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ANECDOTES PAR LE SÉNATEUR PROCOPE DE CÉSARÉE

 ΠΡΟΚΟΠΙΟΥ  ΑΝΕΚΔΟΤΑ. 

(HISTOIRE SECRÈTE DE JUSTINIEN)

LIVRE IX DES HISTOIRES.

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texte grec

 

PROLOGUE.

1. Tout ce que la nation des Romains a eu le bonheur d'accomplir dans ses guerres jusqu'à ce jour, je l'ai raconté en détail dans cet ouvrage; et, autant que je l'ai pu, toutes les circonstances de temps et de lieu de ces événements ont été rapportées avec soin. Mais les récits qui vont suivre ne seront pas disposés dans le même ordre, parce que tous ceux que j'ai recueillis sont sans liaison entre eux, et appartiennent à des parties diverses de cet empire. Il y a d'ailleurs un motif pour lequel je suis forcé d'adopter cette méthode : c'est qu'il n'était pas possible de les publier du vivant des auteurs des faits. Je ne pouvais ni échapper à l'espionnage qui se faisait sur une grande échelle autour de moi; ni, si j'étais découvert. échapper à la mort la plus affreuse. Il n'était pas possible de compter, même sur la discrétion des parents les plus proches.

2. Aussi m'a-t-il fallu, dans mes écrits précédents, taire les causes de beaucoup d'événements. Je serai donc contraint, dans le présent ouvrage, soit à l'égard des faits que jusqu'à ce jour j'ai passés sous silence, soit à l'égard de ceux que j'ai précédemment racontés, de remonter à leurs causes. Mais, en abordant cette nouvelle tâche, combien il m'est pénible et dur de revenir sur la vie de Justinien et de Théodora? Combien je tremble et m'inquiète d'avoir à m'expliquer sur leurs actions; surtout quand je suis pénétré de cette conviction, que ce que je vais en écrire aujourd'hui ne paraîtra à la postérité ni digne de foi, ni même vraisemblable, par suite du longtemps qui s'est écoulé depuis, et qui les a si fort vieillis! Je crains donc d'encourir le reproche d'avoir publié des contes, et d'être rangé dans la classe des faiseurs de tragédies.

3. Cependant j'aurai le courage de ne pas déserter cette oeuvre importante, convaincu que les témoignages ne manqueront pas pour en soutenir la vérité. Certes les hommes d'à présent sont les témoins les plus irrécusables des événements contemporains, et ils sont assez dignes de foi pour demeurer garants de la vérité des faits, devant l'âge qui nous suivra. Pourtant, quand je me livrais à ce travail, une autre objection se présenta souvent à mon esprit, et me tint longtemps en suspens.

4. Je doutais qu'il fût avantageux de livrer ces récits à la postérité; car souvent les plus mauvaises actions, quand elles arrivent à la connaissance des tyrans, trouvent en eux des imitateurs, et alors il vaudrait mieux que les âges à venir les ignorassent. Il n'est que trop vrai que les hommes puissants, par le vice inhérent à leur éducation, imitent pour la plupart facilement ce que leurs ancêtres ont fait de plus mal. Il est vrai encore qu'ils inclinent plus aisément, et comme inévitablement, à prendre ces mauvais exemples pour règle de leurs actions.

5. Mais je me suis convaincu, par l'histoire même de ces faits, que ceux qui dans la suite voudront exercer cette tyrannie, seront eux-mêmes éclairés sur les résultats de cette conduite, et qu'ils pourront y trouver des exemples des malheurs qui sont arrivés aux auteurs de ces actions. Ils sauront que leurs actes personnels et leur perversité n'échapperont pas à la publicité, et ils seront d'autant plus retenus à ne pas enfreindre les lois de l'humanité.

6. Qui, en effet, dans la postérité, aurait connu la vie infime de Sémiramis ou de Sardanapale, et la folie de Néron, si les écrivains contemporains n'en avaient conservé le souvenir? À ceux qui seraient exposés à devenir victimes de pareils excès, le jugement porté contre ces tyrans ne sera pas sans profit. Car les malheureux ont coutume de se consoler, par la connaissance qu'ils ont des souffrances qu'ils n'ont pas seuls supportées.

7. C'est pourquoi je m'occuperai d'abord de ce que Bélisaire a fait de mal, et je raconterai ensuite les méfaits de Justinien, et de Théodora.

CHAPITRE PREMIER.

1. Bélisaire eut pour épouse, comme je l'ai dit dans mes écrits antérieurs, Antonina, fille et petite-fille de conducteurs de chars, qui avaient exercé leur art (dans le cirque) à Byzance et à Thessalonique : celle-ci eut pour mère une des prostituées du théâtre. Elle commença sa propre vie par des moeurs semblables, et se livra à la débauche avec emportement; elle pratiqua (en outre) les philtres usités dans sa famille, et ayant acquis ceux qui étaient nécessaires à ses projets, elle devint la fiancée, puis l'épouse de Bélisaire, quoiqu'elle eût déjà donné le jour à plusieurs enfants.

2. Aussitôt après son mariage, elle se créa des relations adultérines, sans attendre davantage : mais elle eut soin de cacher cette conduite, en s'enveloppant d'artifices qui lui étaient familiers, non qu'elle fût effrayée de la crainte de son époux (jamais elle n'éprouva de honte de quelque mauvaise action que ce fût), mais elle redoutait le châtiment que pourrait lui faire infliger l'impératrice. Théodora était très aigrie alors contre elle, et lui était ouvertement hostile. Lorsque plus tard elle eut conquis sa familiarité, par les services qu'elle lui rendit dans les circonstances les plus impérieuses, d'abord en sacrifiant Silvère (pontife de Rome), ainsi que je l'expliquerai plus tard, et ensuite en perdant le Cappadocien Joannès (Jean, préfet du prétoire), ainsi que je l'ai déjà raconté, elle fut moins craintive; et sans cacher désormais sa conduite, elle se livra sans scrupule à toutes sortes de déportements.

3. (01) Il y avait dans la maison de Bélisaire un jeune Thrace, nommé Théodose, appartenant, par ses pères, à la croyance de ceux qu'on appelait les Eunomiens. À la veille de s'embarquer pour la Libye (l'Afrique), Bélisaire l'avait tenu sur les fonts sacrés (du baptême), l'avait reçu dans ses bras, et l'avait, ainsi que sa femme, adopté comme son fils et son commensal, selon les rites adoptés par les chrétiens. Antonina avait donc accepté Théodose comme un fils consacré par les saintes paroles. Elle le traitait en conséquence avec tendresse, et en s'occupant de lui avec un soin tout particulier, elle s'était emparée d'une autorité absolue sur sa personne. Ensuite elle en devint éprise pendant la traversée; et, sa passion dépassant toutes les bornes, elle s'y abandonna, en bravant sans crainte et sans honte tous les sentiments divins et humains. Elle livra sa personne au jeune homme d'abord en secret; à la fin, ce fut en présence de ses serviteurs et de ses femmes : tout entière déjà à sa passion, elle affichait ouvertement son amour, sans qu'aucun obstacle l'empêchât de s'y livrer.

4. Bélisaire s'aperçut de ce commerce à Carthage ; mais il feignit d'être détrompé par sa femme. Il les avait surpris: ensemble, dans une chambre inférieure, et s'en était montré très ému; mais la femme, sans s'effrayer ni rougir du flagrant délit : « Je suis venue, lui dit-elle, avec ce jeune homme, afin de cacher les plus précieux objets du butin, et d'empêcher qu'ils n'arrivent à la connaissance de l'empereur. » Voilà ce qu'elle dit pour sa justification; son époux, simulant la conviction de son innocence, se retira, quoiqu'il vît Théodose rattacher dans son manteau entr'ouvert ses caleçons à la hauteur de ses reins (02). Subjugué en effet par l'amour qu'il avait pour sa femme, Bélisaire voulait, le moins possible, s'en rapporter au témoignage de ses propres yeux.

5. Mais la lubricité d'Antonina alla sans cesse en croissant, et atteignit un excès inexprimable. Les uns, quoiqu'ils en fussent spectateurs, demeuraient dans le silence; d'autres, et particulièrement une esclave du nom de Macédonia, révéla ces adultères à Bélisaire, à Syracuse, quand il se fut emparé de la Sicile. Après avoir exigé de son maître les serments les plus solennels qu'il ne la dénoncerait jamais à sa maîtresse, elle lui raconta tout ce qui s'était passé, et lui produisit pour témoins deux jeunes esclaves attachés au service de la chambre à coucher.

6. À cette nouvelle, Bélisaire chargea les hommes de sa suite de le défaire de Théodose. Mais, averti de ce qui se passait, celui-ci se réfugia à Éphèse. La plupart de ses familiers, connaissant la mobilité de son caractère, avaient plus de souci de plaire à sa femme, que de paraître dévoués au mari; c'est ainsi qu'ils révélèrent à Théodose les ordres qu'on leur intimait à son sujet. Constantin, voyant Bélisaire affligé de ce qui était arrivé, compatit à sa douleur, et cependant lui dit :« Pour moi, je me serais défait de la femme plutôt que du jeune homme. » Antonina l'apprit, et en conçut contre lui un ressentiment secret, dont elle se réserva de lui faire sentir tout le poids. Elle savait dissimuler sa haine, et s'envelopper en elle-même comme un scorpion.

7. Peu de temps après, soit par des philtres, soit par ses caresses, elle persuada à son mari que l'accusation portée contre elle était fausse. Il fit en conséquence, et sans aucun délai, rappeler auprès de lui Théodose, et se laissa subjuguer au point de remettre à la discrétion de sa femme Macédonia et les deux jeunes esclaves. D'abord elle leur fit, dit-on, couper la langue à tous, et les ayant coupés par morceaux, elle les enferma dans de petits sacs, et les jeta, sans aucune hésitation, dans la mer, par l'entremise d'un de ses serviteurs, nommé Eugène, qui consomma ces meurtres, comme il avait commis l'attentat sur la personne de Silvère.

8. Bientôt après Bélisaire, sur les conseils de sa femme, fit périr Constantin. Ce que j'ai raconté antérieurement au sujet de Praesidius et des poignards arriva vers cette époque. Bélisaire voulait sauver Constantin, en le renvoyant de sa maison ; mais Antonina n'abandonna pas sa proie, qu'elle ne l'eût châtié des paroles que je viens de rapporter. Ce meurtre suscita contre Bélisaire une grande animosité, de la part de l'empereur et de tous les principaux Romains.

9. Ces événements se répandirent au dehors. Théodose déclara qu'il ne pouvait se rendre en Italie, où résidaient alors Bélisaire et Antonina, si Photius n'était renvoyé. Car celui-ci était par caractère très-prompt à devenir hostile envers celui qui obtenait plus de crédit que lui, auprès de qui que ce fût. En cela Photius voyait assez juste, relativement à Théodose. Car il ne pouvait, quoique fils d'Antonina, balancer en aucune façon son influence; Théodose jouissait déjà d'un grand crédit et de richesses considérables. On dit, en effet, qu'il avait enlevé, du trésor des deux villes de Carthage et de Ravenne, jusqu'à cent centenaires (dix mille livres d'or, répondant à onze millions environ de francs), et qu'il avait ainsi abusé du pouvoir exclusif qui lui avait été confié, de traiter ces cités à discrétion.

10. Quand Antonina connut la résolution de Théodose, elle ne cessa de dresser des embûches à son fils, et de l'envelopper de poursuites meurtrières, jusqu'à ce qu'elle l'eût forcé de reconnaître qu'il ne pouvait résister à cette persécution, et qu'il ne lui restait plus, pour s'y soustraire, qu'à quitter la place; en conséquence, il partit pour Byzance (03) (Constantinople). Aussitôt elle fit venir Théodose en Italie, et jouit jusqu'à satiété de la société de son amant, et de la tolérance de son mari. Elle revint elle-même plus tard à Byzance avec l'un et avec l'autre. Là, Théodose s'effraya de cette intimité, et son esprit fut agité de perplexités. Il était convaincu qu'il ne pourrait d'aucune manière cacher la connaissance de ce commerce au public, tant il voyait cette femme incapable de dissimuler sa passion, et de se contenter de la satisfaire en secret; elle s'affichait elle-même comme sa maîtresse déclarée, et ne rougissait nullement d'être signalée comme telle.

11. C'est pourquoi il se rendit en toute hâte à Éphèse, et, après avoir coupé sa chevelure, selon l'usage, il se fit inscrire parmi ceux qu'on appelle Moines. Antonina, à cette nouvelle, devint absolument folle, déchira ses vêtements, et refusa toute nourriture. Dans sa douleur, elle parcourait ses appartements en versant des larmes, et en s'écriant au milieu des lamentations qui s'échappaient de sa poitrine que, sauf le mari qui lui restait, elle ne pouvait avoir fait une perte plus considérable : nul homme n'avait été aussi bon pour elle, aussi fidèle, aussi aimable, aussi prompt à l'exécution. Elle fit tant, qu'elle entraîna son mari à expr­mer les mêmes regrets. Le malheureux en vint jusqu'à faire des voeux pour le rappel du bien-aimé Théodose. Il se rendit en personne un peu plus tard au palais et par les prières qu'il adressa à l'empereur et à l'impératrice, il obtint un ordre qui enjoignait à Théodose de revenir comme étant déjà, et comme devant être encore davantage dans l'avenir, indispensable à sa maison.

