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MOÏSE DE KHORÈNE.

HISTOIRE D'ARMÉNIE

LIVRE II

livre I

Oeuvre numérisée par Marc Szwajcer

 

 

 

 

 

MOÏSE DE KHORÈNE

HISTOIRE D’ARMÉNIE

LIVRE II.

Ch. i.

Histoire des temps intermédiaires de nos ancêtres.

Je vais maintenant, dans ce second livre, te raconter l’histoire particulière de notre pays, depuis le règne d’Alexandre jusqu’à celui du saisit et vaillant Tiridate (Dertad) le Grand.[1] Je te dirai successivement les actes de valeur et d’éclat, les ordonnances et les institutions de chacun des princes qui sont issus d’Arsace (Arschag), roi des Perses, et notamment de Valarsace (Vagharschag), son frère,[2] établi par lui roi de notre nation; enfin, de tous les monarques de sa race qui se sont succédé sur le trône de père en fils, et ont été appelés Arsacides (Arschagouni) du nom d’Arsace. Ses descendants se multiplient et forment une nombreuse lignée; mais, d’après l’ordre établi, il n’y a qu’un seul prince d’appelé à ce pouvoir suprême. D’ailleurs, j’écris rapidement ce qui nous intéresse, et je néglige le reste, car, pour les autres nations, ce qu’ont dit une foule d’historiens suffit.

Alexandre de Macédoine, fils de Philippe et d’Olympias,[3] vingt-quatrième descendant d’Achille,[4] après avoir soumis à ses lois le monde entier, laisse par son testament son empire à plusieurs [généraux],[5] de telle sorte que l’empire de tous est appelé l’empire des Macédoniens; puis il meurt. Ensuite, Séleucus, régnant à Babylone, ravit les États de ses compagnons. Il soumet les Parthes, après une guerre terrible, et fut appelé par cette raison Nicator (Nicanor). Après trente et un ans de règne, il laissa le royaume à son fils Antiochus, surnommé Soter, qui régna dix-neuf ans. Antiochus, dit Théus, lui succède [et règne] dix ans; mais, la onzième année, les Parthes secouent le joug des Macédoniens, et par suite le brave Arsace monte sur le trône. Il était de la race d’Abraham, du lignage de Cétura,[6] en accomplissement de la parole du Seigneur à Abraham: « De toi sortiront les rois des nations.[7] »

Ch. ii.

Règne d’Arsace et de ses fils. — Guerre contre les Macédoniens. — Amitié arec les Romains.

Soixante ans après la mort d’Alexandre, le brave Arsace régna, comme nous l’avons dit,[8] sur les Parthes, dans la ville appelée Pahl Aravadin,[9] au pays des Kouschans. Il fait une guerre épouvantable, s’empare de l’orient tout entier, et chasse de Babylone les Macédoniens. Il apprend que les Romains sont maîtres de l’occident et de la mer, qu’ils ont enlevé aux Hispani les mines d’où l’on tire l’or et l’argent, qu’ils ont rendu tributaires les Galates et les royaumes de l’Asie; il envoie des ambassadeurs et sollicite une alliance en vertu de laquelle tout secours sera refusé aux Macédoniens. Il ne consent point à payer tribut aux Romains, mais il leur donne chaque année un présent de cent talents (kankar).

Arsace règne ainsi trente et un ans; Ardaschès, son fils, vingt-six ans. A celui-ci succède le fils d’Ardaschès, Arsace,[10] surnommé le Grand. Ce dernier fait la guerre à Démétrius et à Antigone, fils de Démétrius. Antigone vient fondre sur Arsace à Babylone avec une armée macédonienne et lui livre combat; mais, fait prisonnier par Arsace, il fut conduit en Parthie chargé de fers, d’où lui vint le surnom de Sidérités. Son frère, Antiochus Sidétès, prévenu de la marche d’Arsace, vient occuper la Syrie. Arsace revient contre lui avec cent vingt mille hommes.[11] Antiochus, pressé par la rigueur de l’hiver, contraint de livrer bataille dans un étroit défilé, périt avec toute son armée. Alors Arsace commande en maître dans la troisième partie du monde, comme nous l’apprend le quatrième livre des histoires véridiques[12] d’Hérodote, qui traite de la division de l’univers en trois parties: l’une appelée Europe, l’autre Libye, la troisième Asie, sur laquelle domine Arsace.

Ch. iii.

Valarsace est établi roi dans le pays des Arméniens.

En ce temps-là, Arsace établit son frère Valarsace roi de notre pays,[13] lui donnant pour États le nord et l’occident. Valarsace, ainsi que nous l’avons dit dans notre premier livre,[14] prince brave et vertueux, étendit bientôt son empire. Il organisa autant qu’il put les institutions civiles, créa des satrapies, à la tête desquelles il plaça des dynastes, personnages illustres, de la race de notre ancêtre Haïg et des autres chefs.

Le Parthe magnanime, ayant dompté les Macédoniens et mis fin à la guerre, donne un large cours à sa bienfaisance. D’abord, il songe à récompenser les services du juif Schampa Pakarad, homme puissant et sage; il lui confère, ainsi qu’à ses descendants, le privilège de couronner les Arsacides.[15] Il accorde à sa race le droit de s’appeler Bagratides (Pakradouni), satrapie considérable existant encore aujourd’hui en Arménie.[16] Ce Pakarad s’était dévoué volontairement au service de Valarsace, avant la guerre d’Arsace contre les Macédoniens. Il est crée aussi [chef] de la porte royale; et, à l’extrémité du royaume où se parle encore la langue arménienne, (il est nommé) préfet et prince de onze mille hommes à l’occident.[17]

Mais retournons en arrière, et racontons la guerre de Valarsace contre les habitants du Pont et ensuite contre ceux de la Phrygie, enfin sa victoire.

Ch. iv.

Comment Valarsace, après avoir réuni l’élite des Arméniens,

marche contre les alliés des Macédoniens.

Après la guerre d’Arsace contre les Macédoniens et la conquête de Babylone et de la partie orientale et occidentale de l’Assyrie, Valarsace lève dans l’Aderbadagan[18] et l’Arménie centrale des guerriers renommés et valeureux, et convoque Pakarad et ses braves, avec la jeunesse du littoral, les descendants de Kégham, des Cananéens, de Schara, de Couschar, leurs voisins de Sissag et de Gatmos, enfin presque la moitié du pays. Valarsace arrive au milieu de l’Arménie, au-dessus des sources du Grand Marais (Medz-Amor),[19] au bord de l’Araxe (Eraskh), près de la colline d’Armavir. Là, il s’arrête plusieurs jours, parce que, comme il convient de le dire, ses troupes n’étaient pas au fait de la discipline.

Ayant encore levé des troupes en Chaldie,[20]— car la Lazique,[21] le Pont, la Phrygie, Majak[22] et les autres provinces, ne sachant rien de la guerre d’Arsace et soumises à l’empire des Macédoniens,[23] gardaient scrupuleusement les traités, — un certain Morphilig, soulevant toutes ces provinces, livre bataille à Valarsace. Les deux armées se rencontrèrent près d’une haute colline rocheuse, aujourd’hui appelée Colonia,[24] et, s’approchant l’une de l’autre de quelques stades, elles se fortifièrent des deux côtés pendant plusieurs jours.

Ch. v.

Combat de Morphilig. — Il est tué d’un coup de lance.

Les deux armées, après avoir été occupées à se fortifier pendant plusieurs jours, engagent la bataille; les nôtres commencent. Morphilig, de gré ou de force, range ses soldats et charge avec fureur, car c’était un vaillant guerrier, aux membres vigoureux et bien proportionnés, et d’une force égale à sa stature. Tout couvert de fer et d’airain, à la tête de ses soldats d’élite en petit nombre, Morphilig faisait mordre la poussière à la jeunesse courageuse de Valarsace. Il s’efforça de s’ouvrir un passage jusqu’au roi d’Arménie, à travers un fort bataillon bien armé. Arrivé près de lui, il réussit à croiser la lance, et, fort comme il était, champion exercé, son arme fendait l’air comme de rapides oiseaux. Mais les braves et renommés enfants d’Haïg et de Sennékérim l’Assyrien ne tardèrent pas à lui barrer le chemin. D’un coup de lance ils renversent Morphilig, et mettent en fuite son armée. Le sang coulait sur la terre à flots pressés, comme des torrents de pluie. Depuis ce moment, le pays fut en paix et soumis à Valarsace. Les Macédoniens cessèrent alors toute attaque.

Ch. vi.

Valarsace organise les parties occidentales et septentrionales de notre pays.

L’expédition ainsi terminée, Valarsace organisa les provinces de Majak, du Pont et des Colches (Ekératzi). Il va au pied du Barkhar dans le Daïk,[25] dans des lieux marécageux, couverts de brouillards et remplis de forêts et de mousses. Il donne à la contrée une forme nouvelle, aplanit les terrains accidentés, change la brûlante chaleur en une douce température et en fait le séjour de délices de son empire. Là il prépare des résidences d’été quand il ira au nord. Il transforme en parcs deux plaines boisées, entourées de collines, pour le plaisir de la chasse. Il destine le climat chaud de Gogh[26] aux plants de vignes de l’Arménie et à des jardins. Je voudrais ici, pour un prince si cher, dire toutes choses avec détail et clarté; mais j’ai seulement signalé en passant les localités, laissant de côté les particularités et les formes du style, afin de conserver indissolubles les liens de mon amour pour un aussi admirable prince.

