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table des matières dE PROCOPE

PROCOPE

HISTOIRE DE LA GUERRE CONTRE LES GOTHS

LIVRE II

livre III

relu et corrigé

 

 

LIVRE SECOND

CHAPITRE PREMIER

1.  Belles actions de Bessas et de Constantin. 2. Agréable aventure d'un Goth et d'un Romain tombés dans une même fosse.  3. Témérité de Chorsamante.

1. LES Romains n'osaient plus depuis cette journée donner de batailles ; ils se contentaient de faire de légères escarmouches, où ils remportèrent quelques petits avantages. Divers partis de gens de pied, non pas rangés en bataille, mais dispersés deçà et delà, suivaient la cavalerie. A la première occasion, Bessas se jeta, le dard à la main au milieu des ennemis, et tua trois des plus braves hommes de leur cavalerie, et mit les autres en fuite. Constantin ayant mené les Huns sur le soir dans le champ de Néron, et se trouvant accablé par la multitude des ennemis,  il s'avisa d'une invention qui mérite d'être décrite. Il y a un cirque où les gladiateurs combattaient  autrefois, et où l'on a depuis bâti des maisons. Les rues qui y aboutissent sont fort étroites. Constantin n'espérant pas de résister à un nombre aussi considérable qu'était celui des ennemis, et ne pouvant s'enfuir sans se mettre dans un extrême péril, descendit de cheval, et commanda aux Huns d'en descendre pareillement, et de se tenir debout à l'entrée des rues, d'où ils tirèrent sur les ennemis, qui tinrent ferme quelque temps, dans l'espérance de les envelopper, lorsque leurs flèches seraient épuisées, de les charger de chaînes, et les emmener dans leur camp. Mais quand ils virent que les Massagètes, qui ont une adresse singulière pour tirer, tuaient un homme de chaque coup, et qu'ils avaient déjà défait la moitié de leurs gens, ils prirent ouvertement la fuite. Alors ils perdirent encore plus de monde que devant, parce que les Massagètes leur tiraient dans le dos. Constantin ramena les Huns à Rome au commencement de la nuit.

2. Peranius ayant fait, quelques jours après, une sortie par la porte Salaria, et ayant mis les Goths en fuite, ils revinrent à la charge le jour même, et donnèrent  la chasse aux Romains, entre lesquels il y en eut un qui tomba dans une fosse profonde, qui, à mon avis, avait été faite autrefois pour serrer des grains. Comme il n'osait crier, parce que le camp des Goths était proche, et qu'il n'en pouvait sortir, parce qu'il n'y avait point de degrés pour remonter, il y passa toute la nuit. Le lendemain, les Barbares ayant encore eu du désavantage dans une sortie, l'un d'eux tomba dans la même fosse. Leur disgrâce commune les lia d'affection, et leur fit se promettre réciproquement  qu'ils feraient leur possible pour se sauver la vie. En même temps ils commencèrent à crier tous deux de toute leur force. Les Goths accoururent au bruit, et après avoir regardé dans la  fosse, ils demandèrent à ceux qui étaient dedans, de quel parti ils étaient ? Le Goth répondit seul, ainsi qu'ils en étaient auparavant demeurés d'accord, qu'il était tombé par malheur, et qu'il priait qu’on lui jetât une corde pour remonter. Ils lui jetèrent donc une corde, dont le Romain prit à l'instant le bout, alléguant pour la raison, que les Goths n'avaient garde de laisser un Goth dans cette fosse, au lieu qu'ils y laisseraient un Romain, s'il y demeurait le dernier. En disant cela, il monta. Les Goths furent étonnés d'abord de le voir ; mais quand ils eurent tout appris de la bouche, ils retirèrent son compagnon, qui ayant exposé l'accord  qu'ils avaient fait ensemble, s'en retourna dans le camp, et le Romain fut laissé en liberté. Il y eut depuis diverses sorties à cheval de côté et d'autre, lesquelles se terminèrent en des combats singuliers, où les Romains eurent toujours de l'avantage.

3. Il se fit peu de temps après un petit combat  dans le champ de Néron, où la cavalerie Romaine ayant donné la chasse aux Barbares, il y eut un garde de Bélisaire, nommé Chorsamante, qui était Massagète de nation, lequel suivi de quelques autres, poursuivit vigoureusement soixante et dix Goths ; mais ayant poussé trop loin les fuyards, il fut abandonné de ses gens ; et quoique seul, il ne laissa pas de continuer à les poursuivre. Les Goths qui le virent seul, retournèrent sur lui. Il tua d'abord le plus hardi, et mit les autres en fuite. Quand ils furent proche de leur camp, ils eurent honte que l'on les vît fuir devant un seul homme, et  retournèrent  au combat; mais ayant perdu encore un des leurs,  ils s'enfuirent comme auparavant. Chorsamante leur donna la chasse jusque dans leur camp et s'en retourna seul à Rome.  Il reçut bientôt après un coup de flèche qui lui perça la jambe gauche jusqu'à l'os. Cette blessure l'ayant mis hors de combat pour quelques jours,  il la supportait avec l'impatience qui est ordinaire aux Barbares, et il menaçait d'en tirer vengeance. Un jour, après avoir bu extraordinairement dans un festin, il promit d'aller le venger seul, du coup que les Goths lui avaient donné; et étant allé à la porte Pinciana, il dit à ceux qui la gardaient, que Bélisaire l'envoyait au camp des ennemis. Les soldats qui gardaient la porte ne pouvant s'imaginer qu'il leur imposât, la lui ouvrirent  et le laissèrent aller où il voulut. D'abord,  les Goths crurent qu'il se venait rendre à eux volontairement ; mais quand il fut proche, et qu'il commença à tirer, ils accoururent environ vingt contre lui, lesquels il repoussa vigoureusement. Ils vinrent en plus grand nombre ; mais au lieu de s'enfuir, il soutint seul, avec des efforts extraordinaires, le choc d'une si effroyable multitude. Les Romains qui le regardaient du haut des murailles, sans savoir que ce fut lui, croyaient que ce fut un furieux. Il fit d'admirables exploits, et dignes d'une  louange immortelle, mais enfin ayant été enveloppé par toute l'armée, il porta la peine de sa témérité. Bélisaire et toute l'armée ressentirent une extrême douleur de sa mort, et regrettèrent sa perte, comme la perte de l'espérance publique.

CHAPITRE II

1. Bélisaire donne escorte à Euthalius, qui apportait de l'argent de Constantinople. 2. Les Romains vainquent auprès de la Porte Pinciana, et sont vaincus  dans le champ de Néron. 3. Asès est guéri de sa blessure par un médecin, nommé Théostiste ; Cutilas et  Bucas meurent des leurs.

1. ENVIRON le solstice d'été, un certain Euthalius arriva de Constantinople à Terracine, avec l'argent destiné au paiement des soldats ; mais comme il appréhendait d'être rencontré par les ennemis, et de perdre l'argent et la vie, il demanda escorte à Bélisaire, qui lui envoya cent hommes couverts de boucliers sous la conduite de deux gardes. Cependant ce général faisait toujours semblant de vouloir donner bataille, afin d'empêcher les ennemis d'aller au fourrage, ou pour quelque autre raison.

2. Quand il fut le jour auquel Euthalius devait arriver, il rangea le jour précédent son armée, la mit aux portes de Rome dès le matin, et la fît dîner à midi, les Goths se rangèrent pareillement en bataille, dînèrent, et crurent qu'il ne voulait combattre que le lendemain. Incontinent après il envoya Martin et Vaiérien dans le champ de Néron, pour harceler les Barbares ; et en même temps envoya attaquer le camp par six cents cavaliers, qui sortirent par la petite porte Pinciana, et qui étaient commandés par Artasine, Perse, par Bucas, Massagète, et par Cutiias, Thrace. Les ennemis accoururent au devant d'eux. Les uns et les autres furent longtemps sans en venir aux mains, combattant par des irruptions, et par des retraites  réciproques, comme s'ils eussent en dessein de passer toute la journée en cette sorte d'escarmouche. Mais dans la suite, les uns et les autres étant échauffés par la colère, et ayant reçu du secours tant du camp que de la ville, la mêlée devint furieuse, et plusieurs braves hommes demeurèrent sur la place. Enfin, la vertu des Romains l'emporta sur les Barbares, lesquels Cutilas poursuivit, bien qu'il eût la tête percée d'un dard, qui y était demeuré suspendu; et il revint dans Rome en cet état, avec l'admiration de tout le monde. Arsès, qui était un des écuyers de Bélisaire, reçut un coup au visage, entre le nez et l'œil droit; la pointe du dard était enfoncée bien avant, et le reste lui pendait sur le visage. Les Romains admirèrent la confiance avec laquelle cet Arsès et ce Cutilas méprisèrent les blessures et la douleur. Voilà ce qui se passa en cette occasion. 

Les Barbares avaient l'avantage dans le champ de Néron. Martin et Valérien soutenaient l'effort d'une effroyable multitude, avec un courage invincible, mais avec une perte notable, et un péril extrême. Bélisaire dépêcha Bucas à leur secours, avec ceux qui n'avaient point été blessés dans le combat. Le renfort assura les Romains, et leur fit donner la chasse aux Barbares. Bucas les ayant poursuivis fort loin, il se trouva enveloppé de douze, qui tous lui portèrent des coups de lance. Sa cuirasse étant à l'épreuve, il y eut un Goth qui en trouva le défaut au-dessus de l'épaule droite, et qui lui fit une blessure, qui ne fut toutefois ni mortelle, ni dangereuse. Un autre lui donna un coup dans la cuisse gauche, dont il eut le muscle percé en travers. Martin et Valérien accoururent à son secours, et le dégagèrent, et tenant chacun d'une main la bride de son cheval, le ramenèrent à Rome, où Euthalius arriva avec l'argent, au commencement de la nuit.

3. Quand ils furent tous dans la ville, ils prirent le soin de leurs blessures. Les médecins, qui voulaient retirer le dard du visage d'Arsès, furent longtemps dans une grande perplexité, non seulement à cause de son œil qu'ils n'espéraient pas conserver, mais aussi à cause des nerfs et des membranes, qu'ils craignaient de rompre et de faire périr en les rompant, un des plus vaillants hommes qui fut dans l'armée de Bélisaire. L'un d'eux, nommé Théoctiste, s'étant appuyé sur la tête d'Arsès, lui demanda s'il sentait beaucoup de douleur; et comme il lui eût répondu, que oui, il repartit, vous guérirez donc, et vous ne perdrez pas l'œil ; ce qu'il assurait, parce qu'il jugeait que le trait n'était pas enfoncé bien avant. Ensuite il coupa le bois qui était au dehors, et le jeta; puis ayant fait une incision, qui fut accompagnée d'une douleur très sensible, à cause des nerfs qui se rencontrent en cette partie, il en tira un fer à trois pointes. Ainsi Arsès fut guéri sans qu'il restât de cicatrice sur son visage. Comme ce même Théoctiste arracha avec violence la flèche qui avait pénétré, bien avant dans la tête de Cutilas,  ce capitaine en tomba en défaillance, les tuniques de son cerveau s'étant ensuite enflammées, il en tomba en frénésie, dont il mourut. Pour ce qui est de Bucas, il perdit une prodigieuse quantité de sang, et l'on crut qu'il en mourrait sur-le-champ. Les médecins assuraient que cela provenait, de ce que le muscle était percé de travers, et non pas en droite  ligne. Il ne survécut que trois jours. Les Romains passèrent la nuit à déplorer leur malheur, et ils entendaient en même temps les gémissements dont le camp des ennemis retentissait ; ce qui leur paraissait d'autant plus étrange, qu'ils n'avaient pas remarqué que les Goths eussent fait de perte considérable le jour précédent, et qu'ils leurs en avaient souvent vu faire de plus grandes, sans en témoigner tant de regret, parce qu'ils ne manquaient pas d'hommes ; mais ils apprirent le lendemain, qu'ils pleuraient les plus vaillants hommes de leur nation, que Bucas avait tués dans le champ de Néron, à la première rencontre. Il se livra d'autres petits combats, que je n'ai pas jugé de rapporter. Il y eu sept rencontres pendant  le siège, et deux autres depuis, dont je parlerai  dans la suite. En cet endroit finit l'hiver, et la seconde année de la guerre qu'écrit Procope.

