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LIVRE VIII
MAXIMIN passe
les Alpes et met le siège devant Aquilée. - Vigoureuse résistance de
cette ville, qui a pris parti, comme toute l'Italie, pour MAXIME et
BALBIN. - Crispinus et Ménéphile, personnages consulaires,
défenseurs d'Aquilée. - Maximin s'en prend à ses généraux du peu de
succès du siège. - Ses barbaries excitent l'indignation de l'armée.
- Révolte dans son camp. - Il est égorgé par ses soldats qui le
tuent, ainsi que son fils, nommé par lui César. - La tête de Maximin
et celle de son fils sont envoyées à Rome. - Les cavaliers chargés
de les porter rencontrent à Ravenne l'empereur MAXIME, qui
rassemblait des forces contre Maximin. - Maxime entre à Aquilée; il
est reçu avec enthousiasme par les habitants. - Sa rentrée
triomphale à Rome, ayant à ses côtés BALBIN et le jeune César
Gordien. - Gouvernement sage et modéré des deux empereurs. - La
jalousie les divise. - Les soldats se soulèvent contre ceux qu'ils
appellent « les Empereurs du sénat » ; ils les tuent et traînent
leurs cadavres dans Rome. - Le jeune GORDIEN (GORDIEN III) est
proclamé empereur à 13 ans.
I. Nous avons
exposé dans le livre précédent la conduite de Maximin après la mort
de Gordien, son arrivée en Italie, la révolte de l'Afrique, et à
Rome la guerre civile entre le peuple et les soldats. Lorsque
Maximin fut arrivé aux confins de l'Italie, il fit prendre les
devants à des émissaires chargés d'explorer le pays, pour découvrir
si les profondes vallées des montagnes, les bois touffus, les forêts
épaisses ne recélaient point d'embuscades. Il s'avança ensuite dans
la plaine avec son armée, qu'il disposa en colonne quadrangulaire
plus étendue que profonde, afin d'occuper le plus de pays possible;
il plaça au milieu tous les bagages, les bêtes de somme et les
chariots; lui-même, à la tête de ses gardes, fermait la marche. Sur
les deux ailes s'avançaient les cavaliers aux cuirasses de fer, les
maures armés de javelots, et les archers de l'Orient. Il avait aussi
avec lui comme auxiliaires un grand nombre de cavaliers germains. Il
avait coutume de les exposer de préférence à soutenir le premier
choc de l'ennemi, parce qu'ils étaient pleins de courage et d'audace
au commencement d'une bataille : il préférait d'ailleurs que le plus
fort du danger tombât sur eux, et il les sacrifiait sans peine comme
des Barbares. Quand l'armée eut traversé ainsi toute la plaine en
bon ordre, elle s'arrêta devant la première ville d'Italie, que les
habitants appellent Éma. Elle est située à l'extrémité de la plaine
et au pied des Alpes. Là, Maximin rencontra ses émissaires et les
avant-coureurs de l'armée, qui lui apprirent que la ville était
déserte et que tous les habitants s'étaient enfuis, après avoir
incendié les portes de leurs temples et de leurs maisons ; qu'ils
avaient ou emporté ou brûlé tout ce qui se trouvait dans la ville ou
dans les campagnes environnantes, et qu'il ne restait aucune espèce
de vivres ni pour les chevaux ni pour les hommes.
II. Maximin apprit avec joie cette fuite précipitée des Italiens,
espérant que toutes les villes suivraient cet exemple, et que nulle
part on n'oserait attendre son approche; l'armée au contraire fut
affligée, parce qu'elle avait à souffrir de la faim, dès le début de
la campagne. Après avoir passé la nuit, les uns dans la ville, dans
l'intérieur des maisons manquant de portes et abandonnées à tout
venant, les autres dans la plaine, ils s'avancèrent vers les Alpes
avec le soleil naissant. La nature semble avoir élevé cette longue
chaîne de montagnes, comme une muraille destinée à défendre
l'Italie. Plus hautes que les nues, elles s'étendent si loin,
qu'elles couvrent et embrassent toute l'Italie, à droite jusqu'à la
mer de Tyrrhène, à gauche, jusqu'au golfe d'Ionie. Elles sont
couvertes de forêts noires et épaisses, et n'ont que d'étroits
passages entre des précipices d'une profondeur effrayante ou des
rochers escarpés. C'est avec de pénibles efforts que le bras des
anciens habitants de l'Italie creusa ces dangereux sentiers. L'armée
ne les traversait qu'avec beaucoup de crainte, car elle s'attendait
à trouver les sommets des gorges occupés d'ennemis et les défilés
garnis de troupes prêtes à lui disputer le passage : ces craintes
n'avaient rien que de vraisemblable, et elles étaient justifiées par
la nature des lieux.
