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ŒUVRES D'AUSONE

 

texte numérisé et mis en page par François-Dominique FOURNIER

 

ÉPIGRAMMES

 

 préfaces      ephémérides  

 

 


 

ŒUVRES D'AUSONE

ÉPIGRAMMES

I. Sur Auguste[i].

PHÉBUS, dieu des nombres ; Tritonienne, qui présides aux batailles ; et toi, Victoire, dont l'aile agile glisse du haut des airs, orne ce front serein d'un double diadème, apporte ces guirlandes qui servent de parure à la toge et de prix à la vaillance. Puissant par les armes et par l'éloquence, Auguste mérite ce double hommage : il a deux titres à la gloire, puisqu'il tempère les combats par les Muses, et qu'il corrige, par Apollon, Mars le Gétique. Au milieu des armes, et des Huns farouches, et des Sarmates si redoutables au pillage, tout le temps où la guerre repose, il le consacre en son camp aux vierges de Claros. A peine sa main a déposé les traits ailés et les flèches sifflantes qu'elle saisit les roseaux des Muses : impatiente du repos, elle change d'armes et médite des vers ; mais non pas des vers aux molles cadences : elle retrace les horribles guerres de Mars Odrysien, et les exploits de l'héroïne de Thrace. Réjouis-toi, Éacide, un noble poète te célèbre encore, un Homère[ii] latin s'est rencontré pour toi.

II. Sur une bête tuée par César[iii].

CET animal blessé qui ne cède point encore au fer qui le déchire, et se redresse contre les traits sanglants du chasseur en armes, quelle grande mort il reçoit d'une mince blessure, et qu'il prouve bien que, c'est la seule force du bras qui le tue ! On admire, et la nouveauté du coup, et la chute si prompte ; on cherche la plaie à peine ouverte, elle échappe aux regards. Et, non contente de traverser mortellement le corps qu'elle a frappé, une seule flèche donne deux fois la mort[iv]. Puisqu'un même coup de foudre atteint plusieurs victimes, c'est aussi du ciel, il faut le croire, que partent ces blessures.

III. Aux Augustes. C'est le Danube qui parle.

LE roi des ondes illyriennes, le premier des fleuves après toi, ô Nil, le Danube lève de sa source un front joyeux. Je salue les Augustes[v], le fils, le père, que j'ai nourris dans la Pannonie. toujours en armes. Je veux aussi porter une nouvelle jusqu'au Pont-Euxin ; je veux que Valens, cet autre favori des dieux, apprenne que les Suèves anéantis ont péri par le carnage[vi], la déroute et la flamme, et que le Rhin ne sert plus de limite à la Gaule. Que si les lois de la mer permettaient à ton cours de refluer en arrière, je pourrais de là-bas revenir annoncer ici que les Goths sont vaincus[vii].

IV. Aux mêmes. C'est le même qui parle.

BIEN que mon front se cache en des contrées lointaines, le Danube tout entier coule aujourd'hui sous votre domination. Que j'épanche ma froide source au milieu du pays des Suèves[viii], que je fende la Pannonie féconde en empereurs[ix], que mon cours enrichi s'ouvre une embouchure dans la mer des Scythes, partout mes eaux passent sous votre joug. Mais Valens Auguste aura droit à la seconde palme ; car celui-là, ô Nil, trouvera bien aussi tes sources[x].

V. Vers mis au bas d'une statue en marbre de Valentinien le Jeune.

AUJOURD'HUI, selon nos moyens, nous t'avons fait de marbre[xi] ; mais quand Auguste, ton frère[xii], nous reviendra, tu seras d'or.

VI. Vers mis au bas d'une peinture représentant un lion tué d'une seule flèche par Gratien.

Si ce lion reçoit la mort d'une flèche aussi mince, c'est qu'il éprouve la force, non du fer, mais du bras qui le frappe.

VII. Sur la mère d'Auguste[xiii].

HEUREUSE entre toutes les femmes, je le suis surtout grâce à lui : qu'il soit homme ou dieu, je suis sa mère.

VIII. Exhortation à la modération.

ON dit que le roi Agathocle soupait dans l'argile, et que souvent sa table était chargée de poterie de Samos. Comme il faisait servir des mets grossiers sur des plats ornés de pierreries, mêlant ainsi le luxe à la misère, on lui en,demanda la cause ; il répondit : « Moi qui suis roi de la Sicile, je suis le fils d'un potier. » Use donc avec modération de la fortune, ô toi qui d'un humble lieu t'élèveras soudainement à la richesse.

IX. Sur ses poésies.

IL y a du badinage, il y a beaucoup de sérieux dans mon livre : tantôt le stoïcien, tantôt Épicure y joue soit rôle. Pourvu que je ne blesse pas les règles de la morale antique, ma muse peut mêler dans ses jeux le plaisant au sévère[xiv].

X. Contre une empoisonneuse adultère[xv].

UNE épouse adultère donna un toxique à son mari jaloux ; mais, pensant qu'elle ne lui en donnait pas assez pour le tuer, elle y mêla une dose mortelle de vif-argent, afin que la violence d'un double poison accélérât sa fin. Ces deux substances, si on les divise, forment chacune un poison ; mais, qu'on les boive réunies, on prend un antidote. Aussi, ces dangereux breuvages se combattant l'un par l'autre, le principe salutaire l'emporta sur le principe nuisible, et ils s'échappèrent aussitôt par ces cavités sinueuses du ventre, route ordinaire ouverte aux excréments de l'homme. Que les dieux sont grands dans leur sollicitude ! Par sa cruauté même, une femme est bonne à quelque chose ; et, quand les destins le veulent, deux poisons font grand bien.

XI. L'Écho à un peintre.

POURQUOI, peintre insensé, essayer de fixer mes traits, et tenter l'image d'une déesse inconnue aux yeux ? Je suis fille de l'air et de la voix, et mère d'un langage vain, car j'ai la parole sans l'intelligence. Ranimant les derniers bruits d'une phrase mourante[xvi], mon mot suit l'autre mot qu'il répète en jouant. J'habite en vos oreilles où pénètre l'écho ; et, si tu veux peindre ma ressemblance, peins un son.

XII. Sur une statue de l'Occasion et du Repentir[xvii].

DE qui ce travail ? — De Phidias, qui a fait la statue de Pallas, puis celle de Jupiter ; son troisième chef-d'œuvre, c'est moi. Je suis déesse, je suis l'Occasion, rare et connue de peu de mortels. — Pourquoi te tiens-tu sur une roue ? — Je ne puis rester en place. — Pourquoi ces talonnières ? — Je vole comme l'oiseau. Les coups heureux que Mercure favorise, je les retarde quand je veux. — Des cheveux couvrent ton visage. — Je ne veux pas être connue. — Oui, mais tu es chauve par derrière. — Pour qu'on ne me retienne pas dans ma fuite. - Quelle est la compagne qu'on t'a donnée là ? - Qu'elle te le dise elle-même. — Dis-moi, je te prie, qui tu es. — Je suis une déesse à qui Cicéron[xviii] lui-même n'a pas donné de nom. Je suis la déesse qui punit le fait parce qu'il est accompli, et parce qu'il n'est pas accompli, afin qu'on se repente. Aussi je m'appelle la Repentance[xix]. — Toi, maintenant, dis-moi ce qu'elle fait là avec toi. — Si parfois je m'envole, elle reste : on la retient, si on me laisse échapper. Toi-même, qui nous questionnes, pendant que tu t'amuses à m'interroger, tu diras que je t'ai glissé des mains.

XIII. A Galla, toujours fille, et qui se fait vieille[xx].

JE te disais : « Galla, nous vieillissons. L'âge fuit. Exerce tes reins[xxi] : une fille sans les amours, est une vieille fille. » Tu m'as laissé dire. La vieillesse s'est glissée à ton insu, et tu ne peux rattraper les jours perdus. Tu les regrettes à cette heure : tu te plains de n'avoir pas eu la volonté alors, ou de n'avoir plus la beauté aujourd'hui. Donne-moi toujours un baiser ; joins-y ces plaisirs que tu as négligés ; donne, et que j'obtienne enfin, sinon ce que je veux, du moins ce que j'ai voulu.

XIV. Sur un lièvre pris par un chien marin[xxii].

UN jour, sur la côte de Sicile, devant les chiens fuyait un lièvre : il fut pris par un chien marin. « Tout conspire ma perte, dit-il, la terre et la mer, et peut-être le ciel même, s'il est un chien dans les cieux[xxiii]. »

XV. Sur Pergamus le copiste, qui s'était enfui et qu'on avait arrêté.

Aussi lent écrivain que lourd coureur, Pergamus, tu te sauvais, et tu t'es laissé prendre dans le premier stade. aussi ton visage porte l'empreinte écrite de ta honte, et ces lettres que ta main négligeait, c'est ton front qui s'en charge[xxiv].

XVI. Contre le même[xxv].

PERGAMUS, tu n'as pas été bien puni : c'est ton front qui a subi la peine due à tes mains paresseuses. Et toi, maître de cet esclave, apprends à ne châtier que les membres coupables : il est injuste de torturer un innocent. Stigmatise cette main qui refuse d'écrire, ou charge d'une chaîne de fer ces pieds fugitifs.

XVII. Sur Myron et Laïs.

MYRON en cheveux blancs demandait une nuit à Laïs : il reçut aussitôt un refus. Il en sentit la cause, et s'avisa d'enduire sa tête blanche d'une teinte d'un beau noir. Mais, en changeant ses cheveux, il n'avait pas changé son visage, et quand il vint redemander ce qu'il avait demandé déjà, Laïs compara les cheveux avec la figure, et pensant, ou que c'était un autre qui lui ressemblait, ou peut-être que c'était toujours lui, mais voulant rire à ses dépens, elle apostropha ainsi ce mauvais plaisant : « Imbécile, pourquoi me demander ce que Je ne puis t'accorder ? Je l'ai déjà refusé à ton père[xxvi]. »

XVIII. Sur lui et sa femme.

EN voyant dans mes vers des Laïs, des Glycères, et tous ces noms de réputation équivoque, ma femme dit que je veux rire, et que je badine avec des amours imaginaires. Ma femme croit tant à ma vertu

XIX. A sa femme.

VIVONS, femme, comme nous avons vécu, et ne quittons pas les noms que nous avions pris en nos premiers amours. Que les progrès de l'âge ne puissent nous changer avec le temps ; que pour toi je sois toujours jeune, et toi toujours belle pour moi. Quoique mes jours soient plus avancés que ceux de Nestor, que tes années surpassent en nombre celles de Déiphobé la sibylle, ignorons ce que c'est que la mûre vieillesse. Il est bien de savoir le prix des années, il n'en faut pas savoir le compte.

XX. Contre Méroé, vieille ivrognesse.

CELUI qui le premier t'appliqua ce nom, Méroé[xxvii], donna aussi, sans doute, le nom d'Hippolyte[xxviii] au fils de Thésée. Car il faut être devin, pour composer ainsi un nom qui soit le symbole de la condition, des penchants ou de la mort de celui qu'il désigne. Ainsi, Protésilas[xxix], c'est la destinée qui te donna ton nom ; car tu devais être la première victime des Troyens. On appela un devin Idmon[xxx], et un médecin Iapis[xxxi] : ces noms présageaient les arts que chacun d'eux devait apprendre. Et toi, si on te nomme Méroé, ce n'est pas parce que tu as le teint noir comme les filles de Méroé qu'arrose le Nil[xxxii], c'est parce que tu ne trempes pas d'eau le vin qu'on te verse, que tu aimes un breuvage sans mélange, et que tu bois pur le vin pur.

XXI. Némésis. Traduit du grec[xxxiii].

JE n'étais qu'une pierre quand les Perses m'apportèrent autrefois pour être un trophée de leur victoire : aujourd'hui je suis Némésis. Mais comme je sers de trophée aux Grecs vainqueurs, je punis la jactance des Perses, car je suis Némésis[xxxiv].

XXII. Un caprice de la fortune. Traduit du grec[xxxv].

UN homme allait quitter la vie, quand il trouva un trésor. Il laissa la tout joyeux la corde qui devait le pendre. Mais celui qui avait enterré son or, ne le trouvant plus, et ne voyant que la corde, se l'attacha au cou et mourut.

XXIII. Autre sur le même sujet.

UN homme qui s'allait pendre, trouva de l'or : il déposa la corde à la place du trésor. Mais celui qui avait caché là son or, ne le retrouvant plus, se passa au cou la corde qu'il avait trouvée.

XXIV. Sur Thrasybule le Lacédémonien[xxxvi].

Tu redois par devant et dans la poitrine sept blessures ; on te rapporte, Thrasybule, étendu sur tes armes : ce n'est point un sujet de douleur pour ton père ; mais pour Pitana[xxxvii] c'est un surcroît de gloire. Il est rare de pouvoir jouir d'un aussi beau trépas. Quand ses compagnons l'eurent déposé dans le triste cercueil, son magnanime père[xxxviii] leur adressa ces mots : « Pleurez-en d'autres : mon fils n'a pas besoin de vos larmes, un des miens, un tel mort, un Lacédémonien[xxxix] ! »

XXV. Sur une mère Lacédémonienne.

UNE mère lacédémonienne armait son fils du bouclier : « Reviens avec ou dessus ! » lui dit-elle.

XXVI. Contre un certain riche.

FIER de ses richesses, bouffi de sa magnificence, un homme qui n'a de la noblesse qu'en paroles, méprisant les noms célèbres de notre âge, s'est mis à la piste d'une illustration antique : il appelle Mars, et Rémus, et notre fondateur Romulus, ses premiers pères. Il les habille de tissus de soie, les fait sculpter en argent massif, les fait couler en cire au seuil de ses portes et dans les casiers[xl] de ses galeries. Aussi, je crois qu'il n'est pas bien sûr de son père, et que sa mère est une vraie louve[xli].

XXVII. Antisthènes, philosophe cynique.

JE suis le premier fondateur de la secte des Cyniques. — Comment cela ? Alcide, dit-on, l'avait fondée longtemps avant toi. — Du temps d'Alcide, mon maître, j'étais le second des Cyniques[xlii] : aujourd'hui je suis le premier, puisqu'il est dieu.