12. Théodose déclina cette mission, alléguant qu'il avait résolument l'intention de se dévouer à la vie monastique. Mais ce langage n'était nullement sincère; car il avait dessein, aussitôt le départ de Bélisaire, de se rendre secrètement à Byzance auprès d'Antonina, ce qu'il exécuta en effet.

CHAPITRE II.

1. Cependant Bélisaire reçut la mission de marcher contre Chosroës, avec Photius. Antonina resta, quoique auparavant elle eût été sa compagne dans ses expéditions; alors elle ne voulait pas que son mari demeurât isolé, et elle comptait par ses séductions l'empêcher de s'apercevoir à quel point il manquait de liberté : elle avait donc soin de l'accompagner en quelque partie du monde que ce fut. Mais, afin de jouir de nouveau de la société intime de Théodose, Antonina changea de méthode, et conçut le dessein de se défaire de Photius. Elle poussa quelques-uns des officiers de la suite de Bélisaire à le harceler incessamment, et à le provoquer en toute circonstance. Elle-même faisait presque chaque jour des dénonciations par écrit contre son fils, et soulevait tout le monde contre lui. Poussé à bout, Photius fut obligé d'accuser sa mère en produisant à Bélisaire un témoin venu de Byzance, auquel il commanda de révéler tout ce qu'il avait vu du commerce secret qu'Antonina entretenait avec Théodose.

2. Après l'avoir entendu, Bélisaire entra dans une furieuse colère, et se jeta aux pieds de Photius, en le priant de le venger des outrages auxquels il devait si peu s'attendre de la part des coupables.« Cher fils, lui dit-il, tu n'as jamais connu ton père, puisque la vie qui lui avait été mesurée lui a été retirée, quand tu étais encore dans les bras de ta nourrice; et tu n'as pas joui davantage de sa fortune, car il n'était pas bien partagé de ce côté. Élevée par moi, qui n'étais que ton beau-père, ta jeunesse est arrivée à ce degré de maturité qui te donne le pouvoir de venir à mon secours, dans l'état d'oppression où je suis tombé. Tu es parvenu à la dignité consulaire, et je t'ai comblé de tant de richesses que j'ai mérité à ton égard les titres réunis de père, de mère et du parent le plus proche, et qu'en effet, mon généreux ami, j'en ai rempli tous les devoirs. Car c'est moins par le sang que par les oeuvres, que les hommes ont coutume d'apprécier leur attachement les uns envers les autres. Le moment est donc venu pour toi de ne pas rester indifférent à la ruine de ma maison, et à la spoliation dont je suis menacé pour les richesses que j'ai acquises; le moment est venu de considérer à quel degré de honte, ta mère est parvenue aux yeux du monde. Sois bien convaincu que les désordres des femmes ne retombent pas sur leurs maris seulement, mais entachent surtout leurs enfants, dont l'honneur est d'autant plus entamé que la nature les fait davantage ressembler à leurs mères. Sache bien aussi que j'aime ma femme à ce point que je ne lui ferai aucun mal , s'il m'est donné de punir le corrupteur de ma maison. Mais, tant que Théodose vivra, il me sera impossible de pardonner à cette femme son inconduite. »

3. À ces paroles Photius répondit qu'il aiderait son beau-père en tous ses desseins, mais qu'il craignait qu'il ne lui en arrivât malheur, et qu'il ne pouvait se fier à la fermeté de son caractère à l'égard de sa femme. Il était effrayé, entre beaucoup d'autres, par le sort de Macédonia. C'est pourquoi il exigea les serments les plus sacrés reconnus chez les chrétiens, par lesquels Bélisaire s'engagea envers lui, et ils se lièrent l'un à l'autre, par la foi de ces serments, qu'ils ne se sépareraient jamais, même en présence de périls menaçants pour leur vie.

4. Il fut reconnu par tous deux que, dans la circonstance, il serait inopportun de tenter une attaque à force ouverte, tant qu'Antonina n'aurait pas quitté Byzance pour venir les joindre, et que Théodose ne serait pas retourné à Éphèse. Ces faits accomplis, Photius se rendrait dans cette ville, et il viendrait alors sans peine à bout de la personne et des richesses de Théodose. En ce moment, Bélisaire et Photius entrèrent avec toute l'armée sur le territoire de la Perse. Quant à Byzance, ce fut à cette époque que s'accomplit la destinée de Joannés (Jean) de Cappadoce, que j'ai racontée déjà dans mes ouvrages. Je dus taire alors cette seule circonstance, que ce ne fut pas, comme par l'effet d'un hasard qu'Antonina trompa Joannès et sa fille; mais ce fut par nombre de serments, y compris ceux que les chrétiens regardent comme les plus terribles, qu'elle leur persuada qu'elle ne nourrissait contre eux aucun mauvais dessein.

5. Le forfait accompli, comptant d'ailleurs désormais, bien plus qu'auparavant, sur l'amitié de l'impératrice, elle envoya Théodose à Éphèse, et ne soupçonnant aucun projet d'hostilité contre elle-même, Antonina se rendit en Orient. À peine Bélisaire venait de prendre le fort des Sisauraniens (ou Sisaura), qu'on lui annonça l'arrivée de son épouse, à laquelle il donna l'ordre de s'arrêter. Puis, sans en dire le motif à personne, il fit donner à l'armée le signal de la retraite. Il y eut, il est vrai aussi, comme je l'ai expliqué ailleurs, d'autres motifs qui portèrent l'armée à faire ce mouvement; mais ce fut celui que je viens d'indiquer qui fut le principal. Quand j'ai commencé mes écrits, il n'eût pas été sans danger, dans les circonstances du temps, d'eu révéler toutes les causes.

6. Ce fut pour tous les Romains un grand sujet de reproche contre Bélisaire, d'avoir ainsi sacrifié les plus chers intérêts de la patrie aux misérables calculs des affaires de sa maison. C'est, en effet, à cause de sa passion, pour sa femme qu'il résolut tout d'abord de ne plus s'éloigner des frontières romaines, puisque, dès qu'il apprit son retour de Byzance, il retourna en arrière, afin d'être le maître et de se venger.

7. C'est pourquoi il donna l'ordre à Aréthas et à sa nation de passer le Tigre; mais ceux-ci retournèrent chez eux, sans avoir rien fait de remarquable. Quant à Bélisaire, il eut soin de ne pas s'éloigner, de sa personne, de plus d'une heure de chemin des frontières. Le fort des Sisauraniens n'est qu'à une journée de Nisibe, quand on y va par cette ville; mais, de l'autre côté, la distance est de moitié. Si cependant il avait résolu, tout d'abord, de passer le Tigre avec toute son armée, il aurait, je pense, enlevé les richesses de toutes les parties de l'Assyrie; il se serait avancé sans trouver d'adversaires jusqu'à la ville de Ctésiphon; il aurait délivré les Antiochiens, avec tous les autres Romains qui s'y trouvaient prisonniers, et les aurait ramenés dans leur patrie.

8. Il fut la principale cause de la facilité extrême que trouva Chosroës à ramener son armée de la Colchide en Perse; je vais raconter comment l'événement arriva. Quand Chosroës, fils de Cabadès, envahit la Colchide, avec les incidents que j'ai racontés ailleurs, et prit Pétra, les Mèdes n'en subirent pas moins dans leur armée de grandes pertes, soit par les combats, soit par les marches; car, ainsi que je l'ai dit, la Lazique (pays des Lazes) est mal percée de routes et couverte de rochers; une maladie contagieuse, venant à sévir sur ces troupes, en fit périr la plus grande partie, et le manque de vivres (venant s'y joindre) causa la perte de beaucoup d'hommes. Cependant quelques Perses détachés vinrent annoncer que Bélisaire, vainqueur de Nabédès, près de la ville de Nisibe, marchait en avant, après avoir pris d'assaut le fort des Sisauraniens, et avait fait prisonnier Bleschamès avec huit cents cavaliers persans armés de lances; (on ajoutait) qu'un autre corps de Romains, avec Aréthas, chef des Saracéniens, avait été détaché pour passer le Tigre et dévaster les pays à l'orient du fleuve, qui étaient jusque-là demeurés intacts.

9. Il se trouvait aussi que le corps de Huns envoyé par Chosroës dans l'Arménie romaine, pour empêcher, par cette diversion, les Romains d'entraver son expédition chez les Lazes, avait été vaincu dans un combat qu'avait livré à ces barbares Valérien, à la tête des Romains. Ce corps avait péri en grande partie. Les Perses l'avaient appris par d'autres émissaires; et, déjà fort affaiblis par l'insuccès de leur expédition en Lazique, ils craignaient qu'une armée survenue dans cette situation désastreuse ne les fit périr sans gloire, en les attaquant du haut des rochers et dans les défilés. Songeant aussi à leurs femmes, à leurs enfants et à leur patrie, les plus estimés de l'armée des Mèdes accusaient vivement Chrosroës d'avoir violé la foi des serments; d'avoir, sans respect pour le droit des gens, envahi, malgré les traités et sans aucun motif, le territoire des Romains, et enfin d'avoir offensé un État respectable par son antiquité et par toutes ses institutions, sans qu'il y eût chance de le vaincre. Ils étaient à la veille de provoquer un mouvement dans l'armée. Chosroës effrayé trouva ce remède à la crise où il était. Il leur exhiba une dépêche que l'impératrice venait d'écrire à Zaberganès, et qui était conçue en ces termes :« Je suis convaincue, ô Zaberganès, depuis la mission que vous avez remplie auprès de nous, de l'attachement que vous avez pour nos intérêts. Vous répondrez pleinement à cette opinion, si vous persuadez au roi Chosroês de prendre, envers notre empire, des dispositions pacifiques. Je vous promets, à cette condition, les plus grandes récompenses de la part de mon époux, qui jamais ne résout aucune affaire sans mon avis. » Après cette lecture, Chosroës demanda ironiquement aux orateurs des Perses si c'était un état véritablement constitué, que celui dans lequel une femme exerçait un tel empire : il parvint ainsi à apaiser le mouvement. Cependant il fit retraite au milieu d'une grande anxiété, craignant que les troupes de Bélisaire ne vinssent lui faire obstacle. Mais aucun ennemi ne se présenta, et il rentra ainsi facilement dans ses États.

CHAPITRE III.

1. Bélisaire, rentré sur le territoire des Romains, se rendit à la rencontre d'Antonina, qui venait de Byzance. Il la fit garder à vue en lui retirant les honneurs dus à son rang, et après avoir souvent tenté de s'en défaire, il s'attendrit, vaincu, je pense, par l'excès de son amour. D'autres disent que ce furent les philtres employés par cette femme, qui eurent la puissance d'opérer subitement cette conversion.

2. Photius s'était mis en toute hâte en route pour Éphèse. Il emmenait l'un des eunuques, Calligone, confident d'Antonina, qui, couvert de chaînes et soumis par Photius à des traitements rigoureux, lui révéla pendant le voyage tous les secrets de sa maîtresse. Cependant Théodose, apprenant l'arrivée de Photius, s'était réfugié dans le temple de l'apôtre Jean, qui est vénéré dans cette ville comme le lieu le plus sacré. Mais l'archiprêtre (l'évêque) Andréas, gagné par argent, livra le personnage. Théodora, très inquiète du sort d'Antonina dont elle avait appris l'entière disgrâce, manda Bélisaire, ainsi qu'elle, à Byzance. À cette nouvelle, Photius envoya Théodose en Cilicie, où les soldats armés de lances, et ceux porteurs de boucliers, (qu'il commandait) tenaient leurs quartiers d'hiver. Il avait recommandé aux gardiens de conduire leur prisonnier dans le plus grand secret, et de le tenir étroitement séquestré à leur arrivée en Cilicie, de manière que personne ne soupçonnât le lieu de sa résidence. Il se rendit de sa personne, avec Calligone et les trésors considérables de Théodose (dont il s'était emparé), à Byzance.

3. Alors l'impératrice donna la preuve à tous qu'elle savait récompenser les services meurtriers qu'on lui avait rendus par des présents supérieurs et plus criminels. Antonina, en effet, ne lui avait livré naguère par sa trahison qu'une seule victime, le Cappadocien (Joannès). L'impératrice fut la cause de la perte d'une foule de personnes innocentes, en les sacrifiant à la vengeance d'Antonina .Les familiers de Bélisaire et de Photius furent soumis, les uns à des châtiments corporels, quoiqu'on ne leur reprochât que leur liaison avec ces deux personnages, et l'on n'a pas su ce qu'ils sont devenus depuis; les autres furent frappés d'exil, sans qu'il existât contre eux aucun autre grief.

4. Il en est un cependant qui, pour avoir accompagné Photius, éprouva un sort particulier. C’était un personnage nommé Théodose, qui était parvenu à la dignité de sénateur. Théodora s'empara de sa fortune et le fit enfermer dans un souterrain, privé de toute lumière, où elle le tint enchaîné à une sorte de râtelier, par une corde passée à son cou, tellement courte qu'elle restait tendue et n'avait rien de flexible. L'infortuné, retenu ainsi perpétuellement debout, prenait sa nourriture, succombait au sommeil, et satisfaisait à tous les autres besoins de la nature dans cette position violente; il était réduit à braire, en quelque sorte, comme les ânes. Cet homme ne passa pas moins de quatre mois en ce cruel état, et on ne l'en retira que quand, atteint d'une maladie noire, il fut constaté qu'il avait absolument perdu la raison; mais il et mourut.

