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SALLUSTE

FRAGMENTS DΕ LΑ GRANDE ΗΙSΤΟΙRΕ

 

 


 

DE LA PRÉFACE ET DU PREMIER LIVRE

Dans cette préface, l'historien semblait fortement pénétré de l'importance de la tâche qu'il avait entreprise

I.

Nihil tam necessarium, aut magιs cum cura dicendum quam quod ίn manibus est. 
Il n'en est pas de plus importante, ni qui mérite d'être écrite avec plus de son, que l'histoire qui nous occupe maintenant.

II.

Neque me diνοrsa pars in civilibus armis movit a vero. 
Au milieu des factions qui ont armé les citoγens les uns cotre les autres, l'esprit de parti ne m'a point fait trahir la vérifié.

De là, Salluste passait en revue les divers historiens qui l'avaient précédé dans la carrière :

III. 

Nos in tanta doctissumorum hominum copia
Dans ce grand nombre d'habiles écrivains

IV. 

Cato, romani generis disertissumus, paucis absolvit 
Caton, le plus disert de tous les Romains, habile surtout à renfermer beaucoup de choses en peu de mots.

Il citait aussi Fannius, dont il proclamait la véracité.

V.

Fannius vero veritatem

Il faisait ensuite le résumé des dissensions qυi avaient agité Rome depuis l'expulsion des rois jusqu'au temps des Gracques, de Marius et de Splla . Il indiquait en même temps les causes de la grandeur romaine ; et tel est le sujet des fragments détachés qui vont suivre :

VI.

Nobis primae dissensiones νitio hυmani ingenii evetere, quod inquίes atque indomitum semper in certamine libertatis, aut gloriae, aut dominationis agit .
Parmi nous, les premières dissensions n'ont point eu d'autre cause que cette disposition fatale du coeur humain, qui, toujours inquiet, indomptable ; ne se plaît qu'à lutter pour la liberté,  pour la gloire ou pour la puissance.

VII. 

At discordia, et avaritia ; atque ambitio, et cetera secundis rebus oriri sueta mala post Carthaginis excidium maxume aucta sunt. Nam injuriae validiorum, et οb eas discessio plebis a patrίbus , aliaeque dissensiones domi fuere jam ίnde a principio ; neque amplius quam, regibus exactis, dum metus a Tarquinio et bellum grave cum Etruria positum est, aequo et modesto jure agitatum : dein servili ίmperio patres plebem exercere, de vita atque tergo, regio more, consulere ; agro pellere, et ceteris expertibus, soli in imμerio agere. Quibus agitata saevitiis, et maxume foenoris onere oppressa plebes ; quam assiduis bellis tributum simul et militiam toleraret, armata montem Sacrum atque Ανentinum insedit. Tumque tribunos plebis et alia sibi jura paravit . Discordiarum et certaminis utrimque finis fuit secundum bellum punicum.
Mais l'esprit de discorde, de cupidité, d'ambition, et tous les autres vices, fruits ordinaires de la prospérité, prirent, après la ruine de Carthage, un nouvel essor. Et, en effet, les injustices des grands, et par suite la scission du peuple d'avec le sénat, et bien d 'autres dissensions, avaient eu lieu dès l'origine. Même après l'expulsion des rois, ce fut seulement tant qu'on craignît Tarquin et une guerre terrihle contre l'Etrurie, que la justice et la modération présidèrent au gouvernement . Mais, aussitôt après, les patriciens traitèrent le peuple en esclave, condamnèrent à mort, firent battre de verges, comme avaient fait les rois ; s'emparèrent des biens, et usurpant les droits de leurs concitoyens, s'arragèrent seuls toute la puissance. Soulevé par ces barbaries, accablé surtout par une dévorante usure, tandis qu'il avait à supporter, dans des guerres perpétuelles, le poids du service militaire et des impóts, le peule se retira en armes sur le mont Sacré et sur le mont Aventin.  C'est ainsi qu'il obtint des tribus, et revendiqua bien d'autres droits. Les querelles et la lutte des deux partis eurent pour terme la seconde guerre punique.

VIII. 

Rursus gravis metus coepit urgere atque illis perturbationibus alia majore cura cohibere animos inquietos et ad concordiam revocare civilem.  Sed per quosdam paucos, qui prο sua modo boni erant magna administrabantur, atque illis tοleratis malis, paucorum bonorum providentia res illa crescebat.
De sérieuses alarmes s'emparèrent de nouveau des esprits, et, détournant leur inquiétude de ces dissensions pour un intérêt plus pressant, rétablirent l'union encre les citoyens. Alors la direction des affaires revint aux mains d'un petit nombre d'hommes honnêtes, mais à leur maniére; et, les anciens abus étant devenus plus tolérables par des concessions mutuelles, la république dut sa grandeur à la sage politique d'un petit nombre de bons citoyens.

IX. 

Res romana plurimum imperio νaluit : Servio Sulpicίο et M. Marcello consulibus, omnis Gallia cis Rhenum, atquο inter mare nostrum, atque oceanum nisi quae a paludibus fuit ίnvia perdomίta.
Optumis autem moribus et maxuma concordia egit populus romanus inter secundum atque postremum bellum carthagίnense.

L'habileté de ses généraux a fait la principale force de Rome. C`est sous le consulat de Servius Sulpicius et de M. Marcellus qu'ont été soumises par les armes romaines toutes les Gaules comprises entre le Rhin, la méditerranée et l'Océan, à l'exception des lieux que des marais rendent impraticables.
Une sagesse irréprochable, une parfaite union, marquèrent la conduite du peuple romain durant l'intervalle de la seconde à la troisième guerre punique.

 X.

Postquam, remoto metu punico, simultates exercere vacuum fuit, plurimae turbae, seditίones, et ad postremum bella civilia orta sunt : dum pauci potentes, quorum in gratiam plerique concesserant, sub honesto patrum aut plebis nomine, dominatίones affectabant; bonique et mali cives appellati, non ob merita in rempublicam, omnibus pariter corruptis ; sed uti quisque locupletissumus et injuria validior quia praesentia defendebat, pro bono ducebatur. Ex quo tempore majorum mores non paullatim, ut antea, sed torrentis modo praecipitati : adleo juventus luxu atque avaritia cοrrupta est, uti merito dicatur genitos esse, qui neque ipsi habere possent res familiares, neque alios pati. 
Affranchis de la crainte de Carthage, les Romains eurent le loisir de se livrer à leurs dissensions ; alors s'élevèrent de toutes parts les troubles, les séditions, et enfin les guerres civiles. Un petit nombre d'hommes puissants, dont la plupart des citoyens étaient devenus les créatures, exercèrent, sous le nom imposant tantôt du sénat, tantôt du peuple, un véritable despotisme . On ne fut plus bon ou mauvais citoyen, selon ce qu'on faisait pour ou contre la patrie ; car tous étaient également corrompus : mais plus on était riche, et en état de faire impunément le mal plus, pourvu qu'on défendît l'ordre présent des choses, on passait pour homme de bien. Dès ce moment, ce ne fut plus par degrés comme autrefois, nais avec la rapidité d'un torrent, que se répandit la dépravation ; la jeunesse fut tellement infectée du poison du luxe et de l'avarice, qu'on vit une génération de gens dont il fut juste de dire qu'ils ne pouvaient avoir de patrimoine ni souffrir que d'autres en eussent.

Salluste, poursuivant le cours de son rapide résumé, arrive aux séditions des Gracques, et c'est aux événements dont elles furent l'occasion, qu'on peut rapporter les fragments qui suivent : 

XI.
A Graccho seditiones graves ortae.
Les plus funestes séditions commencèrent au temps de Gracchus (Tiberius).

XII
Quae causa fuerat novandis rebus.
Ce fut un prétexte pour introduire des innovations.

Après les premiers démêlés de Marius et de Sy11a, venait la guerre Sociale, à laquelle se réfèrent ces deux fragments :

XIII.
Tantum antiquitatis curaeque pro italica gente majoribus fuit.
Telle avait été la sollicitude affectueuse de nos ancétres pour la nation italique.

XIV.
Dum paullatim suis invicem subveniunt, omnes in bellum coacti sunt
En se secourant ainsi de proche en proche, les ditférents peuples de l'Italie furent tous successivement entraînés à la guerre.

Après la guerre Sociale, Sylla, consul, fut chargé par le sénat d'aller combattre Mithridate ; mais Marius, aidé du tribun Sulpicius, se fait donner ce commandement par un plébiscite. Sylla, qui était déjá en Companie, à la tëte de sοn armée, revient sur Rome, s'en rend maître, et proscrit Sulpicius, qui est mis à mort, et Marius, qui n'échappe qu'avec des périls inouïs.  Après avoir rendu au sénat ses prérogatives, Sylla part pour la Grèce ; mais Cornelius Cinna,  fougueux partisan de Marius, attaque à main armée Octavius, son collègue, et le parti du sénat.  Vaincu et chassé de Rome, il rassemble une nouvelle armée, rappelle Marius et les autres proscrits, puis vient assiéger la capitale de l'empire . Le sénat, après la défaite de l'armée d'Octavius et de celle du proconsul Pompeius Strabon, n'avait plus à ses ordres que l'armée de Metellus Pius ; mais il était en Apulie, occupé de combattre les Samnites :

XV.
Et Metello procul agente, longa spes auxiliorum,
Et Metellus étant éloigné, l'espérance du secours l'était aussi.

Sοn arrivée tardive n'empécha point Cinna et Marίus d'entrer dans Rome, qυί devint le théâtre des plus sanglantes exécutions : les autels des dieux ne furent pas même un asile contre les proscrits :

XVI.  
Quum aras et alia dis sacrata, supplicum sanguine foedarentur. 
Quand on souillait du sang des suppliants les autels et tous les lieux consacrés aux dieux

La tyrannie de Marius fut courte : il mourut le dix-septième jour de son septième consulat ; mais Cinna et Carbon en perpétuèrent les excés : après avoir vaincu Mithridate, Sylla lui avait accordé la paix, mais à de dures conditions, quoique ce prince eût espéré que, pressé d'aller à Rome accabler ses ennemis,

XVII.
Bellum, quibus posset conditionibus, desineret. 
Il aurait terminé cette guerre à quelques conditions que ce fût.

Arrίvé en Italie, Sylla défit le consul Norbanus en Companie, puis attira sous ses drapeaux, près de Téanum, l'armée de Corn. Scipion Asiaticus, collègue de ce dernier.

