.
XXXVIII.
- Jugurtha, se rendant compte de l'insuffisance et de l'impéritie du
commandant, travaille par des moyens détournés à accroître encore sa
sottise, lui expédiant coup sur coup des envoyés pour le supplier, évitant de
rencontrer ses troupes en faisant passer les siennes par des bois et de petits
chemins. Enfin, il laisse espérer à Aulus une entente, et il l'amène à
abandonner Suthul et à le suivre dans des régions écartées, où il feint de
battre en retraite. Aulus pensait que, dans ces conditions il lui serait plus
facile de dissimuler son crime. En attendant, des Numides avisés agissaient
jour et nuit sur l'armée romaine, cherchant à déterminer les centurions et
les chefs d'escadron, soit à passer à Jugurtha, soit à déserter à un signal
donné.
Quand tout fut arrangé au gré de Jugurtha, en pleine nuit, à l'improviste,
une nuée de Numides encercla le camp d'Aulus. Les soldats romains, surpris par
cette arrivée en masse à laquelle ils ne s'attendaient pas, se jettent sur
leurs armes, ou se cachent ; quelques-uns travaillent à redonner courage aux
trembleurs, au milieu de l'épouvante générale. L'ennemi les presse, la nuit
et les nuages obscurcissent le ciel, le danger est de tous côtés ; on se
demande s'il y a plus de sécurité à fuir qu'à rester en place. Parmi ceux
dont j'ai dit plus haut qu'ils s'étaient laissé acheter, une cohorte ligure,
deux escadrons thraces et quelques simples soldats passèrent au roi, le
centurion primipilaire de la troisième légion donna passage à l'ennemi sur le
point du retranchement dont on lui avait confié la défense, et par là tous
les Numides se précipitèrent. Les Romains lâchement s'enfuirent, la plupart
en jetant leurs armes, et occupèrent une colline toute proche. La nuit et le
pillage de notre camp retardèrent les effets de la victoire.
Le lendemain, Jugurtha entre en pourparlers avec Aulus : il le tenait
étroitement serré, avec son armée, par le fer et la faim ; pourtant,
n'oubliant pas les vicissitudes humaines, il consentira, si le Romain veut
traiter avec lui, à les épargner, lui et les siens, après les avoir fait
passer sous le joug, à la condition que, avant dix jours, il ait quitté la
Numidie. Ces conditions étaient pénibles et honteuses ; mais l'imminence de la
mort en changeait pour les nôtres le caractère, et la paix fut conclue au gré
du roi.
XXXIX.
- Quand ces événements furent connus à Rome, l'épouvante et l'affliction se
répandirent dans la cité. Les uns pleuraient sur la gloire de l'empire, les
autres, qui ne connaissaient rien à la guerre, tremblaient pour la liberté ;
tous s'emportaient contre Aulus, surtout ceux qui s'étaient maintes fois
illustrés dans les combats et n'admettaient pas que, tant qu'on avait des
armes, on pût chercher le salut dans la honte et non dans la lutte. Aussi, le
consul Albinus, devant l'indignation soulevée par le crime de son frère, en
redoutait-il pour lui les conséquences fâcheuses ; il consultait le Sénat sur
le traité, et, cependant, travaillait à de nouvelles levées, s'adressait aux
alliés et aux Latins pour obtenir des troupes auxiliaires, usait en hâte de
tous les procédés. Le Sénat, comme il était naturel, décida que, sans son
approbation et celle du peuple, aucun traité n'avait de valeur. Les tribuns du
peuple ne permirent pas au consul d'emmener avec lui les troupes qu'il avait
levées, et, quelques jours après, il partit seul pour l'Afrique : toute
l'armée, comme il avait été convenu, avait quitté la Numidie et avait pris
ses quartiers d'hiver dans la province romaine. A son arrivée, Albinus
désirait vivement se mettre à la poursuite de Jugurtha, pour calmer
l'indignation causée par la conduite de son frère ; mais il comprit que le
moral du soldat était gâté par la débandade, le relâchement de la
discipline, la licence, la mollesse ; et pour toutes ces raisons, il décida de
ne rien faire.
XL.
- Cependant, à Rome, le tribun de la plèbe G. Mamilius Limetanus développe
devant le peuple une proposition tendant à ouvrir une enquête contre ceux qui,
sur les suggestions de Jugurtha, avaient violé les décisions sénatoriales ;
qui, dans leurs ambassades et leurs commandements, s'étaient fait donner de
l'argent ; qui avaient revendu les éléphants et les déserteurs ; et encore
contre ceux qui avaient traité avec l'ennemi de la paix et de la guerre. A
cette proposition ni les complices de ces crimes, ni ceux que faisait trembler
la violente irritation des partis, ne pouvaient s'opposer ouvertement : c'eût
été avouer que ces procédés et d'autres semblables leur semblaient naturels
; mais en secret, par leurs amis et surtout par les Latins et les alliés
italiens, ils machinaient mille difficultés. Malgré tout, la plèbe, avec une
opiniâtreté et une vigueur inimaginables, fit voter la proposition, plus par
haine de la noblesse, à laquelle elle préparait ainsi des déboires, que par
souci du bien public : tant les partis étaient passionnés !
