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MOÏSE DE KHORÈNE.

HISTOIRE D'ARMÉNIE

LIVRE III

livre I - livre II

Oeuvre numérisée par Marc Szwajcer

 

 

 

 

 

LIVRE TROISIÈME.

TABLE DES CHAPITRES DU LIVRE TROISIEME.

I. [Préface du troisième livre.]

II. Événements arrivés, après la mort de Tiridate, au grand Verthanès et à trois satrapies.

III. Saint Grigoris mis à mort par les barbares. IV. Le pteschkh Pagour se sépare de la confédération des Arméniens. -— Les satrapes s’entendent pour donner le royaume à Chosroès.

V. Copie de la lettre des Arméniens.

VI. Arrivée d’Antiochus. — Ses actes.

VII. Coupable conduite de Manadjihr envers Jacques (Agop) le Grand. — Mort de Manadjihr.

VIII. Règne de Chosroès le Petit. — Changement de la résidence royale. — Plantation d’une forêt.

IX. Les peuples du nord font une irruption dans notre pays, au temps de Chosroès. — Exploits de Vahan Amadouni.

X. Mort de Chosroès. — Guerre entre les Arméniens et les Perses.

XI. Règne de Diran. — Mort de Verthanès le Grand. — Saint Iousig lui succède.

XII. Guerre entre Sapor et Constance.

XIII. Comment Diran va au-devant de Julien et lui donne des otages.

XIV. Martyre de saint Iousig et de Daniel.

XV. Comment Zora avec l’armée arménienne quitte le parti de Julien, et est exterminé avec toute sa race.

XVI. Mort des fils d’Iousig. — Pharnersèh lui succède sur le siège [patriarcal).

XVII. Comment Diran fut trompé par Sapor en se rendant à son appel, et eut les yeux crevés par son ordre.

XVIII. Sapor donne le trône à Arsace. —Sapor fait une irruption en Grèce.

XIX. Comment Arsace méprise l’empereur (roi) des Grecs.

XX. De Saint Nersès. — Ses sages institutions

XXI. Meurtre de Tiridate, frère d’Arsace. — Saint Nersès se rend à Byzance et en ramène les otages.

XXII. Rupture d’Arsace et de Knel. — Mort de Diran.

XXIII. Arsace porte de nouveau envie à Karl et le fait périr.

XXIV. Comment Arsace osa prendre pouf épouse la femme de Knel, de laquelle il eut Bab.

XXV. Meurtre de Dirit.

XXVI. Défaite de Sapor à Tigranocerte.

XXVII. Construction et destruction d’Arschagavan. — Prise d’Ani.

XXVIII. Prise et ruine totale de Tigranocerte.

XXIX. Arsace en vient aux mains avec ses satrapes. — Bab envoyé comme otage à Byzance.

XXX. Nersès le Grand est exilé dans une île déserte. — Comment les captifs étaient nourris par les soins de la Providence.

XXXI. Arsace extermine les satrapes. — Conduite de l’évêque Khat.

XXXII. Comment Arsace fit saisir le bienheureux Khat et voulait le faire lapider, parce qu’il lui avait reproché ses crimes.

XXXIII. Règne de Théodose le Grand. — Concile tenu à l’occasion de ceux qui niaient le Saint-Esprit.

XXXIV. Départ forcé d’Arsace [pour aller trouver] Sapor. — Il ne quitte plus [la Perse].

XXXV. Malheurs arrivés en Arménie par le fait de Sapor. — Mort d’Arsace.

XXXVI. Malheurs causés par Méroujan. — Bab règne en Arménie.

XXXVII. De la grande bataille de Tzirav, et de la mort de l’impie Méroujan.

XXXVIII. Bab donne un breuvage empoisonné à saint Nersès qui termine ainsi sa vie.

XXXIX. Avènement de Sahag. — Théodose fait mourir Bab.

XL. Règne de Varaztad. — Sa captivité.

XLI. Règnes d’Arsace et de Valarsace.

XLII. Division de l’Arménie en deux parties, entre les mains de deux rois arsacides, et sous la dépendance des deux nations perse et grecque.

XLIII. Les satrapes d’Arménie retournent chacun dans leurs domaines, et prennent du service chez les deux rois.

XLIV. Chosroès comble d’honneur Sahag commandant de la cavalerie. — Ses exploits contre les brigands de la race des Vanantatzi.

XLV. Sourên, Vahan et Aschkhatar vont rejoindre Chosroès avec les trésors d’Arsace.

XLVI. Arsace, vaincu par Chosroès dans une bataille, meurt de maladie.

XLVII. Du bienheureux Mesrob.

XLVIII. Les satrapes qui étaient auprès d’Arsace vont rejoindre Chosroès.

XLIX. Chosroès règne seul en Arménie. — Sahag le Grand occupe le siège patriarcal.

L. Chosroès est chargé de chaînes. — La couronne passe à Vramschapouh son frère.

LT. Sahag le Grand va à Ctésiphon (Dispon) et revient comblé d’honneurs et de présents.

LII. Des caractères [alphabétiques] de Daniel.

LIII. Des caractères mesrobiens révélés par la grâce divine.

LIV. Des caractères arméniens, géorgiens et aghouank.

LV. Chosroès règne pour la seconde Ibis, et a pris lui Sapor le Perse.

LVI. Événements survenus après le départ de Sapor de l’Arménie. — Anarchie après sa mort.

LVII. Mesrob envoyé à Byzance. — Copie de cinq lettres.

LVIII. Instruction répandue dans la partie occidentale de notre pays. — Tranquillité générale. — Règne d’Ardaschir.

LIX. Construction de la ville de Garin, appelée Théodosiopolis.

LX. Mesrob évangélise de nouveau le pays. — Voyage des traducteurs à Byzance.

LXI. Du concile tenu à Éphèse à l’occasion de l’impie Nestorius.

LXII. Des docteurs. — De l’auteur et de son voyage d’instruction, avec une comparaison tirée du système céleste.

LXIII. Déplorable coalition des Arméniens, méditant leur propre perte.

LXIV. Destruction volontaire du royaume d’Arménie. — Avilissement du siège patriarcal.

LXV. Départ de la Perse de Sahag le Grand avec son coadjuteur Samuel.

LXVI. Conduite de Samuel, collègue indigne de Sahag le Grand.

LXVIL Mort de Sahag le Grand et du bienheureux Mesrob.

LXVIII. Elégie sur le royaume d’Arménie, arraché à la race des Arsacides, et sur le patriarcat enlevé à la maison de saint Grégoire.


 

LIVRE TROISIÈME.

Fin de l’histoire de notre patrie.

CHAPITRE I.

[Préface du troisième livre.]

Il n’y a point d’archéologie dans notre pays, et parcourir toute celle des Grecs nous est impossible, à cause du manque de temps. Nous n’avons pas les livres de Diodore,[1] pour pouvoir, en y jetant les yeux, mentionner chaque événement, sans omettre rien de ce qui est important et capital, digne enfin d’être relaté dans nos écrits. Mais, autant que nos forces et les documents le permettent, nous avons raconté exactement tous les faits depuis Alexandre le Grand jusqu’à la mort de saint Tiridate, c’est-à-dire les faits [accomplis] dans les temps anciens et reculés. Il ne faut donc pas nous reprendre et nous blâmer. Quant à ce qui s’est passé de notre temps ou même un peu avant, je te dirai avec certitude, dans un troisième livre, ce qui est arrivé depuis saint Tiridate jusqu’au moment où la race des Arsacides fut précipitée du tr6ne, et la postérité de saint Grégoire [expulsée] du sacerdoce. Nous employons un langage simple dans cette histoire, afin que personne ne se laisse surprendre par un style pompeux, mais que chacun  appréciant la vérité de nos paroles, lise souvent et avec plaisir l’histoire de notre patrie.

CHAPITRE II.

Evénement arrivés, après la mort de Tiridate, au grand Verthanès et à trois satrapies.

A l’époque de la mort de Tiridate, Verthanès le Grand se trouvait à l’église de Saint-Jean bâtie par son père dans [le canton] de Daron. Les montagnards, excités par les satrapes,[2] lui tendirent des embûches et voulaient le faire périr. Alors ils se trouvent [tout à coup) enchainés par des mains invisibles, comme autrefois du temps d’Elisée, ou plutôt comme à l’époque du Christ notre Dieu les Juifs furent terrifiés. Verthanès s’en alla sain et sauf dans le canton d’Eghéghiatz, au bourg de Thil où se trouvait la sépulture de son frère Rhesdaguès. Il pleura sur le pays des Arméniens livré à l’anarchie, car les satrapies, armées les unes contre les autres, s’entre-détruisaient [mutuellement]. Ainsi les trois maisons des Peznouni, des Manavazian et des Ouortoni, anéanties l’une par l’autre, disparurent totalement.[3]

CHAPITRE III.

Saint Grigoris mis à mort par les barbares.