Alors Valarsace convoque les populations étrangères et barbares, celles du nord de la plaine, celle de la base de la grande chaine du Caucase, celles qui sont les plus enfoncées dans les vallées d’une large et profonde étendue, en descendant de la montagne qui est au sud jusqu’à l’entrée de la grande plaine. Valarsace ordonne à cette multitude de renoncer à ses brigandages et à ses ruses, et de se soumettre aux lois et aux tributs royaux, afin qu’en la revoyant, il puisse lui donner des chefs, des princes et une bonne organisation. Puis il la renvoie sous la conduite de prudents inspecteurs de son choix. Ayant ainsi congédié les hommes de l’occident, il descend dans les prairies verdoyants, près des domaines de Schara, que les anciens appelaient Pasène supérieure et déboisée.[27] Plus tard, et par suite de l’établissement dans ces lieux de la colonie de Veghentour Boulgar[28] de Vount,[29] le pays fut appelé de son nom Vanant; et les villages sont appelés jusqu’à présent du nom de ses frères et de ses descendants.[30]

[Valarsace], afin de se soustraire au souffle glacé du nord, descend dans une immense plaine; là, il campe au bord du Medzamor, à l’endroit où le grand fleuve, sortant du lac septentrional, va se perdre dans le Grand Marais. Puis il organise les milices du pays, laisse des inspecteurs, et, emmenant avec lui les plus notables, il se rend à Medzpine.

Ch. vii.

Organisation du royaume. — D’où Valarsace tire toutes ses satrapies?  — Comment il règle ses institutions.

Voici un important chapitre, tout rempli de détails historiques et digne de la plus claire et de la plus complète exposition; car il y a beaucoup à dire sur les institutions, les règlements, les familles, les races, les villes, les bourgs, les établissements, et en général sur l’organisation entière d’un royaume, sur tout ce qui le concerne, les armées, les généraux, les gouverneurs de provinces et les autres officiers.[31]

En premier lieu, le roi règle tout ce qui concerne sa personne et sa maison, et commence par sa tête et sa couronne. Voulant récompenser le juif Pakarad de son ancien dévouement, de sa fidélité et de sa valeur, il confère, ainsi que nous lavons dit,[32] à lui et à sa descendance, le titre de grand feudataire, le privilège de mettre la couronne sur la tête du roi, de s’appeler thakatir et général de la cavalerie,[33] de porter le diadème avec trois rangs de perles, sans or ni pierreries, quand il se trouvait à la cour ou dans l’appartement du roi.

Valarsace choisit parmi les descendants des Cananéens un certain Tzerès, chargé de lui mettre ses ornements royaux, et donne à sa race le nom de Kentouni.[34] Il tire ses gardes du corps, armés de toutes pièces, de la race de Khor descendant de Haïg, tous guerriers braves et habiles au maniement de la lance et de l’épée, et leur donne pour chef Malkhaz, en leur conservant le nom de leur race primitive.[35] Tad, de la race de Karnig, sorti de Kégham, est préposé aux chasses royales. Son fils est Varj,[36] et C’est de lui que la race tire son nom; toutefois ce ne fut que postérieurement, au temps d’Ardaschès.[37] Kapagh[38] est intendant des greniers à blé,[39] et Apel[40] est majordome et chambellan. Valarsace leur donne des villages qui portent leurs noms; ce sont les satrapies Apéghèn[41] et Kapéghèn.[42]

Les Ardzrouni,[43] je ne devrais pas dire Ardzrouni, mais Ardzivouni, parce qu’ils furent ceux qui portaient les aigles devant Valarsace. Je laisse de côté les fables et les contes publiés à Hatamaguerd,[44] à savoir qu’un enfant dormait exposé à la pluie et au soleil, lorsqu’un oiseau couvrit de ses ailes l’enfant défaillant. Je sais que le mot Kénouni vient de kini (vin) et ouni (il a) celui qui prépare les breuvages du roi. Voici une particularité curieuse touchant cette fonction et cette dénomination: celui qui dégustait les vins les plus savoureux et les plus généreux pour le roi, s’appelait Kin. Valarsace, dit-on, enchanté de cette singulière coïncidence, élève Kin au rang des grands satrapes. Ce sont là les deux maisons sorties de la race de Sennékérim, les Ardzrouni et les Kénouni.

Je le dis aussi: les Sbantouni[45] étaient préposés aux sacrifices; les Havénouni,[46] fauconniers, habitaient les forêts; et si tu ne me prends pour un conteur, je dis encore: les Tzunagan[47] étaient les gardiens des résidences d’été, les préposés aux glacières du roi; ils furent anoblis pour leurs services, comme gens de la maison royale.

Valarsace crée quatre compagnies de gardes de la porte royale, armées de toutes pièces, et chacune avec son chef, recrutées parmi les anciennes races des rois successeurs d’Haïg, qui, a différentes époques, ont hérité de leurs ancêtres de villages et d’établissements. Mais depuis, sous la domination des Perses, comme je l’ai appris, il se forma des compagnies tirées des autres classes, et qui s’appelaient Osdan.[48] Je ne sais pas si c’est par suite de l’extinction de la première race, ou bien par esprit d’opposition à ces familles répudiées et proscrites, qu’on forma à leur place d’autres compagnies dites royales.[49] Les premières descendent bien des premières races des rois primitifs, comme encore à présent en Ibérie, la race appelée Méphédzoul.[50] Valarsace fait aussi eunuques de descendants de la même race,[51] et leur donne pour chef Haïr,[52] prince du pays depuis l’Aderbadagan jusqu’à Djouasch[53] et Nakhdjavan. Mais comment se fit cet arrangement? où sont passés les documents déjà oubliés de ce chef? Je l’ignore.

Ch. viii.

Seconde dignité du royaume, conférée aux descendants d’Astyage roi des Mèdes.

La maison du roi ayant été organisée, la seconde dignité du royaume[54] fut donnée aux descendants d’Astyage roi des Mèdes, appelés à présent Mouratzan;[55] car le chef de cette race ne s’appelle pas Mouratzan-der, mais Maratzouotz-der (seigneur des Mèdes). Valarsace abandonne à ce chef tous les villages pris sur les Mèdes. Il établit en orient, aux frontières de la langue arménienne,[56] les chefs des descendants des deux dynasties de Sissag et de Gatmos, dont nous avons donné les noms dans la première partie.[57]

Valarsace donne le gouvernement de la grande, illustre et fertile contrée du nord-est à Aran, homme illustre et distingué par sa prudence et son esprit. Cette contrée est près du Cyrus (Gour), grand fleuve qui traverse la plaine étendue. Sache aussi que nous avons oublié de mentionner, dans notre premier livre, cette grande et illustre maison de Sissag[58] qui possédait la plaine des Aghouank avec sa région montagneuse depuis l’Eraskh jusqu’à la forteresse qui est appelée Hénaraguerd. Le pays, à cause de la douceur des mœurs de Sissag, fut appelé Aghouank, car lui-même était surnommé Aghou (doux).[59] De celui-ci descend le renommé et brave Aran, créé par le Parthe Valarsace, chef de dix mille (soldats). D’Aran sont issues, dit-on, les races des Oudi,[60] des Kartmanatzi,[61] des Dzovtéatzi[62] et la principauté des Karkaratzi.[63] Kouschar, l’un des descendants de Schara, a pour sa part la montagne chargée de brouillards qui est Gankar, la moitié de la contrée de Dchavakh, Gogh, Dzop, Tzor,[64] jusqu’à la forteresse d’Hénaraguerd. Quant au domaine d’Achotz,[65] aux propriétés de Daschir,[66] Valarsace en investit les enfants de Kouschar, descendant de Haïg. En face du mont Caucase, il établit, pour gouverner la partie nord, cette grande et puissante race; le titre de la principauté est pteschkh (toparque)[67] des Koukaratzi; c’est une race sortie de Mithridate (Mihrtad), satrape de Darius, qu’Alexandre emmena et chargea de commander aux captifs faits par Nabuchodonosor en Ibérie, comme le raconte Abydène[68] en ces termes: « Le puissant Nabuchodonosor était encore plus terrible que l’Hercule libyen. Ayant rassemblé ses troupes, il fondit sur les Ibères, les défit, les réduisit sous le joug, et en transporta une partie sur la rive droite de la mer de Pont, en occident. Dans une grande vallée de la Pasène, Valarsace créa une satrapie appelée Ouortouni,[69] issue de Haïg.