Aussi, alors que la terreur était générale, M. Scaurus, lieutenant, comme je
l'ai dit, de Bestia, réussit au milieu de l'allégresse populaire, de la
débâcle des siens, de l'agitation de toute la ville, à se faire choisir comme
un des trois enquêteurs prévus par la loi Mamilia. L'enquête se fit dans
l'âpreté et la violence, et ne tint compte que des bruits publics et des
passions de la plèbe. Comme jadis la noblesse, la plèbe aujourd'hui prenait
dans le succès le goût de la démesure.
XLI.
- Le conflit, devenu habituel, des partis et des factions et le fâcheux état
qui en découla, naquit à Rome quelques années plus tôt, en pleine paix, de
l'abondance des biens que les hommes mettent au premier rang. Avant la
destruction de Carthage, le peuple et le Sénat romain administraient d'accord
la république dans la tranquillité et la modération, et les citoyens ne
luttaient pas entre eux à qui aurait plus de gloire ou de pouvoir : la crainte
de l'ennemi maintenait une bonne politique. Mais, quand les esprits furent
délivrés de cette crainte, les vices, compagnons habituels de la prospérité,
mollesse et orgueil, envahirent tout. Aussi, le repos, que dans l'adversité on
avait souhaité, devint, une fois obtenu, plus pénible et plus dur que la
guerre. Pour la noblesse le besoin d'autorité, pour le peuple l'amour de la
liberté se tournèrent en passions, et chacun se mit à tout attirer, tout
prendre, tout ravir à soi. Les deux partis tirèrent chacun de son côté ; et
la république, entre eux, fut victime de leurs déchirements.
Comme parti, la noblesse pouvait davantage, la plèbe moins, parce qu'elle
était divisée et subdivisée à l'infini. Une petite minorité tranchait les
questions de paix et de guerre et disposait du trésor, des gouvernements, des
magistratures, de la gloire, des triomphes ; la plèbe, plongée dans la
misère, était accablée par le service militaire ; quant au butin conquis sur
l'ennemi, les généraux le dilapidaient avec quelques complices. Et, pendant ce
temps, les parents et les petits enfants des soldats, s'ils habitaient à côté
d'un grand personnage, étaient chassés de chez eux. Avec un pouvoir abusif,
l'avidité se répandait sans mesure, sans modération, gâtait tout, faisait le
vide partout, ne regardait, ne respectait rien, jusqu'au jour où, victime de
ses fautes, elle s'écroula. Car, du moment où apparurent dans la noblesse des
gens qui surent préférer la vraie gloire à l'injustice et aux abus, l'État
fut troublé et les discordes entre citoyens se manifestèrent, semblables à un
tremblement de terre.
XLII.
- Quand Tibérius et Caius Gracchus, dont les ancêtres pendant les guerres
puniques et d'autres guerres, avaient puissamment accru la grandeur de l'empire,
revendiquèrent la liberté pour le peuple et mirent en lumière les crimes
d'une minorité, la noblesse, coupable et troublée par l'idée de sa
culpabilité, s'entendit soit avec les alliés et les Latins, soit avec les
chevaliers romains qu'elle avait détachés de la plèbe en leur promettant son
alliance ; elle se dressa contre les propositions des Gracques. Elle avait
d'abord massacré Tibérius, puis, quelques années après, Caius, au moment où
il suivait la même voie, - le premier était tribun de la plèbe, le second
triumvir pour l'établissement des colonies, - et avec eux M. Fulvius Flaccus.
Je conviens que les Gracques, dans l'espérance de la victoire, ne firent pas
preuve d'une modération suffisante. Mieux vaut, pour l'homme de bien, la
défaite qu'une victoire sur l'injustice, obtenue par de mauvais moyens. Dans sa
victoire, la noblesse, emportée par sa passion, tua ou exila un grand nombre de
ses adversaires, et par là, ajouta moins à sa puissance qu'aux dangers à
venir. Ainsi, souvent, de puissants États se sont affaiblis, quand un parti a
voulu triompher d'un autre par n'importe quel moyen, et qu'on a tiré avec trop
de rigueur vengeance des vaincus. Mais, si je voulais discuter sur les luttes
des partis et étudier en détail et suivant leur importance les moeurs
politiques de Rome, le temps, sinon le sujet, me manquerait. Je reviens donc à
mon propos.
XLIII.
- Après la conclusion par Aulus du traité de paix et la honteuse débâcle de
nos troupes, Métellus et Silanus, consuls désignés, se partagèrent les
provinces. La Numidie échut à Métellus, homme énergique, et, bien
qu'adversaire du parti populaire, réputé cependant pour son équité et sa
loyauté. Dès qu'il eut pris possession de sa magistrature, pensant qu'il
pouvait laisser à son collègue toutes les autres affaires, il concentra toute
sa force d'esprit sur la guerre qu'il allait faire. Sans confiance dans
l'ancienne armée, il lève des troupes, fait venir de tous côtés des
auxiliaires, ramasse armes d'attaque, de défense, chevaux, machines,
approvisionnements en abondance, bref tout ce qu'il faut généralement dans une
expédition à marche incertaine et où les besoins sont grands. Pour obtenir ce
qu'il veut, il s'appuie sur l'autorité du Sénat ; les alliés, les Latins, les
rois amis lui envoient spontanément des troupes auxiliaires ; enfin la cité
tout entière s'active pour le soutenir. Tout étant préparé comme il l'avait
voulu, il part pour la Numidie, porté par les espérances de ses concitoyens,
tant en raison de sa vertu que, surtout, de son âme inaccessible à l'argent,
la cupidité des magistrats romains ayant, avant lui, gâté nos affaires en
Numidie et raffermi celles de nos ennemis.
