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table des matières dE PROCOPE

PROCOPE

HISTOIRE DE LA GUERRE CONTRE LES GOTHS

LIVRE TROISIÈME.

livre II

Relu et corrigé

 

HISTOIRE DE LA GUERRE CONTRE LES GOTHS.

LIVRE TROISIÈME.

CHAPITRE PREMIER

1. Retour de Bélisaire. 2. Son éloge. 3. Mauvaise conduite des autres chefs. 4. Vigilance d'Ildibad. 5. L'avarice d'Alexandre ruine les affaires des Romains en Italie. 6. Défaite de Vitalius. 7. Uraïs est tué par la cruauté d'Ildibad. 8. Sa mort est vengée.

1. LES affaires étant encore en quelque sorte en suspension, Bélisaire emmena à Constantinople Vitigis, les enfants d'Ildebad, et toutes les personnes de la plus haute qualité de la nation. Il emporta aussi tous les trésors de la couronne. Entre les gens de commandement, il n'y eut qu'Ildiger, Valérien, Martin, et Hérodien qui le suivirent dans ce voyage. Justinien accueillit Vitigis, et la Reine sa femme d'un air fort agréable, et il admira la bonne mine des Goths. Il enferma dans son palais les trésors de Théodoric, et les montra par vanité au sénat ; mais il ne les fit point paraître en public, et il n'accorda pas à Bélisaire l'honneur du triomphe, comme il lui avait accordé, après la défaite de Gelimer.

2.. Cela n'empêchait pas néanmoins que le nom de ce fameux général ne fût dans la bouche de tout le monde, et que l'on ne lui donnât des louanges extraordinaires, pour avoir remporté deux victoires si signalées, pour avoir amené deux rois prisonniers, et les descendants de Gizéric, et de Théodoric, et avoir enlevé les riches dépouilles de ces deux princes, les plus illustres qui aient jamais commandé parmi les Barbares; enfin d'avoir rempli l'épargne de tant de trésors, et d'avoir reconquis en peu de temps la moitié de l'Empire. Le peuple prenait un singulier plaisir à le voir dans les rues et dans les places publiques, et ne pouvait se lasser de le regarder. Sa marche ressemblait à un triomphe, parce qu'il avait à sa suite une grande troupe de Goths, de Vandales, et de Maures. Il était grand, et de bonne mine. Il recevait avec autant de facilité et de douceur ceux qui lui voulaient parler, que s'il eût été d'une condition médiocre. Il était extrêmement chéri des soldats, et même des laboureurs. Jamais capitaine ne fut plus libéral aux gens de guerre. Il employait de très grandes sommes à soulager la disgrâce de ceux qui avaient été blessés et il récompensait de bagues, et de chaînes d'or, ceux qui s'étaient signalés dans les rencontres. Ceux qui avaient perdu, ou un cheval, ou un arc, ou quelque autre chose dans une bataille, étaient assurés qu'il réparerait leurs pertes. Pour ce qui est des paysans, ils aimaient sa conduite parce qu'il apportait un si bon ordre, qu'ils ne souffraient jamais de violence des armées qu'il commandait. Au contraire, son passage les enrichissait, parce qu'ils lui vendaient leurs marchandises au prix qu'ils voulaient. Quand les blés étaient mûrs, il ne permettait pas à ses soldats d'en faire la moisson, il ne leur permettait pas seulement de cueillir une pomme sur un arbre. Sa continence n'était pas moins merveilleuse. Il ne connut jamais d'autre femme, que la sienne. Parmi un si grand nombre  de belles personnes qu'il fit prisonnières, tant des Goths que des Vandales, il n'en vit jamais aucune, bien loin d'en jouir. Il avait un excellent génie, pour trouver des expédients dans les occasions les plus fâcheuses. Il faisait paraître une rare prudence, et une invincible valeur, dans les périls les plus désespérés. Il usait de diligence, et de longueur, selon que le temps le requérait. Il conservait toujours dans les adversités quelque reste d'espérance, et une certaine présence d'esprit exempte d'agitation et de trouble, et il ne perdait jamais dans les prospérités, la modération et la retenue. On ne le vit jamais pris de vin. Pendant qu'il a commandé les armées dans l'Afrique, et dans l'Italie, la victoire a toujours secondé ses entreprises : mais son mérite a paru avec un plus grand éclat dans Constantinople, qu'il n'avait fait dans tous les pays étrangers. Comme il surpassait en courage, en richesses, et en crédit les plus grands maîtres en l'art militaire, qui avaient été avant lui, il était extrêmement redouté par les capitaines et par les soldats. Le respect de la vertu, et la crainte de sa puissance faisaient obéir si exactement à ses ordres, que personne n'eût osé y contrevenir. Il avait dans sa maison sept mille cavaliers, dont il n'y en avait pas un de rebut, et pas un qui ne désirât se trouver a la tête de l'armée, et tirer le premier coup contre l'ennemi. Durant que les Goths assiégeaient Rome, les vieillards admirant les exploits extraordinaires qui s'y faisaient, disaient que la seule maison du général de l'armée romaine, détruisait toute la puissance de Théodoric. Ainsi Bélisaire s'étant rendu si considérable par son autorité, et par sa sagesse, employait l'une et l'autre si heureusement pour  le service de l'Empereur, qu'il n'entreprenait rien qui ne réussît.

3. Pour ce qui est des autres chefs, comme ils étaient tous égaux, et qu'ils n'entreprenaient rien que pour leur intérêt particulier, ils pillaient les sujets de  l'Empire, et les abandonnaient à la licence du soldat. Ils ne savaient pas ce qu'il fallait commander, et ils n'avaient pas l'autorité de se faire obéir. Cela fut cause qu'ils firent en peu de temps beaucoup de fautes, et qu'ils mirent les affaires en mauvais état, comme je le  raconterai maintenant.

4. Dès qu'Ildibad sut que Bélisaire était parti de Ravenne, il assembla le plus de soldats qu'il lui fut possible, et tout ce qu'il y avait de gens parmi les Romains qui désiraient du changement. Il appliquait tous ses soins à reprendre en main l'autorité, et à rétablir dans l'Italie la domination des Goths. Il n'avait au commencement que mille hommes, et pour toutes places que la seule ville de Pavie. Mais la Ligurie, et le pays des Vénitiens se déclarèrent bientôt après en sa faveur.

5. Il y avait à Constantinople un certain Alexandre, dont la fonction était de tenir les registres des revenus de l'État. Les Romains l'appellent Logothète, d'un terme qui est tiré de la langue grecque. Ce personnage accusait sans cesse les soldats d'avoir causé de grandes pertes à l'Empire, et par ces accusations il devint en peu de tems riche et illustre, de pauvre, et  d'obscur qu'il était auparavant. Il fit venir des sommes considérables à Justinien, et il réduisit les gens de guerre à un petit nombre, à une déplorable pauvreté, et à une certaine indifférence, qui les rendait timides dans le péril. Les habitants de Constantinople lui donnèrent, par raillerie, le surnom de Cisoire, à cause qu'il savait rogner si adroitement une pièce d'or, qu'elle n'était pas moins ronde qu'auparavant. Or l'instrument dont les ouvriers de la monnaie se servent pour cet usage, s'appelle une cisoire. Lorsque Justinien eut rappelé Bélisaire d'Italie, il y envoya cet Alexandre, qui ne fut pas sitôt arrivé à Ravenne, qu'il y fit des taxes tout à fait injustes, et déraisonnables. Il demanda des comptes à des Italiens,  qui n'avaient jamais manié les deniers publics, ni exercé de charges de finances. Il les accusait d'avoir malversé dans l'administration des affaires de Théodoric, et des rois ses successeurs, et il les contraignait de rendre  ce qu'ils avaient gagné, ou, comme il disait, ce qu'ils avaient volé. La dureté de ce traitement aliéna l'esprit des peuples, et ralentit l'ardeur des soldats ; de sorte qu'ils avançaient les affaires des ennemis, par une  lâcheté volontaire.

6. Tous les gens de commandement demeuraient oisifs. Il n'y eut que Vitalius, qui ayant quelques compagnies d'Éruliens dans le territoire de Venise, osa bien en venir aux mains avec Ildibad, dans la crainte que le temps venant à augmenter sa puissance, il ne fût  plus possible d'y résister. La bataille fut donnée proche de Tarviniurn. Vitalius y fut vaincu, et mis en fuite. Il y perdit une grande partie de ses gens, surtout des Éruliens, et entre autres Visandus, qui était leur chef. Theudismundus fils de Maurice, et petit-fils de Mundus, bien que fort jeune, y courut un grand danger. Il se sauva néanmoins avec Vitalius. Cet exploit fit connaître le nom d'Ildibad à l'Empereur, et le rendit illustre parmi plusieurs nations.

7. Quelque temps après, Uraïas tomba dans la disgrâce d'Ildibad, par l'occasion que je dirai ici.  La femme d'Uraïas, qui, par l'excellence de sa beauté et par la grandeur de ses richesses, tenait le premier rang entre les dames de sa nation, étant un jour entrée dans un bain, avec un habillement superbe, et une suite magnifique, elle y vit la femme d'Ildibad vêtue d'un habit fort simple ; et au lieu de la saluer comme une reine, elle la regarda avec mépris. Ildibad n'était pas riche alors, et il ne jouissait pas encore du bien des rois des Goths. Sa femme irritée de ce mépris, s'en plaignit à lui, et le pria de la venger. Quelque temps après, il accusa Uraïas d'intelligence avec les ennemis, et le tua. Cela lui attira la haine des Goths, qui ne trouvaient pas bon qu'il eût fait mourir Uraïas avec tant de précipitation. Mais quoiqu'ils  s'assemblassent tous pour faire des plaintes de ce meurtre, néanmoins pas un n'osait en entreprendre la vengeance.

8. Il y avait parmi eux un certain Vilas, Gépide de nation, et garde du roi, qui ayant été accordé avec une fille, dont il était passionnément amoureux, Ildibad, soit sans dessein, ou autrement, la donna à un autre, pendant que Vilas était allé faire une course sur les ennemis. Quand il fut revenu, il souffrit cet outrage avec une extrême impatience, et se résolvant à tuer lldibad, il s'imagina qu'en cela même, il rendrait un bon office aux Goths. Il choisit, pour l'exécution de son dessein, le temps d'un festin, où se devaient trouver les principaux de la nation, et où il devait lui-même servir Ildibad, selon la coutume des rois des Goths, qui ont toujours alentour d'eux à table un grand nombre de gardes et d'officiers. Comme Ildibad venait de mettre la main dans un plat, et qu'il s'appuyait sur le coude, Vilas lui perça la gorge de son épée, qui fit tomber le morceau de ses mains, et fit sauter sa tête fur la table, dont ceux qui étaient présents furent étrangement surpris. Ainsi la mort d'Uraïas fut vengée par celle d'Ildibad.  En cet endroit  finit l'hiver, et la sixième aimée de la guerre que Procope écrit.

CHAPITRE II

1. Eraric est élu roi des Goths par les Rugiens. 2. Il est tué par les Goths, qui élisent Totila en sa place.

1. IL y avait dans l'armée des Goths un certain Eraric, Rugien de nation, qui s'était acquis un grand crédit parmi ces Barbares. Les Rugiens sont une partie des Goths. Ils se joignirent à eux sous la conduite de Théodoric, lorsqu'il commença à jeter les fondements de sa puissance ; et ils se sont trouvés depuis à toutes les guerres. Il est vrai toutefois, qu'ils n'ont point pris de femmes étrangères, et qu'ils ont conservé la succession de leur nom toute pure, et sans mélange. Dans la confusion où le meurtre d'Ildibad avait jeté les affaires, les Rugiens élirent cet Eraric roi, ce qui apporta un sensible déplaisir aux Goths, et qui ruina les espérances qu'ils avaient conçues, de rétablir le royaume dans l'Italie. Eraric ne fit rien de remarquable, parce qu'il ne régna que cinq mois, et qu'il mourut de la manière que je vais dire.