Un homme au visage repoussant, grand mais difforme, au nez aplati, à l’œil enfoncé, d’un aspect féroce, de la descendance de Baskam, petit-fils de Haïgag,[70] appelé Dork, et surnommé à cause de sa laideur Ankéghia (le laid), doué d’une taille et d’une force de colosse, est établi gouverneur de l’occident. A cause de la laideur de Dork, sa race prend le nom de maison d’Ankegh.[71] Mais, si tu veux, je débiterai sur le compte de Dork des fables et des extravagances, comme ont fait les Perses pour Rosdom Sakdjig,[72] duquel on disait que sa force égalait celle de cent vingt éléphants. Des chants rationnels[73] touchant la force et la valeur de Dork étaient en vogue, et on ne pouvait pas attribuer au même degré la même chose à Samson, à Hercule et à Sakdjig. On disait, dans ces chants, qu’il saisissait dans ses mains des pierres très dures, sans aucune fêlure, qu’il les rendait à volonté grandes ou petites, les polissait avec ses ongles, en formait comme des tablettes, et y traçait, aussi avec l’ongle, des aigles et d’autres figures. Ayant vu des vaisseaux ennemis s’approcher du rivage de la mer de Pont, il s’élance à leur rencontre; mais les vaisseaux gagnent la haute mer à une distance de huit stades, et il ne peut les atteindre; il prend, à ce que l’on raconte, des pierres grandes comme des collines et les lance sur ces navires. L’immense tourbillon engloutit un grand nombre de vaisseaux, et les flots, soulevés dans le vide, portent à plusieurs milles au loin le reste des vaisseaux. Oh! c’est trop de fables; c’est la fable des fables! Mais que t’importe? Dork était vraiment d’une force extraordinaire, et bien digne de semblables récits.

Valarsace établit ensuite la grande satrapie de Dzop[74] dans la quatrième Arménie, ainsi que les satrapies Abahouni,[75] Manavazian, Peznounian,[76] issues de la même race d’Haïg. Il choisit les plus illustres d’entre les habitants, les nomma seigneurs des villages et des cantons, et leur nom est appliqué à ces localités.

Cependant nous avons oublié le terrible Slak.[77] Je ne saurais pas dire avec certitude s’il descend de Haïg, ou des habitants qui étaient établis dans la contrée avant son arrivée, et dont parlent les traditions. C’était un homme valeureux. Valarsace le charge avec une petite troupe de garder la montagne et de chasser les chamois. Ces hommes furent appelés Selgouni.[78] Miantag, qui ne recule jamais, est préposé aux ménses fonctions; c’est de lui que descendent les Mantagouni.[79]

Parmi les enfants de Vahakn, il s’en trouva qui demandèrent spontanément le ministère des temples; Valarsace les comble d’honneurs en leur confiant le sacerdoce; il les élève au rang de première satrapie et les nomme Vahnouni.[80] De même les races Aravénian[81] et Zaréhavanian,[82] issues des premiers rois, sont établies par Valarsace dans les bourgs du même nom.

Scharaschan, de la maison de Sanassar, est créé grand toparque et gouverneur de la partie sud-ouest, sur les frontières d’Assyrie, au bord du Tigre. Il reçoit [en apanage] le canton d’Artzen,[83] le pays d’alentour, le mont Taurus,[84] avec le Sim[85] et toute la Coelésyrie.

Quant aux Moghatzi, Valarsace, trouvant un homme du canton de Mog,[86] qui était chef d’une bande de brigands, crée la satrapie du même nom. Il fit de même des Gortouatzi,[87] des Antzévatzi,[88] des Aguéatzi[89] issus des mêmes cantons. Pour ce qui est des Rechdouni[90] et des Koghtnetzi,[91] j’ai trouvé que ce sont vraiment des branches de la race Sissagais. Je ne sais si l’on appelle ces cantons du nom de ces hommes, ou leurs satrapies du nom des cantons.

Ayant fait toutes ces dispositions, Valarsace bâtit un temple à Armavir où il met les images du Soleil (Arékagen),[92] de la Lune (Lousin),[93] et celles de ses ancêtres. Schampa Pakarad le juif, investi de la dignité de thakatir et de général de la cavalerie, est invité et pressé d’abandonner la foi judaïque et d’adorer les idoles; mais s’y étant refusé, le roi Valarsace le laisse libre.

Valarsace fait reconstruire la ville de Sémiramis et élever dans beaucoup d’endroits, pour des populations nombreuses, des bourgs importants.

Il fait régner également un ordre parfait, fixe les heures d’audience, des conseils et des divertissements. Il divise la milice en première, seconde, troisième classe et ainsi de suite. Il nomme deux rapporteurs chargés de rappeler par écrit au roi, l’un, le bien à faire; l’autre, les vengeances à exercer. Il enjoint au premier de prévenir le roi, dans sa colère, qu’il donne des ordres iniques, et de le rappeler à la justice et à la philanthropie. Il crée des justiciers dans les villes et les campagnes. Il ordonne aux citadins de tenir un rang supérieur à celui des paysans, à ceux-ci d’honorer les citadins comme leurs supérieurs, enfin aux gens des villes de ne pas être hautains envers les paysans,[94] mais de se conduire en frères pour maintenir le bon ordre et conserver l’harmonie, sans jalousie, ce qui est la cause du bonheur et de la tranquillité de la vie. Il établit encore d’autres institutions du même genre.

Valarsace, ayant plusieurs fils, ne jugea pas convenable de les garder tous à Medzpin. Il les envoie en conséquence demeurer dans le canton de Haschdiank[95] et dans la vallée frontière hors de Daron, leur laissant tous les villages avec une addition de revenus particuliers et de traitements pris sur le trésor royal.[96] Valarsace garde près de lui son fils aîné, appelé Arsace (Arschag) pour lui assurer le trône, et son petit-fils Ardaschès qu’il aime tendrement. C’était en effet un enfant vraiment intelligent, de belle venue, et qui faisait présager de futures actions d’éclat. Ce fut dès lors un principe chez les Arsacides, qu’il ne restât près du roi qu’un seul fils, l’héritier de la couronne, tandis que les autres fils et filles allassent aux contrées de Haschdiank, apanage de la race.

Cependant Valarsace, après avoir accompli tous ces faits et cette magnifique organisation, meurt à Medzpin, après vingt-deux ans de règne.[97]

Ch. ix.

De notre Arsace (Arschag) premier. — Ses faits et gestes.

Arsace, fils de Valarsace, règne treize ans sur les Arméniens.[98] Jaloux de suivre les traces des vertus de son père, il fit aussi beaucoup de sages institutions, déclara la guerre aux habitants du Pont, et laissa sur le rivage de la grande mer une marque de sa victoire. Prenant sa lance dont la pointe était bien affilée et qui était trempée dans le sang des reptiles, il la brandit, étant à pied, d’un bras vigoureux et la fait pénétrer profondément dans une colonne de pierre très dure qu’il érigea au bord de la mer.

A cette époque de son règne, surviennent de grands troubles dans les gorges de la chaîne du Caucase, au pays des Boulgars;[99] grand nombre d’habitants émigrèrent dans notre pays, se fixèrent au-dessous de Gog, dans des plaines très fertiles et abondantes en blé et y restèrent longtemps.

Les fils de Pakarad, inquiétés par Arsace [qui voulait les contraindre] à adorer les idoles, périrent noblement au nombre de deux, martyrs de la foi de leurs pères. Je n’hésite pas à proclamer qu’ils ont suivi l’exemple des Ananéens[100] et des Eléazaréens.[101] Les autres (membres de cette famille) consentent seulement à chevaucher le jour du sabbat pour aller à la chasse ou en expédition, et à ne plus faire circoncire leurs enfants dam l’avenir. Comme ils n’étaient pas mariés, Arsace fit défense dans toutes les satrapies de leur donner des femmes en mariage, s’ils ne faisaient serment de renoncer à la circoncision.

Ils se soumettent seulement à ces deux conditions, mais ils refusent d’adorer les idoles.

Ici se termine le récit du vénérable Mar Apas Catina

Ch. x.

D’où cette histoire est-elle tirée après le livre de Mar Apas Catina?

Nous commencerons à te raconter les événements d’après Je cinquième livre de [Jules l’]Africain le chronographe,[102] dont le témoignage est confirmé par Josèphe, Hippolyte[103] et beaucoup d’autres auteurs grecs; car l’Africain a extrait des manuscrits et des archives d’Édesse, c’est-à-dire Ourrha,[104] tout ce qui concernait l’histoire de nos rois. Ces livres avaient été apportés de Medzpin; mais l’Africain mit à profit aussi les histoires des temples de Sinope et du Pont; et que personne n’en doute, car nous avons vu nous-mêmes, de nos yeux, ces manuscrits. Comme témoignage et comme garantie, tu as encore l’Histoire ecclésiastique d’Eusèbe de Césarée que le bienheureux docteur Maschdotz fit traduire en arménien.[105] Cherche à Kéghahhouni,[106] dans le canton de Siounie, et tu auras dans le premier dossier, numéro treize, la certitude que dans les archives d’Edesse on trouve l’histoire de tous les actes de nos premiers rois jusqu’à Abgar, et depuis Abgar jusqu’à Erouant.[107] Je crois que tous ces documents sont encore conservés dans cette ville.

Ch. xi.

De notre Ardaschès premier. — Il s’empare du premier rang.

Ardaschès succède à son père Arschag sur le trône d’Arménie, la vingt-quatrième année du règne d’Arschagan, roi des Perses.[108] Sa situation ayant progressé, il ne se contente plus de la seconde place et il veut le premier rang; Arschagan lui cède la suprême royauté. Ardaschès était un homme orgueilleux et belliqueux. Il se bâtit en Perse un palais; il frappa monnaie à son effigie;[109] il tint sous sa dépendance Arschagan, roi des Perses, et déclara son propre fils Tigrane roi d’Arménie.