III. Mais quand ils eurent passé librement et sans rencontrer
d'obstacle, et qu'ils furent descendus dans la plaine où ils
établirent leur camp, ils reprirent courage et entonnèrent le champ
de triomphe. Maximin espérait dès lors que tout lui réussirait
facilement, puisque les Italiens ne se fiaient pas même à la
difficulté de ces lieux inaccessibles où ils pouvaient se cacher, se
maintenir en toute sûreté, tendre des pièges à leurs ennemis, et
combattre avec avantage du haut des rochers. L'armée de Maximin
était à peine arrivée dans la plaine, que les émissaires du général
vinrent annoncer qu'Aquilée, l'une des plus grandes villes de
l'Italie, avait fermé ses portes; que les troupes pannoniennes,
auxquelles on avait fait prendre les devants, avaient donné
vaillamment plusieurs assauts aux murs, mais que les attaques
réitérées n'avaient rien produit, et que les Pannoniens avaient
enfin fléchi et s'étaient retirés sous une grêle de pierres, de
javelots et de flèches. Maximin s'emporta contre les chefs des
troupes pannoniennes, les accusant d'avoir combattu mollement, et il
hâta sa marche avec son armée, dans l'espoir de s'emparer facilement
de la place.
IV. Aquilée, ville grande et considérable, renfermait, même avant
ces événements, un peuple nombreux. C'était en quelque sorte le
marché de l'Italie. Située près de la mer, et placée aux confins de
toutes les nations de l'Illyrie, elle fournissait au commerce
maritime toute espèce de denrées du continent, qu'elle recevait,
soit par terre, soit par les fleuves : en échange elle recevait de
la mer et renvoyait dans l'intérieur une foule de choses nécessaire
aux habitants du continent, et que leur climat trop froid ne peut
produire. Comme son sol est très fertile en vignoble, elle
fournissait surtout une grande quantité de vin aux peuples qui ne
cultivent point la vigne. Il se trouvait donc habituellement dans
ses murs un nombre immense, non seulement de citoyens, mais
d'étrangers et de marchands; et à l'époque dont nous parlons, ce
nombre s'était encore augmenté : car tout le peuple des campagnes
s'était réfugié dans son sein et avait abandonné tous les bourgs
environnants, se fiant à la grandeur de la ville et à la muraille
qui l'entourait. Ce mur, qui était d'une haute antiquité, avait été
en grande partie détruit ; car les villes d'Italie, du moment que
Rome fut souveraine, n'eurent plus besoin ni de murailles ni
d'armes, et quittèrent l'état de guerre pour une paix profonde et la
participation à la puissance romaine. Mais dans cette circonstance,
la nécessité força les citoyens d'Aquilée de réparer leur muraille,
d'en relever les ruines, d'élever des tours et des fortifications.
Ils achevèrent ces travaux avec la plus grande promptitude,
fermèrent les portes de leur ville, se placèrent tous, la nuit et le
jour, sur leurs remparts, et soutinrent vigoureusement l'approche de
l'ennemi. Deux citoyens consulaires, choisis par le sénat, les
commandaient et veillaient à tout; l'un se nommait Crispinus,
l'autre Ménéphile. Ils avaient eu la prévoyance de faire apporter
dans les murs tout ce qui était nécessaire, et ils avaient assez de
vivres et de munitions pour soutenir même un long siège. Quant à
l'eau, elle abondait dans la ville, qui possède un grand nombre de
puits; un fleuve coule en outre autour des murs et fournit à la
cité, une double défense, en lui servant de fossé, et en lui donnant
de l'eau en abondance.
V. Telle était la situation d'Aquilée : cependant, Maximin, quand il
eut reçu la nouvelle que la ville était fermée et se défendait avec
vigueur, conçut l'idée d'envoyer, en forme de députation, quelques
émissaires qui traiteraient, du pied des murs, avec les habitants,
et tâcheraient de les engager à ouvrir leurs portes. Il y avait dans
son armée un tribun dont Aquilée était la patrie, et dont les
enfants, la femme et toute la famille étaient enfermés dans cette
ville. Il envoya cet officier avec d'autres centurions, dans
l'espoir qu'à titre de concitoyens il n'aurait pas de peine à
convaincre les assiégés. Les députés, arrivés aux pieds des
remparts, déclarèrent que « Maximin, leur commun empereur, ordonnait
aux habitants d'Aquilée de déposer paisiblement leurs armes, de le
recevoir comme ami, non comme ennemi ; qu'il valait mieux s'occuper
de libations et de sacrifices, que de carnage; qu'ils ne devaient
pas voir avec indifférence leur patrie sur le point d'être détruite
de fond en comble, lorsqu'il dépendait d'eux de sauver et cette
patrie et eux-mêmes ; car leur excellent prince leur accordait
l'oubli et le pardon de leurs fautes : il savait qu'ils n'étaient
point les auteurs du mal commis, et que les coupables étaient
étrangers à leur ville. »
VI. Tel fut le discours que les députés prononcèrent du pied des
murs, et ils étaient obligés d'élever la voix pour que toutes leurs
paroles fussent entendues. Tous les habitants accourus sur les murs
et sur les tours, à l'exception de ceux qui gardaient les autres
parties de la ville, écoutaient ce discours en silence. Mais
Crispinus, craignant que le peuple, entraîné par les promesses de
Maximin, et préférant la paix à la guerre, n'ouvrît les portes,
parcourut les remparts, et supplia la multitude, la conjura, de
persévérer avec courage, de résister avec vigueur, de ne point
trahir la fidélité due au sénat, au peuple romain : « Ils seraient
cités dans l'avenir comme les sauveurs de la patrie, les défenseurs
de l'Italie tout entière; ils devaient bien se garder d'ajouter foi
aux promesses d'un tyran trompeur et parjure, de se laisser prendre
à l'appât de paroles flatteuses, de courir à une ruine manifeste,
lorsqu'ils pouvaient s'en rapporter au sort des armes, dont les
chances sont si nombreuses ! N'avait-on pas vu souvent une poignée
d'hommes triompher du nombre, et ceux qui paraissaient les plus
faibles renverser des ennemis pleins de confiance dans la
supériorité présumée de leur courage? Ils auraient tort de
s'effrayer de la force de cette armée. Ceux qui combattent pour
autrui, pour un succès qui doit profiter à d'autres s'il est obtenu,
n'apportent au combat qu'une faible ardeur : ils savent qu'ils
doivent avoir leur part de tous les dangers, mais qu'un autre doit
recueillir les plus grands, les plus précieux fruits de la victoire.
