HISTOIRE D'ARMÉNIE
LIVRE I
Oeuvre numérisée par Marc Szwajcer
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MOÏSE DE KHORÈNE. Moïse de Khorène naquit dans la seconde moitié du quatrième siècle, à Khorni, appelé aussi Khoronk, bourg assez considérable du canton de Daron. C’est le nom de son lieu de naissance qui a fait désigner Moïse par le surnom de Khorénatzi, et quelquefois Daronetzi (de Daron), que les Arméniens emploient pour le distinguer de ses homonymes. Son oncle Mesrob prit soin de son éducation, et bientôt Moïse se fit remarquer parmi ses condisciples par son zèle et son aptitude à seconder les intentions de ses maîtres et de ses protecteurs. Moïse fut bientôt désigné par le choix du saint Sahag, comme l’un des missionnaires que, sur l’ordre du roi Vram Schapouh, le patriarche de l’Arménie envoya en Syrie, en Égypte et en Grèce pour se perfectionner dans l’étude des langues. Il visita d’abord le canton de Siounie, puis Édesse, centre des études littéraires de la Syrie, Antioche, Alexandrie, Byzance, Athènes et Rome. Dans ces différentes villes, il s’attacha à des maîtres habiles qui tenaient école; il fréquenta les bibliothèques et les archives, et s’adonna avec ardeur à l’étude des langues syriaque et grecque. La tradition raconte aussi qu’il avait acquis une grande renommée comme rhéteur, et que l’empereur Marcien lui prodigua publiquement des éloges sur sa science et sur son érudition. De retour dans sa patrie, après ses lointaines pérégrinations, Moïse trouva l’Arménie dans un état complet d’anéantissement. Le trône des rois était renversé; saint Sahag et Mesrob étaient morts; et tous les efforts que ses maîtres avaient faits pour lancer l’Arménie dans la voie de la science et du progrès venaient d’être frappés d’une désolante stérilité. Les Arméniens, plus préoccupés des événements qui s’étaient accomplis que du moyen d’en conjurer le retour, se montraient indifférents envers les savants qui seuls pouvaient les consoler dans leur infortune. Aussi Moïse et ses compagnons, découragés par l’insouciance de leurs compatriotes, prirent le parti de se retirer dans la solitude. Moïse vécut ainsi dans l’isolement et la pauvreté pendant dix ans de sa vie. Cependant l’oppression que les Perses faisaient peser sur l’Arménie commença à être moins douloureuse; la tyrannie des Sassanides se lassa de répandre le sang des vaincus, et le patriarche Kiud, étant monté sur le siège pontifical, appela auprès de lui ses anciens compagnons d’étude. Moïse de Khorène, qu’une circonstance imprévue ramena auprès du patriarche, fut consacré par lui, à la mort d’Eznig de Goghp, comme évêque de Pakrévant et des Arscharouni. Aussitôt arrivé dans son diocèse, Moïse ouvrit des écoles et attira auprès de lui de nouveaux disciples; c’est du moins ce que raconte la tradition, qui s’est plu à entourer la vie de Moïse d’une foule de circonstances particulières, dont l’histoire n’a pas conservé le souvenir. On ne saurait fixer avec exactitude l’âge qu’atteignit Moïse de Khorène, qui parvint, à ce que l’on croit, à une extrême vieillesse. Selon un historien arménien, il aurait prolongé sa vie jusque sous le règne de Zénon, en 487, et serait mort âgé de plus d’un siècle. Tout ce que l’on sait de positif sur les circonstances de sa mort, c’est qu’il était dans le canton de Daron, quand l’âge et les infirmités le conduisirent au tombeau, et qu’il fut enseveli dans l’église du monastère des Apôtres, qu’on appelait aussi couvent de Lazare ou d’Éléazar, et qui était situé dans les environs de la ville de Mousch. Moïse de Khorène appartient à la classe des disciples de saint Sahag et de Mesrob, et fait partie du cycle des seconds traducteurs. On sait qu’il travailla à la version des Livres-Saints, que les Arméniens entreprirent de donner d’après le texte grec de la Bible des Septante. Quelques critiques lui attribuent, non sans raison, la traduction de la Chronique d’Eusèbe et la Vie d’Alexandre du Pseudo-Callisthène, ainsi que d’autres écrits. Mais ce qui contribua surtout à répandre la réputation de Moïse, ce sont ses travaux originaux, dont le nombre est très considérable, et dans lesquels il se montre à la fois théologien, historien, rhétoricien, géographe et panégyriste. Son principal ouvrage est l’Histoire d’Arménie qu’il rédigea à la demande de Sahag le Bagratide, et qu’il composa à l’aide des écrits des Grecs, des Syriens, des Chaldéens, et des sources nationales et bibliques. Sa vaste érudition lui permettait d’entreprendre une œuvre aussi capitale, et c’est l’ensemble des matériaux dont il a tiré parti, joint au talent d’écrivain qu’il a déployé dans cet ouvrage, que Moïse doit le privilège d’être classé à la tête des historiens de sa nation. Nous avons donné ailleurs des extraits des auteurs chaldéens, grecs et autres que Moïse a rassemblés dans son Histoire; aussi ne reviendrons-nous pas sur cette question. L’Histoire de Moïse de Khorène, telle qu’elle nous est parvenue, se compose de trois livres; mais il paraît qu’originairement cet ouvrage comprenait quatre parties, dont la dernière existait encore au temps de Thomas Ardzrouni, qui la mentionne dans son livre, en disant que Moïse y avait rassemblé tous les faits qui s’étaient passés depuis la chute de la dynastie des Arsacides jusqu’au règne de l’empereur Zénon. On ne connaît de ce quatrième livre que des fragments malheureusement très courts, et la mention d’un chapitre dont le titre seul figure à la fin de la table des matières du troisième livre, et qui est ainsi conçue : « Vers en mesure sur l’auteur et sur Sahag le Bagratide ». L’ouvrage le plus curieux de Moïse, que l’on doit mentionner après son Histoire, est assurément la Géographie qui nous est parvenue sous son nom, et qui n’est à proprement parler qu’une traduction abrégée de celle de Pappus d’Alexandrie à laquelle il a ajouté une description très complète de l’Arménie. Malheureusement on ne peut considérer ce livre, qui a subi des modifications notables en passant par la plume des copistes, comme un écrit original, et quelques critiques se refusent à voir dans cet ouvrage, qui porte l’empreinte de nombreuses interpolations, un livre appartenant en propre à Moïse de Khorène. Toutefois le P. Indjidji, en réfutant l’opinion de ces savants, a démontré que le texte primitif de la Géographie de Moïse appartenait bien à cet écrivain, et qu’il était facile de reconnaître les interpolations postérieures et les additions que des copistes avaient faites, pour rendre l’ouvrage de Moise plus complet et plus conforme aux besoins de leurs compatriotes. On attribue à Moïse de Khorène un Traité de rhétorique appelé aussi Livre des chries, qu’il rédigea pour l’usage d’un de ses disciples appelé Théodore. Cet ouvrage renferme dix discours ou livres, dont voici les titres: chries, conseils, réfutation, lieux communs, apologie, blâme, comparaison, allégorie, déclamation et composition. L’auteur a donné des exemples pour chacune des figures de rhétorique décrites dans son traité; mais ces exemples sont empruntés en notable partie à des écrivains de la décadence, c’est-à-dire aux rhéteurs et aux sophistes qui avaient détrôné, dans les écoles de la Grèce, les anciens écrivains qui furent autrefois la gloire et l’ornement des lettres helléniques. Ainsi Moïse de Khorène, élevé à l’école des rhéteurs et des sophistes de la décadence, a emprunté les modèles qu’il donne dans son traité, à Hermogène de Tarse, à Théon, à Aphthonius, à Libanius, l’ami de saint Basile et le maître de saint Jean Chrysostome, etc. La différence de style qui se fait remarquer entre l’Histoire de Moïse et le Traité de rhétorique a fait considérer ce dernier ouvrage comme apocryphe; mais Guiragos de Kantzag et Assoghig n’hésitent pas à reconnaître, dans le Livre des chries, l’œuvre de Moïse de Khorène. Les écrivains qui s’élèvent contre l’authenticité de cet ouvrage sont d’une époque récente relativement, et on ne doit attacher aucune importance l’allégation d’Arakliel vartabed qui attribue le Livre des chries à David l’Invincible, puisqu’un auteur anonyme, en reproduisant le passage d’Arakhel, mentionne, au lieu du Traité de rhétorique, un livre philosophique qu’il appelle Éagatz kirkh « Livre des Êtres ». Certains critiques supposent que le Traité de rhétorique de Moïse de Khorène, qui renferme des traces non équivoques d’hellénisme, a d’abord été composé en grec et traduit plus tard en arménien. Il est fort difficile de résoudre cette question, et les preuves qu’on avance à cet égard sont loin d’être concluantes. Tout ce qu’on peut admettre, c’est que ce livre a subi sous la plume des copistes de notables modifications, qu’on y a fait des changements considérables, en interpolant dans plusieurs chapitres des passages qui n’existaient pas dans l’original. Ainsi, pour n’en citer qu’un exemple, nous dirons que, dans un ancien manuscrit, le récit du combat de David et de Goliath est attribué à Khosrov le traducteur. En dehors des grands ouvrages de Moïse de Khorène, on doit encore à cet écrivain plusieurs opuscules. Le principal est l’Histoire de la sainte Mère de Dieu et de son image. L’histoire ecclésiastique arménienne rapporte que, dans le monastère d’Hokotz-Vank, situé dans le canton d’Antzévatzi, province de Vasbouragan, on révérait une image de la Vierge en bois de cyprès, que l’on disait avoir été sculpté par l’évangéliste Jean. A la mort de la Vierge, Barthélemy fut le seul des apôtres qui n’assista pas à ses derniers moments, parce qu’il prêchait alors l’Évangile en Arménie. Ses compagnons, pour lui laisser un souvenir de la Mère de Dieu, lui firent don de cette image qu’il emporta en Arménie, et dont il dota une église auprès de laquelle on éleva le monastère d’Hokotz. Sahag l’Ardzrouni demanda à Moïse de Khorène d’écrire l’histoire de cette image et de la lui adresser. Moïse accéda au vœu de Sahag, et composa cet opuscule qui nous a été conservé Moise écrivit aussi une Apologie de sainte Hripsimè, qui est différente de l’histoire des pérégrinations des Hripsimiennes, qui a été composée à une époque postérieure. Guiragos, en donnant la liste des