XVIII. 
Cujus advorsa voluntate, colloquio militibus permisso, corruptio facto paucorum, et exercitus Sullae datus est.  
En dépit de ce consul, il permit à ses soldats d'entrer en pourparlers [avec ceux de Scipion] ; quelques-uns se laissèrent gagner, et leur exemple entraîna toute l'armée, qui se donna à Sylla .

Cette défection fut d'autant plus prompte, que la plupart des soldats de Scipion

XIX. 
Non repugnantibus modo, sed ne deditis quidem, A. B. C. M. [i. e. fort. atrocis belli cladem metuentibus.]
...N'avaient, à vrai dire, ni éloignement ni affection ]pour Sylla], mais n'envisageaient qu'avec horreur les désastres d'une guerre.

Cependant le jeune Cn . Pompée, ayant levé des troupes de sa propre autorité, remporta divers avantages sur les partisans de Marius, puis alla se joindre á Sylla, qui lui décerna le surnom d'imperator. Carbon, quoique vaincu, rentra dans Rome, et se fit nommer consul pour la quatriéme fois, avec le jeune Marius, qui renouvela les proscriptions de son père adoptif. Sylla marche vers Rome, bat le jeune Marius,

XX.
Apud Praeneste locatus.
Qui avait son quartier général à Préneste.

Nouvel allié de Marius, Pondus Telesinus, chef des Samnίtes, toujours en armes depuis la guerre Sociale, dispute á Sylla l'entrée de Rome.

XXI.
Et Marius victus duplicaverat belllum
Aίnsi la défaite de Marius avait imposé  à Sylla la tâche d'une double guerre

Telesinus est tué au moment où la victoire allait le rendre maître de Rome. Sylla fait égorger huit mille prisonniers sur le champ de bataille. Un corps de trois mille Samnites, Marses et Lucaniens lui demande quartier. Il répondit qu'il l'accorderait á ceux qui s'en rendraient dignes par la mort de leurs compagnons. Ils acceptent avec empressement cette cruelle alternative,

XXII.
Atque ea cogentes, non coactos, scelestos magis quam miseros distringi.
Et [paraissant] moins céder à la contrainte qu'emportés par l'animosité, ils tombent sous le fer les uns des autres, plus coupables encore que malheureux.

Bientôt commencèrent dans Rome les proscriptions de Sylla, dont le tableau tracé par Salluste est entiérement perdu, sauf deux traits, l'un relatif au supplice affreux de Marius Gratidianus, qui fut immolé sur le tombeau des Catulus ; l'autre, concernant les biens des proscrits.

XXIII
Quum, fractus prius crura, per artus expiraret.
Après qu'on lui eut brisé les jambes pour que tous ses membres subissent les angoisses de la mort.

XXIV. 
Igitur venditis proscriptorum bonos, aut dilargitis.
Les biens des proscrits ayant été vendus ou dissipés en largesses.

La fureur des proscriptions ne s'arrêta point dans Rome ; le sang coula par toute la république, et la guerre civile se propagea jusqu en Afrique. Le consul Carbon, qui était aux prises avec Metellus Pius, dans la Gaule cispadane, pouvait encore résister longtemps ; mais, à la nouvelle de deux échecs peu décésifs reçus par ses lieutenants,

XXV.
Carbo turpi formidine Italiam atque exercitum deseruit.
Saisi d'une lâche terreur, il déserta tout à coup l'Italie et son armée .

Il s'embarqua 0 Rimini, et fit voile vers Cossura, petite île sur la côte d'Afrique ; mais il tomba entre les mains de Pompée, qui venait de soumettre la Sicίle. Carbon semblait pouvoir tout espérer de la clémence de ce jeune lieutenant de Sylla dont il avait protégé la jeunesse . Pompée fut insensible à ses supplications : il fit périr sous ses yeux Carbon,qui, pour gagner un instant de vie,

XXVI. 
Simulans alvum pugari sibi,
Feignit d'avoir à satisfaire un besoin naturel,

"Et il fut, dit Valère-Maxime, décapité dans cette posture." Cependant Domitius Ahenobarbus, lieutenant de Carbon, s'était retiré en Afrique, où Hiarbas, roi d'une partie de la Numidie, vint le joindre avec toutes ses forces, dont il s'était servi pour dépouiller Hiempsal II, autre prince de la race de Masinissa . Pompée se hâta de passer en Afrique, et débarqua à Curubis, petit port voisin de Carthage . Vainqueur de Domitius, qui fut tué dans l'action, il poursuit Hiarbas, et dissipe sans peine les Africaiιιs, qui avaïent pris les armes .

XXVII.
Id bellum excitahat metus Pompeii victoris, Hiempsalem in regnum restituentis.
Cette guerre avait pour motif la crainte de Pompée vainqueur. et qui voulait rétablir Hiempsal dans son royaume.

Aprés avoir terminé en quarante jours cette campagne, Pompée, dont la gloire portait ombrage à Sylla, fut rappelé en Italie. Il obéit malgré ses troupes, qui lui offraient leurs bras s'il eùt voulu résister á cet ordre . Un ennemi moins digne de lui devait s'élever contre Sylla ; c'était M. Emilius Lepidus, qui déshonorait un nom illustre par ses vices et par sa présomptueuse impéritie. On l'avait vu zélé fauteur du parti populaire, au temps du triomphe de Marius, sous le septième consulat duquel il fut édile curule. Il fut des premiers à passer sous les drapeaux de Sylla vainqueur, et s'enrichit des biens des proscrits. Aprés ανοίr exercé la préture, il fut envoyé en Sicile, et, par ses concussions, il mérita d'ëtre traduit en justice à sοn retour ; mais ses accusateurs, cédant aux instances du peuple, se désistèrent ; et Lepidus, enhardi par l'impunité, osa briguer le consulat. Adulateur servile de Sylla, il en avait espéré la protection ; mais le dictateur, qui avait trop bien jugé ce factieux, lui défendit de se mettre sur les rangs. alors Lepidus se tourne vers Pompée, qui, flatté de voir qu'on espérait obtenir par son influence ce que Sylla ne voulait pas accorder, saisit cette occasion de montrer son crédit sur le peuple ; il fit élire Lepidus consul, par préférence á Catulus, qui ne fut nommé que le second, malgré son mérite éminent et la protection déclarée du dictateur. Sylla, déjá résolu d'abdiquer la puissance, ne parut pas très sensible á cette espèce d'affront ; il se contenta de prédire á Pompée, encore tout enorgueilli de ce triomphe, les maux qui allaient résulter de l'élection de Lepidus : "C'est à vous maintenant, dit-il, à veiller aux affaires, et à ne pas vous endormir après avoir armé contre vous-même un dangereux ennemi."Ce pronostic ne tarda pas à se vérifier. Lepidus, á peine désigné consul, conçoit le projet de se rendre maître du gouvernement à la place de Sylla. Il cabale, il murmure sourdement contre l'état présent des choses ; il rallie les familles des proscrits ; puis, exagérant ses ressources pour multiplier ses partisans, il se vante d'avoir des fauteurs en Étrurie, dans la Gaule transalpine ; enfin d'avoir tout pouvoir sur Pompée. Ainsi parlait Lepιdus, d'abord dans des entretiens particuliers . Bientôt dans une réunion générale de ses principaux partisans, tenue le plus secrétement possible, il révéla tous ses projets dans le discours qui suit : 