Ceux qui combattent, au contraire, pour leur patrie, peuvent placer
dans les dieux de plus légitimes espérances, puisqu'ils ne désirent
pas usurper le bien d'autrui, mais seulement conserver le leur; et
ce n'est point dans une volonté étrangère, mais dans leur propre
nécessité qu'ils puisent le courage qu'ils apportent au combat, car
c'est à eux seuls que doit revenir tout le fruit de la victoire. »
VII. Par ces paroles qu'il adressait tantôt à chacun en particulier,
tantôt à tous à la fois, Crispinus, homme vénérable du reste par son
caractère, possédant toutes les ressources de l'éloquence romaine,
et qui avait toujours gouverné ce peuple avec douceur, le maintint
dans la résolution de se défendre, et il ordonna aux députés de
s'éloigner, sans avoir rien obtenu. Crispinus, dit-on, ne
persévérait si fortement à poursuivre la guerre commencée, que parce
qu'il y avait dans la ville un grand nombre d'aruspices, d'hommes
habiles à lire dans les entrailles des victimes, et qu'ils donnaient
les plus favorables augures. Les Italiens ont la plus grande
confiance dans ces consultations mystérieuses. On publiait en outre
quelques oracles qui annonçaient que le Dieu de la patrie promettait
la victoire. Ils appellent ce dieu Bélis, l'honorent d'un culte
presque fanatique, et prétendent que cette divinité n'est autre
qu'Apollon. Quelques soldats de Maximin affirmaient que l'image de
ce dieu leur était apparue dans les airs, combattant pour la défense
do la ville. Je ne puis dire s'ils avaient vu réellement cette
apparition ou s'ils le supposaient, pour qu'une si grande armée
n'eût pas à rougir de n'avoir pu résister à une troupe de citoyens
bien inférieure en nombre, et qu'elle parût avoir été vaincue par
les dieux et non par les hommes.
VIII. Au reste, il suffit d'un événement inattendu, pour que
l'imagination de l'homme ne trouve plus rien d'incroyable. Quand les
députés retournèrent, sans avoir rien obtenu, auprès de Maximin,
celui-ci, enflammé de colère et de rage, hâta sa marche. Mais,
arrivé aux bords d'un fleuve qui est éloigné de la ville de seize
bornes milliaires, il le trouva d'une profondeur et d'une largeur
immenses. Car la saison, ayant fait fondre les neiges des montagnes
voisines, durcies pendant tout l'hiver, avait changé le fleuve en un
vaste et impétueux torrent ; l'armée ne pouvait donc point le
traverser. Un pont magnifique, grand et bel ouvrage des anciens
empereurs, construit en pierres quadrangulaires et soutenu par des
arches nombreuses, croissant en hauteur à mesure qu'elles
approchaient du milieu du fleuve, avait été coupé et détruit par les
habitants d'Aquilée. Comme n'y avait ni ponts ni bateaux, l'armée
restait immobile et impuissante contre cet obstacle. Mais quelques
Germains, ignorant avec quelle rapidité et quelle violence coulent
les fleuves d'Italie, et pensant qu'ils traversaient lentement les
campagnes comme les fleuves de leur pays (si faciles à geler, en
raison même du cours tranquille de leurs eaux), se précipitèrent
dans le fleuve avec leurs chevaux habitués à passer l'onde à la
nage, et périrent entraînés par le courant.