2. Totila neveu d'Ildibad, qui était fort estimé  pour la sagesse de sa conduite, et pour la grandeur de son courage, et qui était gouverneur de Tarvisium, ayant appris la nouvelle du massacre de son oncle, envoya à Ravenne offrir à Constantien de livrer la  place pourvu que l'on lui donnât ses assurances. Constantien écouta volontiers la proposition, et lui promit  tout ce qu'il voulut. Ensuite ils prirent jour pour l'exécution du traité.  Le gouvernement d'Eraric était déjà insupportable  aux Goths. Ils le tenaient incapable de soutenir le  poids de la guerre contre les Romains ; et ils lui reprochaient en face, les maux qu'il avait attirés sur eux, depuis la mort d'Ildibad. Enfin ils envoyèrent à Tarvisium offrir la couronne à Totila. Le regret qu'ils avaient de la perte d'Ildibad, leur faisait espérer de devenir victorieux sous la conduite d'un de ses parents, qui l'imiterait. Totila expliqua à ceux qui lui furent envoyés, l'accord qu'il avait fait avec les Romains, et il leur promit de faire ce qu'ils demandaient, pourvu que dans un jour qu'il leur marqua, ils se défissent d'Eraric. Les Goths ayant reçu cette réponse, songèrent au moyen de faire mourir ce prince. Tandis que cela se passait dans le camp des Goths, les Romains, à qui l'agitation de leurs ennemis donnait du repos, demeuraient dans l'oisiveté, et ne formaient aucune entreprise. Dans le même temps Eraric proposa d'envoyer une ambassade à Justinien, pour lui demander la paix, aux mêmes conditions auxquelles il l'avait accordée à Vitigis, c'est-à-dire, à la charge que les Goths se contenteraient du pays qui est au-delà du Pô, et qu'ils abandonneraient le reste de l'Italie. La proposition ayant été agréée, il envoya Caballarius, et quelques autres de ses plus intimes amis en apparence, pour exécuter ce qui avait été résolu ; mais il leur donna ordre, en particulier, de demander pour lui de grandes sommes d'argent, une place dans le Sénat, avec le titre de patrice et d'offrir de sa part de céder l'Italie, et de se dépouiller de la dignité royale. Les ambassadeurs suivirent exactement tous ses ordres; mais sur ces entrefaites il fut tué en trahison par les Goths, et Totila fut élu roi en sa place, comme il avait été convenu.

CHAPITRE III

1. Les Romains prennent Vérone par intelligence. 2.  Et  la perdent par l'imprudence des commandants.

1. QUAND Justinien apprit la mort d'Eraric et l'élection de Totila, il ne cessa de reprocher aux chefs leur lâcheté. C'est pourquoi Jean, neveu de Vitalien, Vitalius et les autres s'assemblèrent à Ravenne, où étaient dès auparavant Constantien et Alexandre, et ils y tinrent un conseil, dans lequel ils jugèrent à propos d'aller d'abord à Vérone, et lorsqu'ils l'auraient prise, de marcher vers Pavie, et d'attaquer Totila. L'armée était composée de douze mille hommes, et conduite par onze chefs, dont les deux plus considérables étaient Constantien et Alexandre, qui s'étant avancés les premiers, se campèrent à soixante stades de Vérone, dans une large campagne, qui s'étend jusqu'à Mantoue. Ces deux villes sont éloignées d'une journée. Il y avait dans le pays des Vénitiens un galant homme nommé Marcion, qui souhaitait avec passion  de mettre Ravenne entre les mains des Romains. Il y avait un officier de la garnison avec qui il avait lié dès son enfance une amitié très étroite, à qui il envoya  ses plus intimes amis, qui le corrompirent par argent, et qui lui firent promettre de recevoir l'armée romaine. Il envoya ensuite les mêmes avis aux Romains, pour leur dire ce qu'ils avaient négocié, et pour les introduire la nuit dans la ville. Les chefs trouvèrent à propos d'y envoyer un d'entre eux avec quelques soldats, afin de s'emparer de la porte que l'officier fixerait, avant que d'y envoyer des troupes. Comme plusieurs refusaient de courir ce hasard, Artabaze Arménien s'y offrit. Il avait commandé les Perses, que Justinien avait envoyés un peu auparavant à Constantinople avec Blischanès, après la prise du fort de Sisaure. Cet Artabaze choisit dans le camp cent des plus braves hommes, et les mena durant la nuit à Vérone, où l'officier leur ayant ouvert une porte, au lieu d'y entrer, ils appelèrent l'armée qui était proche. Quand les Romains y furent entrés, ils montèrent au haut des murailles et tuèrent les soldats de la garnison, qui dormaient. Les Goths s'enfuirent par une autre porte, du moment qu'ils s'aperçurent de la trahison.

2.  Il s'élève hors de la ville une petite colline, du  haut de laquelle l'on découvre si aisément tout ce qui se fait dedans, que l'on en pourrait compter le nombre  des citoyens L'on en voit aussi toute la campagne. Les Goths s'y retirèrent, et y demeurèrent tout le reste de la nuit. L'armée romaine s'arrêta à quarante stades de Vérone, sur une dispute qui s’éleva entre les chefs pour le partage du butin. Cependant le jour fit voir aux Goths ce qu'il y avait d'ennemis dans la ville, et combien le corps de l'armée en était éloigné; si bien qu'ils y entrèrent par la même porte, par où ils en étaient sortis, et dont les Romains ne s'étaient point emparés. Ceux-ci combattirent vaillamment au haut  des murailles, avec une grande multitude de Barbares,  et donnèrent des marques illustres de leur courage. Artabaze, qui les commandait, se signala sur tous les autres. Les chefs ayant cependant réglé le différend  qu'ils avaient touchant la division du butin qu'ils devaient  faire à Vérone, s'en approchèrent, et en trouvèrent  les portes bien fermées, et bien défendues. Ce qui fut cause qu'ils se retirèrent aussitôt, quoiqu'ils vissent leurs compagnons qui se battaient, et qui les conjuraient d'attendre qu'ils fussent délivrés du danger. Les soldats d'Artabaze étant accablés par le nombre des ennemis, et abandonnés par leurs compagnons, se jetèrent du haut des murailles. Ceux qui  tombèrent sur la terre se sauvèrent dans le camp. Ceux qui tombèrent dans des lieux raboteux en moururent. Artabaze, qui était de ceux qui s'étaient sauvés, fit mille reproches à l'armée, qui traversa le Pô, et alla à Faïence, ville assise dans l'Émilie, à six-vingts stades de Ravenne.

CHAPITRE IV.

1. Totila amasse des troupes. 2. Harangue d'Artabaze. 3. Harangue de Totila. 4. Combat singulier funeste aux deux combattants. 5. Défaite des Romains.

1. TOTILA, bien informé de tout ce qui était arrivé à Vérone, manda la plus grande partie des gens de guerre qui y étaient en garnison, et ayant composé un corps d'armée d'environ cinq mille hommes, il marcha contre ses ennemis. Les chefs de l'armée romaine tinrent conseil sur le sujet de la marche, où Artabaze parla de cette sorte.

2.  Je vous prie que personne ne s'imagine avoir droit de mépriser les ennemis, ou parce qu'ils nous sont inférieurs en nombre, ou parce qu'ils ont été vaincus par Bélisaire. Plusieurs se sont trompés, pour s'être laissé prévenir de pareilles opinions, et ont ruiné leurs affaires, en voulant diminuer les forces de leurs adversaires. Nous avons affaire à des gens, à qui les disgrâces payées ont irrité le courage, et à qui le désespoir inspire de la hardiesse. Je n'en parle pas sur de simples conjectures, mais pour avoir éprouvé leur valeur dans  la dernière occasion. Ne pensez pas que je les admire, parce qu'ils ont remporté sur moi de l'avantage, lorsque je n'étais suivi que de peu de monde. Il est aisé de reconnaître la valeur des hommes, soit qu'ils soient en grand, ou en petit nombre. J'estime donc qu'il faut observer le temps qu'ils traverseront la rivière, et lors qu'il y en aura une partie de passés  fondre sur eux, sans attendre qu'ils le soient tous. Que l'on ne s'imagine pas que cette victoire serait honteuse. La gloire de  la honte des choses ne se mesure d'ordinaire que par l'événement. On a accoutumé de louer les vainqueurs, sans se mettre en peine.

Les chefs, pour être partagés en trop de sentiments différents, ne prirent point de résolution et laissèrent couler inutilement le temps.

3. L'armée des Goths étant arrivée sur le bord de la rivière, et étant prête à la traverser, Totila voulut exciter l'ardeur de ses soldats par cette harangue.

C'est ordinairement par l'égalité des conditions qui paraissent dans les deux partis, que l'on s'anime au combat. Mais dans celui-ci, tout l'avantage est du côté de nos ennemis. S'ils sont vaincus, il leur sera aisé de mettre sur pied une nouvelle armée, parce qu'ils ont des troupes de reste dans les garnisons, et qu'il leur viendra du secours de Constantinople. Mais si cette disgrâce nous arrive, elle détruira le nom, et l'espérance des Goths. De deux cent mille hommes que nous étions, nous sommes réduits à cinq mille. J'ajouterai une chose, qu'il est assez à propos de rappeler dans votre mémoire. Quand vous avez commencé la guerre sous Ildebad, vous n'étiez pas plus de mille hommes ; et pour toutes places, vous n'aviez que Pavie.  Mais depuis que vous avez remporté l'avantage, votre réputation s'est accrue, et en même temps l'étendue de votre puissance.  J'espère que si dans cette occasion vous agissez en gens de cœur, nous reviendrons au-dessus de nos ennemis. le  nombre et les forces des vainqueurs augmentent de jour en jour. Que chacun fonde donc courageusement sur l'ennemi, et qu'il se souvienne que si nous perdons cette bataille, ce fera pour nous une perte irréparable. Au reste, il faut que les injustices des Romains relèvent votre espérance. Ils ont fait un tel traitement à leurs sujets, que l'on ne doit point souhaiter d'autre châtiment aux Italiens, pour avoir trahi les Goths, que celui qu'ils reçoivent de la reconnaissance de leurs nouveaux maîtres. Y a-t-il un ennemi plus aisé à vaincre, que celui à qui Dieu est contraire ?  La terreur même que l'estime de notre générosité a imprimée dans les esprits, doit relever notre confiance.  Car ceux que nous allions combattre, sont ceux mêmes qui ont abandonné Vérone, au milieu de laquelle ils étaient, et qui ont lâchement pris la fuite, sans que personne les poursuivît.

4. Totila ayant ainsi parlé à ses soldats, en commanda trois cents, pour aller traverser la rivière, à  vingt stades de l'endroit où il était,  et pour se placer derrière le camp des ennemis, afin de les charger, lorsque le combat serait commencé. Pour lui, il marcha droit vers les ennemis, qui vinrent aussi au-devant de lui. Quand les deux armées furent en présence, un certain Goth, nommé Viliaris, grand de corps, affreux de visage, hardi, et brave, couvert d'une cuirasse, et d'un casque,  poussa son cheval, et demanda, s'il y avait quelqu'un parmi les Romains qui osât se battre contre lui. Tous les autres demeurant saisis de crainte, Artabaze accepta le défi. Ils poussèrent  tous deux leurs chevaux ; et quand ils furent proches, ils jetèrent leurs lances ; mais Artabaze ayant prévenu son ennemi, lui porta un coup au côté droit, dont il  serait tombé à la renverse, s'il n'eût été soutenu par sa lance, qui était arrêtée à terre. Comme Artabaze en pressait encore plus vigoureusement son ennemi, dont il ne croyait pas que la blessure fût mortelle, la lance de Viliaris se glissa par dessous sa cuirasse et lui effleura la peau du cou et par malheur perça une artère. Il perdait beaucoup de sang, bien qu'il ne sentît pas de douleur ; cela fut cause qu'il se retira, et Viliaris tomba mort sur la place. Le sang d'Artabaze n'ayant pu être arrêté, il mourut aussi trois jours après. Sa mort abattit les espérances des Romains.

5. Le coup même qui le mit hors de combat, apporta un notable préjudice à leurs affaires : car tandis qu'il pansait sa blessure, hors de la portée du trait, les deux armées en vinrent aux mains. Comme le combat était échauffé, les trois cents Goths sortirent de leur embuscade, et épouvantèrent tellement les Romains, qui les croyaient en plus grand nombre, qu'ils prirent honteusement la fuite. Les Barbares firent un grand carnage des fuyards. Ils en firent quelques-uns prisonniers, et enlevèrent toutes leurs enseignes, ce qui est une disgrâce que jamais les Romains n'avaient soufferte. Chacun des chefs se sauva comme il put avec quelques-uns de ses gens, et s'alla renfermer dans les villes, pour tâcher de les défendre.

CHAPITRE V

1. Les Goths mettent le siège devant Florence, puis le lèvent. 2. Les Romains s'épouvantent sur un faux bruit, et prennent lâchement la fuite.