XXVIII. Même sujet.

NUL autre que moi n'eut un disciple meilleur ou un meilleur maître, dans la pratique de la vertu, et de la sagesse cynique. Celui-là sait que je dis vrai, qui les a connus l'un et l'autre, Alcide le dieu et Diogène le chien.

XXIX. A Liber, père[xliii].

JE suis Osiris en Égypte, Phanacès en Mysie, Bacchus parmi les vivants, Aïdonée chez les morts, Pyrogène, Dicéros, Titanolétès, Dionysos.

XXX. Vers pour une statue en marbre de notre villa, où Liber père est représenté avec les attributs de toutes les divinités dont il porte le nom[xliv].

L'OGYGIE m'appelle Bacchus, l'Égypte me croit Osiris, les Mysiens me nomment Phanacès ; je suis pour les Indiens Dionysos, dans la religion des Romains Liber, Adonis chez les peuples de l'Arabie, et Panthée à Lucaniacus[xlv].

XXXI. Sur un Corydon en marbre.

CHÈVRE, bouc, besace, berger, houlette, olivier, une seule pierre est tout cela, et avec tout cela je ne suis qu'un maigre Corydon[xlvi].

XXXII. Sur une statue de Sapho.

MOI, Sapho la Lesbienne, donnée comme une autre sœur aux Piérides[xlvii], je suis la neuvième parmi les poètes lyriques, et la dixième des Muses.

XXXIII. Sur une statue de la déesse Vénus.

SORTIE de l'onde amère, élevée sur la terre, j'ai eu Cœlus pour père, des Romains je suis mère, et j'habite ces lieux : je suis Vénus la Belle.

XXXIV. A son livre, sur Proculus[xlviii].

S'IL faut, ô papier, que tu subisses l'outrage des vers et de la pourriture, autant commencer par mourir sous mes poésies. — J'aime mieux être mangé des vers, dis-tu. — Tu as raison, pauvre livre ; de deux maux tu préfères le moindre. Moi, d'ailleurs, je ne veux pas gaspiller mes loisirs avec une muse qui me ruine, et qui me coûte la perte de mon sommeil et de mon huile. — Il y a plus de profit à dormir qu'à dépenser ainsi ton sommeil et ton huile. — C'est vrai, mais j'ai un motif que voici. J'en veux à Proculus, aussi grand par son mérite que par ses dignités. Il écrit beaucoup, mais il cache ce qu'il écrit. J'ai à cœur de me venger, et j'ai une vengeance facile, la vengeance du poète : puisqu'il ne veut pas montrer ses vers, il lira les miens. Il est le maître ou de te conserver jeune dans le cèdre, ou de te livrer en pâture aux insectes rongeurs. Je lui envoie tout ce qui me reste des travaux d'un obscur loisir : à lui de les lire ou de les mettre à l'écart.

XXXV. Sur le nom d'un Lucius, gravé dans le marbre.

UNE seule lettre, que deux points séparent ainsi, L.., désigne le prénom Lucius. Ensuite est gravée une M, je crois, comme ici : M ; on ne la voit pas tout entière ; une pointe a disparu avec un fragment de la pierre qui s'est brisée ; et personne ne pourrait reconnaître à de sûrs indices si c'est Marius, Martius ou Metellus qui repose en ce lieu. Les lettres, dont les traits sont mutilés, gisent détachées de la pierre, et au milieu de ces signes confus le nom a péri. Et nous nous étonnons que les hommes meurent ! quand les monuments s'écroulent ! quand une pierre, un nom même trouvent aussi la mort !

XXXVI. Sur Sabina, sa femme.

SOIT que tu loties la broderie de pourpre de ce vêtement, ou que tu aimes l'élégance de l'inscription qui s'y dessine[xlix], l'une et l'autre sont l'œuvre de la gracieuse maîtresse qui le porte : à elle seule, Sabina[l] cultive les deux arts.

XXXVII. Sur la même.

QUE l'orient dans son orgueil se glorifie de ses toiles d'Achéménie ; que la Grèce broche ses manteaux d'un flexible tissu d'or : la renommée n'en célèbrera pas moins la Sabina d'Ausone[li], qui évite leurs grandes dépenses, et les égale en talent.

XXXVIII. Sur la même.

CEUX qui brochent des étoffes et des vers, offrent leurs vers aux Muses, et leurs étoffes à toi, chaste Minerve. Moi, Sabina, je ne séparerai pas deux choses inséparables, puisque c'est dans mes tissus mêmes que,j'écris mes vers.

XXXIX. La maîtresse comme il en veut une.

JE veux de celle qui ne veut pas[lii], je ne veux pas de celle qui veut Vénus aime la lutte et non la satiété. Je dédaigne des faveurs qu'on m'étale, je renonce à celles qu'on me refuse : je ne veux ni me blaser ni me torturer l'esprit. Je n'aime ni Diane avec sa double ceinture, ni Cythérée toute nue : celle-ci a trop, celle-là trop peu pour séduire. Qu'une femme adroite ait l'art de ménager un milieu en amours, à tout prix je suis à elle ; mais, quand je veux, je ne veux pas qu'elle me provoque.

XL. Sur les deux frères Chrestos et Akindynos.

CHRESTOS et Akindynos sont frères, mais ce sont deux enfants bien malheureux ; car, avec leurs mauvais penchants, ils sont tous deux mal nommés. L'un n'est pas un homme utile, l'autre n'est pas peu dangereux. Une seule lettre peut les corriger l'un et l'autre. Que Chrestos prenne un alpha, et qu'Akindynos perde le sien, ce dernier deviendra Kindynos (dangereux), et son frère Achrestos (bon à rien).

XLI. Même sujet.

IL existe deux frères germains nommés Chrestos et Akindynos, et, tous les deux mal nommés[liii]. Pour bien faire, qu'Akindynos donne son alpha à Chrestos, et qu'il reste lui-même sans alpha : l'un et l'autre aura son vrai nom.

XLII. Sur Pallas et Vénus aimée[liv].

PALLAS aperçut dans Lacédémone Vénus armée. « Recommençons la lutte, lui dit-elle, et j'accepte encore Pâris pour juge. — Téméraire ! lui répondit Vénus ; je suis armée, et tu me braves ! moi qui t'ai vaincue jadis, étant nue ! »

XLIII. Autre, sur le même sujet.

PALLAS, voyant dans Lacédémone Vénus armée : « Veux-tu, lui dit-elle, entrer en lice aujourd'hui ? Vénus sourit. « Pourquoi me provoquer ainsi, rivale casquée ? Si je puis vaincre étant nue, que ne ferais-je pas avec des armes ? »

XLIV. A Philomusus le grammairien.

PARCE que ta bibliothèque est bien garnie de livres achetés, tu te crois un savant et un grammairien, Philomusus ! A ce compte, fais-moi provision de cordes, d'archets, d'instruments, et, tout cela payé demain te voilà musicien.

XLV. Sur une statue de Rufus[lv] le rhéteur, peu éloquent et peu mâle.

Voici la statue de Rufus. — Oui, vraiment, c'est elle, c'est bien elle : sans langue, sans cervelle, et roide, et sourde, et aveugle : c'est tout Rufus. Sur un seul point la ressemblance n'est pas parfaite : il était plus mou que cela.

XLVI. Sur un portrait de Rufus le rhéteur.

Toi qui ne sus jamais parler, qui t'a ainsi représenté sous les traits d'un orateur ? Conte-moi cela, Rufus. Tu ne dis mot ? le portrait est fidèle.

XLVII. Sur le même portrait.

Voici le portrait de Rufus. — C'est vrai. Mais Rufus, où est-il ? — Dans sa chaire. — Qu'y fait-il ? — Ce qu'il fait dans ce tableau[lvi].

XLVIII. Sur le même Rufus.

RUFUS a dit, dans un de ses vers, reminisco. Ainsi, ce vers n'a pas de cor (de bon sens), et Rufus pas plus que son vers.

XLIX. Même sujet.

CELUI qui croit pouvoir dire en latin reminisco, au lieu de co, lirait cor, s'il avait du cor (du bon sens).

L. Sur le même Rufus.

RUFUS le rhéteur fut un jour invité à une noce : nombreux étaient les convives, comme toujours. Voulant donner un bel échantillon de sa science grammaticale, il adressa ce souhait aux époux : « Faites-nous des enfants du genre masculin, du féminin et du neutre ! »

LI. Le portrait de Rufus le rhéteur.

AVEC ma belle tête et ma bouche muette, veux-tu savoir qui je suis ? — Oui. — Je suis le portrait de Rufus, le rhéteur pictave[lvii]. - Mais je voudrais que le rhéteur lui-même me dît cela. — Impossible. — Pourquoi ? — C'est que le rhéteur est tout le portrait de son portrait.

LII. Sur la statue de Rufus.

Voies la statue de Rufus le rhéteur. — Si c'est un marbre, c'est bien elle. — Pourquoi cela ? — C'est que Rufus lui-même n'a jamais été qu'un marbre.

LIII. Sur Diogène le philosophe cynique.

UNE besace, un peu de farine, un manteau, un bâton et une tasse, tel était le mince bagage du Cynique ; mais pour lui c'était trop encore. Car, voyant un bouvier qui buvait dans le creux de sa main, « Pourquoi, dit-il, me charger de toi, tasse inutile ? »

LIV. Sur Crésus et Diogène[lviii].

EN oyant ton ombre chez les mânes, ô roi Crésus, le plus riche des rois, Diogène le Cynique s'arrêta de loin ; et, poussant un éclat de rire d'une violence inaccoutumée, il s'écria : « A quoi te servent aujourd'hui tes richesses, ô roi, des rois le plus riche ? Te voilà, comme moi, seul, et plus pauvre même que moi. Car, ce que je possédais, je le porte avec moi ; et. toi, Crésus, de tant d'opulence, qu'as-tu conservé ? rien ! »

LV. Laïs consacre son miroir à Vénus.

LAÏS vieillie[lix] consacre ce miroir à Vénus ; à l'immuable beauté ce serviteur immuable et digne d'elle ! Pour moi, je n'en ai plus que faire : car je ne veux point me voir telle que je suis ; telle que j'étais, je ne le puis.

LVI. Sur Castor, Pollux et Hélène.

CES enfants que tu vois éclore de trois œufs, tu peux affirmer qu'ils sont nés de pères doubles et de doubles mères. Némésis les a engendrés, mais Léda fécondée les a couvés. Tyndare est leur père et Jupiter aussi : l'un croit l'être, l'autre sait l'être.

LVII. Sur la statue de Vénus sculptée par Praxitèle.

QUAND la véritable Vénus aperçut la Vénus de Guide[lx], elle dit : t »Tu m'as vue toute nue, j'imagine, Praxitèle ? — Non, je ne t'ai point vue, et cela ne m'était pas permis. Mais c'est avec le fer que toutes nos oeuvres se façonnent, et le fer est au service de Mars Gradivus. Or, telle ils savaient que Cythérée avait plu à leur maître, telle mes ciseaux de fer ont formé la déesse. »

LVIII. Sur la génisse d'airain de Myron[lxi].

JE suis la génisse que le ciseau créateur de Myron sculpta en airain ; et je ne crois pas qu'il m'ait sculptée, il m'a créée vivante. Car le taureau me poursuit, la génisse s'approche et mugit, et le veau que presse la soif s'en vient à nos mamelles. Tu t'étonnes que le troupeau s'y trompe ? mais le maître du troupeau lui-même me compte souvent au nombre des génisses qui paissent.

LIX. Sur la même génisse.

POURQUOI, jeune veau, tourmenter les froides mamelles d'une mère d'airain, et demander au métal un lait savoureux ? Du lait, je pourrais t'est donner, si Dieu eût préparé le dedans de mon corps comme Myron en a disposé le dehors.

LX. Même sujet. A Dédale.

POURQUOI, Dédale, épuiser ton art à façonner une vaine image ? C'est en mon sein plutôt qu'il faut enfermer Pasiphaé. Si tu veux lui donner les attraits d'une vache véritable, la vache de Myron t'offre un vivant modèle.

LXI. Même sujet. C'est la génisse qui parle.

Tu t'abuses, jeune veau, qui explores ainsi nos flancs. La main de l'artiste n'a point donné de lait à ces mamelles[lxii].

LXII. Même sujet.

BOUVIER[lxiii], fais paître plus loin tes troupeaux, je t'en conjure ; tu pourrais emmener avec tes boeufs l'airain de Myron, comme s'il était en vie.

LXIII. Même sujet.

EN me voyant, le veau mugira de joie[lxiv] ; le taureau amoureux se jettera sur moi, et le pâtre me poussera devant lui avec son troupeau.

LXIV. Sur la même génisse.

LA vache d'airain de Myron pourrait mugir ; mais elle craint d'atténuer le mérite de l'artiste. Car il est plus difficile de donner l'apparence de la vie que la vie elle-même ; et ce ne sont point les oeuvres de Dieu qui étonnent, mais les oeuvres de l'artiste.

LXV. Même sujet. C'est la génisse qui parle.

JE n'étais qu'une vache d'airain ; mais une génisse fut immolée à Minerve, et la déesse fit passer en moi le souffle qu'avait exhalé la victime. Et maintenant je suis double : en partie d'airain, en partie animée ; on reconnaît la main de l'artiste, et la main de la déesse.

LXVI. A un taureau. C’est la génisse qui parle.

POURQUOI, taureau, te préparer à l'amour ? L'apparence te trompe : je ne suis pas la machine de Pasiphaé.

LXVII. Sur la même génisse du sculpteur Myron.

AVANT le coucher du soleil, mais déjà vers le soir, un pâtre reconduisait ses vaches au logis : comme il en oubliait une, il voulait m'emmener[lxv], me croyant des siennes.

LXVIII. Même sujet.

UN pâtre un jour perdit une génisse. Forcé de rendre le compte, il se lamentait en disant que c'était moi qui manquais, et que je n'avais pas voulu suivre les autres.