IX. Pendant deux ou trois jours, Maximin, après avoir fait dresser
des tentes pour son armée, et creuser un fossé autour du camp, pour
éviter toute surprise, resta sur la rive à méditer les moyens de
jeter un pont sur le fleuve. On manquait de bois ; on n'avait point
de barques pour établir un pont de tuileaux, lorsque plusieurs
ouvriers vinrent avertir Maximin qu'il y avait dans les champs
abandonnés un grand nombre de cuves en bois, vides et de forme
ronde, dont les habitants se servaient auparavant pour leur usage,
et dans lesquelles ils transportaient en toute sûreté les vins
qu'ils envoyaient à l'étranger. Comme ces cuves étaient creuses,
elles devaient surnager comme des barques, si on les attachait
ensemble: il n'y avait nul danger qu'elles allassent au fond, par
les précautions que l'on sut prendre de les lier fortement entre
elles, et de les couvrir, en toute hâte et à force de bras, de
sarments et de terre en quantité suffisante.
X. L'armée traversa donc le fleuve sous les yeux du prince, et se
mit en marche vers la ville. Elle brûla les maisons des faubourgs,
abandonnées de leurs habitants, arracha les vignes, les arbres, et
eut bientôt détruit la beauté primitive de ces lieux. En effet la
plaine était couverte de belles allées d'arbres, et semblait
couronnée par le vert feuillage des vignes qui s'enlaçaient
mutuellement en berceaux comme pour les apprêts d'une fête. Après
avoir tout détruit jusqu'à la racine, l'armée s'approcha des murs.
Maximin ne permit pas à ses soldats fatigués de commencer
sur-le-champ l'attaque. Ils se placèrent hors de la portée du trait,
et, divisés en cohortes et en phalanges, s'établirent tout autour de
la muraille, dans le poste qui fut indiqué à chaque corps. Ils se
reposèrent ainsi un jour entier, puis commencèrent le siège.
XI. Ils approchèrent des murs des machines de toute espèce,
tournèrent toutes leurs forces contre la ville et n'omirent aucun
genre d'attaque. Les assauts se multiplièrent, et il ne se passa
presque pas de jour sans que Maximin n'en livrât; toute son armée
avait entouré la ville comme d'un vaste filet. Les Aquiléiens, de
leur côté, déployaient pour la défense de leurs remparts la plus
grande vigueur et le courage du désespoir; ils avaient fermé leurs
temples, leurs maisons; ils combattaient tous avec leurs enfants et
leurs femmes du haut des murailles et des tours. II n'était point
d'âge si faible, si impuissant qui ne prît part à la lutte soutenue
pour la patrie. Tous les faubourgs, en effet, et tout ce qui se
trouvait hors des portes avait été détruit par les soldats de
Maximin. Ils avaient employé le bois des maisons à la construction
de leurs machines. Maximin s'efforçait de pratiquer dans une partie
de la muraille une brèche par laquelle son armée pût pénétrer dans
la ville et la ravager entièrement; car il voulait anéantir Aquilée
et ne laisser dans tout son territoire que la dévastation et la
solitude. Il pensait qu'il ne pourrait marcher vers Rome sans honte
et sans déshonneur, s'il n'avait détruit la ville qui, la première
sur le sol de l'Italie, avait résisté à ses armes. Aussi, prodiguant
les promesses et les prières, on le voyait, lui et son fils, qu'il
avait fait César, parcourir à cheval tous les rangs, presser les
soldats avec les plus vives instances, stimuler leur courage et leur
ardeur. Cependant les assiégés lançaient continuellement des pierres
du haut des murs, et formant un mélange de soufre, de bitume et de
poix, qu'ils plaçaient dans des vases profonds à longues anses, ils
versaient ce mélange, qu'ils enflammaient, sur l'armée ennemie dès
qu'elle approchait des murs, et la couvraient, en quelque sorte,
d'une pluie de feu. Cette poix découlant des vases avec les autres
matières que nous avons nommées, et pénétrant dans les parties nues
du corps, se répandait de là sur toutes les autres : aussi les
soldats jetaient-ils bientôt leurs cuirasses ardentes, et toutes
leurs armes, dont le fer s'embrasait. Le bois lui-même prenait feu,
et le cuir se rétrécissait par la chaleur. C'était un bizarre
spectacle que ces soldats se mettant eux-mêmes à nu; leurs armes
jetées à terre ressemblaient à des dépouilles; mais c'était
l'adresse, et non le courage qui les avait arrachées. Un grand
nombre de soldats perdit en outre les yeux; le feu leur dévorait le
front, les mains et toutes les parties du corps exposées sans
défense. Les assiégés lançaient aussi sur les machines qu'on
approchait des murs des torches également couvertes de poix et de
résine, et à l'extrémité desquelles ils plaçaient des pointes et des
dards. Ces torches volaient enflammées, s'enfonçaient dans les
machines, s'y attachaient, et les réduisaient en cendres. Dans les
premiers jours cependant, la fortune du combat se balança avec assez
d'égalité de part et d'autre. Mais le siège traînant en longueur,
l'armée de Maximin vit bientôt se ralentir son ardeur et, déçue de
son espoir, elle tomba dans le découragement. En effet, ces hommes
qu'ils n'avaient point jugés capables de supporter même un seul
assaut, ils les trouvaient non seulement avec la résolution de se
défendre, mais encore avec la force de résister. Les Aquiléiens, de
leur côté, s'encourageaient par le succès et se sentaient animés du
plus vif élan. Rendus plus habiles et plus audacieux par l'habitude
du combat, ils méprisèrent bientôt les soldats de Maximin. Ils les
raillaient du haut de leurs murs, insultaient l'empereur, lorsqu'il
faisait le tour des remparts, et l'accablaient, lui et son fils, des
injures les plus humiliantes et les plus honteuses.