ouvrages de Moïse, lui attribue un Discours sur la fête des Rameaux qui parait être l’œuvre d’un autre Moïse. Il en est de même de plusieurs autres écrits qui ont dû être composés par des homonymes du grand historien national de l’Arménie. On cite parmi ces écrits les Commentaires sur les ordres de l’Église, le Discours de la sagesse, qui est un commentaire raisonné sur l’art de la grammaire, les Commentaires sur la grammaire, dans lesquels on a eu en vue d’expliquer la Grammaire de Denys de Thrace, d’autres Commentaires sur la grammaire, qui ne sont pas l’œuvre d’un même auteur, mais de plusieurs écrivains parmi lesquels on cite Moïse, David l’Invincible, Étienne de Siounie, Grégoire Magistros, Hamam, Arisdaguès, etc.; enfin on attribue encore à Moïse de Khorène une petite prière conservée dans les livres d’office, en usage dans l’Église arménienne. Les œuvres de Moïse de Khorène ont été publiées en arménien, tantôt complètes et tantôt par parties. Sarkis, archevêque de Constantinople, publia une édition des Œuvres de Moïse de Khorène en 1752. Des écrits séparés sont aussi sortis des presses des PP. Mékhitaristes de Saint-Lazare de Venise, qui ont également publié les Œuvres complètes de Moïse de Khorène, dans la « Collection des classiques arméniens ». Il nous reste maintenant à parler des éditions et des traductions de l’Histoire de Moïse de Khorène, le seul des ouvrages de l’Hérodote arménien qui entre dans la Collection que nous publions, car c’est avec réserve qu’on a attribué à cet auteur la Biographie de saint Nersès le Parthe, qui a passé jusqu’à présent pour être l’œuvre d’un écrivain du nom de Mesrob, et que des critiques autorisés supposent avoir été composée au cinquième siècle. Du reste, nous reviendrons sur cette question dans l’introduction placée en tête de la Vie du patriarche Nersès. L’Histoire de Moïse de Khorène, dont il existe de nombreux manuscrits, transcrits à une époque relativement moderne, n’a commencé à être sérieusement appréciée en Europe que dans la première moitié du dix-huitième siècle. Jusque-là, on peut affirmer que, malgré les efforts de quelques arménistes pour faire connaître en Occident la langue et la littérature arméniennes, aucun d’eux n’avait songé à s’occuper de l’Histoire de Moïse de Khorène, car ce fut quarante ans après l’apparition de la première édition originale de cet important ouvrage, que parurent le résumé de Henry Brenner et la traduction latine des frères Whiston. L’édition princeps de l’Histoire de Moïse de Khorène fut donnée à Amsterdam en 1695, par l’évêque Thomas de Vanant, avec les caractères de l’évêque Osgan. Cette édition fut faite à l’aide d’un manuscrit peu correct, et elle laisse beaucoup à désirer. Cependant c’est un texte qui a une valeur de manuscrit, et qui peut offrir des variantes utiles. C’est sur cette édition que les frères Whiston ont entrepris leur traduction latine. La seconde édition de l’Histoire de Moïse de Khorène fut donnée à Venise, un demi-siècle plus tard, par les PP. Mékhitaristes, qui ajoutèrent à leur édition la Géographie de cet auteur. Le manuscrit dont se servirent les religieux de Saint-Lazare pour publier leur édition était plus correct que celui dont l’éditeur d’Amsterdam avait fait usage; cependant le texte de l’Histoire d’Arménie devait encore subir d’importantes améliorations, comme les éditions postérieures nous en fournissent la preuve. Beaucoup plus tard, en 1827, les PP. Mékhitaristes publièrent une nouvelle édition de l’Histoire de Moïse de Khorène, avec les variante de plusieurs manuscrits de leur riche collection. Cette édition, bien supérieure à toutes les précédentes, fait partie de la « Bibliothèque choisie » et a servi à M. Levaillant de Florival à donner sa traduction. Enfin, en 1843, les Mékhitaristes ont encore publié dans le tome XXI de leur Collection des anciens écrivains une nouvelle édition de l’Histoire de Moïse de Khorène, qui est placée en tête des Œuvres complètes de cet auteur, et qui est sans contredit le texte le plus parfaite qui ait encore été publié de cet ouvrage. Des variantes tirées des manuscrits de leur collection enrichissent cette publication, sur laquelle nous avons revu la traduction que nous offrons aujourd’hui au public savant. On n’a pas encore dit le dernier mot sur texte de l’ Histoire de Moïse de Khorène, et les manuscrits de cet ouvrage qui existent à Edchmiadzin, à Jérusalem et ailleurs, pourront permettre d’améliorer certains passages du livre de l’Hérodote arménien. Ainsi, depuis l’impression de la dernière édition de l’Histoire de Moïse donnée à Venise, il a paru à Tiflis un opuscule qui fournit des variantes nouvelles, et dont quelques-unes sont fort importantes. Nous dépasserions le cadre qui nous est tracé, si nous voulions donner la liste fort nombreuse des mémoires ou des notices qui ont été publiés sur l’Histoire de Moïse de Khorène. Beaucoup de savants en France et à l’étranger se sont livrés à des études spéciales sur cet ouvrage capital qui est assurément le livre historique le plus remarquable de toute la littérature arménienne. Moïse est en effet le premier annaliste qui ait fait connaître en détail les origines de sa nation; et les écrivains qui sont venus après lui se sont contentés de reproduire ses récits, sans recourir aux sources auxquelles il avait puisé. Nous dirons seulement que nous avons fait une étude spéciale sur les sources de l’Histoire de Moïse de Khorène, où nous avons essayé de rassembler tous les renseignements que nous avons pu trouver sur les auteurs qu’a consultés Moïse et dont il a donné de nombreux extraits. En dehors des éditions de l’Histoire de Moïse de Khorène publiées dans l’idiome arménien, il existe de nombreuses traductions en langues européennes qui montrent combien cet important ouvragea été sérieusement apprécié parle monde savant. Le premier qui fit connaître en Europe l’Histoire de Moïse de Khorène fut un Suédois, Henri Brenner, bibliothécaire du roi, qui avait accompagné en Perse Fabricius, ambassadeur de Charles Xl. Éric Benzel, docteur en théologie et bibliothécaire de l’Académie d’Upsal, lui avait recommandé, au nom de Leibnitz, de s’attacher spécialement à l’étude des idiomes des peuples qu’il visiterait. Henri Brenner, qui avait traversé la Russie, franchi le Caucase et visité la Perse, allait rentrer dans sa patrie en 1699, muni de nombreux renseignements et d’importants documents qu’il avait recueillis dans son voyage, quand la guerre éclata entre la Suède et la Russie. Le voyageur fut retenu par ordre de Pierre le Grand à Moscou, comme prisonnier d’État, à cause des relations qu’il avait entretenues avec Sarug Khanbek, que la Perse, alors en guerre avec la Russie, avait envoyé en ambassade en Suède. Brenner subit une captivité de vingt et un ans, c’est-à-dire depuis l’année 1700 jusqu’à la paix de Nystad, signée le 10 septembre 1721, et qui mit fin à la guerre désastreuse que la Suède soutint contre la Russie. Pendant sa captivité, Brenner se trouva en relation avec un dominicain jacinthien, Jean Bartholomée ou Barthélemy, également prisonnier comme lui et qui avait appris la langue arménienne pendant un séjour qu’il avait fait en Arménie et en Perse. Jean Barthélemy avait avec lui un manuscrit de l’Histoire de Moïse de Khorène dont il traduisit des parties considérables pour l’usage de Brenner, qui les publia en latin, quelques années après son retour en Suède. A la suite de cette publication, qu’il enrichit de notes et d’observations nombreuses, Brenner a donné, sous forme d’une lettre datée de Ulm, en 1723, et adressée à Éric Benzel, une relation abrégée et faite de mémoire, sur l’état présent de quelques nations de l’Orient, notamment sur les Persans, les Arméniens, les Géorgiens, les Circassiens, les Daghestaniens, les Tatars de la Crimée, les Cosaques, les Russes, etc. Trois ans plus tard, les frères Guillaume et Georges Whiston, fils d’un professeur de langue anglaise à Madras, où il faisait l’éducation des enfants de l’Arménien Grégoire Aghapérian, publièrent à Londres une traduction latine de l’Histoire de Moïse de Khorène. Ces deux jeunes Anglais avaient appris l’arménien sous la direction de leur père, qui lui-même s’était familiarisé avec cet idiome dans la maison où il était précepteur. Les frères Whiston se servirent, pour donner leur édition, de celle publiée à Amsterdam par l’évêque Thomas de Venant en 1695, et ils y ajoutèrent en regard une version latine, qui laisse beaucoup à désirer comme exactitude. A la suite de l’Histoire de Moïse, les frères Whiston ont donné le texte et la traduction de la Géographie du même auteur, faite sur le texte édité par l’évêque Osgan, à Amsterdam en 1668, avec la lettre des Corinthiens à l’apôtre Paul et la réponse de Paul aux Corinthiens. Un siècle après la publication qu’avaient faite les frères Whiston, un Français, M. Levaillant de Florival, professeur à l’école des langues orientales de Paris, donna dans cette ville la traduction française du même ouvrage précédée d’une notice biographique sur Moïse de Khorène, et qu’il retira bientôt de la circulation pour éditer à Venise, en 1844, le texte accompagné d’une nouvelle traduction de l’Histoire de Moïse de Khorène. Ce travail, qui est fort recommandable est malheureusement accompagné d’un Dictionnaire géographique, historique ……….., sans aucune valeur scientifique, que l’éditeur a composé à l’aide des compilations de Moréri et de Bouillet. L’Histoire de Moïse de Khorène a également été traduite deux fois en italien. Ce fut l’abbé J. Cappelletti qui en donna la première version à Venise. Bien que cette traduction ne soit pas sans mérite, elle est inférieure cependant à celle que les PP. Mékhitaristes ont publiée à deux reprises différentes dans leur imprimerie, en 1849 et 1850, et qui passe à tort pour être l’œuvre de M. N. Tommaseo, qui n’a fait qu’en retoucher le style. Cette excellente version est enrichie de notes historiques, critiques et philologiques qui font le plus grand honneur aux membres de l’Académie de Saint-Lazare de Venise. Nous avons largement puisé à cette source d’informations dans les annotations qui accompagnent la traduction nouvelle que nous publions. L’intérêt qu’offre l’Histoire de Moïse de Khorène n’a pas échappé aux savants de la Russie, qui ont publié aussi deux traductions de cet ouvrage. Un diacre arménien, Joseph Ohannésian, a donné en langue russe une première version de cet ouvrage, à Saint-Pétersbourg, et M. J.-B. Emin, alors professeur à l’institut Lazareff de Moscou, a publié également dans cette dernière ville une excellente traduction, accompagnée de notes et de dissertations d’un intérêt capital.