1.  TOTILA envoya peu de temps après une armée, commandée par trois des plus braves chefs de la nation, Blédas, Rodéric, & Uliaris, qui étant arrivés auprès de Florence, y mirent le siège. Justin qui la défendait, et qui manquait de vivres, envoya demander du secours aux chefs qui étaient  dans Ravenne. Celui qu'il y envoya passa sans être rencontré des ennemis, et fit son message bientôt après. Bessas, Cyprien, et Jean neveu de Vitalien, menèrent au secours de Florence une puissante armée, dont  les Goths ayant été avertis par leurs espions, ils se retirèrent à un lieu appelé Mucelle, qui est à une journée de là. Quand l'armée eut joint Justin, on laissa une garnison suffisante dans la place, et le reste alla chercher l'ennemi.

2.  Ils s'avisèrent en chemin qu'il serait bon de choisir un des plus illustres d'entre eux, pour lui déférer le commandement, et pour aller sous sa conduite fondre à l'improviste sur les Goths. Ayant voulu se rapporter de ce choix au jugement de la fortune, le fort tomba sur Jean, qui parce que les autres chefs ne voulurent plus exécuter les choses dont ils étaient demeurés d'accord, fut obligé de courir seul ce hasard. Quand les Barbares virent approcher les Romains, ils abandonnèrent la campagne, et gagnèrent en désordre une hauteur qui était proche. Les troupes de Jean y coururent aussi avec grande précipitation, et les attaquèrent brusquement. Comme les Goths se défendaient vigoureusement, la mêlée fut furieuse, et plusieurs y demeurèrent de côté et d'autre, après avoir donné des preuves étonnantes de leur courage. Comme Jean  fondait en désordre, et avec un grand cri sur la troupe qui était vis-à-vis de lui, un de ses gardes reçut un coup, dont il tomba à la renverse, ce qui fit lâcher le pied aux Romains. Les autres troupes étaient toutefois rangées en bataille dans la campagne ; et si elles eussent soutenu celles de Jean, et qu'elles les eussent ramenées à la charge, elles eussent sans doute vaincu les Barbares, et les eussent presque tous faits prisonniers; mais par je ne sais quel malheur, il se répandit un bruit parmi les Romains, que Jean avait été tué par un de ses gardes. Et dès que ce bruit fut arrivé aux oreilles des chefs, pas un ne voulut tenir ferme; mais ils prirent tous lâchement la fuite. Les rangs étant tout à fait rompus, ils ne se retiraient pas par compagnies, mais chacun se sauvait séparément comme il pouvait. Plusieurs périrent dans cette déroute : ceux qui en échappèrent, coururent plusieurs jours, bien que personne ne les poursuivît, et ils se retirèrent en divers forts, où ils dirent pour nouvelle à ceux qu'ils rencontrèrent, que Jean était mort. Depuis ce temps-là ils ne se joignirent point ensemble, et n'osèrent plus paraître devant l'ennemi. Ils demeurèrent  couverts de leurs murailles, et obligèrent à amasser  des vivres, au cas qu'ils fussent obligés à soutenir un  siège. Pour ce qui est de Totila, il gagna de telle sorte l'affection des prisonniers par son honnêteté, et par sa douceur, que la plupart portèrent volontairement les armes contre les Romains. En cet endroit finit avec l'hiver la septième année de la guerre, dont Procope écrit l'Histoire.

CHAPITRE VI

1.  Totila assiège Naples et réduit plusieurs peuples. 2. Maximin et Démétrius arrivent en Italie. 3. Un autre Démétrius est puni de son insolence.

1. INCONTINENT après que Totila eut pris les forts de Césène et de Pétrée, il sonda les places de la Toscane ; et pas une n'ayant voulu se rendre, il traversa le Tibre, n'exerça point d'hostilités sur les terres des Romains, passa dans la Campanie, et dans le pays de Samnium, où il réduisit sans beaucoup de peine la ville de Bénévent, et en rasa les murailles, afin que les recrues nouvellement arrivées de Constantinople ne pussent s'en servir, pour faire des courses sur les Goths. Enfin n'ayant pu persuader aux Napolitains de se soumettre à sa puissance, bien qu'il les en eût conjurés par les plus douces paroles du monde, il se résolut de les assiéger. Conon commandait dans la ville, et avait sous lui une garnison de mille soldats, tant Romains qu'Isauriens. Totila campa proche des murailles, avec la plus grande partie de ses troupes,  et envoya le reste se saisir de Cumes, et de divers autres forts, d'où il tira de grandes richesses. Ayant rencontré les femmes de quelques sénateurs, ils les renvoya avec beaucoup de civilité, ce qui lui donna parmi les Romains une grande réputation de douceur et de clémence. Il réduisit à son obéissance les Bruttiens, les Lucquois, les Apuliens et les Calabrais, il saisit des revenus publics, et ordonna de toutes choses, en souverain absolu. Cela fut cause que les impôts n'étant plus employés au paiement des gens de guerre, Justinien leur demeura redevable de sommes immenses. Les Italiens, étaient irrités extrêmement de ces désordres, qui les dépouillaient de leurs biens, les chassaient de leurs maisons, et les rejetaient dans le même abîme de misères, d'où ils s'étaient retirés. Les soldats désobéissaient aux ordres de leurs chefs avec plus d'insolence qu'auparavant, et se tenaient dans les bonnes villes. Constantien était à Ravenne, Jean à Rome, Bessas à Spoléte, Justin à Florence, Cyprien à Pérouse; enfin chacun était dans la place où il s'était retiré lors de la déroute.

2. Quand l'Empereur apprit toutes ces fâcheuses nouvelles, il en fut affligé, comme d'un des plus grands malheurs qui pût arriver à son État, et il  créa Maximin préfet du prétoire en Italie, afin qu'il donnât les ordres à tous les autres chefs, et qu'il prît le soin de la subsistance des soldats. Il envoya avec lui une flotte chargée de Thraces et d'Arméniens. Les Thraces étaient commandés par Hérodien, et les Arméniens par Phazas Ibérien, et neveu de Péranius. Il y avait aussi dans la flotte une petite compagnie de Huns. Maximin étant donc parti de Constantinople avec tous les vaisseaux de la Grèce, il aborda en Épire, où il s'arrêta mal à propos, et consuma inutilement le temps. Comme il était tout à fait ignorant en l'art de la guerre, il était aussi timide, et, temporisateur. Justinien envoya aussi Démétrius, en qualité de maître de la milice. Ce Démétrius avait servi avec Bélisaire, et avait commandé sous lui une cohorte de gens de pied. Quand il fut arrivé en Sicile, et qu'il eut appris le siège de Naples, et l'extrémité de la disette, où cette place était réduite, il se résolut de la secourir. Mais comme il avait peu de monde, il s'avisa d'un artifice ; c'est qu'il assembla le plus de vaisseaux qu'il put dans la Sicile, lesquels il chargea de grains, et d'autres provisions, à dessein de faire croire aux ennemis qu'ils portaient beaucoup de gens de guerre. Et c'est aussi ce que les Barbares s'imaginèrent, sur le seul bruit qui avait couru, qu'il était parti de Sicile une armée navale très formidable. Pour moi, je crois que si Démétrius eût été droit à Naples, il l'eût secourue, et eût dissipé les ennemis dans l'épouvante où ils étaient. Mais la crainte du danger l'en détourna, et le fit aborder à Rome, où il perdit beaucoup de temps à amasser des soldats. Mais comme ces soldats avaient déjà été vaincus par les Barbares, ils lui refusèrent de servir ; ce qui l'obligea de retourner vers Naples, avec les seules troupes qu'il avait amenées de  Constantinople.

3.  Il y avait un autre Démétrius, Céphalien de nation, qui avait autrefois été matelot, et qui avait  grande connaissance de la marine, et de tout ce qui concerne la navigation. Son habileté en cet art lui avait acquis tant de réputation dans les voyages qu'il avait faits en Afrique, et en Italie, que Justinien lui avait donné la charge de Proviseur de Naples. Au commencement que le siège fut mis devant cette ville, il vomit des injures atroces contre Totila, avec la dernière insolence. Dans la fuite du siège, et dans l'augmentation de la disette, il fut si hardi que de hasarder, par l'avis de Conon, d'aller seul dans une chaloupe trouver Démétrius,  maître de la milice, et il y arriva heureusement, conféra avec lui, le rassura, et l'exhorta à continuer généreusement ses desseins. Totila qui était bien informé et du nombre, et de la qualité des vaisseaux, dont la flotte ennemie était composée, tint quantité de barques toutes prêtes; et au moment que les Romains abordèrent au port de Naples, il fondit sur eux, et les dissipa. Il en tua plusieurs, et en fit plusieurs prisonniers. Tous ceux qui purent descendre des navires dans les chaloupes, se sauvèrent, et Démétrius maître de la milice fut de ce nombre. Les vaisseaux, les hommes, et les marchandises tombèrent entre les mains des Barbares, qui ayant trouvé Démétrius le proviseur, lui coupèrent la langue, et les mains, et le laissèrent aller où il voulut. Voilà le châtiment dont Totila réprima l'insolence de ses injures.

CHAPITRE VII

1. Flotte des Romains battue par la tempête et prise de Démétrius. 2. Il est forcé par le vainqueur d'exhorter les Napolitains à se rendre. 3. Totila les y exhorte lui-même, et ils le font.

1.  MAXIMIN prit terre à Syracuse, avec toute la flotte, y demeura en repos, par la crainte des dangers de la guerre, bien que Conon et les autres chefs qui étaient pressés de la faim, le conjurassent de les secourir. Il perdit le temps dans ces frayeurs déplorables, jusqu'à ce qu'enfin épouvanté par les menaces de l'Empereur, et ému par les reproches de tous les Romains, il envoyât les troupes à Naples durant les rigueurs de l'hiver, sous la conduite d'Hérodien, de Démétrius, et de Phazas. Aussitôt que cette flotte fut abordée à Naples, elle y fut battue d'une furieuse tempête. L'agitation des vagues était si violente, que les matelots ne pouvaient plus se servir de leurs rames ; et le bruit en était si  horrible, qu'il empêchait les hommes de s'entendre l'un l'autre. Les Barbares étant survenus au milieu d'un désordre si funeste, en tuèrent, et en jetèrent dans la mer autant qu'ils voulurent. Ils en gardèrent quelques-uns, entre lesquels se trouva Démétrius maître de la milice. Hérodien, et Phazas, dont les vaisseaux se trouvaient heureusement éloignés du camp des Goths, eurent moyen de se sauver. Voilà quelle fut la fortune de la flotte romaine.

2. Totila jeta une corde au cou de Démétrius, et le traîna devant Naples, où il l'obligea d'exhorter les assiégés à se rendre, et à se délivrer de tant de misères, en subissant le joug du vainqueur, vu que l'Empereur n'était pas en état de les secourir, et qu'en perdant leur armée navale, ils avaient perdu leurs forces et leurs espérances. Démétrius répétait tout ce que Totila lui  prescrivait. Quand les assiégés, qui étaient déjà pressés par la faim, et accablés de fatigues, virent de leurs propres yeux le déplorable changement de la fortune de Démétrius, et qu'ils entendirent ce qu'il leur disait, ils tombèrent dans le désespoir, et s'abandonnèrent aux gémissements, et aux larmes. Comme ils étaient dans une étrange confusion, Totila les appela au haut des murailles, et leur fit ce discours.

3. Ce n'est par aucun mécontentement que nous avions reçu de vous, que nous avons formé ce siège : c'est pour vous délivrer d'une fâcheuse domination, et pour reconnaître l'affection que vous avez témoignée envers notre parti, en supportant avec tant de confiance les mauvais traitements de nos ennemis. Vous êtes les seuls de toute l'Italie, qui avez signalé votre zèle pour la monarchie des Goths, qui n'avez obéi, que malgré vous, aux Romains. Nous considérons, tant que nous devons, votre fidélité, même dans ce siège, où vous vous trouvez malheureusement enveloppés avec eux. Ce n'est pas à vous que nous en voulons ; et bien que vous y souffriez de grandes incommodités, ce n'est pas à nous que vous devez vous en prendre. Ceux qui ne cherchent qu'à obliger leurs amis, ne doivent point être blâmés, lorsqu'ils ne peuvent empêcher que leurs bienfaits n'aient quelque chose de désagréable. N'appréhendez pas le ressentiment des Romains,  et ne présumez pas qu'ils demeurent victorieux. Le temps ne manque jamais d'abattre ces prospérités prodigieuses, que le caprice de la fortune a élevées.  Au reste, pourvu que l'on nous rende la place, nous permettrons à Conon, et à la garnison de se retirer où il leur plaira. Nous sommes prêts à les en assurer avec serment, comme nous assurerons tous les citoyens de leur vie.