5. Quant à Bélisaire, l'impératrice le força, malgré sa répugnance, à se réconcilier avec Antonina. Photius fut, sur ses ordres, livré au traitement des esclaves. Elle le fit battre de verges sur le dos et sur les épaules, pour le forcer à révéler le lieu où il avait séquestré Théodose et le confident (d'Antonina). Mais, quoique déchiré par ces tortures, Photius résolut de garder inviolablement ce qu'il avait juré; et tout délicat par tempérament qu'il était auparavant malgré les soins qu'il était obligé comme maladif de donner à sa santé, quoiqu'il n'eût jamais souffert la misère ni les mauvais traitements, il persista dans le refus de révéler aucun des secrets de Bélisaire.

6. Mais plus tard tout ce qui avait été caché fut mis en lumière. Ayant découvert la retraite de Calligone, Théodora le rendit à sa maîtresse. En même temps, elle fit ramener Théodose à Byzance, et le cacha dans son palais; puis elle manda le lendemain Antonina. « Très chère patrice, lui dit-elle, hier il m'est tombé dans les mains un bijou si beau, que personne n'en a vu de semblable. Si tu veux le voir, je ne refuserai pas de te le montrer. » Celle-ci, qui ne soupçonnait rien de ce qui avait été préparé, supplia l'impératrice de lui montrer cette merveille. Théodora fit sortir le bijou de la chambre d'un de ses eunuques, et apparaître Théodose. Antonina, suffoquée par la joie, resta d'abord muette de plaisir, et se répandit ensuite en actions de grâces, donnant à l'impératrice les noms de sauveur, de bienfaitrice et de maîtresse. Théodora garda néanmoins ce Théodose dans son palais; et, outre la bonne chère qu'elle lui fit le combla de toutes sortes de faveurs. Elle se flatta même de le porter avant peu au rang de généralissime des Romains. Mais un décret de la Providence avait d'avance prononcé sur son sort, et il disparut du nombre des vivants, emporté par la dysenterie.

7. Théodora avait à sa disposition des cachots entièrement secrets, ténébreux et sans voisinage, qu'on ne pouvait découvrir ni de jour ni de nuit. Elle y faisait garder Photius, qu'elle y détenait depuis longtemps. Il était parvenu cependant à s'en échapper non pas une fois seulement, mais une seconde. La première, il s'était réfugié dans l'église de la Mère de Dieu (Théotocos), renommée chez les Byzantins, et réputée inviolable : le suppliant s'était placé près de la sainte table. Elle le fit néanmoins enlever par force de cet asile et réintégrer dans sa prison. La deuxième fois, Photius se retira dans le temple de Sophie (la Sagesse), que les chrétiens révèrent par-dessus tout. Mais la femme fut encore assez puissante pour l'en faire arracher. Il n'y avait pas de lieu sacré pour elle, et ce n'était pas une affaire, à ses yeux, que de les violer tous. Le peuple et les prêtres chrétiens, frappés de stupeur par tant d'audace, lui cédaient sur tous les points. Photius vécut dans cette captivité l'espace de trois années. À la fin, le prophète Zacharie lui apparut, dit-on, en songe et lui ordonna de sortir, s'engageant par serment à le seconder dans son entreprise. Persuadé par celle vision, il se leva, parvint à sortir de cette prison, se cacha et se rendit (déguisé) à Hiérosolyme (Jérusalem), à travers une foule d'espions qui l'entouraient et qui ne reconnurent pas le jeune homme, quoiqu'il fut au milieu d'eux. Là il fit couper sa chevelure, se revêtit de l'habit des moines, et parvint ainsi à échapper au châtiment que Théodora voulait lui infliger.

8. Bélisaire avait éludé ses serments, et n'avait fait aucun effort pour le venger de ses souffrances, malgré les engagements sacrés dont j'ai parlé. Ses entreprises à la guerre demeurèrent dès lors sans succès, sans doute d'après la volonté de Dieu. Il avait été envoyé en effet contre les Mèdes, et contre Chosroës (leur roi), aussitôt qu'on avait appris leur troisième invasion sur le territoire des Romains. Mais le résultat fut défavorable à Bélisaire, quoiqu'il parut avoir obtenu d'abord un avantage assez marqué, et qu'il eut repoussé les ennemis de la frontière. Car Chosroës, ayant passé le fleuve Euphrate, s'empara de la ville populeuse de Callinique, sans qu'elle fût secourue, et y fit des milliers d'esclaves parmi les Romains. Bélisaire demeura dans l'inaction, au lieu de se hâter à la poursuite des ennemis, et encourut l'un ou l'autre de ces reproches, du d'avoir trahi, ou d'avoir commis une lâcheté.

CHAPITRE IV.

1. Vers la même époque, Bélisaire éprouva une autre disgrâce. Une maladie contagieuse, dont j'ai parlé dans mes écrits antérieurs, moissonnait les habitants de Byzance. Justinien en fut atteint d'une manière si grave, qu'on disait qu'il en montait. La renommée porta cette nouvelle jusqu'au camp des Romains (en Orient). À cette occasion, quelques-uns des chefs annonçaient que si les Romains, à Byzance, faisaient choix d'un empereur, eux ne permettraient jamais son intronisation. Bientôt après le prince releva de sa maladie, et les chefs de l'armée s'accusèrent les uns les autres de ce propos. Le général Pierre (Pétros) et Joannès, qu'on surnommait Fagan (grand mangeur), affirmaient que ces paroles avaient été prononcées par Bélisaire et par Budzès, dans les termes que je viens de rapporter.

2. L'impératrice Théodora, s'étant fait remettre les rapports, crut que ces hommes lui eu faisaient l'application, et en eut le coeur gonflé (de colère). Elle les fit tous appeler à Byzance, pour organiser une enquête sur la teneur de ces paroles, et fit venir à l'improviste Budzès dans son gynécée, comme pour conférer avec lui sur des affaires très urgentes. Il y avait dans le palais un édifice très sûr, en forme de labyrinthe, et semblable en quelque sorte au Tartare, dans lequel elle tenait renfermés ceux qui l'avaient le plus offensée. Elle fit donc jeter dans ce cachot Budzès. Quoiqu'il fût d'origine consulaire, on se tut sur sa disparition pendant cette époque. Dans les ténèbres où il se trouvait, il était dans l'impuissance de savoir s'il était jour ou nuit, et ne pouvait prendre aucune information; car l'homme qui chaque jour lui jetait ses vivres était comme la bête fauve dépourvue de langage qui communique avec une autre bête muette. Tout le monde le crut mort; mais personne n'osait en parler ni y faire allusion. Deux ans et quatre mois se passèrent avant que sa vengeance satisfaite lui permit de le délivrer. Il reparut dans le monde comme ressuscité; mais il avait la vue éteinte, et son corps était ruiné par les infirmités. Telle est l'histoire de Budzès.

3. Bélisaire, quoiqu'il ne pût être convaincu d'aucun chef d'accusation, fut dépouillé par l'empereur, sur les instances de Théodora, du commandement de l'armée d'Orient au profit de Martinos. Quant aux troupes d'élite de Bélisaire, les soldats armés de lances (les Doryphores), et ceux armés de boucliers (les Hypaspistes), tout ce qu'il y avait de plus exercé à la guerre, furent abandonnés aux chefs et à quelques eunuques du palais. Ceux-ci tirèrent au sort même les armes de ces militaires et se les partagèrent ainsi, selon qu'en décida le hasard. Justinien interdit aussi à Bélisaire d'une manière absolue le commerce de ses amis et de tous ceux, en grand nombre, qui précédemment avaient servi sous ses ordres : et c'était un douloureux spectacle, auquel on ne pouvait croire même quand on en était témoin, de voir Bélisaire, homme privé dans Byzance, se promener presque seul, toujours sombre et morose, craignant de mourir à chaque instant d'une manière imprévue.

4. L'impératrice, apprenant qu'il avait recueilli des trésors en Orient, les fit enlever par un des eunuques auquel elle en donna commission, et apporter au palais. Ainsi que je l'ai dit, Antonina était séparée d'avec son mari, mais très aimée de l'impératrice avec laquelle elle était dans la plus grande intimité, depuis qu'elle lui avait livré Jean de Cappadoce. Pour faire plaisir à Antonina, Théodora disposa toutes choses de manière que cette femme parut la maîtresse d'obtenir la grâce de son mari et de le tirer de l'état misérable où il se trouvait; et par là, non seulement le malheureux général changerait totalement de conduite à son égard, mais il deviendrait son esclave absolu, comme lui étant redevable de son salut; ce qui se réalisa de la manière suivante.

5. Un jour Bélisaire était venu de bonne heure selon sa coutume au palais, en compagnie de quelques hommes en mauvaise tenue; il n'avait été reçu gracieusement ni par l'empereur ni par l'impératrice; il y avait même subi des outrages éclatants de la part d'hommes pervers et de bas étage. Il se retira chez lui vers le soir en observant, se retournant fréquemment et recherchant, de tous côtés du chemin qu'il suivait, s'il n'apercevrait pas des assassins apostés. Dans cette perplexité il monta dans son appartement, et s'assit seul sur son lit, préoccupé de pensées peu viriles : et comme s'il avait oublié ce qu'il avait été, baigné de sueur, plein de vertiges, agité d'un tremblement extrême, déchiré par des craintes serviles, il n'avait plus souci que du soin de conserver sa vie, ce qui était entièrement indigne d'un homme de coeur. Antonina, qui ne savait rien de ce qui s'était passé, et qui était bien loin de s'attendre à ce qui allait arriver, faisait, dans les mêmes appartements, des promenades non interrompues, à cause d'une indisposition qu'elle simulait. Les époux étaient encore très froids l'un envers l'autre. Cependant un employé du palais, Quadratus, se présenta dans la maison après le coucher du soleil, franchit le vestibule, et parut subitement sur le seuil de l'appartement des hommes, se disant porteur d'un message de l'impératrice. Bélisaire, entendant son approche, rentra ses mains et ses pieds dans le lit, couché comme prêt à y recevoir la mort, tant il était abandonné de tout sentiment courageux.

6. Quadratus, en entrant auprès de lui, ne put que lui montrer la lettre dont il était porteur. Elle était ainsi conçue :« Tu sais, Excellentissime, ce que tu as machiné contre moi. Mais j'ai de grandes obligations à ta femme, et à cause d'elle j'ai résolu de te pardonner toutes tes offenses. C'est à elle que tu dois la vie. Compte qu'à l'avenir c'est sur elle que reposent ta vie et la conservation de ta fortune. Tel tu seras pour elle, telle sera ma conduite à ton égard. » Quand il eut pris connaissance de ces paroles, Bélisaire fut grandement relevé de son abattement, par le plaisir qu'elles lui causèrent. Voulant de suite donner des preuves de sa conversion, il se leva et alla se jeter aux pieds de sa femme. Il entoura ses deux jambes de chaque bras, et ne cessa de baiser alternativement ses pieds, protestant qu'il lui devait la vie et son salut; et que désormais il serait son fidèle esclave, et non son mari.

7. L'impératrice fit deux parts des richesses de Bélisaire : elle donna trente centenaires d'or (3,000 livres) à son époux, et lui rendit le reste. Tel fut le partage des dépouilles que le général avait eu la fortune d'obtenir peu auparavant de Gélimer et de Vittigès ses prisonniers. Il y avait longtemps que l'opulence de Bélisaire causait une violente jalousie à Justinien et à Théodora, qui la regardaient comme excessive et rivalisant celle du trésor impérial. Ils disaient que les richesses publiques de Gélimer et de Vittigès avaient été en grande partie détournées secrètement; et il leur paraissait qu'une faible part, sans proportion avec les droits de l'empire, leur avait été remise. Mais les succès de ce guerrier leur firent craindre qu'en cas de poursuites à ce sujet, il ne surgît contre eux du dehors des accusations auxquelles on ne pourrait répondre par aucune preuve, pour convaincre Bélisaire de péculat. Ils avaient donc préféré le silence. Mais en cette occasion l'impératrice, se voyant maîtresse d'un homme entièrement démoralisé et frappé de terreur, vit qu'elle pouvait en une seule fois devenir maîtresse de sa fortune.

8. Elle arrêta une alliance immédiate, au moyen de fiançailles, entre Joannina, fille unique de Bélisaire, et Anastase, son petit-fils. Bélisaire demanda d'être réintégré dans le commandement de l'armée d'Orient, afin de combattre de nouveau à la tête des Romains Chosroës et les Mèdes. Mais Antonina ne le voulut pas : elle objecta qu'elle avait été outragée par son mari dans ces contrées, et qu'elle ne pouvait plus les voir.

9. C'est pourquoi Bélisaire, nommé connétable (commandant des écuries impériales), fut envoyé pour la seconde fois en Italie, avec la condition, stipulée, dit-on, par Justinien, qu'il ne demanderait jamais aucuns subsides pour cette guerre, et qu'il pourvoirait par ses propres richesses, à tous les approvisionnements nécessaires. Tout le monde pensait que Bélisaire avait poursuivi cette conclusion avec sa femme, et cet arrangement sur la campagne avec l'empereur, afin de s'éloigner du genre de vie qu'il avait passée à Byzance. Dès qu'il aurait franchi l'enceinte de la cité (pensait-on), il saisirait ses armes, et se distinguerait par son courage et par des exploits dignes d'un homme de coeur, afin d'en imposer à sa femme et à ceux dont il avait subi la violence. Mais il oublia tous les torts passés; il ne se souvint ni des serments par lesquels il s'était obligé solennellement envers Photius, ni des autres; réduit à l'isolement, il suivait l'impulsion de cette femme, dont il était encore idolâtre, quoiqu'elle eût déjà atteint soixante ans.

