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Appien

guerres civiles

livre V

TEXTE GREC

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cette traduction se rapproche le plus possible du texte grec : elle ne cherche pas à la beauté littéraire. J'espère ne pas avoir fait de contresens et ne pas avoir réinventé l'histoire (Philippe remacle)

 

 

 

I. [1] Après la mort de Cassius et de Brutus, Octave alla en Italie, Antoine en Asie, où il rencontra Cléopâtre, reine d’Égypte, et au premier regard, il succomba à ses charmes. Cette passion leur apporta la ruine à eux, et à toute l'Égypte. C’est pourquoi une partie de ce livre traitera de l'Égypte, mais une petite partie seulement, parce qu’il ne me semble pas intéressant de  mentionner ce qui n’est que peu de chose par rapport au récit des guerres civiles qui en constitue de loin la plus grande partie. Il y eut d'autres guerres civiles semblables après la mort de Cassius et Brutus, mais il n'y eut aucun chef à la tête de toutes les forces comme à ce moment-là. Les guerres suivantes furent sporadiques. Mais, finalement, Sextus Pompée, le plus jeune fils de Pompée le Grand, le dernier chef restant de cette sédition, fut massacré, comme l’avaient été Brutus et Cassius, et on enleva à Lépide sa part du triumvirat, et le gouvernement entier des Romains passa entre les mains des seuls Antoine et Octave. Voilà comment les choses se passèrent.

[2] Cassius, surnommé Parmesius,  fut laissé par Cassius et Brutus en Asie avec une flotte et une armée pour rassembler de l'argent. Après la mort de Cassius, ne prévoyant pas un semblable destin pour Brutus, il prit trente navires appartenant aux Rhodiens, avec l'intention de les équiper, et il brûla le reste, excepté le navire sacré, pour qu'ils ne pussent se révolter. Après cela, il gagna le large avec ses propres navires et les trente navires Rhodiens. Clodius, envoyé par Brutus à Rhodes avec treize navires, trouva les Rhodiens en pleine révolte. A ce moment, Brutus aussi était mort. Clodius retira la garnison, qui se composait de trois mille hommes, et se joignit à Parmesius. Ils furent rejoints par Turulius, qui possédait une flotte puissante, et une grande somme d'argent qu'il avait précédemment extorquée aux Rhodiens. A cette flotte, maintenant  très puissante, se joignirent ceux qui avaient servi dans diverses régions d'Asie, et ils équipèrent les navires avec les soldats qu'ils avaient sous la main, et avec des esclaves, des prisonniers, et des habitants des îles où ils avaient accosté. Le fils de Cicéron se joignit à eux ainsi que d'autres nobles qui s'étaient échappés de Thasos. Ainsi, en peu de temps, il y eut une grande foule et un rassemblement considérable de chefs, de soldats, et de navires. Après avoir reçu en renfort les forces que Lépide avait laissées en Crète lors de la remise de la province à Brutus, ils firent voile vers l'Adriatique, et se joignirent à Murcus et à Domitius Ahenobarbus, qui commandaient une grande flotte. Une partie de cette flotte partit avec Murcus rejoindre en Sicile Sextus Pompée. Le reste demeura avec Ahenobarbus et fit bande à part.

[3] Voilà comment se rassembla ce qui restait des forces de Cassius et de Brutus.
 Après la bataille de Philippes, Octave et Antoine offrirent un somptueux sacrifice et félicitèrent leur armée. Pour fournir les récompenses de la victoire, Octave alla en Italie répartir la terre entre les soldats et fonder des colonies. Il fut choisi à cette fin à cause de sa maladie. Antoine alla chez les nations qui se trouvent au delà de la mer Égée rassembler l'argent qui avait été promis aux soldats. Ils se répartirent les provinces entre eux comme auparavant, et s'emparèrent en outre de celles de Lépide. On décida, à l'initiative d'Octave, de rendre la liberté à la Gaule Cisalpine, comme le premier César l'avait prévu. Lépide fut accusé de collusion avec Pompée, et d'avoir trahi le triumvirat. On décida, si Octave constatait que cette accusation était fausse, de donner d'autres provinces à Lépide. Ils mirent en congé les soldats qui avaient fini leur temps, sauf huit mille qui avaient demandé à rester. Ils les rassemblèrent, et se les divisèrent entre eux : ils les ajoutèrent aux cohortes prétoriennes. Le reste de l'armée y compris ceux qui venaient de l'armée de Brutus, se composait de onze légions d'infanterie et de quatorze mille  cavaliers. De ces hommes, Antoine prit pour son expédition lointaine six légions et dix mille cavaliers. Octave obtint cinq légions et quatre mille  cavaliers, mais de ces cinq légions, il en donna deux à Antoine en échange de celles qu'Antoine avait laissées en Italie sous le commandement de Calenus. Alors, Octave se dirigea vers l'Adriatique.

[4] Quand Antoine arriva à Éphèse, il offrit un magnifique sacrifice à la déesse de la ville, et pardonna à ceux qui, après le désastre de Brutus et de Cassius, s'étaient réfugiés dans le temple comme suppliants, sauf à Petronius, qui avait participé au meurtre de César, et à Quintus, qui avait remis par trahison Dolabella à Cassius à Laodicée. Après avoir rassemblé les Grecs et d'autres peuples qui habitaient la région asiatique autour de Pergame, qui étaient présents pour une ambassade de paix, et d'autres qui se trouvaient là, Antoine leur adressa la parole en ces mots : « Grecs, votre Roi Attale vous a donnés à nous par testament, et aussitôt, nous vous avons mieux traités que le roi Attale, car nous vous avons exemptés des impôts que vous lui versiez, jusqu'au moment où l'action d'agitateurs populaires chez nous a rendu ces impôts nécessaires. Quand ils devinrent nécessaires, nous ne vous les avons pas imposés selon une évaluation fixe pour obtenir une somme définie, mais nous avons exigé de vous, comme contribution annuelle, une partie de vos moissons afin de partager avec vous les vicissitudes des saisons. Quand les publicains, qui collectaient ces impôts par autorité du Sénat, vous ont fait du tort en exigeant plus que ce qui était dû, Caius César vous remit un tiers de ce que vous leur aviez payé, et mit fin à leurs exactions. Il vous a même laissé la collecte des impôts sur les paysans. Voilà le genre d'homme que nos honorables citoyens ont appelé un tyran, et vous avez fourni de grandes sommes d'argent aux meurtriers de votre bienfaiteur, et vous l'avez fait contre nous qui cherchions à le venger.

[5] « Maintenant qu'une juste fortune a décidé du sort de la guerre, non comme vous l'avez souhaité, mais comme il était juste, si nous devions vous traiter comme des alliés de nos ennemis nous serions obligés de vous punir. Mais comme nous sommes disposés à croire que vous avez été contraints à faire cela contre votre gré, nous ne vous punirons pas trop sévèrement. Nous avons besoin d'argent, de terres et de villes pour récompenser nos soldats. Nous avons vingt-huit légions, qui avec les troupes auxiliaires, font cent soixante-dix mille hommes, sans compter la cavalerie et divers mercenaires. La somme dont nous avons besoin pour un tel nombre d'hommes, vous devez facilement l'imaginer. Octave s'en est allé en Italie pour leur fournir des terres et des villes,  pour parler plus simplement, pour exproprier l'Italie. Si nous ne voulons pas être forcés de vous expulser de vos terres, villes, maisons, temples, et tombeaux, nous devons obtenir de vous de l'argent, pas tout ce que vous avez, on n'y songe pas, mais une très petite partie. Quand vous en connaîtrez le montant, je pense que vous payerez de bon cœur. La somme que vous avez donnée à nos ennemis ces deux dernières années (vous leur avez donné les impôts de dix ans) nous suffirait amplement,  mais elle doit être payée en un an, parce que nous sommes pressés par la nécessité. Comme vous êtes sensibles à notre clémence envers vous, j'ajouterai simplement que la sanction appliquée n'est nullement à la hauteur de vos méfaits. »

[6] Ainsi parla Antoine pour subvenir à vingt-huit légions, alors que je pense qu'il y en avait quarante-trois quand se fit l'accord de Modène et  que l’on fit ces promesses, mais la guerre les avait probablement réduites à ce nombre. Les Grecs, alors qu'il parlait toujours, se jetèrent à terre, déclarant qu'ils avaient été soumis par force et violence par Brutus et Cassius, et qu'ils méritaient la pitié et non une punition, qu'ils donneraient volontiers à leurs bienfaiteurs, mais qu'ils avaient été dépouillés par leurs ennemis, à qui ils avaient livré non seulement leur argent, mais, faute d'argent, leurs vaisselles et leurs ornements, qu'ils avaient fondus en leur présence. Finalement, ils en arrivèrent par leurs supplications à réduire la quantité à neuf impôts annuels, payables en deux ans. On obligea les rois, les princes, et les villes libres à apporter des contributions supplémentaires selon leurs moyens respectifs.