XLIV.
- A son arrivée en Afrique, il reçoit du proconsul Albinus une armée avachie,
incapable de se battre, de s'exposer aux dangers et aux fatigues, plus prompte
à parler qu'à agir, pillant les alliés, pillée elle-même par l'ennemi, ne
connaissant ni discipline, ni mesure. Aussi le nouveau général avait-il plus
de raisons d'être inquiet de ce triste état qu'il n'en avait de compter sur
l'importance numérique de ses troupes. Alors, bien que le retard des comices
eût réduit la durée de la campagne d'été, et qu'il sût Rome entièrement
désireuse d'une issue favorable, Métellus décida de ne pas commencer les
opérations avant d'avoir, en forçant les soldats au travail, rétabli la
vieille discipline.
Albinus, bouleversé par le désastre de son frère Aulus et de l'armée, avait
décidé de ne pas quitter la province pendant la saison d'été où il avait
gardé le commandement, et il avait maintenu les troupes dans le camp permanent,
tant que les mauvaises odeurs et la pénurie de fourrage ne l'avaient pas
obligé à les changer de place. Mais ce camp était dépourvu de moyens de
défense, et on n'y plaçait pas, comme d'ordinaire dans les camps, de
sentinelles : chacun, à sa fantaisie, s'éloignait des drapeaux ; les valets
d'écurie mêlés aux soldats, circulaient partout jour et nuit ; dans leurs
vagabondages, ils pillaient les campagnes, cambriolaient les maisons,
s'emparaient à qui mieux mieux des troupeaux et des esclaves, et les
échangeaient avec des marchands contre des vins étrangers et d'autres
articles, vendaient le blé distribué par l'État, et se procuraient leur pain
au jour le jour ; bref, tout ce qu'on peut dire et imaginer en fait de laisser
aller et d'abandon se rencontrait dans cette armée, et bien d'autres choses
encore.
XLV.
- Dans cette situation difficile, non moins que dans ses rencontres avec
l'ennemi, Métellus fit preuve, à mon avis, de grandeur et de sagesse : tant il
sut heureusement allier le désir de plaire à une vigoureuse fermeté. Tout
d'abord, par édit, il enleva au soldat tout ce qui pouvait favoriser sa
mollesse, il défendit la vente dans le camp du pain et des aliments cuits ; il
interdit aux valets de suivre les troupes, aux simples soldats de se faire
aider, dans le camp ou les marches, par des esclaves ou des bêtes de somme ;
pour le reste, il le régla avec mesure. De plus, chaque jour, par des chemins
de traverse, il transportait le camp sur un point différent et, comme si
l'ennemi eût été tout près, faisait élever des retranchements ou creuser
des fossés, plaçait de nombreux postes, et allait lui-même les inspecter avec
ses lieutenants ; pendant les marches, il prenait tantôt la tête, tantôt la
queue, tantôt le milieu de la colonne, veillant à ce que nul ne sortît du
rang, à ce que tous fussent groupés autour des drapeaux et que chaque soldat
portât lui-même ses vivres et ses armes. Ainsi, en prévenant les fautes
plutôt qu'en les punissant, il redonna rapidement force à son armée.
XLVI.
- Cependant Jugurtha, informé par ses émissaires de l'action de Métellus et,
d'autre part, recevant de Rome des renseignements précis sur son intégrité,
n'a plus autant de confiance dans sa réussite et songe enfin vraiment à se
soumettre. Il expédie au consul des envoyés qui se présentent à lui en
suppliants, et se bornent d demander la vie pour lui et ses enfants, s'en
remettant pour tout le reste au peuple romain. Mais Métellus connaissait déjà
depuis longtemps, par expérience, la perfidie des Numides, leur esprit
instable, leur goût du changement. Il reçoit donc les envoyés séparément,
l'un après l'autre, les sonde sans hâte et, les trouvant bien disposés, les
décide par des promesses à lui livrer Jugurtha, de préférence vivant, et, si
c'est impossible, mort. Puis il les reçoit publiquement pour leur annoncer que
tout se fera conformément au désir du roi.