Victor Langlois
LIVRE PREMIER Table [des Chapitres] du Livre premier I. Moïse de Khorène, — au commencement de notre discours, — à Sahag Bagratide, salut! II. Pourquoi avons-nous tiré [les renseignements relatifs à] nos affaires des [livres] grecs, tandis qu’ils sont plus étendus dans [ceux] des Chaldéens et des Assyriens? III. Du manque de philosophie de nos premiers rois et princes. IV. Comment les autres historiens diffèrent entre eux touchant Adam et les autres patriarches. V. Concordance de la généalogie des trois fils de Noé jusqu’à Abraham, Ninus et Aram. — Ninus n’est point Bel, ni le fils de Bel. VI. Comment les autres archéologues sont, partie d’accord avec Moïse, partie en désaccord. — Tradition orale du philosophe Olympiodore. VII. Démontrer brièvement que l’homme du nom de Bel, [mentionné] par les écrivains profanes, est bien le Nemrod des divines Écritures. VIII. Qui a tracé ces récits, et d’où ils sont tirés. IX. Lettre de Valarsace, roi des Arméniens, à Arsace le Grand, roi des Perses. X. De la révolte d’Haig. XI. De la guerre et de la mort de Bel. XII. Race et filiations des descendants d’Haïg. — Ce que chacun de ses descendants a fait. XIII. Guerre d’Aram contre les Orientaux; sa victoire. — Mort de Nioukar Matès. XIV. Démêlés d’Aram avec les Assyriens; sa victoire. — Balabis Khaghia. — Césarée. — Première-Arménie et autres contrées appelées Arménie. XV. Ara; sa mort dans une guerre suscitée par Sémiramis. XVI. Comment, après la mort d’Ara, Sémiramis éleva la ville, la digue du fleuve et son palais. XVII. de Sémiramis; pourquoi fit-elle périr ses fils? — Comment elle s’enfuit eu Arménie [à cause] du mage Zoroastre. — Elle meurt de la main de son fils Ninyas. XVIII. Première expédition de Sémiramis dans les laides. — Sa mort pendant qu’elle était en Arménie. XIX. Événements arrivés après la mort de Sémiramis. XX. Ara, fils d’Ara. — Son fils Anouschavan, surnommé Sos. XXI. Barouïr, fils de Sgaïorti, est le premier roi couronné en Arménie. — Il aide Varbace le Mède à s’emparer du royaume de Sardanapale. XXII. Succession Je nos rois. — Leur nombre de père en fils. XXIII. Des fils de Sennékerim, desquels sont issus les Ardzrouni, les Kénouni et le pteschkh d’Aghdznik. — Démontrer dans ce chapitre que la maison d’Ankegh vient de Baskham. XXIV. De Tigrane (Dikran); ce qu’il était en toute chose. XXV. Crainte et soupçons d’Astyage, en apprenant l’étroite amitié de Cyrus et de Tigrane. XXVI. Comment Astyage, la haine au cœur, voit sa destinée présente dans un songe merveilleux. XXVII. Opinions des conseillers d’Astyage; ses réflexions et ses desseins; leur exécution immédiate. XXVIII. Lettre d’Astyage. — Dispositions favorables de Tigrane. — Départ de Dikranouhi pour la Médie. XXIX. Comment fut découverte la perfidie d’Astyage, et comment fut livrée la bataille dans laquelle il succomba. XXX. Pourquoi Tigrane envoya sa sœur Dikranouhi à Tigranocerte. — Anouïsch, première femme d’Astyage. — De la résidence assignée aux captifs. XXXI. Quelles sont les races issues de Tigrane et quels sont les rameaux de ces races. XXXII. Guerre d’ilion (Trole) sous Teutamus. — Notre [roi] Zarmaïr s’unit avec sa petite troupe à l’armée éthiopienne. — Sa mort. — Des fables des Perses, touchant Piouras-Astyage. LIVRE PREMIER. GÉNÉALOGIE DE LA GRANDE-ARMÉNIE.[1] Ch. i. Moïse de Khorène, — au commencement de notre discours, — à Sahag Bagratide, salut![2] L’éternelle protection de la grâce divine [qui s’étend] sur toi, l’influence continuelle de l’Esprit-Saint [qui rejaillit] sur ton intelligence, me sont révélées par ta noble demande; ainsi donc, j’ai connu d’abord ton esprit avant de connaître ta personne. Cette demande est si conforme à mes goûts et à mes études, qu’à cause de cela il me convient, non seulement de te louer, mais encore de prier pour que tu restes toujours le même. Car, si par la raison, ainsi qu’il est écrit, nous sommes l’image de Dieu, si d’ailleurs le bon sens et la prudence sont la prérogative de l’homme doué de raison, et si ton esprit n’eût été dirigé vers ces résultats, toi, en méditant profondément, et en conservant l’éclat de cette étincelle, tu ornes ta raison, et tu marches pour atteindre cette image, — tu réjouis, on peut le dire, ton modèle, le prototype de la raison, par ton noble empressement à satisfaire] de tels désirs, sans dépasser le but. En outre, je vois que si ceux qui, avant nous ou de nos jours, ont été les maîtres et les princes du pays d’Arménie,[3] n’ont pas ordonné aux savants qui se trouvaient près d’eux de composer notre histoire, s’ils n’ont pas voulu appeler, du dehors des gens instruits; nous qui découvrons actuellement en toi ce mérite, il est évident qu’il faut déclarer que tu es bien supérieur à tes prédécesseurs, que tu as droit aux plus grands éloges, et que tu es digne d’être célébré dans cet ouvrage. Aussi, en accueillant avec plaisir ta demande, je suis désireux de la satisfaire, en vue d’immortaliser et ta mémoire et celle de tes descendants; car ta race est fort ancienne et très renommée; elle est féconde, non seulement en conseils prudents et efficaces, mais encore en actions nombreuses et glorieuses, et bien dignes d’être vantées.[4] Ces faits, nous les consignerons par ordre dans cette histoire, lorsque nous décrirons en détail les races et que nous établirons les généalogies de père en fils. En ce qui concerne la question des satrapies de l’Arménie, nous traiterons brièvement de leur origine et de leur existence, ainsi que cela est fidèlement constaté dans quelques histoires grecques. Ch. ii. Pourquoi avons-nous tiré [les renseignements relatifs à] nos affaires, des [livres] grecs, tandis qu’ils sont plus étendu,[5] dans [ceux] des Chaldéens et des Assyriens? Qu’on ne s’étonne point, lorsqu’il y a des écrivains de plusieurs nations, notamment des Perses et des Chaldéens, dans les ouvrages desquels il se trouve assez fréquemment des faits relatifs à notre patrie, que nous n’avons cité seulement que les historiens grecs, en promettant d’en extraire [le tableau de] notre généalogie. C’est qu’en effet, les rois grecs, après avoir réglé leurs affaires intérieures,, s’efforcèrent avec tout le zèle possible de transmettre aux Grecs non seulement ce qui concernait leurs conquêtes, mais encore les fruits des travaux de l’esprit; comme fit ce Ptolémée Philadelphe qui voulut qu’on traduisit en grec les livres et les histoires de toutes les nations.[6] Mais qu’on ne vienne pas nous taxer d’ignorance et nous traiter comme des gens de peu de sens et de savoir, parce que, de Ptolémée roi des Égyptiens, nous avons fait un roi des Grecs, car ce prince, après avoir réduit les Grecs sous ma autorité, fut nommé roi d’Alexandrie et des Grecs, titre qu’aucun autre Ptolémée, ni qu’aucun des dominateurs de l’Egypte, ne porta jamais, et qui lui fut donné parce qu’il était plus philhellène[7] que tout autre, et qu’il cultiva avec amour la langue grecque. Bien d’antres exemples de faits analogues l’on fait nommer roi des Grecs; mais, en résumé, nous en avons assez dit sur ce [Ptolémée]. Beaucoup d’hommes célèbres de la Grèce, aimant la science, se sont appliqués à traduire en grec non seulement les documents des archives des autres nations, tant celles des rois que celles des temples, — comme celui qui confia le soin de ce travail à un certain Bérose (Piourios), Chaldéen très versé dans toutes les parties de la science, — mais encore tout ce qu’il y avait de plus grand et de plus admirable dans les arts. Tous ces documents découverts par eux en quelque lieu que ce soit, ils les recueillirent et les firent passer dans la langue grecque, comme l’aïp au khè, le za et le tho au piœsr, le guienn à l’iesch et le sé au scha.[8] Ces hommes, dont nous savons exactement les noms, recueillant tous ces documents, les consacrèrent à la gloire du pays des Hellènes. Ce sont [des écrivains] recommandables, puisque, par amour de la science, ils découvrirent, à force de recherches, les productions des autres; mais ceux-là sont plus recommandables encore, qui ont accueilli et honoré ces découvertes de la science; c’est pourquoi je dis qu’assurément la Grèce est la mère et la nourrice de toutes les sciences. Ceci suffit au surplus pour prouver le besoin que nous avions des renseignements [fournis par] les Grecs. Ch. iii. Du manque de philosophie de nos premiers rois et princes. Je ne veux pas laisser, sans le flétrir d’un blâme, le manque de philosophie de nos ancêtres; mais je veux dès à présent leur adresser un reproche sévère. Car si [on prodigue] des louanges méritées à ceux des rois qui ont confié à l’histoire écrite les époques de leurs règnes, en consignant chacun de leurs actes de sagesse et de courage dans des poésies traditionnelles[9] et dans des annales, et ai les chanceliers occupés par l’ordre des rois à faire des compilations mentent aussi nos éloges; par leur moyen, disons-nous, nous acquérons une expérience plus complète des institutions humaines, en lisant avec plaisir les discours et les récits savants des Chaldéens et des Assyriens, des Egyptiens et des Hellènes, et nous aspirons à [conquérir] la sagesse de ceux qui se sont préoccupés de si nobles études. Il est donc évident pour nous tous que nos rois et nos ancêtres se sont montrés très peu soucieux de la science, et que leur intelligence était très bornée. Car, bien que nous sachions que nous ne sommes qu’un petit coin de terre, [un peuple] peu nombreux, d’une force limitée et souvent assujetti à une autre puissance, on signale souvent dans notre pays beaucoup d’actions de valeur, dignes d’être recueillies dans les annales, et aucun de nos [rois] n’a pensé à les faire enregistrer. Ils n’ont pas songé à se faire du bien à eux-mêmes, ni à laisser leur nom dans le monde, [ni à le confier] à la mémoire [des générations]; et nous poumons continuer la série de nos reproches, et leur réclamer de plus grandes choses et de plus anciennes. Mais quelqu’un dira peut-être: Ce fut l’absence de caractères d’écriture et de littérature en ce temps-la, ou les guerres nombreuses qui se succédèrent sans relâche. Cette objection n’est pas juste, car il y a toujours des intervalles entre les guerres; ensuite il existait des caractères perses et grecs, qu’on trouve encore aujourd’hui chez nous, transcrits sur de nombreux registres, où sont constatées les affaires des villages, des cantons et même de chaque maison, beaucoup de procès et de traités généraux, et principalement les registres relatifs à la succession des satrapies.