[7] Alors qu'Antoine parcourait les provinces, Lucius Cassius, le frère de Caius, et d'autres, qui craignaient pour leur propre sûreté, entendirent parler du pardon d'Éphèse et se présentèrent à lui en suppliants. Il les libéra tous sauf ceux qui avaient participé au meurtre de César. Avec  ceux-là point de réconciliation possible. Il soulagea les villes qui avaient le plus souffert. Il supprima totalement les impôts des Lyciens, et encouragea la reconstruction de Xanthos. Il donna aux Rhodiens Andros, Tenos, Naxos, et Myndos, mais il les reprit peu après parce que les Rhodiens les traitaient trop durement. Il fit de Laodicée et de Tarse des villes libres, et les exempta complètement d'impôts, et il libéra par un édit les habitants de Tarse qui avaient été vendus comme esclaves. Aux Athéniens qui étaient venus le voir, il donna Égine en échange de Ténos, et également Icos, Céos, Sciathos, et Peparethos. Quand il en arriva à la Phrygie, la Mysie, la Galatie, la Cappadoce, la Cilicie, la Cœle-Syrie, la Palestine, l'Iturie, et les autres provinces de Syrie, il leur imposa de lourdes contributions à toutes, et se comporta en arbitre entre les rois et les villes,  en Cappadoce, par exemple, entre Ariarthes et Sisinna, attribuant le royaume à Sisinna à cause de sa mère, Glaphyra, qui lui parut être une belle femme. En Syrie, il chassa les tyrans des villes les uns après les autres.

[8] Cléopâtre vint à sa rencontre en Cilicie, et il la  blâma de ne pas avoir partagé les peines de ceux qui vengeaient César. Au lieu de s'excuser, elle lui énuméra tout ce qu'elle avait fait, disant qu'elle avait envoyé aussitôt à Dolabella les quatre légions qu'on lui avait laissées, et qu'elle avait promptement mis sur pied une autre flotte, mais qu'elle avait été empêchée de l'envoyer à cause des vents défavorables et de l'infortune de Dolabella, qui fut défait soudainement, qu'elle n'avait pas porté secours à Cassius, alors qu'il l'avait menacée deux fois, que, tandis que la guerre continuait, elle avait mis à la voile pour l'Adriatique, accompagnant la flotte, pour les aider, sans craindre Cassius, et négligeant Murcus, qui l'attendait, mais qu'une tempête brisa la flotte et qu'elle fut près de mourir, raison pour laquelle elle ne put reprendre la mer que quand ils avaient déjà remporté la victoire. Antoine fut stupéfait de son esprit aussi bien que de la douceur de son regard, et devint son captif comme s'il était un jeune homme, alors qu'il avait passé quarante ans. On dit qu'il avait été toujours enclin à la luxure, et qu'il était tombé amoureux d'elle il y a bien longtemps quand elle était toujours jeune fille, et qu'il servait comme maître de cavalerie sous Gabinius à Alexandrie.

[9] Aussitôt, l'intérêt d'Antoine pour les affaires publiques commença à diminuer. Tout ce que Cléopâtre demandait, il le faisait, sans se soucier des lois humaines ou divines. Alors que sa sœur  Arsinoé était venue le supplier dans le temple d'Artémis Leucophryne à Milet, Antoine y envoya des assassins et la fit mettre à mort. Sérapion, le préfet de Cléopâtre à Chypre, qui avait aidé Cassius, et qui maintenant était suppliant à Tyr, Antoine ordonna aux Tyriens de le lui livrer. Il ordonna aux Arcadiens de lui livrer un autre suppliant qui, lorsque Ptolémée, frère de Cléopâtre, disparut lors de la bataille contre César sur le Nil, prétendit être Ptolémée, et qui fut reçu par les Arcadiens comme tel. Il ordonna que le prêtre d'Artémis à Éphèse, qu'on appelle Mégabyze, et qui avait par le passé reçu Arsinoé comme reine, lui fût livré, mais en réponse aux supplications des Éphésiens adressées à Cléopâtre elle-même, il le fit libérer. Cette transformation subite d'Antoine, et cette passion furent le commencement et la fin des maux qui lui arrivèrent. Quand Cléopâtre rentra chez elle, Antoine envoya sa cavalerie à Palmyre, située non loin de l'Euphrate, pour la piller, accusant futilement ses habitants au prétexte que  leur ville, se trouvant sur la frontière entre les Romains et les Parthes, avait évité de prendre parti. C'étaient des négociants qui importaient des produits de l'Inde et de l'Arabie, et les vendaient dans le territoire romain. En fait, l'intention d'Antoine était d'enrichir ses cavaliers, mais les habitants de Palmyre furent prévenus, et ils transportèrent leurs biens de l'autre côté du fleuve, et, se postant sur le bord, se préparèrent à tirer sur quiconque viendrait les attaquer parce que c'étaient des archers d’élite. La cavalerie ne trouva rien dans la ville. Ils en firent le tour, et revinrent les mains vides sans avoir rencontré un ennemi.

[10] Il semble que cet événement fut pour Antoine le motif de sa guerre contre les Parthes quelque temps plus tard, et aussi le fait que les tyrans expulsés de Syrie s'étaient réfugiés chez les Parthes. La Syrie, jusqu'au règne d'Antiochus Pius et de son fils, Antiochus, avait été gouvernée par les descendants de Seleucus Nicator ainsi que je l'ai rapporté dans mon histoire syrienne. Pompée l'ajouta à l'Empire romain, et y mit Scaurus comme préteur. Après Scaurus, le Sénat envoya d'autres préteurs dont Gabinius, qui fit la guerre contre les Alexandrins, et après Gabinius, Crassus, qui perdit la vie en faisant la guerre aux Parthes, et après Crassus, Bibulus. Au moment de la mort de César et des luttes intestines qui suivirent, des tyrans s'emparèrent des villes, et furent aidés par les Parthes, qui s'engouffrèrent en Syrie après le désastre de Crassus et prirent le parti des tyrans. Antoine chassa ces derniers, qui se réfugièrent en Parthie. Il imposa un tribut très lourd aux cités, et mit au pillage la ville de Palmyre dont nous venons de parler, et il n'attendit pas que le pays dévasté fût pacifié, mais il plaça son armée dans des quartiers d'hiver dans les provinces, et lui-même s'en alla en Égypte rejoindre Cléopâtre.

[11] Elle lui fit un accueil magnifique, et il y passa l'hiver sans les insignes de son commandement, mais y vivant selon l'habitude et le mode de vie d'un simple particulier, soit parce qu'il était dans une juridiction étrangère, dans une ville gouvernée par une reine, soit parce qu'il considérait la période d'hiver comme une occasion de faire la fête. Il laissa de côté les soucis et les fonctions d'un général, et se mit à porter le vêtement carré des Grecs au lieu des vêtements de son pays, et la chaussure blanche attique des prêtres Athéniens et d'Alexandrie, qu'ils appellent le phœcasium. Il ne faisait qu’aller dans les temples, les gymnases, et aux discussions des philosophes, et passait son temps avec des Grecs, en compagnie de Cléopâtre, à qui il consacrait tout son temps.