Quelques jours après, il pénètre en Numidie avec une armée bien dressée et
prête à la lutte. Rien dans ce pays ne donne une idée de la guerre : les
cabanes sont toutes habitées, les troupeaux et les cultivateurs sont dans les
champs. Des places fortes, des bourgs sortent les fonctionnaires royaux qui
viennent lui offrir du blé, se charger de faire transporter ses
approvisionnements, se soumettre à tous ses ordres. Malgré tout, Métellus,
exactement comme si l'ennemi était tout proche, se tient, dans ses marches, sur
la défensive, envoie au loin des reconnaissances, estime que ces marques de
soumission sont là seulement pour la montre, et qu'on cherche une occasion de
le faire tomber dans un piège. Lui-même, avec les troupes légères, les
frondeurs et les archers d'élite, est au premier rang, pendant qu'il laisse le
soin de surveiller l'arrière à son lieutenant C. Marius, avec la cavalerie, et
que, sur les flancs il dispose les cavaliers auxiliaires avec les tribuns des
légions et les préfets des cohortes, parmi lesquels il répartit les vélites,
qui pourront repousser la cavalerie ennemie, de quelque côté qu'elle se
présente. Car Jugurtha était si rusé, il connaissait si bien les lieux et
l'art de la guerre, qu'on ne saurait dire s'il était plus d craindre présent
qu'absent et plus redoutable en guerre qu'en paix.
XLVII.
- Non loin de la route que suivait Métellus, était une place forte numide
appelée Vaga, le marché le plus fréquenté de tout le royaume, où habitaient
et commerçaient ordinairement beaucoup d'Italiens. Le consul, en vue de
connaître les sentiments de l'habitant et de s'assurer une position si les
circonstances le permettaient, y mit une garnison. Il y fit porter du blé et
tout ce qui peut servir à la guerre, dans la pensée, justifiée par les faits,
que les nombreux hommes d'affaires de Vaga l'aideraient à s'approvisionner et
à protéger les approvisionnements déjà faits. Et à cette activité Jugurtha
répondit en envoyant suppliants sur suppliants, pour demander la paix et s'en
remettre absolument à Métellus, pourvu qu'à ses enfants et à lui fût
accordée la vie sauve. Comme les premiers, le consul poussa ces gens à la
trahison, puis les renvoya chez eux. Il ne refusa ni ne promit la paix au roi,
et, pendant de nouveaux délais, attendit l'effet des promesses qu'on lui avait
faites.
XLVIII.
- Jugurtha compara les paroles de Métellus à ses actes et se rendit compte que
le consul recourait pour le combattre à ses propres procédés : il disait des
paroles de paix et en attendant, lui faisait la guerre la plus âpre, lui
prenait une grande ville, apprenait à connaître le territoire numide,
détachait de lui les populations ; sous l'empire de la nécessité, il décida
de s'en remettre aux armes. Étudiant la route suivie par l'ennemi, il compte,
pour vaincre, sur l'avantage que lui donne la connaissance des lieux, réunit le
plus grand nombre possible de soldats de toutes armes, et, par des sentiers
cachés, prévient l'armée de Métellus.
Il y a, dans la partie de la Numidie qui, au partage, était revenue à
Adherbal, un fleuve appelé Muthul, ayant sa source au midi, séparé par vingt
mille pas environ d'une chaîne parallèle de hauteurs, naturellement désolées
et sans culture. Mais au milieu se dresse une sorte de colline, dont la pente se
prolonge au loin, couverte d'oliviers, de myrtes et de ces autres arbres qui
poussent dans un terrain aride et sablonneux. La plaine qui s'étend au pied est
déserte, faute d'eau, hormis les terres qui longent le fleuve : là sont des
arbres, et l'endroit est fréquenté par les cultivateurs et les troupeaux.
XLIX.
- Donc, sur cette colline allongée perpendiculairement à la route, Jugurtha
s'établit en amincissant son front de bataille. Il met Bomilcar à la tête des
éléphants et d'une partie de l'infanterie, et lui donne ses instructions. Il
se rapproche lui-même des hauteurs et s'y installe avec toute sa cavalerie et
des fantassins d'élite. Puis il va dans chaque escadron et chaque manipule ; il
demande à ses soldats, il les adjure de se rappeler leur courage, leurs
victoires d'autrefois et de défendre eux-mêmes et les États de leur roi
contre la cupidité romaine ; ceux contre qui ils vont avoir à lutter, il les
ont vaincus et fait passer sous le joug ; les Romains ont pu changer de chef,
non de sentiments ; pour lui, tout ce qu'un général doit à ses troupes, il a
veillé à le leur donner : position plus élevée, connaissance du terrain, que
l'ennemi ignore, pas d'infériorité numérique, autant d'habileté militaire
que leurs adversaires ; qu'ils soient donc prêts et attentifs à se jeter, à
un signal donné, sur leurs adversaires ; ce jour les paiera de leurs peines et
renforcera leurs victoires, ou marquera pour eux le début des pires misères.
Puis, s'adressant d chacun en particulier, il rappelle à ceux qu'il a, pour un
exploit guerrier, récompensés par de l'argent ou une distinction, comment il
les a traités, il vante aux autres leur conduite, et, suivant la nature de
chacun, les excite par des promesses, des menaces, des adjurations, cent autres
procédés.