[10] Mais il me semble qu’anciennement, comme de nos jours, les Arméniens dédaignaient la science et les chants traditionnels; c’est pourquoi il est superflu de s’arrêter plus longtemps sur ces gens vulgaires, ignorants et grossiers. Mais j’admire la belle conception de ton intelligence; tu es le seul, depuis l’origine de nos générations jusqu’à aujourd’hui, qui aies songé à entreprendre une si grande chose, à nous proposer de coordonner dans un long et utile travail l’histoire de notre nation, de retracer avec vérité les actions des rois, des races et des maisons satrapales, leur origine, les hauts faits de chacun; de dire quelles sont les races indigènes, les races étrangères qui acquirent chez nous les droits de naturalisation; finalement d’inscrire chaque époque, depuis le temps de la construction insensée de la Tour [de Babel] jusqu’à ce jour; précieux travail entrepris pour ta gloire et ta satisfaction, sans labeur pénible. A cela, je dirai seulement: « Un livre sera-t-il près de moi, comme s’exprime Job;[11] ou bien la littérature de tes ancêtres me venant en aide, comme les historiens hébreux, descendra-t-elle d’en haut pour arriver jusqu’à toi sans erreur? ou mieux encore, commencera-t-elle par toi pour remonter jusqu’à l’origine des autres? Mais quelle que soit la fatigue, je commencerai, pourvu qu’il se trouve seulement quelqu’un qui me soit reconnaissant de mon travail. Je commencerai donc, comme l’ont fait les autres historiens, selon le Christ et selon l’Eglise, considérant comme chose superflue de répéter les fables des auteurs profanes touchant les origines; ne reprenant que quelques faits des temps postérieurs, [ne citant] que certains personnages auxquels se réfèrent les divines Ecritures, jusqu’à ce qu’enfin nous arrivions forcément aux récits des païens, dont nous n’extrairons que ce qui nous paraîtra certain. Ch. iv. Comment les autres historiens diffèrent entre eux touchant Adam et les autres patriarches. En ce qui concerne la racine du genre humain, ou si l’on aime mieux, la cime, il convenait de dire en peu de mots comment les autres historiens s’éloignent de l’Esprit-Saint et ne s’accordent pas entre eux; je veux dire Bérose (Piouros), le Polyhistor (Pazmaveb) et Abydène,[12] au sujet du constructeur de l’arche et des autres patriarches, non seulement pour les noms et les époques, mais aussi parce qu’ils n’assignent pas au genre humain la même origine que nous. Ainsi, à l’égard [d’Adam], Abydène et les autres historiens s’expriment ainsi:[13] « Dieu, dans sa providence pour tous, le fit pasteur et guide de son peuple; puis il dit: Alorus régna dix sores, qui flint trente-six mille ans. De même à l’égard de Noé, auquel ils donnent un autre nom[14] et [attribuent] des temps infinis, quoique, pour le débordement des eaux et la corruption de la terre, ils s’accordent avec les paroles de l’Esprit-Saint.[15] Ils nomment également dix patriarches, en comprenant Xsinthros (Khsisouthros).[16] Ainsi, non seulement d’après la révolution du soleil et la division de notre année en quatre saisons, leurs années sont de beaucoup différentes des nôtres et surtout des années divines, mais de plus, ils ne calculent pas d’après les nouvelles lunes, comme les Egyptiens. Quant aux périodes qu’ils disent tirer leur nom des divinités, — si quelqu’un les considère comme des années, — ils ne les comparent pas avec notre calcul, mais tantôt ils les augmentent et tantôt ils les diminuent.[17] C’est donc un devoir pour nous d’exposer ici leurs opinions, et d’écrire pourquoi ils ont pensé de la sorte; mais, à cause de la longueur de cet ouvrage, je réserve les détails pour un autre endroit et un autre temps, et je termine en commençant par les choses dont nous sommes certains. Adam premier être créé. Celui-ci, ayant vécu deux cent trente ans,[18] engendra Seth. Seth, ayant vécu deux cent cinq ans, engendra Enos. Celui-ci dressa deux colonnes en vue de deux événements futurs, comme le dit Josèphe,[19] mais je ne sais pas où. Enos est le premier qui eut l’espérance d’appeler Dieu. Pourquoi donc dit-on qu’Enos fut le premier qui ait appelé Dieu, ou que signifie le mot appeler? Car Adam est vraiment la créature de Dieu, de la bouche de qui il est dit avoir reçu l’ordre; mais, ne s’y étant pas conformé, il s’enfuit, et ayant été interpellé par Dieu et non par d’autres [par ces mots]: « Où es-tu? » c’est ainsi qu’il entend l’arrêt de son sort de la bouche de Dieu. Puis Abel, connu et aimé de Dieu, lui offre un sacrifice qui est agréé. Ceux-ci étant ainsi admis dans la connaissance et la confiance de Dieu, pourquoi dire qu’Enos fut le premier à appeler Dieu et qu’il le fit avec espérance? Quant aux autres considérations touchant Enos, nous remettrons d’en parler dans son lieu, c’est-à-dire que nous dirons ce qui convient. Car, surpris en transgression de l’ordre, le premier homme fut chassé, comme il est dit, du paradis et de la présence de Dieu, à cause de son péché. Puis, celui des fils d’Adam qui était le plus agréable à Dieu, est assassiné par son propre frère. Après quoi il n’y a plus ni parole de Dieu, ni révélation aucune; le genre humain fut abandonné à l’incertitude, au désespoir, à ses propres instincts et à son caprice. Parmi les hommes, Enos, plein d’espérance et de droiture, appelle Dieu. Or, appeler a un double sens: ou réclamer un bien qu’on a perdu, ou appeler à son secours. Or, un bien que l’on a perdu est déplacé ici, parce qu’il ne s’était pas écoulé un assez grand nombre d’années pour que le nom de Dieu ou Dieu lui-même eût été oublié; et celui que Dieu avait créé n’était pas encore mort et enseveli. Enos appela donc Dieu à son secours. Enos, ayant vécu cent quatre-vingt dix ans, engendra Caïnan; Caïnan, ayant vécu cent soixante-dix ans, engendra Malaléel; Malaléel, ayant vécu cent soixante-cinq ans, engendra Jared; Jared, avant vécu cent soixante-deux ans, engendra Enoch; Enoch, avant vécu cent soixante-cinq ans, engendra Mathusalem; et après avoir engendré Mathusalem, Enoch, ayant vécu encore deux cents ans d’une vie pure et irréprochable, fut enlevé du milieu des impies, comme le sait Celui qui l’eut pour agréable. La cause de cet événement, nous la dirons plus loin. Mathusalem, ayant vécu cent soixante-sept ans, engendra Lamech; Lamech, avant vécu cent quatre-vingt-huit ans, engendra un fils auquel il donna le nom de Noé. De Noé. Pourquoi désigna-t-il seulement Noé par le nom de fils, tandis que, pour les autres, il se contente de dire il engendra? « Celui-ci, dit son père dans une prophétie contradictoire, nous fera reposer du travail et de la fatigue de nos mains et [des peines] de la terre que le Seigneur Dieu a maudite »; ce qui ne fut pas un repos, mais une destruction de tout ce qui était sur la terre. Il me semble que [les mots] faire reposer signifient faire cesser l’impiété et l’iniquité par l’extermination des hommes pervers du second âge. Car il a bien dit: « nous fera reposer de nos œuvres », c’est-à-dire de nos iniquités et de la fatigue de nos mains avec lesquelles nous commettions l’impureté. Il y eut bien repos, selon cette prophétie, non pas pour tous, mais pour les âmes consommées dans la vertu, lorsque les crimes sont lavés et effacés comme par le déluge, ainsi que [le furent] les hommes plongés dans l’iniquité, au temps de Noé. Or, par le nom de fils, l’Ecriture a glorifié Noé, en le déclarant agréable, renommé et digne héritier des vertus de ses pères. Ch. v. Concordance de la généalogie des trois fils de Noé jusqu’à Abraham, Ninus et Aram. — Ninus n’est point Bel, ni le fils de Bel. Il est connu de tout le monde que rien n’est plus pénible et moins facile à réunir que [les documents relatifs] au comput des temps, depuis le commencement jusqu’à nous, et principalement [les matériaux] de la filiation patriarcale des trois fils de Noé, si l’on veut poursuivre les recherches de siècle en siècle, attendu que la divine Ecriture séparant les siens, son peuple particulier, laissa de côté les autres nations comme des êtres méprisables et indignes d’êtres mentionnés par elle. En commençant, nous parlerons donc de ces peuples, autant que possible, d’après ce que nous avons trouvé de certain dans les histoires anciennes, et, autant qu’il est en nous, sans fausser aucunement les récits. Quant à toi, lecteur éclairé et studieux, admire l’ordre, la suite constante des trois races jusqu’à Abraham, à Ninus et à Aram, et tu seras étonné. Sem. Sem, âgé de trente ans, engendra Arphaxad. Arphaxad, âgé de cent trente-cinq ans, engendre Caïnan. Caïnan, âgé de cent vingt ans, engendra Salah. Salah, âgé de cent trente sus, engendra Héber. Héber, âgé de cent trente-quatre ans, engendra Phaleg. Phaleg, âgé de cent trois ans, engendra Réhu. Réhu, âgé de cent trente ans, engendra Sarug. Sarug, âgé de cent trente ans, engendra Nachor. Nachor, âgé de soixante-dix-neuf ans, engendra Tharé. Tliaré, âgé de soixante-dix Abraham. Cham. Cham engendra Chus. Chus engendra Mesdraïm. Mesdraïm engendra Nemrod. Nemrod engendra Rab. Rab engendra Anébis. Anébis engendra Arbel. Arbel engendra Chael. Chael engendra un second Arbel. Arbel engendra Ninus. Ninus engendra Ninyas. Japhet. Japhet engendra Gomer. Goiner engendra Thiras. Thiras engendra Thorgom. Thorgom engendra Haïg. Haïg engendra Arménag. Arménag engendra Armaïs. Armaïs engendra Amassia. Amassia engendra Khégam. Khégam engendra Harma. Harma engendra Arain. Aram engendra Ara le beau. Or. Caïnan est inscrit par tous les chronologistes le quatrième depuis Noé et le troisième depuis Sem; de nième Thiras est le quatrième depuis Noé, et le troisième depuis Japhet selon notre version, bien qu’il ne se trouve point dans le texte original [de la Bible].