I.  Clementia et probitas vostra, Quirites, quibus per ceteras gentis maxumi et clari estis, plurumum timoris mihi faciunt advorsum tyrannidem L. Sullae, ne, quae ipsi nefanda aestumatis, ea parum credundo de aliis circumveniamini -- praesertim cum illi spes omnis in scelere atque perfidia sit neque se aliter tutum putet, quam si peior atque intestabilior metu vostro fuerit, quo captis libertatis curam miseria eximat -- aut, si provideritis, in tutandis periculis magis quam ulciscendo teneamini.  Satellites quidem eius, homines maxumi nominis optumis maiorum exemplis, nequeo satis mirari, qui dominationis in vos servitium suum mercedem dant et utrumque per iniuriam malunt quam optumo iure liberi agere.
II. Praeclara Brutorum atque Aemiliorum et Lutatiorum proles, geniti ad ea quae maiores virtute peperere subvortunda. Nam quid a Pyrrho, Hannibale, Philippoque et Antiocho defensum est aliud quam libertas et suae cuique sedes, neu cui nisi legibus pareremus? Quae cuncta scaevos iste Romulus quasi ab externis rapta tenet, non tot excercituum clade neque consulum et aliorum principum, quos fortuna belli consumpserat, satiatus, sed tum crudelior, cum plerosque secundae res in miserationem ex ira vortunt.Quin solus omnium post memoriam humani generis supplicia in post futuros composuit, quis prius iniuria quam vita certa esset, pravissumeque per sceleris immanitatem adhuc tutus fuit, dum vos metu gravioris serviti a repetunda libertate terremini.
III. Agundum atque obviam eundum est, Quirites, ne spolia vostra penes illum sint, non prolatandum neque votis paranda auxilia. Nisi forte speratis taedium iam aut pudorem tyrannidis Sullae esse et eum per scelus occupata periculosius dimissurum. At ille eo processit, ut nihil gloriosum nisi tutum et omnia retinendae dominationis honesta aestumet.  Itaque illa quies et otium cum libertate, quae multi probi potius quam laborem cum honoribus capessebant, nulla sunt;
hac tempestate serviundum aut imperitandum, habendus metus est aut faciundus, Quirites. 
IV Nam quid ultra? Quaeve humana superant aut divina impolluta sunt? Populus Romanus, paulo ante gentium moderator, exutus imperio, gloria, iure, agitandi inops despectusque, ne servilia quidem alimenta reliqua habet.  Sociorum et Lati magna vis civitate pro multis et egregiis factis a vobis data per unum prohibentur et plebis innoxiae patrias sedes occupavere pauci satellites mercedem scelerum.  Leges, iudicia, aerarium, provinciae, reges penes unum, denique necis civium et vitae licentia. Simul humanas hostias vidistis et sepulcra infecta sanguine civili.  Estne viris reliqui aliud quam solvere iniuriam aut mori per virtutem? Quoniam quidem unum omnibus finem natura vel ferro saeptis statuit neque quisquam extremam necessitatem nihil ausus nisi muliebri ingenio exspectat
V.  Verum ego seditiosus, uti Sulla ait, qui praemia turbarum queror, et bellum cupiens, qui iura pacis repeto.  Scilicet, quia non aliter salvi satisque tuti in imperio eritis, nisi Vettius Picens et scriba Cornelius aliena bene parata prodegerint; nisi approbaritis omnes proscriptionem innoxiorum ob divitias, cruciatus virorum illustrium, vastam urbem fuga et caedibus, bona civium miserorum quasi Cimbricam praedam venum aut dono datam. At obiectat mihi possessiones ex bonis proscriptorum; quod quidem scelerum illius vel maxumum est, non me neque quemquam omnium satis tutum fuisse, si recte faceremus. Atque illa, quae tum formidine mercatus sum, pretio soluto iure dominis tamen restituo, neque pati consilium est ullam ex civibus praedam esse.
VI. Satis illa fuerint, quae rabie contracta toleravimus, manus conserentis inter se Romanos exercitus et arma ab externis in nosmet vorsa; scelerum et contumeliarum omnium finis sit; quorum adeo Sullam non paenitet, ut et facta in gloria numeret et, si liceat, avidius fecerit.   Neque iam quid existumetis de illo, sed quantum audeatis vereor, ne alius alium principem expectantes ante capiamini, non opibus eius, quae futiles et corruptae sunt, sed vostra socordia, qua raptum ire licet et quam audeat, tam videri Felicem.  Nam praeter satellites commaculatos quis eadem volt aut quis non omnia mutata praeter victoriam? Scilicet milites, quorum sanguine Tarulae Scirtoque, pessumis servorum, divitiae partae sunt?  An quibus praelatus in magistratibus capiundis Fufidius, ancilla turpis, honorum omnium dehonestamentum? 
VII.  Itaque maxumam mihi fiduciam parit victor exercitus, cui per tot volnera et labores nihil praeter tyrannum quaesitum est. Nisi forte tribuniciam potestatem evorsum profecti sunt per arma, conditam a maioribus suis, utique iura et iudicia sibimet extorquerent, egregia scilicet mercede, cum relegati in paludes et silvas contumeliam atque invidiam suam, praemia penes paucos intellegerent.  Quare igitur tanto agmine atque animis incedit? Quia secundae res mire sunt vitiis optentui, quibus labefactis, quam formidatus est, tam contemnetur. Nisi forte specie concordiae et pacis, quae sceleri et parricidio suo nomina indidit. Neque aliter rem publicam et belli finem ait, nisi maneat expulsa agris plebes, praeda civilis acerbissuma, ius iudiciumque omnium rerum penes se, quod populi Romani fuit.
VIII. Quae si vobis pax et composita intelleguntur, maxuma turbamenta rei publicae atque exitia probate, annuite legibus impositis, accipite otium cum servitio et tradite exemplum posteris ad rem publicam suimet sanguinis mercede circumveniundam!  Mihi quamquam per hoc summum imperium satis quaesitum erat nomini maiorum, dignitati atque etiam praesidio, tamen non fuit consilium privatas opes facere, potiorque visa est periculosa libertas quieto servitio.  Quae si probatis, adeste, Quirites, et bene iuvantibus divis M. Aemilium consulem ducem et auctorem sequimini ad recipiundam libertatem!

I . Romains, votre clémence et votre droiture, qui font, aux yeux des nations étrangères, votre supériorité et votre gloire, m'inspirent bien des alarmes au sujet de la tyrannie de L. Sylla. Je crains que, peu portés à supposer dans les autres ce qui vous auriez horreur de faire vous ne vous laissiez surprendre ; je le crains d'autant plus, que vous avez affaire à un homme qui n’a d'espoir que dans le crime et dans la perfide, et qui ne peut se croire en sûreté qu’en se montrant plus méchant et plus détestable, afin de vous ôter, par l'excès de vos maux, jusqu'au sentiment de votre liberté : ou, si votre prudence veille encore, de vous tenir plus occupés à vous défendre de vos périls , qu'à assurer votre vengeance. Pour satellites, il a, je l'avoue, des hommes du plus grand nom, illustres par les belles actions de leurs ancêtres, et je ne puis me lasser d 'admirer comment, achetant par leur servitude le droit de domination sur vous, ils préfèrent une double injustice au noble exercice d'une légitime liberté.
II. Oh ! les glorieux rejetons des Brutus, des Emilius, des Lutatius, nés tout exprès pour détruire ce que leurs ancêtres avaient conduit par leur valeur ! car enfin, contre Pyrrhus et Annibal, contre Philippe et Antiochus, que prétendait-on défendre, sinon la liberté publique. Les propriétés de chaque citoyen, le droit enfin de n'obéir qu'aux lois? Tous ces biens, cette contrefaçon de Romulus nous les a ravis comme à des étrangers, et il les retient encore. Ni le sang de tant d'armées, ni celui d'un consul, ni celui de nos premiers citoyens, victimes des hasards de la guerre, n'ont assouvi sa rage ; et sa cruauté s'accroît même au sein de la prospérité, qui d'ordinaire charge la colère en pitié. Que dis-je? il est le seul entre tous les mortels qui ait prononcé des supplices contre les enfants à naître, voulant ainsi qu'une injuste proscription leur fût assurée avant l'existence ; et maintenant, ô comble de perversité ! il peut, grâce à l’excès même de ses forfaits , en toute sûreté, se livrer à sa fureur, tandis que vous, dans la crainte d'une servitude plus affreuse encore, vous n’osez reconquérir votre liberté .
III. Il faut agir, Romains, il faut le prévenir de peur que vos dépouilles ne lui appartiennent à jamais. Il n’est plus temps de différer ni de compter sur l'efficacité de voeux pusillanimes, à moins peut-être que vous n’espériez qu’un jour le dégoût ou la honte de la tyrannie ne lui fasse abandonner un pouvoir usurpé par le crime, mais qu’il est trop périlleux de quitter. Sachez-le : au point où il en est, il n’y a pour lui de glorieux que ce qui est sûr, d'honorable que ce qui peut affermir sa domination. Ainsi ce calme, ce loisir avec la liberté, que nombre de vertueux citoyens préféraient aux sollicitudes inséparables des honneurs, ne sont plus de saison. Il faut aujourd'hui, Romains, servir ou commander, subir ou imposer la crainte.
IV. Et qu’attendez-vous de plus? Que vous reste-t-il de droits divins ou humains qui n’aient été violés? Naguère l'arbitre des nations, maintenant dépouillé de sa puissance, de sa gloire, de ses droits, sans ressources pour exister et méprisé, le peuple romain ne reçoit pas même les aliments assurés aux esclaves. Une grande partie des alliés et des habitants du Latium avaient, pour prix de nombreux et honorables services, reçu de nous le droit de cité : un seul homme les leur enlève; et des populations paisibles ont vu les demeures de leurs pères envahies par un petit nombre de satellites, ainsi payés de leurs crimes. Lois, jugements, trésor public, provinces, royaumes étrangers, tout est à la discrétion d' un seul, tout , jusqu’au droit de vie et de mort sur les citoyens. Vous avez vu les hommes immolés comme des victimes, et les tombeaux arrosés du sang des citoyens. Y a-t-il, pour des hommes, d'autre parti que de s’affranchir de l'oppression ou de mourir avec courage? Car enfin la nature a prescrit à tous les hommes, à ceux même qu'environne un rempart de fer un terme inévitable, et, s'il n’a un coeur de femme, nul n’attend le dernier coup sans oser se défendre.
V. Mais, à entendre Sylla, je suis un séditieux, parce que je m’élève contre ceux que nos troubles ont enrichis ; un homme qui veut la guerre, parce que je réclame les droits de la paix. Ah ! je comprends ! Il n’y aura ni bien-être ni sûreté dans l'état, si le Picentin Vettius et le greffier Curnelius ne dissipent en profusions les légitimes propriétés d'autrui ; si l'on n’approuve les proscriptions de tant d’innocents, sacrifiés pour leurs richesses, les supplices des personnages les plus illustres, Rome dépeuplée par l'exil et le meurtre, et les biens des citoyens donnés ou vendus comme le butin pris sur les Cimbres. Mais je possède aussi des biens de proscrits ! Oui, et c'est là le plus grand de ses crimes, qu’il n'ait eu, ni pour moi, ni pour personne, de sûreté à rester fidèle à la justice. Mais ce qu'alors j’ai acheté par crainte, ce dont j'ai versé le prix, j'offre de le rendre aux légitimes propriétaires : mon intention est de ne pas souffrir que personne soit riche de la dépouille de ses concitoyens.
VI. C'en est bien assez d'avoir supporté les effets inévitables de nos fureurs, d'avoir vu les armées romaines en venir entre elles aux mains, d'avoir tourné contre nous-mêmes les armes que nous aurions dû diriger contre l’étranger. Mettons un terme aux crimes, à tous ces honteux égarements. Mais lui, loin de se repentir il les compte au nombre de ses titres de gloire, et, si l'on n’y mettait ordre, il recommencerait avec encore plus d'emportement. Et déjà je ne suis plus en doute de ce que vous pensez de lui, mais bien du parti que vous oserez prendre : je crains qu' en vous attendant les uns les autres pour mettre la main à l'oeuvre vous ne soyez victimes, je ne dis bas de sa puissance (elle n'a plus ni réalité ni consistance), mais de votre inaction ; il vous préviendra, et fera ainsi voir au monde qu'il a autant de bonheur que d'audace. En effet, à l'exception de quelques satellites déshonorés, qui donc est satisfait du présent ? ou bien, qui ne désire voir tout changer, si l'on n’abuse pas de la victoire ? Seraient-ce les soldats doit le sang a coulé pour enrichir un Tarrula, un Scyrrus, les plus détestables des esclaves ? Sont-ce des citoyens auxquels on a préféré, pour les magistratures un Fusidius, l'opprobre de son sexe et des dignités qu’il dégrade ?
VII. Je place donc toute ma confiance dans une armée victorieuse, qui, pour pris de tant de blessures et de travaux, n’a obtenu qu’un tyran. A moins peut-être que nos soldats ne se soient levés en masse que pour renverser la puissance tribunitienne fondée par leurs ancêtres, et pour s'arracher à eux-mêmes leurs droits avec la garantie des tribunaux : noblement payés, sans doute, lorsque, relégués dans les marais et dans les bois, voués à la honte et à la haine, ils verront les récompenses réservées à quelques favoris ! Pourquoi donc, entouré d'un nombreux cortège, marche-t-il avec tant d'assurance ? C'est que la prospérité voile merveilleusement le vice ; qu'elle vienne à chanceler, et, à la terreur qu'il inspirait, succédera un égal mépris. Il compte aussi, pour colorer son crime et son parricide, sur ces prétextes de concorde et de paix ; à l'entendre, Rome ne cessera d'être en guerre avec elle-même que quand les patriciens seront à jamais chassés de leur patrimoine, les citoyens dépouillés sans pitié, les lois et la justice, privilèges du peuple romain, dévolues à ses caprices.
VIII. Si c'est là ce que vous prenez pour la paix et pour la concorde, approuvez l'entier bouleversement de la république et sa destruction, souscrivez aux lois qui on vous impose, acceptez le repos avec l'esclavage. Montrez à la postérité comment, pour prix du sang qu'il a versé, on peut imposer au peuple romain la servitude. Quant à moi, bien que par la digité suprême où je suis parvenu j'aie satisfait à ce que je devais au nom de mes ancêtres, à ma considération et à ma sûreté personnelles, je n'ai point l'intention de profiter seul de ces avantages. J' ai toujours, à un tranquille esclavage, préféré la liberté avec ses périls. Si tel est aussi votre sentiment, montrez-vous, Romains, et ; avec le secours des dieux, suivez M. Emilius, votre consul, votre chef; allez sur ses pas reconquérir la liberté.