Cependant Métellus, ignorant la présence de l'ennemi, descend des hauteurs
avec ses troupes ; il observe. Tout d'abord, il ne sait que penser du spectacle
insolite qu'il a sous les yeux. Les cavaliers numides s'étaient immobilisés
dans les broussailles ; les arbres étaient trop courts pour les cacher
complètement, et l'on ne savait au juste à quoi s'en tenir, la nature du
terrain et leur esprit rusé permettant aux Numides de se dissimuler, eux et
leurs enseignes. Puis, assez vite, il se rend compte de l'embuscade et suspend
un moment la marche en avant. Modifiant son ordre de bataille, il porte son
front sur le flanc droit le plus rapproché de l'ennemi, et le renforce d'un
triple rang de soldats ; entre les manipules il place des frondeurs et des
archers, dispose toute la cavalerie sur les ailes et, après quelques mots
adressés à ses hommes pour leur donner courage, fait descendre dans la plaine
son armée dont la tête, comme il l'avait voulu, était devenue le flanc.
LI.
- Au demeurant, l'affaire de tous côtés offrait un aspect de variété,
d'incertitude, d'abomination et de pitié : séparés de leurs camarades, les
uns cédaient du terrain, les autres allaient de l'avant ; on ne se ralliait pas
aux drapeaux, on rompait les rangs ; chacun se défendait et attaquait où le
danger l'avait surpris ; armes de défense et d'attaque, chevaux, soldats,
ennemis, citoyens, tout était confondu ; plus de décisions réfléchies, plus
d'obéissance aux ordres, le hasard régnait en maître. Aussi, le jour
était-il déjà bien avancé, que l'issue était encore incertaine.
Enfin, la fatigue et la chaleur ayant épuisé tous les combattants, Métellus,
devant le ralentissement des attaques ennemies, regroupe petit à petit ses
troupes, les remet en rang et oppose quatre cohortes légionnaires à
l'infanterie ennemie qui, brisée de fatigue, s'était presque toute retirée
sur la hauteur. Il demande à ses soldats, il les supplie de ne pas défaillir
et de ne pas laisser la victoire à un ennemi en fuite ; les Romains n'ont point
de camp, point de retranchement où battre en retraite, les armes sont leur
unique recours.
Pendant ce temps, Jugurtha ne demeurait pas tranquille : il allait partout,
prodiguant ses exhortations, recommençant la lutte, attaquant de tous côtés
avec des soldats d'élite, venant en aide aux siens, pressant l'ennemi
ébranlé, combattant de loin, et ainsi retenant sur place ceux dont il avait
reconnu la solidité.
LII.
- Ainsi luttaient entre eux ces deux illustres généraux aussi grands l'un que
l'antre, disposant d'ailleurs de ressources inégales. Métellus avait pour lui
le courage de ses soldats, contre lui la nature du terrain ; Jugurtha avait tous
les avantages, hormis son armée. Enfin les Romains comprennent qu'ils n'ont
point d'endroit où se réfugier et que, le soir tombant, ils n'ont aucun moyen
de forcer l'ennemi à la bataille ; suivant les ordres donnés, ils franchissent
donc la colline qui est devant eux. Les Numides, délogés de la position, se
débandent et prennent la fuite ; quelques-uns périrent, la plupart furent
sauvés par leur vitesse et aussi parce que nous ne connaissions pas le pays.
Cependant Bomilcar, mis, nous l'avons dit, par Jugurtha à la tête des
éléphants et d'une partie de l'infanterie, sitôt que Rutilius l'a dépassé,
fait lentement descendre ses troupes dans la plaine. Pendant que Rutilius, à
marches forcées, avance vers le fleuve où on l'avait envoyé, lui-même, bien
tranquille, range son armée dans l'ordre exigé par les circonstances, sans
omettre de surveiller tous les mouvements de l'ennemi. Il voit Rutilius
installer son camp sans se douter de rien, et, en même temps, entend des
clameurs plus fortes du côté où se battait Jugurtha. Il craint que le
lieutenant de Métellus, ne se porte, en entendant ce bruit, au secours de ses
concitoyens en danger. Peu rassuré sur la valeur de ses soldats, il avait
d'abord resserré ses lignes ; pour empêcher la marche de l'ennemi, il les
étend, puis, dans cet ordre, il marche sur le camp de Rutilius.
LIII.
-- Les Romains aperçoivent, à leur grande surprise, un gros nuage de
poussière : car les arbustes dont le terrain était couvert empêchaient la vue
de porter loin. Ils croient d'abord cette poussière soulevée par le vent, puis
ils observent qu'elle se maintient au même niveau et que, avec l'armée en
marche, elle se rapproche de plus en plus. Ils comprennent tout, prennent
rapidement leurs armes et devant le camp, suivant l'ordre donné, se placent en
ligne. Les deux armées, une fois en présence, s'élancent l'une sur l'autre
avec de grands cris. Les Numides ne tiennent ferme qu'autant qu'ils croient
pouvoir compter sur leurs éléphants. Mais lorsqu'ils voient ces animaux
empêtrés dais les branches d'arbres, dispersés et entourés par les Romains,
ils s'enfuient ; presque tous jettent leurs armes et échappent sans mal par la
colline à la faveur de la nuit tombante. On prit quatre éléphants, et on tua
tous les autres au nombre de quarante.