[20] En ce qui concerne Mesdraïm, quatrième descendant de Noé, troisième de Guam, nous ne le trouvons [mentionné] ni dans notre version, ni dans les chronologistes; mais il est ainsi classé chez un Syrien (lisez Egyptien) très savant et très instruit,[21] et ce que dit ce lettré nous a paru certain. Car Mesdraïm est Medzraim, qui signifie Egypte;[22] et beaucoup de chronologistes, en disant que Nemrod, c’est-à-dire Bel, était Ethiopien,[23] nous ont persuadé que le fait est certain, l’Ethiopie étant limitrophe avec l’Egypte. Nous ajouterons encore: Bien que les années des époques des filiations de Cham jusqu’à Ninus ne se trouvent comptées nulle part, ou que la connaissance ne nous en soit pas parvenue, et quoiqu’il n’y ait rien de certain touchant Ninus et notre Japhet, cependant la généalogie précédente est exacte; chacune des trois filiations étant de onze membres jusqu’à Abraham, à Ninus et à notre Aram; parce qu’Ara qui mourut très jeune est le douzième depuis Ninus. Cela est vrai et personne n’en doute, parce que nous tenons ces renseignements d’Abydène, historien très véridique qui s’exprime ainsi: « Ninus [fils] d’Arbel, de Chael, d’Arbel, d’Anébis, de Bab, de Bel.[24] » De même aussi par notre filiation depuis Haïg jusqu’à Ara le Beau, qui fit mourir l’impudique Sémiramis, il suppute ainsi: « Ara le Beau [fils d’Aram, d’Harma, de Kégham, d’Amassia, d’Armaïs, d’Arménag, [d’Haïg[25]], qui fut l’ennemi et le meurtrier de Bel.[26] Ces faits sont rapportés par Abydène dans le premier recueil de généalogies spéciales, qui fut anéanti de nos jours. Céphalion atteste les mêmes faits, car il l’exprime ainsi dans un chapitre: « Au commencement de notre travail, nous avions commence à écrire toutes les généalogies en détail, d’après les archives royales; mais nous reçûmes l’ordre des rois de passer sous silence les hommes obscurs et sans vertu des temps antiques, et de mentionner seulement les hommes généreux, sages et conquérants, et de ne pas dépenser le temps inutilement, etc.[27] Mais il nous paraît étrange et mensonger que certaines personnes disent que Ninus est fils de Bel ou Bel lui-même; car ni la généalogie, ni la somme des années, n’autorisent [à le faire]. Sans doute quelqu’un, avide de renommée et de célébrité, aura voulu rapprocher ce qui est éloigné. Tous ces renseignements, nous les avons vraiment découverts dam la littérature des Grecs; car, bien que ceux-ci les aient traduits du chaldéen dans leur propre langue, et de plus qu’un Chaldéen,[28] spontanément ou par l’ordre des rois, ait entrepris un semblable travail, comme firent Arius[29] et beaucoup d’autres, — cependant nous attribuons tout aux Grecs, ayant tout appris d’eux. Ch. vi. Comment les autres archéologues sont, partie d’accord avec Moïse, partie en désaccord. — Tradition orale du philosophe Olympiodore. La vérité extraite autant que possible de différents écrivains, nous avons disposé les filiations des trois fils de Noé, jusqu’à Abraham, à Ninus et à Ara; à cela, je crois, aucun homme de sens ne fera d’objections; mais si, croyant rompre le cachet de la vérité, quelqu’un se plaît à changer en fables mes paroles véritables, qu’il agisse à sa volonté. Cependant, si tu es reconnaissant de mes veilles et de mes fatigues, ô toi ami de l’instruction, qui nous convies à un semblable travail, je reviendrai brièvement sur ce que j’ai dit au commencement; je dirai comment les premiers chroniqueurs se sont plu à écrire sur de tels sujets, quoique je ne puisse pas dire ici si c’est dans les bibliothèques royales qu’ils ont rencontré de semblables documents, ou si chacun, selon son caprice, a dénaturé les noms, les faits, les temps, ou s’il y a encore quelque autre raison. Pour ce qui est du commencement, tantôt il y a du vrai et tantôt du faux, — comme au sujet du premier être créé, qu’ils n’appellent pas premier homme, mais roi, et lui donnent un nom barbare, vide de sens, [en lui attribuant une existence] de trente six mille ans;[30] — mais quant au nombre des patriarches et à la mention du déluge, ils s’accordent avec Moïse.[31] De même aussi aptes le déluge, en citant trois personnages célèbres avant la construction de la tour [de Babel], après la navigation de Xisuthre en Arménie, ces chroniqueurs disent vrai.[32] Pour le changement des noms et bien d’autres faits encore, ils mentent. Or, maintenant il m’est agréable de commencer mon récit avec ma chère sibylle bérosienne,[33] plus véridique que beaucoup d’historiens: « Avant la tour, dit-elle, et la multiplication des langues dans le genre humain, depuis la navigation de Xisuthre en Arménie, Zérouan, Titan et Japhétos[34] étaient princes de la terre[35] ». Ces personnages me semblent être Sem, Cham et Japhet. A peine, dit-elle, se furent-ils partagé l’empire du monde, que Zérouan s’érigea en maître sur les deux autres,[36] Zérouan que le mage Zoroastre (Zerataschd), roi des Bactriens, c’est-à-dire des Mèdes, dit être prince et père des dieux. Zoroastre a débité beaucoup d’autres fables relativement à Zérouan, et qui seraient déplacées ici. « Titan et Japhet, dit-elle, s’opposèrent à la tyrannie de Zérouan, et lui déclarèrent la guerre. Car Zérouan pensait faire régner ses enfants sur tous [les autres]. Dans ce conflit, dit-elle, Titan conquit une partie du territoire de Zérouan; mais Asdghig,[37] leur sœur, s’interposant entre eux, fit cesser la querelle. Ils consentirent à laisser régner Zérouan, mais [ils convinrent], par un pacte juré, de faire mourir tous les enfants mâles qui naîtraient de Zérouan pour qu’il ne régnât pas toujours sur eux dans sa postérité. C’est pourquoi ils chargent plusieurs robustes Titans de surveiller les enfantements des femmes de Zérouan. Déjà deux mâles sont immolés pour maintenir le pacte juré, quand Asdghig, sœur de Zérouan, de Titan et de Japhétos, d’accord avec les femmes de Zérouan, médite de persuader et de déterminer plusieurs Titans à laisser vivre les antres mâles et à les transporter en Occident sur la montagne appelée Tutzenguetz,[38] actuellement l’Olympe.[39] Quoique ce récit soit tenu pour fabuleux ou réel, moi, dans ma conviction, j’y trouve beaucoup de vérité; car Epiphane, évêque de Constance en Chypre, dans sa Réfutation des Hérésies, dans laquelle il s’applique à démontrer que Dieu est sincère et équitable dans ses jugements, même en exterminant les sept races par les mains des fils d’Israël, s’exprime ainsi: C’est avec justice que Dieu détruisit et fit disparaître ces races de la présence des fils d’Israël, car la terre de ces possessions était échue en partage aux enfants de Sem, et Cham l’occupa et s’en empara. Or Dieu, maintenant le droit des traités jurés, punit la race de Cham, en lui enlevant l’héritage de Sem.[40] » Il est fait mention des Titans et des Réphaïm dans les divines Ecritures.[41] Mais relativement à ces anciens discours tenus autrefois par les sages de la Grèce et transmis jusqu’à nous par les [hommes] appelés Gorgias (?), Korki, Panan et par un autre nommé David,[42] il convient, quoique brièvement, de les redire. Un d’eux, profond philosophe, parlait ainsi: « Vieillards, lorsque je cultivais la science, au milieu des Grecs, il arriva qu’un jour il y eut entre ces sages et ces savants une discussion touchant la géographie et la division des nations. Les uns d’une manière, les autres d’une autre, citaient les livres; or, le plus profond de tous, Olympiodore,[43] s’exprima ainsi: « Je vous rapporterai, dit-il, les discours non écrits, parvenus par la tradition, discours que répètent encore aujourd’hui beaucoup de paysans. Il existe un livre relatif à Xisuthre et à ses enfants, livre qu’on ne voit plus nulle part, où l’ordre des faits se trouve ainsi fixé: « Après la navigation de Xisuthre en Arménie et son débarquement sur la terre ferme, un de ses fils, appelé Sim, s’en va, est-il dit, au nord-ouest pour reconnaître la contrée. Arrivé au pied d’une montagne à la large base qui forme une plaine arrosée par des fleuves qui se rendent en Assyrie, il s’arrête sur les rives de ce fleuve [l’espace de] deux heures, et appelle la montagne de son nom, Sim;[44] puis il retourne au sud-est, d’où il était parti. Un de ses plus jeunes fils, nommé Darpan, avec ses trente fils, ses quinze filles et leurs époux, s’étant séparé de son père, retourne s’établir sur les rives du fleuve. Sim, du nom de son fils, appelle cet endroit Daron,[45] et le lieu où il n habité lui-même Tzéronk (dispersion), car ce fut là que pour la première fois ses enfants se séparèrent de lui.[46] Ayant gagné les confins du pays des Bactriens, il y séjourna, dit-on, quelques jours; mais un de ses fils s’y fixa, car les contrées de l’Orient appellent Sim, Zerouant, et son pays Zarouant,[47] jusqu’à présent. Cependant souvent, très souvent, les anciens descendants d’Aram redisent ces traditions populaires au son du pampirn dans leurs ballades et leurs danses. » Que ces traditions soient vraies ou fausses, peu importe; mais pour t’instruire de tout ce qui se trouve dans la tradition et les livres, je rassemble tout dans cet ouvrage, afin que tu apprécies pleinement la sincérité de mon dévouement envers toi. Ch. vii. Démontrer brièvement que l’homme du nom de Bel [mentionné] par les écrivains profanes est bien le Nemrod des divines Écritures. On raconte de Bel, sous qui vivait notre ancêtre Haïg, beaucoup d’histoires différentes; mais je dis que celui qu’on appelle Chronos et Bel est bien Nemrod. Ainsi les Egyptiens s’accordent avec Moïse en dénombrant Héphaïstos, le Soleil, Chronos, c’est-à-dire Chant, Chus et Nemrod; en négligeant Mesdraïm, car ils disent qu’Héphaïstos fut leur premier homme et l’inventeur du feu.