CHAPITRE III

I. Rome assiégée par la peste et par la famine.  2. Plaintes des citoyens. 3. Réponse de Bélisaire.

1. AU commencement du printemps, Rome fut assiégée de la famine et de la peste. Les soldats n'avaient pour toute nourriture que du pain. Les habitants, à qui le pain avait manqué, souffraient en même temps l'incommodité de la disette, et celle  de la maladie contagieuse. Les Goths, bien informés de l'état de la ville, n'en voulaient pas venir aux mains, ils se contentaient d'arrêter les vivres. Il y a encore maintenant entre la voie Latine et la voie Appienne deux grands aqueducs, qui se joignent à cinquante stades de Rome, puis ils le croisent de sorte que celui qui était à la droite devient à la gauche et celui qui était à la gauche devient à la droite. Enfin ils se rejoignent pour se séparer l'un de l'autre, de la même manière que devant. Cela fait, qu'ils entourent un espace considérable, où les Barbares se fortifièrent, et se  mirent jusqu'au nombre de sept mille, pour boucher le passage aux provisions. Alors les Romains se virent privés de toutes sortes de biens et affligés de toutes sortes de maux. Pendant qu'il resta des grains à la campagne, les plus hardis des soldats, animés par l'avidité du gain, allèrent l'enlever sur des chevaux, sans être découverts par les ennemis, et le vendirent chèrement aux plus riches des citoyens, tandis que les autres ne vivaient que de légumes, dont il y eût toujours abondance, parce qu'il en croît en toutes les saisons, et même en hiver. Ce qui fut cause que les chevaux ne manquèrent point de fourrages. Quelques-uns vendaient secrètement des boudins, faits de la chair des mulets qui mouraient à Rome. Tous les grains de la campagne étant consumés et les habitants étant réduits à une extrême disette, ils vinrent tous à l'entour de Bélisaire, pour le prier de donner une bataille générale, et pour s'offrir à en courir le hasard. Comme il était en doute de la résolution qu'il prendrait dans une conjoncture si fâcheuse, plusieurs des plus considérables  lui parlèrent de cette sorte.

2. Nous ne nous attendions guère aux misères que nous souffrons, et notre condition présente est bien contraire à nos espérances. Après avoir obtenu ce que nous avions souhaité, nous sommes tombés dans la disgrâce, par la confiance que nous avons eue aux soins de César ; mais nous ne pouvons plus la conserver maintenant sans une espèce de folie. La nécessité extrême où nous sommes, nous donne la hardiesse de nous exposer au péril d'une bataille. Pardonnez-nous, s'il vous plaît, notre liberté. Le ventre n'a point de honte quand il est privé de ce qui lui est nécessaire. Nous trouvons notre excuse dans notre malheur. On ne saurait faire un plus grand mal à des misérables, que de prolonger leur vie. Vous voyez de quelles calamités nous sommes accablés. Nos terres sont en la possession de nos ennemis ; Rome est assiégée et affamée depuis si longtemps, qu'il ne nous est pas aisé de le marquer précisément. La plupart des citoyens sont morts, sans avoir reçu la sépulture, et notre misère est si insupportable, qu'elle nous fait envier la condition des morts mêmes. La famine adoucit tous les autres maux, et elle rend toutes les manières de mourir, fort agréables ; excepté celle qu'elle  présente. Permettez-nous de combattre, devant qu'elle nous fasse périr, afin que nous trouvions, ou la victoire, ou au moins la fin de nos peines. C'est une extravagance de se hâter de courir le hasard, quand il y a quelque espérance de salut dans le retardement; mais lorsque ce retardement ne fait  qu'augmenter la difficulté et le péril, il est plus blâmable que l'impatience.

3. Après que Bélisaire eut entendu ce discours, il y répondit en ces termes.

Je m'attendais bien à tout ce que vous avez fait, et rien n'est arrivé contre ma pensée. Il y a longtemps que je connais l'impertinence du peuple, et que je sais qu'il n'est pas capable de supporter le présent, ni de prévoir l'avenir ; qu'il veut faire ce qui est impossible, et qu'il se précipite aveuglément dans sa ruine. Pour moi, je ne suis pas résolu de perdre les affaires de l'Empereur, pour satisfaire votre légèreté, ni de vous laisser périr vous-mêmes. La guerre ne se fait pas avec une vitesse inconsidérée ; il y faut de la prudence & et du conseil pour peser les occasions et les moments. Vous voulez risquer en un seul coup tout le salut de l'État, de même que si vous jouiez aux dés. Je n'ai pas accoutumé de ruiner les affaires, en voulant les abréger. Vous me promettez, de courir avec moi le hasard d'une bataille. Depuis quand vous êtes-vous adonnés à l'exercice des armes ? Ceux qui les ont maniées toute leur vie, savent bien que c'est un métier qui ne s'apprend pas en un jour, et que l'on ne devient pas soldat à l'ombre.  J'admire l'ardeur de votre courage, et l'émotion où elle vous jette, mais je vous ferai voir aisément que ce que vous voulez faire, n'est pas à propos, et que j'ai raison de différer. L'Empereur, nous envoie une armée composée de toutes les forces  de l'orient et une flotte qui est la plus puissante que les Romains aient jamais équipées, et qui couvre déjà tout le golfe Ionique, et les côtes de la Campanie. Elle nous fournira, bientôt assez de vivres pour rassasier notre faim, et assez de soldats pour accabler nos ennemis. Je trouve qu'il est bien plus raisonnable de remettre le combat, jusqu'à ce que nous ayons reçu un secours si considérable, afin de nous assurer de la victoire, que de perdre l'État par une précipitation indiscrète.  Au reste, je donnerai les ordres nécessaires, pour faire en sorte que ce secours arrive bientôt, et qu'il ne se  perde pas un moment à le faire venir.

CHAPITRE IV

I. Bélisaire envoie Procope à Naples. 2. Il met des garnisons dans plusieurs forts, 3. Respect des Goths pour les églises. 4. Soins d'Antonine et de Procope. 5. Description du mont Vésuve.

1. APRÈS que Bélisaire eut un peu rassuré les esprits des Romains, par cette réponse, il envoya Procope,  l'auteur de cette histoire, à Naples, où le bruit courait qu'il était arrivé des troupes, afin d'y charger du blé sur des bateaux, et d'y amasser tous les soldats qu'il y trouverait, soit ceux qui y étaient arrivés depuis peu de Constantinople, ou ceux qui y demeuraient, pour y nourrir des chevaux, ou même ceux qu'il tirerait des garnisons, et de les amener tous en diligence à Ostie, qui est le lieu où s'arrêtent les vaisseaux des Romains. Il sortit durant la nuit avec Mundilas, qui était de la compagnie des gardes, et avec quelques autres cavaliers, par la porte de St-Paul, et passa sans être aperçu d'un corps de garde, que les ennemis avaient posé proche de la voie Appienne. Mundilas retourna à Rome, où il assura que Procope était passé au travers des ennemis, dont Bélisaire eut beaucoup de joie. Ce général fit ensuite ce que je vais dire.

2. Il envoya la plus grande partie de la cavalerie dans les forts qui sont proches de Rome, afin d'empêcher que les ennemis n'emmenassent des provisions dans leur camp, et afin de soulager un peu la ville de sa disette, et d'assiéger en quelque sorte les assiégeants mêmes. Il envoya à Terracine Martin et Valérien avec mille hommes, qui servirent jusque là  d'escorte à Antonine, qui allait à Naples, pour y attendre l'événement qu'il plairait à la fortune de donner à cette guerre. Il dépêcha au château de Tibur, qui est éloigné de cent quarante stades de Rome, cinq  cents hommes, sous la conduite de Magnus et de Sinthuès. Il avait déjà envoyé une troupe d'Hérules, commandés par Gontharis, à la ville d'Albe, qui est dans la même distance de cent quarante stades; mais ils en avaient été chassés incontinent après, par les Goths.

3. Il y a à quatorze stades de Rome, un temple, dédié en l'honneur de saint Paul, qui est arrosé du Tibre, et qui est sans défense, bien qu'une longue galerie, et quelques autres bâtiments qui le joignent aux murailles de la ville, en rendent l'accès un peu  difficile. Les Goths ont du respect pour cette sorte d'édifices. Dans tout le temps de la guerre, ils ne violèrent  ni cette église de saint Paul, ni celle de saint Pierre ; si bien que les prêtres eurent toujours une entière liberté d'y célébrer le saint Office. Il envoya Valérien se camper avec les Huns sur le bord du Tibre, afin de faire paître leurs chevaux, et d'arrêter un peu les courses des Barbares. Quand Valérien y eut placé les Huns, il retourna incontinent à Rome. Bélisaire se tenait en repos ; et n'ayant pas dessein de commencer le combat, il se voulait seulement mettre en état de repousser les ennemis, au cas qu'ils attaquassent les murailles. Il distribua un peu de blé parmi le peuple. Martin et Trajan étant arrivés à Terracine, quittèrent Antonine, qui allait à Naples, et se fortifièrent tellement dans les lieux des environs, qu'ils faisaient sur les Goths de fréquentes irruptions. Magnus & Sinthuès réparèrent en peu de temps les fortifications de Tibur,  tellement qu'y étant en sûreté, ils en incommodaient extrêmement les Barbares, et fondaient sur eux, quand ils allaient chercher des vivres. Les Huns ne les harcelaient pas moins, & ainsi n'ayant plus la même facilité de trouver des vivres qu'auparavant, ils commençaient à souffrir eux-mêmes les incommodités de la disette.

4. Pour ce qui est de Procope, quand il fut arrivé dans la Campanie, il y amassa au moins cinq cens soldats, et y prépara plusieurs vaisseaux chargés de grains. Peu après Antonine y arriva, qui partagea avec lui les soins de l'armée navale.

5. Dans le même temps, on entendit gronder le mont Vésuve, mais il ne vomit point les carreaux dont il semblait menacer par ce bruit, tout le pays, qui en était fort épouvanté. Cette montagne est à soixante et dix stades de Naples, du côté du Septentrion. Elle est extrêmement escarpée. Au bas s'étendent de grandes plaines, qui sont plantées de beaux arbres. Le haut est tout à fait pierreux et inculte. Dans le milieu est une ouverture d'une telle profondeur, qu'il semble qu'elle descende jusqu'à la racine de la montagne. Ceux qui sont assez hardis pour y regarder, voient du feu dans le fond. Tandis que la flamme tournoie, et se roule, pour ainsi dire, dans elle-même, elle ne fait mal à personne ; mais quand on entend un bruit semblable à un mugissement, il sort incontinent après, une prodigieuse quantité de cendres des entrailles de cette montagne, dont ceux qui sont touchés ne manquent jamais de mourir. Quand elles tombent sur les maisons, elles les accablent, et les ruinent. La violence du vent les élève quelquefois si haut, que l'on les perd de vue, et qu'elles sont emportées en des pays fort éloignés. On dit qu'étant tombées autrefois sur Constantinople, la consternation y fut telle, que l'on y établit des prières publiques qui durent encore. Une autre fois, Tripoli qui est en Afrique, fut affligée de ce malheur. Il y a, comme l'on croit, un siècle, que ce mugissement fut entendu la première fois ; la mémoire du second est plus récente. Au reste l'on assure qu'il est impossible que le pays, où le Vésuve répand les cendres qu'il vomit, ne soit extrêmement fertile. L'air qui environne cette montagne est extrêmement subtil, et propre à la santé ; ce qui est cause que les médecins y envoient ceux qui sont malades de la phtisie. C'est ce que j'avais à dire du mont Vésuve.