L'extrémité de la disette fit approuver ce discours aux habitants, aux gouverneurs et aux soldats; mais l'inclination qui leur restait pour l'Empereur, et l'attente de quelque secours leur firent demander un mois de temps. Totila, qui voulait les convaincre, qu'ils n'avaient plus rien à espérer de la part des Romains, leur en accorda trois, et leur promit de ne point livrer d'assaut pendant ce temps-là, et de ne point faire de mine. Voila quels furent les termes de l'accord. Mais les assiégés, pressés par la faim, n'attendirent pas si longtemps, et reçurent bientôt après Totila, et les Barbares. La réduction de Naples arriva sur la fin de l'hiver ; et la fin de l'hiver fut aussi celle de la huitième année de la guerre, dont Procope écrit l'histoire.

CHAPITRE VlII

1. Bonté singulière de Totila envers les vaincus. 2. Discours touchant la Justice, suivi d''une sévérité exemplaire.

1.  LORSQUE Totila fut maître de Naples, il fit  paraître envers ce peuple assujetti, une bonté dont on n'aurait pas cru qu'un ennemi et un Barbare eût été capable. Comme la faim avait épuisé leurs forces, et qu'il appréhendait qu'ils ne se laissassent accabler, en prenant tout à coup une trop grande quantité de nourriture, il mit des gardes aux portes pour les empêcher de sortir, et il distribua lui-même les vivres par une sage économie, beaucoup moins que l'appétit de chacun n'en demandait, en ajoutant si  peu de jour en jour, que l'augmentation était presque imperceptible. Quand leur santé fut rétablie, il ouvrit  les portes, et leur permit d'aller où il leur plairait. Il mit Conon et ses soldats sur des vaisseaux, avec toute sorte de liberté. Comme ils avaient honte d'aller à Constantinople, ils souhaitaient de prendre la route de Rome. Mais le vent étant contraire, ils eurent peur que l'orgueil, que la victoire inspire naturellement, ne fît violer à Totila la parole qu'il leur avait donnée. Ce Prince s'étant aperçu de leur défiance les rassura, et leur confirma avec un serment solennel les promesses qu'il leur avait faites, et leur permit d'aller dans l'armée des Goths, d'y acheter les vivres, et les autres choses qui leur étaient nécessaires. Le vent continuant toujours contraire, il leur donna des chevaux, des provisions, et une escorte.  Il fit ensuite démolir une partie des murailles de la ville, afin que si les Romains la reprenaient, elle ne leur servît plus de retraite. C'est ainsi qu'il aimait mieux faire la guerre à découvert, que d'user de déguisements et d'artifices.

2. Environ le même tems, un certain Romain, natif de Calabre, se vint plaindre de ce qu'un garde avait violé sa fille. L'accusé ayant avoué le crime, Totila qui désirait le punir, commanda de le mener en prison. Les principaux de la nation, qui craignaient qu'un si vaillant homme ne fût condamné à la mort, allèrent demander sa grâce. Totila, après avoir écouté leurs prières, sans les avoir interrompus, leur répondit en ces termes.

Ce n'est pas que je me laisse emporter à la cruauté, ni que je me plaise aux supplices de ceux de ma nation, que je vous fais ce discours; mais c'est que j'appréhende qu'il ne vous arrive quelque malheur. Je sais bien qu'il y a plusieurs personnes dans le monde qui changent les noms des choses, et qui leur en imposent de tout contraires à leur nature. Ils appellent humanité la licence, qui corrompt les plus saintes lois; et ils appellent sévères et fâcheux, ceux qui tiennent la main à l'exécution des ordonnances, et ainsi ils trouvent des couleurs spécieuses, pour déguiser leurs crimes, et pour s'assurer de l'impunité. Je vous prie de ne vous pas perdre, en voulant sauver un coupable, et étant innocents, comme vous êtes, de ne pas devenir des complices, J'affirme qu'il n'y a point de différence entre celui qui commet un crime, et celui qui en empêche le châtiment, Faites, je vous prie, réflexion, en jugeant de cette affaire, que vous avez à choisir, ou de ne pas soustraire un accusé à la justice, ou de vous priver au fruit de la victoire. Considérez qu'au commencement de cette guerre nous avions des soldats aguerris et courageux, des finances innombrables, une quantité infinie de chevaux et d'armes, et des places bien fortifiées et bien munies, qui sont des choses d'une très grande importance dans la guerre. Cependant, pour avoir suivi Théodat, qui avait plus de passion pour l'argent, que d'amour pour la justice, nous avons attiré la colère de Dieu sur nous. Vous savez dans quels malheurs nous sommes tombés depuis, et par quelle sorte de gens nous avons été vaincus. Maintenant Dieu, satisfait du châtiment qu'il a tiré de nos fautes, remet la prospérité dans nos affaires, et surpasse nos espérances par ses bienfaits. Après que nous avons remporté des avantages, auxquels nous n'osions prétendre ; ne vaut-il pas mieux les conserver par une observation exacte de la justice, que de les perdre par notre injustice, et que de nous rendre nous-mêmes les auteurs de notre malheur? il est impossible que les expéditions militaires réussissent heureusement à ceux qui commettent des violences. La fortune de la guerre s'accommode aux mœurs des particuliers.

Les gens de commandement vaincus par ces raisons de Totila, se désistèrent de la prière qu'ils lui avaient faite en faveur du garde accusé, et le lui abandonnèrent. Peu après il le condamna à la mort, et donna son bien à la fille qu'il avait outragée.

CHAPITRE IX.

1. Licence des gens de guerre. 2. Misère des Italiens. 3. Lettre de Totila au Sénat de Rome. 4. Prêtres ariens chassés. Siège d'Otrante.

1. PENDANT que Totila se rendait célèbre par ces belles actions, les capitaines et les soldats romains pillaient les sujets de l'Empire, et s'abandonnaient à la licence, et à la débauche. Les gens de commandement avaient dans leurs garnisons des femmes prostituées, et ils passaient les jours entiers dans les festins. Les soldats méprisaient insolemment les ordres de leurs chefs, et ne gardaient plus de discipline.

2. Les Italiens souffraient de grandes vexations des deux armées. Ils étaient chassés de leurs terres par les Goths, et privés de leurs meubles par les Romains. Ils étaient chargés de coups par la violence des soldats, et consumés par la nécessité de la famine. Les gens de guerre, qui n'avaient ni la force, ni le courage de les garantir des mauvais traitements des ennemis, étaient si emportés dans leurs désordres, qu'ils leur donnaient sujet de regretter les Barbares. Constantien ne sachant que faire, écrivit à Justinien, qu'il n'avait pas des forces suffisantes pour supporter le poids de la guerre. Les autres chefs déclarèrent pareillement, comme par une commune résolution, qu'ils  ne pouvaient plus la continuer. Voilà l'état où étaient alors les affaires d'Italie.

3. Totila écrivit dans le même temps au Sénat de Rome. Voici à peu près le sens de la lettre.

Ceux qui offensent leurs proches par inconsidération et par imprudence, sont en quelque sorte dignes de pardon, parce qu'ils trouvent leur excuse dans la cause même de leur faute ; mais ceux qui leur font une injustice à dessein, ne peuvent avoir de défense puisque leur intention est mauvaise aussi bien que leur action. Avisez donc, s'il vous plaît, de quelle manière vous soutiendrez tout ce que vous avez fait contre les Goths. Direz-vous que vous n'aviez aucune connaissance des bienfaits de Théodoric et d'Amalasonte, ou que vous en avez perdu la mémoire ? Ni l'un ni l'autre n'est véritable. Il n'y a pas si longtemps qu'ils ont exercé envers vous leur libéralité royale, et qu'ils l’ont exercée, non pas en des sujets de néant, mais en des affaires les plus importantes du monde. Vous savez avec  quelle douceur les Goths ont traité les Italiens, et  vous apprendrez, ou par le rapport d'autrui, ou par votre propre expérience, comment les Grecs en usent à l'égard de leurs sujets. Je crois que vous les avez fort bien reçus; mais si vous n'avez pas oublié les impôts qui ont été établis par Alexandre, vous n'ignorez pas qu'en les recevant, vous avez reçu de méchants amis, et de méchants hôtes. Je ne vous parle point des soldats, ni de leurs chefs. Vous n'avez pas plus à vous louer de leur civilité ou de leur courage, qu'ils n'ont à se vanter de la prospérité, et de la gloire où ils ont élevé leurs affaires. Que personne n'attribue ces reproches que je leur fais, ou à une vanité de jeune homme, ou à un orgueil de Barbare; car je ne regarde pas leur défaite comme un effet de notre valeur; je ne la regarde que comme une peine des injustices qu'ils vous ont faites. Certainement ce serait une chose bien ridicule, que tandis que Dieu venge vos injures, vous voulussiez continuer à les souffrir. Faites donc quelque chose qui vous justifie envers les Goths, et qui les oblige à vous pardonner ; c'est-à-dire n'attendez pas la fin de la guerre, et prenez une bonne résolution de rentrer dans notre amitié, sans vous amuser à ces vaines et légères espérances qui vous retiennent.

Totila donna cette lettre à des prisonniers, pour la porter au Sénat; mais Jean empêcha ceux qui la reçurent d'y faire réponse; ce qui obligea Totila d'en envoyer plusieurs copies, et d'y insérer des promesses et des serments, que les Romains ne recevraient point de mauvais traitement. Je ne saurais dire qui furent ceux qui portèrent ces copies; mais elles furent affichées durant la nuit aux places publiques, et aux lieux les plus fréquentés de la ville, et elles vinrent par cette voie à la connaissance du peuple.

4. Les capitaines romains, qui avaient les prêtres ariens pour suspects, les chassèrent tous de Rome.

5. Totila envoya au premier bruit de cette nouvelle une partie de ses troupes dans la Calabre, avec ordre de tenter de prendre le fort d'Otrante et la garnison  ayant refusé de le rendre, il commanda d'y mettre le siège, et marcha vers Rome avec ses principales forces.  Justinien fort inquiété de tant de fâcheux accidents, renvoya Bélisaire en Italie, quoiqu'il fût vivement pressé par les Perses. En cet endroit l'hiver finit, et la neuvième année de la guerre, dont Procope continue le récit.

CHAPITRE X

l. Bélisaire retourne en Italie, et sauve Otrante. 2. Totila use d'adresse pour reconnaître l'état de son armée. 3.  Il prend Tibur.

1. BÉLISAIRE partit donc pour l'Italie ; et comme il avait fort peu de soldats, et qu'il n'avait pu séparer ceux qu'il commande d'avec le reste de l'armée, qui était destinée contre les Perses, il parcourut toute la Thrace, et il y leva, à force d'argent, quelques volontaires. Vitalius, maître de la milice d'Illyrie, se joignit à lui par l'ordre de l'Empereur ; et ayant ensemble ramassé quatre mille hommes, ils allèrent à Salone, dans l'intention de marcher vers Ravenne, et d'y faire la guerre le mieux qu'il lui serait possible. Ils ne pouvaient entrer dans la Calabre, ni dans la Campanie, sans que les Goths le sussent; et ils n'osaient leur donner bataille, parce que les forces n'étaient pas égales. Ceux qui gardaient  le fort d'Otrante n'ayant plus de vivres, composèrent avec les assiégeants, et promirent de se rendre dans un certain jour ; mais quatre jours auparavant Bélisaire y envoya Valentin, avec des provisions pour un an, et une garnison toute fraîche. Les Goths qui se reposaient sur la foi de la capitulation, ne faisaient pas si bonne garde que de coutume ; de sorte que quand ils virent la flotte ennemie dans le port, ils s'éloignèrent un peu de la place, et mandèrent à Totila ce qui leur était arrivé. Voilà le danger que le fort d'Otrante courut, et qu'il évita.