[48] Pourquoi inventeur du feu, et pourquoi dit- on que Prométhée déroba le feu aux dieux pour le livrer aux hommes? C’est une allégorie que le plan de notre histoire n’autorise pas à rapporter ici. L’ordre des dynasties égyptiennes, toute la succession, en remontant de la dynastie des Pasteurs jusqu’à Héphaïstos, témoigne surabondamment du rapport avec la dynastie des Hébreux, en la faisant remonter depuis l’époque de Joseph jusqu’à Sem, Guam et Japhet. Assez sur ce sujet; car si nous voulions te faire connaitre l’histoire de tout ce qui s’est passé depuis la construction de la tour jusqu’à nous, quand poumons-nous arriver à notre propre histoire, objet de tes désirs, attendu la longueur du travail et la limite courte et incertaine de la vie de l’homme? C’est pourquoi je commencerai par te faire connaître d’où et comment notre histoire est tirée. Ch. viii. Qui a trouvé ces récits, et d’où ils sont tirés. Arsace (Arschag),[49] grand roi des Perses et des Parthes, de nation parthe, ayant secoué, dit-on, le joug des Macédoniens, établi sa puissance sur tout l’Orient et l’Assyrie, tué Antiochus roi de Ninive, et soumis à son autorité tout l’univers, met son frère Valarsace (Vagharschag) sur le trône d’Arménie,[50] croyant rendre son propre empire inébranlable. Il donne à Valarsace, Medzpin (Nisibe) pour capitale, une partie de la Syrie occidentale, la Palestine, l’Asie, toute la partie méditerranéenne et la Thétahie (Thidahia), la mer de Pont, jusqu’à l’endroit où le Caucase aboutit à la mer occidentale, en outre l’Adherbadagan (Adherbeidjan) et un autre pays « aussi étendu, dit-il à Valarsace, que tes pensées et ta valeur te le feront concevoir; car ce qui trace des limites à l’empire des forts, ce sont leurs armes, et plus elles acquièrent de territoires, plus ils en possèdent.[51] » Varlarsace[52] (Vagharschag) ayant disposé et réglé d’une manière grande et digne toutes les parties de sa puissance, et organisé son empire, voulut savoir quels étaient les princes qui, jusqu’à lui, avaient régné sur le pays des Arméniens; si enfin il tenait la place de princes généreux ou fainéants. Ayant trouvé un Syrien, Mar Apas Catina,[53] homme profond et très versé dans les lettres grecques et chaldéennes, il l’envoya avec de riches présents chez son frère séné Arsace (Arschag), en le priant de lui ouvrir les archives royales. Ch. ix. Lettre de Valarsace, roi des Arméniens, à Arsace le Grand, roi des Perses. « A Arsace, souverain couronné de la terre et de la mer, toi, de qui la personne et l’image sont semblables à celles de nos dieux, dont la fortune et les destinées sont au-dessus de celles de tous les rois, dont les conceptions sont aussi vastes que l’étendue du ciel sur la terre, Valarsace, ton frère cadet et ton compagnon d’armes, par ta grâce roi des Arméniens, salut et victoire à toujours! L’ordre que tu m’as donné d’allier la sagesse à la vaillance, je ne l’ai jamais oublié; j’ai veillé sur tontes choses, autant que me l’ont permis mes forces et mon habileté. Maintenant que ce royaume est solidement établi par tes soins, il m’est venu l’esprit de connaître quels furent les princes qui avant moi ont régné sur le pays des Arméniens, et d’où viennent les satrapies qui y sont établies. Car ici, il n’y a point de règlements connus, ni de culte déterminé; on ne sait qui est l’homme le plus considérable du pays, et qui est le dernier. Rien n’est réglé; tout y est confus et à l’état sauvage. Je supplie donc ta Majesté de faire ouvrir les archives royales à celui qui se présentera devant ta vaillante Majesté. Après avoir trouvé ce que désire ton frère, ton fils, il s’empressera de lui rapporter des documents authentiques. Notre satisfaction venue de l’heureux succès de nos désirs, est, je le sais, un sujet de joie pour toi. Salut, toi, illustré par ton séjour parmi les immortels. » Arsace le Grand, ayant reçu la lettre des mains de Mar Apas Catina, ordonna avec plaisir et empressement de lui ouvrir les archives de Ninive;[54] heureux qu’une si noble pensée fut venue à son frère, auquel il avait remis la moitié de son empire. Mar Apas Catina, ayant examiné tous les manuscrits, en trouva un, en grec, sur lequel, dit-il, était cette suscription: « Commencement du livre ».[55] « Ce livre fut, par ordre d’Alexandre le Macédonien, traduit du chaldéen en grec,[56] et contient l’histoire des premiers ancêtres.[57] Le commencement de ce livre traite, dit-il, de Zérouan, de Titan et de Japhétos; chacun des personnages célèbres des trois lignées de ces trois chefs de race y est inscrit par ordre, chacun à sa place, durant de longues années. De ce livre, Mar Apas Catina, ayant extrait seulement l’histoire authentique de autre nation, la porta au roi Valarsace à Medzpine,[58] écrite en caractères grecs et syriens.[59] Valarsace le beau, habile à tirer l’arc, prince éloquent, ingénieux et subtil, estimant cette histoire comme l’objet le plus précieux de ses trésors, la place dans son propre palais, pour qu’elle y soit gardée en sûreté, et en fait graver une partie sur la pierre. Ainsi, assuré de l’authenticité et de l’ordre des événements, nous les répétons ici pour satisfaire ta curiosité. L’histoire de nos satrapies y est prolongée jusqu’au Sardanapale des Chaldéens, et même au delà. Voici dans ce livre le commencement des récits: « Terribles, extraordinaires étaient les premiers dieux, auteurs des plus grands biens dans le monde, principes de l’univers et de la multiplication des hommes. De ceux-ci se sépara la race des géants, doués d’une force terrible, invincibles, d’une taille colossale, qui, dans leur orgueil, coururent et enfantèrent le projet d’élever la tour. Déjà ils étaient à l’œuvre: un vent furieux et divin, soufflé par la colère des dieux, renverse l’édifice.[60] Les dieux, ayant donné à chacun de ces hommes un langage que les autres ne comprenaient pas, répandirent parmi eux la confusion et le trouble.[61] L’un de ces hommes était Haïg,[62] de la race de Japhétos, chef renommé, valeureux, puissant et habile à tirer l’arc. » Un tel récit doit s’arrêter ici, car notre but n’est pas d’écrire l’histoire universelle, mais de nous efforcer de faire connaître nos premiers ancêtres, nos anciens et véritables aïeux. Or, en suivant ce livre, je dirai Japhétos, Mérod, Sirat, Taglat, c’est-à-dire Japhet, Gomer,[63] Thiras,[64] Thorgom; puis le même chroniqueur, poursuivant, mentionne Haïg, Àrménag[65] et les autres par ordre, comme nous l’avons dit plus haut.[66] Ch. x. De la rébellion de Haïg. « Haïg, dit-il, célèbre par sa beauté, sa force, sa chevelure bouclée, par la vivacité de son regard, par la vigueur de son bras, prince valeureux et renommé entre les géants, s’opposa à tous ceux qui levaient une main dominatrice sur les géants et les héros. Dans son audace, il entreprit d’armer son bras contre la tyrannie de Bélus,[67] lorsque le genre humain se dispersa sur toute la terre, au milieu d’une masse de géants furieux, d’une force démesurée. Car chacun, poussé par sa frénésie, enfonçait le glaive dans le flanc de son compagnon; tous s’efforçaient de dominer les uns sur les autres. Cependant la fortune aida Bélus à se rendre maître de toute la terre. Haïg, refusant de lui obéir, après avoir engendré son fils Arménag à Babylone, s’en va au pays d’Ararat, situé du côté du Nord, avec ses fils, ses filles, les fils de ses fils, hommes vigoureux, au nombre d’environ trois cents, avec les fils de ses serviteurs, les étrangers qui s’étaient attachés à lui, et avec tout ce qu’il possédait, il s’arrêta auprès d’une montagne où quelques-uns des hommes, précédemment dispersés, avaient fait halte pour s’y fixer. Haïg les soumit à son autorité,[68] fonda en ce lieu un établissement, et le donna en apanage à Gatmos, fils d’Arménag. Ceci donne raison aux récits des anciennes traditions non écrites.[69] Quant à Haïg, il s’en va, dit-il, avec le reste de sa suite au nord-ouest, s’établit sur une plaine élevée, appelée Hark (Pères),[70] ce qui veut dire: Ici habitèrent les Pères de la race de Thorgom.[71] Puis il bâtit un village qu’il appela Haïgaschen (construit par Haïg). L’histoire dit, encore « Au milieu de ce plateau, près d’une montagne à large base,[72] quelques hommes s’étaient déjà établis, et ils se soumirent volontairement au héros. Ceci donne encore raison aux anciennes traditions non écrites. Ch. xi. De la guerre d’Haïg et de la mort de Bélus. Poursuivant sa narration, (Mar Apas Catina) dit: « Bélus, ce Titan, ayant affermi sur tous sa domination, envoie dans le nord vers Haïg, un de ses fils, accompagné d’hommes fidèles, pour l’obliger à se soumettre à lui et à vivre en paix: — Tu t’es fixé, dit-il (à Haïg), au milieu des glaces et des frimas; réchauffe, adoucis l’âpreté glaciale de ton caractère hautain, et, soumis à mon autorité, vis tranquille là où il te plaît, sur toute la terre de mon empire. Mais Haïg, congédiant les envoyés de Bélus, répondit avec dédain et le messager retourna à Babylone. Alors Bélus le Titan, rassemblant ses forces, marcha au nord, avec une nombreuse infanterie contre Haïg, et arriva au pays d’Ararat, non loin de l’habitation de Gatmos.[73] Celui-ci s’enfuit vers Haïg, et envoie en avant de rapides coureurs: — Sache, dit Gatmos, ô le plus grand des héros, que Bélus vient fondre sur toi avec ses braves immortels, ses guerriers à la taille élevée, et ses géants. En apprenant qu’ils approchaient de mon domaine, j’ai pris la fuite. Me voici, j’arrive en toute hâte; avise sans plus tarder à ce que tu dois faire. Bélus, avec son armée audacieuse et imposante, pareil à un torrent impétueux qui se précipite du haut d’une montagne, se presse d’arriver sur les confins des possessions de Haïg. Bélus se confiait dans la valeur et la force de ses soldats, mais [Haïg], ce géant calme et réfléchi, à la chevelure bouclée, à l’œil vif, rassemble aussitôt ses fils et ses petits-fils, guerriers intrépides, habiles tireurs d’arc mais très peu nombreux, avec les autres hommes qui vivaient sous sa dépendance, et arrive au bord d’un lac dont les eaux salées nourrissent de petits poissons.