Le bienheureux Tiridate déployait un grand zèle et une grande constance en faveur de la foi et de la morale, surtout à l’égard de ceux qui habitaient les contrées les plus éloignée [du centre] de son empire. C’est pourquoi les intendants des contrées du nord-est, les chefs de la ville lointaine de Phaïdagaran,[4] étant venu trouver le roi, lui disent: « Si tu veux pousser ces contrées dans le chemin de la foi, envoie-leur un évêque de la race de saint Grégoire. C’est ce qu’ils désirent ardemment, et nous sommes persuadés qu’ils le respecteront à l’égal du nom illustre de Grégoire et qu’ils se conformeront ponctuellement à ses ordres. » Le bienheureux Tiridate, accueillant leur demande, leur donne pour évêque le jeune Grigoris, fils ainé de Verthanès. Cependant, à cause de sa jeunesse, Tiridate hésitait; mais, connaissant la grandeur de son esprit et réfléchissant que Salomon régna dès l’âge de douze ans sur Israël,[5] il envoie en toute confiance Grigoris avec Sanadroug,[6] issu de la race arsacide qui est aussi la sienne.

Aussitôt arrivé, Grigoris montra le bon exemple et fit preuve dans sa conduite de la vertu de ses pères. Supérieur à eux par son innocence, il était égal au roi par son austérité. Ayant appris la mort de Tiridate, des embûches furent tendues au saint par Sanadroug et par d’autres hommes faux et perfides du pays d’Aghouank; les barbares assassinèrent [Grigoris] en le faisant fouler aux pieds de leurs chevaux[7] dans la plaine de Vadnian,[8] près de la mer Caspienne. Les diacres, ayant enlevé son corps, le portèrent dam la petite Siounie, et l’ensevelirent dans le bourg d’Amaras.[9] Sanadroug, ayant pris la couronne, occupa la ville de Phaïdagaran, et, soutenu par les peuplades étrangères, il prétendait commander à toute l’Arménie.

CHAPITRE IV.

Le pteschkh Pagour se sépare de la confédération des Arméniens. Les satrapes s’entendent pour donner le royaume à Chosroès.

Ainsi que nous le trouvons consigné dans les histoires divines, le peuple hébreu, après les Juges, au temps de l’anarchie et de la confusion, était sans roi et chacun agissait selon sa convenance. Il en fut de même dans notre pays : à la mort du bienheureux Tiridate, le grand pteschkh Pagour, qui est appelé pteschkh d’Aghtznik,[10] voyant Sanadroug régner à Phaïdagaran, conçut le projet d’imiter son exemple. Comme il ne pouvait pas prendre le titre de roi, parce qu’il n’était pas arsacide, il ne voulut pas du moins être un vassal. Séparé de la confédération des Arméniens, il fit alliance avec Hormisdas (Ormizt) roi des Perses. Alors les satrapes arméniens, réfléchissant, s’assemblèrent auprès du grand Verthanès, et envoyèrent deux princes des plus honorables, Mar, prince de Dzop,[11] et Kak, prince de Haschdiank,[12] à la ville capitale, prés de l’empereur Constance, fils de Constantin, avec des présents et une lettre ainsi conçue

CHAPITRE V.

Copie de la lettre des Arméniens.

« Verthanès, chef des évêques, les évêques qui sont avec lui et tous les satrapes de la Grande Arménie, à Constance notre seigneur, empereur (césar) souverain, salut!

Souviens-toi du pacte d’alliance de ton père Constantin avec notre roi Tiridate, et n’abandonne pas ton pays au pouvoir des Perses; aide-nous par tes armes à placer sur le trône Chosroès, fils de Tiridate. Dieu t’a établi maître souverain, non seulement de l’Europe, mais encore de toutes les contrées méditerranéennes, et la terreur [qu’inspire] ta puissance s’est répandue jusqu’aux extrémités de la terre. Nous demandons à Dieu que tu étendes de plus en plus ta domination. Sois en santé! »

Constance, accueillant [leur requête), envoie Antiochus, son préfet du palais, avec une nombreuse armée, et [porteur de] la pourpre et d’une couronne, avec une lettre ainsi conçue:

Lettre de Constance.

« Constance Auguste, empereur souverain, au grand Verthanès et à tous ses compatriotes, salut!

Je vous ai envoyé des troupes pour vous seconder, et l’ordre d’établir pour votre roi Chosroès, fils de votre roi Tiridate, afin que vous organisiez une sage administration et que vous nous serviez fidèlement. Soyez en santé. »

CHAPITRE VI.

Arrivée d’Antiochus.[13] Ses actes.

Antiochus, étant arrivé, mit Chosroès[14] sur le trône et rétablit dans le commandement des armées les quatre généraux que Tiridate, de son vivant, avait nommés la place d’Ardavazt Mantagouni, son gouverneur, qui était seul généralissime de toute l’Arménie. Le premier, Pakarad, commandant de la cavalerie, était chef de l’armée de l’ouest; le second, Mihran, gouverneur des Ibères et pteschkh des Koukaratzi,[15] commandait l’armée du nord; le troisième, Vahan, chef des Amadouni, commandait l’armée de l’est; le quatrième, Manadjihr, chef des Reschdouni, commandait l’armée du midi. Antiochus leur partagea ainsi le commandement des troupes: il envoya Manadjihr, avec l’armée du midi et [les contingents] de la Cilicie, dans les régions de l’Assyrie et de la Mésopotamie; Vahan, chef des Amadouni, avec l’armée de l’est et les contingents des Galates, dans la province de l’Adherbadagan pour la défendre contre [les attaques] du roi des Perses.

Antiochus, laissant le roi Chosroès, qui était de petite taille, faible de corps et n’ayant nullement l’apparence d’un guerrier, prend avec lui Mihran Pakarad et leurs troupes, et se porte avec toute l’armée grecque contre Sanadroug. Celui-ci, ayant garni de soldats perses la ville de Phaïdagaran, se hâte de se réfugier près du roi Sapor, avec les satrapes des Aghouank. Antiochus, voyant leur refus de se soumettre pacifiquement, donne ordre d’anéantir la puissance des rebelles, prélève les tributs et retourne auprès de l’empereur.

CHAPITRE VII.

Coupable conduite de Manadjihr envers Jacques (Agop) le Grand.[16]Mort de Manadjihr.

Manadjihr, étant allé avec l’armée méridionale de l’Arménie et les troupes ciliciennes dans les contrées de l’Assyrie, fait la guerre au pteschkh Pagour,[17] le défait, lui et ses troupes, met en fuite les Perses accourus à son secours, et, ayant fait prisonnier Hescha, fils de Pagour, il l’envoie chargé de chaînes à Chosroès.[18] Il condamne cruellement, non seulement les combattants, mais encore les simples paysans des localités placées sous son autorité, à être passés au fil de l’épée. Il fait, dans les contrées de Medzpin, un grand nombre de prisonniers, parmi lesquels huit diacres du grand évêque Jacques (Agop). Jacques va trouver sans retard Manadjihr et l’engage à délivrer les prisonniers qui sont innocents de tout crime; mais celui-ci refuse en alléguant les ordres du roi.

Jacques étant allé trouver le roi, Manadjihr devient encore plus furieux, et, excité [d’ailleurs] par les habitants du pays, il fait précipiter dans la mer les huit diacres qui étaient dans les fers. A cette nouvelle, Jacques le Grand retourne plein d’indignation dans sa résidence, comme Moïse sortant de la présence de Pharaon, et, étant aussitôt monté sur la montagne[19] d’où l’on découvrait tout le district, il maudit Manadjihr et son canton, et les jugements de Dieu ne tardèrent pas à fondre sur lui.

Comme Hérode, Manadjihr meurt accablé de divers maux;[20] le sol fertile de la contrée, arrosé par des eaux abondantes, devient un terrain couvert de gel; le ciel qui surplombe au- dessus devient, selon l’Écriture, comme [une plaque] de bronze;[21] enfin la mer en furie inonde toute la campagne. A cette nouvelle, le grand Verthanès et le roi Chosroès, irrités, ordonnent de délivrer tous les prisonniers, de faire pénitence et d’implorer le saint, afin de détourner la colère de Dieu. Jacques sortit de ce monde, et le fils de Manadjihr,[22] qui était son successeur, avec un repentir sincère, [en versant] d’abondantes larmes et [pénétré] d’une douleur profonde, obtint, par son intercession, la guérison pour lui et son canton.

CHAPITRE VIII.

Règne de Chosroès le Petit.[23]Changement de la résidence royale. Plantation d’une forêt.

La deuxième année d’Hormisdas roi de Perse et la huitième du règne de Constance, Chosroes monta sur le trône avec le secours de ce dernier. Non seulement Chosroès ne fit aucune action d’éclat comme son père, mais encore il ne chercha point à reconquérir les contrées soustraites à son autorité, et ne prit pas les armes après l’expédition de l’année grecque. Laissant au contraire le roi des Perses agir comme il le voulait, il signa la pais avec lui, content de régner sur les Etats qui lui restent et peu soucieux [de s’élever] à de nobles conceptions. Chosroès était de petite taille,[24] non pas aussi petit qu’Alexandre de Macédoine qui n’avait que trois coudées, et qui avait néanmoins un esprit très actif. Il n’avait en lui ni valeur, ni pensée généreuse, et il s’adonnait tout entier à la chasse aux oiseaux et aux autres chasses. C’est ce qui fait qu’il plante près du fleuve Azad (litre)[25] une forêt qui porte encore à présent son nom.[26]

Chosroès transporte sa cour sur un point élevé de la forêt et s’y bâtit un palais entouré d’ombrage, appelé en langue perse Tovin, qui se traduit par  colline.[27] Car, en ce temps-là, Arès (Mars) faisait route avec le soleil, et les vents soufflaient un air embrasé, corrompu et fétide; ne pouvant supporter [ce fléau], les habitants d’Ardaschad consentirent volontiers à émigrer.[28]

CHAPITRE IX.