Ardaschès confie l’éducation de son fils Tigrane à un jeune homme appelé Varaj, fils de Tad, de la race de Karnig, descendant de Kégham. Varaj était un jeune homme renommé par son adresse et son habileté à tirer de l’arc. Créé surintendant des chasses royales, il obtient encore des villages sur les bords du fleuve Hrastan;[110] c’est de son nom que sa race s’appelle Varajnouni. Ardaschès donne sa fille Ardaschama en mariage à Mithridate (Mihrtad),[111] grand pteschkh des Ibériens (Virk), issu de la race de Mithridate, satrape de Darius, qu’Alexandre plaça à la tête des captifs ibériens, comme cela a été dit plus haut. Ardaschès confie à Mithridate le gouvernement des montagnes du Nord et de la mer du Pont.

Ch. xii.

Ardaschès part pour l’Occident, fait Crésus prisonnier,  et donne à l’Arménie les idoles qu’il a enlevées.

Alors Ardaschès ordonne de lever en Orient et au Nord une si grande armée qu’il ignore même le nombre [des soldats qui la composent]; mais il ordonne à chacun de laisser dans les lieux par où l’on passera et où l’on fera halte, une pierre pour former un monticule, en souvenir d’une si prodigieuse multitude. Ardaschès se dirige sur l’Occident et fait prisonnier Crésus, roi de Lydie.

Il trouva en Asie les statues de bronze doit d’Artémis, d’Hercule et d’Apollon, et les fit porter dans notre pays pour les ériger à Armavir. Les pontifes qui étaient de la race des Vahnouni dressèrent à Armavir les statues d’Apollon et d’Artémis; mais la statue virile d’Hercule, faite par Scyllis et Dipenus de Crète,[112] qu’ils prirent pour leur ancêtre Vahak’n, ils l’érigèrent dans le canton de Daron, dans leur propre village d’Aschdischad, après la mort d’Ardaschès.

Mais Ardaschès, ayant soumis la contrée située entre les deux grandes mers, couvrit l’Océan de la multitude de ses voiles pour asservir tout l’Occident. Rome était alors agitée par de grands troubles,[113] et personne n’oppose à Ardaschès une vive résistance. Mais je ne saurais dire par quelle influence s’éleva cet effroyable tumulte, et ces troupes innombrables s’exterminèrent mutuellement. Ardaschès fuit et meurt, dit-on, de la main de ses soldats, après vingt-cinq ans de règne.[114]

Ardaschès, ayant enlevé encore dans l’Hellade les statues de Zeus, d’Artémis, d’Athénée, d’Héphaïstos et d’Aphrodite, les fait transporter en Arménie. Ces statues ne sont pas encore arrivées au centre du pays, que déjà on répand la nouvelle de la mort d’Ardaschès; on fuit, on jette ces statues dans le fort d’Ani; mais les prêtres, s’attachant à ces idoles, restent près d’elles.

Ch. xiii.

Preuve des conquêtes d’Ardaschès et comment il fit Crésus prisonnier, d’après les autres historiens.

Ces faits sont racontés par les historiens grecs, non pas seulement par un seul ou par deux, mais par un grand nombre. Doutant encore de la vérité, nous avons fait beaucoup de recherches minutieuses, car nous avions su, par certaines histoires, que Cyrus avait tué Crésus et s’était emparé du royaume de Lydie; on rapporte aussi les combats de Crésus et de Nectanébo. Ce Nectanébo est le dernier roi d’Egypte, selon Manéthon, et selon d’autres il serait le père d’Alexandre. Nous trouvons Crésus deux cents ans avant Nectanébo, et Nectanébo deux cents ans avant Ardaschès premier, roi d’Arménie.

Mais, puisque beaucoup d’historiens disent que notre Ardaschès prit Crésus et qu’ils rapportent ce fait avec des détails circonstanciés, je veux bien le croire; car Polycrate s’exprime ainsi : « Ardaschès le Parthe me paraît bien supérieur à Alexandre de Macédoine, parce que, tout en restant dans son propre pays, il commanda à Thèbes et à Babylone; et, sans franchir le fleuve Halys, il tailla en pièces les troupes lydiennes et prit Crésus. Avant son arrivée en Asie, son nom était connu dans le château de l’Attique (Eddigé). Malheur à sa destinée! Si, du moins, il était mort sur le trône, et non dans une défaite! »

Évagoras (Évagaros) dit également: « La guerre d’Alexandre et de Darius est peu de chose, comparativement à celles d’Ardaschès; car la poussière soulevée par la marche d’Alexandre et de Darius obscurcissait la clarté du jour; mais Ardaschès cacha le soleil avec la multitude des flèches lancées, et produisit les ténèbres, faisant ainsi une nuit artificielle au milieu du jour. Il ne laisse pas un seul des Lydiens prendre la fuite pour annoncer la nouvelle [de leur défaite], et il fait mettre leur roi Crésus dans une chaudière de fer. A cause d’Ardaschès, les torrents ne grossirent pas le fleuve; ses eaux, absorbées par les soldats, s’étaient abaissées comme en hiver. Ardaschès rendit les nombres impuissants à calculer la multitude de ses troupes, au point qu’il fallût plutôt recourir aux mesures qu’aux chiffres, il ne se glorifiait pas de cela, mais il pleurait en disant : Hélas! ma gloire est passagère! »

Camadrus s’exprime ainsi: « Les Lydiens, dans leur orgueil, se laissèrent tromper par la réponse de l’oracle pythique à Crésus: Crésus, en passant l’Halys, brisera la puissance. »

Il entendait la puissance des étrangers, et il se brise lui-même. Fait prisonnier par le Parthe Ardaschès, il est jeté dans une chaudière de fer. Alors Crésus, se rappelant les paroles de Solon l’Athénien, dit dans sa langue : « O Solon, ô Solon! tu avais bien raison de ne pas vouloir proclamer le bonheur d’un homme jusqu’au moment de sa fin. » Ce qu’ayant entendu les gens les plus rapprochés de lui, ils rapportèrent à Ardaschès que Crésus invoquait quelque nouveau dieu. Ardaschès, touché de compassion, se fit amener le captif, l’interrogea, et, ayant compris son invocation, il fit cesser les tortures.

Phléton (Phlégon) écrit: « Le Parthe Ardaschès était devenu de tous les rois le plus puissant; non seulement il défit les Lydiens, enchaina Crésus, mais encore, dans l’Hellespont et dans la Thrace, il changea la nature des éléments; sur terre, il marchait à pleines voiles; sur mer, il marchait à pied. Il menaça la Thessalie; sa renommée plongea toute la Grèce dans la stupeur; il défit les Lacédémoniens, mit en fuite les Phocéens; les Locriens se donnèrent à lui et les Béotiens firent partie de ses peuples. Toute l’Hellade lui payait tribut par terreur. Peu de temps après, ses malheurs dépassèrent ceux de tous les autre s. Cyrus combattant contre les Massagètes, Darius chez les Scythes, Cambyse chez les Ethiopiens, n’éprouvèrent pas tant d’infortunes. C’est peu de chose que la disgrâce de Xerxès, dans son expédition de Grèce, abandonnant ses trésors et ses tentes, car il s’échappa sain et sauf. Mais lui, si fier de ses grands triomphes, il est assassiné par ses propres soldats. »

Je considère ces récits comme dignes de foi; et le Crésus qui, dit-on, vivait sous Cyrus et sous Nectanébo, je le regarde comme un personnage imaginaire, à moins que plusieurs rois n’aient porté le même nom, connue c’est l’usage pour beaucoup.

Ch. xiv.

Règne de Tigrane (Dikran) II. — Sa résistance aux armées grecques. - Il construit des temples. — Il envahit la Palestine.

Après Ardaschès Ier, son fils Tigrane monte sur le trône,[115] dans la dix-neuvième année du règne d’Arschagan, roi des Perses. Tigrane, ayant rassemblé les forces arméniennes, se porte contre celles des Grecs, qui, après la mort de son père Ardaschès et la dispersion de ses troupes, étaient parvenus par une marche progressive jusque dans notre pays. Tigrane les attaque et les repousse; Tigrane remet ensuite à son beau-frère Mithridate[116] (Mihrtad) le gouvernement de Mazaca (Césarée) et des provinces méditerranéennes, lui laisse une armée nombreuse et retourne dans notre pays.

Son premier soin fut de construire des temples; mais les prêtres venus de Grèce, craignant d’être relégués au fond de l’Arménie, prétendirent que les présages [avaient ordonné] que les idoles voulaient se fixer dans ces lieux. Tigrane, cédant [à leurs vœux], érige la statue de Jupiter (Zeus) Olympien sur le rocher d’Ani, la statue d’Athénée à Thil, la statue d’Artémis à Eriza, celle d’Héphaïstos à Pakaïarindch.[117] Quant à la statue d’Aphrodite, comme l’amante d’Hercule, il la fait porter à côté de celle d’Hercule à Aschdischad (lieu des sacrifices). Irrité contre les Vahnouni qui avaient dressé dans leurs propres domaines la statue d’Hercule envoyée par son père, il les dépouille du sacerdoce et confisque le village où elle était élevée.