10. Quand il fut arrivé en Italie, les événements chaque jour tournèrent contre ses espérances, comme si Dieu lui était devenu hostile. Dans la première guerre, ses desseins contre Theudat (Théodat) et Vittigès, quoiqu'ils n'eussent pas été préparés peut-être avec toute la prudence qu'y doit mettre un général avaient cependant amené généralement des résultats heureux. Dans celle-ci, il avait mieux mûri ses plans, si l'on s'en rapporte à l'opinion qui s'est établie, et il avait mis à profit l'expérience qu'il avait acquise dans ces affaires; mais leur insuccès a fait penser dans la suite que la plupart avaient été mal conçus. C'est ainsi au reste que les affaires humaines sont dominées, non par la volonté de l'homme, mais par l'autorité qui vient de Dieu. Ce qu'on a coutume d'appeler la fortune, on ne sait pas quelle en est la cause, quoiqu'on en voie les résultats; et c'est mal à propos qu'on en attribue l'événement au hasard. Au surplus, que chacun en pense ce qu'il voudra.

CHAPITRE V.

1. Bélisaire revint honteusement de sa deuxième expédition en Italie. Pendant cinq ans qu'elle se prolongea, il ne put débarquer, ainsi que je l'ai expliqué dans mes écrits précédents, que sur les points où il était appuyé de quelque forteresse. Pendant tout ce temps, il en longeait avec sa flotte les rivages maritimes. Totilas était furieux de ne pouvoir le rencontrer en rase campagne; mais il ne put faire naître l'occasion d'un engagement avec un général dominé par la crainte, et qui avait inspiré le même sentiment à l'armée romaine tout entière. Aussi Bélisaire ne répara-t-il aucune des pertes qu'il avait faites ; bien plus, il perdit Rome elle-même et, pour ainsi dire, toutes les autres places (de l'Italie).Comme il ne recevait aucuns subsides de l'empereur, il se montra par-dessus tout, et pendant toute la durée de sa mission, très parcimonieux de ses richesses, et avide au plus haut point d'un gain sordide. Il mit à contribution presque tous les Italiens, les habitants de Ravenne et de la Sicile. Si quelque pays rentrait sous sa domination, il le dépouillait, sans aucune mesure, comme pour le punir de la violence que sa population avait eue à supporter par le passé (sous le joug étranger). C'est ainsi qu'après avoir abandonné Hérodien, il lui demanda ses trésors, en l'accablant de ses menaces. Celui-ci, fatigué de cette persécution, se détacha de l'armée romaine, et se donna avec tous ses adhérents et la ville de Spolette à Totilas et aux Goths.

2. Je vais aussi rapporter comment il fut cause de la rupture qui, au grand préjudice des affaires des Romains, éclata entre lui et Joannès, neveu de Vitalien. L'impératrice était arrivée envers Germanos (neveu de Justinien) à ce degré de désaffection, que sa haine avait éclaté et se manifestait à tous. Personne n'osait l'épouser, malgré sa parenté si proche avec l'empereur. Ses fils même ne purent être mariés tant qu'elle vécut. Sa fille Justina, quoique nubile de dix-huit ans, n'avait pas encore obtenu l'honneur de l'hyménée. C'est pourquoi, quand Joannès, envoyé par Bélisaire à Byzance, arriva dans cette ville, Germanos se vit dans la nécessité de lui faire une ouverture pour une alliance (avec sa fille), quoique la position du gendre recherché fût bien inférieure à la sienne. Lorsqu'ils furent d'accord tous deux sur cette union, ils s'engagèrent réciproquement, par les serments les plus solennels, à réaliser le mariage en dépit de tous les obstacles. Chacun d'eux y était encouragé chaudement : l'un, parce qu'il y trouvait un rang supérieur à celui qu'il pouvait espérer; l'autre, parce qu'il n'avait pas le choix des prétendants.

3. L'impératrice, ne pouvant souscrire à l'accomplissement de ce projet, chercha tous les moyens possibles pour les brouiller et pour empêcher le succès de leur concert. Mais, après avoir essayé vainement d'y parvenir, elle résolut, puisqu'il n'y avait pas d'autre moyen, de faire périr Joannès. Elle lui fit donner ordre de retourner sans délai en Italie. Mais il eut soin de ne point se présenter devant Bélisaire, tant il redoutait les embûches d'Antonina, jusqu'au retour de celle-ci à Byzance. Ce n'est pas sans vraisemblance qu'il soupçonnait que l'impératrice avait envoyé à Antonina l'ordre de le faire périr. En considérant le caractère de cette femme et la faiblesse avec laquelle Bélisaire lui cédait en tout, la terreur était grande, et elle avait pénétré tout entière dans l'âme de Joannès.

4. Il arriva (de cette mésintelligence) que les affaires des Romains, qui ne marchaient déjà que d'une manière boiteuse, tombèrent tout à fait en décadence. Telle fut l'issue de la guerre de Bélisaire contre les Goths. Quand il la vit dans cet état, il implora de l'empereur son rappel immédiat. Aussitôt qu'il eut appris que sa prière avait été accueillie, il précipita son départ, affectant par ses paroles de faire des voeux pour l'armée romaine et pour les Italiens, quoiqu'il les abandonnât au fer de l'ennemi. (Par sa retraite) il condamna Pérouse, alors pressée par un siège très étroit, à succomber, pendant qu'il était encore en voyage, et à subir toutes les terreurs d'une ville prise d'assaut, ainsi que je l'ai déjà raconté.

5. Mais quand il fut arrivé chez lui, il eut à éprouver lui-même un nouveau revers; l'impératrice Théodora, empressée de terminer les fiançailles de son petit-fils avec l'enfant de Bélisaire, fatiguait les parents de la jeune fille par sa correspondance réitérée. Ceux-ci traînaient l'affaire en longueur, et ajournaient le mariage afin d'y assister. Comme l'impératrice les mandait à Byzance, ils s'excusaient en disant qu'il leur était impossible de quitter en ce moment l'Italie. Celle-ci, désirant assurer à son petit-fils la fortune de Bélisaire, et sachant que la jeune fille serait très opulente parce qu'elle était son unique héritière, cessa d'avoir confiance dans le dévouement d'Antonina; elle craignit qu'après la catastrophe qui mettrait fin à sa vie (elle avait alors le germe de la maladie qui l'emporta), celle-ci ne gardât pas la fidélité qu'elle devait à sa maison, quoiqu'elle lui en eût donné des preuves dans des circonstances graves, et qu'elle ne rompit ses engagements. Elle eut donc recours à l'impie procédé que voici.

6. Elle fit cohabiter cette vierge avec son jeune fiancé, au mépris des lois morales et humaines. On dit même qu'elle la força secrètement, malgré sa résistance, à s'unir à lui, afin que la défloration de l'hymen fût complète, et que l'empereur ne pût revenir contre un mariage consommé. L'union ainsi formée, Anastase et la jeune fille furent épris d'un vif amour l'un pour l'autre, et ils ne vécurent pas moins de huit mois ensemble, dans ce commerce intime. Aussitôt après la mort de l'impératrice, Antonina revint à Byzance; elle dissimula facilement la connaissance qu'elle avait de l'outrage que celle-ci avait commis envers elle. Puis, sans égard à cette considération que, si elle l'unissait à une autre, sa fille ne serait plus qu'une prostituée, d'après les faits passés; elle congédia honteusement le petit-fils de Théodora, son gendre, et sépara violemment sa fille de l'homme qu'elle aimait.

7. Cette action révolta tout le monde par son immoralité, et néanmoins la mère obtint sans effort de Bélisaire, à son retour, la ratification d'une telle conduite. Ainsi se révéla le véritable caractère de cet homme. Quoiqu'il eût manqué de foi envers Photius et quelques-uns de ses familiers, et quoiqu'il n'eût jamais tenu compte de ses engagements faits sous la sanction du serment envers aucune personne, on l'excusait non seulement à cause de la domination excessive que sa femme exerçait sur lui, mais d'après l'état de suspicion dans lequel il se trouvait auprès de l'impératrice. Mais quand Théodora eut disparu, comme je l'ai dit (du nombre des vivants), quand Photius et tous les autres cessèrent d'être en question, il devint évident que sa volonté était subjuguée par cette femme, et qu'il avait pour maître un Calligone, un agent de prostitution. Alors tous le méconnurent, en firent le sujet de leurs sarcasmes, publiant partout qu'il avait perdu le sens moral, et l'accablèrent de leurs outrages. Telles sont les fautes de Bélisaire, qu'il ne m'est pas permis de taire.

8. J'ai suffisamment, et en temps opportun, fait connaître les fautes de Sergius, fils de Bacchus, en Libye (Afrique). J'ai dit comment il fut la principale cause des revers éprouvés par les Romains, comment il viola les serments qu'il avait prêtés aux Lévathes, sur les Évangiles, et comment sans motif il fit périr soixante-dix députés.J'ajoute ici que ces envoyés s'étaient rendus auprès de Sergius sans mauvais dessein; que Sergius n'avait aucune preuve de la vérité de ses soupçons; qu'il les avait invités à un banquet, en leur promettant sûreté, et qu'il les fit périr, sans avoir aucune excuse pour justifier ce parjure et cette barbarie.

9. Solomon, l'armée romaine et tous les Libyens furent les victimes de cette conduite. Il fut cause, en effet, qu'après la mort de Solomon, ainsi que je l'ai dit, aucun chef ni aucun soldat ne voulut s'exposer aux dangers de la guerre; Joannès, fils de Sisinniole, fut surtout opposé à toute prise d'armes, à cause de la haine qu'il lui portait, jusqu'à l'arrivée d'Aréobindus en Libye. Ce Sergius était efféminé et impropre à la guerre; aussi jeune de tète que de corps, jaloux et pétulant à l'excès envers tous, plein d'orgueil enfin dans ses manières, et se donnant une importance excessive. Mais depuis qu'il était devenu le fiancé de la nièce d'Antonina, femme de Bélisaire, l'impératrice ne voulut pas permettre qu'on articulât aucun grief contre lui, ni qu'on lui retirât son commandement de la Libye. Lorsque Solomon, frère de Sergius, se rendit coupable du meurtre de Pégase, l'impératrice elle-même et l'empereur le renvoyèrent impuni. Voici comment la chose arriva.

10. Pégase avait racheté Solomon de la captivité des Lévathes, et les barbares s'étaient retirés chez eux. Solomon et lui se rendirent en compagnie de quelques soldats à Carthage. Pendant la route, Pégase pensa qu'il était convenable de l'avertir de la mauvaise action qu'il avait commise, et lui dit de se souvenir que c'était Dieu qui l'avait naguère retiré de la captivité. Celui-ci s'en indigna comme s'il était traité en simple prisonnier, tua immédiatement Pégase, et s'acquitta ainsi de la reconnaissance qu'il devait à son libérateur. Quand Solomon fut de retour à Byzance, l'empereur le fit déclarer innocent du meurtre, comme s'il avait tué un homme traître envers l'empire romain, et lui fit expédier des lettres d'abolition à ce sujet. Solomon, ainsi libéré de tout châtiment, s'empressa de retourner en Orient pour revoir sa patrie et sa famille. Mais la vengeance divine le punit eu chemin, et le fit disparaître du nombre des vivants. Tels furent les faits relatifs à Saumon et à Pégase.

CHAPITRE VI.

1 . J'arrive au récit de la vie privée de Justinien. et de Théodora, et de la manière dont ils gouvernèrent les affaires des Romains. À l'époque où Léon régnait en autocrate à Byzance, trois jeunes cultivateurs, Illyriens d'origine, Zimarque, Ditybiste et Justin de Bédériane, qui étaient aux prises avec la plus profonde misère, par suite de la pauvreté de leur maison, abandonnèrent leur patrie pour le service militaire. Ils se rendirent à pied à Byzance, portant sur leurs épaules chacun un sac, dans lequel ils n'avaient pu mettre en partant que des pains surcuits. Ils arrivèrent (à leur destination), et après les avoir passés en revue, dans les rangs des militaires, l'empereur les incorpora dans la garde du palais; car tous les trois étaient de très beaux hommes.

2. Postérieurement, sous le règne d'Anastase, la guerre éclata contre la nation des Isauriens, qui avaient pris les armes contre ce prince. Il envoya contre eux une année remarquable par sa beauté, et en confia le commandement à Joannès surnommé kyrtos (le Bossu). Ce général avait fait arrêter Justin comme coupable d'infraction à la discipline, et devait le lendemain le rayer de la liste des vivants; mais il en fut empêché par un songe. Il raconta qu'il lui était apparu un homme d'une grandeur extraordinaire, et d'ailleurs supérieur à l'humanité, qui lui ordonna de remettre en liberté le soldat qu'il avait ce jour-là fait mettre en prison. Lorsqu'il fut réveillé, il méprisa cette vision; mais la nuit suivante elle lui apparut de nouveau, et il lui sembla qu'elle lui tenait le même discours. Cependant il ne voulait pas encore exécuter ce qu'elle lui prescrivait. Elle lui apparut une troisième fois, et lui fit les plus grandes menaces, dans le cas où il n'exécuterait pas ce qui lui avait été annoncé, ajoutant que dans un temps ultérieur il aurait besoin de cet homme et de ses parents, quand il serait dans la détresse. C'est ainsi que Justin échappa au sort qui l'avait menacé.