Les peuples du nord font une irruption dans notre pays, au temps de Chosroès. Exploits de Vahan Amadouni.

Du temps de 2iosroès, les habitants du nord du Caucase, s’étant ligués, connaissant sa faiblesse et son inertie, et surtout excités par les sourdes menées de Sanadroug[29] qui agissait secrètement pour Sapor, roi de Perse, accoururent en foule pour envahir notre pays, au nombre d’environ vingt mille. L’armée orientale et occidentale des Arméniens, sous les ordres du général Pakarad et de Vahan chef des Amadouni, s’oppose [à leur marche]; car nos troupes du midi étaient auprès du roi Chosroès dans le pays de Dzop. Mihran avait été tué;[30] les ennemis avaient mis en pièces et dispersé notre année du nord, et, arrivés aux portes de Vagharschabad, ils investissaient la place. Tout à coup, l’armée orientale et occidentale, tombant sur eux, les repousse sur le rocher d’Oschagan, sans leur laisser lancer leurs flèches selon leur coutume. D’intrépides cavaliers les poursuivent et les repoussent dans des lieux rocailleux et difficiles.[31]

A la fin, les ennemis se préparent malgré eux à la défense. Le chef des gens armés de lances, géant d’une taille immense, armé de toutes pièces, couvert d’un feutre épais, fait preuve de sa vaillance au milieu de tous. Les braves Arméniens, qui ne perdent aucun de ses mouvements, fondirent sur lui sans pouvoir le blesser, car les coups de lance s’amortissaient sur sa cuirasse de feutre. Alors le valeureux Vahan Amadouni, en regardant l’église métropolitaine,[32] s’écrie : « Aide-moi, ô Dieu! toi qui as dirigé la pierre de la fronde de David au front de l’orgueilleux Goliath; dirige aussi ma lance sur l’œil de mon terrible ennemi. » Vahan ne pria pas en vain, car il renversa de cheval le géant redoutable, ce qui amena la fuite des ennemis et décida la victoire de l’armée arménienne.[33] Revenu au pays de Dzop, Pakarad rend au roi un témoignage fidèle et sans envie de la valeur et du courage de Vahan. Aussi le roi donne à Vahan le champ de bataille d’Oschagan, où il s’était tout à coup révélé par son grand cœur. A la place de Mihran, le roi nomme commandant des troupes Kardchouil Makhaz chef des Khorkhoroum.

CHAPITRE X.

Mort de Chosroès. Guerre entre les Arméniens et les Perses.

Après cela, Chosroès apprenant que Sapor, roi des Perses, donnait la main à ses ennemis, rompit avec lui et lui refuse le tribut particulier jour l’acquitter envers l’empereur (César). Se mettant ensuite à la tête de l’armée grecque, il résiste au roi de Perse. Cependant il meurt bientôt après, après un règne de neuf ans, et il est enterré à Ani, à côté de ses pères.[34] Alors Verthanès le Grand rassemble les satrapes de toute l’Arménie avec les troupes et les chefs, confie l’Arménie à Arschavir Gamsaragan,[35] comme au premier et au plus illustre après le roi, et, prenant avec lui Diran, fils de Chosroès, il va prier l’empereur de le mettre sur le trône à la place de son père.

Cependant Sapor, roi de Perse, ayant appris la mort de Chosroès et que Diran son fils avait été trouver l’empereur, rassemble une armée considérable, sous le commandement de son frère Nersèh,[36] qu’il veut établir sur le trône d’Arménie, et il l’envoie dans notre pays parce qu’il le croyait sans chef. Mais le brave Arschavir Gamsaragan, s’opposant à cette invasion avec toutes les forces de l’Arménie, livre bataille dans la plaine appelée Mérough. Quoiqu’un grand nombre des plus illustres satrapes aient trouvé la mort dans ce combat, l’armée arménienne triomphe, met en fuite les troupes perses, et garde le pays jusqu’à l’arrivée de Diran.

CHAPITRE XI.

Règne de Diran. — Mort de Verthanès le Grand. — Saint Iousig lui succède.

La dix-septième année de son règne, Constance Auguste, fils de Constantin, met sur le trône Diran, fils de Chosroès,[37] et l’envoie avec Verthanès le Grand, en Arménie. Étant arrivé, il prend en paix possession de notre pays, fait alliance avec les Perses, renonce aux combats, et paie tribut aux Grecs [d’une part, et de l’autre il acquitte] un tribut spécial aux Perses. Il vivait tranquille comme son père, sans faire aucun acte de prouesse ou de bravoure bien plus, loin d’imiter les vertus paternelles, il s’écartait secrètement des voies de la piété, ne pouvant en donner ouvertement au vice, en présence de saint Verthanès.

Ayant passé quinze années sur le siège épiscopal, Verthanès le Grand passe de cette vie dam l’autre, la troisième année de Diran, et d’après son ordre, on porte son corps et on le dépose au village de Thortan,[38] comme s’il eût vu d’un œil prophétique que, longtemps après, les restes de son père reposeraient en ce même lieu. Iousig[39] son fils lui succède la quatrième année de Diran et se montre fidèle imitateur des vertus de ses pères.

CHAPITRE XII.

Guerre entre Sapor et Constance.

Sapor, fils d’Hormisdas, cimenta avec notre roi Diran une amitié encore plus étroite; en le secourant avec ses armes. Il le délivre de l’irruption des nations du nord qui, liguées ensemble, franchirent le défilé de Djor,[40] et s’établirent pendant quatre ans sur le territoire des Aghouank. Sapor, après avoir subjugué beaucoup d’autres rois et pris comme auxiliaires un assez grand nombre de peuples barbares, fondit sur les pays méditerranéens et sur la Palestine. Constance, ayant déclaré Julien, César,[41] prit les armes contre les Perses. Une bataille fut livrée où les deux armées furent défaites, car, des deux côtés, un grand nombre de guerriers succombèrent, sans qu’aucun des deux camps voulût reculer. A la fin, on fit une paix qui dura peu d’années.[42] Revenu de la Perse, Constance, après une longue maladie, mourut à Mopsueste,[43] ville de la Cilicie, ayant régné vingt-trois ans. Sous son règne, apparut la croix lumineuse au temps du bienheureux Cyrille.[44]

CHAPITRE XIII.

Comment Diran va au-devant de Julien et lui donne des otages.

En ce temps-là, l’impie Julien régna sur les Grecs. Il renia Dieu, adora les idoles et suscita des persécutions et des troubles contre l’Eglise. Il s’efforça de toute manière d’éteindre la foi chrétienne; ce n’était pas par la violence qu’il entraînait les peuples, mais il cherchait par toutes sortes de ruses à leur faire adorer les démons (dev).[45] Quand la justice [divine] l’arma contre les Perses, il traversa la Cilicie et arriva en Mésopotamie. L’armée perse qui gardait le pays, coupant les amarres du pont de bateaux établi sur l’Euphrate, défendait le passage. Notre roi, Diran, s’étant avancé à la rencontre de Julien, fond sur l’armée perse, la met en fuite, et, par un service signalé, il fait passer l’impie Julien avec toute sa cavalerie, et revient comblé d’honneurs.[46]

Diran demande à l’empereur de ne pas le suivre en Perse, parce qu’il était incapable de monter à cheval, et Julien consent, mais il demande des troupes et des otages.[47] Diran pour épargner son second fils Arsace, lui donne le troisième, Tiridate, avec sa femme et ses enfants, ainsi que Dirith fils d’Ardaschès, son fils aîné, qui était mort. Dès que ces otages furent donnés à Julien, il les envoya aussitôt à Byzance. Ensuite Julien renvoie Diran dans notre pays et lui donne son image peinte sur des tableaux avec celles de plusieurs démons, lui enjoignant de les exposer dans les églises, du côté de l’Orient, en disant que tous les peuples tributaires des Romains en agissent ainsi. Diran reçoit ces images et les emporte, sans penser que, trompés de la sorte, ils adorent l’image des démons.

CHAPITRE XIV.

Martyre de saint Iousig et de Daniel.

Arrivé dans le canton de Dzop, Diran veut placer dans son église royale L’image [de l’empereur], Saint Iousig, arrachant cette image des mains du roi, la jette à terre, et, la foulant aux pieds, la brise en criant à l’imposture. Diran prend une résolution subite, car il redoutait Julien et il attendait la mort pour avoir profané l’image impériale. Exaspéré encore davantage à cause de la haine qu’il nourrissait contre Iousig qui le réprimandait continuellement sur sa coupable conduite, Diran le fait battre longtemps avec un nerf de bœuf, jusqu’à ce qu’il rendit le dernier soupir sous les coups.[48]

Après le martyre [du saint], Diran fut maudit par le vieux prêtre Daniel,[49] ancien disciple et vicaire de saint Grégoire; mais il le fit étrangler. Les disciples emportèrent son corps et l’ensevelirent dans la solitude appelée le Jardin des Frênes (Hatziatz Trakhd).[50] Le corps de saint Iousig fut transporté près de [celui de] son père au village de Thortan. Il avait passé  six ans dans l’épiscopat.[51]

CHAPITRE XV.

Comment Zora, avec l’armée arménienne, quitte le parti de Julien, et est exterminé avec toute sa race.