Ayant construit des temples et dressé devant [ces sanctuaires) des autels, le roi ordonne à tous ses satrapes d’offrir des sacrifices [aux dieux] et de les adorer. La famille des Bagratides s’y refuse, et un de ses membres, nommé Asout, qui avait méprisé les idoles, a la langue coupée. Les autres ne furent pas inquiétés, parce qu’ils consentirent à manger de la chair des victimes et de la viande de porc, bien qu’ils ne sacrifiassent pas eux-mêmes et n’adorassent point les idoles. Pour cette raison, Tigrane leur enlève le commandement de l’armée, mais il ne leur ôte pas celui de la cavalerie auquel est attaché le droit de poser la couronne sur la tête du roi. Ensuite Tigrane va en Mésopotamie, y trouve la statue de Parschamin, faite d’ivoire, de cristal et d’argent; il la fait enlever et dresser dans le bourg de Thortan.

Sans plus tarder, Tigrane se porte en Palestine[118] pour demander raison à Cléopâtre, fille de Ptolémée, des insolences de son fils Dionysos envers son père (Ardaschès). Il fait prisonniers un grand nombre de Juifs et assiège la ville de Ptolémaïs. La reine des Juifs, Alexandra, c’est-à-dire Messaline,[119] femme d’Alexandre, fils de Jean, fils de Simon, frère de Juda Macchabée, qui alors occupait le trône de Judée, obtint à force d’argent que Tigrane se retirerait; car ce prince avait reçu l’avis qu’un brigand nommé Vaïgoun dévastait l’Arménie, et qu’il avait occupé une montagne inexpugnable qui, du nom de ce brigand, fut alors appelée Vaïgounikh.[120]

Ch. xv.

Pompée, général romain, tombe sur nous. — Prise de Mazaca (Césarée). — Mort de Mithridate.

En ce temps-là, Pompée, qui était à la tête des Romains, arrive sur les terres méditerranéennes avec son armée, et envoie Scaurus, son lieutenant an Syrie, pour livrer bataille à Tigrane. Scaurus, n’ayant pu joindre ce dernier qui était retourné dans son pays à cause des dévastations du brigand, se rendit à Damas. Scaurus trouva cette ville au pouvoir de Métellus et de Lucullus (Lollius), les en chassa et se hâta d’arriver en Judée, pour attaquer Aristobule, de concert avec son frère aîné Hyrcan, grand-prêtre, fils d’Alexandre.

Cependant Pompée, dans sa guerre contre Mithridate, trouve une vigoureuse résistance, [livre] de terribles batailles et court de grands périls. Toutefois le nombre l’emporte, et Mithridate, mis en fuite, regagne les régions du Pont. Pompée, ainsi débarrassé de son ennemi par un bonheur inespéré, s’empare de la personne du fils de Mithridate, appelé aussi Mithridate, se rend maître de Mazaca (Césarée), y met une garnison, mais, au lieu de poursuivre le [vaincu], il se hâte d’arriver en Judée, en passant par la Syrie.[121] Il fait emprisonner Mithridate par le père de Ponce-Pilate.[122] C’est ce que confirme Josèphe, lorsqu’en parlant du baume, il dit : « Pompée, près de Jéricho, reçoit l’heureuse nouvelle que Mithridate est mort.[123] »

Ch. xvi.

Tigrane fond sur l’armée romaine. — Fuite de Gabinius. — Délivrance du jeune Mithridate.

Le roi d’Arménie Tigrane, ayant colonisé les Juifs prisonniers à Armavir et dans le bourg de Vartkès[124] sur le fleuve Khasagh, exterminé les brigands de la montagne, et gardé le deuil de Mithridate, se porta en Syrie contre l’armée romaine, pour en tirer vengeance. Gabinius, général romain, que Pompée avait laissé à sa place pour retourner à Rome, marche contre Tigrane. Cependant Gabinius, ne pouvant résister à ce dernier, regagne par l’Euphrate l’Egypte, sous prétexte d’agir contre Ptolémée. Ayant traité secrètement avec Tigrane, Gabinius lui rend Mithridate le jeune, son neveu (fils de sa sœur), fait prisonnier antérieurement à Mazaca, et répand le bruit que le captif s’est échappé.

Ch. xvii.

Combat de Crassus qui est défait par Tigrane.

Les Romains, qui soupçonnaient Gabinius, le rappellent et mettent à sa place Crassus, qui, dès son arrivée, s’empare des immenses trésors qu’il trouve dans le temple de Dieu à Jérusalem, et s’avance contre Tigrane. Après avoir franchi l’Euphrate, il est défait, avec toute son armée, par Tigrane, qui revient en Arménie chargé de trésors.

Ch. xviii.

De quelle manière Cassius résista à Tigrane. — Révolte de Mithridate. - Reconstruction de Césarée.

Les Romains, irrités, envoient Cassius avec une armée innombrable. Celui-ci, à peine arrivé, oppose une vive résistance et empêche l’armée arménienne de franchir l’Euphrate et de faire des incursions en Syrie.

Vers le même temps, Tigrane, qui se défie du jeune Mithridate, qu’il soupçonne n’être point le fils de sa sœur, ne lui donne aucune part à la souveraineté, et refuse même de lui confier ses propres Etats de l’Ibérie. Mithridate, méprisé de la sorte par son oncle Tigrane, se révolte et se retire auprès de César, qui lui donne la souveraineté de la ville de Pergame (Perga) et reçoit de lui l’ordre de se porter au secours d’Antipater, père d’Hérode. Mithridate multiplie les constructions de Mazaca, qu’il nomme Césarée, en l’honneur de César.[125] Dès lors cette ville fut détachée des domaines de l’Arménie.

Ch. xix.

Alliance de Tigrane et d’Ardaschès. — Invasion en Palestine. — Captivité du grand prêtre Hyrcan et d’un grand nombre de Juifs.

A la suite de tous ces événements, Tigrane, attaqué par la maladie, offre à Ardaschès,[126] roi des Perses, de se réconcilier avec lui, car celui-ci avait été dépouillé du rang suprême par l’orgueilleux père de Tigrane. Cependant Tigrane, se démettant spontanément du second rang, restitue, comme c’était le droit, le premier à Ardaschès, fait amitié avec ce prince, et en reçoit un secours de troupes. En même temps, Tigrane choisit Parzaphrane,[127] chef de la satrapie des Reschdouni, pour commander l’armée des Arméniens et des Perses, l’envoie contre les Romains et lui ordonne de traiter avec les habitants de la Syrie et de la Palestine. Un certain Pacorus, dont le père avait été roi de Syrie et était parent d’Antigone, descendant d’Aristobule,[128] s’avança au-devant de Parzaphrane, et promit au chef des Reschdouni, général des Arméniens et des Perses, cinq cents femmes d’une grande beauté et mille talents d’or, si Parzaphrane voulait l’aider, en dépouillant Hyrcan de la couronne de Judée, à placer Antigone sur le trône.

Quand Hyrcan, grand-prêtre et roi des Juifs, et Phasaël, frère d’Hérode, virent que Parzaphrane, ayant mis en fuite l’armée romaine, après en avoir précipité une partie dans la mer, et rejeté me partie dans les villes, traversait le pays sans le molester, ils firent ensemble des propositions de paix à Parzaphrane. Ce général envoie sans retard Knel,[129] grand échanson du roi d’Arménie, de la maison des Kénouni,[130] à Jérusalem, avec de la cavalerie, sous prétexte de traiter de la paix, mais en réalité pour secourir Antigone. Hyrcan ne permit pas au grand échanson d’entrer avec toutes ses troupes à Jérusalem, mais seulement avec cinq cents cavaliers. Le grand échanson, usant de ruse, conseilla à Hyrcan d’aller s’entendre avec Parzaphrane relativement à la désolation du pays, lui promettant de lui piéter sa médiation. Hyrcan ayant demandé un serment à Parzaphrane, celui-ci jure par le Soleil, par toutes les divinités du ciel et de la terre, et par le soleil (la vie) d’Ardaschès et de Tigrane. Hyrcan, rassuré par ce serment, laisse Hérode à Jérusalem et va trouver Parzaphrane avec Phasaël, frère ainé d’Hérode, sur le rivage de la mer, dans as village du nom d’Ecdippon.

Parzaphrane, usant de ruse, les reçut avec honneur, puis, s’esquivant brusquement, il donna ordre aux soldats qui étaient là de se saisir des deux étrangers et de les livrer à Antigone. Antigone se jeta sur Hyrcan, lui coupa une oreille avec les dents, afin que, si les temps changeaient il ne pût plus exercer le suprême pontificat, car la loi ordonne de n’élever à la dignité sacerdotale que ceux qui ont tous leurs membres. Alors Phasaël, frère d’Hérode, se frappe lui-même la tête contre une pierre, et un médecin, appelé par Antigone comme pour lui donner des soins, introduit du poison dans la plaie, et le fait mourir.

Parzaphrane ordonna au grand échanson d’Arménie de s’emparer de la personne d’Hérode à Jérusalem, en lui tendant des embûches. L’échanson s’avança jusqu’auprès des murailles pour [chercher à] tromper Hérode. Mais celui-ci ne donna pas dans le piège, et, craignant de rester davantage dans la ville, tant il redoutait la faction d’Antigone, il s’enfuit nuitamment et en secret chez les Iduméens, en laissant sa famille dans la forteresse de Masandan;[131] puis il se hâta d’aller à Rome. Cependant l’année arménienne, grossie des soldats de la faction d’Antigone, entra à Jérusalem sans molester aucunement les habitants et se contenta de saisir les biens d’Hyrcan [qui montaient à] plus de trois cents talents. Tout le pays est envahi; on pille tous les partisans d’Hyrcan, la ville de Marissa[132] est prise, et Antigone est établi comme roi. Ensuite Hyrcan, chargé de chaînes, est conduit avec les captifs devant Tigrane.[133] Tigrane ordonne à Parzaphrane de transporter les captifs juifs de Marissa dans la ville de Sémiramis (Van); et Tigrane, trois ans après ces événements, meurt après avoir régné trente ans.