[74] Là, haranguant ses troupes, il leur dit: — En marchant contre l’armée de Bélus, efforçons-nous d’arriver à l’endroit où il se tient entouré par la multitude de ses braves; si nous mourons, ce que nous possédons tombera aux mains de Bélus; si nous nous signalons par l’adresse de nos bras, nous disperserons son armée, et nous serons maîtres de la victoire. Aussitôt, franchissant un large espace, les soldats de Haïg s’élancent dans une plaine située entre de très hautes montagnes, et se retranchèrent sur une hauteur, à droite d’un torrent. Alors levant les yeux, ils virent la masse confuse de l’armée de Bélus, courant çà et là avec une audace farouche, et dispersée sur toute la surface du pays. Cependant Bélus, tranquille et confiant, se tenait, avec une forte escorte, à la gauche du torrent, sur une éminence, commune dans un poste d’observation. Haïg reconnut le détachement où était Bélus en avant de ses troupes, avec des soldats d’élite et bien armés. Un large espace de terre le séparait de sa troupe. Bélus portait un casque de fer à la crinière flottante, une cuirasse d’airain qui lui garantissait le dos et la poitrine, des cuissards et des brassards; au côté gauche et fixée à la ceinture une épée à double tranchant; de la main droite, il portait une bonne lance et de la gauche un épais bouclier. A sa droite et à sa gauche se tenaient ses troupes d’élite. Haïg, voyant le Titan ainsi armé de toutes pièces, et flanqué des deux côtés d’une escorte choisie, place Arménag avec ses deux frères à sa droite, Gatmos et deux autres de ses fils à sa gauche, parce qu’ils étaient habiles à tirer l’arc et à manier l’épée; pour lui, se plaçant à l’avant-garde, il forma derrière lui en triangle ses autres troupes qu’il fit avancer doucement. S’étant rapprochés de tous côtés les uns sur les autres, les géants, dans leur choc impétueux, faisaient retentir la terre d’un bruit épouvantable, et par la fureur de leurs attaques ils répandaient parmi eux la terreur et l’épouvante. Grand nombre de robustes géants, de part et d’autre, atteints par le glaive, tombaient renversés à terre; cependant des deux côtés la bataille restait indécise. A la vue d’une résistance aussi inattendue et pleine de dangers, le roi effrayé remonte sur la colline d’où il était descendu, car il croyait trouver un abri sûr au milieu des siens, jusqu’à ce qu’enfin, toute l’armée étant arrivée, il put recommencer l’attaque sur toute la ligne. Haïg, l’habile tireur d’arc, comprenant cette manœuvre, se place en face du roi, bande son arc à la large courbure, décoche une flèche munie de trois ailes, droit à la poitrine de Bélus, et le trait, le traversant de part en part, sort par le dos, et il tombe à terre. C’est ainsi que le fier Titan, abattu et renversé, expire. Ses troupes, à la vue de ce terrible exploit, prennent la fuite, sans qu’aucun se retournât en arrière. » Mais assez sur ce sujet. Haïg couvre de constructions le champ de bataille et lui donne le nom d’Haïk, à cause de la victoire remportée; d’où le canton encore à présent s’appelle Haïotz-tzor (vallée des Arméniens).[75] La colline où Bélus succomba avec ses braves guerriers fût nommée par Haïg Kérez-mank (les tombeaux), et l’on dit encore à présent Kérezmank.[76] Le corps de Bélus étant peint de divers couleurs, dit [Mar Apas Catina], Haïg le fit transporter à Hark, et enterrer sur une hauteur à la vue de ses femmes et de ses fils. Or notre pays est appelé Haïk, du nom de notre ancêtre Haïg. Ch. xii. Races et familles issues de Haïg. — Faits et gestes de chacun de ses descendants. Après ces événements, une foule de faits sont racontés dans ce livre; mais nous n’inscrirons ici que ce qui est nécessaire à notre histoire. « Après cette expédition, Haïg, dit [Mar Apas Catina], retourna à sa même habitation, et donna à Gatmos, son petit-fils, une grande partie du butin fait à la guerre, ainsi que plusieurs des plus braves de ses gens; puis il lui ordonna de demeurer dans son séjour primitif. Ensuite Haïg, s’en étant allé, s’arrêta au lieu appelé Hark. Il avait engendré son fils Arménag à Babylone, ainsi que nous l’avons dit plus haut; après quoi, ayant vécu encore de longues années, il meurt, laissant a Arménag le gouvernement de la nation tout entière.[77] Arménag laisse deux de ses frères, Rhor et Manavaz avec toute leur suite, au lieu appelé Hark, ainsi que Paz, fils de Manavaz. Celui-ci reçut Hark en apanage; son fils eut en partage au nord-ouest le littoral de la mer salée, qu’il appelle de son propre nom, ainsi que le canton. De Manavaz et de Paz sont issus, dit-on, les familles satrapales des Manavazian, des Peznouni, des Ouortouni[78] qui, après saint Tiridate (Dertad), se sont détruites, assure-t-on, l’une l’autre dans les combats.[79] Khor multiplie au nord et fonde des villages. De lui est issue la grande satrapie de la race des Khorkhorouni, hommes braves et renommés, comme le sont encore leurs descendants actuels.[80] Arménag, emmenant avec lui toute la multitude des siens, se dirige au nord-est, arrive et débouche dans une plaine encaissée, entourée de hautes montagnes, traversée par des fleuves impétueux venant de l’ouest; cette plaine, située à l’est, s’étend au loin sous les rayons du soleil. Au pied des montagnes jaillissent quantité de sources limpides qui, réunies en fleuves à leurs confins, à la naissance des montagnes, au bord de la plaine, jeunes encore, se promènent comme des jeunes filles. Mais la montagne au sud, qui regarde le soleil, — avec son sommet neigeux, s’élevant à pic, qui ne peut être atteint en moins de trois jours par un voyageur muni d’une bonne ceinture, à ce que rapporte un des nôtres, — se termine doucement en pointe; c’est véritablement une vieille montagne au milieu de montagnes d’une formation plus récente. Dans cette plaine profonde, Arménag s’établit; il couvre d’édifices une partie de ce séjour du côté du nord, et nomme, conformément à son nom, le pied de la montagne du même côté: Arakadz,[81] et ses domaines: le pied d’Arakadz.[82] Le même historien raconte ce fait merveilleux, que sur beaucoup de points se trouvaient établis des hommes, dispersés çà et là dans notre pays, avant l’arrivée de notre ancêtre Haïg. Cet Arménag engendra Armaïs, et, ayant encore vécu un grand nombre d’années, il mourut. Son fils Armaïs construisit son habitation sur une colline au bord du fleuve et, de son nom, la nomma Armavir;[83] et du nom de son petit-fils Arasd, il appela le fleuve, Eraskh.[84] Son fils Schara multipliait et mangeait beaucoup; il l’envoya avec toute sa suite dans une plaine voisine, très fertile, arrosée par beaucoup de cours d’eau, derrière le nord de la montagne, et appelée Arakada. On dit que du nom de Schara, le canton est appelé Schirag.[85] Ainsi s’explique le proverbe en usage chez les villageois, disant: Si tu as le gosier de Schaja, Nous n’avons pas les greniers de Schirag. Cet Armaïs engendra son fils Amasia, et mourut après avoir encore vécu de longues années. Amasia, établi à Armavir, engendre Kégham; après Kégham, le valeureux Parokh[86] et Tzolag;[87] puis passant le fleuve, il s’en va à la montagne du midi, au pied de laquelle il établit à grands frais, dans la vallée, deux habitations; l’une à l’orient près des sources qui jaillissent à la base de la montagne, l’autre à l’ouest de celle-ci, distante d’une bonne demi-journée de marche à pied. Il donna en apanage ces deux habitations à ses fils, le valeureux Parokh et Tzolag à l’œil flamboyant, ceux-ci, en s’y fixant, appelèrent ces lieux de leur propre nom, Parakhod,[88] du nom de Parokh, et Tzolaguerd,[89] de celui de Tzolag. Amasia nomma la montagne de son propre nom, Massis; puis étant retourné à Armavir, il vécut seulement quelques années et mourut. Kégham engendra Harma à Armavir, et l’y laissant avec les siens, il s’en alla vers l’autre montagne au nord-est, sur les bords d’un lac,[90] y bâtit sur les rives et y laissa des habitants. Il appela la montagne de son nom Kégh, et les villages Kéghakouni,[91] ainsi que la mer qui porte aussi cette appellation. Dans cet endroit, il engendra son fils Sissag, personnage renommé par sa noble fierté, sa force, sa beauté, son éloquence et son adresse à tirer l’arc. Il lui remit une grande partie de ses biens, beaucoup d’esclaves, et lui donna en apanage tout le pays depuis la mer à l’orient jusqu’à une grande plaine où le fleuve Eraskh, après s’être frayé un lit dans les cavernes des montagnes, avoir traversé des vallées boisées et franchi des gorges étroites, descend dans la plaine avec un bruit effrayant. Là, Sissag, ayant fait halte, couvre de constructions le sol de son domaine, et appelle le pays de son nom, Siunik, usais les Perses le dénommèrent plus exactement Sissagan.[92] Valarsace, premier roi parthe d’Arménie, ayant rencontré là des hommes célèbres, de la descendance de Sissag, les institue seigneurs du pays; c’est la race de Sissagan. Ce que fit Valarsace, d’après le sens précis de l’histoire, et comment il s’y prit? nous le raconterons en son temps.[93] Kégham retourne à la plaine au pied de la montagne, et dans un vallon escarpé, il bâtit lui-même un village, qu’il appelle de son nom Kéghami, et qui, dans la suite, fut nommé Karni[94] par son petit-fils Karnig. De sa descendance était issu, à l’époque d’Ardaschès petit-fils de Valarsace, un jeune homme appelé Varj,[95] adroit à la chasse des cerfs, des chèvres sauvages et des sangliers, habile à lancer le javelot; Ardaschès l’institue gardien des chasses royales, et lui donne des villages sur les bords du fleuve appelé Hraztan.[96] On dit que c’est de lui qu’est issue la maison des Varajnouni.