La nouvelle de la mort de saint Iousig et les murmures de tous les satrapes parvinrent à Zora, chef des Reschdouni, commandant l’armée arménienne du midi, à la place de Manadjihr, envoyé par l’ordre de Diran, avec ses troupes, à la suite de Julien. En apprenant cette nouvelle, Zora dit à ses soldats : « Nous n’obéirons pas à un prince qui jette le scandale parmi les adorateurs du Christ et massacre ses saints, et nous ne marcherons pas avec ce roi impie. »

L’armée, impressionnée par l’effet de ces paroles, revient sur ses pas. [Zora] se fortifie à Demoris[52] jusqu’à ce que les autres satrapes se décident à prendre un parti. Cependant les courriers de Julien arrivent avant lui auprès de Diran, avec la lettre suivante :

Lettre de Julien à Diran.[53]

Julien autocrate, descendant d’Inachus, fils d’Aramazd et destiné à l’immortalité, à Diran notre procurateur,[54] salut! Les troupes que tu nous as envoyées ont suivi leur chef qui a déserté nos rangs. Nous pouvions les poursuivre avec nos innombrables légions et les arrêter; mais nous avons souffert [leur désertion] pour deux motifs : d’abord, pour que les Perses ne disent pas de nous que c’est par la violence et non de leur plein gré qu’il a réuni des troupes ; ensuite, pour éprouver ta loyauté. Or, si Zora n’a pas agi ainsi d’après tes recommandations, tu l’extermineras avec sa race, pour ne pas lui laisser un seul descendant; si c’est le contraire, je jure par le dieu Mars (Arès)[55] qui nous a donné l’empire, par Minerve (Athéné) qui nous a donné la victoire, qu’à notre retour, nous irons, avec des forces invincibles, exterminer et toi et ton pays.

Diran, effrayé de cette nouvelle, envoie mander Zora par le premier eunuque de ses femmes, appelé Haïr,[56] avec un serment [de ne lui faire aucun mal.] Les soldats de Zora, voyant tous les satrapes garder le silence, se dispersent chacun dans sa maison, avec cette impatience habituelle chez notre nation. Zora, seul, abandonné, va, malgré lui, trouver le roi qui s’empare de sa forteresse d’Aghthamar[57] et extermine toute sa race. Un seul enfant fut sauvé, c’était le fils de Mehentag frère de Zora,[58] que les nourrices enlevèrent. Le roi mit à la place de Zora, Saghamont, seigneur d’Antzid.[59]

CHAPITRE XVI.

Mort des fils d’Iousig-. Pharnersèh lui succède sur le siège [patriarcal].

Les satrapes d’Arménie prient Diran d’élever un homme digne sur le trône épiscopal, en remplacement d’Iousig, parce que ses fils, par leurs habitudes peu honnêtes, étaient indignes de ce siège apostolique. D’ailleurs la mort vint les frapper sur ces entrefaites; événement affreux et épouvantable à entendre. Dans le même endroit, les deux frères sont frappés par la foudre;[60] l’un s’appelait Dab et l’autre Athénogène (Athanakinès). Ils ne laissaient pas de fils en âge d’occuper une telle position, excepté le jeune enfant d’Athénogène, appelé Nersès,[61] qui étudiait alors à Césarée, et qui, vers cette époque, était allé à Byzance pour épouser la fille d’un grand prince appelé Aspion. Comme il n’y avait personne de la race de Grégoire, on choisit Pharnersèh d’Aschdischad de Daron[62] et on le fit grand pontife, la dixième année de Diran. Il occupa le siège quatre ans.

CHAPITRE XVII.

Comment Diran fut trompé par Sapor, en se rendant à son appel, et eut les yeux crevés par son ordre.

Après tous ces événements, l’impie Julien, en punition de ses crimes, mourut en Perse d’une blessure [reçue] dans les entrailles.[63] Les troupes revinrent avec le nouveau roi (empereur) Jovien (Jopianos), qui mourut en route et n’arriva pas à Byzance.[64] Le roi des Perses, Sapor, poursuit les [Grecs] et attire par ruse Diran auprès de lui, en lui écrivant la lettre que voici:

Lettre de Sapor à Diran.

« Le brave adorateur d’Ormizd (Maztezen),[65] l’égal du Soleil,[66] Sapor, roi des rois, à notre frère bien-aimé, dont le souvenir [augmente] notre félicité, à Diran, roi des Arméniens, beaucoup de saluts![67]

Nous tenons pour certain que tu nous as gardé la fidélité en ne venant pas en Perse avec l’empereur, cl que l’armée qu’il avait obtenue de toi a été rappelée. Ce que tu as fait d’abord, nous le savons, c’était pour l’empêcher de traverser ton pays, comme il l’aurait fait. C’est ce qui fait que notre avant-garde découragée a fui, en rejetant la faute sur toi. Irrité, nous avons fait boire à leur chef du sang de taureau.[68] Mais nous ne ferons aucun mal à ton royaume; [nous le jurons] par le grand dieu Mihr.[69] Hâte-toi seulement de venir nous trouver, afin que nous puissions aviser au salut commun. »

Ce que voyant Diran, sa tête s’égara et il vint trouver Sapor, car la justice [divine] l’attirait vers son supplice. Sapor, en le voyant, lui adressa des reproches en face des troupes, et lui fit crever les yeux,[70] comme autrefois il fut fait à Sédécias. Ainsi vengeance fut tirée du martyre du saint,[71] par qui était illuminé notre pays, selon la parole évangélique : « Vous êtes la lumière du monde[72] », lumière dont Diran priva l’Arménie. Et lui aussi fut privé de la lumière après un règne de onze ans.

CHAPITRE XVIII.

Sapor donne le trône à Arsace. Sapor fait une irruption en Grèce.

Sapor établit roi, à la place de Diran, son fils Arsace,[73] craignant que l’armée arménienne ne vint mettre obstacle à ses projets. Il croyait, par cet acte de générosité, s’assurer la possession de notre pays. Il soumit ainsi la caste satrapale, en prenant de chacun en particulier des otages. En place de Vahan Amadouni, il nomma commandant de l’armée arménienne de l’est Vaghinag de Siounie, son favori, et, lui confiant [le gouvernement de] toute l’Arménie, il alla poursuivre les troupes grecques. Arrivé en Bithynie, il y séjourna plusieurs mois, sans rien entreprendre. Il dressa sur les bords de la mer une colonne surmontée d’un lion ayant un livre sous ses pieds, ce qui signifiait que le lion étant la plus redoutable des bêtes féroces, de même le roi des Perses est le plus puissant des rois. Le livre renferme la sagesse, tout comme l’empire romain.

CHAPITRE XIX.

Comment Arsace méprise l’empereur (roi) des Grecs.

Vers ce temps-là, les nations du nord s’insurgèrent contre Sapor roi des Perses. Valentinien, établi empereur (roi) des Grecs, ayant envoyé des troupes dans les contrées méditerranéennes, chasse l’armée perse; ensuite il adresse à notre roi Arsace cette lettre :

Lettre de Valentinien à Arsace.

« Valentinien Auguste, autocrate, avec notre collègue et associé Valens César, à Arsace roi d’Arménie, salut!

Tu ne devras pas oublier les malheurs que vous avez endurés de la part des Perses infidèles et les bienfaits que vous avez reçus de nous, depuis les temps anciens jusqu’à présent. [Il fallait] t’éloigner d’eux et te rapprocher de nous, t’unir à nos troupes, et combattre contre eux; envoyer enfin, avec des lettres de satisfaction de nos généraux, les tributs de ton pays. Tes frères et les proscrits qui sont avec eux seront relâchés. Sois en bonne santé et soumis aveuglément à l’empire romain. »

Arsace ne répondit pas à cette lettre, mais il dédaigna et méprisa les Romains. Il ne s’attacha pas de tout cœur à Sapor; mais, suivant ses instincts, il mettait toute sa gloire à manger, à boite et à entendre des chanteuses. Plus robuste et plus brave en apparence qu’Achille, Arsace ressemblait de fait à Thersite le boiteux et à la tête pointue.[74] S’étant soustrait à l’autorité de ses maîtres, il reçut enfin le prix de son orgueil.

CHAPITRE XX.

De saint Nersès. Ses sages institutions.

La troisième année du règne d’Arsace, on établit comme chef des évêques Nersès le Grand, fils d’Athénogène, fils d’Iousig, fils de Verthanès, fils de saint Grégoire.[75] A son retour de Byzance à Césarée et à son arrivée en Arménie, il renouvela toutes les sages institutions de ses pures, et fit plus encore, en mettant en vigueur la belle discipline qu’il a vue établie en Grèce, surtout dans la ville capitale. Ayant convoqué les évêques, avec tous les laïques, il établit la charité par des constitutions canoniques, et extirpa la rudesse qui était une chose naturelle dans notre pays. Ainsi, les lépreux étaient pourchassés et réputés immondes par les lois; les gens atteints de l’éléphantiasis étaient mis en fuite, de peur que leur mal ne se communiquât aux autres. Leurs refuges étaient les déserta et la solitude; leurs abris étaient des rochers et des buissons; ils ne trouvaient aucune consolation dans leurs douleurs Ensuite, il n’y avait aucun secours pour les estropiés, aucune hospitalité pour les voyageurs inconnus et pour les étrangers.