Les Romains étaient brisés de fatigue par la marche, l'établissement du camp,
la bataille, dont l'issue les rendait heureux ; cependant, comme Métellus
tardait plus qu'on ne l'avait pensé, ils vont au-devant de lui, en rangs et
l'oeil ouvert. Car le caractère rusé des Numides ne permettait ni torpeur ni
relâche. Tout d'abord, dans l'obscurité de la nuit, quand ils sont près les
uns des autres, le bruit leur fait supposer que l'ennemi approche. Des deux
côtés l'épouvante naît et le désordre éclate ; la méprise pouvait
produire une catastrophe, si, des deux parts, on n'avait envoyé une
reconnaissance de cavalerie. Alors, brusquement, la crainte devient joie, les
soldats, dans leur allégresse, s'interpellent, racontent, écoutent ce qui
s'est passé, exaltent chacun leurs exploits. Ainsi vont les choses humaines :
dans la victoire, le lâche lui-même peut se vanter ; la défaite rabaisse
même les braves.
LIV.
- Métellus s'attarde dans ce camp pendant quatre jours ; il fait soigner et
remettre sur pied les blessés, distribue à ceux qui les ont méritées dans la
bataille des décorations militaires, réunit ses soldats pour les féliciter et
les remercier, les engage à montrer la même vigueur dans la suite, quand la
tâche sera plus facile : jusqu'alors on s'est battu pour la victoire,
désormais on se battra pour le butin. Malgré tout, en attendant il envoie en
reconnaissance des transfuges et des émissaires habiles pour savoir où est
Jugurtha, ce qu'il complote, s'il a avec lui quelques hommes ou toute une
armée, comment il s'accommode de sa défaite.
Le roi s'était retiré dans des forêts, à l'abri de défenses naturelles, et
là, il regroupait une armée plus nombreuse que la première, mais faible et
sans force, étant composée de cultivateurs et de bergers plus que d'hommes de
guerre. Ceci s'explique par ce fait que, chez les Numides, en dehors des
cavaliers de la garde royale, nul ne suit le roi dans sa fuite ; ils se
dispersent pour aller où il leur plaît, et cette conduite n'est pas regardée
comme déshonorante pour un soldat. Telles sont leurs moeurs.
Métellus comprend que le caractère du roi demeure toujours aussi farouche et
qu'il faut recommencer une guerre, où il sera encore manoeuvré par
l'adversaire, que la lutte sera inégale, et que l'ennemi perdra moins à la
défaite que les Romains à la victoire ; il décide donc de conduire la
campagne, non à coup de combats et de batailles rangées, mais sur un autre
mode.
Il pénètre dans les coins les plus riches de la Numidie, dévaste les
cultures, prend et incendie maints ports et maintes places mal fortifiées ou
sans garnison, fait tuer toute la population en état de porter les armes,
abandonnant le reste à la fureur des soldats. La terreur qu'il inspire vaut aux
Romains de nombreux otages, du blé en quantité et tout ce qui peut leur servir
; des garnisons sont mises partout où le besoin s'en fait sentir.
Ces procédés, beaucoup plus que la bataille perdue par les siens, épouvantent
le roi : il avait mis tout son espoir dans la fuite, et était maintenant
contraint de suivre l'ennemi ; lui, qui n'avait pas su défendre ses positions,
devait faire la guerre sur celles d'autrui. Pourtant, il consulte ses moyens et
prend le parti qui lui semble le meilleur : il laisse à couvert au même
endroit la plus grande partie de ses troupes, et lui-même, avec des cavaliers
d'élite, suit Métellus, et dans des marches de nuit, par des chemins non
tracés, sans se faire voir, il tombe brusquement sur les Romains vaguant à
l'aventure, et dont la plupart, sans armes, tombent sous ses coups ; beaucoup
sont faits prisonniers, pas un ne peut s'enfuir indemne ; et les Numides, avant
qu'un secours ait pu venir du camp, se perdent dans les collines voisines,
suivant l'ordre donné.
LV.
- A Rome éclatèrent des transports d'allégresse quand on connut les exploits
de Métellus : lui et son armée s'étaient comportés comme l'eussent fait les
ancêtres ; dans une position défavorable il avait dû la victoire à sa valeur
; il était maître du territoire ennemi, et avait obligé Jugurtha, grandi par
la lâcheté d'Albinus, à ne compter pour son salut que sur le désert ou la
fuite. Aussi le Sénat, pour fêter ces heureux événements, prescrivit-il des
actions de grâces aux dieux immortels, et Rome, précédemment troublée et
inquiète de l'issue de la guerre, vécut dans la joie ; Métellus connut la
gloire.
Il s'applique alors d'autant plus à s'assurer la victoire, emploie tous les
moyens de la rendre plus rapide, veille pourtant à ne jamais donner à l'ennemi
l'occasion d'un 'avantage, et n'oublie pas que la gloire ne va pas sans l'envie.