LXIX. Les changements de sexe.

A Vallebana[lxvi] (l'aventure est neuve ; les poètes eux-mêmes l'admettraient avec peine, mais elle est tirée pourtant d'une histoire véridique), un oiseau mâle se changea en femelle, et, au lieu d'un paon, ce fut une paonne qui se présenta aux regards. Chacun d'admirer le prodige ; quand soudain parait une tendre brebis changée en un jeune agneau. Pourquoi, sots que vous êtes, rester interdits à la vue d'une nouveauté déjà connue ? Ne lisez-vous jamais les poésies d'Ovide ? Un fils de Saturne, Consus[lxvii], changea le sexe de Cériis, et Tirésias[lxviii] eut tour à tour deux corps. La fontaine Salmacis a vu Hermaphrodite[lxix] à demi mâle ; Pline a vu une jeune épousée devenir androgyne[lxx]. Il n'y a pas si longtemps déjà qu'à Bénévent, dans la Campanie, une vierge se transforma soudain en bel adolescent. Mais je ne veux pas aller chercher des exemples d'ancienne date : moi-même j'étais garçon tout à l'heure, et me voilà fille[lxxi].

LXX. A Pythagore, à propos de Marcus.

PYTHAGORE Euphorbus, qui rends aux choses le germe de la vie, et fais rentrer les,mes en des corps nouveaux, dis-moi, que sera Marcus, qui vient d'exhaler son dernier soupir, s'il reprend encore le souffle et la vie ? — Quel était ce Marcus ? — Un matou friand de garçons, et qui corrompit toute la jeune espèce mâle. Fossoyeur d'une Vénus à l'envers, il bêchait par derrière : c'était l'embrocheur grippe-fesse[lxxii] du poète Lucilius. — Il ne sera ni taureau, ni mulet, ni chameau, ni bouc, ni bélier : il sera fouille-merde.

LXXI. Vers mis au bas du portrait de Crispa l'impudique.

NON contente de la fécondité régulière d'une union légitime, sa lubricité dépravée rechercha d'obscènes voluptés. Et l'amour que la disette inspira dans Leninos à l'héritier d'Hercule[lxxiii], et celui due la toge de l'harmonieux Afranius[lxxiv] traîna sur la scène, et celui que la luxure mit en tête aux habitants de Nola[lxxv], Crispa les essaye tous sur un même corps. Les doigts, la langue et l'une et l'autre fente sont en jeu chez elle : elle veut tâter de tout avant de mourir[lxxvi].

LXXII. Sur Achillas, qui brisa un crâne.

DANS un carrefour gisait à l'abandon la tête pelée d'un homme sans sépulture[lxxvii]. A la vue de ce crâne dépouillé de sa peau, on pleurait : peu touché de ces larmes, Achillas lance un caillou qui fait voler le crâne en éclats. Mais, repoussé de loin par l'os qu'il a heurté, le caillou vengeur revient frapper le front et les yeux de son maître. Puisse ainsi toujours la main de l'impie diriger ses coups avec assez d'adresse pour que les traits renvoyés en arrière reviennent à leur maître !

LXXIII. Le médecin Alcon. L'aruspice Diodorus.

MARCUS était mourant[lxxviii] : l'aruspice Diodorus lui dit qu'il ne lui restait plus que six jours à vivre. Mais le médecin Alcon, plus puissant que les dieux et les destins, fit au même instant mentir l'aruspice. Il tâta le pouls du malade, qui aurait vécu, s'il ne l'eût touché : car cet instant suffit pour tuer les six jours de Marcus.

LXXIV. La statue de Jupiter et le médecin Alcon.

HIER Alcon[lxxix] toucha la statue de Jupiter ; et, tout marbre qu'il est, Jupiter a éprouvé l'influence du médecin. Voici qu'aujourd'hui on ordonne de le tirer de son vieux temple, et on va l'enterrer[lxxx], quoiqu'il soit dieu et pierre.

LXXV. Contre Eunomus le médecin.

Caïus était malade : Eunomus assura que c'était un homme mort. Caïus en réchappa, grâce au hasard et non au médecin. Quelque temps après, Eunomus le vit ou pensa le voir, pâle et dans tout l'appareil d'un trépassé. « Qui es-tu ? — Caïus. — Es-tu en vie ? — Non. — Mais que viens-tu faire ici ? — C'est Pluton qui m'envoie ; comme j'ai gardé mémoire des hommes et des choses, je viens chercher les médecins. » Eunomus devint roide de peur. « Ne crains rien, Eunomus, reprend Caïus ; nous lui avons dit, moi et les autres, que pas un homme de bon sens ne pouvait t'appeler un médecin. »

LXXVI. Contre un homme qui avait la voix fausse.

Tu imites les aboiements des chiens, le hennissement des chevaux ; tu bêles à la manière des chèvres et des bêtes à laine ; on croirait entendre les ânes braire, quand tu t'avises, Marcus, d'imiter la pécore d'Arcadie : tu reproduis le chant du coq, le croassement joyeux du corbeau, et, toutes les voix enfin de bêtes et d'oiseaux. Mais si tu contrefais tous ces cris avec tant de vérité qu'on les croirait naturels, ta voix ne peut être la voix d'un homme.

LXXVII. A Crispa.

ON te dit laide, Crispa ; si tu l'es, je l'ignore. Pour moi tu es belle, et mon sentiment me suffit. Je désire même, car un peu de jalousie se mêle à mon amour, que tu paraisses hideuse à tous les autres, et charmante à moi seul.

LXXVIII. La maîtresse selon son goût.

JE veux une maîtresse ainsi faite[lxxxi] : qui, sans raison, cherche querelle ; qui n'affecte pas de s'exprimer comme une innocente ; qui soit gentille, agaçante, la main leste, reçoive les coups, me les rende, et, battue, implore un baiser. Car, si elle n'est pas de ce caractère, si elle est honnête, prude, sage.... Malédiction ! autant qu'elle soit ma femme !

LXXIX. A Cupidon. Traduit du grec.

CE qu'on appelle amour, ô Cupidon[lxxxii], si tu ne le fais partager, détruis-le. Ou ne brûle point un cœur, ou brûles-en deux.

LXXX. A Dioné, sur son amure.

ÉTEINS le feu qui m'embrase, bienfaisante Dioné, fais-le passer, ou qu'une autre le partage.

LXXXI. Sur cette pensée grecque : Le commencement est la moitié du tout.

COMMENCE ! l'œuvre commencée est à moitié faite[lxxxiii]. Une moitié te reste : commence encore, et tu achèveras.

LXXXII. Sur cette autre pensée grecque : Un bienfait lent à venir est un bienfait mal fait.

UN bienfait qui tarde n'est pas un bien fait. Car, si le bienfait arrive vite, le bien fait fait mieux[lxxxiv].

LXXXIII. Même sujet.

Si tu fais le bien, fais-le vite. En effet, fait vite, il fait bien ; si on l'attend, le bien fait est mal fait.

LXXXIV. Contre un mime maladroit.

UN heureux hasard a sauvé la maladresse de l'artiste. En représentant Capanée, notre histrion se laisse tomber[lxxxv]. Il représente Niobé, et sa froideur lui donne si bien l'air d'un marbre, que le spectateur crut voir Niobé elle-même. Dans le rôle de Canacé, il fut beaucoup plus heureux qu'elle[lxxxvi] ; car son glaive ne lui a pas percé le ventre.

LXXXV. Sur le même.

LE même singe[lxxxvii] a représenté Daphné et Niobé : c'était une bûche comme Daphné, une pierre comme Niobé.

LXXXVI. La potion dodra[lxxxviii].

Dodra vient de dodrans ; comptez plutôt : jus, eau, vin, sel, huile, pain, miel, poivre, herbe. Total : neuf.

LXXXVII. Même sujet.

JE m'appelle dodra. — Pourquoi ? — Je suis composée de neuf parties. — Qui sont ?... - Jus, eau, miel, vin, pain, poivre, herbe, huile, sel.

LXXXVIII. Même sujet.

JE suis dodra, un breuvage et un nombre ; j'ai miel, vin, huile, pain, sel, herbe, jus, eau, poivre.

LXXXIX. Sur un jurisconsulte qui avait une femme adultère.

CE jurisconsulte, qui a pour vivre une femme adultère, aime la loi Papia, mais la loi Julia lui déplaît. Vous demandez pourquoi cette distinction ? Il n'est lui-même qu'à demi de son sexe ; et, s'il n'a rien à craindre de la loi Titia, la loi Scatinia lui fait peur[lxxxix].

XC. A Zoïle, qui avait épousé une prostituée.

TOI qui ne fais pas toujours le mâle, Zoïle, tu as épousé une courtisane. Quels profits l'un et l'autre vous ferez en ménage ! Ta femme recevra de ton amant et toi du sien : pris sur le fait, ils paieront cher votre pudeur perdue ! Mais ce commerce, qui vous paraît aujourd'hui si lucratif, quand viendra l'âge, vous apportera quelque mécompte. Les galants alors vous vendront leurs services, après avoir si généreusement acheté votre séduisante jeunesse.

XCI. A Vénus, un amant bien à plaindre.

J'AIME l'une qui me hait ; l'autre, au contraire, je la hais parce qu'elle m'aime. Mets-nous d'accord, si tu peux, bonne Vénus. — C'est très facile à faire. Je changerai leurs goûts et leurs amours. Celle-ci haïra, l'autre aimera. — Mais je souffrirai les mêmes tourments. — Veux-tu les aimer toutes les deux ? — Si toutes les deux m'aiment, je veux bien. — Arrange-toi pour cela. Pour être aimé, Marcus, aime toi-même[xc].

XCII. Le même à la même.

Tu viens de conseiller à un amant en peine, ô Vénus, d'aimer ces deux femmes ; mais l'une et l'autre me hait : donne-moi donc un autre conseil. — Subjugue-les toutes deux par des présents. — Je le voudrais ; mais ma fortune est si bornée ! — Flatte-les par des promesses. — On ne croit pas aux malheureux. — Prends les dieux à témoin. — Puis-je sans crime tromper les dieux ? — Passe les nuits devant leurs portes. — La nuit, j'ai peur qu'on ne m'arrête. — Écris des élégies. — Impossible, Apollon et les Muses me sont étrangers. — Brise leurs portes. — Je crains le juge et ses arrêts. — Insensé ! tu consens à mourir de ton amour, et non pour ton amour ! — J'aime mieux être malheureux, que malheureux et coupable. — Je t'ai conseillé comme j'ai pu. Maintenant consultes-en d'autres. — Qui ? dis-moi. — Phèdre et Didon te conseilleront le parti qu'elles ont pris elles-mêmes, ainsi que Canacé, Phyllis, et l'amante dédaignée de Phaon. — C'est là le conseil que tu me donnes ? — On n'en donne pas d'autre aux malheureux.

XCIII. Belle réponse d'un oracle[xci].

HYLAS savant à manier le ceste, Phegéus adroit dans l'art de la lutte, et Lycus célèbre dans les stades d'Olympie, curieux de savoir s'ils seraient tous trois vainqueurs aux prochaines solennités, consultèrent Ammon, l'oracle de Libye. Mais, en dieu avisé, « Vous obtiendrez la victoire sans aucun doute, leur dit-il, si vous prenez soin que personne ne surpasse Hylas au ceste, Phegéus à la lutte, et toi, Lycus, à la course. »

XCIV. Sur la ceinture d'Hermione[xcii].

UNE ceinture de pourpre enlaçait les mamelles rebondies d'Hermione ; sur la ceinture étaient brodés ces deux vers : « Toi qui lis cette inscription, Vénus te l'ordonne, aime-moi, et n'empêche personne de m'aimer à ton exemple. »

XCV. Sur Hylas[xciii] entraîné par les Naïades.

Vois comme le bel Hvlas aspire aux voluptés d'un trépas si doux, comme il savoure de mortelles délices ! Il va périr au milieu des baisers, des amours qui le tuent, sans savoir s'il est victime des Naïades ou des Euménides.

XCVI. Aux Nymphes qui poursuivent Narcisse.

Vous brûlez, Naïades lubriques, d'un amour funeste et sans espoir : l'enfant deviendra fleur.

XCVII. Sur Narcisse amoureux de lui-même.

SI tu soupirais pour un autre, Narcisse[xciv], tu pourrais être heureux ; mais tu as la possession de l'objet aimé, et tu n'en as pas la jouissance.

XCVIII. Sur le même.

QUELS tourments ne ferait pas endurer à un amant la beauté d'un enfant qui meurt ainsi d'amour pour son image !

XCIX. Sur Écho pleurant la mort de Narcisse.

ÉCHO meurt avec toi, Narcisse, en répétant tes sanglots dans les derniers accents de sa voix expirante. Et sa plainte aujourd'hui rappelant toujours les plaintes d'un mourant, elle aime encore à redire les derniers mots de celui qui parle.

C. Sur Hermaphrodite.

MERCURE est son père, et Cythérée sa hère. Hermaphrodite, nom mixte comme sa nature, est un composé, mais un composé incomplet, de l'un et de l'autre sexe ; homme et femme tout ensemble, il ne peut contenter ni l'un ni l'autre.

CI. Sur l'union de Salmacis avec Hermaphrodite.

LA nymphe Salmacis[xcv] est attachée au mari qu'elle a désiré : heureuse vierge, si elle sent qu'elle a un homme en elle ! Et toi, jeune homme, enchaîné à cette belle fille, tu es doublement heureux, si un seul corps peut en faire deux pour toi.

CII. A Apollon, sur la fuite de Daphné.

POSE ton arc, Péan[xcvi], et rentre tes flèches rapides : ce n'est pas toi que fuit cette vierge, mais tes armes qui lui font peur.

CIII. A l'écorce qui allait recouvrir Daphné.

JALOUSE écorce, pourquoi recouvrir si vite cette jeune fille ? — Si la vierge lui échappe, Phébus veut avoir le laurier.

CIV. Contre deux soeurs de mœurs différentes.

DÉLIA, vous nous surprenez, et c'est chose surprenante en effet que la différence qui existe entre ta soeur et toi. Elle, avec sa mise honnête, a l'air sage, et ne l'est pas ; toi, hors la parure, tu n'as rien de la courtisane. !Ainsi, bien que tes moeurs soient pures, et que sa mise soit décente, ta parure te condamne, comme elle sa conduite.