Nersès fit construire dans chaque canton des hôpitaux dans les lieux retirés, à la manière des hospices grecs, pour soulager les affligés. Il leur assigna des bourgs, des champs riches en fruits, en laitage et en laines, pour l’entretien particulier des pauvres, afin qu’ils ne sortissent pas de leurs maisons.[76]

Nersès confia la surveillance à Khat,[77] natif de Marak[78] dans [le district de] Garin, son diacre, et lui enjoignit de construire des hôtelleries dans tous les villages à l’usage des étrangers, pour y nourrir les orphelins, les vieillards, et soulager les indigents. Il bâtit aussi des confréries, des monastères, des ermitages dans les lieux déserts et inhabités par les solitaires, et nomma pour pères et inspecteurs de ces refuges Schaghida, Epiphane, Ephrem, Kint de la race de Selgouni, avec d’autres encore. Il défendit deux choses aux races satrapales: les alliances entre parents qui se faisaient pour conserver soigneusement la noblesse des familles; et enfin les lamentations sur les morts, selon l’usage des païens.[79] Dès lors, on vit notre pays se conduire non selon la coutume des barbares et des gens grossiers, mais à la manière des citadins policés.

CHAPITRE XXI.

Meurtre de Tiridate, frère d’Arsace. — Saint Nersès se rend à Byzance et en ramène les otages.

Valentinien se montrait sévère et inflexible contre les injustices; il fit mourir beaucoup de princes à cause de leurs dilapidations,[80] et brûler vif un certain Rodanus, chef des eunuques, qu’il avait engagé par trois fois à restituer à une veuve les biens qu’il lui avait pris, et qui s’y était refusé.[81] Le même jour, les envoyés de Valentinien, revenus d’Arménie, l’irritèrent en lui rapportant les insolences d’Arsace. En ce moment, comme il était fort en colère, il fit mettre à mort Tiridate frère d’Arsace et père du jeune Knel.

Théodose, à la tête d’une nombreuse armée vint fondre sur l’Arménie. Déjà il est arrivé sur les frontières du pays, quand Arsace effrayé envoie au-devant de lui Nersès le Grand qui supplie l’empereur, lui paye les tributs qu’il avait refusé d’acquitter et lui remet encore de riches présents. Nersès va trouver Valentinien, le prépare à faire la paix, et reçoit lui-même de grands honneurs. Il obtint encore les otages qu’il réclame, et part en ramenant à Arsace comme épouse Olympias, fille d’un parent de l’empereur.[82] Valentinien, pour consoler le jeune Knel de la mort injuste de son père Tiridate, lui conféra la dignité de consul[83] et lui donna de grandes sommes d’argent. Dirith, jaloux de Knel, ne pensait qu’à lui nuire et attendait pour cela une occasion favorable.[84]

CHAPITRE XXII.

Rupture d’Arsace et de Knel. Mort de Diran.

Knel vint un jour dans le bourg de Gouasch, situé au pied du mont Arakadz,[85] pour voir son aïeul Diran l’aveugle qui vivait encore. Diran pleurait amèrement son fils Tiridate, père de Knel, en se reprochant d’être la cause de sa mort. C’est pourquoi il donne à Knel tous ses biens, la propriété des villages et des métairies, en lui imposant pour condition d’habiter dans ce bourg de Gouasch. Ensuite Knel prend pour femme Pharandzêm, de la race de Siounie, célèbre son mariage avec une magnificence toute royale et comble de présents tous les satrapes. Ceux-ci, très satisfaits et attachés à sa personne, lui donnèrent leurs enfants. Knel les fit habiller avec de magnifiques ornements, leur donna des armes, et on en aima Knel encore davantage.

Dirith trouva là un prétexte à la calomnie, et étant chez le roi avec son ami Vartan écuyer du roi et de la race des Mamigoniens, ils lui dirent: « Tu ignores, ô roi! que Knel a formé le projet de te tuer pour régner à ta place. Voici la preuve de ce fait, ô roi! Knel habite l’Ararat dans vos domaines royaux, et le cœur des satrapes lui est dévoué. Les empereurs, pour lui fournir l’occasion de conspirer, lui ont conféré le consulat, beaucoup d’argent avec lequel il a corrompu les satrapes. » Vartan jurait par le soleil (la vie) du roi et disait: « J’ai entendu de mes propres oreilles Knel dire : Je ne laisserai pas, sans la venger sur mon oncle, la mort de mon père, dont il a été la cause. »

Arsace crut à ces paroles et envoya Vartan auprès de Knel pour lui dire : « Pourquoi t’es-tu établi en Ararat et as-tu transgressé les règlements établis par nos pères? » Car c’était la coutume que le roi seul habitât en Ararat avec le seul fils qui était son successeur désigné;[86] tandis que les autres Arsacides résidaient dans les contrées d’Haschdiank, d’Aghiovid et d’Arpéran[87] avec des revenus et des rentes sur le trésor royal. « Or, tu dois choisir actuellement, ou la mort, ou abandonner l’Ararat et renvoyer d’auprès de toi les fils des satrapes. » Knel, ayant entendu ces paroles, obéit à l’ordre du roi et s’en alla dans les cantons d’Aghiovid et d’Arpéran. Cependant Diran, son grand-père, adressa des remontrances sévères à son fils Arsace. C’est pourquoi Diran fut, pendant la nuit, étranglé par ses grands chambellans,[88] sur l’ordre du roi, et enterré dans le bourg même de Gouasch, comme n’étant pas digne de la sépulture de ses pères. Ainsi Diran éprouva la juste récompense du traitement qu’il avait fait endurer à Daniel l’homme de Dieu;[89] et, selon les paroles de l’Écriture, il fut mesuré avec sa propre mesure.[90]

CHAPITRE XXIII.

Arsace porte de nouveau envie à Knel et le fait périr.

Ensuite le roi va sur le versant opposé du Massis, chasser dans son canton de prédilection, à Gokaiovid.[91] La chasse fut si abondante qu’aucun roi jusqu’alors n’avait tué tant de gibier en une heure. Et lui, dans les joies du vin, s’en glorifiait. C’est pourquoi Dirith et Vartan renouvelèrent leurs perfidies, en disant que Knel en ces jours-ci abat un bien plus grand nombre de pièces sur sa montagne de Schahabivan[92] qui lui vient de son aïeul maternel, Knel Kénouni.

Alors Arsace envoie à Knel la lettre suivante:

Lettre d’Arsace à Knel.

« Arsace, roi de la Grande Arménie, à mon fils Knel, salut! Cherche les endroits les plus abondants en bêtes fauves sur la montagne des Fleurs (Dzaghgatz), le long de l’eau, et tu disposeras tout afin qu’à notre arrivée nous trouvions une chasse digne d’un roi. »

Arsace, arrivant presqu’en même temps que sa lettre, pensait trouver Knel non encore préparé aux ordres du roi, et, sous le prétexte que lui porte envie aux plaisirs du roi, le charger de chaînes. Mais Arsace, voyant qu’il n’y avait jamais eu tant de préparatifs de chasse et tant de gibier, tourmenté par ses idées d’envie et ses soupçons, ordonne à ce même Vartan de le tuer pendant la chasse, comme si c’était par un coup de maladresse que le trait avait atteint Knel. Vartan s’apprête à exécuter cet ordre, non pas tant pour obéir au roi que pour satisfaire la haine de son cher Dirith.[93] Cependant Arsace, accompagné de ses satrapes, fait descendre dans la plaine d’Aghiovid le corps de Knel et l’enterre dans la plaine de Zarischad.[94] Puis, feignant d’être innocent [de ce crime], le roi s’abandonne à un grand désespoir.

CHAPITRE XXIV.

Comment Arsace osa prendre pour épouse la femme de Knel, de laquelle il eut Bab.

Bien qu’Arsace croyait exécuter ses crimes secrètement, il arriva que ce qui ne peut être caché à l’œil de Dieu, qui voit tout, fut aussi manifesté au monde pour la terreur des coupables, comme fut la mort de Diran et de Knel. Tout fut connu; Nersès le Grand l’apprit aussi et il maudit Arsace et celui qui avait été la cause du meurtre.[95] Puis, s’en étant allé, il passa plusieurs jours dans le deuil, comme [autrefois] Samuel à l’occasion de Saül. Mais Arsace, loin de se repentir, osa s’emparer des trésors de l’héritage des morts, et il prit encore sa femme Pharandzêm, de laquelle naquit un fils qui fut appelé Bab.[96]

Cette Pharandzêm commit un forfait inouï, incroyable et bien fait pour causer l’indignation de ceux qui l’entendirent conter; par les mains d’un prêtre indigne,[97] mêlant au remède de vie le poison mortel, elle le donna à Olympias, première femme d’Arsace et la fit mourir, parce qu’elle enviait son rang. Elle excite aussi Arsace à tuer Vaghinag, pour mettre à sa place son père Antiochus.[98]

CHAPITRE XXV.

Meurtre de Dirith.

Sapor, en paix avec les nations du nord et ayant terminé toutes ses campagnes, manifesta son indignation contre Arsace qui, pendant d’assez longues années, avait payé le tribut à César et non à lui. En conséquence, Arsace envoie à Sapor Dirith et son favori Vartan, avec de riches présents, en demandant sa grâce. Mais Sapor voulait se venger des dernières guerres, et il s’avança contre les Grecs. C’est pourquoi il invite Arsace notre roi à le suivre avec toute l’armée arménienne. Arsace ne voulut pas marcher avec lui, et, donnant un prétexte, il n’envoie avec Sapor qu’une petite troupe.