II. [12] Telle était la situation d'Antoine.  Alors qu'il se rendait à Rome, Octave tomba gravement malade à Brindes, et le bruit courut qu'il était mort. Une fois rétabli, il rentra en ville, et montra aux amis d'Antoine les lettres qu'Antoine avait écrites. Les Antoniens ordonnèrent à Calenus de donner à Octave les deux légions, et écrivirent à Sextius en Afrique de remettre cette province à Antoine. C'est ce que firent les amis d'Antoine, et comme il s'avéra que Lepidus n'était coupable d'aucun méfait, Octave lui donna l'Afrique en échange de ses anciennes provinces. Il fit vendre également le reste des propriétés confisquées au moment des proscriptions. Mais quand il s'agit d'installer les soldats dans des colonies, et de partager la terre, il eut beaucoup de soucis. Les soldats exigeaient les villes qu'on leur avait promises avant la guerre comme prix de leur bravoure. Les villes, elles, exigeaient que l'ensemble de l'Italie partageât le fardeau ou que les villes fussent tirées au sort, et que ceux qui donneraient des terres fussent payés pour la valeur de celles-ci, mais il n'y avait plus d'argent. Ils vinrent à Rome en foule, jeunes et vieux, femmes et enfants, au forum et dans les temples, poussant des lamentations, disant qu'ils n'avaient fait aucun mal, eux les Italiens, pour être expulsés de leurs terres et de leurs habitations, comme des vaincus de guerre. Les Romains pleuraient, et ils pleuraient avec eux, surtout quand ils s'aperçurent que la guerre avait été faite, et les récompenses de la victoire données, non pour le bien de l'État, mais contre eux-mêmes et pour un changement de forme de gouvernement ; que les colonies étaient installées pour que la démocratie ne pût jamais redresser la tête, colonies composées de mercenaires installés par les chefs pour être prêts à tout moment à faire ce qu'on leur demandait.

[13] Octave expliqua aux villes la nécessité de la situation, mais il comprit qu'il ne les persuaderait pas, et elles ne le furent pas. Les soldats se comportaient avec leurs voisins de façon insolente, s'emparant de plus que ce qu'on leur avait donné, et choisissant les meilleures terres ; ils ne cessaient même pas quand Octave leur faisait des reproches, et leur faisait beaucoup d'autres présents. Ils étaient méprisants, car ils savaient que leurs chefs avaient besoin d'eux pour affermir leur pouvoir : en effet, les cinq années prévues pour le triumvirat arrivaient à leur fin, et l'armée et les chefs avaient besoin les uns des autres pour leur sécurité mutuelle. Les chefs dépendaient des soldats pour garder leur pouvoir, et pour garder ce qu'ils avaient reçus, les soldats dépendaient de la pérennité du gouvernement de ceux qui leur avaient donné ces biens. Ils comprenaient qu'ils ne pourraient garder leurs acquis que si leurs donateurs gardaient un pouvoir fort, et c'est par nécessité et pour leur bien-être qu'ils combattaient pour eux. Octave fit beaucoup d'autres cadeaux aux soldats indigents, empruntant pour ce faire aux temples : c'est pourquoi l'armée avait beaucoup d'affection pour lui. Et c'est vers lui qu'allaient les plus grandes louanges : il avait donné de la terre, des villes, de l'argent, et des maisons, mais c'est contre lui aussi qu'allaient les doléances des gens dépouillés.  Mais ce mépris, il le supportait pour contenter l'armée.

[14] Voyant cela, Lucius Antonius, le frère d'Antoine, qui était alors consul, Fulvie, l'épouse d'Antoine, et Manius, son intendant pendant son absence, recoururent aux artifices pour retarder le règlement des colonies jusqu'au retour d'Antoine, afin qu'on ne pût penser que tout venait d'Octave seul,  qu'il ne pût en récolter seul les fruits, et qu'Antoine ne fût privé de la faveur des soldats. Mais ils n'y arrivèrent pas, à cause de la hâte des soldats. Ils demandèrent alors qu'Octave prît comme chefs des colonies des légions d'Antoine de propres amis d'Antoine, bien que l'accord avec Antoine eût laissé ce choix à Octave uniquement. Ils se plaignirent qu'Antoine ne fût pas présent. Ils amenèrent les enfants de Fulvie et d'Antoine devant les soldats, et, en termes vigoureux, leurs demandèrent de ne pas oublier Antoine ni de ne pas permettre qu'il fût privé de la gloire et des louanges dues pour ce qu'il avait fait pour eux. La renommée d'Antoine était alors à son comble, non seulement parmi les soldats, mais chez tout le monde. On considérait que la victoire de Philippes lui était uniquement due en raison de la maladie d'Octave. Bien qu'Octave n'ignorât pas que c’était une violation de l'accord, il l'octroya en regard du respect qu'il portait à Antoine, et désigna des amis de ce dernier comme chefs des colonies des légions d'Antoine. Ces chefs, pour paraître plus favorables qu'Octave aux soldats, leur permirent de commettre encore de plus grands outrages. Alors, il y eut un grand nombre d'autres villes, voisines de celles qui avaient été dépossédées, qui souffrirent beaucoup de dommages de la part des soldats, et qui se plaignaient à Octave, disant que la colonisation était pire que la proscription, puisque cette dernière était dirigée contre des ennemis, alors que la première l'était contre des personnes innocentes.

[15] Octave était conscient que ces citoyens souffraient une injustice, mais il n'avait pas les moyens de l'empêcher. Il n'y avait pas d'argent pour payer aux paysans le prix de leur terre, et il ne pouvait remettre à plus tard les récompenses promises aux soldats, à cause de la présence de ses ennemis. Pompée régnait sur mer, et affamait la ville en coupant les approvisionnements. Ahenobarbus et Murcus rassemblaient une nouvelle flotte et une nouvelle armée. Les soldats auraient moins de fougue à l'avenir s'ils n'étaient pas payés pour leurs anciens services. C'était une question primordiale parce que les cinq ans du triumvirat touchaient à leur fin, et qu'il allait falloir de nouveau compter sur la bienveillance des soldats ; c'est pourquoi, il était disposé à supporter pour l'instant leur insolence et leur arrogance. Un jour, au théâtre, en sa présence, un soldat, ne trouvant pas sa propre place, alla s'installer à l'endroit réservé aux chevaliers. Le peuple le prit mal, et Octave le fit changer de place. Les soldats en furent irrités. Ils allèrent trouver Octave qui quittait le théâtre et réclamèrent leur camarade, parce que, ne le voyant plus, ils pensaient qu'il avait été mis à mort. Quand on leur présenta le soldat, ils supposèrent qu'on l'avait tiré de prison, mais celui-ci nia avoir été emprisonné, et raconta ce qui s'était passé. Ils lui dirent qu'on l'avait obligé à mentir, et lui reprochèrent de trahir leurs intérêts communs. Voilà un exemple de leur insolence au théâtre.

[16] Après cela, il les fit rassembler au champ de Mars pour la distribution des terres.  Ils y vinrent aussitôt avant le lever du jour, et ils se mirent en colère parce qu'Octave tardait à venir. Nonius, un centurion, les réprimanda avec beaucoup de franchise, leur rappelant la conduite que devait avoir le subalterne par rapport à son chef, et leur dit que la cause du retard était la maladie d'Octave, et non sa négligence envers eux. Ils se moquèrent d'abord de lui en le traitant de vendu. Puis, le ton monta des deux côtés, ils l'injurièrent, lui jetèrent des pierres et le poursuivirent dans sa fuite. Finalement, il plongea dans le fleuve.  Ils le retirèrent, le tuèrent et jetèrent son corps sur la route où Octave devait passer. Les amis d'Octave lui conseillèrent de ne pas aller au milieu d'eux, mais de rester à l'écart de leur folie meurtrière. Mais il y alla quand même, pensant que leur folie augmenterait plus encore s'il n’y allait pas. Quand il vit le corps de Nonius, il le contourna. Et se doutant que le crime avait été commis par certains d'entre eux, il les réprimanda, leur conseilla de s'épargner dorénavant les uns les autres, et fit la distribution des terres. Il permit à ceux qui le méritaient de demander des récompenses, et il en donna aussi contre toute attente à certains qui ne le méritaient pas. Alors, la foule frappée par sa gravité, se repentit et eut honte de ce qu'elle avait fait. Ils se sentirent coupables, et lui demandèrent de rechercher et de punir les meurtriers de Nonius. Il répondit qu'il les connaissait et que la  conscience qu’ils avaient de leur culpabilité et la condamnation de leurs camarades étaient une punition suffisante. Les soldats, ayant obtenu leur pardon, des récompenses et des cadeaux, passèrent immédiatement de la colère aux acclamations joyeuses.