Ch. xx.

Autre guerre des Arméniens contre les Romains. — Défaite de Silon et de Ventidius.

Arrivé à Rome, Hérode se présente devant Antoine, César et le sénat; et il expose sa fidélité envers les Romains. Investi de la royauté de la Judée par Antoine, il reçoit de lui comme auxiliaire le général Ventidius, avec une armée romaine, afin de combattre les Arméniens et d’anéantir Antigone. Arrivé en Syrie, Ventidius met en fuite l’armée arménienne, laisse Silon pour leur résister près de l’Euphrate, et, après avoir mis à mort Pacorus, il retourne à Jérusalem pour attaquer Antigone. Cependant les Arméniens, ayant reçu de nouveaux renforts de la Perse, fondent sur Silon, le culbutent, le rejettent sur Ventidius, et font couler des flots de sang.[134]

Ch. xxi.

Comment Antoine fond lui-même sur l’armée armenienne, et s’empare de Samosate.

Antoine, au comble de la fureur, accourt en personne à la tête de toute l’armée romaine, et, arrivé à Samosate, il apprend la mort de Tigrane. Il s’empare de la ville, et, laissant à Sosius le soin de se porter au secours d’Hérode pour combattre contre Antigone à Jérusalem, il va prendre ses quartiers d’hiver en Egypte. Enflammé d’amour, il courait plein d’ardeur vers Cléopâtre, reine d’Egypte. Cette Cléopâtre était la fille de Ptolémée Dionysos,[135] neveu de Cléopâtre Ptolémaïs et ami d’Hérode. C’est pourquoi Antoine recommande chaudement la cause d’Hérode à Sosius. Sosius, après avoir combattu vaillamment, s’empare de Jérusalem, met à mort Antigone et rétablit Hérode comme roi de toute la Judée et de la Gaulée.[136]

Ch. xxiii.

Règne d’Ardavazt. — Guerre contre les Romains.

Ardavazt,[137] fils de Tigrane, règne sur les Arméniens. Celui-ci établit ses frères et ses sœurs dans les cantons d’Aghiovid[138] et d’Arpéran,[139] leur abandonne une partie des droits royaux perçus sur les villages de cette contrée, avec des revenus et des rentes particulières,[140] sur le même pied que ses parents établis dans les régions d’Haschdiank, pour augmenter l’éclat de leur rang et rendre leur position plus royale encore que celle des autres Arsacides. Seulement il les force à ne point vivre en Ararat, lieu de la résidence royale.

Ardavazt ne fit rien autre chose de remarquable et n’accomplit aucune action d’éclat. Adonné à la bonne chère et à la boisson, il errait dans les marais, dans les roseaux et les rochers, pour chasser les onagres et les sangliers. Peu soucieux de ce qui regardait la sagesse, la valeur et la bonne renommée; véritablement esclave de son ventre, il en augmentait sans cesse la rotondité. Se voyant méprisé de ses soldats, à cause de son excessive mollesse et de sa dégoûtante gloutonnerie, et surtout à cause de la perte de la Mésopotamie, qu’Antoine lui avait enlevée, Ardavazt, indigné, ordonne de réunir les dix mille hommes de la province d’Adherbadagan, les habitants de la montagne du Caucase avec les Aghouank et les Ibères (Virk), et il se porte sur la Mésopotamie, d’où il expulse les garnisons romaines.

Ch. xxiii.

Antoine fait Ardavazt prisonnier.

Antoine rugit comme un lion furieux, et Cléopâtre l’excite encore davantage, parce qu’elle nourrissait dans son cœur le souvenir des persécutions endurées par son aïeule, de la part de Tigrane. Antoine devint le bourreau non seulement des Arméniens, mais de beaucoup de rois, dont il confisqua les Etats. C’est pourquoi, immolant un grand nombre de rois, il donne leurs domaines à Cléopâtre, à l’exception de Tyr et de Sidon et des pays situés près du fleuve Eleuthère (Azad). Antoine, avec ses troupes, marche contre Ardavazt, et, étant entré en Mésopotamie, taille en pièces l’armée arménienne, fait le roi prisonnier et revient en Égypte pour offrir à Cléopâtre Ardavazt, fils de Tigrane, avec beaucoup de butin fait pendant la guerre.[141]

Ch. xxiv.

Règne d’Arscham. — L’Arménie est en partie soumise au tribut des Romains, pour la première fois. — Délivrance d’Hyrcan. — Périls que la race des Bagratides court à cause de lui.

La vingtième année et vers la fin du règne d’Ar[da]schès, les troupes arméniennes, rassemblées par ses ordres, élurent pour roi Arscham on Arsame,[142] fils d’Ardaschès frère de Tigrane, père d’Abgar. Quelques Syriens le nomment Manova,[143] selon l’usage commun à plusieurs princes d’avoir deux noms, comme Hérode Agrippa, comme Tibia Antonin ou Titus Justus. Mais, comme cette même année mourut Ar[da]schès laissant la couronne de Perse à son fils Arschavir encore en bas âge, il n’y eut personne qui vint en aide à Arscham contre les Romains. C’est pourquoi Arscham signe la paix avec ses ennemis, leur paye tribut pour les contrées de la Mésopotamie et de Césarée, entre les mains d’Hérode. C’est alors que l’Arménie commença à être en partie tributaire des Romains.

Vers le même temps, Arscham entra en fureur contre Enanus, [général de la cavalerie], et qui posait la couronne sur la tête des rois, parce qu’il avait délivré Hyrcan, grand-prêtre des Juifs, fut autrefois prisonnier par Parzaphrane Reschdoum, au temps de Tigrane.[144] Enanus s’excuse auprès du roi en disant qu’Hyrcan a promis cent talents pour prix de sa délivrance, qu’il espère les recevoir et s’engage à les donner au roi. Alors Arscham fixe un terme à Enanus, qui envoie en Judée un de ses frères appelé Sénékhias, pour réclamer à Hyrcan le prix de la rançon. Cependant, à l’arrivée du messager d’Enanus, Hérode avait fait mourir Hyrcan pour se délivrer de toute espèce d’inquiétude durant son règne.[145] Le terme échu, Enanus ne put fournir le prix de la rançon d’Hyrcan, et Arscham, fort irrité, le dépouille de ses dignités et le fait jeter en prison.

Sur ces entrefaites, Zora, chef de la race des Kentouni, vint accuser Enanus auprès du roi, disant: « Sache, ô roi! qu’Enanus a voulu se révolter contre toi et m’a proposé que nous demandions à Hérode, roi de Judée, un serment pour qu’il nous accueillit et nous donnât des domaines dans le pays de nos ancêtres, parce que nous avions à endurer dans celui-ci beaucoup d’outrages. Moi, loin de consentir à ses propositions je lui dis: « A quoi bon nous laisser berner par des traditions antiques et surannées, en croyant que nous sommes sortis de la Palestine? Enanus, n’espérant rien de moi, a relâché le grand-prêtre Hyrcan, et de plus il a perdu tout espoir du côté d’Hérode. Cependant il n’abandonne pas ses projets de trahison, si tu ne te hâtes, ô roi! de les conjurer. » Arscham, ajoutant foi à cette dénonciation, ordonne qu’on fasse endurer à Enanus toutes sortes de supplices, et cela afin de le contraindre à abandonner tout à fait le judaïsme, d’adorer le Soleil et de rendre hommage aux idoles du roi. A ces conditions, le roi lui rendra ses anciennes dignités; mais, s’il n’y consent pas, il son attaché au gibet et sa race exterminée. De plus, on exécute en sa présence un de ses parents, appelé Sana, et ses fils Saphadia et Aghazia[146] sont amenés sur le lieu du supplice. Enanus, dans la crainte de voir mourir ses fils, vaincu par les supplications de ses femmes, consentit avec toute sa famille à se rendre aux volontés du roi, il est rétabli dans ses anciennes charges. Cependant, le roi qui ne se fie pas entièrement à lui, l’envoie en Arménie,[147] et, afin de le tenir

Ch. xxv.

Différend survenu entre Arscham et Hérode. — Soumission forcée d’Arscham.

Après ces événements, Hérode roi des Juifs et Arscham notre roi se brouillèrent, parce qu’Hérode, après beaucoup d’actions d’éclat, se donna tout entier aux soins d’une bonne administration, en élevant beaucoup d’édifices dans la plupart des villes depuis Rome jusqu’à Damas.[148] Il demande à Arscham beaucoup d’ouvriers pour faire paver les places d’Antioche en Syrie, impraticables jusqu’alors à cause des boues. Arscham, au lieu de satisfaire à la demande d’Hérode, rassemble ses troupes pour lui résister et il envoie en même temps des députés à Rome, auprès de César, en le priant de ne pas le mettre sous la dépendance d’Hérode. César non seulement ne l’affranchit pas de la domination d’Hérode, mais il confie encore au roi de Judée le gouvernement de toutes les terres méditerranéennes.