Cependant Arsace, furieux contre Dirith, le dépouille de ses honneurs, comme si tout n’était arrivé qu’à son instigation, à cause de la haine qu’il nourrissait contre les Grecs. Vasag son écuyer excitait encore davantage la colère du roi, parce qu’il gardait rancune à son propre frère au sujet d’une jeune concubine. C’est pourquoi le roi accable d’injures [Dirith et Vartan] qui, ne pouvant supporter un tel traitement et tant de reproches, se réfugient auprès de Sapor. Arsace, encore plus furieux, ordonne à Vasag de les poursuivre avec une nombreuse troupe, et de les arrêter partout où on les trouverait.[99] Vasag se hâte de poursuivre les fugitifs, quoique Vartan fût son frère. Ainsi le sang innocent de Knel fut vengé dans celui de l’impie Dirith, selon la malédiction fulminée par Nersès,[100] et Vartan fut tué par son propre frère.[101]

CHAPITRE XXVI.

Défaite de Sapor à Tigranocerte.

Sapor se hâta de se porter contre notre ville de Tigranocerte; les habitants, avec une armée rassemblée aussitôt, lui opposent une vive résistance, car Antiochus, chef de la race de Siounie, beau-père d’Arsace et gouverneur de la ville, ordonne d’en fermer les portes devant Sapor. Et non seulement il intercepta le passage, mais il ne lui envoya aucun député et n’en reçut aucun de lui. Une grande bataille eut lieu où un nombre considérable de Perses trouva la mort, et l’armée de Sapor en déroute retourne à Medzpin. Après avoir pris un peu de repos et s’être remis de ses fatigues, Sapor essaie de prendre Tigranocerte; mais l’avant-garde et les éclaireurs l’en empêchèrent sous prétexte que les Grecs en souffriraient. Alors Sapor écrit aux habitants de la ville une lettre ainsi conçue:

Lettre de Sapor [aux habitants de] Tigranocerte.

« Le plus brave des adorateurs d’Ormizd, Sapor, roi des rois, à vous, habitants de Tigranocerte qui n’êtes plus comptés au nombre des Arik et des Anarik.

Je voulais, en commençant par vous, faire mon entrée en paix et librement dans les villes des environs. Or vous, habitants de Tigranocerte, qui êtes les premiers, non par vos exploits, mais par votre position sur ma route, si vous me résistez, les autres villes imiteront votre exemple et en feront autant. Mais, à mon retour, je vous exterminerai dans sua colère, afin que vous soyez un double exemple pour les audacieux et les rebelles. »

CHAPITRE XXVII.

Construction et destruction d’Arschagavan. Prise d’Ani.

Arsace fit une folle entreprise; sur le revers du mont Massis, il bâtit un lieu de refuge pour les malfaiteurs et ordonna que quiconque viendrait s’y établir ne pourrait être atteint par les droits de la justice. Aussitôt la vallée se peupla tout entière d’une multitude semblable [aux flots] de la mer; car les dépositaires infidèles, les débiteurs, les esclaves, les malfaiteurs, les voleurs, les assassins, les gens divorcés et autres venaient s’y réfugier sans être inquiétés. Souvent déjà les satrapes avaient murmuré, mais Arsace ne les écouta pas, si bien qu’ils adressèrent des plaintes à Sapor qui, revenu de Grèce, envoya un de ses généraux, avec un détachement d’Arméniens, pour s’emparer d’Arsace si l’occasion le permettait. Mais Arsace s’enfuit dans les régions du Caucase, avec le concours des Ibères.[102]

Le général des Perses, arrivé en Arménie, et soutenu par les satrapes, s’empare du fort d’Ani,[103] de tous les trésors royaux et même des ossements des rois; j’ignore si c’est pour faire un outrage à Arsace, ou à cause de quelque sortilège païen. Les satrapes, ayant obtenu ces ossements par leurs prières, les enterrèrent dans le bourg d’Aghtz, au pied du mont Arakadz;[104] car ils ne savaient pas distinguer les ossements des païens de ceux des chrétiens, parce que ces restes avaient été confondus ensemble par les violateurs. Aussi ces ossements ne furent pas jugés dignes d’être ensevelis dans la ville de Vagharschabad, dans la sépulture des saints.

Les satrapes d’Arménie, ligués ensemble, tombèrent sur la cité royale d’Arschagavan, passèrent au fil de l’épée les hommes et les femmes, à l’exception des enfants à la mamelle; car chacun sévissait contre ses propres esclaves et contre les criminels.[105] Nersès le Grand, bien qu’averti sur le champ, ne put arriver avant le massacre, mais il trouva les enfants des victimes rassemblés de côté pour être traînés en captivité, comme des enfants d’ennemis éloignés. Nersès, les délivrant, les fait porter dans des corbeilles et placer dans une étable, et leur fait donner des soins et des nourrices. Avec le temps, cet endroit devint un bourg, qui à cause de cela fut appelé Ouorthkh (corbeilles).[106]

CHAPITRE XXVIII.

Prise et ruine totale de Tigranocerte.

Sapor étant arrivé à Tigranocerte, les habitants s’y renfermèrent pour résister [à ses attaques]. Etant montés sur les murailles, ils disaient: « Retire-toi, Sapor, afin que nous ne te fassions pas éprouver une seconde fois une défaite plus terrible que la première ». — O braves Arméniens, répond Sapor, vous qui vous tenez renfermés dans ces murailles de Tigranocerte, poussez au dehors vos cris menaçants. C’est le fait des braves de combattre en rase campagne, en champ libre; car il n’appartient qu’à des femmes de se tenir cachés par crainte d’une collision! » Cela dit, Sapor se tourna vers les soldats grecs prisonniers et leur parla de la sorte: « Si, avec le secours de vos armes, je prends cette ville, je vous délivrerai tous avec vos familles. » Puis il ordonne à l’armée perse d’investir la ville et de faire pleuvoir une grêle de flèches sur ceux qui étaient sur les murailles.

Les Grecs se mirent aussitôt avec ardeur à appliquer contre les murailles des machines roulantes appelées ânes, manœuvrées par trois hommes, munies à la partie inférieure de faux, de socs à deux tranchants, de pics recourbés, pour ruiner les fondations. C’est ainsi que tombèrent les murailles élevées et fortifiées par Tigrane l’Haïcien.[107] On mit le feu aux portes; de toutes parts on lançait des pierres, des flèches et des traits. Les nôtres, blessés et effrayés, laissèrent la soldatesque se précipiter dans la ville; la main des Perses ne se lassait pas de tremper le fer homicide dans le sang, si bien que le sang des morts inonda les fondements [de la ville]. La main des Grecs incendia aussi tous les édifices de bois.[108] Sapor emmène en captivité tous ceux qui avaient échappé au massacre et retourne en Perse.[109] Il envoie des courriers aux troupes cantonnées en Arménie et ordonne d’exterminer toute la famille de Siounie.[110]

CHAPITRE XXIX.

Arsace en virait aux mains arec ses satrapes. Bab envoyé comme otage à Byzance.

Les mêmes peuplades[111] se révoltèrent de nouveau contre Sapor, et la paix fut signée [entre lui] et les Grecs. Comme il est dit: il y a changement de rôles: paix pour ceux-ci, guerre pour ceux-là; paix ensuite pour ceux-là et guerre pour ceux-ci. La fin de l’un devient le commencement de l’autre. Valentinien tombe malade dans le château de Brégétium (Perkidion) et meurt en laissant l’empire à son frère.[112] Valens, heureux vainqueur des Goths (Keth), se hâte d’envoyer des troupes en Mésopotamie et en Arménie pour offrir leur concours à Sapor.

Arsace, à la tête d’une armée d’Ibères,[113] rassemble le petit nombre de ses partisans, et livre combat à ses satrapes pour se venger de la destruction de sa ville d’Arschagavan. Les confédérés, sous le commandement de Nersèh, fils de Gamiar, combattent pour résister à Arsace. La bataille fut meurtrière, car des deux côtés périrent beaucoup de gens: les braves combattaient contre les braves, et personne ne voulait se croire vaincu. Les choses en étaient là, lorsqu’arrivèrent les troupes impériales. Arsace, voyant alors qu’il a pour adversaires Sapor, Valens et ses propres satrapes, qu’il est abandonné de tous, envoie plusieurs fois supplier Nersès le Grand, promettant de quitter désormais le chemin du vice, de se soumettre à sa volonté, de faire pénitence couvert d’un sac et de cendre, pourvu que Nersès parvint à conclure la paix et à l’arracher des mains puissantes des Grecs. Les satrapes, de leur côte, adressaient également de semblables prières à Nersès, et les évêques rassemblés le conjuraient aussi de s’interposer pour mettre un terme au péril de son troupeau.[114]

Nersès le Grand, cédant enfin, vint au milieu d’eux, rétablit la paix, en obtenant la parole du roi et des satrapes, à l’exception de Méroujan chef des Ardzrouni et du mari de sa sœur, Vahan Mamigonien, qui, sourds aux prières de Nersès, s’en allèrent, dans leur rébellion, trouver Sapor.[115]

Tous les autres satrapes, à la condition que le roi à l’avenir se comporterait avec équité, promirent de lui être fidèlement soumis. L’engagement fut ainsi fait de part et d’autre. Mais Nersès le Grand, étant allé trouver l’armée grecque, la supplia de ne faire aucun mal à notre pays, de prélever les tributs, d’emmener Bab fils d’Arsace, en otage, avec les fils de tous les satrapes, et de se retirer. Accédant à cette proposition, le bon, le grand Théodose, général [des Grecs], retourne près de l’empereur avec les otages et accompagné de Nersès le Grand[116] qui était porteur d’une lettre d’Arsace, conçue en ces termes

Lettre d’Arsace à Valens.