[17] Voilà deux exemples de l'insubordination régnante. La cause en était que la plupart des généraux, et surtout en temps de guerres civiles, n'étaient pas régulièrement élus ; que leurs armées n'avaient pas été recrutées selon la coutume ancestrale ni pour défendre leur pays ; qu'elles servaient moins l'État que les individus qui les rassemblaient ; et c'est pourquoi, ils servaient ces derniers non par obéissance à la loi, mais en raison de promesses privées, non contre un ennemi commun, mais contre des ennemis privés, non contre des étrangers, mais contre des concitoyens, leurs égaux. Toutes ces choses altérèrent la discipline militaire, et les soldats pensaient qu'ils ne servaient dans l'armée que pour porter assistance, selon leur bon vouloir et leur propre jugement, aux chefs qui avaient besoin d'eux pour leurs propres intérêts personnels. La désertion, qui autrefois était impardonnable, était maintenant récompensée par des cadeaux, et des armées entières y recoururent, y compris des hommes illustres, qui considéraient que ce n'était pas une désertion de changer de camp parce que tous les partis se ressemblaient, car aucun d'eux ne se distinguait en luttant contre l'ennemi commun du peuple romain. La prétention commune des généraux que tout ce qu'ils faisaient était utile à la patrie rendait la désertion facile puisque  on pouvait prétendument  servir son pays dans n'importe quel parti. Et les généraux toléraient ce comportement, parce qu'ils savaient que leur autorité sur leurs armées dépendait des cadeaux plutôt que de la loi.

III [18] Ainsi, les factions se déchiraient entre elles, et les armées se livraient à l'insubordination envers les chefs de factions. A ce moment, la famine s'abattit sur Rome, parce que les approvisionnements par  mer étaient coupés par Pompée, et que l'agriculture italienne était ruinée par les guerres. Le peu de nourriture produite était consommé par les troupes. De nombreux vols eurent lieu la nuit dans la Ville. Il y eut des actes de violence pires que les vols qui restèrent impunis, sans doute commis par des soldats. Le peuple ferma ses boutiques, et supprima les magistratures comme si on n'avait plus besoin d'Etat ni de commerce dans une ville affamée et infestée de brigands.

[19] Lucius Antonius, qui était du parti populaire et qui détestait le triumvirat, qui, à son avis, ne se terminerait pas au moment fixé, entra en polémique avec Octave et eut de graves différends avec lui. Il fut le seul à recevoir les paysans avec bonté, et à leur promettre de l'aide à eux qui avaient été spoliés de leurs terres, et qui venaient alors supplier toutes les personnes importantes ; c'est ainsi qu'ils promirent de lui obéir. Les soldats d'Antoine et aussi Octave, le blâmaient de travailler contre les intérêts d'Antoine, et Fulvia le blâmait de susciter la guerre à un moment inopportun.  Mais Manius, par malveillance, la fit changer d'avis en lui disant que, tant que l'Italie restait en paix, Antoine resterait avec Cléopâtre, mais que, si la guerre éclatait, il reviendrait aussitôt. Alors, Fulvia, poussée par la jalousie féminine, incita Lucius à la confrontation. Alors qu'Octave quittait Rome pour s'occuper des colonies, elle envoya les enfants d'Antoine, ainsi que Lucius, à sa suite, pour qu'il n'eût pas trop d'importance en se présentant seul devant l'armée. Un détachement de cavalerie d'Octave fit une expédition sur la côte de Bruttium que Pompée ravageait, et Lucius pensa ou feignit de penser qu'il avait été envoyé contre lui et contre les enfants d'Antoine. C'est pourquoi, il se rendit lui-même aux colonies d'Antoine pour recruter des gardes du corps, et accusa Octave d'être déloyal envers Antoine. Octave répondit que tout allait bien entre eux et que même c'était la  grande entente entre Antoine et lui, que Lucius essayait de provoquer une guerre entre eux pour une autre raison : il travaillait contre le triumvirat, qui garantissait aux soldats  leurs colonies, et la cavalerie était alors dans le Bruttium pour exécuter les ordres des triumvirs.

[20] Quand les chefs des troupes apprirent ces faits, ils firent un arbitrage entre Lucius et Octave à Teanum, et ils leur proposèrent un accord aux conditions suivantes : que les consuls exercent leurs charges de façon ancestrale, et qu'ils ne soient pas gênés par les triumvirs ; que la terre soit assignée uniquement à ceux qui avaient combattu à Philippes ; que les soldats d'Antoine en Italie devaient avoir une part égale de l'argent provenant des propriétés confisquées, et de la valeur de ce qui devait encore être vendu, ; que ni Antoine ni Octave ne devaient plus recruter de soldats en Italie ; que les deux légions d'Antoine devaient servir avec Octave pour l'expédition contre Pompée ; que les passages des Alpes devaient être ouverts aux forces envoyées par Octave en Espagne, et qu'Asinius Pollion ne devait pas s'interposer ; que si Lucius était satisfait de ces conditions, il devait se passer de ses gardes du corps, et administrer sa charge avec fermeté. Tel fut l'accord qu'ils conclurent entre eux sous la contrainte des chefs de l'armée. De cet accord, seuls les deux derniers points furent suivis, et Salvidienus passa les Alpes sans problèmes.

[21] Mais les autres conditions ne furent pas respectées, ou furent remises à plus tard, Lucius partit pour Préneste, en disant qu'il avait peur d'Octave, qui, en vertu de sa charge, avait une garde personnelle, alors que lui, Lucius, n'avait aucune protection. Fulvia alla trouver Lucius, pour lui dire qu'elle avait des craintes pour ses enfants à cause de Lépide. Elle se servait à ce moment de lui comme prétexte au lieu d'Octave. Les deux écrivirent tout cela à Antoine, et des amis lui envoyèrent des lettres, pour lui rendre compte de chacune des récriminations. Bien que j'aie fait des recherches, je n'ai pu retrouver aucun compte rendu clair de ce qu'Antoine avait répondu. Les officiers des armées jurèrent de nouveau d'agir en tant qu'arbitres entre leurs chefs pour décider ce qui était vrai, et pour contraindre celui qui voudrait refuser d'obéir à leur décision, et ils sommèrent Lucius et ses amis de s'y conformer. Ceux-ci refusèrent de revenir, et Octave le reprocha en termes désobligeants aux dirigeants de l'armée en présence des optimates de Rome. Ces derniers s'empressèrent auprès de Lucius, et l'implorèrent de prendre la Ville et l'Italie en pitié, déchirées par les guerres civiles, et d'accepter leur arbitrage ou celui des dirigeants de l'armée, quelle que fût la décision.