3. Avec le temps, ce Justin s'éleva à une grande puissance. L'empereur Anastase lui donna le commandement de la garde du palais, et quand ce prince fut effacé du livre de vie, l'influence de cette place procura l'empire à Justin. Il était alors arrivé à un âge voisin de la tombe. Il était tellement illettré, qu'on pouvait dire qu'il ne savait ni lire ni écrire, ce qui ne s'était jamais vu chez les Romains (dans un si haut rang). Il était d'usage que l'empereur apostillât les écrits qui lui étaient présentés, afin de faire connaître ses ordres. Mais Justin était incapable de rien écrire de semblable, ni de s'assurer de leur exécution.

4. Celui qui remplissait auprès de sa personne les fonctions de questeur (koaÛstvr), Proclus, décidait de toutes choses à sa fantaisie. Mais, afin que ceux qui eu avaient la charge eussent la preuve que la main de l'empereur avait passé sur chaque affaire, on imagina le procédé que voici. On grava sur une planche, amincie à cet effet, la forme de quatre lettres appartenant à la langue latine; et trempant dans la pourpre le stylet dont les rois ont coutume de se servir pour écrire, on le mettait ainsi préparé dans les mains de ce prince; puis plaçant la tablette dont j'ai parlé sur le papier, on conduisait la main de l'empereur, on amenait le stylet sur le type des quatre lettres, c'est-à-dire sur toutes les formes sculptées dans la tablette, et on retirait ainsi l'écrit muni de la signature de Justin. Voilà par quel procédé s'expédiaient sous son règne les affaires de l'empire.

5. Il épousa Luppicine, esclave de race barbare qu'il acheta, et qu'il eut d'abord pour maîtresse. Elle lui fut associée quand, sur la fin de sa vie, Justin parvint à l'empire. Ce prince ne fut ni bon ni mauvais pour ses sujets. Il était d'une grande bonhomie, sans aucune facilité d'élocution, et excessivement rustique.

6. Le fils de sa soeur, Justinien, quelque jeune qu'il fût, devint maître du pouvoir, et fut pour les Romains la cause de calamités telles et si nombreuses, que jamais on n'entendit le récit de pareilles. Il se précipita sans scrupule dans la voie de l'homicide, à l'égard d'hommes qui n'avaient commis aucun délit, et dans celle des spoliations à l'égard des richesses d'autrui. Ce n'était rien à ses yeux que de faire périr des milliers d'hommes, quelque innocents qu'ils fussent. Il n'eut aucun respect pour les institutions, et changea incessamment toutes les lois; et pour tout dire en un mot, nul n'était plus audacieux que lui à corrompre les meilleures choses. La maladie contagieuse dont j'ai parlé dans mes précédents écrits, quoiqu'elle ait sévi sur toute la terre, a pourtant épargné autant d'hommes qu'elle en a fait périr, soit que les uns n'en aient pas été atteints, soit que les autres soient revenus à la santé, après en avoir été attaqués. Mais il n'a été donné à aucun des Romains d'échapper à l'arbitraire de cet homme. Ce fut comme un autre fléau tombé du ciel, qui n'épargna personne. Il fit périr les uns sans motif aucun, et réduisit les autres à une misère telle, qu'ils étaient dans un état pire que la mort, et qu'ils faisaient des voeux pour sortir, même par la mort la plus cruelle, du désespoir où ils étaient jetés. D'autres, d'ailleurs, perdirent à la fois leurs biens et la vie.

7. Il ne suffit pas à Justinien de détruire l'empire des Romains; il voulut être investi de la domination de la Libye (Afrique) et de l'Italie, afin de faire peser sur ces populations la même persécution que sur ceux de ses sujets qui lui étaient plus anciennement soumis. À peine il était investi depuis dix jours du pouvoir suprême, qu'il fit périr avec quelques autres Amantius, chef des eunuques du palais; et cependant il ne reprochait à cet homme d'autre tort, que d'avoir prononcé quelques paroles indiscrètes contre Joannès, archiprêtre (archevêque) de la ville. Ce seul fait le rendit la terreur de tous.

8. Aussitôt il manda auprès de sa personne Vitalien, l'usurpateur, quoiqu'il lui eut auparavant par sa parole garanti sa sûreté, et qu'il eut communié avec lui, selon les mystères des chrétiens. Bientôt après, il le fit périr dans son palais avec ses familiers, sans aucun motif réel, et sur le seul soupçon d'offense, ne se croyant plus lié ainsi même par les serments les plus redoutables.

CHAPITRE VII.

1. J'ai rapporté dans mes écrits antérieurs comment le peuple était divisé anciennement en deux partis. Justinien en choisit un, celui des Vénètes (les bleus) qu'il avait cultivé auparavant, et par lequel il eut le pouvoir de tout troubler et d'exciter des mouvements tumultueux. Il en résulta que la constitution romaine fléchit. Cependant tous les Vénètes ne consentirent pas à épouser sa passion, mais seulement ceux qui étaient amis des changements. Encore, quand le mal fut à son comble, parurent-ils les plus sages des hommes; car ils profitèrent très peu de l'occasion qui leur était offerte de commettre des crimes. De leur côté, les Prasiniens (les verts), amis de la sédition, ne restèrent pas inertes; mais ils donnèrent incessamment lieu, par toutes sortes d'excès, aux plus justes reproches, quoiqu'ils fussent châtiés isolément et sans relâche. Ces châtiments ne faisaient que les exciter, et ils devenaient de jour en jour plus téméraires; car les hommes opprimés ont coutume de tomber dans l'aveuglement.

2. Justinien, en encourageant et excitant manifestement les Vénètes, ébranla l'empire romain tout entier dans ses fondements, comme un tremblement de terre, ou un cataclysme imprévu, ou comme si chaque cité avait été prise par l'ennemi. Toutes choses, en effet, furent bouleversées, et sur tous les points. Il ne laissa rien debout. Les lois et l'ordre public de la cité, renversés, firent place à des institutions entièrement opposées. D'abord les séditieux firent quelques changements à leur chevelure : ils affectèrent de la couper de manière à ce qu'elle n'eût plus rien de commun avec celle des autres Romains; ils ne s'occupèrent plus de se faire la moustache et de raser leur menton; mais ils laissèrent tout croître, comme il est d'usage immémorial chez les Perses. Quant aux cheveux de la tête, ils coupaient tous ceux de devant jusqu'aux tempes; et à l'égard de ceux de derrière, ils permettaient de les laisser croître le plus long possible, et sans aucune règle, comme le font les Massagètes. Ils appelèrent cette coiffure hunnique (la mode des Huns).

3. Quant aux vêtements, ils résolurent tous de prendre des manteaux à larges bordures, plus riches qu'il n'était permis à chacun d'après son état de s'en revêtir, mais dont ils faisaient les frais avec les gains illicites qu'ils se procuraient. La partie de la tunique qui s'étend jusqu'aux mains était resserrée surtout au poignet; mais la partie intérieure, jusqu'à l'une et à l'autre épaule, était d'une amplitude inouïe. Toutes les fois qu'ils étendaient la main, au milieu des clameurs qu'ils poussaient dans les théâtres ou dans les hippodromes, ou qu'excités par quelque incident, d'ailleurs habituel, ils élevaient le bras sans y faire attention, ils faisaient croire aux ignorants que leur corps était si beau et si vigoureux, qu'ils étaient obligés de le cacher sous de tels vêtements. Ils ne s'apercevaient pas que l'amplitude de cet habillement ne faisait, au contraire, que ressortir la maigreur et la faiblesse de leur corps. Les épaulettes, les caleçons et la plupart des chaussures étaient taillés à la manière des Huns, et en recevaient le nom.

4. D'abord ils ne portaient presque tous des armes apparentes que la nuit. Le jour, ils cachaient des poignards à double tranchant sous leurs vêtements, le long de la cuisse. Réunis par groupes, lorsque les ténèbres de la nuit se répandaient, ils attaquaient les gens les plus paisibles, soit en pleine place publique, soit dans les rues étroites, et ils enlevaient à ceux qui étaient tombés dans leurs mains leurs manteaux, ceintures, agrafes d'or, et les autres objets dont ceux-ci étaient porteurs. D'autres, après avoir été pillés, étaient massacrés, afin qu'ils ne pussent révéler à personne les noms de leurs assaillants. Tout le monde, et ceux des Vénètes qui n'étaient pas des séditieux, supportaient ces crimes avec indignation. Mais comme on vint à ne pas les épargner eux-mêmes, la plupart se revêtirent de ceintures et d'agrafes de bronze, et de manteaux bien au dessous de leur condition ordinaire, afin que leurs ornements ne fussent pas la cause de leur perte. Ils n'attendaient pas le coucher du soleil pour rentrer dans leurs maisons et s'y cacher. Le mal ne faisait que s'étendre; l'autorité préposée a la protection du peuple s'abstenait de punir les coupables, et l'audace de ces hommes ne put que s'en accroître. Le crime, en effet, quand il s'exerce en liberté, grandit naturellement jusqu'à l'infini, puisqu'on ne peut, même par les supplices, le faire entièrement disparaître; tant la plupart sont entraînés par leur instinct à se livrer au mal. Telle fut la conduite des Vénètes à cette époque.

5. Quant à leurs adversaires, les uns s'associèrent aux bandes déjà organisées, en vue de se venger d'un parti qui lui avait fait éprouver de grandes injustices; les autres préférèrent la fuite, et allèrent se tacher dans d'autres pays. Beaucoup d'entre eux furent arrêtés et mis à mort, soit par leurs ennemis, soit par ordre du gouvernement. Nombre de jeunes gens qui jamais n'avaient songé à de pareilles distractions, se laissèrent entraîner dans cette association (des Vénètes), attirés soit par la puissance dont elle disposait, soit par le désir de faire le mal. Il n'y a pas de corruption connue dans l'humanité qui, dans ce temps, ne se soit développée et ne soit demeurée sans répression.

6. D'abord on se défit de ses antagonistes personnels; puis, allant plus avant, les hommes de parti firent périr ceux qui ne les avaient en rien offensés. Beaucoup se débarrassèrent de leurs ennemis, en soldant des assassins, auxquels ils les désignaient sous le nom de Prasiniens (verts), quoiqu'ils fussent tout à fait inconnus sous cette qualité. Ces meurtres s'exécutaient, non plus dans l'obscurité ou en secret, mais à toutes les heures du jour, dans chaque partie de la cité, en présence même, si le hasard le voulait ainsi, des citoyens les plus élevés en dignité. On n'avait plus besoin de cacher ces crimes, lorsque n'existait plus la crainte du châtiment. C'était même une sorte de titre à l'estime publique, un moyen de faire preuve de force et de courage, que de tuer d'un seul coup l'homme désarmé qu'on rencontrait.

7. Personne ne conservait plus l'espoir de passer sa vie en sûreté, et tous avaient la mort en perspective, puisqu'il n'y avait aucun lieu, aucune circonstance, qui pussent leur servir de garantie. Car on ne respectait pas les temples les plus vénérés, et on perpétrait ces meurtres sans motif au milieu des cérémonies du culte. On ne pouvait asseoir aucune confiance en ses amis ni en ses parents. Beaucoup, en effet, périrent sous les coups qui furent préparés par leurs proches. Aucune recherche n'était faite à l'égard de ces forfaits. Les catastrophes arrivaient à l'improviste sur la tête de tons, et on ne trouvait de secours nulle part. Il n'y avait de garantie ni dans la loi ni dans les contrats qu'on croyait avoir le mieux cimentés. La force avait pris la place de toute autre institution. La constitution, dominée surtout par la tyrannie, n'avait plus de valeur ; elle changeait en chaque occurrence, et était incessamment remplacée par une autre. Les opinions des premiers fonctionnaires de l'État ressemblaient à celles des hommes frappés d'aliénation; elles étaient enchaînées à la volonté d'un seul homme. Les juges appelés à vider des procès contradictoires portaient leurs sentences, non plus d'après les règles du droit et de la loi, mais selon que les parties étaient bien ou mal avec l'association des séditieux. Car, si le magistrat voulait en rien s'écarter de leur volonté, il était lui-mime puni de mort. Beaucoup de créanciers furent obligés, par les violences qu'ils eurent à subir, de rendre sans payement à leurs débiteurs les titres dont ils étaient porteurs. Un grand nombre aussi donnèrent, malgré eux, la liberté à leurs esclaves.

8. On dit que des femmes furent contraintes à se livrer à leurs propres domestiques; des fils de famille et qui n'appartenaient pas aux moins distinguées, affiliés à la jeunesse dépravée dont nous avons parlé, forcèrent leurs parents, non seulement à leur donner ce qu'ils étaient résolus à leur refuser, mais à leur délivrer d'avance leur part d'héritage. Beaucoup d'imberbes furent obligés, malgré leur résistance, au su de leurs pères, de subir le viol de la part des séditieux. Des attentats semblables furent consommés sur des femmes mariées, dans leurs propres maisons.