En ce temps-là, Hérode fut, sous son autorité, roi des provinces méditerranéennes le beau-père d’Alexandre son fils, issu par son père Simon[149] et sa mère, du royaume des Mèdes, de la race de Darius fils d’Hystaspe. Hérode prit à sa solde dix légions de Galates et d’habitants du Pont. Ayant vu cela, Arscham se prosterne devant Hérode comme devant son maître en toutes choses, et lui envoie les ouvriers qu’il demandait. Hérode leur fait réparer les rues d’Antioche sur une longueur de vingt stades, et paver ensuite en marbre blanc, afin que les torrents, ayant un cours plus facile en glissant sur ces dalles, n’inondassent pas la ville. Arscham meurt après un règne de vingt ans.

Ch. xxvi.

Règne d’Abgar. — L’Arménie est soumise tout entière au tribut des Romains. — Guerre avec les troupes d’Hérode. — Son neveu (fils de son frère) Joseph est tué

Abgar, fils d’Arscham, monte sur le trône la vingt-quatrième année d’Arschavir, roi des Perses.[150] Cet Abgar était appelé Avag-haïr (homme brave) à cause de sa bonté, de sa sagesse,[151] et surtout à cause de sa haute stature. Les Grecs et les Syriens, qui ne pouvaient bien prononcer son nom, l’appelaient Abgar. La seconde année de son règne, toutes les provinces de l’Arménie devinrent tributaires des Romains. Il parut alors un édit de César Auguste enjoignant, comme il est dit dans l’Evangile de saint Luc, de faire un dénombrement général. Alors des procurateurs romains furent envoyés en Arménie, y apportèrent l’image de l’empereur Auguste, et la placèrent dans tous les temples. En ce temps-la, naquit Notre Sauveur Jésus-Christ, fils de Dieu.

Dans le même temps, Abgar et Hérode [Antipas] se brouillèrent, parce qu’Hérode voulait que son image fût placée à côté de celle de César, dans les temples de l’Arménie; Abgar s’y opposa. D’ailleurs Hérode, qui ne cherchait qu’une occasion pour attaquer Abgar, envoya une armée composée de Thraces et de Germains, pour faire une incursion dans le pays des Perses, avec ordre de traverser les États d’Abgar. Abgar, loin de consentir, s’oppose [au passage de cette armée], en se fondant sur l’ordre de l’empereur qui disait de la faire passer en Perse par le désert. Hérode indigné et ne pouvant agir par lui-même, [tant il était] accablé de souffrances, en punition de sa coupable conduite envers le Christ, comme le raconte Josèphe, envoie son neveu Joseph, à qui il avait donné sa fille, unie en premières noces à Phérour (Phéroras) son frère. Celui-là, à la tête d’une armée considérable, précipitant sa marche sur la Mésopotamie, se présenta devant le camp d’Abgar, établi dans la province de Pouknan, fut tué dans le combat, et son armée fut mise en déroute. Aussitôt après, Hérode mourut, et Archélaos, son fils, fut nommé dynaste des Juifs par Auguste.[152]

Ch. xxvii.

Fondation de la ville d’Édesse. — Court aperçu sur la race de notre Illuminateur.

Peu de temps après, Auguste mourut, et Tibère lui succéda comme empereur des Romains. Germanicus devint César et conduisit à Rome les princes [du royaume d’Arschavir et d’Abgar qui ornèrent son triomphe, à la suite de la guerre où ils avaient fait périr le neveu d’Hérode. Abgar, irrité, médite des projets de révolte et se pare à la guerre. Il éleva une ville sur le lieu occupé par le camp des Arméniens, à l’endroit même où précédemment elle gardait le passage de l’Euphrate contre les entreprises de Cassius. Cette nouvelle ville fut appelée Edesse. Abgar y transporte sa cour qui était à Medzpin, tous ses dieux savoir : Nabok, Bel, Patnikal et Tarata,[153] les bibliothèques des écoles attachées aux temples, et aussi les archives royales.

Ensuite, Arschavir étant mort, son fils Ardaschès régna sur les Perses. Bien que ce ne soit pas l’ordre chronologique, ni l’ordre systématique que nous avons adopté pour la rédaction de en annales, nous allons, — puisqu’il est question des descendants du roi Arschavir et d’Ardaschès son fils, [auxquels la nation arménienne est redevable de la vraie croyance[154]], — pour faire honneur à ces princes, les placer par anticipation près d’Ardaschès, afin que les lecteurs sachent qu’ils sont bien issus de la race du brave [Arschag le Parthe]. Enfin nous noterons l’époque de l’arrivée en Arménie, de leurs ancêtres, les Garénian et les Sourénian, de qui descendent saint Grégoire et les Gamsarian, lorsque, suivant l’ordre des événements, nous atteindrons le règne du roi sous lequel ils parurent.[155]

Cependant Abgar échoua dans ses projets de révolte; des dissensions s’étant élevées entre ses parents du royaume de Perse, il se mit en marche avec une armée pour apaiser et faire cesser la discorde.

Ch. xxviii.

Abgar va en vient et maintient Ardaschès sur le trône de Perse. — il réconcilie ses freres de qui sont issus notre Illuminateur et ses paroles.

Abgar, étant allé en Orient, trouva sur le trône de Perse Ardaschès, fils d’Arschavir, et les frères d’Ardaschès en lutte avec lui; car ce dernier voulait régner sur eux dans sa postérité, et eux ne voulaient pas se soumettre à ses prétentions. C’est pourquoi Ardaschès les cerne de toutes parts, en les menaçant de les faire mourir. La division régnait parmi leurs soldats, leurs parents et leurs alliés; car le roi Arschavir avait trois fils et une fille : l’aîné était le roi Ardaschès lui-même, le second Garên, le troisième Sourên, et leur sœur, appelée Goschm, était mariée au général de tous les Arik, choisi par leur père Arschavir.[156]

Alors Abgar persuade aux fils d’Arschavir de faire la paix, et stipule ainsi les conditions: Ardaschès régnera avec sa postérité, comme il voulait, et ses frères seront appelés Pahlav, du nom de leur ville et de leur vaste et fertile domaine, de manière que leur satrapie soit la plus noble et la première de toutes celles de la Perse, comme étant d’origine vraiment royale. Il est stipulé en outre, par des traités et des serments, qu’en cas d’extinction de la ligue masculine d’Ardaschès, ses frères arriveront au trône. Après la descendance régnante d’Ardaschès, ses frères sont distingués en trois branches appelées: race de Garên Pahlav, race de Sourên Pahlav, et la race de leur sœur, Asbahabed Pahlav, du titre d’honneur porté par son mars.

On dit saint Grégoire issu de la race de Sourên Pahlav, et les Gamsarian de la race Garên Pahlav. Nous raconterons plus tard les circonstances de la venue de ces personnages, ne rappelant seulement ici leurs noms à côté d’Ardaschès, que pour que tu saches que ces grandes races sont bien du sang de Valarsace, c’est-à-dire la postérité d’Arsace le Grand, son frère.

Tout étant réglé de la sorte, Abgar, muni du texte du traité, retourne [dans son royaume], malade et en proie à d’intolérables douleurs.

Ch. xxix.

Abgar revient en Orient. Il secourt Arétas contre Hérode le tétrarque.

A son retour d’Orient, Abgar apprend que les Romains le soupçonnaient d’y être allé pour lever une armée. En conséquence, il expose aux procurateurs romains les causes de son voyage en Perse et le traité signé entre Ardaschès et ses frères. Toutefois on n’ajouta pas foi à ses rapports, car il était calomnié par ses ennemis, Pilate, Hérode le tétrarque, Lysanias (Lousina) et Philippe. Abgar, s’étant rendu dans sa ville d’Edesse, se ligua avec Arétas, roi de Pétra (des Pétréens), lui fournit des auxiliaires sous la conduite de Kosran[157] Ardzrouni, pour faire la guerre à Hérode. Celui-ci avait d’abord épousé la fille d’Arétas, puis l’avait répudiée pour prendre Hérodiade, du vivant même de son mari, circonstance pour laquelle il avait fait mourir Jean-Baptiste (Méguerdich). Ainsi la guerre entre Hérode et Arétas éclata à cause de l’injure faite à la fille de ce dernier. Les troupes d’Hérode, brusquement attaquées, furent écrasées, grâce au concours des braves Arméniens, comme si la divine Providence eût voulu tirer vengeance de la mort du Baptiste.[158]

Ch. xxx.

Abgar envoie à Marinus des princes qui, à cette occasion, voient Jésus notre Sauveur, ce qui est le début de la conversion d’Abgar.

Vers ce temps-là, Marinus, fils de Storog (Eustorge), fut investi par l’empereur de la charge de commandant de la Phénicie, de la Palestine, de la Syrie et de la Mésopotamie. Abgar lui envoya deux de ses principaux officiers, Mar-Ikap,[159] prince d’Aghdznik, et Sampsicéramus (Schamschagrun), chef de la maison des Abahouni, ainsi qu’Ananus (Anan), son favori. Les envoyés se rendirent dans la ville de Bethkoubin pour faire connaître à Marinus les causes du voyage d’Abgar en Orient, en lui montrant le traité conclu entre Ardaschès et ses frères, et en même temps pour invoquer l’appui de Marinus. Ils rencontrèrent ce dernier à Eleuthéropolis. Marinus reçut avec courtoisie et distinction les députés, et fit cette réponse à Abgar : « Ne redoute rien de la part de l’empereur, pourvu que tu acquittes régulièrement le tribut. »

A leur retour, les députés allèrent à Jérusalem pour voir le Christ notre Sauveur, attirés par la renommée de ses miracles. Devenus eux-mêmes témoins oculaires de ses prodiges, ils en firent part à Abgar. Celui-ci, saisi d’admiration, crut vraiment que Jésus était le fils de Dieu, et dit: « Ces miracles ne sont pas d’un homme, mais d’un Dieu! Il n’est personne ici-bas qui ait le pouvoir de ressusciter les morts, si ce n’est Dieu! » Abgar souffrait, par tout le corps, de douleurs aiguës qu’il avait contractées en Perse, sept ans auparavant, et les hommes n’avaient pu apporter aucun soulagement à ses maux. Il fit porter une lettre suppliante à Jésus, le conjurant de venir le guérir de ses douleurs. Cette lettre était ainsi conçue:

 Ch. xxxi.