CV. À Galla.

JE m'en vais, mais sans moi, parce que c'est sans toi, et je ne serai tout moi qu'avec toi, puisque je suis, Galla, l'autre moitié de toi-même. Je m'en vais pourtant, mais par moitié, moins même que par moitié ; et je ne suis plus en un seul endroit : car je serai presque tout entier avec toi partout où J'irai, et c'est la plus mince partie de moi qui viendra avec moi. Je me sépare en deux ; mais je prends pour moi la moindre part : la plus forte portion de moi retourne avec toi. Si je reviens, je serai tout entier à toi, et il ne restera pas une seule partie de moi qui ne rentre en ta possession. Adieu.

CVI. Sur la Vénus Anadyomène[xcvii].

VOIS cette Vénus qui s'élève du sein de l'onde maternelle : c'est l'oeuvre du génie d'Apelle. Comme elle presse de l'une et de l'autre main sa chevelure d'où l'eau salée ruisselle ; comme elle essuie l'écume de ses tresses humides ! « Cypris, nous te cédons la palme, s'écrient Junon et la vierge Pallas ; à toi le prix de la beauté. »

CVII. Sur un beau garçon.

COMME la nature balançait à faire un garçon ou une fille, elle te fit[xcviii] ; bel enfant, et fit presque une fille.

CVIII. Contre le galeux Polygiton.

QUAND on a vu, assis dans la baignoire[xcix], Polygiton bassiner les ulcères de ses membres pourris de gale, on préfère à tous les divertissements an pareil spectacle. D'abord il frappe l'air de glapissements saccadés ; il lance des mots pareils aux cris que le plaisir arrache aux courtisanes ; il parcourt tous les tons de l'obscène pâmoison. Puis, comme la Ménade pleine du dieu qui l'agite, il roule en tous sens ses bras, sa poitrine, ses jambes, ses flancs, son ventre, ses cuisses, son aine, ses mollets, son dos, son cou, ses épaules, et l'antre embrené de sa Symplégade[c] : car le mal promène ses tortures en tous ces endroits divers, jusqu'à ce qu'enfin la tiède chaleur du bain l'engourdisse, et qu'un doux assouplissement l'enchaîne de sa langueur mortelle. Il ressemble à ces hommes châtrés, que d'impuissants désirs rapprochent de la femme, et qui essayent des luttes pour lesquelles ils n'ont plus d'armes : on dit qu'ils s'épuisent en vaines jouissances sur la couche qu'ils tourmentent, quand, à force de chatouillements, l'ardeur qui les embrase est près de s'éteindre, et que ce jeu ridicule s'achève par de folles morsures. Ainsi Polygiton laisse retomber ses membres hideux ; et comme il doit finir par expier sa vie, il se prépare d'avance aux eaux du Phlégéthon[ci].

CIX. Sur un certain Silvius Bon, qui était Breton.

CE Silvius Bon[cii] attaque nos poésies : il a bien mérité nos distiques le Breton Bon.

CX. Même sujet.

CE Silvius est Bon. — Quel Silvius ? — Ce Breton. — Ou ce Silvius n'est pas Breton, ou il n'est pas bon.

CXI. Même sujet.

ON dit que ce Silvius est Bon, on dit aussi qu'il est Breton. Qui croira qu'un citoyen bon ait pu dégénérer ainsi ?

CXII. Même sujet.

Aucun Breton n'est bon. Si Silvius veut être Silvius tout simple, avec ce simple nom il cessera d'être Bon[ciii].

CXIII. Même sujet.

CE Silvius est Bon ; mais le même Silvius est Breton. Il est une chose bien plus simple, on peut m'en croire, c'est un Breton mauvais.

CXIV. Même sujet.

SILVIUS, tu es Breton et Bon ; bien que tu ne passes pas pour un homme bon, et que Bon et Breton n'aillent pas ensemble.

CXV. Contre Furippus.

LES uns t'appellent Fürippus avec une longue, les autres Fürippus avec une brève[civ] : choisis celle que tu préfères, ou la longue ou la brève. Elles te conviennent l'une et l'autre, fripon et furieux que tu es.

CXVI. Pensée d'Épicure.

L'ÊTRE heureux et immortel n'a point de peine et n'est fait point aux autres[cv].

CXVII. Sur le paresseux.

LE paresseux bien portant est cent fois pire que le malade qui a la fièvre[cvi] : il boit le double, et il dévore le double.

CXVIII. Sur un portrait de Didon.

JE suis Didon : ce portrait que tu contemples, étranger, reproduit avec un art merveilleux la beauté de mon visage[cvii]. J'étais ainsi ; mais je n'eus jamais les penchants que m'a prêtés Virgile[cviii], et je n'ai point cherché le bonheur de ma vie dans des amours adultères. Car jamais Énée le Troyen ne m'a vue, jamais les vaisseaux d'Ilion n'abordèrent en Libye. Mais, fuyant la rage et les armes de l'impur Iarbas, je suis morte, je l'avoue, pour sauver mon honneur. Je me suis percé le cœur, mais c'est la pudeur qui dirigea mon glaive, et non le délire ou le brutal désespoir d'un amour trahi. Et ce trépas, j'en suis fière. J'ai vécu sans blesser la gloire de mon nom : mon époux vengé, ma ville debout, j'ai quitté la vie. Pourquoi, Muse jalouse, avoir animé Virgile contre moi, pour qu'il m'accusât faussement d'avoir perdu l'honneur ? Vous, lecteurs, croyez-en l'histoire, plutôt que ces chantres des larcins et des incestes des dieux ; poètes menteurs, dont les fictions outragent la vérité, et prêtent aux dieux les vices des mortels.

CXIX. Sur trois libertins.

ILS sont trois dans un lit : deux subissent la violence et deux la commettent.  — Ils sont donc quatre ? — Non : il ne faut compter que pour un chacun des deux coupables de droite et de gauche, mais compte pour deux celui du milieu, acteur et patient tout ensemble.

CXX. Contre Castor.

CASTOR voulait lécher des membres virils, et il ne pouvait avoir d'amateurs chez lui. Mais notre suceur a trouvé encore engin à sa langue : pour ne rien perdre, il s'est mis à laper le membre de sa femme[cix].

CXXI. Sur la perte de son amie.

IL y avait trois Grâces : mais tant que ma Lesbie a vécu, il y en eut quatre. Elle est morte ; on n'en compte plus que trois comme devant.

CXXII. Contre Faustinus, le nain d'Anicias Probinus.

FAUSTULUS, à cheval sur une fourmi[cx] comme sur un gros éléphant, se laisse choir et tombe le nez contre terre. Puis, meurtri et mourant sous le talon de l'animal, l'infortuné put à peine retenir assez de souffle pour exhaler ces paroles : « Pourquoi ris-tu, méchant envieux ? parce que je suis tombé ? Phaéthon n'est pas tombé autrement. »

CXXIII. Contre Eunus, le lécheur[cxi].

EUNUS, pourquoi tourmenter ainsi Phyllis, la vendeuse de parfums ? on dit que tu la lèches et que tu ne la baises pas. Prends garde de confondre le nom des marchandises, et d'être dupe des parfums de Séplasia[cxii], qui pourraient te faire croire que le cystos et le costos ont la même odeur[cxiii], et que le nard et la sardine ont saveur pareille.

CXXIV. Contre le même.

EUNUS, le malheureux ! lèche et flaire à deux trous : son nez et sa bouche ne sentent pas de même.

CXXV. Contre le même.

DES flueurs ne sont pas des fleurs[cxiv] : arrière toutes les odeurs. je ne veux sentir ni bon ni mauvais.

CXXVI. Contre le même.

Laþw, …Ervw, et …Ituw, Xeßrvn, et …Ervw et encore …Ituw : enlève, en écrivant, la première lettre de chacun de ces noms, et tu auras le mot[cxv] que tu mets en action, maître Eunus : la décence me défend de dire cette infamie en latin.

CXXVII. Contre le même.

EUNUS, tu lèches le puant vagin de ta femme enceinte : tu te presses bien de donner des leçons de langue à tes enfants avant l'enfantement !

CXXVIII. Contre le même, pédagogue et lécheur.

EUNUS, le petit Syrien[cxvi], qui lèche les vagins, docteur opique[cxvii], grâce aux leçons de Phyllis, voit la partie de la femme sous quatre faces. En l'écartant sur trois coins, il dessine un D. Les rides égales de chaque côté de la vallée des cuisses, et le sentier qui les coupe par le milieu quand la fissure du vagin s'ouvre, ont, à l'entendre, la forme d'un C, car on dirait trois fentes. Quand il y fourre sa langue, le l y est[cxviii], et il y reconnaît à l'odeur un vrai f[cxix]. Eh quoi ! ignorant, tu crois qu'un f est écrit là où il convient de planter un I dans toute sa longueur[cxx] ! Misérable docteur ! que le 8 récompense tes turpitudes[cxxi], et que le Y barré marque ton nom[cxxii].

CXXIX. Sur un portrait de Médée.

AU moment de peindre Médée roulant en son esprit l'horrible meurtre de ses fils[cxxiii], Timomachus[cxxiv] puisa dans son génie d'immenses ressources pour exprimer les deux passions contraires qui se partageaient le coeur de cette mère. La colère paraît sous les larmes, et la pitié même n'est pas sans colère. Il faut voir comme ces deux sentiments se confondent l'un dans l'autre. Elle hésite : le peintre s'en tient là ; car c'est au bras de cette digne mère, et non au tien, Timomachus, à verser le sang de ces enfants.

CXXX. Même sujet.

QUEL est le peintre qui te représenta ainsi[cxxv], fille exécrable de la Colchide, roulant dans ton esprit l'horrible meurtre de tes enfants ? Es-tu donc si altérée du sang de tes fils, que tu ne puisses, même en peinture, t'épargner ce crime ? Est-ce une rivale qui t'irrite ? Est-ce encore Jason, est-ce encore Glaucé qui te forcent de tuer ? — Non, même en peinture, tu ne seras pas cruelle : car la violence immodérée de ta jalousie s'arrête sur la cire[cxxvi] où elle se grave. Gloire à Timomachus, qui nous a montré cette mère indécise avant de frapper, et n'a pas voulu la souiller du sang de ses enfants !

CXXXI. Contre un homme qui se polissait l’engin.

TU polis ton engin en le frottant de dropax[cxxvii] tiède ; j'en sais la cause : c'est qu'un membre poli allèche les louves sans poils[cxxviii]. Mais de ton anus échaudé tu arraches les herbes, et tu uses avec la ponce les aspérités de tes Clazomènes[cxxix]. Pourquoi ? je l'ignore ; à moins que ton tempérament n'aspire à une double épreuve, et que tu ne sois femelle par derrière et mâle par devant.

CXXXII. L'aveugle et le boiteux[cxxx].

UN boiteux des deux pieds marche porté par un aveugle, et l'un emprunte à l'autre le secours qui lui manque. Car l'aveugle prête au boiteux des pieds pour marcher, et le boiteux a des yeux pour l'aveugle.

CXXXIII. Même sujet.

UN homme privé de ses deux pieds chemine porté par un aveugle, et leur infirmité se prête un mutuel secours. Car l'aveugle aide de ses pieds le boiteux, et celui-ci à son tour donne des yeux à l'aveugle qui marche pour lui.

CXXXIV. Sur le riche et le pauvre.

LE riche n'est pas vraiment riche, et le pauvre ou l'indigent n'est pas malheureux. L'un n'a pas plus de besoins que l'autre. Le riche a besoin de pierreries, le pauvre des dons de Cérès : ainsi tous deux ils ont des besoins, mais ceux du pauvre sont encore les moindres.

CXXXV. Sur Pénélope[cxxxi].

. . . . . . Les amants n'ont point souillé sa pureté, et les baisers qu'elle lui réserva si longtemps, étaient à peine connus de Télémaque lui-même. Aussi, ma virginité put briller à tes yeux quand l'hymen, avec l'âge, alluma ses flambeaux ; et, malgré mon aversion première[cxxxii], je brûlai d'un sincère amour. Souvent, épouse novice encore, des songes menteurs me firent trembler, et des reproches que tu ne méritais pas sont tombés de ma bouche. Et pourtant, éveillée, je sentais des douleurs inconnues, et d'une main peureuse j'interrogeais ma couche brûlante. Puis quand, haletant d'amour, tu livras à ma pudeur un dernier assaut, obéissante et résignée, j'étouffai le cri de ma douleur ; ni ma dent cruelle, ni mes ongles n'osèrent te combattre ; car entre nous tout bas l'amour faisait la paix. Je n'ai point d'une voix craintive appelé mon aïeule, ou nia vieille esclave si empressée d'accourir. Mais ma timide pâleur a frappé mes compagnes, et leur a seule appris que ma tendre pudeur avait fait son devoir.

CXXXVI. Contre un grammairien.

FORTUNÉ n'est pas un grammairien ; il ne le fut même jamais, et jamais grammairien ne porta le nom de Fortuné. Mais si, en dépit du destin, il en exista jamais un fortuné, celui-là, sans doute, a passé par-dessus les règles de la grammaire.

CXXXVII. Le grammairien malheureux en ménage.

MOI qui enseigne La guerre et le héros, et qui sais par cœur La guerre et le héros, ce n'est pas une femme, c'est la guerre que j'ai épousée. Car, pendant tout le jour et toute la nuit, sans interruption, la disputeuse nous bat en brèche, mon lare et moi ; et comme si Mars l'eût dotée d'un arsenal inépuisable, elle lève sans cesse les armes contre moi, et ne me laisse aucun repos. Je vais me rendre à cette batailleuse ; je m'avouerai vaincu, pour qu'elle n'ait plus à me quereller que parce que je fuis les querelles.

CXXXVIII. Sur Auxilius, le grammairien.

COMMENT ce maître pourrait-il parler un langage correct ? son propre nom, il ne le prononce pas sans faute. En effet, tu t'appelles Auxilius. Mais, ignare pédant, avec ce nominatif, te voilà solécisme[cxxxiii].