9. Une femme qui n'était pas vêtue d'habillements de luxe, naviguait avec son mari devant le faubourg (de Byzance) appartenant au continent opposé; elle fut rencontrée, dit-on, dans la traversée, par des hommes de ce parti. Ils s'emparèrent de sa personne, en menaçant son époux, et la firent monter sur leur propre barque. Quand elle entra dans l'embarcation avec ces jeunes gens, elle exhorta secrètement son mari; elle lui dit de prendre courage, et de ne pas craindre qu'elle laissât commettre sur sa personne aucun outrage : « Il n'arrivera rien de préjudiciable à ton honneur, ajouta-t-elle, et ce corps ne sera pas souillé. » Au moment où son mari frémissait d'émotion, en la suivant des yeux, elle se précipita dans la mer, et disparut aussitôt du nombre des vivants. Tels furent les attentats commis avec audace à Byzance par les bandes de séditieux. 

10. Ils affligèrent pourtant ceux qui en furent les victimes, moins que le mépris de Justinien pour ses devoirs. C'est, en effet, une sorte de consolation, pour la douleur qu'éprouvent ceux qui sont exposés aux plus cruels traitements de la part des malfaiteurs, que l'espoir certain de l'arrivée incessante de la vengeance des lois et de la sollicitude de l'autorité publique. Cette perspective de l'avenir est douce au coeur de l'homme, et lui donne la force de supporter le mal présent.
Mais quand la violence vient du pouvoir qui doit protéger la société, les malheureux qui succombent éprouvent un désespoir d'autant plus grand, qu'ils n'espèrent plus être vengés.

CHAPITRE VIII.

1. Ces excès ne se commettaient pas seulement à Byzance, mais dans chaque ville. Car il en fut de ces calamités comme de toutes les autres : quand elles commençaient à sévir dans cette cité, elles envahissaient tout l'empire romain. L'empereur ne s'en préoccupait nullement, parce que cet homme était sans pudeur, quoiqu'il fût sans cesse dans les hippodromes, où les coupables commettaient leurs méfaits sous ses yeux. Il était sot par-dessus tout, et parfaitement semblable à un lourdaud d'âne, qui obéit à celui qui tient sa bride, et qui secoue fréquemment ses oreilles. Justinien eut ces vices, et d'ailleurs il ébranla tout.

2. À peine fut-il investi du pouvoir, sous l'empire de son oncle, que le trésor public devint, avec toutes les richesses dont il se composait, le sujet de ses profusions capricieuses, comme s'il en était déjà devenu le maître. Les Huns s'avançaient de jour en jour au sein de l'empire. Il augmenta les subsides qu'on leur payait, de manière qu'ils multiplièrent leurs incursions sur le territoire des Romains. En effet, ces barbares, ayant une fois goûté de notre opulence, ne pouvaient plus se détourner du chemin qui les conduisait à sa source.
Il jugea aussi à propos d'en employer une partie considérable dans des constructions maritimes, comme s'il pouvait forcer les flots à caresser à l'avenir les rivages qu'ils battent incessamment. Il lutta contre les courants du Pont (l'Euxin ), par des jetées de pierres qu'il poussait en avant de la côte; il semblait vouloir dompter la puissance de la mer par l'abondance de ses trésors.

3. Il confisqua les fortunes privées des Romains, de tous les côtés de l'empire, soit en supposant coutre les propriétaires quelque incrimination dont ils étaient innocents, soit en altérant la volonté des autres, par la fabrication de fausses donations. Beaucoup d'entre eux, arrêtés sous l'accusation de meurtre ou d'autres crimes semblables, ne parvenaient que par la cession de tous leurs biens à éviter le jugement dont ils étaient menacés. D'autres, feignant des prétentions d'ailleurs sans fondement sur des propriétés contiguës, quelles qu'elles fussent, et s'apercevant qu'ils ne pourraient obtenir de condamnation contre leurs adversaires, parce que la loi leur était contraire, faisaient présent au prince des objets en litige, et obtenaient ainsi la faveur de cet homme, sans qu'il leur en coûtât rien; en même temps qu'ils se vengeaient, par cet illégal procédé, de leurs parties adverses, qu'ils accablaient par cette invention.

4. Il n'est pas hors de propos, je pense, de faire ici le portrait du personnage. Justinien n'était ni trop grand ni trop court de taille: il était de la moyenne; sans être grêle, il n'était pas trop gras. Il avait de la rondeur, et n'était pas laid; son visage était coloré même quand il avait jeûné pendant deux jours. Enfin, et pour tout dire en un mot, il ressemblait parfaitement à Domitien, fils de Vespasien. C'est cet empereur que les Romains poursuivirent à cause de ses méfaits, au point que leur haine ne fut pas assouvie, même quand son corps eut été mis en pièces. Il intervint un décret du sénat, pour ordonner la radiation de son nom des registres publics, et la destruction de ses statues, quelque part qu'elles fussent placées. Aussi le nom de Domitien a-t-il disparu de toutes les inscriptions de Rome, où il n'est pas confondu avec celui des autres princes, et n'aperçoit-on nulle part dans cet empire son buste, ailleurs que dans la statue de bronze dont je vais parler.

5. Domitien avait pour épouse une femme libre de naissance, et douée d'ailleurs de beauté; jamais elle n'avait fait de mal à personne, et n'avait approuvé aucune des machinations de son mari. Comme elle était aimée de tous, le sénat, l'ayant mandée dans son sein, l'invita à déclarer ce qu'elle désirait obtenir. Elle ne demanda rien autre chose que la remise du corps de Domitien, afin de donner la sépulture à ses restes, et de lui élever une seule statue en bronze au lieu qu'elle choisirait. Le sénat lui accorda sa requête. L'impératrice, pour ne pas laisser à la postérité un monument de la barbarie de ceux qui avaient dépecé ses restes, eut recours au procédé suivant. Elle en rassembla les parties, les réunit avec soin, et parvint à rendre au corps sa forme tout entière. Elle appela les statuaires, et après le leur avoir montré, elle leur prescrivit de reproduire ce triste monument sous la forme d'une statue de bronze ; c'est ainsi que les artistes exécutèrent le portrait de Domitien. L'impératrice, l'ayant reçu de leurs mains, plaça la statue à droite sur la rue qui conduit de l'Agora au Capitole, où on la voit encore aujourd'hui, comme une image de Domitien et de sa fin tragique.
On croirait aussi y reconnaître manifestement le corps, l'aspect et tous les traits du visage de Justinien.

6. Tel était donc son portrait. Je ne pourrai décrire son caractère avec autant d'exactitude : c'était un homme malfaisant, en même temps qu'il était facile à tromper, ce qu'on appelle un sot et un méchant. Il n'avait de franchise avec aucun de ceux avec lesquels il se trouvait en rapport; mais par instinct ses paroles et ses actions étaient toujours mauvaises, et rien n'était plus facile que de le tromper quand on le voulait. C'était un naturel sans principes, corrompu par la méchanceté et par la bêtise. On peut dire eu quelque sorte de lui, ce qu'un ancien philosophe de la secte péripatéticienne a proclamé il y a longtemps, que les défauts les plus opposés se rencontrent parfois chez les hommes, aussi bien que dans le mélange des couleurs. J'en rapporterai, au reste, ce que j'ai pu en découvrir.

7. Ce prince était donc dissimulé, ami de la fraude, fallacieux, concentré dans sa colère, et à double visage. Comme homme il était cruel, mais très habile à cacher sa pensée; il versait facilement des larmes, non de joie et de douleur, mais artificieuses, et il en avait en réserve selon l'occasion. Toujours trompeur, ce n'est pas au gré du hasard, mais de dessein prémédité, qu'il prodiguait les engagements les plus solennels, soit en paroles, soit par écrit, même envers ses sujets, sur les affaires qui lui survenaient. Il s'en dégageait d'ailleurs aussitôt qu'il s'agissait de les remplir, et il le faisait comme le plus vil des esclaves, qui craignent le châtiment dont on les menace, s'ils ne répondent pas de la manière commandée.
Ami sans foi, ennemi sans loyauté, avide de meurtres et de richesses, amateur des nouveautés et des changements, inclinant surtout du mauvais côté, n'étant ramené par aucun conseil aux bonnes résolutions, ardent à inventer et à exécuter les mauvaises, il passait pour le détracteur amer des belles actions.

8. Qui pourrait exprimer complètement les inclinations de Justinien? Il y a des hommes qui paraissent, sous certains rapports, meilleurs que leur réputation. Mais la nature paraît avoir réuni, dans l'âme de cet homme, tous les vices qui sont dispersés chez les autres.
Il était facile à l'excès dans l'admission des accusations, et prompt dans le châtiment. Jamais, avant de juger, il ne se livra à la vérification des faits. Il portait sa sentence, aussitôt après avoir entendu l'accusateur. II écrivait ses ordres sans hésitation, et sans cause aucune il ordonnait le ravage d'un pays, l'incendie d'une ville, la mise en esclavage de nations entières, en sorte que, si l'on veut récapituler ce qui est advenu de calamités de ce genre chez les Romains, depuis les temps les plus reculés, il me semble que cet homme serait à lui seul plus chargé de meurtres qu'aucun autre (prince) des époques antérieures.

9. Il était très prompt à prendre possession des richesses d'autrui, et il ne s'embarrassait aucunement des obstacles que la justice opposait à cette invasion. Cependant il était tout prêt à disposer sans motif et avec prodigalité de celles qu'il possédait. Il les abandonnait sans raison aux barbares. En un mot, il ne posséda rien par lui-même, et ne permit pas que personne fût en jouissance des richesses, en sorte qu'il ne paraissait pas dirigé par l'avarice, mais animé d'une violente jalousie contre ceux qui les possédaient.
Il ruina donc ainsi les Romains dans leur opulence passée, et fut cause de l'appauvrissement de tous.
Tel était le caractère de Justinien, autant du moins que j'ai pu le dépeindre.

CHAPITRE IX.

1. Justinien épousa une femme qui, comme je le prouverai, devint à son tour le fléau de l'empire romain. Auparavant je décrirai ses moeurs, son éducation, et la manière dont elle fut unie à cet homme.
Il y avait à Byzance un certain Acace, chargé de l'entretien des bêtes sauvages de l'amphithéâtre des Prasinieus (les verts), ce qu'on appelle arctotrophe (nourrisseur d'ours). Il mourut de maladie sous le règne de l'empereur Anastase, laissant trois filles : Comito, Théodora et Anastasia, dont l'aînée n'avait pas encore sept ans. Sa veuve devint la concubine d'un autre homme, qui s'occupa avec elle des affaires domestiques et succéda d'ailleurs à Acace dans les travaux de la profession qu'il exerçait. Mais le directeur des jeux des Prasiniens, nommé Astérius, séduit par une proposition d'argent, leur ôta cet emploi et mit à leur place, sans obstacle, celui qui avait financé; car la place était à la disposition absolue des directeurs.

2. Quand la pauvre femme vit l'amphithéâtre rempli par le public, elle lui adressa sa prière assistée de ses filles, la tête couverte de bandelettes comme des victimes, les mains tendues vers les spectateurs. Cependant les Prasiniens ne voulurent nullement accueillir la supplique. Mais les Vénètes (les bleus) qui venaient de perdre leur gardien, et auxquels cette perte faisait faute, les prirent à leur service, avec le même emploi.
Quand ses filles furent nubiles, leur mère, pour montrer leur beauté, les fit monter sur la scène, non toutes à la fois, mais à mesure que leur âge les rendait propres à cet office. Déjà Comito s'était distinguée parmi ses compagnes.

3. Théodora, qui venait après elle, fut vêtue d'une tunique courte, garnie de manches, semblable à celles que portent les jeunes esclaves. Elle suivait sa soeur comme pour la servir, et portait sans cesse sur ses épaules le siège sur lequel celle-ci avait coutume de s'asseoir dans les représentations. Quoique jusque-là Théodora ne fût pas assez formée pour avoir aucun commerce avec un homme et pour être regardée comme une femme, elle accordait certaines privautés masculines à des hommes corrompus, et même aux esclaves qui accompagnaient leurs maîtres aux théâtres, et qui y trouvaient l'occasion de se livrer à cette infamie. Elle passa quelque temps dans ce mauvais lieu, en abusant ainsi de son corps pour des plaisirs contre nature.

4. Aussitôt qu'elle arriva à la puberté, et que ses formes furent développées, elle se mit en scène, en qualité d'actrice pédanée, comme disaient les anciens, et fut reçue sociétaire. Elle n'était ni chanteuse ni danseuse, et ne se mêlait guère des exercices de l'amphithéâtre; mais elle consacrait ses charmes à tous ceux qui avaient l'habitude de le fréquenter, et travaillait de tout son corps. Elle prenait d'ailleurs part à toutes les scènes mimiques qui étaient représentées sur le théâtre; elle les préparait, et concourait aux bouffonneries qui faisaient rire; car elle était éminemment spirituelle et plaisante, et aussitôt qu'elle était en scène, elle fixait les regards de tous.
Personne ne la vit jamais reculer par pudeur, ni perdre contenance devant aucun homme; elle assistait sans scrupule aux réunions les plus équivoques.