2. Quelques soldats de Valentin ayant voulu faire des courses, rencontrèrent les ennemis, avec qui ils  en vinrent aux mains, furent défaits, et plusieurs contraints de se jeter dans la mer ; de sorte qu'il en périt cent soixante et dix en cette rencontre. Valentin ayant retiré d'Otrante l'ancienne garnison, qui était accablée de maladies et de fatigues, et y en ayant laissé une autre toute pleine de vigueur, et des vivres pour une année, il fut à la ville de Salone, d'où Bélisaire fit voile en même temps, et étant abordé à Pole, il y demeura durant quelques jours, pour ranger ses troupes en bataille. Quand Totila sut son arrivée, il usa de cette adresse, pour savoir au vrai l'état de ses forces; c'est qu'il lui écrivit une fausse lettre, sous le nom de Bon, gouverneur de Gênes, et neveu de Vitalien, par laquelle il le priait de lui envoyer un prompt secours, dans l'extrémité où il était. Il donna  cette lettre à cinq hommes fort intelligents, et fort adroits, à qui il recommanda de visiter exactement l'armée de Bélisaire ; et de lui en faire un rapport fidèle. Bélisaire les reçut humainement selon sa coutume, et les chargea de dire à Bon, que bientôt il irait avec toutes ses troupes le secourir. Quand ils furent revenus au camp, ils rapportèrent que l'armée de Bélisaire était tout à fait faible et méprisable.

3. Totila prit dans ce même temps la ville de Tibur, par intelligence. Voici comme la chose arriva. Les habitants qui faisaient garde aux portes avec les soldats Isauriens, qui y étaient en garnison, étant entrés en dispute avec eux, pour un sujet de peu d'importance, ils s'en séparèrent, et appelèrent les Goths dans la place. Les Isauriens se rallièrent si heureusement, qu'ils sortirent sans recevoir de mal. Les Goths massacrèrent tous les habitants, avec leur évêque, d'une manière que je ne veux pas rapporter, bien que j'en sois informé, afin de ne pas laisser à la postérité un monument, et un exemple d'une cruauté si barbare. Casellle, qui était si considérable parmi les Italiens, eut le malheur d'être enveloppé dans ce massacre. Les Goths s'étant rendu maîtres du Tibre, il ne fut plus possible aux Romains de conduire dessus les provisions qu'ils avaient accoutumé de tirer de la Toscane ; car Tibur étant assis à six-vingt stades au-dessus de Rome, il servait à arrêter ceux qui y voulaient aller par eau.

CHAPITRE XI

1. Harangue de Bélisaire. 2. Les Illyriens quittent le parti de l'Empereur. 3. Vitalius dresse une embuscade aux Goths, et les défait. 4. Bélisaire envoie des secours à Auxime. 5. Ce secours en sort après y être entré, et est battu en sortant. 6.Totila s'efforce inutilement de prendre Pisaure. 7. Il assiège Ferme et Ascule.

1.  VOILA pour ce qui regarde Tibur. Bélisaire étant arrivé à Ravenne avec sa flotte, y assembla les Goths qui s'y trouvèrent, et les soldats romains, et leur parla à peu près en ces termes.

Ce n'est pas d'aujourd'hui que l'on perd, par une mauvaise conduite, le fruit des plus glorieux exploits. Il semble que ce soit la fâcheuse destinée des grandes affaires, que les ouvrages des plus excellents hommes soient ruinés par les méchants. Comme ce malheur est arrivé à l'Empereur, il souhaite avec passion de le réparer, et il a bien voulu interrompre pour un peu de temps le cours de ses victoires contre les Perses, afin de m'envoyer, pour apporter du remède aux maux que les gens de commandement  ont causés, en manquant à ce qu'ils devaient faire, ou à l'égard  des soldats, ou contre les ennemis. Ne commettre jamais de faute, est une perfection, dont les hommes ne sont pas capables, et qui surpasse les forces de leur nature ; mais réparer celles qu'on a commises, c'est une vertu fort digne d'un grand Empereur, et fort utile aux sujets qu'il honore de sa bienveillance. Il ne se contentera pas de vous délivrer des misères que vous souffrez, mais il vous donnera des marques très certaines d'une particulière affection, ce qui est le plus grand bonheur qui puisse arriver aux hommes. Puisque je suis venu ici dans le dessein de vous procurer ces avantages, il est bien juste que vous vous mettiez en état de les recevoir. Que ceux qui ont des parents, ou des amis dans le parti de Totila, fassent leurs efforts pour les en retirer au plutôt, en leur déclarant les bonnes intentions de l'Empereur. Ainsi vous goûterez les fruits de la paix, et vous ressentirez les effets de la libéralité toute royale de votre souverain : car ce n'est pas dans le dessein de faire la guerre que je suis venu, ni d'exercer la rigueur des armes contre des sujets de l'Empire. Que si quelques-uns refusent de prendre le bon parti, et si quelques autres se déclarent contre nous, il faudra, quoiqu'à regret, que nous les traitions comme ennemis.

Cette harangue de Bélisaire  ne fit passer dans son parti pas un des ennemis, ni  Goths,  ni Romains.

2. Il envoya ensuite dans l'Émilie, Thorirnuth un de ses gardes, et Vitalius avec quelques soldats illyriens, pour sonder les places du pays. Vitalius alla, suivant cet ordre, à Bologne, où il s'arrêta, après s'être assuré d'un petit fort qui en est proche. Peu de temps après les Illyriens qu'il commandait s'en retournèrent en leur pays, bien qu'ils n'eussent reçu aucun mauvais traitement ; et ils envoyèrent s'excuser à Justinien, sur ce que l'on ne leur avait point payé plusieurs montres qui leur étaient dues, depuis qu'ils servaient en Italie, et sur ce que durant leur absence, les Huns avaient fait irruption dans leur pays, et avaient enlevé leurs femmes et leurs enfants ; ce qui joint à la famine qu'ils souffraient en Italie, les avait contrains de se retirer en leurs maisons. L'Empereur fut d'abord fâché de leur retraite, il la leur pardonna néanmoins ensuite.

3. Totila ayant appris le départ des Illyriens, envoya  quelques troupes à Bologne pour enlever Vitalius ; mais Vitalius et Thorimuth dressèrent une embuscade à ces troupes, en taillèrent une partie en pièces, et mirent l'autre en déroute. Il y eut un Illyrien, nommé Nazaris, qui était célèbre parmi ceux de sa nation, où il avait souvent commandé, qui le signala en cette occasion, par de merveilleux exploits de courage. Thorimuth retourna à Ravenne, où était Bélisaire.

4. Ce général choisit alors trois de ses gardes, Thorimuth, Ricilas, et Sabinien, et il les. enrôla avec mille hommes à Auxime, pour secourir Magnus, et les Romains qui y étaient assiégés. Ayant été si heureux, que d'y entrer durant la nuit, sans être aperçus par les assiégeants, ils se résolurent de les incommoder par de fréquentes sorties. Et comme ils surent dès le lendemain qu'il y avait proche des murailles un parti des ennemis, ils sortirent à dessein de les attaquer; mais pour ne le pas faire mal à propos, ils envoyèrent auparavant en découvrir le nombre et la force. Ricilas, qui pour lors était ivre, ne voulut pas souffrir que ceux qui avaient été choisis pour ce sujet, y allassent, et à l'instant il poussa son cheval pour aller seul découvrir les ennemis. Il rencontra trois Goths dans un endroit plein de rochers et de précipices, où il s'arrêta,  et se mit en défense en homme de cœur ; mais comme il vit qu'il était prêt à être enveloppé, il s'enfuît. Son chevai étant tombé dans un lieu fort raboteux, les Barbares poussèrent un grand cri, et tirèrent en même temps sur lui une grande quantité de traits. Thorimuth accourut à son secours, dissipa les Goths, et remporta Ricilas tout percé de coups, et digne d'une mort plus honorable. Thorimuth et Sabinien ayant depuis tenu conseil avec Magnus, ils jugèrent qu'il n'était pas à propos de demeurer plus longtemps à Auxime parce que leurs forces n'étant pas égales à celles des assiégeants, ils ne serviraient qu'à consumer les provisions, et à avancer le temps de la réduction. Ils résolurent donc de partir la nuit suivante, avec mille hommes.

5. Au moment même qu'ils prirent cette résolution, un déserteur en alla donner avis, aux Goths. Ce qui fut cause que Totila choisit deux mille des plus braves de ses soldats, et s'empara de toutes les avenues de la ville, à trente stades aux environs. S'étant ainsi placés, ils attendirent les ennemis, qui arrivèrent sur le minuit. Ils les chargèrent, et ils en tuèrent deux cents. Thorimuth et Sabinien se sauvèrent à Arimini, à la faveur des ténèbres.

6. Il y a deux bourgs sur le bord du golfe ionique entre Auxime et Arimini, dont l'un s'appelle Pisaure, et l'autre Fanum, desquels Vitigis brûla les maisons, et démolit la moitié des murailles, au commencement de la guerre, afin que les Romains ne pussent s'en emparer. Bélisaire jugeant que celui de Pisaure lui serait commode, à cause des pâturages qui sont à l'entour, résolut de s'en saisir; et pour cet effet il envoya durant la nuit des personnes affidées, prendre la mesure des portes, et en ayant commandé de fort justes, il les envoya à Thorimuth, et à Sabinien, avec ordre de les attacher promptement, et de les  fermer le plus diligemment qu'il leur serait possible,  en réparant les ruines des murailles avec de la terre, des pierres, et toutes les autres matières qu'ils pourraient trouver. Mais Totila ayant eu avis qu'ils y travaillaient, alla avec des forces considérables pour les en empêcher. Après avoir inutilement fait des efforts,  il s'en retourna en son camp qui était devant Auxime. Les Romains se tenaient dans la ville, et n'osaient plus faire de sorties. Bélisaire envoya à Rome deux de ses gardes, dont l'un se nommait Artasire, et était  Persan ; et l'autre se nommait Barbation, et était de Thrace, afin de la garder avec Bessas qui y commandait, et il leur défendit d'en sortir, ni d'attaquer l'ennemi.

7. Totila bien informé que les Romains n'avaient pas des troupes suffisantes pour lui résister, se résolut de forcer les places. S'étant donc campé dans le Picentin, il mit le siège devant les châteaux de Ferme, et d'Ascule, sur la fin de l'hiver, qui termina la dixième  année de la guerre, qui fait le sujet de l'Histoire qu'écrit Procope.

CHAPITRE XII

1. Bélisaire écrit à l'Empereur, pour lui demander du secours. 2. Jean, porteur de sa lettre, au lieu de faire de pressantes instances pour son secours, épouse la fille de Germain. 3. Totila prend diverses places et manque Pérouse.

1. BÉLISAIRE n'ayant aucun moyen de secourir les assiégés, dépêcha à Constantinople, Jean neveu de Vitaîien, et le conjura d'en revenir avec le plus de diligence qu'il lui serait possible, après qu'il aurait prié l'Empereur d'envoyer des troupes, de l'argent, des armes, et des chevaux. Les soldats, qui étaient réduits à un petit nombre, refusaient de combattre, et se plaignaient de ce que l'on ne leur payait pas leur solde, bien qu'ils fussent dans une extrême indigence. Leur plainte était appuyée sur un fondement très véritable. La lettre que Bélisaire écrivit à Justinien était conçue en ces termes.

César, nous sommes arrivés en Italie sans hommes, sans chevaux, sans armes, et sans argent. Il nous est impossible de continuer la guerre dans la disette de toutes ces choses. Nous avons couru la Thrace et l'Illyrie, pour y lever des soldats ; mais nous n'y en avons trouvé qu'un petit nombre, qui sont tout nus et qui n'ont ni expérience, ni courage. Ceux qui sont demeurés ici n'ont ni la force ni la hardiesse de s'opposer à l'ennemi. Comme ils en ont souvent été battus, ils en évitent toujours la rencontre. Il n'est pas possible de tirer de l'argent de l'Italie, parce qu'elle est sous la puissance des Goths. Nous ne saurions commander aux soldats, à cause que nous ne les avons pas payés. Il ne faut pas vous dissimuler qu'une partie de ceux qui servaient dans votre armée sont passés dans celle des ennemis. Que s'il suffisait, pour achever heureusement cette guerre, que Bélisaire vînt en Italie, les affaires sont en bon état, car je suis dans le milieu ; mais si vous voulez vaincre, il faut d'autres préparatifs. Il n'y a point de capitaine sans soldats. Nous avons besoin de lanciers, d'archers, de gens couverts de boucliers, et de troupes de Huns, qu'il faut payer comptant.

Voilà ce que la lettre de Bélisaire contenait.

2. Jean étant arrivé à Constantinople négligea le soin de l'affaire pour laquelle il était venu, et épousa la fille de Germain, neveu de l'Empereur. 