[22] Comme Lucius avait du respect pour ceux qui parlaient et pour ce qu'ils disaient, Manius déclara hardiment que tandis qu'Antoine ne faisait rien d'autre que rassembler de l'argent à l'étranger, Octave, par ses libéralités, s'attirait les faveurs de l'armée et les endroits stratégiques de l'Italie ; contre l'avis d'Antoine, il avait donné la liberté à la Gaule Cisalpine qui avait été précédemment donnée à Antoine ; il avait donné aux soldats presque la totalité de l'Italie au lieu des dix-huit villes promises; au lieu des vingt-huit légions qui avaient participé à la bataille, il en avait admis trente-quatre pour le partage des terres, et aussi l'argent des temples amassé sous prétexte de combattre Pompée, contre qui il n'avait rien fait jusqu'ici, bien que la ville fût affamée; il dilapidait son argent pour les soldats, au préjudice d'Antoine, et les propriétés des proscrits n'étaient pas vendues, mais plutôt données aux soldats ; et, finalement, s'il voulait vraiment la paix, il devait rendre compte de ce qu'il avait déjà fait, et à l'avenir il ne devait faire que ce qui serait décidé en commun. C'est ainsi qu'avec arrogance Manius  donna son avis, insinuant qu'Octave ne pouvait rien faire par lui-même, et que son accord avec Antoine était sans valeur, bien que chacun eût le pouvoir absolu sur les affaires qu'il traitait, et que chacun pût donner son accord sur ce que l'autre faisait. Quand Octave vit que tout le monde se préparait à la guerre, il fit de même de son propre côté.

[23] Deux légions de l'armée qui avaient été installées comme colonie à Ancône et qui avaient servi sous le premier César et sous Antoine, entendant parler des préparatifs respectifs de chacun d'eux pour la guerre, et qui avaient de l'amitié pour tous les deux, envoyèrent des ambassadeurs à Rome pour les supplier tous  deux de parvenir à un accord. Octave répondit qu'il ne faisait pas la guerre à Antoine, mais que Lucius faisait la guerre contre lui. Les ambassadeurs s'associèrent avec les officiers de cette armée dans une ambassade commune à Lucius pour lui demander de soumettre à un tribunal ses dissensions avec Octave ; et ils lui firent comprendre clairement ce qu'ils feraient s'il n'acceptait pas la décision. Lucius et ses amis acceptèrent la proposition, et fixèrent l'endroit pour le procès à Gabii, une ville située juste entre Rome et Préneste. Un lieu de séance fut préparé pour les juges, et deux tribunes installées pour les orateurs au milieu, comme dans un tribunal ordinaire. Octave, qui arriva le premier, envoya quelques cavaliers le long de la route par laquelle Lucius devait arriver, afin de voir s'il n'y avait pas quelque stratagème. Ceux-ci rencontrèrent des cavaliers de Lucius, son avant-garde ou des éclaireurs, et ils en vinrent aux mains ; certains d'entre eux furent tués. Lucius battit en retraite, disant qu'il avait peur d'être assailli, et, bien que les dirigeants de l'armée le fissent rappeler et promissent de l'escorter, ils ne purent le persuader de revenir.

[24] C'est ainsi que les négociations échouèrent, et qu'Octave et Lucius, résolus à se faire la guerre, firent publier des proclamations incendiaires les uns contre les autres. L'armée de Lucius se composait de six légions, qu'il avait sous ses ordres comme consul, et de onze autres appartenant à Antoine, qui étaient sous le commandement de Calenus. Elles étaient toutes en Italie. Octave avait quatre légions à Capoue et quelques cohortes prétoriennes autour de sa personne. Salvidienus possédait six autres légions en Espagne. Lucius reçut des fonds des provinces d'Antoine où la paix régnait. La guerre faisait rage dans toutes les provinces qu'Octave avait reçues en partage sauf en Sardaigne : c'est pourquoi il empruntait de l'argent aux temples, promettant de le rendre de bonne grâce, au temple Capitolin à Rome, à ceux d'Antium, de Lanuvium, de Nemus, et de Tibur, les villes dans lesquelles il y avait alors des sommes très importantes d'argent sacré.

[25] Les affaires d'Octave allaient mal aussi en dehors de  l'Italie. Pompée, en raison des proscriptions, des colonies de soldats et des dissensions avec Lucius, avait gagné beaucoup en réputation et en puissance. Ceux qui craignaient pour leur sûreté ou qui avaient été dépouillés de leurs biens ou qui détestaient absolument la forme du gouvernement, le plus souvent allèrent le rejoindre. Les jeunes gens, aussi, désireux de faire le service militaire pour l'argent, et qui pensaient qu'il n'y avait aucune différence entre ceux pour ils allaient servir puisqu'ils allaient servir des Romains, préféraient plutôt rejoindre Pompée parce qu'il représentait la meilleure cause. Il était devenu riche par le butin pris en mer et possédait une flotte fournie et bien équipée. Murcus le rejoignit avec deux légions, cinq cents archers, une grande somme d'argent, et quatre-vingts navires. Il fit venir également une autre armée de Cephalénie. C'est pourquoi, certains pensent que si Pompée avait envahi à ce moment-là l'Italie, qui était affamée et en pleine guerre civile, et qui était de son côté, il aurait pu remporter la victoire.

[26] Mais Pompée manqua de sagesse. Son idée n'était pas d'envahir, mais uniquement de se défendre, et il le fit jusqu'à ce qu’il échouât  en cela aussi.  En Afrique, Sextius, le lieutenant d'Antoine, venait de livrer son armée, en vertu d'un ordre de Lucius, à Fango, un lieutenant d'Octave. On lui ordonna de reprendre le commandement, et comme Fango ne voulait pas la rendre il rassembla une force composée de vétérans retirés, d'une foule diverse d'Africains, et d'auxiliaires de princes indigènes, et lui fit la guerre. Fango, défait sur ses deux ailes et ayant perdu son camp, pensa qu'il avait été trahi, et se suicida ; ainsi Sextius devint aussi maître des deux provinces africaines. Bocchus, roi de Maurétanie, à l'initiative de Lucius, fit la guerre à Carinas, qui était le procurateur d'Octave en Espagne. Ahenobarbus, qui patrouillait sur l'Adriatique avec soixante-dix navires, deux légions, et une force d'archers et de frondeurs, de troupes armées légèrement et de gladiateurs, dévastait les régions sujettes des triumvirs. Il arriva à Brindes, captura quelques trirèmes d'Octave, en brûla d'autres, enferma les habitants dans leurs murs, pilla leur territoire.

[27] Octave envoya une légion à Brindes et  rappela en hâte Salvidienus qui marchait sur l'Espagne. Octave et Lucius envoyèrent des recruteurs dans toute l'Italie : il y eut des escarmouches entre les uns et les autres plus ou moins violentes, et de fréquentes embuscades. Le penchant des Italiens pour Lucius lui était fort utile, car ils pensaient qu'il combattait pour eux contre les nouvelles colonies. Non seulement les villes dévolues à l'armée, mais presque toute l'Italie, se soulevèrent, craignant le même traitement. Ils chassèrent des villes ou tuèrent ceux qui empruntaient de l'argent aux temples pour Octave, équipèrent leurs murs, et se joignirent à Lucius. D'un autre côté, les soldats des colonies se joignirent à Octave. Chacun des deux partis prit position comme si c'était sa propre guerre.

[28] Alors que ces événements se passaient, Octave convoqua le Sénat et l'ordre équestre et s'adressa à eux comme suit : « Je sais très bien que je suis accusé par Lucius et ses amis de faiblesse et de manque de courage parce que je ne les combats pas, et qu'ils m'accuseront encore plus de vous avoir rassemblés. J'ai des forces puissantes qui, comme moi, se sentent outragées, elles qui sont dépossédées de leurs colonies par Lucius, et j'en ai d'autres à ma disposition. Je suis fort dans tous les domaines sauf que je n'ai pas envie de combattre. Je n'aime pas les guerres civiles sauf en cas d'absolue nécessité, et je ne veux pas perdre le reste de nos concitoyens dans les conflits internes ; surtout que cette guerre civile, dont on vous annonce les horreurs ne se passera pas en Macédoine ni en Thrace, elle aura lieu en Italie, qui, si elle devient champ de bataille, souffrira des maux innombrables en plus du nombre de morts. C'est pourquoi, j'hésite. Et maintenant j'atteste que je n'ai fait aucun mal à Antoine. Et lui ne m'a rien fait. Je vous sollicite d'aller rapporter vous-mêmes ces paroles à Lucius et à ses amis, de l'amener à une réconciliation avec moi. Si vous ne pouvez pas les persuader actuellement, je leur montrerai que ce que j'ai fait jusqu'à présent, je l'ai fait par bonté d'âme  et non par poltronnerie. Je vous demande d'être mes témoins non seulement parmi les vôtres, mais également devant Antoine, et de me soutenir devant l'arrogance de Lucius. »