CHAPITRE V

1.  Secours arrivé de Constantinople. 2. Stratagème de Bélisaire. 3. Action hardie d'Aquilin. 4. Blessure merveilleuse de Trajan.

1. Il arriva vers le même temps, une nouvelle armée de Constantinople, savoir, à Naples trois mille Isauriens, qui étaient commandés par Paul et par Conon ; et à Orante huit cents cavaliers, Thraces de nation, lesquels étaient commandés par Jean, neveu de Vitalien le tyran ; et mille autres cavaliers qui étaient commandés par Alexandre, par Marcenze, et par quelques autres chefs, Zénon avait amené dès auparavant à Rome trois cents hommes  de cheval, par le pays des Samnites, et par la voie Latine. Lorsque Jean fut en Campanie, il se joignit à cinq cents hommes, qui y avaient été levés, et ils marchèrent tous ensemble sur le rivage de la mer, traînant après eux des chariots qu'ils avaient tirés de la Calabre, et dont ils avaient envie de le servir pour se retrancher, au cas qu'ils fussent attaqués par les ennemis. Ils avaient mandé à Paul et à Conon, d'aller promptement par mer à Ostie, afin de joindre toutes leurs forces. Ils avaient mis grande quantité de blé, de vin, et d'autres provisions, sur les navires et sur les chariots. Ils espéraient de trouver Martin et Trajan à Terracine ; mais quand ils y furent arrivés,  ils apprirent qu'ils avaient été rappelés depuis peu, à Rome.

2. Bélisaire ayant été averti de la marche des troupes de Jean, et craignant que les ennemis n'allassent au-devant, et ne les taillassent en pièces, s'avisa de ce stratagème. J'ai remarqué dans le premier livre, qu'au commencement de la guerre, il avait fait murer la porte Flaminia, proche de laquelle les ennemis croient camper afin qu'ils ne la pussent forcer, et  entrer dans la ville. Il fit ôter durant une nuit les pierres, dont cette porte était bouchée, et il rangea son armée tout proche, dès le point du jour. Il envoya ensuite par la porte Pinciana Trajan et Diogène, à la tête de mille hommes, pour attaquer le camp  des ennemis, avec ordre de s'enfuir, dès qu'ils les verraient paraître. Ces deux capitaines, suivant l'ordre de Bélisaire, attaquèrent les Goths, qui fondirent à l'instant sur eux en foule, pour les repousser. Les uns et les autres couraient tous pêle-mêle vers Rome, les uns faisant semblant de fuir, et les autres poursuivant de bonne foi les fuyards. Quand Bélisaire vit courir les Barbares à toute bride, il ouvrit la porte Flaminia et fit sortir son armée. Le chemin était commandé par un des camps des Goths, duquel les avenues étaient étroites et incommodes. D'abord,  un certain Barbare, qui était d'une taille fort avantageuse, et qui était couvert d'une cuirasse, courut au partage, et exhorta ses compagnons de venir s'en emparer, et le défendre. Mais Mundilas le prévint, et l'ayant tué, empêcha qu'aucun autre se rendît maître du partage. Il fut aisé aux Romains d'aller jusqu'au camp ; mais ce fut en vain qu'ils l'attaquèrent, quoi qu'il ne fût défendu que par une poignée de gens. Il était ceint d'un fossé fort profond, et revêtu d'un rempart fort élevé, et fortifié avec des pieux mis près à près. C'est ce qui donnait aux Barbares le courage de le bien défendre.

3. Un écuyer de Bélisaire, nommé Aquilin, poussa son cheval jusque dans le milieu du camp, et tua plusieurs Goths. Ayant été à l'instant même enveloppé de tous les autres, il perdit son cheval, qui fut tout percé de traits, et s'enfuit à pied, contre toute sorte d'apparence, jusqu'à la porte Pinciana, où ayant trouvé des Barbares qui donnaient la chasse aux nôtres, il commença à les charger, et à leur tirer dans le dos. Ce que Trajan ayant aperçu, il se joignit à une troupe de cavaliers qui étaient proche, et alla fondre sur les Goths, qui furent enveloppés de toutes parts, et misérablement massacrés. Le carnage fut furieux, et il n'y en eut que très peu qui se sauvèrent dans leur camp. Ils n'osaient plus sortir depuis, et s'imaginant toujours que les Romains allaient venir les attaquer, ils veillaient incessamment à la garde de leurs retranchements.

4. Trajan fut blessé en  cette rencontre, au-dessus de l'œil droit, proche du nez. Le fer du trait pénétra si profondément, que l'on ne le pouvait plus voir. Le  bois, qui ne tenait pas bien au fer, tomba à terre. Trajan ne se sentant que légèrement incommodé de cette blessure, n'en poursuivit pas moins vivement l'ennemi. Cinq ans après, le fer du trait commença à paraître sur son visage ; il y a déjà trois ans qu'il sort, et il y a apparence qu'il tombera bientôt, sans lui faire de douleur.

CHAPITRE VI

1. Les Goths envoient des ambassadeurs à Bélisaire. 2. Harangue des ambassadeurs. 3. Conférence. 4. Conclusion d'une trêve.

INCONTINENT après, les Barbares, qui voyaient que leur armée, qui autrefois avait été si nombreuse, était alors réduite, par la violence des maladies, et par la valeur de leurs ennemis, à un nombre très médiocre, qui se sentaient incommodés de la disette des vivres ; et qui se trouvaient comme assiégés eux-mêmes, commencèrent à désespérer du succès de leur entreprise, et à méditer le dessein d'une retraite. D'autre côté, ayant appris qu'il venait des troupes de Constantinople, tant par terre que par mer, et se les figurant non pas telles qu'elles étaient en effet, mais telles qu'elles étaient représentées par la renommée, ils furent tellement effrayés, qu'ils résolurent de précipiter leur retour. Ils envoyèrent pour ce sujet trois ambassadeurs à Rome; un Romain très considérable parmi eux, et deux autres, qui ayant été introduits devant Bélisaire, lui parlèrent de cette sorte.

2. Il n'y a personne, qui ayant  éprouvé les effets de la guerre, ne sache qu'elle n'est utile à aucun des partis. Qui est-ce qui voudrait nier une chose, dont tout le monde est persuadé ? Il n'y a point d'homme sage, qui ne demeure d'accord, que c'est une folie, de ne vouloir pas par l'amour d'une fausse gloire, de délivrer des maux que l'on souffre. Que si  cela est ainsi, il ne faut pas que les chefs des deux nations sacrifient à leur ambition le salut des peuples. Il faut plutôt qu'ils mettent fin aux calamités publiques, en s'accordant à des conditions; où non seulement eux, mais leurs ennemis mêmes trouvent de la satisfaction. On accommode les affaires les plus difficiles, quand on y veut apporter un sage tempérament ; au lieu que l'on ne décide rien quand on veut tout emporter, par un esprit de contention. Nous venons donc, dans le dessein de faire la paix, et nous apportons des propositions qui seront avantageuses aux deux partis, et où nous relâchons beaucoup de nos intérêts. Pour vous, prenez garde de ne pas refuser votre bonheur, et de n'être pas les auteurs de votre ruine, en voulant contester fièrement sur tous les articles. Au reste, il semble qu'il n'est pas à propos de faire des discours continus, et qu'il faut plutôt lasser la liberté d'interrompre, quand on le jugera à propos. Par ce moyen, chacun expliquera plus clairement sa pensée.

Voici ce que Bélisaire répondit.

 3. J'estime que la conférence se peut faire en la manière que vous l'avez proposée, pourvu que vous y veniez avec un esprit de paix et de justice.

Les ambassadeurs des Goths continuèrent en ces termes.

Vous nous avez fait une injustice, quand vous avez pris les armes contre nous, qui étions vos amis et vos alliés. Nous ne dirons que ce que pas un d'entre vous n'ignore. Les Goths n'ont pas pris de force l'Italie sur les Romains. Odoacre s'étant défait de l'Empereur, y avait établi sa tyrannie, lorsque Zénon, Empereur d'Orient, qui souhaitait de venger l'injure faite à son collègue, et qui n'était pas assez puissant pour détruire l'usurpateur, persuada à Théodoric, qui était prêt de mettre le siège devant Constantinople, de faire la paix, en considération des honneurs et des dignités de consul et de patrice, qu'il avait reçues, et d'employer ses forces contre Odoacre et  à se rendre maître de l'Italie. Depuis que nous l'avons ainsi réduite sous notre puissance, nous en avons conservé les lois aussi religieusement que pas un des Empereurs ; de sorte que ni Théodoric, ni les rois ses successeurs n'en ont point fait, ni d'écrites, ni de non écrites. Nous avons maintenu la religion des Romains, si bien que nul Italien n'a embrasé celle des Goths, et que plusieurs Goths ont embrassé celle des Romains avec toute sorte de liberté. Nous avons rendu le dernier respect à leurs temples, et nous avons souffert que ceux qui s'y sont réfugiés y aient trouvé un asile inviolable. Ils ont possédé seuls toutes les charges, sans que les Goths y aient été admis, Si je ne dis la vérité, je veux bien que l'on m'interrompe. De plus, les Goths ont permis aux Italiens de recevoir tous les ans le consulat des mains de l'empereur de Constantinople. Vous qui n'avez pas délivré l'Italie du joug de la tyrannie, sous lequel elle a gémi dix années entières, vous la voulez ravir à ses légitimes possesseurs. Retirez-vous-en donc, s'il vous plaît, avec tout votre bagage.

Bélisaire répondit :

Vous nous aviez promis de parier peu et avec modération, et vous nous avez fait un long discours tout rempli de vanité. Zénon envoya Théodoric pour faire la guerre à Odoacre, et non pour envahir l'Italie. Qu'aurait-il gagné d'avoir un tyran pour un autre ? Il l'envoya pour la remettre en liberté, et pour la réduire à l'obéissance de son prince légitime.  Mais lui, après en avoir chassé l'usurpateur, il la retint par une ingratitude criminelle. Je crois qu'il n'y a pas grande différence, entre celui qui prend le bien de son voisin, et celui qui refuse de le lui rendre. Pour moi je me garderai bien de donner les terres qui appartiennent à l'Empereur. Que si vous avez quelque autre proposition à faire, je suis prêt de l'écouter.

Les Barbares dirent :

Bien que vous sachiez que nous n'avons rien avancé que de véritable, néanmoins, pour éviter les contestations, nous vous abandonnerons la Sicile, cette île si grande et si riche, sans laquelle vous ne sauriez conserver l'Afrique.

Bélisaire dit :

Nous vous abandonnons l'Angleterre, qui est plus grande que la Sicile, et  de l’ancien domaine de l'Empire, étant très raisonnable de reconnaître les présents que l'on nous fait, par d'autres présents.

Les Barbares dirent :

Si nous faisons d'autres propositions touchant Naples, et la Campanie, n'y entendrez-vous pas volontiers ?

Nullement, répondit Bélisaire ; car il ne nous est pas permis de disposer des intérêts de César, contre ses intentions.

Les Barbares dirent :

N'y entendriez-vous pas, quand même nous nous obligerions à en rendre un tribut  chaque année?

Bélisaire répondit:

Non pas même à cette condition, car notre pouvoir ne s'entend qu'à conserver à notre maître ce qui lui appartient.