CXXXIX. Sur les frères thébains.

MÊME dans les forêts du Styx, la paix n'a pu réunir ces deux frères[cxxxiv], ces fils d'Œdipe, ces malheureux enfants d'un père malheureux ! Car les flammes qui s'élèvent de leur bûcher commun se divisent et séparent leurs cendres. Princes maudits, que, même après la vie, la discorde n'abandonne pas encore, et qu'une haine mutuelle anime toujours ! Plût au ciel qu'ils eussent pu partager Thèbes et les limites de leur empire, comme ces nuages de cendre !

CXL. Sur les ingrats, d'après Ménandre.

LA terre n'a point de pire créature que l'homme ingrat[cxxxv]. Voisin, hôte, connaissance ou non, client, citoyen de toute condition enfin, si tu lui donnes avec empressement le secours qu'il demande, ta pitié aura beau faire, c'est un bienfait perdu.

CXLI. Sur Démosthène[cxxxvi].

SI tu veux de l'instruction, c'est auprès des savants qu'elle est surtout facile. Ce que tu sais, que la méditation le grave en ton esprit : ce que tu ne sais pas encore, tâche que l'étude te l'apprenne[cxxxvii].

CXLII. Quand on a une femme laide.

SI la femme est laide, il faut que la servante soit jolie. On a la femme, mais on caresse la servante.

CXLIII. Sur l'inconstance de la Fortune.

LA fortune ne demeure jamais dans un même état. Toujours mobile, variable et changeante en ses retours, elle renverse les grands., elle élève les petits.

CXLIV. Sur Stella[cxxxviii].

STELLA, tu brillais auparavant en ce monde comme Lucifer ; aujourd'hui que ta vie est éteinte, tu seras Vesper chez les morts.

CXLV. Extrait de Ménandre.

JOUIS de ton bien en homme qui doit mourir[cxxxix] ; mais choie-le pourtant comme situ devais vivre. Quelque parti que tu suives, le sort est à craindre.

CXLVI. A un copiste très prompt à transcrire.

ESCLAVE, habile ministre des notes rapides[cxl], accours ! Ouvre la double page de tes tablettes, où une longue suite de phrases, exprimées chacune par des points différents, se trace aussi vite qu'un seul mot. Je parcours d'énormes volumes. comme les flots pressés de la grêle, les mots se précipitent de mes lèvres bruyantes, et ton oreille ne se trouble pas, et ta page ne peut s'emplir ! Ta main, remuant à peine, vole sur la surface de cire, et si ma parole se traîne par les longs détours d'une circonlocution, tu fixes mes idées sur la cire, comme si elle, étaient énoncées déjà. Je voudrais que mon esprit fil ii aussi prompt à concevoir que ta main est habile à devancer en courant ma parole. Qui, je te le demande, qui tilla trahi ? Qui t'a révélé déjà ce que je songeais à dire ? Comment ta main ailée peut-elle ainsi dérober les secrets de ma pensée ? Par quel nouvel ordre de choses ton oreille peut-elle connaître ce que ma langue n'a point encore exprimé ? Ce n'est point un maître qui t'a enseigné cela ; et nulle autre main ne serait assez légère pour ce vol rapide de l'abréviation. Non, c'est un don de la nature ; c'est Dieu qui t'accorda cette faveur, de savoir d'avance ce que je dois dire, et de vouloir ce que je veux.

 

ÉPIGRAMMES OÙ IL RAPPELLE LES FASTES QU'IL AVAIT COMPOSÉS.

I. Ausone à Hesperius[cxli], son fils, salut.

AFIN que tu n'ignores pas les temps que Rome, la ville éternelle, passa sous les rois et sous l'autorité du sénat, j'ai rédigé ces Fastes[cxlii], et recueilli tous les noms qui, se succédant d'âge en âge, gisent épars dans l'histoire du Latium. Fais ton profit de ce travail ; reçois ce labeur de mes veilles nocturnes : la lueur de ma lampe éclaire tes études. Puisses-tu recueillir aussi une longue suite des années à venir[cxliii], comme j'ai accumulé dans ces pages celles du passé ! Enfin, suis l'exemple de ton père, et que bientôt la pourpre te range au nombre des consuls romains[cxliv].

II. Calcul du temps écoulé depuis la fondation de Rome jusqu'à mon consulat.

A ONZE cents ans, ajoutes-en quatre, puis onze, auxquels tu joindras une triétéride, et tu auras le nombre d'années écoulé depuis la fondation de la ville éternelle[cxlv].

III. Même sujet. A Proculus[cxlvi].

A MESURE que tu dérouleras, Proculus, la suite des temps, depuis Quirinus, premier roi de la ville éternelle, mille ans, puis cent, puis deux fois neuf, auront passé avant que tu ne lises le nom du consul Ausone. Peut-être qu'après un lustre encore ajouté à ce nombre, Proculus marquera de son nom la fin de l'olympiade[cxlvii].

IV. Conclusion du même ouvrage.

J'ai rédigé ces Fastes jusqu'à nos jours. Si le sort le permet, j'irai plus loin : sinon, lecteur, ce soin te regarde. Veux-tu savoir qui je suis ? Cherche le quatrième titre avant le dernier[cxlviii], et tu liras le nom du consul Ausone.

 

   préfaces      ephémérides  



[i] Cet Auguste peut être Valentinien ou Gratien, tous deux poètes, tous deux orateurs, tous deux guerriers et vainqueurs.

[ii] L'empereur s'occupait sans doute de quelque traduction d'Homère en vers latins, et c'est peut-être pour cette traduction qu'Ausone avait composé les Sommaires sur l'Iliade et l'Odyssée qui se retrouvent parmi ses œuvres.

[iii] Évidemment il s'agit ici de Gratien, chasseur infatigable, et qui se piquait de beaucoup d'adresse. — Voir l'Épitomé de S. Aurelius Victor, et Ammien Marcellin, liv. XXXI, ch. 10.

[iv] Sans doute parce que la bête était pleine, et que l'empereur, du même coup, avait tué la mère et le petit.

[v] Gratien et Valentinien.

[vi] Ausone célèbre ici la victoire remportée par Valentinien sur les Alemanni, près de Soliciniuin, en 368.

[vii] Valens, qui commandait en Orient, battit de son côté les Goths en 369. C'est sans doute à cette victoire que le poète fait allusion.

[viii] Par une confusion poétique dont s'accommoderait peu l'exactitude de l'histoire, Ausone place les Suèves sur les bords du Danube, qu'ils ne traversèrent réellement que l'an 405, avec les Vandales et les Burgondes. Le poète donnait, par extension, le nom de Suèves aux nations alémaniques et franques campées entre le Rhin et le Danube. (M. J.-C. DEMOGEOT, Études hist. et litt. sur Ausone, p. 14.)

[ix] Plusieurs empereurs étaient nés en Pannonie : Dèce, Jovien, Valentinien, Valens, Gratien.

[x] Il est mort avant de les avoir trouvées. On sait qu'il fut défait et tué à Andrinople par les Goths, le 9 août 378.

[xi] Cette épigramme est une imitation des vers 35 et 36 de la septième églogue de Virgile : Nunc te marmoreum, etc.

[xii] Gratien.

[xiii] La mère de Gratien. Elle se nommait Valeria Severa ou Marina. Valentinien l'avait répudiée pour épouser Justina, qui fut la mère de Valentinien II. Mais à la mort de son père, en 375, Gratien la rappela près de lui, et eut plusieurs fois recours à ses conseils. — Voir TILLEMONT, Hist. des Emp., t. V, p. 36, 37 et 141.

[xiv] Quelques éditeurs, au lieu de permixtis, mettent ici permissis, que Fleury a adopté. Souchay préfère permistis. J'ai conservé cette dernière leçon, quoique celle de Fleury soit également bonne.

[xv] J'ai traduit d'après la leçon proposée par Tollius, In veneficam adulterant, pour remplacer le nom barbare de Eumpina. Scaliger croit qu'il faut lire Eunapiam.

[xvi] Malfilâtre a dit à peu près de même en parlant aussi d'Écho (Narcisse, ch. IV) :

Le sort, vengeur des maux qu'elle avait faits,  
L'a condamnée à rendre désormais  
Des derniers mots les syllabes dernières.

[xvii] C'est une imitation de l'épigramme grecque de Posidippe, TÛw pñyen õ pl‹sthw, etc.. insérée au liv. IV de l'Anthologie ; seulement, dans le grec, la statue de l'Occasion est de Lysippe et non de Phidias, mais Ausone s'est dit comme Martial (liv. IX, épigr. 45) :

Lusippou lego, Phidiæ pulasi.

L'idée de donner le Repentir pour compagnon à l'Occasion est aussi d'Ausone seul.

[xviii] On ne trouve dans Cicéron ni pœnitudo ni pœnitentia.

[xix] Pœnitentia ne pouvant, à cause de la mesure, entrer dans son vers, Ausone a employé le mot grec Met‹noia, que j'ai traduit par la Repentance, pour conserver à cette épigramme ses deux déesses.

[xx] Imitation de deux épigrammes grecques de Rufinus à Prodicé (Anthologie, liv. VII, épigr. 110 et 114).

[xxi] Fleury a adopté par pudeur la leçon de quelques manuscrits, utere vere tuo, « profite de ton printemps, » approuvée aussi par Vinet et Grævius.

[xxii] Imitation de deux épigrammes grecques de Germanicus, insérées au liv. Ier de l'Anthologie.

[xxiii] Allusion aux deux signes célestes, le Lièvre et le Chien.

[xxiv] Cette épigramme et la suivante prouvent due l'usage de marquer au front les esclaves fugitifs ne fût pas, comme on l'a prétendu, aboli par Constantin. Cet empereur n'en exempta que les criminels condamnés aux bêtes ou aux mines. Voici sa loi (Cod. Théodos., liv. IX, tit. 40, l. 2), dont les termes sont bien remarquables

IMP. CONSTANTINUS A. EUMELIO.

Si quis in Ludum fuerit, vel in Metallum, pro criminum deprehensorum qualitate, damnatus, minime in ejus facie scribatur : dum et in manibus et in suris possit pœna damnationis una scribtione comprehendi : quo facies, quiæ ad similitudinem pulchritudinis cœlestis est figurata, minime maculetur. Dat. XII kalendas april. Cabilluno, Constantino A. IV et Licinio IV coss.

L'EMP. CONSTANTIN AUGUSTE A EUMELIUS.

Si quelqu'un est condamné aux Jeux on aux Mines, selon la nature de ses crimes, on n'écrira point sa condamnation sur son visage : car la transcription de la peine qu'il aura encourue peut tenir sur ses mains et sur ses jambes. Ainsi, la face, qui a été faite à l'image de la beauté céleste, ne sera point flétrie. Donné le 12 des calendes d'avril, à Châlons, (ou à Cibales), sous le IVe consulat de Constantin Ang. et de Licinius (21 mars 315).

On voit qu'il n'y est nullement question des esclaves. C'est ce que fait observer Godefroy dans ses notes sur cette loi.

[xxv] Cette épigramme n'en faisait qu'une avec la précédente c'est Scaliger qui les a séparées.

[xxvi] L'empereur Adrien fit la même réponse à un vieux solliciteur, qui s'était ainsi noirci les cheveux après un premier refus. — Voir SPARTIEN, Adrian. — La Monnoie a traduit cette épigramme :

Géronte, amoureux de Cloris,  
L'invitait au jeu d'amourette ;  
Elle, voyant ses cheveux gris,  
Paya d'un refus sa fleurette.  
Le lendemain, s'étant noirci  
Barbe, chevelure et sourci  
Il lui fit la même prière ;  
Mais Cloris, se doutant du cas :  
Porte, dit-elle, ailleurs tes pas,  
Hier j'en dis autant à ton père...

[xxvii] De merum, vin. Apulée, Métamorphoses, liv. I, donne le même nom à une vieille cabaretière.

[xxviii] Parce que Hippolyte signifie déchiré par les chevaux, de Üppow, cheval, et læv, je délie, je déchire.

[xxix] Protésilas, prÇtow toè laoè, le premier du peuple grec qui devait succomber devant Troie. II se nommait Iolas.

[xxx] Idmon, de eàdv, je sais.

[xxxi] Iapis, de ܋omai, je guéris.

[xxxii] L'étymologie n'eût pas été moins juste, car cette île d'Éthiopie était fertile en vin : Idomitum Meroe cogens spumare Falernum, a dit Lucain , Pharsale, liv. X, v. 163.

[xxxiii] Traduit de l'épigramme grecque de Léonidas, KaÛ me lÛyon P¡rsai, etc., au liv. IV de l'Anthologie.

[xxxiv] Pausanias raconte que les Perses, se croyant sûrs de vaincre les Athéniens à Marathon, avaient apporté avec eux un bloc de marbre qu'ils se proposaient d'ériger comme un trophée de leur victoire. Mais ils furent vaincus, et de ce marbre, Phidias fit une statue de Némésis.

[xxxv] Cette épigramme et la suivante sont traduites de deux épigrammes grecques du liv. Ier de l'Anthologie, attribuées, la première : Xrusòn Žn¯r õ m¢n eðren, etc., à Platon et à Antipater ; la seconde : Xrusòn Žn¯r eêrÆn, etc., à Statyllius Flaccus, par l'Anthologie, et à Platon, par Diogène de Laërte. — Voir les Œuvres de Platon trad. par M. Cousin, t. XIII, p. 211.

[xxxvi] Imitation d'une épigramme grecque rapportée par Plutarque dans les Apophtegmes des Lacédémoniens, et au liv. III de l'Anthologie.

[xxxvii] C'était une ville de Laconie. Il y en avait une autre dans la Troade.

[xxxviii] Il se nomme Tynnichus dans l'épigramme grecque.

[xxxix] Amyot traduit ainsi ces deux derniers vers :

C'est des couards qu'il faut plorer la mort,  
Non pas de toy, mon enfant, qui es mort  
Comme mon fils, eu vray homme de bien,  
Et comme vray Lacédæmonien.