On peut supposer que ce discours produisit peu d'effet ; du moins ne fut-il suivi d'aucune tentative contre le dictateur.  Bientôt se justifièrent les rumeurs qui avaient encouragé la témérité de Lepidus Sylla résigna entre les mains du peuple romain le pouvoir dont il avait tant abusé, et alla mourir en paix au sein d'une voluptueuse retraite. Ici Salluste avait esquissé quelques traits du caractère de cet homme étonnant : témoin ce passage où notre historien est cité par Plutarque : "Sylla ne fut jamais modéré en ses concupiscences, ny par pauvreté lorsqu'il étoit jeune, ny par l'aage lorsqu'il feut devenu vieil : ainsi en faisant les ordonnances à ses citoyens touchant l'honnesteté des mariages, touchant la continence, luy cependant ne faisoit que vacquer à l'amour et commettre adultéres, ainsy que l'escript Sallustius." Le calme qui avait suivi l'abdication de Sylla, en prouvant combien il lui eût été facile de conserver le pouvoir, avait porté le dernier coup à la liberté. Il était désormais reconnu que la répub}ique pouvait impunément étre opprimée, et cette conviction détruisit le seul préjugé qui faisait encore les bons citoyens. Tont chef habile, à la tête d'une armée dévouée, crut appelé aux brillantes destinées de Sylla. Encore si une pareille ambition n'avait germé que dans les coeurs d'hommes incapables de s'élever au pouvoir par d'indignes manoeuvres,

XXIX.

Ea paucis, quibus peritia et verum ingenium est, abnuentibus.
Et du petit nombre de ceux dont l'habileté et l'esprit élevé eussent dédaigné de pareils moyens.

Mais tel n'était pas Lepidus, qui, pour se faire des partisans, avait été chercher les débauchés du plus bas étage :

XXX.

Qui lenones et vinarii laniique, quorum praeterea vulgus in dies usum habet, pretio compositi.
Jusqu'aux teneurs de mauvais lieus, aux cabaretiers, aux bouchers, il gagna par son or tous les gens qui ont avec la populace des rapports journaliers.

Sans doute, un pareil ennemi avait semblé trop méprisable au dictateur, et voilà ce qui explique l'impunité de Lepidus :

XXXI.

Nam dominationem Sullae audebat....  Neque est offensus [dominationem] Syllae.
Car lui, qui bravait la domination de Sylla... N'avait point éprouvé combien elle était redoutable
.

Après la mort de Sylla, ce fut au bûcher même du dictateur que Lepidus alluma le feu de la guerre civile. Ses propositions incendiaires avaient pour but l'abrogation de toutes les lois Cornéliennes : c'était remettre les factions en présence, c'était vouloir plonger dans de nouveaux désordres : 

XXXII. 
Quietam a bellis civitatem.
La république, à peine remise de ses guerres intestines.

Les tribuns, dont il prétendait faire revivre les prérogatives, les fils des proscrits, à qui il promettait la restitution de leurs biens, les alliés, qu'il voulait rappeler à l'exercice du droit de cité romaine, avaient intérét à soutenir Lepidus de tous leurs efforts ; son caractère personnel attirait à lui tous les gens qui à Rome avaient vécu de désordres et de séditions, jusqu'au moment où la main puissante de Sylla les avait forcés à l'inaction. A la téte des adhérents du factieux consul, on distinguait Cethegus, qui, bien qu'issu d'une des premières familles de Rome, 

XXXIII.
Multos tamen ab adolescentia bonos insultavit.
Il avait néanmoins, dès sa jeunesse, exercé les violences les plus graves contre des citoyens recommandables.

Cependant Lepidus allait trouver un adversaire redoutable dans son collègue Catulus, qui, 

XXXIV.
Inter arma civilia aequi boni famas petit.
Au milieu des guerres civiles, n'avait cherché que la réputation d' homme juste et de bon citoyen.

Malheureusement, la plupart des sénateurs n'opposaient qu'une timide réprobation aux projets d'un consul qui, oubliant qu'il était le chef du sénat, descendait au rôle de tribun du peuple. Plusieurs même faisaient à Lepidus un mérite de sa conduite, et, tenant la balance égale entre lui et Catulus, prétendaient que : 

XXXV
.
idem fecere Octavius et Q. Caepio, sine gravi cujusquam exspectatione, neque sane ambiti publice : 
Octavius et Cépion avaient agi de même sans avoir trompé l'attente de personne, ni encouru le blàme public :

Octavius, lorsque malgré son caractère de tribun il avait engagé le peuple à renoncer aux distributions de vivres que lui avait fait accorder Tib. Gracchus ; et Cépion, lorsqu'en dépit de sa naissance patricienne il avait empêché Livius Drusus detransférer la puissance judiciaire de l'ordre équestre à l'ordre sénatorial. 
Ce partage des opinions, au sujet de Lepidus, entraîna le sénat dans des mesurres imprudentes.  Sous prétexte que la haine mutuelle des deux consuls allait engendrer la guerre civile, on leur fit jurer qu'ils ne prendraient pas les armes l'un contre l'autre ; on crut urgent de les éloigner de Rome, et on ne put le faire qu'en leur assignant les provinces proconsulaires, 

XXXVI.
Uti Lepidus et Catulus, decretis exercitibus, maturrume proficiscerentur.
Afin que Lépidus et Catulus, munis  du décret qui leur accordait une artmée à chacun, parlissent le plus tôt possible.

Catulus, à qui le sort avait assigné l'Italie, était disposé à tenir son serment ; mais Lepidus, au lieu de se rendre directement dans la Gaule Cisalpine, sa province, parcourut l'Étrurie, où les restes du parti de Marius étaient encre en force. Là il vit accourir autour de lui tous les proscrits échappés aux sicaires de Sylla, 

XXXVII.
Qui nullo certo exsilio vagabantur. 
Qui erraient sans avoir aucun lieu d'exil déterminé.

De tous côtés il levait, empruntait de l'argent, et 

XXXVIII.
 Exercitum argento fecit.
De cet argent il se fit une armée.

La confiance qu'il inspirait aux anciens partisans de Marius était loin d'être générale : plusieurs, pour le succès de leur entreprise, 

XXXIX.
Tunc vero et posci , quum ceteri ejusdem caussae, ducem [senatus] se nactos rati , maxumo gaudio bellum irritare.
Demandaient encore un chef tandis que les autres, fauteurs de la même cause, croyant l' avoir trouvé, s'exctaient joyeusement à la guerre.

Le sénat ne crut pas encore devoir employer des mesures énergiques contre Lepidus, et le rappela à Rome pour tenir les comices consulaires ; mais Lepidus, 

XL.
Prudens omnium quae senatus censuerat.
Pressentant les véritables dispositions du sénat. 

XLI.
Togam paladamenta mutavit.
Quitte la toge pour l'habit militaire.

Puis, laissant le préteur Brutus campé 

XLII
Apud Mutinam,
Sous Modène,

pour contenir la Gaule Cisalpine, il marche vers Rome avec  toute son armée. Dans cet appareil, il demande un second consulat. On proposa encore dans le sénat des mesures conciliatrices. Vainement Catulus et quelques autres répétaient que le mal était à son comble ; que,

XLIII
Cui nisi pariter obviam iretur, 
Si l'on n'allait au-devant avec une promptitude égale à ses progrés,

il ne serait plus temps d'y remédier. On envoya á Lepidus des députations, qu'il reçut avec hauteur : 

XLIV. 
Ergo senati decreto serviundumne sit?
Faut-il donc [dit-il] me soumettre en esclave au décret du sénat?

Il déclara : 

XLV. 
Non poeniturum.
Qu'il ne se départirait point de son entreprise.

que, d'ailleurs, puisque son consulat allait expirer, 

XLVI. 
Quae pacta in conventioie non praestitissent.
Les engagements qu'il avait pris par ses conventions avec Catulus, avaient cessé de le lier.