Les Barbares dirent:

Permettez-nous d'envoyer vers Justinien, pour traiter de tous nos différends, et cependant accordez-nous une suspension d'armes.

Bélisaire dit :

Je l'accorde volontiers, et je n'ai garde d'apporter d'empêchement au dessein où vous êtes de faire la paix.

Ainsi se termina la conférence, et les ambassadeurs des Goths s'en retournèrent dans leur camp. Les jours suivants il se fit divers voyages de part et d'autre, pour la conclusion de la trêve, pour la sûreté de laquelle l'on donna réciproquement des otages.

 CHAPITRE VII

1. Convois conduits à Rome. 2.  Otages donnés de part et d'autre, pour la sûreté de la trêve. 3. Les Goths abandonnent des places, dont les Romains s'emparent.  4. Plainte des Goths et réponse de Bélisaire. 5. Bélisaire envoie des troupes dans le Picentin. 6. Il promet du secours à la ville de Milan.

1. DURANT que l'on traitait ainsi de la paix, la flotte des Isauriens aborda au port de Rome, et Jean arriva à Ostie, sans que les ennemis parussent, pour empêcher ni leur descente ni leur campement. Les Isauriens ne laissèrent pas de faire un grand fossé proche du port, et de poser des sentinelles. Les troupes de Jean se retranchèrent avec des chariots. Bélisaire les vint trouver la nuit, avec cent chevaux. Il leur apprit le dernier combat, le traité fait depuis avec les Goths. Il les exhorta à témoigner leur courage, et à mener à Rome les vivres qu'ils avaient amenés par mer, et leur promit de leur assurer les chemins. Dès que l'aurore commença à paraître, il s'en retourna à Rome. Antonine tint conseil le matin avec les chefs, sur les moyens de conduire les convois. Cela paraissait extrêmement difficile, tant parce que les bœufs étaient fatigués, et couchés par terre comme demi-morts que parce qu'il n'y avait point de sûreté à mener les chariots par des chemins si étroits. De plus il était impossible de tirer à l'ordinaire des bateaux sur le Tibre en remontant, vu qu'il n'y a point de chemin au bord qui est à main gauche, et que le chemin qui est à main droite était assiégé par les ennemis. Ils s'avisèrent donc de prendre les chaloupes des vaisseaux, et de les clore avec des ais, afin que ceux qui étaient dedans fussent à couvert des traits des ennemis. Ensuite ils les chargèrent de vivres, de soldats et de matelots, et s'efforcèrent de les faire remonter  sur le Tibre, tandis que l'armée était sur le bord pour favoriser leur passage, et que les Isauriens gardaient la flotte. Lorsque le cours du fleuve était droit, ils naviguaient assez aisément, en tendant les voiles, mais dans les détours, ils étaient contraints de ramer ; ce qu'ils ne pouvaient faire sans beaucoup de peine. Cependant les Barbares étaient dans leur camp, qui ne voulaient pas empêcher le passage des vivres, soit qu'ils appréhendassent le danger, ou qu'ils crussent que l'entreprise des Romains était importable, et qu'elle se détruirait d'elle-même; ou bien qu'ils ne voulussent pas se nuire à eux-mêmes, en apportant de nouveaux obstacles à la conclusion de la trêve, dont Bélisaire leur avait donné de bonnes paroles Les Goths qui étaient dans la ville du port, admiraient l'adresse que les Romains avaient d'aller contre le fil de l'eau, au lieu de les en empêcher. Quand toutes les provisions eurent été portées à Rome, les matelots se hâtèrent de ramener leurs vaisseaux, à cause que le solstice d'hiver approchait. Toutes les troupes entrèrent dans Rome, excepté  les Isauriens que Paul commandait.

2. Les otages furent donnés réciproquement, savoir Zénon de la part des Romains, et Ulias, qui était d'une naissance très illustre, de la part des Goths. On accorda aussi une suspension d'armes pour trois mois, jusqu'à ce que les ambassadeurs fussent revenus de Constantinople, et eussent rapporté la résolution de l'Empereur, et l'on arrêta que si dans ce temps-là, un des partis exerçait quelque acte d'hostilité, l'on ne laisserait pas de continuer par la voie des ambassadeurs la négociation de la paix. Les ambassadeurs des Goths furent conduits par les Romains à Constantinople. Ildiger gendre  d'Amonine arriva d'Afrique à Rome, avec des troupes de cavalerie.

3. Les Goths qui gardaient le fort du port, n'ayant plus de provisions, l'abandonnèrent, et retournèrent dans leur camp, du contentement de Vitigis. Incontinent après, Paul s'en saisit, et y mit des Isauriens, qu'il tira d'Ostie. La disette où s'étaient trouvés ces Barbares, était venue de la vigilance avec laquelle les Romains tenaient la mer fermée, après s'en être rendu maîtres. Dans le même temps le manque de vivres contraignit aussi les Goths d'abandonner Cencelles, ville de Toscane, bâtie sur la mer, qui est fort grande, fort riche, et fort peuplée, et qui est à deux cent quatre-vingts stades de Rome. La prise de cette ville fortifia beaucoup le parti des Romains ; car ils s'emparèrent encore en même temps de celle d'Albe. Aussi ils enveloppaient les Goths, qui pour ce sujet avaient envie de rompre la trêve.

4. Ils envoyèrent donc des ambassadeurs à Bélisaire se plaindre, de ce que l'on violait le traité ; que Vitigis ayant rappelé dans le camp les soldats qui étaient à la garde du port, Paul s'en était emparé, bien qu'il n'y eût aucun droit. Que l'on en avait fait autant de Cencelles et d'Albe; et que si l'on ne leur restituait ces trois places, ils chercheraient par les armes la vengeance de l'injure qu'ils souffraient. Bélisaire les renvoya en riant, et en disant, que leur plainte était sans aucun fondement raisonnable ; et que le sujet qui avait obligé les Goths d'abandonner ces trois villes n'était ignoré de personne.

5. Depuis ce temps-là, les deux partis se défièrent l'un de l'autre. Ce qui fut cause que Bélisaire, qui avait beaucoup de troupes dans Rome, en envoya une partie en divers endroits de l'Italie, et surtout il envoya à Albe, ville assise dans le territoire des Picentins, huit cents cavaliers commandés par Jean, fils de la sœur de Vitalien ; quatre cents hommes tirés des troupes de Valérien, et commandés par Damien, neveu  de Vitalien ; et huit cents des plus braves de ses cavaliers, commandés par deux de ses gardes, Sutan et Abigis. Il leur commanda à tous de suivre Jean, et d'obéir à ses ordres. Or il lui avait donné en particulier une instruction qui portait, qu'il demeurât en  repos, tandis que les ennemis y demeureraient ; mais que du moment qu'ils contreviendraient à la suspension d'armes, il ne manquât pas d'inonder le Picentin ; de prévenir par sa diligence la vitesse de la renommée, d'enlever les richesses, et de faire les femmes et les enfants prisonniers, et de ne point faire de mal aux Romains. Que s'il rencontrait des places fortifiées, il tâchât de les emporter, et s'il n'en pouvait venir à bout, il allât plus loin, ou qu'il s'arrêtât, afin de n'avoir point d'ennemis derrière, par qui il pût être attaqué et dépouillé du butin. Bélisaire, qui donnait cette instruction, y ajouta en riant ces paroles. Il n'est pas juste que les uns travaillent à chasser les bourdons et que d'autres, qui n'ont point de part à ce travail, goûtent tout seuls le miel. Voila l'ordre que Bélisaire donna à Jean.

6.  Dans le même tems, Darius évêque de Milan et quelques-uns des plus considérables des habitants, allèrent prier Bélisaire de leur donner quelques soldats pour là défense de leur ville, et lui promettre non seulement de la soustraire, mais de soustraire encore toute la Ligurie, de l'obéissance des Goths ; pour les soumettre à celle des Romains. Cette ville a été bâtie dans une distance égale de Ravenne et des Alpes, qui servent de frontières aux Gaules. Cette distance est de huit journées de chemin, tel que le peut faire un homme de pied. C'est la première ville d'Italie, après Rome, tant pour la grandeur de son étendue, et la multitude de ses habitants, que pour la beauté de ses bâtiments, et l'abondance de ses richesses. Bélisaire leur accorda leur demande, et passa l'hiver à Rome.

CHAPITRE VIII

1. Fâcheuse contestation entre Bélisaire et Constantin. 2. Celui-ci est tué par les Gardes de Bélisaire.

1. LA fortune, envieuse de la prospérité des Romains, la voulut tempérer par quelque disgrâce, en suscitant, pour un très léger sujet, une très curieuse contestation entre Bélisaire et Constantin.  J'en rapporterai l'origine et les suites, avec une fidélité très exacte.  Un certain Romain, nommé Presidius, qui était d'une famille très illustre, et qui demeurait à Ravenne, ayant eu quelque occasion de mécontentement de la part des Goths, sortit avec quelques-uns de ses amis, comme pour aller à la chasse, et s'enfuit sans emporter autre chose que deux poignards, dont les fourreaux étaient enrichis d'or et de pierreries. Quand il fut proche de Spolète, il entra dans une église qui était hors de la ville.  Ce que Constantin, qui y était alors, ayant appris, il envoya son écuyer nommé Maxence, lui ôter les deux poignards.  A l'instant il s'en alla plaindre à Bélisaire qui était à Rome, où Constantin arriva peu de temps après et dès qu'il eût reçu la nouvelle de la marche de l'armée des Goths.  Presidius demeura dans le silence, pendant que les affaires des Romains furent dans le désordre et dans le danger ; mais quand il vit qu'elles étaient en bon état, et que les ambassadeurs des Goths conféraient des conditions de la paix, il renouvela ses plaintes, et demanda hautement justice.   Bélisaire pressait souvent Constantin, et par soi-même, et par d'autres, de se purger de l'accusation.  Mais cet homme, à qui cette affaire devait être funeste, éludait toutes ces remontrances, par des railleries piquantes et injurieuses, qu'il ajoutait à la violence dont il avait usé. Un jour que Bélisaire était à cheval dans la place publique, Presidius vint prendre la bride de son cheval, et lui demander à haute voix, s'il était permis par les lois romaines de ravir le bien aux étrangers, qui viennent implorer la protection de l'Empereur. Bien que les gardes lui commandassent de quitter les rênes, il ne les quitta point, que Bélisaire ne lui eût promis de lui faire rendre ses deux poignards. Le lendemain, ce général assembla plusieurs personnes de commandement, dont Constantin était du nombre. Il l'exhorta de rendre ces deux poignards; mais il répondit insolemment, qu'il les jetterait plutôt dans le Tibre. Bélisaire en colère, lui demanda, s'il ne se reconnaissait pas obligé de lui obéir ? Il répondit, qu'en toute autre chose il lui obéirait, parce que c'était l'intention de l'Empereur ; mais qu'en celle-là, il ne lui obéirait jamais. A cette parole, Bélisaire commanda aux gardes d'entrer. Est-ce pour me massacrer, dit Constantin ? Non, repartit Bélisaire, mais c'est pour contraindre Maxence votre écuyer de rendre à Presidius les poignards qu'il lui a pris par votre ordre. Constantin s'imaginant que l'on l'allait tuer, se résolut de se signaler avant sa mort, par une action d'une extraordinaire hardiesse. Il tira son poignard, et le voulut porter dans le ventre de Bélisaire, qui  se retira, et évita le coup, en embrassant Bessas qui était proche de lui. Comme Constantin se retirait tout furieux, il fut saisi à droite par Valérien, et à gauche par Idliger.