[xl] Les rayons ou casiers pratiqués autour des portiques. — Voir Cicéron, ad Attic., lib. IV, épist. 8.

[xli] Allusion à la louve de Romulus et à la louve du lupanar.

[xlii] Antisthène citait l'exemple d'Hercule, pour prouver que le travail est un bien, et Diogène comparait son manteau à la peau de lion du héros, et ses combats contre les voluptés aux luttes d'Hercule contre les monstres.

[xliii] Inscription grecque pour la statue de Bacchus, dont il est question dans l'épigramme suivante. Purogen¯w (né du feu), DÛxervw (à deux cornes), Titanol¡thw (destructeur des Titans), sont trois surnorms bien connus de Bacchus.

[xliv] Ce mot de Myobarbum a beaucoup exercé les critiques. Huet, en réfutant les explications des savants qui l'ont précédé, a donné quelques conjectures curieuses sur ce mot barbare.

« Turnèbe et Scaliger, dit-il, deux des plus savants hommes du siècle passé, ont employé, après d'autres habiles gens, leur esprit et leur érudition pour chercher la signification du mot Myobarbum, qui est à la tête de la trentième épigramme d'Ausone. Le titre est conçu en ces termes : Myobarbum Liberi Patris, signo marmoren in villa nostra omnium Deorum argumenta habentis. Ce Myobarbum était une statue de Bacchus, qu'Ausone avait placée dans sa maison de campagne, et il avait nommé cette statue Pantheum, parce qu'on donnait ce nom aux statues des dieux qui portaient des caractères appropriés à tous les dieux. Et c'est la raison du nom de Panthéon qu'Agrippa donna à ce temple qu'il bâtit, et qui subsiste encore à Rome, parce que, selon Dion (liv. LIII), dans les figures de Mars et de Vénus qu'il y avait placées, il contenait celles de tous les dieux. Telle était la statue de Bacchus, qu'Ausone avait fait ériger dans sa maison. L'origine de ces sortes de statues portant divers symboles, semble être venue des Assyriens, qui, au rapport de Macrobe, avaient érigé dans la ville d'Hiérapolis, à l'honneur du Soleil, un simulacre exprimant tous ses effets par ses divers caractères, et portant une longue barbe pointue. On donnait à ce simulacre le nom d'Apollon ; et Apollon est le même que Bacchus, comme l'assure le même Macrobe au chapitre suivant. Ausone, dans le titre de son épigramme, a donné à sa figure le nom de Myobarbum, parce que Bacchus, qu'on représentait sans barbe partout ailleurs, et comme un jeune homme, ainsi qu'Apollon, paraissait ici avec une longue barbe en pointe, comme les statues d'Apollon qu'on voyait à Hiérapolis. Et parce que la souris est pointue et par la queue et par la tète, on appliquait le nom grec de la souris, qui est mèw, à plusieurs choses dont la ligure se terminait en pointe ; et on appelait meÜourow ce qui était pointu par le bout, comme qui dirait queue pointue. De là vient le nom de Myoparo, qu'on donnait à une espèce de brigantin long et pointu. Par une semblable formation, Ausone a fait le mot de Myobarbum, pour dire barbe pointue. Cette exposition est si nette et si bien établie, qu'elle sert de pleine réfutation de celles de Turnèbe et de Scaliger. Le premier (Advers., lib. III, c. 39) explique Myobarbum d'une manière assez obscure. Il veut que ce mot soit composé de mèw, souris, et de Barbòw, qui, selon Hésychius, signifie une mesure de liqueurs, de la grandeur à peu près d'une cuillerée, de laquelle mesure on se servait dans les mystères de Cérès. De sorte que Myobarbum voudrait dire, selon lui, muris cyathus. Et comme le mot de mèwç a quelque rapport avec le verbe mæein, qui signifie clore, d'où vient le mot de mystère, Ausone a voulu désigner par le mot de Myobarbum les noms et la puissance mystique de Bacchus. Tout cela est si obscur, si confus, et si fort tiré par les cheveux, qu'on n'en peut recueillir rien de certain. L'explication de Scaliger est un peu moins obscure, mais elle n'est pas moins fausse. Il dit que Myobarbum signifie un pot à mettre du vin ; que l'on représentait ordinairement ce pot, pendant au bras droit des statues de Bacchus ; que ce pot était long, et allait en s'étrécissant jusqu'à la base, qui était pointue : de sorte que ce vaisseau avait la figure d'une corne renversée, ou d'un toupin . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . Il croit que c'est cette cruche attachée au bras de la statue de Bacchus, qu'Ausone a appelée Myobarbum, parce qu'elle était pointue comme la souris, et comme les grandes barbes qui se terminent ordinairement en pointe. Mais si cela était ainsi, comment ce nom et ce titre pourraient-ils convenir à l'épigramme qui suit, où Ausone ne dit pas un mot de cette cruche, et où il ne parle que de la statue de Bacchus ? De plus, quoiqu'il soit vrai que plusieurs statues de Bacchus portaient cette cruche pendue au bras, il n'est pas moins vrai que plusieurs autres ne la portaient point. Quelle preuve a donc Scaliger, que la statue dont parle Ausone la portait ? Ç'a été à la statue même qu'Ausone a donné le nom de Myobarbum, c'est-à-dire barbe pointue, semblable en cela, comme j'ai dit, à ces statues du Soleil que l'on voyait à Hiérapolis. » (Ruetiana, p. 310 et suiv.)

Mais Souchay fait observer que si c'est la statue qu'Ausone a voulu désigner par le mot de Myobarbum, la phrase alors n'a plus de sens : car Myobarbum Liberi Patris signa marmoren signifierait statue de Bacchus sur une statue, etc. Il rejette donc les conjectures de Huet, et croit avec Fleury qu'il faut lire comme Lil. Gyraldi Mixo-barbarum, ce qui s'entendrait de l'épigramme elle-même, mélange de noms grecs, latins et barbares.

Une particularité qu'on n'a pas remarquée, c'est que les vers de cette pièce riment ensemble. On pourrait croire qu'Ausone, redevenu païen à Lucaniac, s'amusait à parodier l'hymne chrétienne de saint Hilaire de Poitiers et de saint Ambroise, ses contemporains, où la rime commençait à s'introduire.

[xlv] Lucaniacus était une des maisons de campagne d'Ausone. On la place généralement près de Saint-Émilion, à quelque distance de Libourne. — Pantheum. Les idoles qui, chez les anciens, réunissaient les attributs divers du premier Être, « étaient, dans les temples, désignées sous le nom de signa Panthea. Ces statues retenaient le nom de la divinité à laquelle elles étaient consacrées : ainsi, on disait Pantheumn Mercurii, Pantheum Jovis, et on distinguait dans ces statues les attributs généraux de ces divinités, de leurs attributs particuliers ; les attributs étrangers à leur caractère spécial étaient appelés parerga. » (ROLLE, Recherches sur le culte de Bacchus, t. II, p. 250.). Voir la note qui précède.

[xlvi] Ausone joue ici sur les mots lÜyow, pierre, et litòw, petit. Cette paronomase ne pouvait se traduire.

[xlvii] Les huit poètes lyriques sont Pindare, Simonide, Stésichore, Ibycus, Alcman, Bacchilide, Anacréon et Alcée.

[xlviii] On ne sait trop quel était ce Proculus, si toutefois c'est bien à un Proculus que cette épigramme s'adresse ; car au vers 9, un manuscrit de Vossius et l'édition d'Ugoletti portent Agat irascor, et Tollius pense qu'il faudrait peut-être lire Pacato irascor. Selon Vinet, le Proculus dont il est ici question est celui que plusieurs rescrits de Valentinien, de Théodose et d'Arcadius qualifient de préfet du prétoire. « Il pouvait descendre, disent les Bénédictins (Hist. littér., t. 1er, part. 2e, p. 249), d'Aurelius Proculus, gouverneur de la Séquanaise en 295, et compter entre les grands hommes sortis de sa famille, Procule, proconsul d'Afrique en 340, et Valerius Proculus, préfet de Rome en 350 et 351, » et sur lequel il existe trois épigrammes dans l'Anthologie latine de Bormann (liv. II, épigr. 141, 142 et 146) , dont une, la dernière, est de Symmaque. Souchay pense qu'il s'agit ici de Proculus, fils de Titianus, comte d'Orient en 382 et 383, et décapité en 392, après avoir été intendant des largesses en 386, et préfet de Constantinople en 389 et années suivantes. Mais alors c'est le même que celui dont parle Vinet.

[xlix] Ce vers s'explique par cet autre de l'épigramme XXXVIII : Versibus inscripsi quæ mea texta meis.

[l] Voir la Notice.

[li] Vinet et Fleury traduisent Ausoniam par Italam, Romanam, et Fleury l'explique ainsi : quoniam erat Romana civitate insignita. L'abbé Jaubert , qui traduit d'après eux la Sabine romaine, ajoute en note : « Parce qu'elle demeurait à Rome. Je ne sais où il a trouvé cela. Je crois qu'Ausoniam signifie simplement ici la femme d'Ausone. »

[lii] Clément Marot, épigr. CLCVII :

DE ouy ET nenni.  
Un doux nenni, avec un doux sousrire  
Est tant honneste, il le vous faut apprendre  
Quant est d'ouy, si veniez à le dire,  
D'avoir trop dit je voudrais vous reprendre :  
Non que je sois ennuyé d'entreprendre  
D'avoir le fruit, dont le desir me poinet ;  
Mais je voudrais qu'en le melaissant prendre  
Vous me disiez : Non, vous ne l'aurez point.

[liii] Scaliger regarde comme supposé ce second vers, qui devrait être pentamètre. Il va plus loin il propose de supprimer les deux premiers vers ; l'épigramme, en effet, y gagnerait.

[liv] Imitation, ainsi que la pièce suivante, d'une épigramme grecque de l'Anthologie : Pall‹w tŒn Kuy¡reian ¦noplon Üdoèsa, etc. Lactance (Inst. div., liv. I, ch. 20) dit que les Messéniens, voyant leur ville assiégée par les Lacédémoniens, allèrent furtivement attaquer Lacédémone, mais qu'ils furent repoussés et battus par les femmes spartiates qui avaient pris les armes. C'est en mémoire de cette belle action qu'on éleva dans Lacédémone un temple et une statue à Vénus armée.

Souchay cite cette imitation française, tirée du Ménagiana:

Pallas, ayant vu, l'autre jour,  
À Sparte la mère d'Amour,  
Harnois au dos et casque en tète :  
« Çà, lui dit-elle brusquement,  
Viens, combattons présentement ;  
De mon côté me voici prête !  
— Le ton, sans doute, est un peu fier,  
Lui dit Vénus sans être émue:  
Dans l'état où je suis, peux-tu me défier,  
Moi qui t'ai su vaincre étant nue ? »

Voici maintenant comment Millevoye a traité le même sujet :

LA DÉFAITE.

Pour divertir le céleste séjour,  
De son amant, Cythérée, un beau jour,  
Prit et l'armure et la marche hardie.  
Pallas rougit, croit qu'on la parodie,  
Offre cartel à la mère d'Amour,  
Et veut aux dieux donner la tragédie.  
Cyprine, alors, en ces mots l'éluda :  
« Oubliez-vous votre déconvenue ?  
Dans notre lutte au pied du mont Ida,  
Je vous vainquis, et pourtant j'étais nue ! »

[lv] Vinet croit que cette épigramme et les suivantes sont dirigées contre Sextus Rufus, l'historien, qui vivait sous Valentinien. Cette supposition, selon Souchay, est sans fondement. Ausone imitait l'Anthologie, et voilà tout. Il est vrai, comme dit Vinet, que l'Anthologie a bien pu aussi imiter Ausone.

[lvi] La Monnoie a traduit ainsi cette épigramme :

Lavardin fait en son portrait  
Ce qu'il fait en chaire : il se tait.

[lvii] Les Pictavi ou Pictones sont les peuples du Poitou, de Poitiers. Cette épigramme a été traduite par Ronsard :

L'image de Thomas médite quelque chose,  
Et Thomas au parquet se taist à bouche close  
L'image est advocat à voir son parlant trait,  
Et Thomas n'est sinon pourtrait de son pourtrait.

[lviii] On trouve dans l'Anthologie, liv. Ier, cette épigramme en grec : €ElyÆn eÞw Žýdhn, etc. Dans un des manuscrits de Vossius, l'épigramme d'Ausone n'a que quatre vers : les deux premiers, Effigiem, rex Crœse, et ceux-ci:

Nil, inquit, tibi, Crœse, tuum superat : mihi cuneta.  
Nudus eram, sic sum ; nil habui, hoc habeo.

« Il ne te reste rien à toi, Crésus ; à moi, tout. J'étais nu, je le suis encore ; j'avais rien, je l'ai toujours. »

Pulmann, dans son édition, donne la réponse de Crésus à Diogène :

Rex ait : Haud egui, quum tu, mendice, careres  
Omnibus ; et careo si modo, non egeo.

"Le roi répondit : “ Je n'avais nul besoin, quand toi, mendiant, tu manquais de tout ; et si tout me manque à cette heure, je n'ai besoin de rien ”.»

[lix] L'Anthologie, liv. VI, contient quatre épigrammes sur le même sujet. La première, attribuée à Platon, est celle que semble avoir imitée Ausone : H sobaròn gel‹sasa, etc. (Voir les Œuvres de Platon, trad. par M. Cousin , t. XIII, p. 207.) — On a souvent essayé de traduire en français cette pièce d'Ausone. Souchay cite l'irritation suivante, tirée de l'Anti-Baillet de Ménage, part. III, ch. 135 :

Contrainte par les ans qui rident mon visage,  
Je t'offre ce miroir, ô mère des Amours.  
Il sied bien à Vénus de se mirer toujours.  
Mais une glace, hélas ! n'est plus à mon usage :  
Y voir ce que je fus, y voir ce que je suis ;  
L'un je ne le veux pas, l'autre je ne le puis.

Et cette autre de Richer :

Je t'offre mon miroir, Vénus : aux Immortelles  
Il est toujours utile ; elles sont toujours belles.  
Pour moi, comme je suis j'ai honte de m'y voir ;  
M'y voir comme je fus n'est pas en mon pouvoir.