3. Cependant les forts de Ferme et d'Ascule  se rendirent à Totila qui étant entré dans la Toscane, mit le siège devant Spolète, et devant Assise. Hérodien commandait la garnison de Spolète, et Sisifride celle d'Assise. Ce dernier était Goth, mais néanmoins très affectionné au service de l'Empereur. Hérodien promit de rendre la ville dans trente jours s'il n'était secouru auparavant, et donna son fils en otage, et il exécuta la capitulation, lorsque le terme en fut expiré. Quelques-uns disaient qu'il n'avait rendu cette  place, que par la haine qu'il portait à Bélisaire, depuis que ce général l'avait menacé de lui faire rendre compte de ses actions. Voilà comment la ville de Spolète fut réduite. Sisisfride ayant perdu la plupart de ses gens en diverses sorties, mourut lui-même, après quoi les habitants d'Assise se rendirent. Ensuite Totila somma Cyprien, de lui ouvrir les portes de Pérouse, et ces sommations furent accompagnées de menaces, s'il refusait ; et de promesses, en cas qu'il obéît. Mais quand il vit que ses menaces et ses promesses  étaient également inutiles, il corrompit un de ses gardes, nommé Uliphe, pour le tuer. Ce garde ayant rencontré Cyprien seul, il le tua en trahison, et se sauva chez Totila; mais les habitants étant demeurés fermes dans l'obéissance de Justinien, même après la mort de leur gouverneur, les Goths résolurent de lever le siège.

CHAPITRE XIII

1. Siège de Rome. 2. Grande disette dans la ville. 3. Siège  de Plaisance. 4. Céthégus quitte Rome. 5. Jugement de Procope sur la conduite de Bélisaire. 6. Ce général va de Ravenne à Dyrrachium où il reçoit du secours.

1.  TOTILA s'étant approché de Rome, se disposa à y mettre le siège. Il ne fit point de mal aux paysans, au contraire il leur commanda de labourer la terre comme auparavant, à la charge de lui payer les mêmes droits qu'ils avaient accoutumé de payer aux propriétaires et à l'épargne. Un parti de Goths s'étant approché des murailles, Artasire et Barbation sortirent, contre l'avis de Bessas, pour l'aller charger. Ils en tuèrent d'abord plusieurs, mirent les autres en déroute et s'engagèrent si avant à la poursuite, qu'ils tombèrent dans une embuscade, où ils perdirent une grande partie de leurs gens, et d'où ils ne se sauvèrent qu'avec peine. Depuis ce temps-là ils n'osèrent plus faire de sorties, bien qu'ils fussent vivement pressés par les assiégeants.

2. La famine devint tout à fait cruelle, étant impossible de tirer des vivres de la campagne, ni d'en recevoir par mer. Depuis que les Goths avaient pris Naples, ils avaient amassé de diverses îles voisines grande quantité de vaisseaux, avec lesquels ils tenaient toute la mer, et arrêtaient les navires qui apportaient des blés de Sicile.

3. Totila envoya des troupes dans l'Émilie, pour prendre Plaisance, ou par composition, ou de force. C'est la capitale du pays ; elle est bien fortifiée ; elle est assise sur le Pô ; et elle était la seule qui fût demeurée dans l'obéissance des Romains. Les Goths ayant  sommé la garnison de la rendre à Totila, et en ayant été refusés, ils l'assiégèrent, sachant bien qu'elle manquait de vivres.

4. Céthégus patrice, et le premier du Sénat, ayant été soupçonné par les chefs de l'armée, d'avoir dessein de rendre les ennemis maîtres de Rome, il se retira à Centelles.

5. Bélisaire, qui craignait extrêmement la prise de Rome, et la ruine entière des affaires de l'Empire dans l'Italie, se résolut de sortir de Ravenne, d'où il ne pouvait secourir les assiégés, et de s'emparer de quelques petites places, d'où il tâcherait au moins de les soulager. Il se repentait d'être venu à Ravenne par le conseil de Vitalius, et il croyait avoir en cela cause du préjudice aux intérêts de Justinien, parce qu'en s'enfermant dans cette place, il avait laissé l'ennemi maître de la campagne, et arbitre de la manière de faire la guerre. Pour moi, je m'imagine que Bélisaire prit de mauvais conseils, à cause que les Romains devaient devenir misérables, par un ordre secret de la providence ; ou bien que si les conseils furent salutaires, Dieu en détourna les effets, à cause de la protection qu'il voulait donner à Totila et aux Goths. Il n'arrive jamais de malheurs à ceux que le Ciel favorise ; leurs plus mauvais desseins sont suivis d'heureux événements ; au contraire, la prudence abandonne ceux qui sont misérables, et la justice éternelle, qui prépare leur supplice, leur ôte la lumière qui serait nécessaire pour l'éviter. Que s'ils prennent de sages résolutions, les suites ne laissent pas d'en être fâcheuses; mais je ne suis pas assuré de la vérité du jugement que je fais de ces choses.

6. Bélisaire ayant confié la garde de Ravenne à Justin, et à un petit nombre de soldats, alla par la Dalmatie à Dyrrachium, et y attendit avec impatience les troupes que l'on lui devait envoyer de Constantinople. Il fit aussi à l'Empereur un récit fidèle de l'état de ses affaires. Un peu après ce Prince envoya Jean, neveu de Vitalien, et Isaac l'Arménien, qui était frère d'Aracius et de Narsès, avec une armée composée tant de Romains que de Barbares, qui se joignirent à Bélisaire dans Dyrrachium. Il députa aussi Narsès l'eunuque, vers les princes des Eruliens, pour les exciter à la guerre d'Italie. Il y en eut plusieurs de cette nation qui prirent les armes sous la conduite de Philimuth, et qui vinrent dans la Thrace, où ils furent mis en garnison, pour aller ensuite trouver Bélisaire au commencement du printemps. Jean, surnommé le Mangeur, était avec eux. Ils rendirent pendant leur marche, sans y penser, un service fort signalé aux Romains. Ils rencontrèrent une grande troupe de Slavons, qui ayant traversé le Danube, en ravageaient les bords, et y faisaient des prisonniers. Ils fondirent sur eux, leur donnèrent la chasse, et remirent les prisonniers en liberté. Narsès trouva en cet endroit un certain impudent, qui avait pris le nom de Chilbudius, illustre Romain, et autrefois maître de la milice. J'en raconterai toute l'histoire.

CHAPITRE XIV

1. Éloge du véritable Chilbudius. 2.  Imposture du faux. 3. Mœurs des Slavons et des autres. 4. Fourberie découverte par Narsès.

1.  Il y avait parmi les officiers de la maison de Justinien un certain Chilbudius, homme de grand courage, et dont l'esprit était si fort élevé au-dessus de l'amour du bien, que le mépris qu'il faisait d'en amasser, lui tenait lieu de grandes richesses. Justinien lui confia dans la quatrième année de son règne, la  conduite des troupes de la Thrace, et lui donna ordre de faire tous ses efforts, pour empêcher les Barbares de traverser le Danube, comme les Huns, les Antes et les Slavons l'avaient traversé autrefois, et avaient  fait ensuite d'horribles ravages. Chilbudius se rendit si redoutable aux Barbares, que durant trois ans qu'il exerça cette charge, ils ne purent passer ce fleuve, au lieu qu'il le passa souvent lui-même, et remporta sur eux divers avantages. Sur la fin de la troisième année qu'il était dans ce pays, ayant traversé le Danube comme de coutume, mais n'ayant cette fois-là que des forces médiocres, il fut rencontré par une multitude prodigieuse de Slavons. Le combat s'étant échauffé, les Romains furent défaits ; plusieurs demeurèrent morts sur la place, et entre autres Chilbudius. Depuis cela les Barbares ont fait des courses sur les terres des Romains avec toute sorte de liberté, et l'on a reconnu que toute la puissance de l'Empire n'était pas si capable de les réprimer, que la valeur d'un seul homme.

2.  S'étant depuis élevé un différend entre les Antes et les Slavons, ils en vinrent aux mains, et ces derniers demeurèrent victorieux. Après la bataille, un certain Slavon fit prisonnier un jeune homme, qui se nommait Chilbudius. Cet esclave fut fort affectionné au service de son maître, et il parut si courageux dans les occasions les plus périlleuses, qu'il se mit en très grande réputation. Environ le même temps les Antes firent une irruption dans la Thrace, et en enlevèrent plusieurs sujets de l'Empire, entre lesquels il s'en  trouva un, qui était d'un esprit fort subtil et fort adroit, et qui désirant avec passion de retourner dans son pays, s'avisa de cette invention pour obtenir sa liberté. Il alla trouver son maître, qui était un homme plein d'humanité et de douceur; il le loua de la bonté de son naturel, l'assura que Dieu le récompenserait, et protesta de le vouloir lui-même reconnaître, et le rendre riche en peu de temps, pourvu qu'il suivît son avis. Il ajouta que Chilbudius, qui avait été autrefois maître de la milice romaine, était prisonnier parmi les Slavons qui ne savaient pas que ce fut lui; que s'il le rachetait, et le rendait aux Romains, il en tirerait beaucoup d'honneur et de profit. Le maître s'étant laissé persuader par ses paroles, alla avec lui chez les Slavons ; car ces Barbares étaient alors en paix et  en amitié ensemble. Ayant donné une somme d'argent  considérable au maître de Chilbudius, ils l'emmenèrent. Quand celui qui l'avait acheté fut de retour chez lui, il lui demanda s'il était Chilbudius, maître de la milice Romaine. Il déclara ingénument  la vérité, et dit, qu'il était Ante de nation, qu'il avait été pris par les Slavons dans une bataille; mais que depuis qu'il était rentré en son pays, il était devenu libre. Alors celui qui avait payé sa rançon, commença à se plaindre, que l'on l'avait trompé. Le Romain qui voulait apaiser sa colère, et lui ôter en même temps la connaissance de la vérité, afin que son retour  n'en fût pas empêché, continua toujours à soutenir  affirmativement que c'était le véritable Chilbudius, mais qu'il n'osait en demeurer d'accord, parce qu'il était environné par les Barbares, mais qu'aussitôt qu'il aurait mis le pied sur les terres de l'Empire, non seulement  il avouerait son nom, mais même il en ferait gloire. Tout ce que je viens de dire se fit sans la participation des autres Barbares ; mais quand l'affaire fut divulguée, ils prétendirent que c'était un intérêt public, et un notable avantage pour tous, que d'avoir en leur puissance un maître de la milice romaine.

3. Les Antes et les Slavons n'obéissent pas à un roi, mais ils vivent depuis longtemps sous un gouvernement populaire, et délibèrent publiquement de tout ce qui concerne leurs intérêts. Ces deux peuples observent les mêmes lois et les mêmes mœurs. Ils ne reconnaissent qu'un seul Dieu, qui est celui qui a créé le monde, et qui lance le tonnerre, à qui ils  sacrifient des bœufs, et d'autres victimes. Bien loin de faire dépendre la vie des hommes de la destinée, ils n'avouent pas seulement qu'il y en ait, mais lorsqu'ils se voient en quelque danger, soit par la violence d'une maladie, ou par le sort des armes, ils promettent d'immoler une victime, quand ils en seront échappés, et ils ne manquent pas d'y satisfaire ; alors ils croient  tenir leur vie de la mort de la victime. Ils rendent aussi des honneurs aux rivières, aux nymphes, et à d'autres divinités, et ils leur présentent des sacrifices, d'où ils tirent des présages de l'avenir. Ils habitent dans de misérables chaumières, éloignées les unes des autres, et dont ils changent souvent. Ils font la guerre à pied, tenant en leurs mains de petits boucliers et de petits dards. Ils ne portent point de cuirasse ; quelques-uns même n'ont ni tunique, ni manteau, mais ils se contentent  d'un haut-de-chausses, lors qu'ils marchent contre l'ennemi. Ils parlent tous la même langue, et ont une taille et une mine toute semblable. Ils sont  grands et robustes. La couleur de leur visage n'est pas fort blanche, ni celle de leurs cheveux fort blonde ; elle ne tire pas aussi sur le noir, mais elle tire plutôt sur le roux. Leur manière de vivre est misérable et inculte, comme celle des Massagètes, toujours dans l'ordure et dans la crasse. Leur esprit n'a ni malice ni fourberie, mais beaucoup de la simplicité des Huns, aussi bien que du reste de leurs mœurs. Autrefois les Antes et les Slavons n'avaient qu'un même nom ; car l'antiquité les appelait Sporades, d'un mot Grec, qui signifie dispersés, parce que leurs cabanes occupent une grande étendue de pays, et ils couvrent en effet une grande partie d'un des bords du Danube. Voilà ce que j'avais à dire de cette nation.