2.  Sur ces entrefaites, les gardes que Bélisaire avait appelés entrèrent, et lui arrachèrent son poignard, sans lui faire d'autre mal, par le respect du général: et des autres chefs; mais l'ayant ensuite mené dans une autre chambre, ils l'y tuèrent par l'ordre de Bélisaire. C'est, peut-être la seule violence qu'il ait jamais faite, et contre son inclination naturelle ; car il usait d'une grande douceur envers tout le monde; mais  Constantin devait périr misérablement de cette manière.

CHAPITRE IX

I. Les Goths méditent d'entrer dans Rome par un aqueduc. 2. Ils y entretiennent intelligence avec des traîtres, l'un desquels  est châtié par Bélisaire.

1. LES Goths ayant résolu, bientôt après, de faire une entreprise sur les murailles de Rome, firent entrer quelques-uns de leur gens dans un aqueduc, dont ils avaient détourné l'eau dès le commencement de la guerre. Comme ils tâchaient de pénétrer par cet aqueduc jusque dans la ville, un soldat du corps de garde de la porte Pinciana  aperçut les flambeaux qu'ils avaient pour se conduire, et en avertit ses compagnons, qui parce que l'aqueduc n'était pas élevé hors de terre, dirent, que ce n'était qu'un loup, dont les yeux étincelaient, qui avait été vu. Quand ils eurent marché jusqu'au bout du canal, ils en trouvèrent la sortie, qui avait été fermée par l'ordre de Bélisaire, dès le commencement de la guerre, comme je l'ai dit dans le premier livre. Ils se contentèrent d'en arracher une petite pierre, de la porter à Vitigis, et de lui exposer l'état où ils avaient trouvé les choses. Alors ce prince délibéra sur cette affaire, avec les personnes les plus considérables de son Conseil. Le lendemain, comme l'on s'entretenait dans le corps de garde, du soupçon que l'on avait eu le jour précédent, et du loup que l'on avait ou vu, ou cru voir, Bélisaire crut se devoir éclaircir de la vérité, et faire visiter l'aqueduc par quelques-uns des plus braves de ses soldats, à la tête desquels il  mit Diogène. Quand ceux-ci eurent reconnu les marques des flambeaux, et l'endroit d'où la pierre avait  été arrachée, ils le rapportèrent fidèlement à Bélisaire, qui fit garder soigneusement l'aqueduc ; ce qui obligea  les Barbares d'abandonner l'entreprise.

2.  Ensuite ils donnèrent un assaut avec des échelles, et avec des feux d'artifice du côté de la porte Pinciana. L'assurance qu'ils avaient qu'il était resté fort peu de soldats dans la garnison, leur donnait l'espérance d'un heureux succès. Ildiger, qui faisait garde à son  tour de ce côté-là, ayant aperçu les ennemis qui venaient attaquer les murailles, courut au devant d'eux et les tailla en pièces. Les habitants y accoururent aussi en foule et contraignirent les Barbares de se retirer dans leur camp. Vitigis fit une nouvelle entreprise contre la partie des murailles qui était du côté du Tibre, et qui était aisée à forcer, à cause qu'elle était basse, qu'il n'y avait point de tours, et que la garnison en était faible. Il gagna par argent deux Romains qui demeuraient proche de l'église de Saint Pierre, et il leur persuada d'aller sur le soir trouver les soldats de la garnison, avec une outre de vin, de les inviter à boire, et de jeter dans leur verre d'une drogue propre à procurer le sommeil. Pour lui il tint des bateaux tout prêts pour passer le Tibre, au premier signal qui lui serait donné de venir escalader les murailles. D'ailleurs il prépara toutes ses troupes pour donner un assaut général ; mais parce que Dieu n'avait pas agréable que Rome fût prise par les Goths, un des deux que Vitigis avait corrompus, découvrit cette menée à Bélisaire, et dénonça son complice, qui reconnut tout à la question, et montra la drogue qu'il devait mêler dans le vin, pour endormir les soldats. Bélisaire lui ayant fait couper le nez et les oreilles, l'envoya sur un âne au camp des ennemis; ce qui fit juger aux Barbares que Dieu était contraire à leurs desseins et que jamais ils ne prendraient Rome. .

CHAPITRE X

1. Divin exploit de Jean. 2. Il traite avec Matasonte. 3. Les Goths lèvent le siège de Rome.

1. CEPENDANT Bélisaire manda à Jean d'exécuter les ordres qu'il lui avait donnés. A l'instant il courut avec deux mille chevaux les terres des Picentins, pilla tous les meubles, emmena les femmes et les enfants, défit Ulithée, oncle de Vitigis, qui lui voulut résister, et tailla en pièces toutes les troupes. Depuis cela, il n'y eut plus d'ennemis qui osassent en venir aux mains avec lui. Quand il fut arrivé à la ville d'Auxime, il reconnut qu'elle était extrêmement forte, bien que la garnison en fût faible ; et sans la vouloir assiéger il alla plus loin. Il fit la même chose à l'égard de la ville d'Urbin. Il alla ensuite à celle d'Ariminium (Rimini), qui n'est éloignée de Ravenne que d'une journée, et où il y eut quelques Romains qui lui servirent de guides. Les Barbares qui se défiaient des habitants, s'enfuirent à Ravenne, au premier bruit qu'ils entendirent de la marche de leurs ennemis. Ainsi Jean, après avoir laissé garnison à Auxime et à Urbin, se rendit maître d'Ariminium (Rimini). Ce n'est pas qu'il n'eût toute sorte de déférence pour les ordres de Bélisaire, ni qu'il se laissât emporter par une témérité indiscrète, car il n'avait pas moins de prudence que de valeur ; mais c'est qu'il était persuadé que les Goths abandonneraient le siège de Rome, pour secourir Ravenne, du moment qu'ils sauraient que les ennemis feraient à l'entour. En quoi il ne se trompa pas ; car aussitôt que Vitigis eut appris la prise d'Ariminium (Rimini), l'appréhension qu'il eut de la prise de l'avenue, le fit résoudre à un voyage, dont je parlerai  incontinent ; ce qui donna sans doute un nouveau lustre à la gloire que Jean s'était acquise. C'était un homme d'un courage fort élevé, intrépide dans les dangers, et qui était capable d'exécuter les plus hautes entreprises. Il supportait la disette, et toutes les fatigues militaires, avec autant de patience qu'un simple soldat.

2. Matasonte, femme de Vitigis, qui n'aimait pas ce prince, parce qu'il l'avait enlevée, fut ravie de ce que Jean était arrivé à Ariminium (Rimini), et elle traita avec lui par des personnes interposées, pour l'épouser, après qu'ils se seraient défaits de son mari.

3. Pendant que ce traité se faisait par des agents secrets, les Goths informés de ce qui était arrivé à Ariminium (Rimini), pressés par la famine, et par l'échéance du terme qui avait été accordé,  pour conférer de la paix, levèrent le siège, bien qu'ils n'eussent reçu aucune nouvelle de leurs ambassadeurs. Ce fut en saison de l'équinoxe du printemps, un an, neuf mois, et quelques jours après que le siège eut été formé; et ils mirent le feu à leur camp. Les Romains ne savaient  quelle résolution prendre, à cause que leur cavalerie avait été dispersée dès auparavant en divers endroits, et qu'il ne leur restait pas de forces suffisantes pour combattre une si grande multitude d'ennemis. Néanmoins, Bélisaire leur commanda de prendre leurs armes et il les fit sortir par la porte Pinciana,  dès qu'il vit que les Goths avaient passé le pont. On se battit en cette occasion avec autant de vigueur, qu'en aucune autre des occasions précédentes. Les Barbares  ayant d'abord soutenu courageusement l'attaque, plusieurs demeurèrent sur la place de côté et d'autre. Mais quand les Goths lâchèrent le pied ils se causèrent à  eux-mêmes une perte très fâcheuse. Chacun s'efforçant de passer le premier le pont, ils se blessaient dans la presse avec leurs propres armes, ou ils étaient blessés de celles de leurs ennemis. Plusieurs tombèrent du haut du pont, et se noyèrent. Ainsi il y en eut beaucoup qui périrent en cette rencontre. Ceux qui s'en sauvèrent, se joignirent à ceux qui avaient les premiers passé le pont. Longin Isaurien et Mundilas, gardes de Bélisaire, se signalèrent en cette occasion. Ce dernier tua quatre Barbares en quatre combats particuliers et s'en sauva. L'autre, à la valeur de qui l'on doit attribuer la déroute des ennemis, y demeura, et fut fort regretté par l'armée.

CHAPITRE XI

1.  Vitigis met des garnisons dans plusieurs places. 2.  Bélisaire pourvoit à la garde d'Ariminium (Rimini). 3. Les Romains assiègent le fort de Pétrée, et le prennent.

1.  Vitigis laissa des garnisons dans les places fortes, en menant son armée à Ravenne. Il mit Gibimer avec mille hommes dans la ville de Clusium, qui est une ville de Toscane. Il en laissa un pareil nombre à Orviète, sous la conduite d'Albila. Il en mit six cents à Tudert, sous la conduite d'Uligisale. Il en mit quatre cents dans Picène.  Il laissa dans le fort de Pétrée, ceux qu'il y trouva, sans y apporter de changement. Il mit dans Anxime, qui est la plus grande ville de tout le pays, quatre mille Goths, c'est-à-dire, l'élite de toutes ses troupes, dont il donna le commandement à un très vaillant homme, nommé Visandre. Il mit deux mille hommes dans Urbin, sous la conduite de Morra. Il mit encore cinq cents hommes dans le fort  de Césène, et pareil nombre dans celui de Montferrat, puis, il marcha avec le reste de ses troupes vers Ariminium (Rimini), dans le dessein d'y mettre le siège.

2.  Incontinent après que les Goths eurent levé celui de Rome,  Bélisaire dépêcha Ildiger et Martin à Ariminium (Rimini), avec ordre d'en faire sortir Jean et ses troupes, d'y mettre deux mille hommes qu'il tirerait du fort d'Ancône, qui n'en est éloigné que de deux journées, et qui avait été repris par la valeur de Conon, qui conduisait quelques Isauriens, et quelques Thraces. Il se persuadait que s'il n'y avait dans Ariminium (Rimini) que des gens de pied, commandés par des capitaines d'une réputation médiocre, les Goths ne daigneraient pas s'y arrêter, et qu'ils marcheraient droit à Ravenne. Il espérait néanmoins, qu'au cas qu'ils s'y voulurent arrêter, les vivres qui y avaient été portés, suffiraient pour nourrir  la garnison, durant un temps considérable, et que les assiégeants seraient cependant notablement incommodés par la cavalerie, qui battrait la campagne. Voilà les motifs de l'ordre que Bélisaire donna à Ildiger, et à Martin, qui s'en allèrent par la voie Flaminia, et devancèrent les ennemis. En effet, ceux-ci étaient retardés par leur multitude, par la nécessité, que la disette des vivres leur imposait de chercher les grandes routes,  et par la crainte de s'approcher de trop près des places où les Romains avaient de puissantes garnisons, comme Narni, Spoléte et Pérouse.