[29] Ainsi parla Octave. Alors quelques-uns qui l'avaient écouté allèrent de nouveau à Préneste. Lucius leur dit seulement que les hostilités avaient commencé des deux côtés, qu'Octave jouait double jeu : il venait d'envoyer une légion à Brindes pour empêcher Antoine de rentrer en Italie. Manius montra une lettre d'Antoine, vraie ou fausse, dans laquelle il disait qu'il devait combattre si quelqu'un s'en prenait à sa dignité. Les sénateurs lui demandèrent si quelqu'un s'en était pris à la dignité d'Antoine et pressèrent Manius de soumettre cette question à un tribunal. Mais Manius commença à chicaner sur beaucoup d'autres points jusqu'à ce qu'ils repartissent sans avoir rien résolu. Ils n'apportèrent pas  de réponse collective à Octave, soit parce qu'ils l'avaient communiquée chacun de son côté, soit parce qu'ils avaient honte, soit pour d'autres raisons. La guerre éclata, et Octave se détermina à y participer en laissant Lépide avec deux légions pour garder Rome. La plupart des nobles montrèrent alors, en rejoignant Lucius, qu'ils refusaient le pouvoir des triumvirs.

IV. [30] Voici les principaux événements de la guerre. Une rébellion éclata dans deux des légions de Lucius à Alba : elles expulsèrent leurs officiers et se révoltèrent. Octave et Lucius se hâtèrent vers elles. Lucius arriva le premier et les garda sous son autorité par de grandes promesses et de grands cadeaux. Alors que Furnius apportait des renforts à Lucius, Octave tomba sur son arrière-garde. Furnius se réfugia sur une colline et se retira durant la nuit à Sentia, une ville de son propre parti. Octave n'osa pas le poursuivre de nuit, ayant peur de tomber dans une embuscade, mais le jour suivant, il fit le siège de Sentia et du camp de Furnius en même temps. Lucius, qui se hâtait vers Rome, envoya devant trois cohortes, qui firent une entrée en ville clandestinement de nuit. Il suivait avec le gros de son armée et avec des cavaliers et des gladiateurs. Nonius, qui avait la charge de garder les portes, le laissa entrer et lui remit les forces qui étaient sous ses ordres. Lépide se sauva chez Octave. Lucius fit un discours devant les citoyens, dans lequel il disait qu'il allait punir Octave et Lépide pour leur gouvernement illégal, et que son frère démissionnerait volontairement et qu'il accepterait le consulat, échangeant une magistrature illégale pour une légale, et rétablirait le gouvernement ancestral au lieu d'une tyrannie.

[31] Tous furent enchantés de son discours et pensèrent que c'était la fin des triumvirs. Lucius fut acclamé comme imperator par le peuple. Il marcha contre Octave,  rassembla des troupes fraîches des villes colonisées par les soldats d'Antoine, et fortifia leurs défenses. Ces colonies étaient favorables à Antoine. Barbatius, un questeur d'Antoine, qui avait eu quelques problèmes avec lui, et qui pour cette raison rentrait chez lui, indiqua, en réponse aux questions, qu'Antoine était contrarié contre ceux qui faisaient la guerre à Octave en portant préjudice à leur intérêt commun ; alors, certains, qui ne se rendaient pas compte du mensonge de Barbatius, changèrent de camp et passèrent de Lucius à Octave. Lucius alla à la rencontre de Salvidienus, qui revenait de Gaule vers Octave avec une grande armée. Asinius et Ventidius, les généraux d'Antoine, suivaient Salvidienus pour l'empêcher d'avancer. Agrippa, qui était le meilleur ami d'Octave, craignant que Salvidienus ne fût encerclé, s'empara de Sutrium, une place forte fort utile à Lucius, comptant que Lucius se détournerait de Salvidienus pour venir vers lui, et que Salvidienus, qui serait alors derrière Lucius, l'aiderait (Agrippa). Arriva ce qu'Agrippa avait prévu. Aussi Lucius, ayant échoué dans son entreprise, marcha pour rejoindre Asinius et Ventidius. Salvidienus et Agrippa le harcelaient des deux côtés, attendant une occasion favorable  pour les attaquer dans les défilés.

[32] Lucius s'aperçut de leur intention et il n'osa pas engager la bataille alors qu'ils tenaient les passages des deux côtés. Ainsi il se retira à Pérouse, une ville bien fortifiée, et installa son camp près de celle-ci : là, il attendit Ventidius. Agrippa, Salvidienus, et Octave avancèrent contre lui et contre Pérouse et l'encerclèrent avec leurs trois armées, et Octave à la hâte fit venir des renforts de tous les côtés, comme si  l'issue de la guerre se trouvait où Lucius était encerclé. Il envoya d'autres troupes arrêter les forces de Ventidius, qui approchaient. Ces dernières, cependant, hésitaient à avancer, car elles n'approuvaient pas tout à fait la guerre et ne savaient pas ce qu'Antoine en pensait, et à cause de rivalités mutuelles, ils étaient peu disposés à céder à quelqu'un le rang de chef militaire. Lucius ne sortait pas pour lutter contre les forces qui l'encerclaient, parce celles-ci étaient meilleures, plus nombreuses et mieux entraînées, alors que les siennes étaient pour la plupart composées de nouvelles recrues ; et il ne voulait pas non plus reprendre sa marche, parce qu’il avait sur les flancs beaucoup d'ennemis. Il envoya Manius à Ventidius et à Asinius pour les presser de venir en aide aux assiégés, et il envoya Tisienus avec quatre mille cavaliers pour piller les approvisionnements de l'ennemi afin de le forcer à lever le siège. Lucius rentra à l'intérieur de Pérouse pour passer l'hiver dans un endroit sûr, si nécessaire jusqu'à l'arrivée de Ventidius et d'Asinius.

[33] Octave, le plus rapidement possible, avec l'aide de toute son armée, fit tracer une ligne de palissades et de fossés de cinquante-six stades autour de Pérouse, à cause de la colline sur laquelle la ville se trouvait ; il la prolongea par de longs murs jusqu'au Tibre, pour que personne ne pût approcher de la ville. Lucius établit une ligne de défense semblable, pour renforcer le bas de la colline. Fulvia demanda à Ventidius, Asinius, Ateius, et Calenus de se hâter de quitter la Gaule pour venir en aide à Lucius, et elle fit venir des renforts qu'elle envoya à Lucius sous la conduite de Plancus. Plancus détruisit une des légions d'Octave, qui marchait sur Rome. Tandis qu'Asinius et Ventidius avançaient, sur l'initiative de Fulvia et de Manius, pour venir en aide à Lucius, mais ils hésitaient et doutaient de ce que voulait Antoine. Afin de lever le blocus, Octave et Agrippa, laissant une garnison devant Pérouse, allèrent à leur rencontre. Asinius et Ventidius qui n'avaient pas encore fait leur jonction, et qui ne se pressaient pas beaucoup, se retirèrent, Asinius à Ravenne et Ventidius à Ariminum. Plancus se réfugia à Spoletium. Octave mit une garnison devant chacune de ces villes, pour les empêcher de se rejoindre, et revint à Pérouse, où il renforça rapidement ses remparts et  doubla la profondeur et la largeur de son fossé pour arriver à trente pieds de largeur et de profondeur. Il augmenta la hauteur de son mur et fit construire quinze cents tours en bois au-dessus, distantes de soixante pieds. Il y mit également de fortes redoutes et d'autres genres de retranchement, en double front, pour assiéger ceux de l'intérieur et pour repousser les assauts venant du dehors. Pendant la construction de ces travaux il y eut des sorties et des combats fréquents où les forces d'Octave eurent l'avantage dans l'utilisation des projectiles, et où les gladiateurs de Lucius furent meilleurs au corps à corps. Aussi quand on en venait aux mains ceux-ci tuaient-ils beaucoup de gens.