Plus on parlait de lui, plus il était anxieux. Depuis que Jugurtha avait
multiplié ses embuscades, il ne permettait pas aux troupes de piller à la
débandade ; quand il fallait faire provision de blé ou fourrager, les cohortes
et toute la cavalerie escortaient les travailleurs. Il avait divisé l'armée en
deux corps, commandés, l'un par lui-même, l'autre par Marius. Mais c'est par
le feu plus que par le pillage qu'il faisait le désert. Les deux corps
établissaient leur camp dans deux endroits différents, non loin l'un de
l'autre : quand il le fallait, ils se réunissaient ; mais pour disperser plus
sûrement les populations et semer plus loin la terreur, ils agissaient chacun
de son côté.
Pendant ce temps Jugurtha le suivait le long des collines, cherchait l'heure et
le terrain favorables aux engagements ; là où il apprenait que devait passer
l'ennemi, il empoisonnait fourrages et sources, ces dernières très rares, se
montrait tantôt à Métellus, tantôt à Marius, attaquait l'arrière-garde,
puis remontait tout de suite dans les collines, recommençait à inquiéter
l'un, lavis l'autre, sans jamais engager de lutte ouverte, sans se lasser, se
bornant à empêcher l'ennemi de faire ce qu'il voulait.
LVI.
- Le général romain, las des ruses d'un ennemi qui ne lui donne jamais
l'occasion d'une vraie bataille, décide d'investir Zama, une grande ville qui
était la principale place forte de la partie du royaume où elle était située
dans sa pensée, l'affaire obligerait Jugurtha à venir au secours des siens en
danger, et un combat pourrait s'engager. Mais Jugurtha, informé par des
déserteurs de ce qui se préparait, prévient Métellus par des marches
forcées. Il invite les habitants à défendre leurs murs, et leur donne les
déserteurs pour les aider : c'était ce qu'il y avait de plus solide dans les
troupes royales, parce qu'ils ne pouvaient trahir impunément. Il leur promet en
outre que le moment venu, il sera présent avec une armée.
L'affaire ainsi réglée, il s'éloigne et s'enfonce dans des terrains où l'on
peut aisément se cacher. Peu après, il apprend que Marius, changeant de route,
a été envoyé avec quelques cohortes pour s'approvisionner de blé à Sicca,
la première ville qui, après la défaite, avait abandonné la cause royale. Il
gagne cette ville, de nuit, avec des cavaliers d'élite, et, au moment où les
Romains en sortaient, sur la porte même, il engage le combat : d'une voix
forte, il demande aux habitants d'envelopper les cohortes en passant derrière :
la fortune, leur donne l'occasion d'un exploit ; s'ils l'accomplissent, ils
vivront désormais sans crainte, lui dans son royaume, eux dans leur
indépendance. Si Marius n'avait hâté sa marche et n'était promptement sorti
de la ville, tous les habitants de Sicca, ou du moins une bonne partie auraient
certainement abandonné sa cause ; tant sont changeants les sentiments des
Numides ! Les soldats de Jugurtha, soutenus un moment par la vue de leur roi,
s'enfuient en tous sens, quand l'ennemi les presse avec un peu de vigueur, et
ils ne subissent que des pertes légères.
LVII.
- Marius arrive à Zama. Cette place, située au milieu d'une plaine, devait ses
moyens de défense moins à la nature qu'au travail des hommes : rien n'y
manquait de ce qu'il faut pour la guerre, elle regorgeait d'armes et de soldats.
Métellus, tenant compte des circonstances et du terrain, procède avec son
armée à un investissement complet, et il fixe à chacun de ses lieutenants son
poste et son rôle.
Puis, à un signal donné, d'immenses cris s'élèvent de part et d'autre, sans
que les Numides en soient effrayés ; ils restent menaçants, l'oeil ouvert,
sans se débander ; le combat commence. Chaque Romain agit suivant son
caractère : les uns luttent de loin avec des balles ou des pierres, les autres
se glissent sous les murs pour les saper ou les franchir avec des échelles, ils
brûlent d'en venir aux mains. En face, les défenseurs font rouler des roches
sur les plus rapprochés, lancent sur eux des pieux et des javelots enflammés,
de la poix mélangée de soufre et de résine. Ceux là mêmes qui étaient
demeurés loin ne trouvent pas un abri dans leur lâcheté : presque tous sont
blessés par les traits que lancent les machines ou la main des ennemis ; le
danger, sinon la gloire, était le même pour le brave et pour le lâche.
LVIII.
- Pendant qu'on se bat ainsi sous les murs de Zama, Jugurtha, à l'improviste,
se jette sur le camp ennemi avec de grandes forces ; il profite de la
négligence de ceux qui en avaient la garde et s'attendaient à tout, plutôt
qu'à une attaque ; il force une porte. Les nôtres, frappés d'une épouvante
subite, cherchent à se sauver, chacun suivant sa nature : tel fuit, tel autre
prend ses armes, la plupart sont blessés ou massacrés. Dans toute cette foule,
il n'y eut guère que quarante hommes pour se souvenir qu'ils étaient Romains :
ils se groupèrent, occupèrent un petit monticule, d'où toutes les forces de
l'ennemi ne purent les chasser ; les traits qu'on leur lançait de loin, ils les
renvoyaient le plus souvent avec succès, étant donné l'épaisseur de la masse
ennemie. Si les Numides s'approchaient un peu, les quarante montraient toute
leur valeur et, avec la plus grande vigueur, taillaient, dispersaient, mettaient
en fuite leurs assaillants.