3. L'armée Romaine étant arrivée au fort de Pétrée, s'efforça de le réduire. C'est un ouvrage de la nature, et non pas de la main des hommes. Il n'y a qu'un chemin, qui est fort raide, et qui est bordé d'un côté par une rivière; qui est si rapide, qu'il est impossible de la traverser et de l'autre d'une roche fort escarpée, et si haute, que les hommes, qui font dessus, ne paraissent d'en bas, que comme des mouches. Autrefois il n'y avait point de partage parce que l'extrémité de la roche s'étendait jusqu'à la rivière. Les anciens la creusèrent, pour y faire une porte et ayant bouché une autre avenue qui y était, le fort se trouva comme tout bâti par les mains de la nature, et fut appelé le fort de Pétrée, qui est un nom fort convenable à son assiette. D'abord Ildiger et Martin ayant attaqué la porte, tirèrent en vain une grande quantité de traits sur les Barbares, qui ne faisaient aucune résistance. Ensuite ils grimpèrent sur la roche et étant arrivés au haut, ils jetèrent des pierres sur les Goths, qui se retirèrent dans leurs maisons. Alors les Romains s'avisèrent de détacher de grandes pièces de la poche, et de les rouler sur les bâtiments qui sont au-dessous. Ces pesantes masses écrasaient tout ce qu'elles touchaient, et épouvantaient tellement les Barbares, que tendant les mains à ceux qui étaient à la porte, ils se rendirent, à condition d'avoir la vie sauve, et de porter les armes sous Bélisaire. Ildiger et Martin en emmenèrent la plus grande partie, et les traitèrent comme leurs autres soldats. Ils n'en laissèrent qu'un petit nombre dans le fort, avec des femmes et des enfants. Ils allèrent ensuite à Ancône d'où ayant tiré la plus grande partie de l'infanterie, ils arrivèrent en trois jours à Ariminium (Rimini), où ils firent voir les ordres de Bélisaire, auxquels Jean refusa de déférer, et de leur donner Damien avec les quatre cents hommes qu'ils demandaient ; si bien qu'ils furent obligés d'y laisser l'infanterie, et de s'en aller avec les gardes de Bélisaire.

CHAPITRE XII

1- Siège d'Ariminium (Rimini). 2.  Harangue de Jean. 3. Les assiégeants sont repoussés avec pertes. 4. Les Goths sont défaits par des troupes que Bélisaire avait envoyées à Milan. 5. Théodebert envoya dix mille Bourguignons, qui se joignent aux Goths et assiègent Milan.

1. Vitigus arriva bientôt après à Ariminium (Rimini), où il se campa et forma le siège. Il fabriqua d'abord  une tour de bois, qui était plus haute que les murailles de la ville, et il l'approcha avec quatre roues, de l'endroit qui paraissait le plus faible et le plus aisé à attaquer. Et afin qu'il ne leur arrivât rien de semblable, à ce qui leur était arrivé devant Rome, ils firent pousser la tour en dedans par des hommes, au lieu de la faire traîner en dehors par des bœufs. Il y avait une échelle fort large, où plusieurs soldats pouvaient monter en même temps de sorte qu'ils espéraient sauter sur les créneaux aussitôt qu'ils auraient appliqué la tour à la muraille. Quand la nuit fut arrivée, ils demeurèrent en repos, ne prévoyant aucun obstacle qui pût retarder le lendemain leur entreprise parce que le fossé n'était ni large, ni profond. Les Romains passèrent la nuit avec de grandes inquiétudes : Mais Jean, sans se troubler, sortit pendant que les ennemis dormaient, et mena des Isauriens avec des bêches, et des pelles, et leur  fit creuser le fossé, et jeter toute la terre qu'ils en tiraient du côté de la muraille. Comme la nuit était bien avancée, les Barbares s'aperçurent du travail, et coururent sur les pionniers ; mais Jean se retira, et les ramena dans la ville. Vitigis ayant vu cet ouvrage au commencement du jour, fit mourir quelques-uns de ceux qui avaient été choisis pour garder la tour, puis il commanda de combler le fossé avec des fascines. Les Goths exécutèrent cet ordre, quoique les assiégés tirassent incessamment ; mais quand les fascines furent pressées par le poids de la tour, elles s'abaissèrent tellement, qu'il fut impossible de la pousser plus avant.  Ainsi les Barbares ne pouvant la faire monter sur la terre, que les pionniers avaient élevée au pied de la muraille, et appréhendant que les assiégés y missent le feu, ils la voulaient retirer. Ce que Jean voulant empêcher, il fit prendre les armes à ses soldats, et leur parla  de cette sorte.

2. Mes compagnons, si vous souhaitez de conserver vos vies et de revoir vos femmes et vos enfants, vous en avez maintenant le pouvoir entre les mains. Quand Bélisaire nous envoya ici, nous fûmes animés à exécuter ses ordres, par l'espérance et par le désir de plusieurs avantage que nous croyions en retirer.  Nous ne nous attendions pas à soutenir un siège dans une ville maritime, au temps même que les Romains étaient les maîtres de la mer.  Et nous ne pensions pas que l'armée de l'Empereur nous dut mépriser jusqu'au point de ne nous donner aucun secours. La passion de servir  l'État, et d'acquérir de la gloire, excitaient notre courage. Nous avons maintenant à combattre pour notre propre conservation ; et  toute notre espérance est fondée sur notre valeur. Cela n'empêchera pas néanmoins, que ceux qui se signaleront dans cette occasion, n'en remportent une réputation immortelle. Car ce n'est pas en combattant des ennemis méprisables que l'on acquiert la gloire; mais c'est en surpassant par la grandeur du courage des ennemis par qui l'on est surpassé en nombre et en équipage. Il importe beaucoup à ceux qui aiment la vie, de faire paraître du cœur dans les occasions où le salut dépend de la pointe de l'épée. On ne se peut sauver alors qu'en méprisant le danger.

3. Jean ayant dit ces paroles, laissa un très petit nombre de ses soldats pour garder la ville, et mena tout le reste contre l'ennemi. Le combat fut opiniâtre, et la résistance des Barbares vigoureuse. Ils ramenèrent la tour dans leur camp, avec beaucoup de peine et avec une perte considérable des plus braves de  leurs gens ; de sorte qu'ils n'eurent plus d'envie d'attaquer la muraille, et qu'étant retenus par la crainte, ils n'eurent plus d'espérance de réduire la ville par un autre moyen que par la famine. Voilà quel était l'état de ce siège

4. Bélisaire accorda alors mille soldats, tant Isauriens que Thraces, aux députés de Milan. Les Isauriens étaient commandés par Ennès et les Thraces par Paul, et Mundilas, qui menait quelques gardes de Bélisaire, avait le commandement général. Fidélius préfet du prétoire, entreprit aussi le voyage, en considération de ce qu'il était de Milan, et de ce qu'il avait du crédit dans la Province. Ils s'embarquèrent tous au port de Rome, et descendirent à Gênes, qui est la dernière ville de Toscane, et qui est un passage fort commode, pour aller dans la Gaule, et dans l'Espagne. Ils y laissèrent leurs navires, et chargèrent les chaloupes sur des chariots, afin de s'en servir à traverser le Pô, et ils continuèrent, par terre leur voyage. Quand ils furent proche de Pavie, les Goths vinrent au devant et les chargèrent vigoureusement ; mais après un rude combat, les Romains demeurèrent victorieux, taillèrent en pièces un grand nombre de leurs ennemis, et poursuivirent les autres jusque dans la ville, dont ils ne purent qu'à peine fermer les portes. Comme les Romains s'en retournaient, Fidélius s'étant arrêté à une église pour prier Dieu, son cheval s'abattit et le fit tomber ; les Goths s'en étant aperçus, ils y accoururent et le tuèrent. Les Romains eurent un extrême  regret de sa mort. Ils allèrent ensuite à Milan,  dont ils se rendirent aisément maîtres, et même de  toute la Ligurie. Quand Vitigis apprit cette nouvelle, il envoya incontinent une puissante armée, commandée par son neveu Uraïas.

5. Il avait obtenu de Théodebert roi des Français, un secours de dix mille Bourguignons ; ce prince n'ayant pas voulu lui accorder des soldats français, afin de ne point donner de sujet de plainte à Justinien. Les Bourguignons ne disaient pas non plus qu'il les eût envoyés ; ils assuraient qu'ils venaient d'eux-mêmes ; et s'étant joints aux Goths, ils arrivèrent à Milan, où les Romains ne les attendaient pas, et ils y mirent le siège. Les habitants qui n'avaient pas eu le loisir d'amasser des vivres, en ressentirent bientôt la disette. Il n'y avait que peu de soldats pour la garde de la ville parce que Mundilas avait mis de fortes garnisons dans Bergame, dans Côme, dans Novare, et dans quelques autres places de la Ligurie, et qu'il était demeuré à Milan avec Ennez et Paul, et trois cents hommes pour le plus. Si bien que les habitants étaient obligés de garder leurs murailles, chacun à leur tour. Voilà l'état où se trouvaient alors les affaires de la Ligurie. En cet endroit finit l'hiver, et la troisième année de la guerre, dont Procope écrit l'histoire.

CHAPITRE XIII

1. Tudert et Clusium se rendent à Bélisaire. 2. Assiette d'Ancône. 3. Imprudence de Conon. 4. Arrivée de Narsès en Italie.

1.  Environ le temps du solstice d'été, Bélisaire partit pour aller faire la guerre à Vitigis, et mena avec lui toutes ses troupes, excepté ce qu'il fut obligé d'en laisser pour garder Rome. Il envoya aussi quelques partis vers Tudert et vers Clusium pour préparer les retranchements nécessaires au siège de ces deux places. Mais du moment que les Barbares, qui étaient dedans, eurent appris sa venue, ils lui envoyèrent des ambassadeurs, pour lui offrir de se rendre, pourvu que l'on leur sauvât la vie. Quand Bélisaire fut arrivé, ils satisfirent à leur promesse. Ce général envoya à Naples et dans la Sicile tous les Goths, qui sortirent de ces deux places, où il laissa garnison, et passa outre.

2. Cependant Vitigis envoya à  Arixime une autre armée, qui était commandée par Vacime, à qui il avait donné ordre de se joindre aux Goths, qui étaient dans cette ville, et d'aller ensuite assiéger le fort d'Ancône. C'est une roche de figure angulaire,  et qui est semblable au coude, quand il est plié; et c'est aussi l'origine de son nom. Ancône est distante de quatre-vingts stades d'Auxime, et c'est où s'arrêtent les navires de cette Ville. Le château, qui est bâti sur le roc, est assez fort ; mais les maisons qui sont à l'entour, n'ont point encore été enfermées de murailles, bien qu'elles soient en assez grand nombre.

3. Quand Conon, qui commandait dans le fort,  apprit que l'armée ennemie était proche, il usa d'une très grande imprudence, s'imaginant que c'était peu  de chose que de garder son fort, et d'en conserver les habitants et les soldats. Il en fit sortir toute la garnison, et la mena à cinq stades de là, où il la rangea en bataille presque en rond, et en bordant le pic du roc. Mais du moment qu'elle découvrit le grand nombre des ennemis, elle tourna le dos, et s'enfuît dans le fort. Les Barbares les poursuivirent vivement, et taillèrent en pièces ceux qui ne se retirèrent pas assez vite. Ils brûlèrent les maisons de dehors, et dressèrent des échelles contre le fort. Les habitants étonnés de la déroute de leur parti, ouvrirent d'abord la petite porte, pour recevoir les fuyards ; mais quand ils virent que les Barbares les suivaient de près, ils la fermèrent, de peur qu'ils n'entrassent. Ils jetèrent depuis des cordes du haut des murailles, avec lesquelles ils en sauvèrent plusieurs, et entre autres, Conon leur gouverneur. Peu s'en fallut que les Barbares n'emportassent la place  de force; et ils l'eussent sans doute emportée, sans la résistance de deux hommes, qui soutinrent seuls leur effort, et qui donnèrent des preuves d'une valeur extraordinaire. L'un s'appelait Ulimun, et était de Thrace; l'autre se nommait Bulgudu, et était Massagète. Celui-ci était garde de Bélisaire, et celui-là l'était de Valérien. Tous deux étaient venus par hasard à Ancône, et tous deux repoussèrent si vaillamment l'ennemi, qu'ils sauvèrent la place, et y rentrèrent tout percés de coups.