[34] Quand le travail d'Octave fut terminé, la famine s'abattit sur Lucius, et le mal était d'autant plus grand, que ni lui ni la ville ne s'y étaient préparés. Au courant de cela, Octave exerçait une surveillance extrêmement vigilante. Le jour précédant les calendes de janvier, Lucius pensa se servir des festivités, croyant que l'ennemi ne serait pas sur ses gardes, pour faire assaut de nuit contre leurs portes, espérant les traverser et rejoindre ses autres forces, qui étaient en nombre dans de nombreux endroits. Mais la légion qui était de garde tout près, et Octave lui-même avec quelques cohortes prétoriennes, l'attaquèrent, et Lucius, bien qu'il combattît avec vaillance, fut repoussé. Presque au même moment l'ensemble des habitants de Rome se mit a dénoncer ouvertement la guerre et la victoire, parce que le grain était gardé pour les soldats. Ils pénétraient de force dans les maisons à la recherche de nourriture, et emportaient au loin ce qu'ils pouvaient trouver.

 [35] Ventidius et ses amis, honteux de ne rien faire alors que Lucius était affamé, se mirent en route pour lui venir en aide, avec l'intention de vaincre les forces qui l'encerclaient et l'assiégeaient. Agrippa et Salvidienus allèrent à leur rencontre avec des forces plus puissantes. Craignant d'être encerclés, ils se dirigèrent vers la place forte de Fulginium, située à cent soixante stades de Pérouse. Agrippa les assiégea, et ils allumèrent des feux pour se signaler à Lucius. Ventidius et Asinius pensaient qu'ils devraient s'avancer et combattre, mais Plancus prétendit que, comme ils se trouvaient entre Octave et Agrippa, il valait mieux attendre les événements. L'opinion de Plancus prévalut. Ceux de Pérouse se réjouirent quand ils virent les feux, mais comme Ventidius n'arrivait pas, ils pensèrent qu'il était lui aussi en difficultés, et quand les feux cessèrent, ils pensèrent qu'il avait été anéanti. Lucius, affamé, livra de nouveau un combat durant la nuit, qui dura depuis la première veille jusqu'au jour, sur tous les fronts, mais il échoua et rentra de nouveau dans Pérouse. Là il fit un décompte  des provisions restantes et interdit d'en donner aux esclaves, et leur interdit de s'échapper, de peur que l'ennemi n'eût une juste connaissance de sa situation désespérée. Les esclaves erraient au milieu de la foule, tombaient sur le sol de la ville, et entre la ville et leurs fortifications et il mangeaient de l'herbe ou des feuilles là où ils pouvaient en trouver. Ceux qui mouraient Lucius les faisait enterrer dans de larges fossés, de peur que, si on les brûlait, l'ennemi ne découvrît ce qui se passait, et s'il ne les brûlait pas que les émanations toxiques de leurs cadavres n'attirassent les maladies.

[36] Comme on ne voyait aucune issue à la famine ni à la mortalité, les soldats commencèrent à s'énerver de la situation et supplièrent Lucius de faire une nouvelle tentative contre les fortifications de l'ennemi, s'imaginant qu'ils pourraient les écraser complètement. Lucius les félicita pour leur ardeur et leur dit : « Dans le combat précédant, nous n'avons pas combattu comme il convenait. Maintenant nous devons nous rendre ou, si cela nous semble pire que la mort, combattre jusqu’à la mort. » Tous approuvèrent en cœur, et, pour que personne ne prît la nuit pour excuse, ils  exigèrent de faire la sortie de jour. Lucius sortit à l'aube. Il fit amener une masse d'outils en fer, pour attaquer les murs, et des échelles de toutes sortes. Il amenait des machines pour remplir les fossés, et des tours pliantes dont des planches pouvaient être placées contre les murs, et aussi toutes sortes de javelots, des pierres et des claies pour jeter sur les palissades. Ils attaquèrent avec violence, comblèrent le fossé, escaladèrent les palissades, et s'avancèrent jusqu'aux murs que certains commencèrent à miner, alors que d'autres y appliquaient les échelles, et que d'autres relevaient en même temps les tours et attaquaient avec des pierres, des flèches, et des balles de plomb, avec un mépris absolu de la mort. Ceci se passait en de nombreux endroits […] attaqué de tous les côtés, commençait à faiblir.

[37] Une fois les planches placées contre le mur en quelque endroit, la lutte devint fort dangereuse, parce que les forces de Lucius combattant sur des pontons étaient exposées aux projectiles et aux javelots de tous les côtés. Mais ils ne faiblirent pas, au contraire certains passèrent le mur. D'autres les suivirent, et dans leur désespoir ils auraient pu arriver à un résultat probant dans leur désespoir si Octave ne s'était pas aperçu qu'ils n'avaient pas beaucoup de machines, et s'il n'avait pas envoyé ses meilleurs hommes pour porter secours à ses hommes fatigués. Ces troupes fraîches rejetèrent les assaillants au bas des murs, réduisirent en pièces leurs machines, et leur lancèrent des projectiles avec mépris. Leurs ennemis, bien que leurs boucliers et leurs corps fussent percés et qu'ils n'eussent plus de voix, tinrent bon avec courage. Mais quand les cadavres de ceux qui avaient été tués sur le mur furent dépouillés et jetés en bas au milieu d'eux, ils ne purent en soutenir le spectacle, mais s'en détournèrent et restèrent un moment dans l'expectative, comme des athlètes qui reprennent leur souffle dans les jeux. Lucius eut pitié d'eux à ce moment et fit sonner la retraite. Alors les troupes d'Octave firent joyeusement retentir leurs armes comme on le fait quand on a remporté la victoire : alors ceux de Lucius furent pris de rage et reprirent encore leurs échelles, bien qu'ils ne possédassent plus de tours, et les portèrent aux murs avec désespoir. Pourtant ils ne firent aucun mal à l'ennemi, parce qu'ils n'en avaient plus la force. Lucius se précipita au milieu d'eux et les supplia de ne pas sacrifier leurs vies, et les ramena malgré eux désespérés.

[38] Voilà comment se termina ce siège si vaillamment disputé. Pour que l'ennemi ne pût faire une autre tentative sur ses travaux, Octave posta une partie de son armée, qu'il tenait en réserve, auprès des fortifications, et apprit à d'autres dans d'autres endroits à bondir vers le rempart au son de la trompette. Bien que personne ne les poussât à cela, ils faisaient continuellement cet exercice, afin de le connaître parfaitement, et inspirer la crainte à l'ennemi. Les troupes de Lucius commencèrent à perdre vraiment courage, et, comme cela se passe habituellement dans ce cas-là, les gardes relâchèrent leur vigilance, et les désertions devinrent aussi plus fréquentes, non seulement chez les simples soldats, mais, dans certains cas, même chez de plus hauts gradés. Alors Lucius inclina à la paix, par pitié pour le nombre de morts, mais les craintes de certains des ennemis d'Octave pour leur propre sûreté le retenaient encore. Mais comme on voyait qu'Octave traitait les déserteurs avec bonté, et que le désir de paix augmentait chez tout le monde, Lucius commença à craindre d’être livré s'il refusait.