[97] Kégham, comme nous l’avons rapporté, engendra Harma et d’autres enfants; puis il mourut, en enjoignant à son fils Harma de résider à Armavir. Tel est cet Haïg, fils de Thorgom, fils de Thiras, fils de Gomer, fils de Japhet, ancêtre des Haïasdani (Arméniens); tels sont ses races, ses descendances, et l’endroit de son séjour. Dès lors, dit [Mar Apas Catina], sa postérité commença à se multiplier et à remplir le pays. Harma engendra Aman sur le compte duquel on raconte une foule d’actions d’éclat, d’actes de valeur dans les combats, et qui étendit de tous les côtés Le territoire des Arméniens. C’est de son nom que tous les peuples appellent notre pays les Grecs, Armen,[98] les Perses et les Syriens, Armeni. Mais pour ce qui est de rapporter son histoire tout entière, ses actes de courage, de dire le quand et le comment, nous le ferons, si tu veux, dans un autre ouvrage; ou bien nous laisserons de côté ces particularités, ou bien encore nous les noterons ici. Ch. xiii. Guerre d’Aram contre les orientaux; sa victoire. Mort de Nioukar Matès. Puisqu’il nous a paru (agréable) de regarder le travail entrepris par ta volonté, comme une source de jouissances plus grandes que ne le sont, pour les autres, les somptueux festins, avec leurs mets et leurs vins, nous avons voulu rappeler en peu de mots les combats d’Aram le Haïcien. Ce guerrier, ami des labeurs et de sa patrie, comme nous le montre le même historien, eût préféré mourir pour son pays, que de voir les fils de l’étranger fouler le sol natal, et commander à ses compatriotes et à ses frères. Aram, peu d’années avant l’avènement de Ninus en Assyrie, à Ninive, inquiété par les nations voisines, rassemble toute la multitude de ses braves guerriers, habiles à manier l’arc et à lancer le javelot, jeunes, nobles, doués d’une grande adresse et d’une beauté remarquable, troupe qui, pour le courage et dans l’action, valait autant que cinquante mille hommes. Aram rencontre sur les confins de l’Arménie la jeunesse des Mèdes, sous la conduite de Nioukar, surnommé Matès, guerrier orgueilleux et vaillant, comme nous le montre le même historien. Déjà à l’exemple des Kouschans,[99] Matés, imposant son joug à l’Arménie, la tient esclave pendant deux années. Avant le lever du soleil, Aram, fondant sur lui à l’improviste, extermina toute la multitude de son armée. Quant à Nioukar, appelé Matès, Aram, l’ayant fait prisonnier, le conduit à Armavir, et là, au sommet de la tour des murailles, le front traversé avec un long clou de fer, Nioukar est fixé au mur, par ordre d’Aram, à la vue de tous les spectateurs qui étaient venus là, et des passants. Tout son pays jusqu’a la montagne appelée Zarasb, est soumise au tribut, jusqu’au règne de Ninus en Assyrie et à Ninive. Cependant, Ninus devenu roi de Ninive, nourrissait dans son cœur un souvenir de haine, à cause de son ancêtre Bélus, car il connaissait le passé par la tradition. Il songeait depuis de longues années aux moyens de se venger, épiant le moment d’exterminer et d’anéantir jusqu’au dernier rejeton, toute la race des fils du brave Haïg. Mais la crainte de se voir lui-même dépouillé de son royaume, en exécutant un tel projet, le retint. Il cache ses perfides desseins, et ordonne à Aram de conserver la puissance sans inquiétude, lui accorde le droit de porter le bandeau de perles, et le nomme son second. Mais c’est assez; car notre but en ce moment ne nous permet pas de nous étendre sur cette histoire. Ch. xiv. Contestations d’Aram avec les Assyriens sa victoire. Baïabis Kaghia. Césarée. Arménie Première et autres contrées du même nom. Nous raconterons brièvement les grands faits d’Aram, ses actions glorieuses en Occident, rapportées dans le livre, ses différends avec les Assyriens, en signalant seulement les causes et l’importance des événements, et en montrant rapidement ce que l’historien raconte avec de longs détails. Ce même Aram, après avoir terminé sa guerre contre l’Orient, marche avec les mêmes troupes en Assyrie. Il y trouve un homme qui ruinait sa patrie avec quarante mille fantassins et cinq mille cavaliers; il était de la race des géants et avait nom Parscham. A force d’opprimer le pays, de l’accabler d’impôts, il changeait en désert toute la contrée d’alentour. Aram lui livre bataille, le jette, fugitif, au milieu du pays des Gortouk,[100] dans la plaine d’Assyrie, et extermine un grand nombre d’ennemis. Parscham mourut sous les coups des soldats d’Aram. Déifié à cause de ses nombreux exploits, (Parscham) fut adoré longtemps par les Syriens.[101] Une grande partie des plaines de l’Assyrie devint, pendant de longues années, tributaire d’Aram. Il nous faut parler maintenant des prodiges de valeur qu’Aram fit en Occident contre les Titans. Il marche ensuite sur l’Occident, avec quarante mille fantassins et deux mille cavaliers, arrive en Cappadoce, dans un endroit appelé aujourd’hui Césarée.[102] Comme il avait soumis l’Orient et le midi et qu’il en avait confié la garde à deux familles, l’Orient à celle des Sissagan et l’Assyrie à ceux de la maison de Gatmos, il n’avait plus dès lors aucune crainte de troubles. Pour cela, Aram s’arrête longtemps en Occident. Baïabis Kaghia[103] lui livre bataille; ce Titan occupait tout le pays situé entre les deux grandes mers, le Pont et l’Océan.[104] Aram fond sur lui, le défait, le refoule jusque dans une île de la mer asiatique. Puis laissant un de ses parents, nommé Mschag,[105] avec dix mille hommes de ses troupes pour garder le pays, il retourne en Arménie. Aram enjoint aux habitants du pays d’apprendre à parler la langue arménienne, c’est pourquoi jusqu’à ce jour, ils appellent cette contrée Proton Armenia,[106] qu’on traduit par Première Arménie.[107] Le village que le gouverneur établi par Aram, et qui s’appelait Mschag, fonda et entoura de petites murailles, et auquel il donna son nom, les anciens habitants du pays le nommaient Majak, ne pouvant bien prononcer; jusqu’à ce qu’ensuite agrandi par d’autres, ce village fut nommé Césarée. C’est ainsi qu’Aram, depuis ces lieux jusqu’a son propre empire, remplit d’habitants beaucoup de contrées désertes, et le pays fut nommé la Deuxième, la Troisième et même la Quatrième Arménie.[108] Voilà la première et la véritable raison d’appeler les parties occidentales de notre pays, Première, Seconde, Troisième et Quatrième Arménie. Et ce que disent certaines personnes de l’Arménie grecque, ne nous plaît aucunement que les autres fassent à leur guise! Le nom d’Aram est tellement puissant et renommé jusqu’à ce jour, comme tout le monde le sait, que les nations qui nous entourent, le donnent à notre pays. On raconte d’Aram bien d’autres actions d’éclat; mais nous en avons dit assez sur ce sujet. Mais pourquoi ces faits ne furent-ils pas consignés dans les livres des rois et des temples[109]? Cependant que personne ne conçoive à cet égard ni doute, ni suspicion. Car premièrement, Aram est antérieur au règne de Ninus, époque où personne ne se préoccupait de tels soins; et deuxièmement, les peuples ne sentaient ni l’utilité, ni le besoin, ni l’intérêt de s’occuper des nations étrangères, des pays lointains, de recueillir les anciennes traditions, et les récits des premiers âges dans les livres de leurs rois ou de leurs temples; d’autant plus que la valeur et les exploits des peuples étrangers n’étaient pas pour eux un motif de vanité ou d’orgueil. Et, bien que non consignés dans leurs propres livres, ces faits, comme le raconte Mar Apas Catina, ont été extraits des ballades et des chants populaires, composés par quelques obscurs écrivains, et se trouvent réunis dans les archives royales. Il y a une autre raison, dit-il encore, c’est que, comme je l’ai appris, Ninus, homme imprudent et égoïste, voulant se donner comme le principe unique, le premier auteur de toute conquête, de toute qualité et de toute perfection, fit brûler quantité de livres d’annales des premiers âges qui se conservaient dans différents endroits et relataient les actes de bravoure de tels ou tels personnages; il fit également détruire les annales relatives à son époque, exigeant que l’histoire n’écrive que pour lui seul. Mais il est superflu de répéter tout ceci, Aram engendra Ara; puis ayant encore vécu de longues années, il mourut. Ch. xv. Ara. Sa mort dans une guerre suscitée par Sémiramis. Ara, peu d’années avant la mort de Ninus, obtint le gouvernement de sa patrie, jugé digne d’une telle faveur par Ninus, comme (antérieurement) son père Aram. Mais l’impudique et voluptueuse Sémiramis (Schamiram),[110] ayant entendu parler depuis longues années de la beauté d’Ara, brûlait du désir de satisfaire sa passion; cependant elle ne pouvait agir ouvertement. Mais après la mort, ou plutôt après la fuite de Ninus en Crète, comme je le crois, Sémiramis mûrissant en sûreté sa passion, envoie des messagers au bel Ara, avec de riches cadeaux, accompagnés d’instantes prières, de promesses magnifiques, pour l’engager à venir la trouver à Ninive, à l’épouser et à régner sur tout l’empire de Ninus, ou seulement à satisfaire son ardente passion, et à retourner ensuite en paix dans ses propres états, comblé de présents. Déjà les ambassades s’étaient succédé sans interruption, et Ara refusait toujours. Alors Sémiramis, furieuse du mauvais résultat de ses messages, lève toute la multitude de ses troupes, se hâte d’arriver sur le territoire des Arméniens, et de fondre sur Ara. Mais il était évident que ce n’était pas tant pour tuer Ara ou le mettre en déroute, qu’elle se hâtait ainsi, que pour le subjuguer, s’emparer de lui pour satisfaire ses passions; car devenue folle d’amour au seul portrait qu’elle avait entendu faire d’Ara, comme si elle l’eût vu, elle brûlait de feux dévorants. Elle accourt en se précipitant dans la plaine d’Ara, appelée de son nom Ararat. Au moment d’engager le combat, elle ordonne à ses généraux de faire en sorte, s’il est possible, d’épargner la vie d’Ara. Mais au fort de la mêlée, l’armée d’Ara est mise en pièces, et il meurt dans l’action, frappé par les soldats de Sémiramis. La reine envoie après la victoire sur le lieu du combat ceux qui dépouillent les cadavres, afin de chercher parmi les morts l’objet de son amour. Ara fut trouvé sans vie au milieu de ses braves compagnons d’armes. Sémiramis le fait placer sur la terrasse de son palais. Cependant, comme les troupes arméniennes se ranimaient au combat contre la reine Sémiramis, pour venger la mort d’Ara; elle dit: — « J’ai ordonné à mes dieux, de lécher les plaies d’Ara,[111] et il reviendra à la vie. — Elle espérait par la vertu de ses maléfices |