5. Elle excellait surtout, quand on la fustigeait avec une baguette ou qu'on la frappait sur les joues, à faire des gentillesses et à provoquer les plus grands éclats de rire; elle se découvrait devant et derrière d'une manière si indécente, qu'elle montrait aux spectateurs ce qui doit toujours être taché et rester invisible.
Elle stimulait ses amants par ses facéties voluptueuses, et habile à inventer sans cesse de nouvelles jouissances, elle parvenait à s'attacher invinciblement les plus libertins. Elle ne se bornait pas eu effet aux moyens vulgaires; mais elle essayait, même par ses bouffonneries, à exciter les sens; elle s'attaquait à tous ceux qu'elle rencontrait, et même aux impubères.

6. Nulle ne fut jamais plus avide qu'elle de toute espèce de jouissances. Souvent, en effet, elle assistait à ces banquets où chacun paye sa part, avec dix jeunes gens et plus, vigoureux et habitués à la débauche; après qu'elle avait couché la nuit entière avec tous, et qu'ils s'étaient retirés satisfaits, elle allait trouver leurs domestiques, au nombre de trente ou environ, et se livrait à chacun d'eux, sans éprouver aucun dégoût d'une telle prostitution. Il lui arriva d'être appelée dans la maison de quelqu'un des grands. Après boire, les convives l'examinaient à l'envi; elle monta, dit-on, sur le bord du lit, et; sans aucun scrupule, elle ne rougit pas de leur montrer toute sa lubricité. Après avoir travaillé des trois ouvertures créées par la Nature, elle lui reprocha de n'en avoir pas placé une autre au sein, afin qu'on pût y trouver une nouvelle source de plaisir.

7. Elle devint fréquemment enceinte, mais aussitôt elle employait presque tous les procédés, et parvenait aussitôt à se délivrer. Souvent en plein théâtre, quand tout un peuple était présent, elle se dépouillait de ses vêtements et s'avançait nue au milieu de la scène, n'ayant qu'une ceinture autour de ses reins, non qu'elle rougît de montrer le reste au public, mais parce que les règlements ne permettaient pas d'aller au delà. Quand elle était dans cette attitude, elle se couchait sur le sol et se renversait en arrière; des garçons de théâtre, auxquels la commission en était donnée, jetaient des grains d'orge par-dessus sa ceinture; et des oies, dressées à ce sujet, venaient les prendre un à un dans cet endroit pour les mettre dans leur bec; celle-ci ne se relevait pas, en rougissant de sa position; elle s'y complaisait au contraire, et semblait s'en applaudir comme d'un amusement ordinaire.
Non seulement, en effet, elle était sans pudeur, mais elle voulait la faire disparaître chez les autres. Souvent elle se mettait nue au milieu des mimes, se penchait en avant, et rejetant en arrière les hanches, elle prétendait enseigner à ceux qui la connaissaient intimement, comme à ceux qui n'avaient pas encore eu ses faveurs, le jeu de la palestre qui lui était familier.

8. Elle abusa de son corps d'une manière si déréglée, que les traces de ses excès se montrèrent d'une manière inusitée chez les femmes, et qu'elle en porta la marque même sur sa figure.
Ses amants étaient signalés par cela seul qu'on savait qu'ils avaient obtenu d'elle des jouissances contre nature; et sa réputation devint telle, que, lorsqu'elle se montrait sur une place publique, les gens respectables s'empressaient de changer de chemin, de peur que leurs vêtements ne reçussent quelque souillure du contact de cette femme. C'était, pour qui la voyait au commencement du jour, un signe de mauvais augure.
À l'égard de ses compagnes de théâtre elle se livrait incessamment entre elles aux invectives les plus grossières, à la manière du scorpion; car elle était d'une grande jalousie.

9. Elle suivit ensuite, sous les conditions les plus honteuses, Hécébole, personnage de Tyr qui avait obtenu le gouvernement de la Pentapole. Mais elle offensa cet homme, et fut chassée presque aussitôt de sa maison. Elle tomba alors dans la détresse, et pour gagner ce qui était nécessaire à la vie, elle fit de la prostitution de son corps son occupation habituelle.
Elle se rendit d'abord à Alexandrie, puis elle revint à Byzance, après avoir parcouru tout l'Orient, et fait, en chaque ville, un métier qu'aucun homme qui veut conserver la protection de la divinité ne peut nommer, de sorte, que, par l'intervention du démon, il n'y eut pas de lieu qui n'eût reçu quelque souillure du libertinage de Théodora.
C'est ainsi que cette femme naquit et fut élevée, et que parmi les courtisanes elle obtint, aux yeux de tous les hommes, la primauté.

10. Lorsqu'elle fut de retour à Byzance, Justinien en devint épris, et son amour fut si violent, qu'il l'éleva à la dignité de patrice, quoiqu'elle n'eût d'abord auprès de lui que la condition d'une maîtresse. Théodora acquit ainsi un crédit extraordinaire et les moyens de se procurer des richesses.
Elle était pour cet homme le charme le plus doux. et comme il arrive à ceux qui aiment sans mesure, il se plaisait à accorder à cette maîtresse toutes les faveurs et tous tes biens dont il pouvait disposer. L'accroissement de cette opulence était l'aliment de sa passion.
Secondé par elle, il opprima de plus en plus non seulement la population de Byzance, mais l'empire des Romains tout entier. Ils furent tous deux, dès l'origine, du parti des Vénètes, et donnèrent aux séditieux qu'il renfermait dans ses rangs toute licence pour attaquer les institutions. Mais le mal fut arrêté dans son excès par le fait que voici :

11. Justinien était tombé malade; sa maladie se prolongea et devint assez dangereuse pour que le bruit de sa mort se répandit. Les séditieux cependant se livraient aux attentats dont j'ai parlé, et massacrèrent en plein jour, dans le temple de Sophie (la Sagesse), Hypatius, citoyen qui n'était pas sans illustration. Le nom de l'auteur de ce forfait arriva jusqu'aux oreilles de l'empereur. Chacun de ceux qui étaient attachés à sa personne, voyant l'impuissance de Justinien pour les affaires, prit en grande considération le danger qu'il y avait de laisser de tels crimes impunis, et l'on recueillit la liste de tous ceux qui avaient été commis depuis l'origine. Il fut alors ordonné, au nom de l'empereur, au préfet de la ville de sévir coutre les coupables.
Théodote était le nom de ce personnage, surnomme Coloquinte (citrouille).
Celui-ci, après une enquête générale, eut le courage de faire arrêter un grand nombre de malfaiteurs, et de les condamner selon la loi. Beaucoup se cachèrent et purent ainsi se sauver; il fallait, en effet, pour le bien des Romains qu'ils périssent dans l'intervalle.

12. Lorsque Justinien fut, contre tout espoir, rendu à la santé, il essaya aussitôt de faire périr Théodote, sous prétexte qu'il était magicien et qu'il pratiquait des philtres. Mais comme il ne trouva aucune preuve pour le faire condamner, il obligea, par les plus mauvais traitements, quelques-uns de ses familiers à se porter ses accusateurs, sur les faits les moins fondés. Pendant que tous les autres s'éloignaient de Théodote, et gémissaient d'ailleurs en silence de la persécution qui s'attachait à ses pas, Proclus, investi des fonctions de questeur, fut le seul qui soutint ouvertement son innocence, et déclara qu'il n'avait nullement mérité la mort. La sentence de l'empereur se borna donc à exiler Théodore à Jérusalem (Hiérosolyme).
Celui-ci, informé que des assassins avaient été dépêchés dans cette ville contre lui, se réfugia dans le temple, où il resta caché, et demeura le reste de sa vie. Telle fut la destinée de Théodote.

13. Mais les séditieux commencèrent, depuis cette époque, à se montrer les plus sages des hommes. Ils n'osaient plus commettre les mêmes excès, quoique sous un pouvoir non redouté ils pussent maintenir une conduite contraire aux lois. En voici la preuve.
Quelques-uns d'entre eux furent assez audacieux plus tard pour déployer la même scélératesse qu'auparavant, et cependant ils ne subirent aucun châtiment. Ceux qui avaient un pouvoir permanent pour le leur infliger, fournissaient aux malfaiteurs les moyens de se cacher, et par cette complicité les encourageaient à fouler les lois sous leurs pieds.

CHAPITRE X.

1. Tant que l'impératrice (Lupicine-Euphémie) vécut, Justinien ne put d'aucune manière parvenir à faire de Théodora une épouse légitime. Quoiqu'elle ne lui fit opposition sur aucun autre point, elle demeura invincible sur cet article. Elle était exempte de tout vice, quoique agreste et barbare de naissance, ainsi que je l'ai rapporté; mais elle ne put s'élever jusqu'à la vertu, et elle demeura, par sa trop grande inexpérience, étrangère aux affaires. Elle fut installée au palais, non sous le nom qui lui était propre et qui prêtait au sarcasme (Lupicine), mais sous celui d'Euphémie. Mais quelque temps après, l'impératrice vint à mourir.

2. (Justin), presque en enfance et parvenu au dernier degré de la vieillesse, devint la risée de ses sujets. Tous le méprisaient profondément, et quoiqu'il ne s'occupât nullement de leurs actions, ils pensaient à l'avenir; ils entouraient Justinien de leurs hommages. mais non sans crainte : car il les effrayait tous par son esprit brouillon, et par son amour pour le désordre.

3. Alors il essaya de cimenter son union avec Théodora. Il était défendu, par les lois les plus anciennes. à un citoyen parvenu à la dignité, de sénateur, d'épouser une courtisane; il força l'empereur à violer ces lois et à les remplacer par une nouvelle, de sorte que non seulement il put donner à Théodora le titre d'épouse, mais qu'il fournit à tous les autres la licence d'en faire autant.
Aussitôt il affecta les allures des tyrans, en s'attribuant les honneurs impériaux, comme s'il y était forcé par la nécessité de s'occuper des affaires (délaissées par Justin). On le proclama empereur des Romains, comme associé à son oncle, si toutefois on peut appeler consécration légitime le suffrage qui fut arraché par des menaces répétées.

4. Justinien et Théodora prirent alors possession de l'empire trois jours avant la fête (de Pâques), dans laquelle il n'est permis ni de faire aucune visite, ni même de porter des souhaits. Peu de jours après, Justin mourut de maladie, après avoir régné neuf ans; et Justinien resta seul avec Théodora, revêtu du titre impérial.

5. (Ch. X ancien.) Ainsi Théodora, malgré ce que nous avons dit de sa naissance, de son éducation et de sa conduite, parvint aux honneurs suprêmes sans aucun obstacle. Son époux n'eut pas même la conscience de l'outrage dont il s'était, par ce mariage, rendu coupable envers la conscience publique; lui qui, en cherchant une épouse dans tout l'empire romain, aurait pu si facilement en trouver une de la première naissance, de l'éducation la plus distinguée, d'une pudeur sans tache, d'une sagesse exemplaire, d'une beauté supérieure, et sentant son parfum de vierge par la fermeté du sein. Justinien ne rougit pas d'unir à sa personne une femme que le commun des hommes regarde comme réprouvée; et sans se préoccuper aucunement de ce que nous avons rapporté, il admit dans sa couche cette femme entachée de si grandes souillures, qui s'était rendue coupable de plusieurs infanticides par les avortements qu'elle s'était procurés. Rien ne saurait être, à mon avis, plus propre que ces faits à établir la corruption des moeurs de cet homme.
Tous les vices de son âme se révèlent dans le fait seul d'une union si indigne. Elle est l'interprète, la preuve et l'histoire de ses moeurs.
Quand en effet, ne ressentant aucune honte des faits de ce genre, on brave l'opinion du monde, il n'y a plus de loi qu'on ne puisse fouler aux pieds; et avec un front qui ne sait plus rougir, on se précipite sans peine dans les actions les plus coupables.

6. Cependant personne dans le haut sénat, à la vue de cet opprobre qui rejaillissait sur la constitution de l'État, n'en témoigna son déplaisir et n'en exprima la désapprobation. Au contraire, tous allèrent se prosterner devant elle, comme devant une divinité.
Nul membre du sacerdoce ne se montra, de sou côté, animé d'une vertueuse indignation à ce sujet. Loin de là, les prêtres s'empressèrent de la saluer du titre de Maîtresse (Despoina).
Le peuple, qui l'avait vue auparavant sur le théâtre, devint aussitôt son esclave, et, sans respect pour lui-même, il invoquait sa protection avec des mains suppliantes.
Il n'y eut personne, dans l'armée elle-même, qui se trouvât irrité d'avoir à exposer sa vie dans les camps pour le service de Théodora. Nul, en effet, ne lui manifesta d'opposition.

7. Tous, je le pense, cédant aux circonstances, se prêtèrent à la consommation de cet acte de souillure, comme si la fortune avait voulu montrer sa puissance, en disposant de toutes les choses humaines de manière que les événements pussent arriver en dépit de toute vraisemblance, et qu'aucune raison ne parût y présider.
La fortune élève donc certaines individualités, tout à coup et par une impulsion irrationnelle, à une grande hauteur, malgré les obstacles nombreux qui paraissent s'y opposer; aucun effort ne peut utilement leur barrer le chemin. Elle (la fortune) agit incessamment, par toutes sortes de moyens, pour arriver au but qui lui est marqué, et toutes choses viennent à point, et concourent à en assurer le succès.
Que d'autres tiennent pour certain, et disent, je le veux bien, que c'est un effet de la Providence.