Lettre d’Abgar au Sauveur Jésus-Christ.

« Abgar, fils d’Arscham, toparque (prince du pays), à Jésus, Sauveur et bienfaiteur [de l’humanité], qui as apparu dans le pays de Jérusalem, salut:

« J’ai entendu parler de toi et des guérisons opérées par tes mains, sans l’emploi des remèdes et des plantes. Car il est dit que tu fais que les aveugles voient, que les boiteux marchent et que les lépreux sont guéris. Tu chasses les malins esprits; tu guéris les malheureux affligés de longues maladies; enfin tu ressuscites les morts. Comme j’ai entendu parler de toutes ces merveilles opérées par toi, je n’hésite pas à croire, ou que tu es Dieu descendu du ciel pour faire de tels prodiges, ou bien le fils de Dieu, toi qui opères de si grandes choses. En conséquence je t’ai donc écrit, te suppliant de daigner venir vers moi afin de me guérir du mal qui me dévore. J’ai entendu dire aussi que les Juifs murmurent contre toi et veulent te livrer au supplice. Je possède une ville petite, mais [dont le séjour est] agréable; elle suffira à nous deux.

« Les porteurs de ce message rencontrèrent Jésus à Jérusalem, événement confirmé par les paroles de l’Evangile: « Quelques-uns d’entre les parents vinrent trouver Jésus; mais ceux qui les entendirent, n’osant rapporter à Jésus ce qu’ils avaient entendu, le dirent à Philippe et André qui racontaient tout à Jésus. »

Le Sauveur n’accepta pas alors l’invitation qui lui était adressée, mais il voulut bien honorer Abgar d’une réponse dont voici le sens:

 Ch. xxxii.

Réponse à la lettre d’Abgar, écrite par l’apôtre Thomas, d’après l’ordre du Sauveur.

« Heureux celui qui croit en moi sans m’avoir vu! car il est écrit de moi: « Ceux qui me verront ne croiront point en moi; et ceux qui ne me voient point, croiront et vivront. Quant à ce que tu m’as écrit de venir près de toi, il me faut accomplir ici toutes les choses pour lesquelles j’ai été envoyé, et, lorsque j’aurai tout accompli, je monterai vers Celui qui m’a envoyé; et quand je m’en irai, j’enverrai un de mes disciples qui guérira tes maux, te donnera la vie, à toi et à tous ceux qui sont avec toi. »

Anan, courrier d’Abgar, lui apporta cette lettre, ainsi que l’image du Sauveur qui se trouve encore à présent à Edesse.

Ch. xxxiii.

Prédication de l‘apôtre Thaddée à Édesse. — Copie de cinq lettres.

Après l’ascension de notre Sauveur, l’apôtre Thomas, l’un des douze, envoya un des soixante-dix disciples, Thaddée, dans la ville d’Edesse, pour guérir Abgar et évangéliser selon la parole du Seigneur. Thaddée se rendit dans la maison de Tobie, prince juif que l’on dit être de la race des Bagratides (Pakradouni). Ce Tobie, ayant été persécuté par[160] Arscham, n’abjura pas cependant avec ses autres parents le judaïsme, mais il en observa les lois jusqu’au moment où il crut au Christ. Bientôt le nom de Thaddée se répandit dans toute la ville. Abgar, en apprenant sa présence, dit: « C’est bien celui au sujet duquel Jésus m’a écrit », et il le manda aussitôt auprès de lui. Lorsque Thaddée entra, une apparition merveilleuse éclaira sa face aux yeux d’Abgar, qui se leva tout à coup de son trône, tomba la face contre terre et se prosterna devant l’apôtre. Tous les princes qui étaient présents furent saisis d’étonnement, car ils n’avaient point remarqué la vision. « Es-tu vraiment, dit Abgar, le disciple de Jésus à jamais béni, qu’il m’a promis de m’envoyer, et peux-tu me délivrer de mes maux? — Je le suis, dit Thaddée, si tu crois en Jésus-Christ, fils de Dieu, les vœux de ton cœur seront exaucés. — J’ai cru en lui, reprit Abgar, et en son Père; c’est pourquoi je voulais aller à la tête de mes troupes exterminer les Juifs qui ont crucifié Jésus, si je n’en eusse été empêché par la puissance romaine. »

Dès lors Thaddée se mit à évangéliser le roi et [les habitants de] sa ville; puis, imposant ses mains sur Abgar, il lui rendit la santé. Il guérit aussi un goutteux appelé Abdiou, patricien de la ville, très honoré dans la maison du roi. Il guérit encore tous les malades et les infirmes de la ville, et tous eurent la foi. Abgar fut baptisé, et, avec lui, tous [les habitants] de la ville; les temples des faux dieux furent fermés, et les statues des idoles, [qui étaient placées] sur les autels et, les colonnes, furent dissimulées sous [d’épaisses nattes de] roseaux. Abgar ne contraignait personne par la force à embrasser la foi; mais de jour en jour le nombre des croyants augmentait.

L’apôtre Thaddée baptisa un fabricant de tiares de soie, appelé Addée, le consacra, l’établit à Edesse et le laissa au roi à sa place. Ensuite, ayant reçu un édit du roi, qui exigeait que tous écoutassent l’Evangile du Christ, Thaddée s’en alla trouver Sanadroug, neveu (fils de la sœur) d’Abgar, que ce prince avait établi comme chef du pays et de l’année.

Abgar se plut à écrire à l’empereur Tibère la lettre suivante:

Lettre d’Abgar à Tibère.

« Abgar, roi des Arméniens, à son seigneur Tibère, empereur des Romains, salut.

Je sais que rien n’est ignoré de ta majesté; mais, comme ton ami, je te ferai encore mieux connaître les faits par écrit. Les Juifs qui habitent dans les cantons de la Palestine ont crucifié Jésus, sans péché, après tant de bienfaits, tant de prodiges, tant de miracles opérés en leur faveur jusqu’à ressusciter les morts. Crois-le bien, ce ne sont pas là des effets de la puissance d’un simple mortel, mais ce sont [des manifestations] divines, au moment où ils l’ont mis en croix, le soleil s’obscurcit, la terre fut ébranlée jusque dans ses fondements. Jésus lui-même, le troisième jour, ressuscita d’entre les morts et apparut à plusieurs [personnes]. Aujourd’hui, en tous lieux, son nom, invoqué par ses disciples, produit les plus grands miracles. Ce qui m’est arrivé, à moi-même, en est la preuve manifeste. Ta majesté sait donc ce qu’elle doit ordonner à l’égard du peuple juif qui a commis ce forfait; elle sait si elle doit publier partout l’univers l’ordre d’adorer le Christ comme le Dieu véritable. Sois en santé. »

Réponse de Tibère à la lettre d’Abgar.

« Tibère, empereur des Romains, à Abgar, roi des Arméniens, salut.

On a lu devant moi ta lettre amicale, et on t’adresse de ma part des remerciements. Quoique nous ayons déjà entendu raconter ces faits par plusieurs, Pilate, de son côté, nous a officiellement informé des miracles opérés par Jésus. C’est ainsi qu’étant ressuscité d’entre les morts, plusieurs l’ont reconnu pour être Dieu. En conséquence, j’ai voulu moi aussi faire ce que tu proposes; mais, comme il est d’usage chez les Romains de ne pas admettre un Dieu [nouveau] sur l’ordre du souverain seulement, tant que le sénat ne s’est pas réuni pour discuter l’affaire, j’ai donc dû proposer l’admission de ce Dieu au sénat qui l’a rejeté avec mépris parce qu’elle n’avait pas été examinée d’abord par lui. Toutefois nous avons donné ordre à tous ceux à qui cela conviendra de recevoir Jésus parmi les dieux; et nous avons menacé de mort quiconque parlera en mal des chrétiens.[161] Quant aux Juifs qui ont osé crucifier Jésus, qui, ainsi que je l’ai appris, ne méritait ni la croix, ni la mort, mais était digne d’être honoré et adoré, j’examinerai l’affaire quand j’aurai apaisé la révolte des Hispaniens,[162] et je traiterai ces Juifs selon leur mérite. »

Abgar écrit encore une lettre à Tibère.

« Abgar, roi des Arméniens, à son seigneur Tibère, empereur des Romains, salut.

J’ai reçu la lettre écrite de la part de ta majesté, et je me suis réjoui des ordres émanés de ta sagesse. Si tu le permets, mon avis est que la conduite du sénat est ridicule; car, selon la raison, c’est d’après le jugement des hom