XII. Vivement irrité de ces outrages, il ne mettait plus de bornes à
sa fureur. Mais comme il ne pouvait l'assouvir sur ses ennemis, il
la faisait tomber sur la plupart des chefs de son armée, qu'il
punissait comme s'étant conduits dans le siège avec faiblesse et
lâcheté. Ces barbaries excitaient contre lui la haine et
l'indignation de ses soldats mêmes, et ne le rendaient que plus
méprisable à ses adversaires.
XIII. Les habitants d'Aquilée avaient en outre tout en abondance; de
grands préparatifs avaient pourvu la ville de toutes les choses
nécessaires. On y avait rassemblé d'immenses provisions en boisson
et en vivres pour les hommes et pour les animaux. L'armée de Maximin
souffrait, au contraire, d'une pénurie générale; car tous les arbres
fruitiers avaient été arrachés, toute la campagne dévastée par les
soldats. Mal abrités sous leurs tentes élevées à la hâte, la plupart
même tout à fait exposés aux intempéries de l'air, ils enduraient la
pluie, le soleil, et dépérissaient par la faim : aucun transport de
vivres ne pouvait leur arriver de l'étranger. Partout, en effet, les
Romains avaient fermé les chemins de l'Italie; partout ils avaient
élevé des murs et des portes. Le sénat en outre envoya des
personnages consulaires avec les hommes les plus distingués et les
plus considérés de toute l'Italie, pour veiller à la garde de toutes
les côtes, de tous les ports, et interdire à qui que ce fût la
faculté de naviguer, afin que Maximin se trouvât dans une complète
ignorance de ce qui se passait à Rome. Les grandes routes, les
chemins de traverse étaient soigneusement gardés, et toute
circulation y était défendue. Ainsi l'armée qui semblait
assiégeante, était assiégée elle-même, puisqu'elle ne pouvait ni
prendre Aquilée, ni s'en éloigner pour marcher sur Rome, dépourvue
qu'elle était de vaisseaux et de tout moyen de transport; autour
d'elle, toutes les issues avaient été occupées à l'avance et fermées
par l'ennemi. La crainte et le soupçon donnaient lieu aux nouvelles
les plus exagérées. On répandait dans le camp que tout le peuple
romain était en armes, que l'Italie se levait tout entière, que
toutes les nations de l'Illyrie, tous les Barbares de l'Orient et du
midi rassemblaient des armées, que Maximin était l'objet de la haine
la plus générale, la plus unanime. Ces nouvelles plongeaient dans le
désespoir les malheureux soldats, qui manquaient de tout, et qui
étaient presque privés d'eau; car la seule qu'ils pussent boire et
que leur fournissait le fleuve voisin, était mêlée de sang et
infectée de cadavres. Les assiégés, en effet, ne pouvant ensevelir
ceux de leurs concitoyens qui perdaient la vie, les jetaient dans le
fleuve; ceux qui, du côté des assiégeants, mouraient soit en
combattant, soit de maladie, étaient également précipités dans les
flots. Beaucoup succombaient à la faim et à l'épuisement.
XIV. L'armée était donc livrée aux dernières extrémités et au plus
profond abattement. Un mouvement subit éclate : l'empereur reposait
dans sa tente (c'était une journée sans combat), et la plupart des
soldats s'étaient retirés dans leurs tentes ou occupaient les divers
postes qui leur étaient assignés, quand tout à coup une troupe de
soldats romains, qui avaient laissé à Rome, dans leur camp au pied
du mont d'Albe, leurs femmes et leurs enfants, prennent la
résolution de tuer Maximin. Ils veulent se reposer des fatigues de
ce long et interminable siège ; ils ne veulent plus porter la guerre
au sein de l'Italie pour un tyran dont la sentence est prononcée, et
que l'univers entier déteste.
XV. Ils se précipitent avec audace vers la tente du prince, au
milieu du jour; ses propres gardes leur prêtent assistance; ils
arrachent son image de leurs drapeaux, et, au moment où il sort de
sa tente comme pour les haranguer, ils le tuent avec son fils, sans
lui permettre de parler. Ils égorgent également le préfet des
soldats et les plus chers favoris de l'empereur. Ils livrent les
cadavres aux outrages et à toutes les insultes, et finissent par les
abandonner aux chiens et aux oiseaux de proie. Mais ils envoyèrent à
Rome les têtes de Maximin et de son fils. Telle fut la fin de ce
prince et du jeune César; juste châtiment du gouvernement le plus
tyrannique.