Ce fut alors qu'un personnage consulaire, qui avait toujours secondé la fermeté de Catulus, 

XLVII.  
Philippus, qui aetate et consilio ceteros anteibat,
Philippe, remarquable entre tous les sénateurs par son âge et son expérience,  

XLVIII. 
In hunc modum disseruit : 
S'exprima en ces termes : 

I. Il serait bien à souhaiter, sénateurs, que la république fût en paix, ou que, du moins, dans ses périls, elle vit ses meilleurs citoyens courir à sa défense ; enfin, que les entreprises coupables tournassent contre leurs auteurs ! Mais, loin de là, tout est en proie à des séditions excitées par même qui les premiers devraient les prévenir ; et, pour comble de maux, ce que des insensés et des furieux ont résolu, des hommes sages et vertueux sont obligés de l'exécuter. Ainsi, malgré votre éloignement pour la guerre, cependant, parce que Lepidus veut la faire, il vous faut prendre les armes à moins que l'on n'aime miens se résigner à souffrir ; sous une ombre de paix, tous les maux de la guerre. Grands dieux, qui daignez encore gouverner notre ville, quand nous l'abandonnons !

II. M. Emilius, le plus infâme des scélérats, lui, dont on ne saurait dire s'il est plus lâche que méchant, a sous ses ordres une armée pour renverser la liberté : méprisé hier, aujourd'hui redoutable ; et vous, toujours murmurant, différant toujours, c'est par des discours inutiles, de vaines prédictions que vous attendez la paix, au lieu de la défendre. Et vous ne voyez pas que la mollesse de vos décrets vous fait perdre toute dignité, et à lui toute crainte. Il a raison, en effet ; ses rapines lui ont valu le consulat, et la sédition une province avec une armée. Qu'aurait-il obtenu pour des services, celui dont vous avez si bien récompensé les crimes ? Mais ceux qui, jusqu'au dernier moment, n'ont dans leurs décrets parlé que de députations, de paix, de concorde, et d' autres choses semblables, ont apparemment trouvé grâce devant lui ! Loin de là, il les méprise et les juge indignes de participer en quoi que ce soit à la chose publique ; il ne voit en eux qu’une proie, parce qu'ils sollicitent aujourd'hui la paix aussi lâchement qui ils se la sont laissé ravir.

III. Quant à moi, dès que je vis l'Étrurie se soulever, les proscrits rappelés, et le déchirement de la république préparé par des largesses, je pensai qu’il fallait se hâter, et je suivis, avec un petit nombre, l'avis de Catulus. Au reste, ceux qui, vantant les services de la maison Emilia, et cette clémence qui a contribué à l'agrandissement du peuple romain, disaient que Lepidus n'avait encore fait aucune démarche séditieuse, lors même que, de son autorité privée, il avait armé pour la ruine de la liberté ; ceux-là, dis-je, en cherchant pour eux-mêmes et du pouvoir et des appuis, faussèrent nos délibérations publiques. Cependant Lepidus n’était alors qu’un brigand à la tête de misérables valets d’armée et de quelques sicaires, tous faisant métier d'engager leur vie pour une journée de salaire. Aujourd'hui c’est un proconsul revêtu d'un commandement, non plus acheté, mais conféré par vous-mêmes ; il a des lieutenants, tenus légalement jusqu'ici de lui prêter obéissance. Vers lui sont également accourus les hommes les plus corrompus d'entre les citoyens de tous les ordres, aiguillonnés par l'indigence et par leurs passions, bourrelés par la conscience de leurs crimes, gens pour qui le repos, ce sont les séditions, et les alarmes, la paix. Ces gens-là sèment trouble sur trouble, et guerre sur guerre : autrefois satellites de Saturninus, ensuite de Sulpicius, puis de Marius et de Damasippe, de Lepidus aujourd'hui. Regardez autour de vous : l'Étrurie est prête à rallumer les feux d'une guerre mal éteinte ; on soulève les Espagnes ; Mithridate, sur les flancs de nos provinces, dont les tributs fournissent encore à notre subsistance, attend impatiemment le jour qui ramènera la guerre : enfin, à l'exception d'un chef capable, rien ne manque pour la ruine de la république.

IV. Je vous et conjure, sénateurs, apportez-y la plus sérieuse attention : ne souffrez pas que la fureur contagieuse des séditions atteigne ceux qui sont encore purs de ses excès. En effet, lorsque les récompenses appartiennent aux méchants, on n'est guère d'humeur à rester gratuitement homme de bien. Attendez-vous qu'avec une armée, qui pour la seconde fois menacera vos murs, il se rende, le fer et la flamme à la main, maître de la ville ? Et, au point où il en est, n'a-t-il pas, pour en venir à cette extrémité, moins de chemin à faire qu'il n'en avait pour passer de la paix à la guerre civile, que contre toutes les lois divines et humaines il a allumée, non pour venger ses propres injures, ni ceux qu’il feint de protéger, mais pour renverser les lois et la liberté ? Dévoré, tourmenté par l'ambition, par l'effroi de ses crimes ; inconsidéré, inquiet, sans suite dans ses projets, il craint le repos et redoute la guerre ; il prévoit qu’il lui faudra renoncer à ses dissolutions, à ses désordres ; et, en attendant, il profite de votre inaction.

Ce discours releva les esprits des sénateurs : la proposition de Philippe fut convertie en sénatus-consulte ; bien que chacun reconnût dans Catulus

L. 
Sanctus aliter et ingenio validus,
Un homme irréprochable d’ailleurs et d'un esprit énergique.

LI. 
Belli sane sciens,

Et qu’il fut même assez versé dans l'art de la guerre,

on lui adjoignit Pompée dans le commandement. Tous deux allèrent camper sur le mont Janicule, et occupèrent le pont Milvius. Le chef des rebelles avait espéré qu'à son approche le peuple se soulèverait ; trompé dans son attente,

LII. 
Lepidus paenitens consilii.
Lepidus commença à se repentir de son entreprise.

Mais il n'était plus temps. Les soldats de Catulus et de Pompée,

LIII. 
In ore gentibus agens, populo, civitati
Combattant sous les yeux de leurs familles, de leurs concitoyens, du peuple entier,

chargèrent avec tant d'ardeur, que du premier choc ils mirent le désordre dans les rangs de l'armée ennemie. Le peuple, voyant plier les troupes de Lepidus, voulut prendre part à l'affaire,

LIV.  
Atque eos a tergo incurrerunt ;
Et se mit à leur courir sus par derrière ;

puis à insulter leur général,

LV. 
Tyrannumque et Cinnam appellantes.
L'appelant à haute voix tyran et nouveau Cinna.

LVI. 
Pressi undique multitudine,
Pressés de tous côtés par la multitude,

Les vaincus fuient dans toutes les directions, et, tandis que Pompée se met à leur poursuite, Catulus rentra dans Rome,

LVII. 
Et ei voce magna vehementer gratulabantur.
Aux acclamations de ses concitoyens, qui le félicitaient de sa victoire.

La Gaule Cisalpine se soumit sans coup férir aux armes de Pompée ; Brutus seul, dans Modène, opposa quelque résistance ; mais il capitula bientôt. Au mépris de la foi jurée, Pompée le fit mourir avec cette même cruauté froide qu’il avait montrée l'égard de Carbon . Cependant Lepidus s'était réfugié avec Perpenna sous les murs de Cosa, ville maritime d'Étrurie. Catulus les y suivit ; mais, jaloux

LVIII. 

Incruento exercitu victoriam deportare,
De remporter une victoire qui coûtât point de sang à son armée,

il se contenta de bloquer étroitement ses ennemis, et

LIX. 

Locum editiorem quam victoribus decebat , capit.
Prit, sur une hauteur un avantage de position peu séant pour un vainqueur.

Le sénat, rassuré sur l'issue prochaine de cette guerre, s'occupa de l'élection des consuls. Junius fut élu le premier ; mais, quand on passa au scrutin pour la seconde place, les premières centuries donnèrent leurs suffrages à Mamereus Emilius ; les suivantes, au contraire, avant d'avoir voté, se déclarèrent d'avance pour Curion ; alors l'interroi Appius, qui présidait l'assemblée,

LX.

Curionem quaesivit, uti adolescentior et a populi suffragiis integer, aetati concederet Mamerci.
Pria Curion, qui était le plus jeune, puisque les suffrages n'étaient pas encore ouverts en sa faveur, d'avoir cette déférence pour l'âge de Mamereus.

Curion se désista, et Mamereus fut élu. Cependant un combat se livra devant Cosa entre Lepidus et Catulus. Lepidus eut d'abord l'avantage ; mais Pompée, qui revenait en ce moment de la Gaule, lui arracha la victoire, et le contraignit de fuir en Sardaigne. Là, il espérait, en interceptant tous les convois, fatiguer par la disette le peuple romain ; mais le propréteur Valerius Triarius défendit vaillamment sa province, et Lepidus, partout repoussé, tomba malade de fatigue et de chagrin. Une disgrâce domestique vint encore aggraver ses peines. Parmi les lettres qu'on lui apporta d'Italie, il s'en trouva une qu'Apuleia, sa femme, écrivait à son amant, et dans laquelle, pour obtenir de lui un service important, elle lui disait :

LXI.

Nihil ob tantam mercedem sibi [abnuituros] abnuiturum. 
Qu’après toutes les faveurs qu’elle lui avait accordées il ne pouvait rien refuser.

Elle s'exprimait ensuite sur son époux de la manière la plus injurieuse :

LXII.

Insanum aliter sua sententia, atque aliarum mulierum.
C'était un vrai sot, non seulement aux yeux de sa femme, mais au dire de toutes les autres.

Cette lettre donna, pour ainsi dire, à Lepidus le coup de la mort. On le vit,

LXIII.

Sic vero, quasi formidine attonitus, neque animo, neque auribus ; aut lingua competere.
Comme saisi d'un soudain accablement, perdre tout à coup la faculté de parler, d'entendre et de penser.