« Arsace, roi de la Grande Arménie, et tous les satrapes de la nation arménienne,[117] à notre Seigneur l’empereur Valens Auguste et à Gratien son fils,[118] salut!

Que ta majesté soit convaincue que ce n’est point par haine que nous nous sommes révoltés, ou par confiance dans nos forces que nous avons envoyé des détachements pour piller sur les domaines des Grecs. Ayant appris les grands troubles qui ont eu lieu chez vous, et redoutant Sapor, si personne ne fût accouru pour nous tirer de ses mains, nous l’avons aidé avec une faible troupe. Cependant, moi, Arsace, je n’ai pas marché avec lui et je vous suis resté fidèle. C’est pourquoi il a dévasté notre pays, il l’a réduit en servitude et arraché de leurs tombeaux les ossements de nos pères. Croyez nos envoyés, conservez-nous sincèrement l’ancienne amitié, et nous vous serons dévoués avec une entière fidélité. »

Valens, sans lire la lettre, sans voir saint Nersès le Grand, ordonna qu’il fût déporté[119] et que tous les prisonniers fussent passés au fil de l’épée.

CHAPITRE XXX.

Nersès le Grand est exilé dan, une île déserte. — Comment les captifs étaient nourris par les soins de la Providence.

En ce temps-là, Macédonius, qui niait le Saint-Esprit, tenait le siège épiscopal de Byzance[120]

Quand vint l’ordre de déporter Nersès le Grand, comme si ce fût lui qui avait fait une offense à l’empereur, quelques Ariens l’approchèrent et lui dirent: « Si tu veux professer notre croyance, notre père Macédonius te délivrera. » Nersès refusa et fut déporté. Comme on naviguait par un vent impétueux de l’hiver, le vaisseau fut jeté sur une île déserte et fut brisé. Les marins, ne pouvant naviguer avec la chaloupe, restèrent là et mangèrent des racines d’arbres.[121] Cependant la Providence divine les nourrit pendant huit mois[122] avec des poissons que la mer jetait vivants sur le rivage.[123] Bab, avec les autres otages, ayant consenti [à accepter l’erreur], Macédonius le fit délivrer.[124]

CHAPITRE XXXI.

Arsace extermine les satrapes. Conduite de l’évêque Khat.

Nersès le Grand étant éloigné, Arsace viola tous les serments qu’il avait jurés avec les satrapes, et tira vengeance de la destruction de sa ville d’Arschagavan. Il extermina grand nombre de satrapes, anéantit la race des Gamsaragan parce qu’il convoitait leur forteresse d’Ardakers[125] et leur ville libre d’Erouantaschad. Les appelant près de lui, dans son palais abandonné d’Armavir, comme ses alliés qu’il voulait combler d’honneurs, hommes, femmes et enfants, il fit tout tuer, et seul Sbantarad, fils d’Arschavir, échappa à la mort. Celui-ci avait épousé en secondes noces une Arsacide et habitait dans ses domaines aux cantons de Daron et d’Haschdiank, sous prétexte qu’il avait à se plaindre de son oncle paternel Nersèh.[126] C’est pourquoi il échappa au massacre; mais, ayant appris cette affreuse nouvelle, il s’enfuit en Grèce avec ses fils Schavarsch et Kazavon, et avec tous les siens.

Nersès le Grand, lors de son départ pour la Grèce, avait consacré son diacre Khat (8), évêque de Pakrévant et d’Arscharouni, et lui avait confié l’administration de son pays jusqu’à son retour. Khat ressemblait en tout à Nersès le Grand, et il le surpassait même dans son zèle pour les pauvres. Ses greniers se remplirent comme par miracle, comme à l’époque d’Elie et d’Elisée.[127] Lorsqu’il réprimandait le roi, il se montrait inflexible, sévère et sans crainte. Satan ne pouvait rien trouver en lui, si ce n’est que Khat était recherché dans ses habits et aimait les chevaux.[128] Aussi ceux qui étaient réprimandés par lui le blâmaient, le tournaient en risée, comme pour se venger. C’est pourquoi, abandonnant pour toujours ses vêtements magnifiques, et couvert d’un cilice, il ne monta plus que sur un âne jusqu’au jour de sa mort.

CHAPITRE XXII.

Comment Arsace fait saisir le bienheureux Khat et voulait le faire lapider, parce qu’il lui avait reproché ses crimes.

Lors du massacre de toute la race des Gamsarian, Arsace fit mutiler leurs cadavres et [ordonna de les] jeter sans sépulture, en pâture aux chiens. Le roi, comme couronné par une si grande victoire, passait ses jours dans les délices de la joie, faisant amonceler et accumuler à Armavir toutes les richesses de ses victimes. Il y avait deux fosses[129] très larges et très profondes creusées près du village de Nakhdjavan; on y transporte les trésors trouvés sur des chariots du bourg même des Gamsarian. Les voituriers, voyant des os de cadavres humains rongés par les bêtes et dispersés çà et là sur le bord de la fosse, demandèrent et apprirent que c’étaient les restes de leurs seigneurs. Les ayant recueillis dans leurs chariots, ils les couvrirent de joncs et allèrent les enterrer dans ces fosses. Arsace, ayant su cela, fait accrocher les voituriers à un poteau sur le bord de la fosse.

Khat, qui ne s’était pas trouvé au premier massacre, étant arrivé en ce moment, réprimanda fortement le roi. Arsace le fit saisir et lapider. Mais les beaux-frères de sa fille,[130] qui étaient de grands satrapes de la race puissante et brave des Abahouni, tirant leurs épées, laissèrent pour morts les gens venus pour arrêter Khat, l’arrachèrent de leurs mains et s’en retournèrent dans leur pays. Arsace, qui n’osa pas se venger, se cacha, craignant une révolte de tous les satrapes.

CHAPITRE XXXIII.

Règne de Théodo.se le Grand. Concile tenu à l’occasion de ceux qui niaient le Saint-Esprit

(Pneumatomaques).

Valens fut ici-bas l’exemple du feu éternel selon ses mérites, et périt au milieu des flammes à Andrinople. Théodose prend la couronne. Celui-ci ruina jusqu’aux fondements les temples des idoles, déjà fermés par Constantin, tels que ceux du Soleil, d’Artémis et d’Aphrodite, à Byzance. Il détruisit aussi le temple de Damas et le convertit en église; il fit de même du temple de la ville du Soleil (Héliopolis),[131] de celui si grand et si fameux du Liban, qui était formé de trois blocs.[132]

Théodose rappela tous les saints pères condamnés aux mines à cause de leur orthodoxie, Parmi ceux-ci était Nersès le Grand, que Théodose conduit à Byzance et qu’il garde auprès de lui avec de grands honneurs, afin que la véritable doctrine apparaisse au sujet des blasphèmes de l’impie Macédonius. Cet homme n’admettait pas le Saint-Esprit comme Seigneur (Dieu), ne le croyait pas digne d’être l’objet du culte et de l’adoration avec le Père et le Fils, mais comme étranger à la nature de Dieu, créature, serviteur et ministre, inspiration et non essence et personne. Rassemblés dans la ville impériale de Byzance, les saints pères Damase de Rome, Nectar de Constantinople, Timothée d’Alexandrie, Mélite d’Antioche, Cyrille de Jérusalem, [saint Nersès de la Grande Arménie[133]], Grégoire de Nysse, Gélase[134] de Césarée, Grégoire de Nazianze, Amphiloque d’Iconium et d’autres évêques, en tout cent cinquante pères, anathématisèrent et excommunièrent Macédonius et tous ceux qui niaient le Saint-Esprit (les Pneumatomaques).[135]

CHAPITRE XXXIV.

Départ forcé d’Arsace [pour aller trouver] Sapor. Il ne quitte plus [la Perse].

Sapor, libre enfin de toute guerre, envoie contre Arsace, Alanaozan Pahlav, avec une troupe assez nombreuse, c’était un parent d’Arsace.[136] Celui-ci prend la fuite, car il était abandonné de la plupart des satrapes qui, prêtant leur concours à Alanaozan, allaient volontairement trouver Sapor, tant ils étaient fatigués de leur roi Arsace, et, comblés d’honneurs [par le roi de Perse], ils retournaient dans notre pays. Arsace, très inquiet, envoie un message au chef de l’armée des Perses:

« Toi, lui dit-il, mon sang et mon frère, pourquoi me poursuis-tu avec tant d’acharnement? Je sais que tu viens ici malgré toi, ne pouvant transgresser les ordres de Sapor et refuser de marcher contre moi, ton parent. Laisse-moi donc m’échapper à un moment donné, de façon que, m’étant reposé, je puisse gagner la Grèce. Alors tu prendras ce pays, et tu recevras de moi somme d’un sincère parent, un grand nombre de bienfaits. »

Alanaozan envoya cette réponse à Arsace : « Tu n’as pas épargné-les Gamsarian nos parents, qui me touchaient de plus près que toi par leur religion et par leur voisinage de mon pays; comment peux-tu donc espérer que je t’épargnerai, puisque je suis, et comme religion et comme habitation, fort éloigné de toi? Comment, dans l’espérance de tes bienfaits que je doute d’obtenir, perdrais-je ce que je tiens de mon roi?[137] »

Arsace, réduit alors à la dernière extrémité, va malgré lui trouver Sapor qui le retient captif. Ensuite, sous la pression de la violence, il écrit à Pharandzêm, sa femme, de se rendre à la Porte.