XVI. Cependant, quand cette mort fut connue de l'armée entière, elle
montra de l'hésitation, et n'approuva pas généralement cette action
hardie : les plus mécontents furent les Pannoniens et les Barbares
de la Thrace, qui avaient donné l'empire à Maximin. Mais la chose
une fois faite, il fallait, quoique malgré eux, qu'ils la
supportassent. Ils furent même obligés de feindre et de se réjouir
avec tous les autres de ce qui s'était passé. Après avoir déposé
leurs armes, les soldats s'avancèrent dans un appareil tout
pacifique vers les murs d'Aquilée, en annonçant la mort de Maximin :
ils demandèrent qu'on leur ouvrît les portes, et que la ville reçût
en amis ses anciens adversaires. Mais les chefs qui commandaient à
Aquilée s'opposèrent à ce que ce vœu fût accueilli. Ils firent
apporter sur les remparts les images de Maxime, de Balbin et du
jeune César Gordien, ornées de couronnes et de lauriers, les
couvrirent d'acclamations, et demandèrent à l'armée de reconnaître à
son tour, de saluer et de proclamer empereurs ceux à qui le sénat
romain avait décerné ce titre. Quant aux premiers Gordiens, ils
étaient, disaient-ils, montés au ciel, et séjournaient parmi les
dieux. Les assiégés ouvrirent ensuite un marché sur leurs remparts;
ils mirent en vente une grande quantité de choses nécessaires à la
vie, des vivres et des boissons de toute espèce, des vêtements et
des chaussures, tout ce qu'enfin une ville heureuse et florissante
pouvait fournir aux besoins des hommes. Cette vue redoubla la
confusion des soldats; ils songeaient que les habitants d'Aquilée
avaient tout ce qui pouvait leur suffire, quand même ils auraient à
soutenir un plus long siège, tandis qu'eux, privés des objets de
première nécessité, seraient morts avant d'avoir pris une ville où
tout se trouvait en abondance. L'armée restait ainsi au pied des
remparts ; on lui fournissait tout ce dont elle avait besoin, et
chacun recevait ce qu'il voulait du haut des murs. Les deux partis
conversaient entre eux; c'était un état de paix et d'amitié, mais
toujours une apparence de siège, puisque les murs restaient fermés,
et que l'armée ne cessait de camper autour de la ville.
XVII. Telle était la situation d'Aquilée. Cependant les cavaliers
qui portaient à Rome la tête de Maximin s'avançaient en toute hâte
vers la capitale. Toutes les villes ouvraient leurs portes à leur
approche, et les habitants les recevaient avec des branches de
lauriers. Après avoir traversé les lacs et les marais situés entre
Altinum et Ravenne, ils trouvèrent l'empereur Maxime qui séjournait
dans cette dernière ville, où il rassemblait les nouvelles troupes
qu'on avait levées à Rome et dans toute l'Italie. Un corps assez
nombreux de Germains auxiliaires s'était aussi rendu auprès de lui;
ils avaient été envoyés par leurs concitoyens, comme un gage de
l'attachement qu'ils avaient conservé pour lui depuis
l'administration paternelle qu'il avait exercée en Germanie. Il
était occupé à instruire ses nouvelles levées, à les préparer à
combattre contre l'armée de Maximin, lorsque les messagers viennent
le trouver, lui apportent la tête de ce prince et celle de son fils,
lui annoncent le triomphe et le succès de sa cause, et lui
apprennent que l'armée, de concert avec Rome, reconnaît et honore
comme Augustes les empereurs créés par le sénat. A ces nouvelles,
qui dépassaient toutes les espérances, des victimes sont aussitôt
conduites à l'autel, et d'unanimes actions de grâces célèbrent cette
victoire, qu'on avait remportée sans combat. Quand le sacrifice est
terminé, Maxime envoie les cavaliers à Rome, pour qu'ils annoncent
ces événements au peuple, et lui apportent la tête du tyran.
Lorsqu'ils arrivèrent dans la capitale, et qu'ils entrèrent tout à
coup dans Rome, montrant la tête de cet ennemi qu'ils avaient placée
au bout d'un pieu, pour qu'elle pût être exposée à tous les yeux, il
serait impossible d'exprimer par des paroles toute l'ivresse de ce
jour de fête. On vit les citoyens de tout âge courir aux autels pour
y sacrifier aux dieux ; personne ne resta dans sa maison ; tous se
précipitèrent comme hors d'eux-mêmes, dans les rues de la ville, se
félicitant les uns les autres, et ils se réunirent à l'hippodrome,
comme s'ils devaient tenir assemblée dans ce lieu. Balbin immola
lui-même des hécatombes; tous les magistrats, les sénateurs, les
citoyens se livrèrent aux transports de la joie la plus vive, comme
s'ils eussent détourné une hache suspendue sur leurs têtes. On
envoya dans les provinces des messagers et des députés couronnés de
branches de lauriers.