II s'empressa d'envoyer des lettres de divorce à son épouse coupable, et, dès lors ayant perdu le peu qu'il avait montré d'énergie, il parut moins, en Sardaigne, un chef de parti qu'un fugitif. Conduit à Tharros, bourgade sur la rive occidentale de l'île, on refusa d'abord de le recevoir ; mais ses serviteurs firent une peinture si touchante de la situation de leur maître ; ils rappelèrent si vivement les égards que méritaient sa naissance et sa dignité,

LXIV.

Postremo ipsos colonos per miserias et incerta humani generis orare
Enfin ils supplièrent tous les habitants avec tant d 'instances, au nom des misères et des vicissitudes humaines,

que ceux-ci lui donnèrent asile dans leur ville, où il mourut bout de peu de jours. Sa mort, qui ne causa les regrets de personne, n'entraîna pas la ruine totale de son parti. Perpenna, qui venait d'obtenir quelque succès en Sicile, se hâta de venir en Sardaigne recueillir les débris de l'armée de Lepidus. On peut dès lors regarder la guerre civile comme terminée, du moins au centre de la république ; mais,

LXV.

M. Lepido cum omnibus copiis Italia pulso, segnior neque minus gravis, sed multiplex cura patres exercebat.
Bien que Lepidus eût été chassé de l'Italie avec toutes ses forces, le sénat ne s'occupa pas moins activement de soins importants et multipliés .

LXVI.

Quippe vasta Italia rapinis, fuga, caedibus,
En efîet, l'Italie désolée par le brigandage, la fuite ou le massacre de ses habitants,

appelait toute sa sollicitude . Des nations barbares ne cessaient d'infester les frontières de la Macédoine, que Cicéron, pour cette raison, appelait une pépiniére de triomphateurs.

LXVII. 

Ardebat omnis Hispania Citerior.
Toute l'Espagne Citérieure était en feu.

Les pirates de Cilicie parcouraient impunément toutes les mers de la Gréce et de l'Italie, et se montraient jusque devant le port d'Ostie . Mais on avait á redouter

LXVIII.

Maxumeque ferocia regis Mithridatis in tempore bellaturi.
Surtout l'humeur indomptable de Mihridate, toujours prêt à renouveler la guerre à la première occasion.

Le sénat sut par sa modération fermer les plaies intérieures de la république, qui, "étant pour ainsi dire blessée et malade, avait besoin de repos, n'importe à quel prix." Il accorda, par un décret, l'amnistie à tous ceux qui avaient pris part à la guerre civile, et ce décret fut ratifié par le peuple. César, qui était alors tribun militaire, porta la parole dans cette occasion, et contribua plus que tout autre au rappel des bannis . Il insista sur la convenance de décider promptement ces mesures de réconciliation, et observa que le moment de les prendre ne pouvait être plus favorable

LXIX.

 Nisi quum ira belli desenuisset.
Que celui où venaient de se ralentir les fureurs de la guerre.

L'amnistie fut publiée, et le beau-frère de César, L. Cornelius Cinna, fils du consul, s'empressa d'en profiter et de revenir d'Espagne avec ceux qu'il avait entraînés dans le parti de Lepidus ; et, aprés tant de guerres, l'Italie jouit enfin pour quelques années d'une paix profonde.

LXX.

Septimιum neque animo neque linga compotem.
Septimius qui ne savait gouverner ni sa tête ni sa langue.

LXXI.

Lίberis ejus avunculus erat.
Il était l'oncle de ses enfants.

LXXII.

Perpenna tam paucis prospectus (profectus ?) vera est aestimanda.
(inintelligible.)

Après la tenue des comices, dans lesquels avalent été élus les consuls Decimus Junius Brutus et Mamercus Emilius Lepidus Livanius, leurs prédécesseurs Appius Claudius et P. Servilius, revêtus de la dignité proconsulaire, partirent, le premier pour la Macédoine, le second pour aller combattre les pirates. Il était urgent de mettre un frein á leurs brigandages .

LXXIII.

Itaque Servilius aegrotum Tarenti collegam prior transgressus. 
Aussi Servilius, laissait son collègue malade à Tarente, traversa le premier la mer.

Ces forbans se nommaient Ciciliens et Isauriens, parce qu'ils avaient leurs principaux établissements dans l'Isaurie et dans la Cilice . De tout temps des pirates avaient infesté ces parages ;

LXXIV.

Cares insulares populi, piratica famosi, victi a Minoe. 
Les Cariens, peuple insulaire fameux par ses pirateries, et qui fut vaincu par Minos.

Mais les pirates ne commercèrent à former une puissance redoutable que lors des troubles civils qui déchirèrent le royaume de Syrie, quand Tryphon, révolté contre Demetrius Nicator, trouva une place d'armes

LXXV.

Apud Corγcum,
Dans Corique .

Forteresse de Cilicie, bâtie sur un roc escarpé d'otù les Ciliciens couraient les mers pour s'enrichir par le brigandage. Servilius, arrivé en Orient, chassa d'abord les pirates d'un château-fort qu'ils occupaient dans l'île de Rhodes.

LXXVI.

Ille vero porto solvit postquam Sadetarum paronas exarmasset Rhodiis enim auxilium laturi venerant. 
Il ne s'embarqua qui après avoir désarmé les barques de Sida, dont les habitants étaient venus porter secours aux Rhodiens.

Les pirates, vaincus, cherchèrent un refugeµ

LXXVII. 

Ad Olympum atque Phaselida.
Dans Olympe et dans Phaselίs.

Servilius vint d'abord assiéger Olympe, que défendait Zenicetus, l'un des chefs des pirates. Il plaça son camp sur une hauteur,

LXXXVIII.

Lyciae Pisidisque agros despectantem.
D'où l'on découvrait toutes les campagnes de la Lycie et de la Pisidie.

Olympe ne se rendit qu'aprés une vigoureuse résistance. Quant à Phaselis, entiérement peuplée de Lyciens, et qui ne s'était livrée aux pirates que par force, elle fit une moins longue défense : toutefois, comme ses trois ports pouvaient offrir aux forbans un asile couvert par la place même, le proconsul la détruisit, en accordant aux habitants des conditions assez favorables. Il marcha ensuite contre Nicon, le principal chef des pirates, qui,

LXXXIX.

Fessus in Pamphyliam se receperat.
Accablé de ses pertes, s'était retiré dans la Pamphylie.

Mais, apprenant qu'il avait dépassé le mont Taurus, Servilίus

LXXX. 

Iter vortit ad Corccum urbem inclutam pastusque nemore (specu et remore) in quo crocum gignitur. 
Dirigea sa marche vers Coryque, ville célèbre par sa grotte, et par un bois où croît le safran.

Par la prise de Coryque se terminérent, cette année, les opérations de Servilius en Cilicie . Cependant son collègue Appius était occupé contre les Mèdes,

LXXXI.

Feroces Dalmatas,
Les féroces Dalmates,

et d'autres peuplades thraces,

LXXXII.

Genus armis ferox et servitίi insolitum.
Race indomptable dans les combats et inaccoutumée à la servίtude.

Bien que sa maladie l'eût empéché de partir pour son département aussitôt que Servilius, ses lieutenants

LXXXII.

Maturaverunt exercitum Dyrrachyum cogere.
Se hâtèrent de faire passer son armée à Dyrrachium

Appius, rétabli, obtint quelques succès sur les Thraces, et repoussa une tribu d'origine sarmate,

LXXXIII.

Gens raro egressa finibus suis,
Peuple rarement sorti de ses limites,

qui venait cependant de faire une irruption sur les frontiéres de la Macédoine. Le proconsul les força de demander la paix ; mais ce ne fut pas lui qui en dicta les conditions ; car il mourut,L'année suivante, des fatigues qu'il avait essuyées dans cette campagne.
Un seul homme avait pu résister á la fortune de Sylla : c'était Sertorius, qui égalait Marius en talents militaires, mais le surpassait par des vertus dignes de briller ailleurs que dans des troubles civils. Il s'était distingué dans la guerre qui éclata en Italie,

LXXXIV.

Post defectionem sociorum et Latii
Après la défection des alliés et du Latium.

Mais il était encore éloigné du moment où il devait s'élever au premier rang dans la république, qui se voyait alors illustrée

LXXXV. 

Maxumis ducibus, fortibus strenuisque ministris.
Par de si grands capitaines et des hommes  d'Etat fermes et énergiques.

LXXXVII.

Magna gloria tribunus militum in Hispania T. Didio imperante ; magno usu, bello marsico, paratu militum et armorum fuit. Multaque tum ductu ejus curata, primo per ignobilitatem, deinde per invidiam scriptorum, incelebrata sunt. Cominus faciem suam ostentabat, aliquot diversis cicatricibus, et effosso oculo. Quo ille dehonestamento corporis maxume laetabatur : neque illis anxius, quia reliqua gloriosius retinebat. 
Tribun militaire, il se couvrit de gloire en Espagne, sous les ordres de T. Didius. Il se rendit infinitiment utile dans la guerre des Marses, en rassemblant des troupes et des armes . Les succès que l'on dut alors à sa bonne conduite n'ont pas été célébrés, d'abord parce qu'il était encore peu connu, puis à cause de la partialité haineuse des historίeus. ll se plaisait à montrer de près sa face sillonnée de plusieurs cicatrices et privée d'un oeil. Loin de s'affliger de cette disgrâce corporelle, il s'en réjouissait fort, glorieux qu'il était de ne conserver que les débris de lui-même.

De retour à Rome, il brigua le tribunal ; mais, repoussé par la faction de Sylla, il se jeta dans le parti populaire, et prit part á l'entreprise audacieuse de Cinna, du vieux Marius et de Carbon, qui rentrèrent dans Rome á main armée, dès que Sylla eut quitté l'Italie pour aller combattre Mithridate . Tandis que ses collégues ensanglantaient Rome par des massacres, Sertorius montra seul quelque modération . Il obtint la préture, puis, l'année suivante, l'Espagne pour département. Sylla, de retour en Italie avec son armée victorieuse, vint encore une fois abattre ses adversaires . Aussitôt après la défection de l'armée dιι consul Scipion Asiaticus, dont il était lieutenant, Sertorius se retira en Espagne. Il ne put d'abord s'y maintenir, Annius, l'un des généraux de Sylla, ayant forcé les Pyrénées avec une puissante armée. hors d'état de tenir la campagne,

LXXXVIII

Quum Sertorius neque erumperet,tam levi copia, navibus fugam maturabat.
Ni méme d'opérer sa retraite avec si peu de troupes, Sertorius songeait à fuir sur ses vaisseaux .