Celle de Voltaire est beaucoup plus connue et beaucoup meilleure :

Je le donne à Vénus, puisqu'elle est toujours belle ;  
Il redouble trop mes ennuis.  
Je ne saurais me voir, dans ce miroir fidèle,  
Ni telle que j'étais, ni telle que je suis.

[lx] Plusieurs épigrammes de l'Anthologie, liv. IV, ont aussi inspiré cette pièce ; Fleury cite particulièrement celle-ci : „A Kæpr¡w tn Kñprin, etc., et cette autre attribuée à Platon : H PafÛh Kuy¡reia, etc. (voir le Platon trad. par M. Cousin, t. xi il, p. s 13) , et imitée par Voltaire :

Oui, je me montrai toute nue  
Au dieu Mars, au bel Adonis,  
A Vulcain même, et j'en rougis ;  
Mais Praxitèle, où m'a-t-il vue ?

[lxi] On lit trente-six épigrammes sur la génisse de Myron dans l'Anthologie. C'est là, sans doute, qu'Ausone a pris l'idée des siennes.

[lxii] Ronsard, dans ses traductions de l'Anthologie :

Veau, pourquoy viens-tu seulet  
Sus mon ventre pour teter ?  
L'art ne m'a voulu prester  
Dans les mammelles, du lait.

[lxiii] Celle-ci se retrouve parmi les épigrammes d'Anacréon : BoÛdion, oé xo‹noiw, etc. Ronsard l'a traduite ainsi :

Pasteur, il ne faut que tu viennes  
Amener tes vaches icy,  
De peur qu'au soir, avec les tiennes,  
Tu ne remmènes ceste-cy.

M. Veïssier des Combes, qui a donné une traduction élégante et fidèle d'Anacréon, en vers français, a rendu ainsi cette épigramme :

Myron n'est pas l'auteur d'un ouvrage aussi beau ;  
Sa génisse d'airain, le temps seul l'a durcie :  
Berger, loin de ces bords dirige ton troupeau ;  
Tu pourrais l'emmener, croyant qu'elle est en vie.

[lxiv] Traduction littérale d'une épigramme de l'Anthologie, traduite ainsi par Ronsard :

Si un veau m'avise, il crira ;  
Si un taureau, il m'aimera :  
Et si c'est un pasteur champestre,  
Aux champs me voudra mener paistre.

[lxv] « il me menait ». Apulée (Métamorphoses, liv. III, VII et VIII) a employé le même verbe dans le même sens — Voyez FESTUS, aux mots Agasones, Agere et Inigere.

[lxvi] Cette ville est inconnue.

[lxvii] OVIDE, Métamorphoses, liv. XII, v. 189 et suiv.

[lxviii] Ibid., liv. III, v. 326 et suiv.

[lxix] Ibid., liv. IV, v. 288 et suiv.

[lxx] PLINE, Hist. Nat., liv. VII, Ch. 4 ; AULU-GELLE , liV. IX, Ch. 4.

[lxxi] Plaisanterie dégoûtante d'un giton qui cherche à justifier son penchant pour la pédérastie.

[lxxii] Dans Ennius, suivant Varron et Festus , subulo est un mot toscan qui signifie un joueur de flûte. Ici il signifie un perforeur, selon Turnèbe, qui dérive ce mot de subula, alène. — Pulliprema vient de premo et de pullus, et désigne un pédéraste : les anciens appelaient pulli les enfants qui servaient à leurs débauches.

[lxxiii] Cette triste ressource inspirée, suivant Ausone, à Philoctète par la nécessité, d'autres l'attribuent à Vénus, qui vengeait ainsi le meurtre de Pâris sur son meurtrier. Martial, liv. II, épigr. 84 :
Mollis erat facilisque viris Pæantius heros,  
Vulnera sic Paridis dicitur ulta Venus.

[lxxiv] Afranius vivait vers l'an 660 de Rome ou 94 avant J.-C. Il avait composé des comédies togatæ, c'est-à-dire dont les sujets étaient romains. C'est pour cela qu'Ausone, à l'exemple d'Horace (Épîtres, liv. II, ép. I, v. 57), dit ici toga Afrani. Le jugement que Quintilien (liv. X, ch. 1) porte sur cet auteur peut servir de commentaire à ce vers d'Ausone : Togatis excelluit Afranius, dit-il, utinamque non inquinasset argumenta puerorum fœdis amoribus, mores suos fassus.

[lxxv] Les habitants de Nola ne se contentaient pas des moyens naturels : il paraît qu'ils employaient la bouche à de sales voluptés. C'est ce qu'Ausone a voulu dire par ce terme équivoque de capitales luxus.

[lxxvi] C'est le vers 415 du liv. IV de l'Énéide. Ausone, en faisant de ce beau vers de Virgile la conclusion grotesque de son obscène épigramme, prélude déjà au Cento nuptialis.

Voltaire a traduit cette pièce en quatre vers :

Crispa, pour ses amants, ne fut jamais farouche ;  
Elle offre à leurs plaisirs et sa langue et sa bouche :  
Tous ses trous, en tout temps, furent ouverts pour eux.  
Célébrons, mes amis, des soins si généreux.

Dict. philo., article Lèpre et Vérole.

[lxxvii] C'est encore une imitation de l'Anthologie, liv. Ier : KranÛon ¤n triñdoisi, etc.

[lxxviii] L'Anthologie, liv. II, donne une épigramme à peu près pareille sous le nom de Lucillius : ƒErmog¤nh, etc.

[lxxix] Traduit de l'Anthologie, liv. II, et du même Lucillius.

[lxxx] Ausone joue ici sur le mot effertur ; car efferre signifie emporter et porter en terre. Montaigne, qui accusait les médecins de lui avoir tué un ami (Estienne de la Boëtie) « qui, dit-il, valoit mieulx que touts tant qu'ils sont », a cité cette épigramme avec éloge (Essais, liv. II, ch. 37).

[lxxxi] Souchay cite l'imitation suivante de J.-B. Rousseau (Épigr., liv. I, ép. 8) a donnée de ces vers Ausone :
Je veux avoir, et je l'aimerai bien,  
Maîtresse libre et de façon gentille,  
Qui soit joyeuse et de plaisant maintien,  
De rien n'ait cure, et sans cesse frétille,  
Qui, sans raison, toujours cause et babille,  
Et n'ait de livre autre que son miroir  
Car ne trouver, pour s'ébattre le soir,  
Qu'une matrone honnête, prude et sage,  
En vérité, ce n'est maîtresse avoir ;  
C'est prendre femme, et vivre en son ménage.

[lxxxii] Imitation de l'Anthologie, liv. 1er, H t‹ fileÝn perÛgrafon, etc.

[lxxxiii] Horace, Épîtres, liv. I, ép. II, v. 40 : Dimidium facti, qui cœpit, habet, ... Ausone a dit encore à peu près de même dans la Technopégnie (Edyll., XII) : Incipe, quidquid agas : pro toto est prima uperis pars.

[lxxxiv] J'ai tâché de rendre tous des jeux de mots qui sont de bien mauvais goût. Nos poètes français, qui ont tant pris aux Latins, ont aussi imité ces puérilités. Je ne citerai que ces deux pièces des Poésies diverses de Brébœuf :

Vers baillez à retourner, les paroles estant hors de leur place.

Voeux qui sont voeux constans, sont les vœux que je veux ;  
Quand vœux sont vœux légers, je ne veux point de vœux.

Autres.

Tous tes pas sont faux pas ; tu ne fais pas de pas  
Que ces pas, pas à pas, ne mènent au trépas.

[lxxxv] La saltation, chez les Romains, n'était pas l'art de sauter, la danse, mais l'art du geste, pris dans l'acception la plus générale. — Voir à ce sujet le trait curieux de De l'Aulnaye, intitulé de la Saltation théâtrale, etc. Paris, 1790.

[lxxxvi] Multo felicior ipsa. Souchay, avec Desposius, lit ici infelicior. C'est vouloir donner de l'esprit à Ausone, qui n'en a pas besoin.

[lxxxvii] Ausone est plus méchant que l'Anthologie, liv. IX, d'où il a tiré cette épigramme. Le grec dit seulement ô simñw.

[lxxxviii] On ignore l'usage et les qualités de cette drogue. Le dodrans était les neuf douzièmes ou les trois quarts de l'as. Ce breuvage s'appelait dodra, parce qu'il était composé de neuf ingrédients.

[lxxxix] La loi Papia était dirigée contre le célibat. La loi Julia punissait comme adultère le mari qui trafiquait des complaisances de sa femme. La loi Scatinia ou Scantinia punissait les pédérastes et leurs complices. La loi Titia (ou Cincia, selon d'autres, d'après Tacite, Ann., liv. XI, ch. 5), défendait aux avocats de recevoir pour plaider ni argent ni présent. Ces explications ne sont pas inutiles pour l'intelligence de cette épigramme.

[xc] Hémistiche emprunté à Martial, liv. VI, épigr. II, et que le P. Bouhier a traduit ainsi :

Comment espérer que l'on t'aime,  
Damon ? je n'y sais qu'un secret :  
Si tu veux qu'on t'aime en effet,  
Commence par aimer toi-même.

[xci] Imitation de l'Anthologie, liv. II. Souchay croit qu'Ausone a voulu se rire des dieux des Gentils. C'est oublier bien vite le Myobarbum de Lucaniac (épigr. XXX) ; c'est calomnier Ausone.

[xcii] Il s'agit ici, selon Fleury, non d'Hermione, fille de Ménélas et d'Hélène, mais d'Hermione, ou plutôt Harmonia, fille de Jupiter et d'Électre selon les uns, de Mars et de Vénus selon les autres, et femme de Cadmus.

[xciii] Cette pièce rappelle une charmante idylle d'André Chénier, intitulée aussi Hylas, et où se lisent ces beaux vers :
. . . . . . . . . . Un léger zéphyre,  
Un murmure plus doux l'avertit et l'attire :  
Il accourt. Devant lui l'herbe jette des fleurs ;  
Sa main errante suit l'éclat de leurs couleurs ;  
Il oublie, à les voir, l'emploi qui le demande,  
Et s'égare à cueillir une belle guirlande.  
Mais l'onde encor soupire et sait le rappeler.  
Sur l'immobile arène il l'admire, couler,  
Se courbe, et, s'appuyant sur la rive penchante,  
Dans le cristal sonnant plonge l'urne pesante.  
De leurs roseaux touffus les trois Nymphes soudain  
Volent, fendent leurs eaux, l'entraînent par la main  
En un lit de joncs frais et de mousses nouvelles,  
Sur leur sein, dans leurs bras, assis au milieu d'elles,  
Leur bouche, en mots mielleux où l'amour est vanté,  
Le rassure, et le loue, et flatte sa beauté.  
Leurs mains vont caressant, sur sa joue enfantine,  
De la jeunesse en fleur la première étamine,  
Ou sèchent en riant quelques pleurs gracieux  
Dont la frayeur subite avait rempli ses yeux.

[xciv] Souchay cite cette traduction par Richer :

Si tu brûlais de cette ardeur extrême  
Pour un autre que pour toi-même,  
Narcisse, tu pourrais contenter ton désir.  
Tu possèdes l'objet, sans jouir du plaisir.

[xcv] OVIDE , Métamorphoses, liv. IV, v. 288 et suiv.

[xcvi] Tout le monde connaît le sonnet de Fontenelle

Je suis, criait jadis Apollon à Daphné, etc.

C'est une paraphrase de ces deux vers d'Ausone. En voici une traduction plus exacte et qui n'est pas moins connue :

Apollon, cet objet que ta flamme poursuit,  
Sans ton arc, ton carquois, t'écouterait sans doute :  
Ce n'est point toi que Daphné fuit,  
Ce sont tes traits qu'elle redoute.

[xcvii] Imité de l'Anthologie, liv. IV. Vénus Anadyomène, c'est Vénus sortant de l'onde, de Œnadèmi. On trouve dans une des élégies de Ronsard un souvenir de cette épigramme :

Or, toy doncques, cent fois plus belle que n'estoit  
Celle qu'aux bords de Cypre une conque portoit,  
Pressurant les cheveux de sa teste immortelle,  
Encore tout moiteux de la mer maternelle...

Les habitants de l'île de Cos, qui achetèrent cette Vénus d'Apelle pour la placer dans le temple d'Esculape, la revendirent dans la suite à Auguste, qui la mit dans le temple de Vénus Génitrix à Rome.

[xcviii] Il s'agit sans doute encore ici d'un hermaphrodite. Il est bien difficile de rendre toute la grâce et toute la délicatesse de ces deux vers. En voici une traduction burlesque par La Monnoie :

La nature, charmant Faustin,  
S'étonna, quand tu vins, au monde,  
D'avoir fait naître un beau blondin,  
Croyant faire une belle blonde.

Gasp. Barth. dans ses notes sur Stace, dit que le vieux poète français Daurat, qui fut le précepteur de Baïf et de Ronsard, admirait tellement cette épigramme, qu'il soutenait qu'un démon en était l'auteur.

[xcix] Thermarum in solin. C'est le siège de la baignoire. Voir MARTIAL, liv. II, épigr. 42 et 70 et SUÉTONE, Auguste, ch. LXXXXII.

[c] Les Symplégades étaient deux îles vis-à-vis du Bosphore de Thrace, qui, selon les poètes, avaient d'abord été flottantes. Dans Martial, liv. XI, épigr. 100, les deux Symplégades sont les deux fesses :
Sic constringuntur gemina Symplegade culi,  

probablement à cause de leur forme et de leurs mouvements. Ici ce mot a le même sens.

[ci] Son bain brûlant lui donne un avant-goût des eaux bouillantes du Phlégéthon.

[cii] Cette épigramme et les cinq suivantes n'ont guère de valeur qu'en latin. Il n'était pas facile de faire passer ces jeux de mots en français. Ausone n'aimait pas la Bretagne et les Bretons, et il avait ses raisons pour cela : les Calédoniens opposaient encore une courageuse résistance aux généraux de Valentinien, et Maxime, le meurtrier de Gratien, était sorti de la Bretagne, Rutupinus latro.