XVIII. Telle était à Rome l'exaltation publique. Maxime, cependant,
parti de Ravenne, vint à Aquilée, après avoir traversé les lagunes,
qui, accrues par l'Éridan et les étangs voisins, se jettent dans la
mer par sept embouchures, et, pour cette raison, sont appelées « les
sept mers » par les habitants du pays. A l'approche du prince, les
habitants d'Aquilée ouvrent leurs portes et le reçoivent avec
enthousiasme. Les villes d'Italie lui envoyèrent des députés choisis
parmi leurs premiers citoyens. Revêtus de robes blanches, et
couronnés de lauriers, ils apportaient chacun les statues des dieux
de leur patrie et les couronnes d'or qu'on avait déposées dans leurs
temples en offrande. Ils venaient ainsi complimenter l'empereur et
jeter à ses pieds des feuilles et des fleurs. Quant à l'armée qui
avait assiégé Aquilée, elle vint aussi, dans un appareil de paix, et
portant des branches de lauriers, rendre ses hommages au prince; non
pas que cette démarche fût dictée à tous les soldats par une
affection réelle : ce n'était chez beaucoup qu'une apparence d'amour
et de respect que commandait l'état présent et irrévocable de
l'empire. La plupart d'entre eux voyaient avec indignation et avec
une secrète douleur l'empereur qu'ils avaient choisi, renversé, et
ceux qu'avait créés le sénat, maîtres des affaires. Maxime, pendant
le second jour qu'il passa dans la ville, ne s'occupa que de
sacrifices ; le troisième jour, il convoqua toute l'armée dans la
plaine, et du haut d'un tribunal qu'on lui avait érigé, il s'exprima
en ces termes :
XIX « Vous avez appris par l'expérience tout ce qu'il y avait
d'avantages pour vous à changer de résolution et à vous conformer
aux intentions de Rome. Vous avez maintenant la paix au lieu de la
guerre; vous ne serez plus parjures envers les dieux, qui ont reçu
vos serments; vous serez fidèles à ce serment militaire, l'une des
bases mystérieuses et sacrées de la puissance romaine. Il faut vous
assurer, pour l'avenir et pour toujours, la jouissance de ces
avantages, en gardant fidélité au sénat, au peuple romain, et à
nous, empereurs, qu'une naissance illustre, de nombreuses fonctions
publiques et une longue succession d'honneurs ont, comme par degrés,
élevés au trône où nous a placés le suffrage du peuple et du sénat.
L'empire, en effet, n'est point la propriété d'un seul homme; c'est
le bien commun du peuple romain, depuis les premiers temps de notre
histoire, et c'est dans la ville de Rome que résident les destinées
de l'empire. Rome nous a confié le soin de la régir et de
l'administrer, de concert avec vous. Si vous nous secondez par une
conduite régulière, amie de la discipline et de l'ordre, par une
soumission respectueuse à vos princes, vous vous procurerez à
vous-même une vie heureuse, exempte de besoins; votre exemple sera
d'un salutaire effet pour tous les autres citoyens, et répandra dans
les provinces et dans les villes la paix et l'obéissance aux chefs.
Vous vivrez désormais selon vos goûts, dans vos foyers ; vous
n'aurez plus mille maux à souffrir dans les contrées étrangères.
Quant à nous, nous porterons tous nos soins à ce que les nations
barbares se tiennent en repos. Comme Rome a maintenant deux
empereurs, les affaires intérieures seront plus facilement
administrées, et si quelque nécessité pressante réclame à l'étranger
la présence d'un prince, l'un de nous sera toujours prêt à se rendre
où les événements l'appelleront. Et qu'aucun de vous ne pense qu'il
soit jamais fait mention du passé, soit par nous, qui savons que
vous étiez forcés d'obéir, soit par les Romains, soit par les autres
nations que les iniquités du tyran ont poussées à la révolte. Qu'il
y ait dès ce jour oubli de tout ! Formons un traité d'amitié
constante, et qu'il s'établisse entre nous un éternel lien de
bienveillance et de concorde. »
XX. Après avoir ainsi parlé, et promis aux soldats de magnifiques
largesses, il ne resta plus que quelques jours à Aquilée, et
s'occupa de son retour à Rome. Il renvoya toutes les troupes dans
les provinces et dans leurs camps, et ne prit avec lui, pour
retourner dans la capitale, que les cohortes chargées de la garde
des empereurs, et les troupes levées à Rome par Balbin. Il emmena
également le corps d'auxiliaires qui lui était venu de la Germanie.
Il avait une confiance entière dans le dévouement de ces soldats,
parce qu'avant d'être empereur, il avait gouverné leur province avec
beaucoup de douceur et de modération. Lorsqu'il fit son entrée à
Rome, Balbin vint au-devant de lui avec le jeune Gordien; le sénat
et le peuple les reçurent comme en triomphe, et avec les plus vives
acclamations.