Il fit voile pour l'Afrique, où il demeura quelques années, et se fit connaître par d'aventureuses expéditions. Alors

LXXXIX

Traditur fuganι in longuiqua Oceani agitavisse.
Il médita, dit-on, le projet de fuir au loin à travers l'Océan.

XC. 

Cujus duas insulas propinquas inter se et decem stadium procul a Gadibus sitas, constabat suopte ingenio alimenta mortalibus gignere .
Là oú deux îles rapprochées l'une de l'autre et distantes de Gadès de mille stades, passaient pour produire d'elles-mêmes ce qui est nécessaire à la nourriture des hommes.

XCI.

Insulae Fortunatae inclutae Homeri carminibus.
Ce sont les îles Fortunées, illustrées par les chants d'Homère.

Là ne se borna point le merveilleux des récits que l'on fit à Sertorius sur ces contrées lointaines.

XCII

Maurique vanum genus, ut alia Africae, contendebant antipodas ultra Aethiopiam cultu Persarum justos et egregios agere....
Et les Maures, nation menteuse comme toutes celles de l'Afrique, soutenaient qu'au-delà de l'Éthiopie existaient des peuples antipodes, justes et bienfaisants, dont les moeurs étaient semblables à celles des Perses.

XCIII

Rumore primo
Au premier bruit

du projet de Sertorius, une partie de ses soldats menaça de l'abandonner, et il se vit forcé d'y renoncer. Bientbt les Lusitaniens, qui espéraient trouver en lui un nouveau Viriathe, l'appelèrent á se mettre á leur tête. Mais la flotte romaine, commandée par Cotta, était là pour s'opposer á son passage.

XCIV.

Itaque Sertorius, levi praesidio relicto in Mauritania, nactus obscuram noctem, aestu secundo, furtivaque celeritate, vitare proelium in transgressu conatus est.
En conséquence Sertorius, après avoir laissé une garnison peu nombreuse en Mauritane, choisit une nuit obscure ; puis , par une brise favorable, par le secret et la promptitude, il s'efforça d'effectuer sans combat la traversée.

XCV.

Transgressos omnis recepit mons Ballaera, praceptus a Lusitanis .
Toutes ses troupes, étant passées, prirent position sur le mont Ballera, que lui avaient indiqué les Lusitaniens.

Il avait sous ses ordres deux mille fantassins et sept cents cavaliers de toutes nations, qu'il appelait Romains, et auxquels vinrent aussitôt se joindre quatre mille Lusitaniens. Il défit d'abord Cotta dans un combat naval, prés de Mellaria, ville du détroit de Gadès.

XCVI. 

Incerta est fortitudo, dum pendet.
La valeur se trahit du moment qu'elle hésite.

XCVII

Militiae peritus,
Habile dans l'art militaire,

Sertorius résolut de surprendre l'ennemi par la rapidité de ses mouvements. Apprenant que Fusidius, gouverneur de Bétique, veut, avec des troupes, lui disputer le passage du Bétίs, il vient prendre position sur la rive méridionale de ce fleuve.

XCVIII.

Et mox Fusidius adveniens cum legionihus, postquam tantas asperitates, haud facilem pugnantihus vadum, cuncta hosti quam suis obportuniora videri.
Bientôt Fusidius, survenant avec ses légions, reconnaît, à l'inégalité du terrain, et à la difficulté que doit offrir le gué à des gens obligés de combattre, que tout est plus favorable à l'ennnemi qu'aux siens.

Sertorius, profitant de son incertitude, se met en devoir de passer le fleuve dans des barques : les unes étaient de grandeur à soutenir la charge de ses troupes, et à résister au courant ;

XCIX.

Earum aliae paullulum progressae nimio simul et incerto onere, quum pavor corpora agitaverat, deprimebantur.
Les autres, s'étant un peu trop rapidement avancées, surchargées qu'elles étaient d'un poids à la fois excessif et vacillant, la crainte agitant les corps des passagers, semblaient prêtes à s'enfoncer.

Alors Sertorius, au moyen de câbles,

C.

Nexuit catenae modo
Les lia ensemble, de manière à former une chaîne.

Arrivé sur l'autre rive, il exhorta ses troupes, en leur disant que, s'ils en sortaient vainqueurs,

CI.

Pugnam illam pro omine belli futuram.
Ce combat serait en quelque sorte un présage pour toute la guerre.

Puis, aussitôt, il fond sur les ennemis avec une telle impétuosité, que

CII.

Neque se recipere aut instuere proelio quivere.
Ils n'eurent le temps ni de se retirer ni de se ranger en bataille.

CIII.

Equi, sine rectore, exterriti, aut saucii consternantur.
Leurs chevaux, sans guide, sont emportés par la terreur, ou succombent sous les blessures .

Après cette victoire, Sertorius continua sa route vers les confins de la Bétique, et arriva á Ébora,

CIV. 

Lusitaniae gravem civitatem. 
Ville importante de la Lusitanie.

De là il passa dans la Celtibérie, dont les habitants l'accueillirent comme un libérateur, et il se vit maître jusqu'á l'Èbre. Cependant le proconsul Q. Cécilius Metellus Pius passa ce fleuve, á son tour, et fit quelques progrés le long de la mer, dans le pays des des Turdétans. Metellus,

CV. 

Doctus militiam, 
Savant dans l'art de la guerre,

grâce à sa longue expérience, et, malgré son âge,

CVI. 

In proeliis actu promptus, 
Homme d'action dans les combats,

était sans doute pour Sertorius un adversaire redoutable ; mais celui-ci confondit toute la science du proconsul, et rendit inutile, pour les légions romaines, l'avantage du nombre, en lui faisant cette guerre de partisans, si propre au territoire et à l'habitant de l'Espagne. Ainsi, sans avoir combattu, Metellus éprouvait tous les embarras et tous les maux des vaincus . Dans cette position,

CVII. 

Domίtium proconsulem ex citeriore Hispania cum omnibus copiis, quas paraverat arcessivit.
Il invita à venir le joindre, du fond de l'Espagne citérieure, le proconsul Domitίus, avec tout ce qu'il pouvait avoir de troupes disponibles .

Il réclama également les secours de Lollius, préteur de la Gaule narbonnaise ; enfin il détacha Thorius, un de ses lieutenants,  pour aller au-devant de L. Domitius. Hίrtuleius, questeur de Sertorius, défit L. Bomitius, puis tailla en pièces Thorius, qui fut tué dans l'action. Après ce double succès, Hirtuleius et son frère se disposent à rejoindre Sertorius.

CVIII.

Itinerίs eorum  Metellus per litteras gnarus.
Metellus informé du chemin qu'ils prennent par une dépêche interceptée,

quitte subitement la direction qu'il suit pour se replier sur la Tarraconnaise. Ce mouvement rapide, habilement dérobé á l'ennemi,
 

CIX.

Occpatusque collis editissιιmus Ilerdam et cum multa opera circumdata (castra),
Puis l'occupation d'une colline très élevée, près d'Ilerda, et les ouvrages considérables dont il avait entouré son camp,
 

ne purent le rassurer contre un adversaire si redoutable :

CX.

Illo profectus, vicos castellaque incendere, et, fuga cultorum deserta, igni vastare : neque elato, aut securo esse animo, metu gentis ad furta peridoneae.
Sortant de ce poste, il se mit en devoir d'incendier les bourgs et les châteaux, et porta la flamme dans les campagnes abandonnées par les laboureurs en fuite; et cela, sans pouvoir s'affranchir l'esprit de la crainte que lui Inspirait un peuple si propre à la guerre de surprise.

Cependant Sertorius, trouvant le camp de Metellus abandonné, se met à sa poursuite.

CXI.

Dum inferior omni via grassaretur.
Malgré l'infériorité du nombre, il ne cesse de les harceler dans toutes les directions.

Les soldats romains, fatigués, voulurent forcer leur général d'accepter le combat singulier que lui proposait Sertorius pour terminer la guerre; mais Metellus ne tint pas compte de ce défi. Toutefois, voulant satisfaire son armée par quelque expédition glorieuse, il résolut de mettre le siège devant Leucobrige, dont Sertorius tirait de grands secours. Il quitta donc son camp,

CXII.

Ac inde nulla munitionis aut requiei mora processit ad oppidum.
Et de là, sans s'arrêter à s'approvisionner ou à prendre du repos, il marcha jour et nuit vers cette ville.

Sertorius sut déjouer son dessein : il ordonna d'emplir d'eau deux mille outres, destinées aux habitants de Lecobrige, promettant une récompense pécuniaire pour chaque outre. Nombre d'Espagnols et de Maurusiens se présentèrent.

CXIII.

Quos inter maxume,
Parmi eux, de préférence,

Sertorius choisit les plus dispos, et, prenant par le plus court cemin, il ravitailla promptement la place. Metellus, qui dans son camp commençait à manquer de vivres, envoie à la provi¬sion Aquinus, un de ses lieutenants, avec six mille hommes. Sertorius forme la résolution de surprendre cet officier :

CXIV.

Consedit in valle virgulata nemorosaque.
Il se place en embuscade dans un vallon couvert de broussailles et de bois.

La troupe d'Aquinus, attaquée à l'improviste, est mise en fuite, non sans perdre beaucoup de monde : le convoi est enlevé, et Metellus se voit contraint de lever le siège de Leucobrige. On peut juger de la joie des habitants lorsque, pour signal de départ,

CXV.

Jussu Metelli cornicines occanuere.
Par ordre de Metellus, les trompettes se firent entendre.

Ce nouvel avantage remporté par Sertorius redouble pour lui l'enthousiasme des Espagnols. Rien n'égale l'attachement de ces peuples pour leurs chefs :

CXVI.