[ciii] Double jeu de mots sur simplex et sur Bonus ; simplex signifiant aussi, comme le mot simple en français, un homme sans artifice et sans méchanceté.

[civ] Fürippus, par une longue, signifierait grand voleur, comme hippocamelus (épigr. LXX), grand chameau, et Fürippus, par une brève, grand furieux : le mot Ýppow, comme le fait remarquer Fleury, n'étant là que pour ajouter de la force au mot auquel il est joint.

[cv] Cicéron, de Nat. Deor., lib. I , c. 17, rappelle cette maxime d'Épicure.

[cvi] C'est une pensée de Ménandre conservée par Stobée dans son chapitre Perß ŽrgÛaw. On verra plus loin (Edyll., IV, v. 46) que les comédies de Ménandre existaient encore au temps d'Ausone, et que les professeurs les mettaient avec l'Iliade entre les mains de leurs élèves.

[cvii] Imité de l'Anthologie, liv. IV, ƒArx¡tupsn Dido#w ¤rixod¡ow, etc.

[cviii] Voir sur cette fiction de Virgile, MACROBE, Saturn., liv. v, ch. 17, et PRISCIEN, Périég., v. 185.

[cix] Cette épigramme n'a de sel que si l'on suppose que la femme de ce Castor était hermaphrodite.

[cx] On retrouve l'idée de cette pièce dans une épigramme grecque de Lucillius, Anthologie, liv. II. Anicius Probinus était le fils de Sext. Petronius Probus, auquel Ausone a écrit sa Lettre XVI. Probinus fut consul en 395, tout jeune encore.

[cxi] In Eunum liguritorem. L'abbé Jaubert traduit liguritorem par Ligurien. Est-ce pudeur d'abbé ou ignorance ?

[cxii] Seplasia était le nom d'une place de Capoue où se faisait le commerce des parfums. — Voir CICÉRON, in Piso, c. XI, et de Lege Agrar., II, 34 ; VALÈRE MAXIME, liv. IX, ch. I, étr. ; FESTUS, aux mots Sentinare et Sterilem.

[cxiii] Le xñsyow des Grecs est le cunnus des Latins, le xÛstow est un arbrisseau dont l'odeur est forte et d'où l'on tire le ladanum, et le xõstow est une plante odoriférante ; c'est sur la ressemblance des mots xæstow et xÛstow, et la différence des odeurs du xÛstow et du xñstow, que joue Ausone.

[cxiv] Salgama non hoc sunt, quod balsama. J'ai tâché de rendre par des équivalents les jeux de mots du latin. On appelait salgama des fruits ou des légumes conservés dans le sel et le vinaigre.

[cxv] Ce mot est leixei, il lèche.

[cxvi] Voilà le Ligurien de l'abbé Jaubert devenu un Syrien. Ausone surnomme ainsi son pédagogue Syriscus, selon Vinet, par plaisanterie et par allusion à ce Syrien nommé aussi Eunus, qui souleva en 618 la guerre des esclaves. On peut dire encore que ce nom de Syriscus est souvent donné, sans cette allusion, en mauvaise part. Dans Térence (Adelph., acte V, sc. I, v. X) et dans Martial (liv. V, épigr. 70, v. 2), il est appliqué à un glouton et à un prodigue, et tout le monde connaît la Copa Syrisca, qui était quelque chose de plus encore.

[cxvii] Les Opiques étaient un peuple d'Italie, le même que les Osques. De Opicus on a fait Opscus, Obscus et Oscus. Leur nom vient, selon Servius (in Æneid., lib. VII, v. 730), de bfiw, serpent, parce que la partie de la Campanie qu'ils occupaient était infestée de reptiles. Le nom d'Opique a signifié dans la suite un ignorant et un débauché, à cause de l'ignorante grossièreté de ces peuples, et de leur goût pour d'obscènes voluptés. — Voir FESTUS, au mot Oscum.

[cxviii] Parce que c'est la première lettre du mot leÛxein, lécher.

[cxix] L'exclamation des anciens pour exprimer le dégoût était phu ! phui ! Dans Plaute (Pseud., v. 1264), Simon s'écrie quand Pseudolus lui a roté au nez : Phui ! in malum crucem ! Nous disons fi ! dans le même sens.

[cxx] Cet I désigne la verge.

[cxxi] Ou, avec la forme d'abréviation 8, figure la corde nouée au cou de l'homme qu'on vient de pendre.

[cxxii] On sait que le y, première lettre du mot y‹natow, était le signe de la condamnation à mort. — Voir PERSE, sat. IV, v. 13; et MARTIAL, liv. VII, épigr. 37.

[cxxiii] On trouve dans l'Anthologie, liv. IV, deux épigrammes sur le même sujet.

[cxxiv] Sur Timomachus et son portrait de Médée, voir PLINE, Hist. Nat., liv. XXXV, ch. 11 ou 39.

[cxxv] Voir dans l'Anthologie, liv. IV, l'épigramme TÛw sou, KolxÜw yesme, sun¡grafen, etc., et sept autres pièces sur le même sujet.

[cxxvi] Sur la peinture à l'encaustique, voir PLINE, Hist. Nat., liv. XXI, ch. 14 ou 49, et liv. XXXV, ch. 11 ou 39. Ausone en a déjà parlé, épigr. XXVI, v. 9 :
Ceris inurens jannarum limina.

[cxxvii] Espèce de pommade dépilatoire : c'est le mot grec drÅpaj latinisé. — Voir MARTIAL, liv. III, épigr. 74, et SERENUS SAMMONICUS, v. 513.

[cxxviii] Les courtisanes.

[cxxix] Les fesses, de xlŽv, ou xl‹zv, je brise, je divise, parce qu'elles se déchiraient sous les assauts du pédéraste ; peut-être aussi ce mot vient-il de Clazomènes, ville d'Ionie, dont les habitants étaient, dit Turnèbe, fort dissolus.

[cxxx] Quatre épigrammes grecques du liv. Ier de l'Anthologie traitent le même sujet. C'est là que Florian a puisé l'idée, de sa fable intitulée : L'Aveugle et le Paralytique.

[cxxxi] Perdu au milieu des épigrammes d'Ausone, ce joli morceau n'a pas été remarqué, malgré l'élégante facture du vers et la délicatesse de la pensée et de l'expression. Il est difficile de croire que cette pièce soit d'Ausone. Quant au titre, De Pénélope, il est on ne peut plus mal appliqué ; on l'a tiré des deux premiers vers, qui renferment une allusion à Pénélope et à sa longue chasteté. Il est évident que ces seize vers ne sont qu'un fragment d'une plus longue élégie à la manière d'Ovide : une jeune femme accusée par son mari lui répond par de tendres plaintes, et lui rappelle, pour le ramener, les secrètes amours et les mystérieuses voluptés des premières nuits du lit conjugal.

[cxxxii] Invidia principe. J'ai conservé, ces deux mots et j'ai tâché de leur donner un sens. Fleury propose in fida principe : selon lui, c'est une princesse qui parle.

[cxxxiii] Car il faudrait dire Auxilium, pour ne pas faire de solécisme.

[cxxxiv] Étéocle et Polynice.

[cxxxv] Publius Syrus a dit de même, v. 379 :
Ingrato telles homine nil pejus creat.

Voir les Sentences de Pub. Syrus, et l'excellente traduction qu'en a donnée M. J. Chenu, dans la Bibliothèque Latine-Française de M. Panckoucke.

[cxxxvi] Pourquoi ce titre ? sans doute, dit Fleury, parce que ces trois vers rappellent les efforts tentés par Démosthène avant de parvenir à l'éloquence.

[cxxxvii] Quœ didicisti haud dum, dicendo absumere tendas. J'ai suivi, pour ce troisième vers, la correction de Pulmann et de Tollius. On lisait auparavant :
Quæ didicisti, haud dum dicendo absumere tendas.

Fleury a conservé cette leçon, qu'il explique comme il peut.

[cxxxviii] C'est la traduction d'une des épigrammes de Platon, sur Aster : Ast¯r, prÜn m¤n ¡lampew, etc. — Voir les Œuvres de Platon, traduites par M. Cousin , t. XIII, p. 210.

[cxxxix] Nous n'avons plus les vers de Ménandre, mais on retrouve au liv. Ier de l'Anthologie, sous le nom de Lucien, une épigramme grecque qui a quelque rapport avec celle-ci : Yw teynhjñmenow, etc.

[cxl] La tachygraphie était connue bien longtemps avant Ausone. « On ne peut douter, dit M. J.-V. Le Clerc, que cet art, renouvelé de nos jours, n'ait été d'un grand usage chez les Romains ; plusieurs auteurs en ont parlé : Suétone, Titus, ch. III ; Quintilien, liv. VIII, ch. 2; Pline le Jeune, liv. IX, lett. 36 ; Martial, liv. VII, épigr. 52, etc. Manilius en a donné une description poétique, Astronom., liv. IV, v. 197 :
Hic et scriptor erit velox, cui littera verbum est,  
Quique notis linguam superet, eursimque loquentis  
Excipiat longas nova per compendia voces.

Ceux qui l'exerçaient s'appelaient notarii, et Cicéron, au rapport de Plutarque dans la Vie de Caton, se servit de leur ministère pour recueillir les discours prononcés au sénat dans la délibération sur les conjurés. Mais il est peu probable que Cicéron, comme Plutarque l'avance, ait enseigné à ses copistes ce procédé, que l'on fait remonter jusqu'à Ennius (ISIDORE, Orig., liv. I, ch. 22). Il l'est encore moins que le dictionnaire tachygraphique dont parle Trithème (*), soit du plus grand orateur de Rome, qui devait se reposer de ces détails sur ses affranchis. Sénèque lui-même, malgré le témoignage d'Isidore, n'a certainement pas fait un recueil de ce genre ; car il dit, avec trop de mépris peut-être (Epist. XC) : Vilissimorum mancipiorum ista commenta sunt. Cicéron, Mécène, (Dion, liv. LV, ch. 7), pouvaient être les protecteurs d'une invention utile ; mais Tiron, Aquila (Isis.; Dion, ibid.), en rédigeaient les manuels. La Chronique d'Eusèbe (4e année de la 193e olympiade) attribue à Tiron un travail semblable, et ces notes sont même appelées par quelques-uns Droniennes. Les amateurs de ce genre de recherches pourront consulter avec intérêt les anciennes Tables de Valerius Probus (De notis Romanorum interpretandis), de Magnon (Notæ juris), et de Pierre Diacre (De notis litterarum), qui nous offrent certainement, outre les abréviations usitées dans le droit antéjustinien et dans les inscriptions, plusieurs signes empruntés à l'art tachygraphique ; J. Nicolaï, de Siglis veterum, Leyde, 1706 ; la Bibliothèque latine de Fabricius, II, 9 ; les Lettres de Juste-Lipse (ad Belgas, I, 27), qui n'aurait plus à regretter aujourd'hui un art qu'on n'avait pas encore retrouvé de son temps ; et surtout les Inscriptions de Gruter, où l'on a rassemblé, à la fin du dernier tome, tout ce qui nous reste de ces anciens caractères. On se figure sans peine combien ils ont été altérés par les copistes depuis tant de siècles ; il en est même qui sont plus compliqués que les mots écrits en toutes lettres. » (Œuvres complètes de Cicéron, trad. en français et publiées par J.-V. Le Clerc, t. XXIX, Introduction, page LIV, éd. in-8°.)

M. F.-Z. Collombet a cité et traduit cette pièce d'Ausone dans son Histoire civile et religieuse des Lettres latines au IVe et au Ve siècle, p. 29.

(*) « Ce moine, auteur lui-même d'un Traité sur la stéganographie, ou l'art d'écrire en chiffres, raconte que, dans un voyage qu'il fit, en 1496, pour visiter les bibliothèques, Il trouva, dans un monastère de son ordre, un manuscrit poudreux, négligé, qu'on était prêt à gratter pour en avoir le parchemin (decreverant enim pergameni amore radendum), et qu'il obtint en échange des Œuvres de saint Anselme, nouvellement imprimées. C'était, dit-il, le recueil des notes ou signes d'abréviation, adressé par Cicéron à son fils, et augmenté par saint Cyprien, évêque de Carthage. »

[cxli] Hesperius était le second fils d'Ausone. — Voir la Notice.

[cxlii] Ce travail sur les Fastes a péri. C'est une perte à regretter peut-être, non pour la poésie, mais pour l'histoire.

[cxliii] C'est-à-dire, « puisses-tu vivre longtemps ! » suivant Fleury. Selon les Bénédictins (Hist. littér., t. II, p. 48), Ausone exhorte ici son fils à continuer cet ouvrage. C'est peut-être aller un peu loin. Je crois qu'Ausone désirait surtout qu'Hesperius lui succédât dans les honneurs, et qu'il s'inquiétait peu de le voir écrire la continuation de ses Fastes.

[cxliv] Ce vœu ne fut point rempli. Hesperius ne fut que proconsul.

[cxlv] C'est-à-dire 1118 ans. Les Romains, au rapport de Denys d'Halicarnasse et de Solin, étaient loin de s'entendre sur l'année de la fondation de Rome. L'opinion généralement admise aujourd'hui, et qui est contraire au calcul d'Ausone, date cette fondation de la sixième ou de la septième olympiade, d'après Varron, Verrius Flaccus, Velleius Paterculus, liv. I, ch. 3, etc. Ce qui place, selon les Fastes consulaires qui nous  restent, le consulat d'Ausone en 1137 ou 384 après J.-C.

[cxlvi] Il a déjà été question de ce Proculus. — Voir la note (48) de l'épigramme XXXIV.

[cxlvii] Encore un vœu qui né fut pas accompli. Le nom de Proculus ne se retrouve pas dans les Fastes consulaires.

[cxlviii] Ainsi Ausone écrivait ces vers quatre ans après son consulat, c'est-à-dire, d'après son calcul, en 1123, ou, d'après l'autre, en 1137 ou 384 de J.-C.

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