Sapor ordonne enfin à tous les Grands de venir avec la reine.[138]

CHAPITRE XXXV.

Malheurs arrivés en Arménie par le fait de Sapor. Mort d’Arsace.

Las satrapes d’Arménie, qui, au lieu de défendre Arsace, avaient donné la main à Sapor, voyant qu’il veut leur enlever leurs femmes, et celles des satrapes qui étaient restées fidèles à Arsace, voyant aussi qu’Alanaozan s’en est allé avec la petite troupe venue avec lui, les satrapes se réunirent et la repoussèrent; puis, ayant pris leurs femmes et leurs enfants, ils s’enfuirent en Grèce. La reine Pharandzêm, au lieu de se rendre à l’appel de son mari, s’enferme avec ses trésors dans la forteresse d’Ardakers et prévient son fils Bab, car elle espérait échapper aux poursuites de Sapor. Celui-ci, au comble de la fureur, fit enchaîner Arsace et le fit conduire dans la contrée de Khouzistan (Khoujasdan), dans la forteresse appelée l’Oubli (Anousch);[139] puis, ayant ressemblé une armée considérable sous les ordres de Méroujan Ardzrouni et de Vahan Mamigonien, ces apostats du Christ, il les lance contre l’Arménie.[140] Ceux-ci arrivèrent et investirent la place d’Ardakers. Ils ne pouvaient rien entreprendre contre les formidables murailles de la forteresse; mais la colère de Dieu s’appesantissait sur Arsace. Les soldats de la garnison ne voulurent pas attendre des nouvelles de Bab et se rendirent volontairement et nécessité. Faits prisonniers avec les trésors de la princesse Pharandzêm, on les conduisit en Assyrie, et là on les empala avec un timon de char, et ils moururent ainsi.[141]

En ce temps-là arriva un ordre de Sapor, de raser les fortifications de toutes les villes, d’emmener en captivité les Juifs qui, fidèles la loi mosaïque, habitaient à Van[142] dans le canton de Dosp et qu’avait amenés Parzaphrane Reschdouni au temps de Tigrane.[143] Sapor les établit à Asbahan.[144] On emmena encore en captivité les Juifs d’Ardaschad et de Vagharschabad qui avaient été amenés par le même roi Tigrane, et qui avaient été convertis à la foi du Christ à l’époque de Grégoire et de Tiridate.[145] Parmi les autres se trouvait Zouith, prêtre d’Ardaschad. Alors Méroujan et Vahan calomnièrent, auprès de Sapor, Zouith prêtre d’Ardaschad, en disant qu’il était venu avec les captifs dans le seul but de les exhorter à garder fermement la loi chrétienne. En conséquence, Sapor ordonna de faire appliquer la torture à Zouith afin qu’il abandonnât la foi du Christ, et, comme il refusa, il fut livré au martyre.[146] Arsace ayant appris tous ces malheurs et toutes ces calamités, se tua comme Saül, après avoir régné trente ans.[147]

CHAPITRE XXXVI.

Malheurs causés par Méroujan. Bab règne en Arménie.

Après la mort d’Arsace, Sapor rassembla beaucoup de troupes sous le commandement de Méroujan[148] et les envoya en Arménie, en lui confiant le gouvernement du pays. Le roi lui donna aussi comme épouse sa sœur Ormiztoukhd,[149] des diplômes [lui concédant] de nombreux villages et des propriétés en Perse, et lui promit encore la souveraineté de l’Arménie, à la charge de soumettre les satrapes et d’amener tout notre pays à professer le culte du mazdéisme. Méroujan consentit; et, aussitôt arrivé en Arménie, il s’empara de la plupart des femmes de satrapes, les fit renfermer dans différentes forteresses, espérant faire ainsi revenir leurs maris. Méroujan s’efforçait également de ruiner tout l’édifice du christianisme: il jetait dans les fers les évêques et les prêtres sous prétexte de tributs, et il les faisait conduire en Perse. Il brûlait tous les livres qu’il trouvait; il ordonnait d’abandonner l’étude des lettres grecques, et permettait seulement [l’usage de] la langue perse, défendant absolument qu’on parlât ou qu’on traduisit le grec, sous prétexte d’empêcher toute relation et tout lien d’amitié entre les Arméniens et les Grecs; mais en réalité c’était pour empêcher l’enseignement du christianisme. Alors les caractères arméniens n’existaient pas encore et les livres d’église étaient écrits, en caractères grecs.

Nersès le Grand, ayant appris tous les malheurs qui accablaient l’Arménie, et connu la mort d’Arsace, prie l’empereur Théodose de venir à leur aide. Celui-ci place sur le trône Bab fils d’Arsace,[150] et lui donne pour l’appuyer une puissante armée commandée par le brave Térence.[151] Nersès le Grand, accompagné de tous les satrapes, de ceux qui étaient partisans de Bab et qui lui étaient opposés, de l’exilé Sbantarad Gamsarian, ramène Bab en Arménie, avec leur concours. A leur arrivée, ils trouvent l’impie Méroujan maître absolu du pays; ils le chassent et se mettent en possession de la contrée. Alors Méroujan ordonne aux gardes de pendre aux murailles des forteresses les femmes des satrapes, de les laisser mourir et d’abandonner leurs cadavres suspendus aux potences, pour qu’en se pourrissant, ils servent de pâture aux oiseaux.[152]

CHAPITRE XXXVII.

De la grande bataille de Tzirav et de la mort de l’impie Méroujan.

Méroujan fit savoir à Sapor, alors dans le Khorassan, tous les secours prêtés par Théodose à Bab, et Sapor ordonne à toutes les forces des Perses d’aller, avec Méroujan, porter la guerre en Arménie. Bab et Térence, de leur côté, préviennent l’empereur Théodose que Sapor a donné l’ordre à toute son armée, excepté à ses familiers, de nous envahir. Alors Théodose Auguste commande à Addée, grand comte,[153] de se porter au secours de Bab avec toutes les forces de la Grèce sans exception, de prendre même les gardes à pied des villes, qui portaient des dragons de soie [peints sur leurs bannières].

La bataille fut livrée dans la plaine appelée Tzirav,[154] où les armées se rencontrèrent. La jeunesse des braves satrapes d’Arménie, avec un élan impétueux, se lance dans la mêlée, entraînée par le commandant de la cavalerie Sempad, fils de Pakarad, de la race des Bagratides. La jeunesse perse s’avance également et se lance au milieu des lignes ennemies. Tout était dans la confusion: quand la jeunesse perse s’avançait, les nôtres aussitôt se précipitaient sur elle. De même que la tempête emporte les feuilles d’une forêt, de même les Arméniens, au galop de leurs coursiers, la lance en arrêt, couchent à terre de rigides cadavres, sans que l’ennemi ait le temps de regagner son camp. Aussi, quand les Perses voulaient entourer les nôtres, ils se garantissaient derrière les boucliers des Grecs, comme dans une ville fortifiée, pour n’éprouver aucun dommage. C’est ainsi que le prince Gorgonius, chef de l’infanterie, entoura, comme d’un rempart de boucliers, le front de Bab.

Les troupes grecques étaient munies d’armes d’or et d’argent et les chevaux étaient magnifiquement harnachés; on eût dit une muraille! La plupart portaient une armure complète faite de nerfs et de cuir et dure comme la pierre. Une crinière épaisse flottait sur leur tête comme le faîte d’arbres touffus. Quant aux enlacements des dragons,[155] avec la gueule effroyablement ouverte, leur corps gonflé par le souffle du vent,[156] je ne puis mieux les comparer qu’à une montagne de diamants s’abaissant vers la mer. C’est ainsi que toute l’armée grecque fond sur les Perses. Ceux-ci étaient comme un fleuve impétueux, étendant et élargissant ses rives; ou bien ces hommes couverts de cuirasses ressemblaient pour la couleur à une grande masse d’eau.

A cette vue, le grand Nersès monte sur le sommet du mont Niphates (Nébad), et, ayant levé les mains au ciel en les tenant levées et suppliantes, comme autrefois le premier prophète Moïse,[157] il attendait que le nouvel Amalécite fut défait.[158]

Le soleil s’étant levé en face de nos troupes, les boucliers couverts de bronze étincelaient, scintillaient sur les montagnes, comme des éclairs sortis d’une épaisse nuée. Au milieu [de cette armée] les plus braves de nos satrapes, bardés de cuirasses, s’élancèrent hors des rangs comme les étincelles de l’éclair. A cette vue, l’armée perse est frappée d’effroi et la nôtre également, car les yeux ne pouvaient fixer le soleil levant. Mais, tandis que les deux années étaient aux prises, survint une nuée protectrice, et de notre côté un vent impétueux qui soufflait à la face des Perses. Dans la mêlée, Sbantarad Gamsarian rencontre un fort détachement où se trouvait le brave Scherkir, roi des Lek (Gheg),