Se regibus devovent et post eum (eos) vitam refutant : adeo est illis ingenita sanctitas regii nominis!
Ils se dévouent pour les rois, et ne veulent pas leur survivre: tant, chez eux, est inné le respect pour le nom royal!

Sertorius fit l'épreuve de leur dévouement dans les revers qu'il dut éprouver. Ayant un jour été mis en fuite près d'une ville d'Espagne, les Romains le poursuivirent vivement. Harcelé par eux, il fait volte-face, se retranche de poste en poste,

CXVII.

Neque detrusus aliquotiens terretur.
Et, bien que plusieurs fois délogé, il ne perd pas courage.

Enfin arrivé, avec les siens, sous les murs de la ville,

CXVIII.

Sertorius portis turbam morantibus et nullo, ut in terrore solet, generis aut imperii discrimine, per calonum corpora, ad medium, quasi deinsuper adstantium manibus in murum adtollitur.
Comme les portes retardaient l'écoulement de la foule, et que la terreur générale empêchait de se reconnaitre et d'entendre le commandement, Sertorius, hissé sur les corps des valets d'armée, jusqu'au milieu de la muraille, fut porté au haut, sur les bras de ceux qui s'y trouvaient.

Cependant le sénat de Rome juge convenable d'adjoindre à Metellus Pompée, avec le titre de proconsul. En quarante jours, celui-ci lève une armée, se fraye, par les Alpes, un chemin plus facile que celui d'Annibal, traverse la Gaule et arrive dans la province romaine.

CXIX.

Narbone concilia Gallorum
A Narbonne, l'assamblée des Gaulois

lui vote des hommes et des subsides. L'arrivée de Pompée en Espagne fit briller d'un nouvel éclat les talents de Sertorius. Pour aller à la rencontre du jeune proconsul, Sertorius avait à traverser un pays

CXX.

Agreste,
Sauvage,

où les Characitains étaient postés

CXXI

Soliis viis
Dans les seuls chemins

qu'il lui fùt possible de traverser. Ils étaient retranchés sur une montagne inaccessible. Dans l'impuissance de les en déloger, Sertorius ne voyait d'autre parti à prendre que

CXXII.

Obviam ire et commori hostibus.
D'aller au-devant des ennemis, et de  périr avec eux.

Enfin il observa que la terre, au pied de la colline, était aussi légère que de la cendre, et que la bise qui règne constamment dans cette exposition, lorsque

CXXIII.

Orion oritur juxta solis aestivi pulsum
L'Orion s'élève au moment de l'éqninoxe d'été,

donnait directement contre l'ouverture des cavernes. Il fit donc entasser en monceau, vis-à-vis de la colline, une longue tramée de cette terre friable. Dès le lendemain, au lever de l'aurore, le vent commence à chasser vers les Characitains des nuages de poussière qui devinrent intolérables, surtout

CXXIV.

Medio diei,
Au milieu du jour,

lorsque, favorisés par la bise, les soldats de Sertorius se mirent à faire passer leurs chevaux sur cet amas de terre. Les Barbares aveuglés, suffoqués par la poussière, finirent par se rendre à discrétion, et laissèrent le passage libre à Sertorius, qui se dirigea vers Lauron pour en faire le siége. Pompée, espérant le prévenir, traverse à la hâte le territoire

CXXV

Saguntium,
Sagontin,

et arrive à la vue de Lauron. Il veut se saisir d'une hauteur qui dominait cette ville; Sertorius le prévient, et Pompée, loin de s'affliger de cet événement, se flatte de tenir son adversaire assiégé entre la place et sa propre armée. Il s'en vante même dans une lettre adressée aux habitants de la ville. Sertorius, à la lecture de cette dépêche interceptée, dit en souriant : " J'apprendrai bientôt à cet écolier de Sylla qu'un général doit toujours plutôt regarder derrière que devant lui. Je veux lui donner une si bonne leçon,

CXXVI.

Ad Jovis mandent nostra.
Que le temple de Jupiter en ait des nouvelles.

En effet, six mille soldats d'élite, laissés par lui dans son ancien camp, tinrent Pompée dans la même position où il croyait avoir placé son adversaire. Les Romains n'allaient jamais à la provision sans être obligés de combattre. Pompée fait partir, sous les ordres de Tarquitius, toute sa cavalerie pour aller, le jour suivant, faire un grand fourrage. Informé de cette disposition,

CXXVIII.

Quibus a Sertorio triplices insidiae per idoneos saltus positae erant: prima quae fronte venientes exciperet.
Sertorius leur dressa une triple embuscade, dans des bois propres à ce  stratagème : la première devait prendre les fourrageurs en face.

Tout réussit à son gré.Pompée envoie aussitôt Lélius, son lieutenant, avec une légion, pour réparer le désordre : bientôt lui-même sort de son camp avec toute son armée. Alors celle de Sertorius descend de la colline en ordre de bataille. A cette vue,

CXXVIII.

Dubitavit acie pars
L'hésitation se manifeste dans une parte de la ligne

des Romains; Pompée n'ose risquer la bataille,  il opère précipitamment sa retraite. Sertorius se rapproche de Lauron,

CXXIX.

Et propero validam urbem, multos dies restantem pugnando, vicit.
Et bientôt cette place importante, qui depuis plusieurs jours résistait à  ses armes, fut domptée.

Il y fit mettre le feu pour humilier son adversaire, qui put contempler les flammes de l'incendie.
Tel fut le triste début des campagnes si vantées de Pompée en Espagne. Nous verrons la suite répondre à de tels commencements, et laisser à l'historien la tâche pénible d'examiner si Pompée n'a pas fait d'autant moins pour sa gloire, que les acclamations des peuples l'ont flatté davantage : car non seulement il éprouva des échecs en Espagne, en présence de Sertorius, mais encore bien loin de lui, contre les naturels du pays. Arrivé

CXXX.

Apud Lethe oppidum,
Près de la ville de Léthé,

ainsi nommée d'une petite rivière

CXXXI.

Cui nomem Oblivionis condiderunt,
A laquelle on a donné le nom d'Oubli,

il voulut s'emparer de cette place; mais,

CXXXII.

Repulsus a Lethe oppido,
Repoussé de la ville de Léthé,

il effectua sa retraite vers le pays des Vaccéens, et de là vers les Pyrénées.
La même année, en Macédoine, les lieutenants de Curion obtinrent quelques succès, dont le plus marqué fut l'occupation de Sardique, et

CXXXIII.

Magnis operibus profectus (petrfectis), oppidum cepit per L. Catilinam legatum.
Il ne dut la prise de cette ville, après de grands ouvrages de siège, qu'à L.Catilina, son lieutenant.

En Italie, cette année fut marquée par des prodiges qui effrayèrent les esprits. Un tremblement de terre renversa presque en entier la ville de Réale.

CXXXIV

Ventis per cava terrae citatis, rupti aliquot montes tumulique sedere.
Les vents s'étant engouffrés dans  les cavités de la terre, des montagnes s'entr'ouvrirent, et des hauteurs s'affaissèrent.

A ce fléau se joignit la peste, qui prit naissance en Egypte. La crue du Nil y ayant dépassé les limites ordinaires, les eaux séjournèrent trop longtemps sur la terre, et, du limon formé par elles, naquit une infinité d'insectes et de reptiles.

CXXXV.

Nam ex aeris et aque corruptione frugibus infectis, gravis etiam animantius pestilentia coorta est.
Car, par suite de la corruption de l'air et des eaux, l'infection ayant at teint les productions de la terre, une affreuse contagion se répandit sur les animaux.

Le fléau pénétra en Europe,

CXXXVI.

Primum modo lapydiam ingressus,
Après s'étre d'abord introduit dans l'lapydie,

puis sur toute la côte orientale de l'Adriatique et il se répandit enfin en Italie. Des animaux, le mal gagna les hommes, et bientôt la disette et la famine vinrent s'y joindre.

CXXXVI.

Inde morbi graves ob inediam insolitam vescentibus,
Aussi, de graves maladies atteignant les populations, à cause des étranges aliments dont la disette forçait de se nourrir,

CXXXVIII.

Ne simplici quidem morte moriebantur.
Ne succombait-on pas à un seul genre de mort.

 

 

FRAGMENTS DU DEUXIÈME LIVRE.

La famine et l'épidémie ne furent pas les seuls fléaux qui désolèrent Rome cette année. On y vit renaître les débats politiques qui avaient cessé depuis la mort de Sylla. L'année précédente, le tribun Sicinius avait voulu proposer une loi tendant à rendre au tribunat ses prérogatives. Curion, l'un des consuls, s'était vivement opposé à cette prétention, et c'est même ce qui avait retardé son départ pour la Macédoine. Sicinius et ses adhérents ne lui répondirent que par d'indécentes plaisanteries, et

CXXXIX.

Quia corpore et lingua percitum, et inquietem, nomine histrionis vix sani, Burbuleium appellabant.
Comme Curion avait dans les gestes et dans la parole quelque chose de vif et de saccadé, ils lui donnaient le nom de Burbuleius, bouffon à demi fou.

L'insolence de Sicinius le perdit : on le trouva mort peu de temps après, et Curion passa pour n'être pas étranger à ce sinistre événement.
En Cilicie, Servilius ouvrit la campagne par le passage du mont Taurus, que jusqu'à lui les Romains n'avaient jamais franchi. Après s'être assuré du pays des Oryndiens, il entra dans le canton des Solymes, où son t les pics les plus élevés du mont Taurus, et dont plusieurs

CXL.

Omnes qui circum sunt praeminent altitudine millium passuum duorum.
Dépassent de deux mille pas la hauteur de tous les sommets environnants.

Servilius était peu disposé à attaquer les Solymes ainsi défendus par leurs montagnes inaccessibles; heureusement pour les Romains, Nicon, qui s'était réfugié dans ce pays, y avait été reçu d'une manière assez équivoque; il venait de se jeter dans Isaure. Le proconsul obtient donc sans peine la soumission des Solymes et des ôtages. Alors il entra dans l'Isaurie, et vint en assiéger la