4. Alors on manda à Bélisaire que Narsès était arrivé dans le pays des Picentins, avec des forces considérables. Ce Narsès était eunuque et intendant des finances, mais il ne laissait pas d'être homme de cœur. Il menait cinq mille hommes rangés en plusieurs bandes et sous plusieurs chefs, et entre autres, sous Justin, général des troupes de l'Illyrie, et sous un autre Narsès Persarménien, qui depuis peu s'était déclaré, avec fon frère Aratius, pour le parti des Romains. Il y avait aussi deux mille Hérules, qui étaient commandés par Visandus, par Alphet, et par Phanothée.

CHAPITRE XIV

1. Anciennes mœurs des Hérules. 2.  Ils font la guerre aux Lombards, et sont vaincus. 3. Ils courent divers pays sous le règne d'Anastase. 4. Ils embrassent la religion chrétienne sous celui de Justinien, tuent leur roi et en demandent un autre.

1. Je dirai en cet endroit quels peuples ce sont que les Hérules, et comment ils ont fait alliance avec les Romains. Ils habitaient autrefois au-delà de l'Istre et ils adoraient plusieurs dieux, à qui ils sacrifiaient des hommes. Ils se conduisaient par des lois toutes contraires à celles des autres nations. Il ne leur était pas permis d'être malades, ni de vieillir. Du moment que quelqu'un d'entre eux était attaqué par la maladie, ou par la vieillesse, il était obligé de prier ses parents de l'ôter du nombre des hommes. Les parents dressaient un bûcher, au haut duquel ils le mettaient,  et lui envoyaient un Erulien, qui n'était pas de ses parents, avec un poignard ; car il n'était pas permis aux parents de le tuer. Quand celui qui l'avait tué était descendu, ils mettaient le feu au bois, et après qu'il était éteint ils ramassaient les os, et les couvraient de terre. Après la mort d'un homme, la femme était obligée, pour donner des preuves de sa vertu, et pour acquérir de la réputation, de s'étrangler à son tombeau. Que si elle manquait à le faire, elle se couvrait d'une confusion éternelle, et elle s'attirait la haine irréconciliable des parents de son mari. Voilà quelles étaient les anciennes mœurs des Hérules. Ayant augmenté par la suite du temps, et leur nombre, et leur puissance, ils s'emparèrent de leurs voisins, et s'emparèrent de leurs biens. Les Lombards furent les derniers qu'ils subjuguèrent, et à qui ils imposèrent un tribut, par un orgueil tout à fait insupportable et contraire à la coutume des autres Barbares.

2. Quand Anastase parvint à l'Empire, Ies Hérules n'ayant plus d'ennemis à attaquer, ils mirent bas les armes et demeurèrent en repos durant trois années. Ennuyés ensuite de ne rien faire, ils se soulevèrent contre leur roi Rodolphe, lui reprochant sa lâcheté, l'appelant mol et efféminé, et le chargeant d'autres pareilles injures. Rodolphe ne pouvant plus souffrir ces outrages, fit la guerre aux Lombards, sans sujet, sans prétexte, sans couleur, et par une pure violence. Les Lombards députèrent vers Rodolphe, pour le prier de leur déclarer pour quelle raison il leur faisait la guerre. Que s'ils avaient manqué à payer le tribut qu'ils lui devaient, ils étaient prêts d'y satisfaire; et que si le tribut était trop petit, ils étaient d'accord de s'obliger à en payer un plus grand. Ce prince ne répondit à ces proportions que par des menaces, et il continua sa marche. Les Lombards lui envoyèrent une seconde ambassade, qui fut méprisée comme la première. Enfin, ils lui en envoyèrent une troisième, par laquelle ils protestèrent que les Hérules avaient tort de prendre les armes; que s'ils persistaient dans ce dessein, ils seraient contrains de se défendre ; que Dieu, qui peut détruire par une faible vapeur toute la puissance des hommes, leur serait témoin qu'ils ne se défendaient qu'à regret; et qu'ils espéraient que ce Dieu serait l'arbitre d'une guerre que les Hérules entreprenaient par une injustice toute visible. Ils avaient espéré d'attendrir ces agresseurs par des considérations si puissantes : mais ceux-ci n'en firent nul état, et persistèrent dans le dessein d'en venir aux mains. Lors que les deux armées furent en présence, une nuée obscure couvrit celle des Lombards, tandis que le ciel paraissait clair sur celle des Hérules; ce qui passait pour un signe de leur défaite, n'y ayant point de présage plus funeste que celui-là parmi les Barbares. Les Hérules, qui méprisaient tout, ne laissèrent pas d'attaquer fort fièrement leurs ennemis, et de se promettre un succès égal à l'avantage de leur nombre. Cependant ils furent vaincus, presque tous taillés en pièces, et entre autres leur roi Rodolphe. Les autres oublièrent leur fierté et prirent la fuite, dont quelques-uns se sauvèrent, et les autres furent  assommés.

3. Comme ils ne pouvaient plus demeurer dans leur pays, après une défaite si honteuse, ils en sortirent, et coururent avec leurs femmes et leurs enfants les bords du Danube. Ils s'arrêtèrent ensuite à une contrée, qui avait été habitée autrefois par les Rugiens, lesquels étaient venus avec les Goths, s'établir en Italie ; mais comme cette contrée était déserte, ils en furent bientôt chassés par la faim, et allèrent dans le voisinage des Gépides, qui leur permirent au commencement d'y demeurer ; mais qui ensuite prirent leurs troupeaux, enlevèrent leurs femmes, et enfin leur firent la guerre. Ce que ne pouvant souffrir, ils passèrent le Danube, et s'y établirent avec la permission de l'Empereur. Anastase, qui leur fit un accueil fort favorable. Mais depuis étant irrité des mauvais traitements, que ces barbares faisaient aux Romains, il envoya contre eux des troupes, par lesquelles ils furent défaits, et eussent été entièrement exterminés, si les chefs n'eussent eu la bonté de leur accorder la vie, et de leur permettre de servir dans les armées de l'Empereur. Anastase ayant ratifié cette grâce, ces restes misérables des Hérules furent conservés. Ils n'eurent pas néanmoins l'honneur d'être alliés des Romains, et ils ne leur rendirent aucun service.

4. Justinien étant parvenu à l'Empire, leur donna un bon pays, leur fit des présents considérables, les honora de son alliance, et les obligea tous de se faire chrétiens. Voilà comme ils ont embrassé une manière de vivre plus civile et plus polie. Ils ont depuis ce tems-là fait profession de notre sainte religion, et ont combattu sous nos enseignes. Nous ne trouvons pas néanmoins qu'ils soient tout à fait fidèles. Ils exercent sans honte des brigandages contre leurs voisins. Ils se souillent par les plus abominables de toutes les conjonctions et même par celles des bêtes. Enfin ce sont des scélérats, dignes des plus cruels supplices. Il y en a peu parmi eux qui soient demeurés fermes dans l'amitié des Romains, tous les autres s'en sont séparés pour le sujet que je vais dire. Les Hérules furent si brutaux et si enragés contre leur Roi, qui se nommait Ochon, qu'ils le massacrèrent, sans autre prétexte, que de dire qu'ils ne voulaient plus avoir de roi à l'avenir, bien que de son vivant, et auparavant même, ils n'eussent un roi que de nom, et qui n'avait presque pas plus de pouvoir qu'un particulier. Chacun mangeait et buvait avec lui et disait en sa présence tout ce qu'il avait envie de dire ; cette nation étant la plus imprudente et la plus incivile du monde. Ils se repentirent cependant de leur crime et dirent qu'ils ne pouvaient plus vivre sans roi et sans chef. Après plusieurs délibérations, ils trouvèrent qu'ils ne pourraient faire mieux, que d'envoyer en l'île de Thulé, pour demander quelqu'un de la maison royale, pour être leur roi. j'expliquerai ceci incontinent.

CHAPITRE XV

i. Description de l'île de Thulé. 2. Mœurs des Scritisines. 3. Les Hérules envoient chercher un roi dans cette île.

1. Quand les Hérules, vaincus par les Lombards abandonnèrent leur pays, une partie s'établit dans l'Illyrie ; les autres ne voulant pas passer le Danube, allèrent chercher des demeures jusqu'aux extrémités de la terre. Étant donc conduits par quelques-uns du sang royal, ils traversèrent tout le pays des Slavons, et ensuite une vaste solitude qui est au-delà. Ils entrèrent dans le pays des Varnes, et dans le Danemark et arrivèrent à l'Océan, où ils s'embarquèrent, et arrivèrent à l'île de Thulé. Cette île est dix fois  plus grande que l'Angleterre, et en est assez éloignée.  Du coté du Septentrion, la plus grande partie est déserte. La partie qui est habitée contient treize peuples, commandés par autant de rois. Il y arrive une chose merveilleuse. Tous les ans vers le solstice d'été, le soleil paraît quarante jours continus sur leur horizon; six mois après ils ont quarante jours de nuit, qui sont pour eux des jours de douleur et de tristesse, parce  qu'ils ne peuvent entretenir aucun commerce. Je n'ai jamais pu aller dans cette île, quoi que je l'aie fort désiré, afin d'y voir de mes propres yeux ce que j'en ai appris par le récit d'autrui. J'ai donc demandé à ceux qui y avaient été, comment le soleil s'y lève et s'y couche. Ils m'ont répondu, que le soleil éclaire l'île durant quarante jours de suite, tantôt du côté d'Orient, et tantôt de celui d'Occident ; et que quand le soleil est retourné au même point de l'horizon où il a commencé  à paraître, l'on conte un jour révolu. Dans la saison des quarante nuits, ils mesurent le temps par les lunes. Quand il y en a trente-cinq d'écoulées, quelques-uns montent sur les montagnes les plus élevées, et ils avertissent ceux qui sont en bas, que dans cinq jours ils reverront le soleil. Ils se réjouissent de cette heureuse nouvelle, par la célébration d'une fête, qu'ils solennisent dans les ténèbres avec plus de cérémonies qu'aucune autre. Bien que cela arrive chaque année, il semble néanmoins que les habitants de cette île appréhendent que le soleil ne les abandonne tout à fait.

2.  Parmi les nations barbares qui habitent l'île de Thulé, il n'y en a point de si sauvages que les Scritisines. Ils ne savent point l'usage des habits ni des souliers. Ils ne boivent point de vin, et ils ne mangent  rien de ce que la terre produit. Ils ne prennent pas  non plus la peine de la cultiver ; mais les hommes et les  femmes s'adonnent uniquement à la chasse. Les forêts et les montagnes leur fournissent du gibier en abondance. Ils vivent de la chair des bêtes, et ils se couvrent de leurs peaux, qu'ils attachent avec des nerfs, ne sachant pas l'art de coudre. Ils n'élèvent pas leurs enfants à la façon des autres peuples. Ils les nourrirent de la moelle des bêtes, au lieu de les nourrir du lait de leurs mères. Quand une femme est accouchée, elle enveloppe son enfant dans une peau, l'attache à une autre, lui met de la moelle dans la bouche, et va aussitôt à la chasse, où les femmes ne s'exercent pas moins que les hommes. Voilà la manière de vivre de ces peuples. Ils adorent plusieurs dieux et plusieurs génies, dont ils disent que les uns habitent dans le ciel, les autres dans l'air, les autres sur la terre, et sur la mer, et quelques petits dans les fleuves et dans les fontaines. Ils offrent souvent des sacrifices, et immolent toutes sortes de victimes. Mais ils croient que la plus excellente de toutes est le premier homme qu'ils prennent à la guerre, et qu'ils sacrifient à Mars, le plus grand de tous leurs dieux. La forme de leur sacrifice n'est pas de le  tuer simplement, mais c'est ou de le pendre à un arbre, ou de le rouler sur des épines, ou de le faire périr par quelque autre genre de mort cruelle. Telles sont les mœurs des habitants de l'île de Thulé, du nombre desquels sont les Gautes, nation nombreuse, qui reçut les Hérules lors qu'ils s'y allèrent établir.