Cependant au moment le plus dur, Métellus entend derrière lui les clameurs
ennemies ; il tourne bride et voit des fuyards venir de son côté, preuve que
c'étaient des compatriotes ; il envoie donc en hâte et sans délai vers le
camp toute sa cavalerie, et, avec les cohortes alliées, Marius, qu'il supplie
en pleurant, au nom de leur amitié et de la république, de ne pas laisser une
armée victorieuse subir un pareil outrage et l'ennemi échapper à une punition
méritée. Marius se conforme sans retard à ces instructions. Jugurtha,
empêtré dans les retranchements du camp, voyant les siens ou franchir les
fossés ou s'embarrasser dans leur hâte à sortir par des passages trop
étroits, se retire, après des pertes sévères, sur de bonnes positions.
Métellus, sans avoir réussi, rentre, à l'approche de la nuit dans son camp
avec son armée.
LIX.
- Le lendemain, avant de sortir du camp pour reprendre l'assaut, Métellus
envoie toute sa cavalerie prendre position devant le camp, à l'endroit où
Jugurtha avait paru ; il partage entre les tribuns la garde des portes et des
lieux voisins, revient ensuite vers la ville et, comme la veille, tente l'assaut
du mur. Jugurtha bondit hors de sa cachette et se jette sur les nôtres. Les
plus rapprochés, un moment épouvantés, se débandent, les autres viennent
bien vite les soutenir. Les Numides n'auraient pas résisté longtemps, si leurs
fantassins mêlés aux cavaliers, ne nous eussent, dans le choc, fait subir de
grosses pertes. Appuyée sur l'infanterie, leur cavalerie ne fit pas comme
d'ordinaire des charges, puis des bonds en arrière ; elle s'élança en niasse,
brisant les rangs, semant le désordre ; et ainsi elle livra à l'infanterie
légère un ennemi déjà presque défait.
LX.
- Au même moment, devant Zama, la lutte battait son plein. Là où avaient
été placés des lieutenants ou des tribuns, l'effort était particulièrement
âpre ; chacun ne comptait que sur soi ; les assiégés n'étaient pas moins
actifs ; sur tous les points, c'était l'attaque ou la défense ; on était plus
ardent à blesser l'ennemi, qu'à se garantir de ses traits ; partout, des cris
mêlés d'exhortations, de clameurs d'allégresse, de gémissements ; le bruit
des armes montait jusqu'au ciel, les flèches volaient de part et d'autre.
Les défenseurs de la ville, quand les Romains ralentissaient un peu l'attaque,
ne quittaient pas des yeux le combat de cavalerie. Suivant les succès ou les
revers de Jugurtha, on pouvait observer leur joie ou leurs craintes ; comme si
les leurs pouvaient les voir ou les entendre, ils leur envoyaient avertissements
ou encouragements, leur faisaient des signes de la main, donnaient à leur corps
toutes sortes d'attitudes, celles de gens qui cherchent à éviter des traits ou
en lancent. Marius s'en aperçoit - c'est lui qui commandait de ce côté - ; il
ralentit son action, en homme qui n'a pas confiance, et laisse, sans les
troubler, les Numides contempler la bataille de leur roi. Puis quand ils sont
occupés par le spectacle, brusquement il lance un furieux assaut. Déjà ses
soldats, sur des échelles, avaient presque atteint le sommet : les assiégés
accourent et lancent pierres, feux, traits de toute espèce. Les nôtres
résistent d'abord ; mais une, puis deux échelles se brisent, ceux qu'elles
portaient sont précipités, et tous les autres filent comme ils peuvent,
quelques-uns sans mal, la plupart grièvement blessés. Enfin, des deux parts,
la nuit met fin à la lutte.
LXI
- Métellus constate la vanité de son entreprise impossible de prendre la ville
; Jugurtha ne consent à se battre que par surprise ou sur un terrain favorable
; de plus l'été va finir. Métellus s'éloigne de Zama et met garnison dans
les villes qui s'étaient livrées à lui et étaient défendues ou parleur
position ou par de bonnes murailles. Le reste de l'armée, il l'envoie prendre
ses quartiers d'hiver dans la partie de la province romaine la plus proche de la
Numidie. Mais il ne fait pas comme d'autres généraux, qui laissent le temps se
perdre dans l'oisiveté et les plaisirs ; et, puisque la guerre n'avance pas par
les armes, il songe à user des amis du roi pet le prendre au piège et à
demander des armes à la trahison.
On se rappelle ce Bomilcar, qui avait été à Rome avec Jugurtha et, après
avoir donné des cautions, s'en était secrètement enfui, quand il avait été
poursuivi pour le meurtre de Massiva. Uni au roi par des liens étroits, il
avait cent moyens de le trahir : c'est lui que Métellus entreprend par maintes
promesses ; il réussit d'abord à l'appeler secrètement à lui pour
l'entretenir ; il lui engage sa parole que si Jugurtha est livré mort ou vif,
le Sénat lui accordera et l'impunité et la libre possession de tous ses bien |