4. Les Antes contraignirent donc alors cet esclave de déclarer dans leur assemblée qu'il était Chilbudius, maître de la milice romaine, et ils le menacèrent de lui faire souffrir les plus cruels de tous les supplices, s'il était si hardi que de le nier. Sur ces entrefaites Justinien leur envoya une ambassade, pour les prier d'aller dans une ancienne ville, appelée la tour, qui avait
autrefois été bâtie par Trajan, sur le Danube, et qui  depuis longtemps était destituée d'habitants. Il leur promit de leur donner cette ville, et les terres qui en dépendaient, et d'entretenir leur amitié par une suite continuelle de présents et de largesses, s'ils le voulaient opposer aux fréquentes irruptions que les Huns faisaient sur les terres de l'Empire. Les Barbares promirent d'exécuter tout ce qu'il désirait, pourvu qu'il eût agréable de consentir que Chilbudius, maître de la milice Romaine, qu'ils avaient parmi eux, y demeurât toujours, et y jouît de sa dignité. Cet esclave enflé d'orgueilleuses espérances, assurait qu'il était le véritable Chilbudius, et voulait que tout le monde le crût. Narsès le rencontra, comme il allait à Constantinople pour s'y faire reconnaître, et bien qu'il parlât latin, et qu'il sût assez bien contrefaire le véritable Chilbudius, néanmoins il découvrit sa fourberie, et l'obligea de la confesser à la question, qu'il lui fit donner. Il le mena ensuite à Constantinople. Je reprends maintenant la suite de ma narration.

CHAPITRE XV

1. Valentin et Phocas voulant incommoder les Goths, tombent dans un piège, où ils périssent avec leurs troupes. 2. Virgile, évêque de Rome, y envoie du blé, qui est pris par les Goths. 3. Totila fait couper les mains à un évêque.

1.  PENDANT que l'Empereur était occupé à tout ce que je viens de raconter, Bélisaire envoya au port de Rome, Valentin et Phocas, qui était un de ses gardes, et qui était fort habile en matière de guerre, afin d'en garder le fort, conjointement avec Innocent qui y commandait, et d'incommoder les Goths par des courses. Valentin et Phocas envoyèrent à Rome avertir Bessas, qu'ils étaient prêts d'attaquer le camp des Goths, et le prier de le faire aussi attaquer par les plus courageux de ses soldats, afin de fondre en même temps sur eux de deux cotés. Bien que Bessas eût trois mille hommes dans sa garnison, il n'eut pas néanmoins la volonté d'en envoyer alors contre l'ennemi. Valentin et Phocas firent seuls irruption, à la tête de cinq cents hommes, et tuèrent quelques-uns des ennemis, mais comme ils virent qu'il ne sortait point de parti de Rome, ils se retirèrent dans leur fort. Ils  envoyèrent le plaindre à Bessas de sa négligence, et le prier de sortir avec toutes les forces sur le soir, et l'assurer qu'ils fondraient en même temps sur l'ennemi. Bessas refusa d'exposer les troupes à la campagne. Valentin et Phocas étaient résolus d'attaquer les Goths avec un plus grand nombre de soldats, et ils étaient quasi prêts de sortir, lorsqu'un soldat de Bessas en alla avertir Totila, qui posa aussitôt en embuscade les meilleurs de ses hommes. Ainsi Valentin et Phocas tombèrent dans le piège, et y périrent misérablement, avec la plupart de leurs troupes.

2.  Dans le même temps, Virgile, évêque de Rome, envoya plusieurs vaisseaux chargés de blé, dans l'opinion qu'il eut, que ceux qui les conduisaient, auraient assez d'adresse pour les faire aborder au port ; mais les Barbares en ayant eu avis, y entrèrent les premiers, et se cachèrent au pied des murailles, afin de prendre les vaisseaux, au moment qu'ils arriveraient. La garnison du port s'étant aperçue du dessein des ennemis, monta au haut des murailles, et remua des habits, pour faire signe aux matelots de ne pas avancer dans le port, et d'aller plutôt en tout autre endroit: mais comme ils ne comprenaient pas l'intention des soldats, et qu'ils croyaient plutôt qu'ils remuaient leurs habits en signe de joie, ils furent poussés dans le port par le vent qu'ils avaient en poupe. Il y avait plusieurs Romains sur ces vaisseaux, et entre autres, un évêque nommé Valentin. Les Barbares étant sortis de l'endroit où ils s'étaient cachés, prirent les vaisseaux sans résistance, conduisirent l'évêque devant Totila, et firent passer les autres par le tranchant de l'épée

3. Totila ayant interrogé l'évêque sur certaines choses qu'il souhaitait de savoir, et l'ayant convaincu de ne pas dire la vérité, il lui fit couper les deux mains. Cette action arriva à la fin de l'hiver, qui fut aussi la fin de la onzième année de la guerre que Procope écrit.

CHAPITRE XVI

1.  Voyage de Virgile à Constantinople. 2. Réduction de Plaisance. 3. Charité du diacre Pélage. 4. Il va trouver Totila et confère avec lui.

1.  VIRGILE, évêque de Rome quitta la Sicile, où il avait demeuré longtemps et alla à Constantinople, où il  était appelé par les ordres de l'Empereur.

2. Dans le même temps, les Romains qui étaient assiégés dans Plaisance, furent réduits par la faim aux dernières extrémités ; tellement qu'après avoir mangé de la chair humaine, ils furent enfin contraints de se tendre.

3. Rome, qui était assiégée par Totila, manquait aussi de toutes sortes de provisions. Il y avait dans le clergé un diacre, nommé Pélage, qui ayant demeuré longtemps à Constantinople, y avait été honoré de l'amitié de Justinien, et en était revenu tout chargé de ses bienfaits. Durant le siège il distribua ses biens avec une telle profusion pour le soulagement des pauvres, qu'il releva beaucoup par cette libéralité toute extraordinaire l'éclat de la réputation que ses autres vertus lui avaient acquise. Les Romains étant extrêmement pressés par la faim, le prièrent d'aller demander un peu de temps à Totila, dans lequel, s'ils ne recevaient point de secours, ils lui ouvriraient leurs portes.

4. Pélage ayant accepté cette ambassade, alla trouver Totila, qui le reçut avec beaucoup de civilité et d'honneur, et lui parla le premier en ces termes.

Bien que ce soit une coutume commune à tous les Barbares d'honorer les ambassadeurs, j'ai toujours fait profession particulière d'avoir de l'estime et du respect pour les personnes qui comme vous sont considérables pour leur vertu; mais je n'estime pas qu'il faille faire consister, ni l'honneur que l'on leur rend, ni le mauvais traitement qu'on leur fait, ou dans le bon visage, ou dans l'aigreur du discours: je crois que c'est plutôt, ou dans l'expression sincère, ou dans le déguisement artificieux de la vérité. On traite honorablement un ambassadeur, quand on lui découvre ingénument l'état des affaires; et au contraire, on le traite injurieusement, quand on le lui cache sous des paroles trompeuses. Pour ce qui est de vous, Pélage, vous obtiendrez de moi tout ce que vous désirerez, à la réserve de trois choses, dont il est à propos que vous ne fassiez point de mention, de peur qu'après en avoir été refusé, vous ne m'imputiez le refus, que vous ne devriez imputer qu'à vous-même. Vous savez que l'on n'a pas accoutumé de réussir dans les prières que l'on fait hors de saison. Je vous avertis donc de ne point parler des Siciliens, des murailles de Rome,  et des esclaves qui se sont retirés parmi nous, parce que je ne puis pardonner aux Siciliens, ni conserver les murailles de Rome, ni rendre les esclaves à leurs maîtres. Quand vous aurez entendu la raison de ce refus, vous ne nous accuserez pas de le faire avec injustice. La Sicile était autrefois une île heureuse par la grandeur de ses richesses, et par l'abondance de ses grains, qui ne suffisaient pas seulement pour la subsistance de ses habitants, mais qui fournissaient encore à tous les besoins de Rome. C'est pour cela que les Romains prièrent Théodoric de n'y pas mettre une grosse garnison, afin de ne pas nuire à la liberté et au repos du pays. Voilà l'état où était la Sicile, lorsque la flotte ennemie, qui n'était considérable, ni par le nombre  des combattants, ni par aucun autre avantage, entra dans ses portes. Les Siciliens ne nous avertirent point de ce qui se passait; ils ne se renfermèrent point dans leurs forts, ils ne se préparèrent point à se défendre, mais ils reçurent volontairement cette flotte, comme les plus infidèles de tous les esclaves, qui n'attendaient que l'occasion de trouver un nouveau maître, pour se soustraire à la puissance de leur maître légitime. Depuis ce temps-là les ennemis en sont sortis comme d'une forteresse, d'où ils ont inondé l'Italie, et Rome même, où ils ont amené tant de blé de cette île, qu'il a suffi pour soutenir un siège. Voilà ce qui regarde les Siciliens, dont  les actions sont si criminelles, qu'il n'est pas possible que les Goths les jugent dignes de la moindre grâce. Pour ce qui est des murailles de Rome, nos ennemis s'y font renfermés, sans oser paraître à la campagne. Ils nous ont amusés de paroles et de promesses, et nous ont fait consumer beaucoup de temps par de longues et de fâcheuses remises, tandis qu'ils jouissaient de notre bien. Nous sommes obligés de pourvoir à ce que cela n'arrive plus à l'avenir ; car ceux, qui n'ont pas soin d'éviter une surprise, où ils sont une fois tombés, semblent y être plutôt tombés par imprudence, que par malheur. J'ajouterai qu'il vous sera utile que les murailles de Rome soient abattues, par ce de quoi ni l'un ni l'autre  des partis n'ayant plus de quoi se couvrir, il faudra qu'ils en viennent aux mains, et vous suivrez la fortune du vainqueur, sans souffrir les misères de la famine. Je n'ai qu'un mot à dire des esclaves qui se sont retirés chez nous. Si nous vous livrions présentement ceux qui en s'enrôlant dans notre milice, nous ont  obligés à jurer que jamais nous ne les mettrions entre les mains de leurs premiers maîtres, nous manquerions aux promesses que nous vous ferions à vous-mêmes, étant impossible que ceux qui violeront les paroles qu'ils auront données à des misérables, gardent celles qu'ils auront données à d'autres personnes, parce qu'ils portent par tout la perfidie, comme le propre caractère de leur esprit.

Après que Totila eut parlé de la sorte, Pélage lui répondit.

Vous dites que vous honorez la qualité d'ambassadeur et que vous estimez ma personne, et puis vous me faites la  plus grande de toutes les injures. C'est maltraiter un ambassadeur, que de le frapper au visage ou que de lui faire quelque autre pareil outrage; mais c'est encore pis, de lui refuser ce qu'il demande. On n'a pas accoutumé d'accepter la charge d'ambassadeur, afin d'être magnifiquement reçu par ceux que l'on va trouver, mais afin de négocier quelque chose qui soit utile à ceux de la part de qui l'on vient. Il serait plus doux de souffrir quelque sorte d'insulte, et de remporter une partie de ce que l'on demande, que d'entendre les plus obligeantes paroles du monde, et de ne pouvoir rien obtenir, je n'aurais garde de demander aucune des trois choses que vous avez exceptées, quand nous en aurions besoin; car quelle apparence y aurait-il de vous importuner sur un sujet, dont vous rejetez absolument la proposition, avant même que d'en avoir ouï les raisons ? Je ne puis vous dissimuler, que vous faites bien voir par la haine implacable que vous déclarez aux Siciliens, qui n'ont point pris les armes contre vous, à quel traitement se doivent attendre les Romains qui les ont prises. Je ne vous ferai donc point de prières ; je me contenterai de les adresser à Dieu, qui fait d'ordinaire ressentir les effets de sa colère à ceux, qui méprisent fièrement les demandes des suppliants.

CHAPITRE XVII

1. Consternation des Romains. 2. Leur plainte. 3. Réponse de Bessas. 4.  Description de la famine. 5. Histoire funeste d'un Romain, père de cinq enfants.

1. PELAGE se retira, après avoir fait réponse. Quand les Romains virent qu'il n'avait pu rien obtenir, ils tombèrent dans une consternation que la famine augmentait de jour en jour. Les soldats avaient encore quelque reste de provisions pour se soutenir, mais les habitants étaient réduits à une extrême disette, qui les obligea d'aller les larmes aux yeux, et les soupirs au cœur, dire ces tristes paroles à Bessas et à Conon, qui commandaient durant le siège.