8. Théodora était d'ailleurs belle de figure et pleine de grâce, mais trop petite; elle était assez fraîche, de manière cependant à tourner à la pâleur; son oeil était toujours vif et perçant.
Le temps manquerait à qui voudrait raconter les aventures qui lui arrivèrent pendant le temps qu'elle passa au théâtre, et je crois que celles que j'ai racontées ci-dessus, quoiqu'en petit nombre, suffisent pour faire apprécier les moeurs de cette femme.

9. Maintenant il nous reste à rapporter brièvement les actions de sa vie publique avec sou époux, car ils n'ont rien fait l'un sans l'autre pendant leur vie commune.
En effet, s'ils parurent longtemps en opposition continue de sentiments et de résolutions, il fut évident par la suite qu'ils avaient feint cette dissidence, afin que leurs sujets ne se réunissent pas contre eux pour abattre une volonté collective, mais restassent en suspens à chaque événement.

10. Cette divergence frappa d'abord les chrétiens et sembla régner sur tous les sujets mis en discussion, ainsi que je le ferai voir bientôt.
Ensuite elle divisa les séditieux.
Théodora feignit de concourir de toutes ses forces aux vues des Vénètes, et, manifestant les sentiments les plus hostiles envers les exaltés de leurs adversai­res, elle leur donnait pleine licence de les attaquer sans motif, et de se livrer envers eux aux plus grandes violences. Justinien paraissait s'en indigner et s'en ficher secrètement, comme s'il était dans l'impuissance de donner des ordres contraires à la volonté de l'impératrice. Souvent même il manifestait des sentiments opposés à celle-ci. L'empereur, en effet, disait qu'il fallait punir les Vénètes de leurs excès, et celle-ci, se fâchant eu paroles, feignait d'avoir été, malgré sa résistance, vaincue par son époux.
Cependant les séditieux d'entre les Vénètes parurent, comme je l'ai dit, se montrer les plus sages. Car ils ne voulurent jamais faire à ceux qu'on leur abandonnait autant de violence qu'il leur était permis.

11. Dans les procès, les souverains intervenaient, chacun de leur côté, pour soutenir de leur protection les parties en cause, et ils faisaient par leurs paroles pencher la balance de la justice. De cette manière, ils dépouillaient les plaideurs de la plus grande partie de leur fortune.

12. L'autocrate recevait dans son intimité plusieurs fonctionnaires, auxquelles il accordait pleine licence de sévir contre leurs administrés, et de commettre toutes sortes de prévarications contre la chose publique. Mais lorsqu'ils paraissaient avoir ainsi amassé quelques richesses, ils tombaient aussitôt en disgrâce comme ayant offensé l'impératrice. D'abord il feignait de vouloir examiner leur conduite avec pleine bienveillance; mais bientôt, accordant sa faveur à d'autres, il jetait subitement le trouble dans l'âme des patients. Alors, de son côté, Théodora intervenait pour susciter contre eux les accusations les plus fâcheuses, et l'empereur, comme s'il ignorait ces manoeuvres, finissait par s'emparer de toutes leurs propriétés par une spoliation audacieuse.
C'est par ces combinaisons artificieuses, que, d'accord entre eux, quoique en apparence très divisés, ils tenaient incessamment leurs sujets en perplexité, et qu'ils parvinrent à la tyrannie la plus oppressive.

CHAPITRE XI.

1. Quand Justinien parvint à l'empire, toutes les affaires commencèrent aussitôt à décliner. Ce qui était prohibé par la loi fut introduit dans les institutions, et ce qui était consacré par les moeurs fut entièrement renversé. Il semblait qu'ayant changé de vêtement pour revêtir le manteau impérial, tout le reste devait prendre comme lui un nouveau costume.
Il abolit les magistratures existantes, et leur en substitua d'autres sous des noms inconnus.
Il fit des lois et des ordonnances militaires un abus tel, qu'il sembla n'avoir été dirigé, dans les changements qu'il ordonna, ni par l'équité, ni par l'utilité publique, mais par un amour désordonné pour les innovations, et pour que tout portât son nom.
Quant aux institutions qu'il ne pouvait changer subitement, il savait toujours les marquer de son empreinte.

2. Jamais il ne se montra rassasié de la spoliation des fortunes ni du meurtre des citoyens. Quand il avait pillé les maisons opulentes, il allait à la recherche des personnes aisées (pour s'emparer de leur fortune), et la prodiguer à quelques-uns des (peuples) barbares, ou pour l'employer à des constructions insensées. Après avoir fait, sans aucun grief de leur part, des victimes par milliers, il dressait aussitôt des embûches à un plus grand nombre encore.

3. Au moment où les Romains jouissaient d'une paix universelle, l'amour du sang l'entraîna à susciter les barbares les uns contre les autres; puis, ayant appelé sans motif les chefs des Huns, il leur livra, sans opportunité aucune, les plus grands trésors, sous prétexte qu'il importait de s'assurer leur alliance, faute qu'il avait déjà commise, comme je l'ai dit, dès le temps de l'empereur Justin.
Les Huns, après avoir profité de ces richesses, envoyèrent des dépêches aux autres chefs pour les inviter à faire, à la tète de leurs divisions, des incursions sur le territoire de l'empire, afin d'être en mesure de faire acheter leur paix à Justinien, qui jusque-là ne voulait à aucun prix les comprendre dans son subside. Eux-mêmes envahirent avec succès l'empire des Romains, et ne furent pas moins payés que s'ils n'avaient pas traité avec lui. Les autres, à leur suite se mirent à piller les malheureux habitants des provinces, et outre le butin qu'ils conservèrent, ils reçoivent des largesses de l'empereur pour prix de leur retraite. Pour en finir en un mot, tous ces Huns, sans perdre aucune occasion, se livraient à des évolutions qui leur profitaient de mille manières.
Les chefs de ces barbares ont sous leurs ordres nombre de tribus, et la guerre était entretenue tantôt sous un prétexte, tantôt sous un autre. Elle avait sa source dans des concessions irréfléchies, n'avait aucune limite, et recommençait sans cesse comme si elle était renfermée dans un cercle.
Aussi, à cette époque, il n'y eut ni pays, ni montagne, ni caverne, ni aucun endroit du territoire romain qui fût à l'abri des rapines. Bien des contrées furent occupées plus de cinq fois.

4. Ces calamités, et surtout celles que les Saraceniens (Sarrasins), les Slavènes (Esclavons), les Antes et les autres nations barbares ont causées. je les ai racontées dans mes précédents écrits. Mais, comme je l'ai annoncé en commençant celui-ci, il était nécessaire d'en révéler ici la cause.
Justinien, après avoir accordé aussi à Chrosoès une grande quantité de centenaires (livres d'or monnayé) pour en obtenir la paix, agit ensuite par caprice et sans raison (envers ce prince), et fut ainsi la cause principale de la rupture des traités, quoiqu'il eût mis ses soins et fait tous ses efforts pour y comprendre Alamundar et les Huns avec les Perses ainsi que je crois l'avoir expliqué clairement dans mes récits historiques. 

5. Dans le temps où il suscitait ainsi tant de ré voltes et de guerres désastreuses contre le Romains, et qu'il soufflait cet incendie, il voulut aussi, par des manoeuvres répétées, couvrir la terre de sang humain et s'emparer de plus de richesses. Il imagina de multiplier les exécutions avec toutes leurs conséquences sur ses sujets, à l'aide du procédé suivant.
Il y a dans toute l'étendue de l'empire romain, parmi les chrétiens, beaucoup de croyances réprouvées auxquelles on donne la qualification d'hérésies, telles que celles des Montanistes, des Sabbatianins et tant d'autres, par lesquelles l'esprit humain a coutume de se laisser égarer.
Justinien ordonna l'abandon de tous ces cultes, malgré leur ancienneté, et il punit ceux qui résisteraient à ses édits de l'incapacité de transmission de leurs patrimoines à leurs enfants ou à leurs parents, droit qui leur appartenait auparavant. Les temples de ceux qu'on appelle hérétiques, et surtout de ceux pour qui la croyance d'Arius était un culte, possédaient des richesses au delà des récits qu'on en faisait. Car ni le haut sénat tout entier, ni aucune autre grande institution de l'empire, ne pouvait être comparé à ces églises pour son opulence.
Elles possédaient des bijoux en or et en argent, enchâssés de pierreries d'un prix incroyable et sans nombre, des maisons et des bourgs, des terres étendues, et de tous côtés, enfin, toute espèce de richesses connue chez les hommes.

6. Les empereurs précédents les avaient toujours respectées. Beaucoup de citoyens, et des plus recommandables, en y consacrant leur industrie, en tiraient leurs moyens de subsistance.
L'empereur Justinien s'empara d'abord du patrimoine de ces temples, en les réunissant au trésor public, et s'appropria subitement toutes ces richesses. Une multitude de personnes y perdirent, pour le reste de leurs jours, leurs moyens d'existence.
Un grand nombre d'émissaires se répandirent de tous côtés, et forcèrent ceux qu'ils rencontrèrent à changer la foi de leurs pères. Mais les habitants des campagnes, trouvant ce changement impie, résolurent tous de s'opposer aux prédicateurs de la conversion. Beaucoup d'entre eux furent mis à mort par les séditieux (persécuteurs). Bien d'autres se suicidèrent, dans la croyance stupide oit ils étaient qu'ils mouraient pour leur religion. La plupart, abandonnant leur patrie, se. réfugièrent ailleurs.
Les Montanistes qui habitent la Phrygie, s'enfermèrent dans leurs églises, y mirent le feu et furent brûlés avec elles, ce qui était insensé.
Cette mesure fut la cause que l'empire des Romains tout entier fut rempli d'émigrations et de meurtres.

7. Justinien porta à peu près une loi semblable contre les Samaritains, et elle produisit une commotion en Palestine. Dans la ville de Césarée, ma patrie, et dans les autres cités, les habitants, regardant comme une faute de s'opposer à un châtiment quelconque, à cause d'un ordre (impérial) aussi peu sensé, échangèrent contre le nom de chrétiens celui qui leur appartenait alors, et ils purent, à l'aide de ce subterfuge, échapper aux sévérités de l'édit.
Tous ceux d'entre eux qui se piquaient de logique et de bonne foi, crurent qu'ils devaient être fidèles à la profession du nouveau culte. Mais la plupart, indignés de la violence qui était faite au nom de la loi à leurs consciences, pour l'abandon de la foi de leurs pères, inclinèrent de préférence au Manichéisme, et se réunirent aussitôt aux partisans du Polythéisme.

8. Les cultivateurs se réunirent en masse, et, résolus de résister à l'empereur les armes à la main, ils choisirent pour leur roi un pillard, nommé Julien, fils de Sabare. Ils soutinrent quelque temps la lutte contre les troupes; ensuite ils furent battus dans un engagement sérieux, et furent tués avec leur chef. On dit que cent mille hommes périrent dans ces circonstances critiques. Le pays le plus fertile de toute la terre demeura depuis celte époque désert et privé des bras qui le cultivaient. Cet événement fit un très grand mal aux chrétiens propriétaires en ces contrées.
Car ils furent obligés, quoiqu'ils n'en eussent recueilli aucuns produits, de porter d'année en année l'impôt établi, quelque dur qu'il fût, au fisc impérial, et on ne leur accorda aucun répit ni remise à raison de leurs pertes.

9. Il dirigea ensuite la persécution contre ce qu'on appelait l'Hellénisme. Il sévit tant contre les personnes que contre les propriétés, dont il s'empara. Ceux d'entre eux qui déclarèrent s'être convertis à la foi des chrétiens pour se plier aux circonstances, furent bientôt après, pour la plupart, surpris se livrant aux libations, sacrifices et autres cérémonies du culte prohibé.
Nous dirons plus tard les vexations dont les Chrétiens eux-mêmes eurent à se plaindre.

10. Justinien publia encore une loi contre la pédérastie, et il la fit appliquer, non seulement aux délits postérieurs à sa promulgation, mais encore à ceux qui avaient été travaillés antérieurement par cette maladie. Cette rétroactivité eut lieu sans aucune mesure. Le procès était introduit sans qu'il y eût d'accusateur; et, sur le témoignage d'un seul citoyen, d'un enfant, ou même d'un esclave, forcé, quand il était appelé, de déposer contre son maître, la conviction était réputée légalement acquise. On condamnait les coupables à l'exposition, qu'ils subissaient, après avoir souffert l'excision des parties génitales. Dans les commencements, on ne poursuivait pas tous les inculpés, mais ceux qui paraissaient appartenir au parti des Prasiniens, ou qui jouissaient de grandes richesses, ou qui avaient encouru la disgrâce par quelque offense.

11 . Les souverains étaient aussi fort mal disposés contre les astrologues. C'est pourquoi le tribunal préposé à la répression des voleurs, fut chargé de les poursuivre sur le seul chef de magie; on les faisait fustiger sur les épaules et promener sur des chameaux à travers tous les quartiers de la ville.
C'étaient des vieillards, d'ailleurs honnêtes gens, auxquels on ne faisait d'autre reproche que celui d'être savants dans l'explication des astres, et d'exercer leur savoir dans ce pays (Byzance.)

12. Il y eut donc, dans les populations, une multitude considérable qui se réfugia, non seulement chez les barbares, mais dans des pays éloignés du territoire habité par les Romains; et l'on vit les villes et les campagnes se recruter principalement d'habitants étrangers. C'est en effet pour se dérober aux hostilités auxquelles ils s'attendaient dans leur pays natal, comme s'il était pris par l'ennemi, que chacun abandonnait ainsi sa patrie.