XXI. Ces deux princes gouvernèrent ensuite l'empire avec autant de
justice que de modération ; on les louait de toute part, en
particulier comme en public. Le peuple se réjouissait d'un pareil
choix ; il se glorifiait de ces empereurs, dignes du trône par leur
naissance comme par leurs vertus. Mais la fierté des soldats se
révoltait ; ils regardaient comme un outrage les acclamations du
peuple; cette noblesse même des empereurs les irritait; ils
s'indignaient d'avoir pour princes des hommes choisis dans le sénat.
Ils voyaient aussi avec peine ces Germains qui restaient auprès de
Maxime et qui demeuraient à Rome. Ils s'attendaient à trouver en eux
des adversaires, s'ils osaient former quelque tentative; ils les
soupçonnaient d'épier l'instant où ils pourraient les désarmer par
quelque surprise, et se mettre à leur place, substitution que leur
présence continuelle rendait si facile. L'exemple de Sévère, qui
avait ainsi désarmé les meurtriers de Pertinax, s'offrait sans cesse
à leur pensée. Pendant que l'on célébrait les jeux Capitolins, et
que tout le peuple rassemblé s'occupait de fêtes et de spectacles,
les sentiments qu'ils cachaient depuis longtemps éclatèrent tout à
coup. Ils ne sont plus maîtres de leur rage, et poussés par une
fureur insensée, ils se rendent tous au palais, et attaquent les
vieux empereurs. Le sort voulut que ces deux princes ne
s'entendissent pas entre eux, et que l'un et l'autre cherchât à
attirer vers lui la puissance : tant l'homme est avide de régner
seul, tant le pouvoir souffre difficilement le partage! Balbin
appuyait ses prétentions sur l'éclat de sa naissance, sur le
consulat, qu'il avait deux fois exercé; Maxime, sur la charge de
préfet de Rome qu'il avait remplie, et sur la réputation
d'expérience et d'habileté qu'il s'était acquise. Tous deux, du
reste, nobles et patriciens, étaient d'une naissance assez illustre
pour justifier à leurs yeux leur soif du pouvoir absolu. Cette
fatale ambition fut la principale cause de leur perte. En effet, dès
que Maxime fut informé que les prétoriens s'avançaient pour les
égorger, il voulut faire venir aussitôt les troupes germaines
auxiliaires qui se trouvaient à Rome, et qui devaient suffire pour
repousser les conjurés. Mais Balbin, soupçonnant que c'était une
ruse, un complot tramé contre lui (car il connaissait l'attachement
des Germains pour Maxime), s'opposa à ce que ces troupes fussent
appelées, disant « qu'elles ne viendraient point pour résister aux
prétoriens, pour les repousser, mais pour décerner à son rival
l'autorité souveraine. » Pendant qu'ils discutent ainsi, les soldats
furieux se précipitent tous ensemble dans les cours du palais que
les gardiens des portes leur abandonnent, et saisissent les deux
vieillards. Ils déchirent les simples vêtements qu'ils portaient
dans l'intérieur de leurs appartements, les traînent tout nus hors
des cours, en les accablant de toutes sortes d'insultes et
d'outrages; ils les frappent, les appellent avec dérision « les
Empereurs du sénat » ; ils leur arrachent la barbe et les sourcils,
leur font subir des traitements plus cruels et plus honteux encore,
et, les conduisant ainsi à travers toute la ville, ils se dirigent
vers leur camp. Ils n'avaient point voulu les tuer dans le palais;
ils aimaient mieux se jouer de leurs victimes encore vivantes, pour
leur faire plus longtemps sentir leurs tortures. Mais les Germains,
à la nouvelle de ces événements, avaient pris les armes, et
s'avançaient à la hâte pour secourir les empereurs : les prétoriens,
instruits de leur approche, égorgent enfin les deux princes, dont
tout le corps était défiguré par les plus indignes mutilations. Ils
laissent les cadavres étendus sur la voie publique, et prenant dans
leurs bras le jeune Gordien qui était César, ils le déclarent
empereur (parce qu'ils n'en trouvaient pas d'autres pour le présent)
et crient à la multitude : « Qu'ils ont tué ceux dont le peuple
n'avait point voulu d'abord reconnaître l'autorité; qu'ils ont
choisi le petit-fils de Gordien, ce jeune prince, que les armes et
la volonté de Rome avaient fait nommer César. » Ils l'entraînent
avec eux dans leur camp, en ferment les portes, et s'y tiennent en
repos. Cependant les Germains, ayant appris que ces deux empereurs
qu'ils couraient secourir étaient étendus sans vie dans les rues de
Rome, ne veulent pas commencer une guerre inutile pour des hommes
morts et retournent à leur quartier. Telle fut l'injuste et atroce
supplice de ces deux vieillards, dignes de considération et de
respect, que leur naissance rendait vénérables, et que leurs vertus
avaient fait élever au trône. Gordien, âgé d'environ treize ans, fut
déclaré souverain, et reçut en partage l'Empire romain.
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