2. Nous nous voyons dans une telle misère, que quand nous prendrions quelque résolution contraire à vos intérêts, il nous serait aisé de nous en excuser, puisque la nécessité porte avec elle sa justification. Comme nous n'avons plus de forces pour résister à l'ennemi, nous venons vous représenter notre faiblesse, et la déflorer avec vous. Nous vous prions de nous écouter avec patience, de ne vous pas offenser de la liberté de notre discours, et de l'attribuer à l'excès de notre douleur. Ceux qui sont au désespoir ne peuvent plus garder de modération dans leurs actions, ni dans leurs paroles. Considérez, s'il vous plaît, que nous ne sommes ni Romains ni vos alliés,  que nous suivons des lis et des coutumes contraires aux vôtres ; que la première fois que nous avons reçu les troupes de l'Empereur dans notre ville, nous les y avons reçues malgré nous. Nous étions alors vos ennemis ; nous prîmes les armes pour notre défense; et ayant été vaincus, nous devînmes les sujets du vainqueur. Si vous voulez que nous vous servions, comme étant nos maîtres, donnez-nous des aliments comme à vos esclaves. Et si vous ne nous en pouvez donner qui nous fassent vivre commodément,  donnez-nous-en du moins qui nous empêchent de mourir. Que si vous avez la volonté de nous en donner, et que vous n'en ayez pas le moyen, mettez-nous en liberté ; vous épargnerez la peine et la défense de nos funérailles. Si vous nous voulez refuser cette grâce, faites-nous au moins celle de nous tuer. Donnez-nous une sortie honnête de cette vie, une mort agréable qui nous délivre de tant de misères.

3. Bessas répondit à toutes ces plaintes, qu'il ne lui était ni possible de les nourrir, ni permis de les tuer, ni sûr de les renvoyer. Il les assura aussi que Bélisaire  viendrait bientôt avec une armée, que l'Empereur envoyait de Constantinople ; et il leur donna congé, après les avoir un peu consolés par cette espérance.

4. Cependant la famine qui croissait toujours, contraignait de prendre des aliments fort nuisibles à la nature, et même contraires à la nature. Bessias et Conon vendaient chèrement aux riches, le blé qu'ils avaient  serré dans les fortifications, et les soldats celui qu'ils se retranchaient à eux-mêmes. La mine de blé coûtait sept écus d'or. Ceux qui n'avaient pas assez de bien pour fournir à une si grande dépense, achetaient la mine de son, le quart de ce que valait celle de blé, et la nécessité du temps faisait un mets délicat d'une telle nourriture. Les gardes de Bessas vendirent un bœuf qu'ils avaient pris hors de la ville, cinquante écus  d'or. Ceux qui avaient un morceau d'un cheval mort, ou de quelque autre animal, étaient estimés heureux de se pouvoir remplir de cette chair. Tout le peuple n'avait que des orties, qui croissaient proche des remparts, et dans des masures. On les faisait bouillir longtemps, afin qu'elles n'écorchassent pas la bouche et le gosier. Tandis que les Romains eurent de l'argent, ils achetèrent ainsi du blé et du son. Quand l'argent leur manqua, ils portèrent leurs meubles au marché. Lorsque les soldats n'eurent plus de blé à vendre, et que les habitants n'eurent plus d'argent pour en acheter, ils eurent tous recours aux orties. Mais comme ce n'était pas un aliment suffisant pour le soutenir, leurs corps devinrent décharnés, leur teint plombé, et leurs visages affreux, et aussi terribles à voir que des spectres. Plusieurs tombèrent en mangeant des orties, et moururent sur le champ. Quelques-uns mangèrent des excréments. D'autres n'ayant plus de chiens, de souris, ni de chats à manger, se tuèrent eux-mêmes.

5. Un certain Romain, père de cinq enfants, se voyant entouré de ces faibles et pitoyables créatures, qui lui demandaient de quoi vivre, en secouant leurs habits, il leur commanda de le suivre, comme s'il leur en eût voulu donner ; et sans gémir, sans faire  paraître la douleur qu'il avait dans le fond du cœur, il  les mena à un pont du Tibre, où il se couvrit le visage ;  avec sa robe, et se précipita en présence de ses enfants et de tout le peuple. Les gens de commandement vendirent aux riches la permission de sortir de Rome. Plusieurs dont les forces étaient épuisées moururent sur la mer, ou dans les chemins. D'autres furent pris et tués par les ennemis. Voilà une fidèle image des misères de cette Ville.

CHAPITRE XVIII

1. Conseil de guerre. 2.  Bélisaire arrive à Otrante, dissipe les Goths par le bruit de son arrivée. 3.  Totila garde étroitement les avenues de Rome. 4. Jean  reprend la Calabre. 5. Tullien lui gagne l'affection des peuples de la Brutie et de la Lucanie. 6. Jean en vient aux mains avec Récimond, et le défait.

1. LORSQUE Jean et Isaac furent arrivés à Dyrrachium, et qu'ils eurent joint leurs troupes à
celles de Bélisaire, Jean proposa de traverser le golfe ionique, de faire le reste du chemin par terre, et de combattre tous ensemble les ennemis qu'ils rencontreraient dans leur marche. Bélisaire, qui croyait que cet avis était sujet à de grands inconvénients, jugea qu'il était plus à propos qu'il allât seul avec des troupes à Rome, et qu'il y allât par mer, à cause que le chemin était plus court, et peut-être plus aisé que par terre ; et que Jean allât par la Calabre, et par le pays circonvoisin, qu'il en chassât les Barbares, qui n'y avaient pas de forces considérables, et qu'après avoir réduit tout ce qui est au-delà du golfe ionique, il se joignît à lui sur les bords de la mer Tyrrhénienne. Comme Rome était extrêmement pressée, il estimait  que le moindre retardement en pouvait causer la perte. Il considérait aussi que le vent étant favorable, il pouvait aller par mer à Rome en cinq jours, au lieu que les troupes n'y pouvaient arriver par terre qu'en quarante.

2. Après que Bélisaire eut donné cet ordre à Jean, il fit voile et étant poussé par un grand vent, il arriva à Otrante. Les Goths qui y avaient mis le siège, le levèrent aussitôt qu'ils virent ce général, et se retirèrent à Brunduse, qui est une ville sans murailles, à  deux journées d'Otrante, sur le bord du golfe ionique. Comme ils se persuadaient que Bélisaire traverserait le détroit, ils envoyèrent donner avis de son arrivée à Totila, qui à l'instant apprêta son armée, comme pour aller au devant, et manda aux Goths qui étaient dans la Calabre, qu'ils fissent tous leurs efforts pour boucher les passages. Depuis que Bélisaire fut parti d'Otrante avec un vent favorable, les Goths de la Calabre délivrés de la présence d'un si formidable ennemi, vécurent avec un peu moins de vigilance et de discipline.

3. Pour ce qui est de Totila, il demeura toujours dans son camp et garda aussi étroitement les avenues de Rome qu'auparavant, pour empêcher d'y conduire des provisions. Il dressa aussi une machine sur le Tibre, de la manière que je vais dire. A un endroit qui est éloigné de quatre-vingt-dix stades de la ville, et  où le lit de ce fleuve est fort étroit, il joignit les deux bords avec deux poutres, sur lesquelles il éleva deux tours, qu'il remplit des plus hardis et des plus courageux de ses soldats, pour arrêter les bateaux, qui porteraient des vivres.

4. Cependant Bélisaire était dans le port, où il attendait les troupes de Jean, qui ayant traversé la Calabre sans que les Goths qui étaient à Brunduse en eussent avis, y prit deux espions des ennemis, dont il fit mourir l'un sur-le-champ, l'autre se jeta à ses genoux, lui demandant la vie, et l'assurant qu'il ne lui serait pas inutile. Jean lui ayant demandé quel service il lui pourrait rendre, s'il lui accordait la vie ; il lui répondit, qu'il lui donnerait le moyen d'accabler les Goths à l'improviste. Jean lui commanda de lui montrer les pâturages où étaient les chevaux. L'espion ayant promis de le faire, ils y allèrent à l'instant, et plusieurs braves hommes qui y étaient allés à pied, sautèrent sur les chevaux, et coururent droit au camp des Barbares qui furent tellement épouvantés d'une irruption si soudaine, et si imprévue, que plusieurs n'ayant pas leurs armes, se laissèrent tailler en pièces, et les autres s'enfuirent  vers Totila, à qui ils portèrent la nouvelle de leur défaite. Jean tâcha de gagner l'affection des peuples de la Calabre, en leur promettant avec des paroles fort douces, un traitement favorable. Étant ensuite parti fort promptement de Brunduse, il s'empara de Canuse, qui est une ville assise dans le milieu de la Pouille, à cinq journées de Brunduse, en tirant vers Rome, et vers l'occident, et à vingt-cinq stades de Cannes si fameuse par la victoire que les Carthaginois y remportèrent autrefois sur les Romains.

5. En cet endroit, Tullianus fils de Venantius, Romain, qui avait un grand crédit parmi les peuples de la Brutie, et de la Lucanie, après s'être plaint à Jean des violences que les soldats exerçaient contre les peuples, il lui promit, que si l'on en voulait user avec plus de douceur à l'avenir, il ramènerait ces deux provinces à l'obéissance de Justinien, vu qu'elles ne s'étaient pas soumises aux Ariens par leur inclination à vivre sous leur domination, mais par aversion, pour les violences de l'armée romaine, et qu'à l'avenir, l'on en tirerait le même impôt que par le passé. Jean promit à Tullianus de traiter les habitants avec toute sorte d'humanité, et ils marchèrent de compagnie. Depuis cela les soldats n'appréhendèrent plus de piège de la part des Italiens, et ne trouvèrent plus que de la soumission dans tout le pays, qui est sur les côtes du golfe ionique.

 6. Quand Totila eut avis de toutes ces choses, il envoya trois cents Goths bien choisis à Capoue, à qui il commanda de suivre les troupes de Jean, et il ajouta qu'il aurait soin du reste. Jean qui craignait d'être enveloppé, quitta le dessein d'aller trouver Bélisaire, et se retira dans la Brutie et la Lucanie. Il y avait parmi les Goths un certain personnage fort célèbre, nommé Récimond, à qui Totila avait donné charge de garder le détroit de Scylle avec des Goths, et avec quelques Romains, et quelques Maures déserteurs, qu'il commandait. Jean devançant le bruit de son arrivée, par une diligence extraordinaire, fondit sur eux entre Regium et Vibone, et les chargea si brusquement, qu'il leur fit oublier leur ancienne valeur. Il les poursuivit jusqu'à une montagne fort raide, et fort pierreuse ; et devant qu'ils partent s'y rallier, il en tailla une partie en pièces, et reçut Récimond, et les autres à composition. Il s'arrêta en ce même lieu après un exploit si remarquable. Cependant Bélisare n'entreprenait rien, mais il attendait Jean avec impatience, et il se plaignait de ce qu'ayant la fleur des troupes, il n'osait hasarder d'en venir aux mains avec les trois cents hommes de la garnison de Capoue. Mais Jean, désespérant de les forcer, se retira dans la Pouille, et se tint en repos à Cervarium.

CHAPITRE XIX

1.  Bélisaire se prépare à secourir Rome. 2. Il en vient aux mains avec les Goths.  3. Imprudence d'Isaac.

1. BÉLISAIRE, qui craignait que les Romains pressés par la disette des vivres ne se portassent à quelque fâcheuse extrémité, souhaitait ardemment de les secourir ; mais comme il n'avait pas des forces assez considérables pour se présenter en pleine campagne à l'ennemi, voici le stratagème dont il s'avisa. Il attacha deux bateaux ensemble, sur lesquels il éleva une tour, qui était plus haute que celle que les ennemis avaient bâtie sur le pont. Il mit ensuite sur le Tibre deux cents barques pleines de soldats et de blé, et revêtues de planches où il y avait des trous, afin que les soldats fussent à couvert, et qu'ils y pussent tirer. Il rangea sur les deux bords toute sa cavalerie et toute son Infanterie, pour empêcher l'ennemi d'aller au fort du port, où il avait laissé sa femme, et tout ce qu'il avait de plus cher, et dont il avait confié la garde à Isaac, avec ordre exprès de n'en point sortir, pour quelque sujet que ce fût, parce qu'il n'avait point  d'autre place, & que le reste du pays était en la puissance des ennemis. Il monta ensuite sur un vaisseau, pour commander sa flotte, et fit approcher les deux bateaux qui portaient la tour, au haut de laquelle il mit un mortier plein de poix, de souffre, et d'autres matières combustibles. Le jour précédent, il avait mandé  à Bessas de faire une sortie, et de harceler l'ennemi, mais il refusa d'obéir, à cause qu'il lui restait un peu de blé. Il s'était emparé de tout celui que les chefs avaient envoyé de Sicile, et n'en ayant dist