3. Les Hérules, qui demeuraient parmi les Romains, et qui avaient tué leur roi, envoyèrent les plus considérables d'entre eux à l'île de Thulé, pour voir s'ils y trouveraient quelqu'un qui fût de la famille royale. Ces députés en trouvèrent plusieurs, entre lesquels ils en choisirent un qui leur plut davantage que les autres ; mais comme il mourut de maladie dans le chemin, ils y retournèrent, et en prirent un autre, qui se nommait Todasius, et qui emmena son frère nommé Aordus, et deux cents jeunes hommes de l'île. Comme il se passa beaucoup de temps  dans le voyage de ces députés, les Hérules, qui habitaient dans le voisinage de Sigindunum (Belgrade), s'avisèrent que ce n'était pas faire prudemment leurs affaires, que de choisir un roi sans le contentement de l'Empereur. Ils envoyèrent donc une ambassade à Constantinople, pour le prier de leur donner un roi. Il leur envoya incontinent un Erulien qui était à la Cour, et qui se nommait Suartuas. Ce nouveau souverain fut d'abord bien reçu par les Hérules, salué avec toutes sortes de respect, et  obéi avec une fidélité très exacte. Peu de temps après on eut nouvelle de l'arrivée des députés de  l'île de Thulé. A l'instant Suartuas commanda d'aller au devant d'eux, et de les tuer, en quoi il fut suivi de  ses sujets : Mais lorsqu'ils furent éloignés seulement d'une journée, il fut abandonné de tout son monde, et contraint de s'enfuir seul à Constantinople. Comme l'Empereur souhaitait avec passion de le rétablir sur le  trône, les Hérules, qui redoutaient sa puissance, eurent  recours aux Gépides ; et ce fut le sujet de leur division d'avec nous.

CHAPITRE XVI

1.  On délibère sur le secours d'Ariminium (Rimini). 2. Lettre de Jean à Bélisaire. 3. Marche des troupes.

1.  BÉLISAIRE et Narsès joignirent leurs troupes, proches de la ville de Ferme, assise sur le rivage du golfe ionique, à une journée d'Auxine, et ils y tinrent un conseil composé de tous les chefs, dans lequel ils délibérèrent par où il ferait plus à propos d'attaquer l'ennemi. Ils appréhendaient que s'ils allaient vers Ariminium (Rimini), pour en faire lever le siège, les soldats de la garnison d'Auxime ne les vinssent charger par derrière, et ne les incommodassent beaucoup. Ils craignaient d'autre côté, que les assiégés ne fussent dans la disette, et ne tombassent en de fâcheuses extrémités. La plupart blâmaient la conduite de Jean, et l'accusaient de s'être précipités dans un si grand danger, par une témérité aveugle, et par une avarice insatiable contre les ordres de Bélisaire, et contre les règles de la guerre. Narsès qui était le meilleur de ses amis, et qui appréhendait que Bélisaire, ému par les plaintes des chefs, ne négligeât de secourir Ariminium (Rimini), parla en ces termes.

Permettez-moi de vous dire, que vous délibérez contre l'ordre et que vous contestez sur un point, sur lequel il serait aisé, même aux personnes les plus ignorantes en ce qui regarde la guerre, de prendre d'elles-mêmes le bon parti. S'il se présentait de deux côtés différents, un péril égal, et une perte égale, il faudrait peser mûrement toutes les raisons, afin de prendre une borne résolution. Mais quand nous remettrons à un autre temps le siège d'Auxime, quel inconvénient y aura-t-il à craindre? Quel dommage en souffrirons-nous ? Au lieu que si nous souffrons que les Goths entrent dans Ariminium (Rimini), nous ruinons les affaires de l'Empire. Que si Jean a été si malheureux que de contrevenir à vos ordres, il est assez puni, puisqu'il dépend maintenant de vous, ou de l'abandonner aux ennemis, ou de le retirer de leurs mains. Mais prenez garde, s'il vous plaît, de ne nous pas faire porter,  et même à l'Empereur, la peine d'une faute que Jean n'a commise que par imprudence. Si les Goths prennent Ariminium (Rimini), ils auront en leur puissance un excellent capitaine, une forte garnison, et une importante ville. Le mal ne se terminera pas là.  Peut-être que le sort des armes en sera changé. Considérez, je vous prie, que les ennemis nous passent encore en nombre, mais qu'ils ont le courage abattu par leurs disgrâces. Ils se relèveraient bientôt, s'ils avaient un peu de bonheur, et ils continueraient la guerre avec plus de fierté que nous ne ferions, puisqu'il n'y a point de doute que ceux qui sont délivrés des accidents incommodes et fâcheux, ont l'âme plus élevée, que ceux qui ne sont jamais tombés dans aucun malheur.

Voilà ce que dit Narsès.

2. A l'heure même il arriva un soldat d'Ariminium (Rimini), qui apporta à Bélisaire une lettre de Jean, dont voici les  propres paroles.

Vous saurez, s'il vous plaît, que les vivres nous ont manqué, et que nous ne pouvons plus retenir le peuple, ni résister à l'ennemi. Dans sept jours, nous serons contraints de nous rendre, et de céder à la nécessité, qui nous servira d'une assez juste défense, contre ceux, qui voudraient nous accuser d'avoir fait une chose honteuse.

5. Bélisaire était dans une grande inquiétude. Il craignait, d'un côté, pour la ville assiégée ; mais de l'autre,  il se défiait que les ennemis, qui étaient à Auxime, ne ravageassent impunément la campagne, et n'incommodassent les troupes, par des courses et par des escarmouches. Voici enfin l'ordre qu'il tint. Il laissa Aratius arec mille hommes, campés proche de la mer, à deux cent stades d'Auxime, et leur défendit de combattre, si ce n'est que l'ennemi vint attaquer leur camp. Il espérait réprimer par ce moyen les irruptions des ennemis. Il envoya par mer quelques troupes, qui étaient commandées par Hérodien, par Uliaris, et par Narsès, frère d'Aratius. Ildiger avait la conduite de la flotte qui allait à Arimini, où néanmoins il avait ordre de ne pas descendre, si l'armée n'était proche du rivage, d'où elle ne se devait pas éloigner. Une autre troupe suivait le long du rivage, sous la conduite de Martin et allumait de grands feux, afin de faire accroire à l'ennemi, qu'ils étaient en très grand nombre. Bélisaire alla avec Narsès et avec les autres chefs par la ville de Salvia, qui fut autrefois tellement ruinée par Alaric, qu'il ne reste plus de son ancienne beauté, qu'une porte et un chemin.

CHAPITRE XVII

1. Histoire d'un enfant nourri par une chèvre. 2. Levée du siège d'Arimini.

1.. Je vis en cet endroit une chose que je raconterai ici. Lorsque l'armée de Jean entra dans le Picentin, elle jeta l'épouvante dans le pays. Les femmes se sauvaient où elles pouvaient ; quelques-unes étaient enlevées avec toutes sortes d'outrages. Il y en eut une qui étant accouchée, laissa son enfant dans le berceau, et ne retourna plus à sa maison, soit qu'elle se fût sauvée en quelque autre endroit, ou qu'elle eût été emmenée par la violence d'un ravisseur. Enfin, ou elle mourut, ou elle quitta l'Italie. Les cris de l'enfant abandonné par sa mère, donnèrent de la compassion à une chèvre qui le nourrit de son lait, et le garda, pour empêcher qu'il ne fût blessé par des chiens, ou par d'autres bêtes. Comme le désordre de la guerre dura longtemps l'enfant fut aussi nourri longtemps de cette manière. Lorsque les Picentins apprirent que l'armée de l'Empereur marchait, pour les maintenir dans la possession de leurs biens, et pour en châtier les Goths, ils retournèrent dans leurs maisons. Les habitants de Salvia y étant rentrés de même que les autres, ils s'étonnèrent de voir cet enfant en vie. Les femmes qui  avaient du lait lui présentèrent leurs mamelles, mais il refusait de les prendre; et  la chèvre semblait le plaindre en bêlant, de ce que ces femmes importunaient l'enfant. Enfin elle le voulait nourrir; ce qui fut cause  que les femmes le lui permirent. Et pour cette raison ceux du pays l'appelèrent Aigiste. Comme j'étais sur le lieu, on me mena voir cet enfant, comme une chose extraordinaire, et on le tourmenta tout exprès pour le faire crier. A l'instant la chèvre, qui n'était qu'à un jet de pierre, accourut en bêlant, et se mit sur l'enfant, afin que l'on ne lui fît plus de peine. Voilà l'histoire de l'enfant élevé par une chèvre.

2. Bélisaire marchait par les montagnes, parce qu'il n'en voulait pas venir aux mains avec les ennemis, qui  le surpassaient en nombre, et aussi parce qu'il se persuadait, que comme ils étaient accablés par la grandeur des pertes qu'ils avaient souffertes, ils n'auraient pas le courage de se résoudre à une bataille, quand ils sauraient qu'il arrivait contre eux des troupes de toutes parts.  En effet, ce ne fut pas une fausse conjecture, car quand il fut arrivé aux montagnes qui ne sont éloignées que d'une journée de la Ville d'Arimini, il y rencontra un parti de Goths, qui étant ainsi tombés inopinément entre ses mains, ne purent s'échapper, et la plupart furent taillés en pièces ; quelques-uns néanmoins se sauvèrent dans les détours des montagnes, où ils se cachèrent, et d'où ayant découvert les troupes Romaines, qui tenaient tous les chemins, et les enseignes de Bélisaire, ils reconnurent que c'était son armée. Les Romains passèrent la nuit par le même endroit. Les Goths, bien que blessés de divers coups, se retirèrent dans le camp de Vitigis, où ils arrivèrent le lendemain à midi, & où ils portèrent la nouvelle que Bélisaire était proche, à la tête d'une formidable armée. A l'instant les Barbares se rangèrent en bataille, du côté de la ville d'Arimini, qui regarde le septentrion, qui était celui par où ils croyaient que les Romains devaient venir, et ils avaient les yeux toujours ouverts pour les découvrir. Comme ils avaient mis bas les armes, pour prendre un peu de repos durant la nuit, ils virent les feux que les soldats de Martin faisaient, à soixante stades de là, du côté d'Orient; ce qui leur donna une grande épouvante, et leur fit craindre d'être investis dès le point du jour. Ils furent inquiétés durant toute la nuit de cette crainte. Quand le matin ils virent la flotte, ils s'enfuirent. Le désordre de ces gens, qui pliaient ainsi bagage, fut si horrible, qu'ils étaient incapables de toute raison, et qu'ils n'avaient point d'autre pensée, que de se sauver dans Ravenne. Si les assiégés eussent eu quelque reste ou de cœur ou de forces, et qu'ils eussent fait une sortie, ils eussent causé une grande perte à leurs ennemis, et eussent mis fin à la guerre ; mais la terreur, dont ils étaient saisis, et la faiblesse qui procédait des fatigues du siège, et de la disette des vivres, les en empêchèrent. Ainsi les Barbares eurent le moyen de se retirer à Ravenne, et ne perdirent qu'une partie de leur bagage.

CHAPITRE XVIII

I.  Ildiger prend le camp des Goths. 2. Contestation entre Bélisaire et Narsès. 3. Harangue de Bélisaire.  Réponse de Narsès. 5. Lettre de l'Empereur.

1. ILDIGER fut le premier des Romains qui arriva au camp des Goths, qui fit prisonniers les malades qui n'avaient pu suivre leurs compagnons, et qui ramassa le bagage qui y avait été laissé. Bélisaire arriva avec son armée sur le midi ; et voyant que Jean et ses compagnons avaient des visages pâles et défaits, il dit à Jean, qu'il avait grande obligation