V. [39] C'est pourquoi, après avoir fait une tentative qui lui donna de l'espoir, Lucius rassembla son armée et parla comme suit : « J'avais l'intention, camarades soldats, de vous remettre la république quand j'ai vu que le gouvernement des triumvirs était une tyrannie, établie sous prétexte de combattre Brutus et Cassius, mais qui ne s'est pas terminée après leur mort. Lépide a été privé de sa part du gouvernement, Antoine était au loin pour trouver de l'argent, et un seul homme contrôlait tout selon sa volonté : l'antique gouvernement romain était devenu une illusion et un sujet de moquerie. Pour ramener la liberté et le gouvernement démocratique de nos ancêtres, j'ai demandé qu'après la distribution des récompenses de la victoire, la monarchie fût abolie. Comme on ne m'a pas écouté, j'ai cherché à l'imposer en vertu de ma charge. Octave m'accuse faussement, devant l'armée, d'empêcher l'établissement de colonies par pitié pour les propriétaires fonciers. J'ai ignoré cette calomnie pendant longtemps, et même lorsque je l'ai apprise, je n'ai pas cru un moment qu’on pouvait  la croire, alors qu’on voyait que les commissaires pour les colonies étaient des hommes nommés par moi-même pour diviser les terres pour vous. Mais la calomnie a trompé certaines personnes, qui ont rejoint Octave  pour faire la guerre contre nous : c'est ce qu'ils pensent. Mais par la suite ils constateront qu'ils ont fait la guerre contre leurs propres intérêts. J'affirme que vous avez choisi la cause la meilleure, et que vous avez souffert pour elle au delà de vos forces. Nous sommes vaincus, non par nos ennemis, mais par la faim, à laquelle nous avons été acculés par nos propres généraux. Ce serait beau pour moi de combattre jusqu'au bout pour mon pays. Une telle attitude rendrait ma renommée glorieuse après tout ce que j'ai fait. Mais je ne veux pas de ce destin, à cause de vous, que je préfère à ma propre renommée. Je vais envoyer des messagers au vainqueur et lui demanderai de m'infliger la punition qu'il voudra à moi seul, au lieu de la donner à vous tous ; d'accorder l'amnistie, non à moi, mais à vous, ses concitoyens et autrefois ses soldats, qui ne font pas le mal, qui ne combattent pas pour une mauvaise cause, et qui sont vaincus, non par la guerre, mais par la faim. »

[40] Après prononcé ces paroles, il choisit aussitôt trois personnes parmi les optimates pour cette mission. La foule pleurait, certains sur leur propre sort, d'autres pour leur général, qui, selon eux, avait agi dans un but fort noble et pour la démocratie, et qui maintenant était tombé dans les derniers malheurs. Les trois délégués, en présence d'Octave, lui rappelèrent que les soldats des deux camps étaient de la même race, et qu'ils avaient fait campagne ensemble. Ils lui dirent de ne pas oublier les relations de la noblesse avec les deux camps et aussi la vertu de leurs ancêtres, qui jamais ne laissèrent leurs différends devenir irréconciliables. Ils avancèrent d'autres arguments qui selon eux auraient de l'influence sur lui. Octave, sachant qu'une partie de ses ennemis était de jeunes recrues, alors que le reste était des vétérans des colonies, répondit astucieusement qu'il accordait l'amnistie aux soldats d'Antoine par respect pour celui-lui, mais que les autres devaient se rendre à sa discrétion. C'est ce qu'il répondit en présence de tous, mais, prenant à part Furnius, l'un des trois émissaires, il lui fit espérer un traitement de faveur pour Lucius et le reste, à l'exception de ses ennemis personnels.

[41] Les ennemis personnels d'Octave ayant appris l'entrevue privée de Furnius et suspectant qu'elle avait eu comme sujet leur sort futur, lui en firent le reproche à son retour, et exigèrent de Lucius soit de négocier un nouveau traité, qui devait les mettre tous sur le même pied, soir de combattre jusqu'au bout : ils disaient que ce n'était pas une guerre privée pour un seul individu, mais une guerre publique au nom du pays. Lucius, pris de pitié, les considéra comme des gens du même rang que lui et leur dit qu'il enverrait une nouvelle ambassade. Il ajouta ensuite que personne n'était mieux adapté pour ce travail que lui-même, et il partit aussitôt sans héraut, précédé simplement de quelques personnes qui partirent devant pour annoncer à Octave son arrivée. Ce dernier s'avança aussitôt à sa rencontre. Chacun de son côté vit l'autre, entouré de ses amis et se distinguant par ses insignes et ses habits de généraux. Alors Lucius, écartant ses amis, s'avança accompagné uniquement de deux licteurs, montrant ce qu'il était par sa contenance. Octave comprit et imita son exemple, montrant la bienveillance qu'il aurait envers Lucius. Quand il vit ce dernier s'empresser de rentrer dans ses propres fortifications, indiquant  par cela qu'il s'était déjà rendu, Octave le prévint et sortit des fortifications pour que Lucius puisse encore être libre de délibérer et de décider sur son sort. Ainsi en avançant ils montraient à l'avance leurs intentions, par leur escorte et leur aspect extérieur.

[42] Quand ils arrivèrent au fossé, ils se saluèrent et Lucius prit la parole : « Si j'étais un étranger faisant la guerre contre toi, Octave, je devrais considérer comme une honte d'être vaincu de cette façon et encore plus honteux de me rendre, et je devrais trouver facilement les moyens d'échapper à cette humiliation. Mais comme j'ai en face de moi un compatriote, de même rang, dans une question qui concerne notre pays commun, je ne considère pas honteux d'être battu pour une telle cause par un homme tel que toi. Je ne dis pas cela pour échapper au châtiment que tu voudrais m'infliger (tu vois que je suis venu dans ton camp sans aucune garantie), mais pour demander un juste pardon pour les autres, et qui favorise tes propres intérêts. Je veux t'expliquer qu'il faut séparer leur cause de la mienne, pour que, quand tu sauras que je suis le seul à blâmer, tu passes ta colère sur moi, et que tu ne penses que je suis venu ici pour bavarder (ce qui serait inopportun), mais pour dire la vérité, parce qu’il n'est pas possible de parler autrement.

[43] « Je n'ai pas entrepris cette guerre contre toi, pour prendre ta place si je l'emportais, mais pour rendre au pays le gouvernement patricien qui a été renversé par le triumvirat, ce que toi-même tu ne peux nier. Quand vous avez créé le triumvirat, vous avez reconnu qu'il n'était pas conforme à la loi, mais vous l'avez établi comme une chose nécessaire et provisoire parce que Cassius et Brutus étaient encore vivants et que vous ne pouviez pas vous réconcilier avec eux. Les chefs des factieux étant morts, les autres, s'il y en avait, ne portaient pas les armes contre l'Etat, mais parce qu'ils vous craignaient, et d'ailleurs comme la limite des cinq ans approchait, j'ai exigé que les magistratures fussent rétablies selon la coutume de nos pères, préférant mon pays à mon frère, mais espérant le persuader d'approuver à son retour et je voulais y arriver durant mon consulat. Si tu avais fait cette réforme tu en aurais récolté seul la gloire. Comme je n'ai pu te persuader, j'ai pensé marcher sur la ville et employer la force, comme citoyen, noble, et consul. Voilà les raisons de la guerre que j'ai faite et ce sont les seules ; ce n'est ni mon frère ni Manius ni Fulvia ni les colonies de ceux qui ont combattu à Philippes ni la pitié pour les paysans privés de leurs biens, puisque c'est moi-même qui ai nommé les chefs des colonies pour les légions de mon frère qui ont privé les paysans de leurs biens pour les  distribuer aux  soldats. Pourtant tu m'as accusé devant les soldats, prétendant que la cause de ta guerre était la distribution des terres, et c'est surtout de cette façon que tu  les as fait passer de ton côté et que tu m'as supplanté, parce que on les a persuadés que je faisais la guerre contre eux, et qu'ils se défendaient contre mon injustice. Tu as certainement dû employer cet artifice dans la guerre que tu as faite. Maintenant que tu as gagné, si tu es l'ennemi du pays, tu dois me considérer aussi comme ton ennemi, puisque tout ce que j'ai souhaité faire, je pensais le faire dans l'intérêt de l'État, mais j'ai été empêché de l'accomplir à cause de la famine.

[44] « Je dis ces choses et je m’en remets à toi, comme je l'ai dit, pour que tu fasses de moi ce que tu veux. Je suis venu ici seul uniquement pour te faire voir ce que je pensais de toi jusqu'ici et ce que je pense encore. J'ai assez parlé de moi. Pour ce qui en est de mes amis et de toute mon armée, si tu ne prends pas en mauvaise part ce que je vais dire, je vais te donner quelques conseils dans ton propre intérêt : ne sois pas sévère avec eux à cause de notre mutuelle querelle. Tu n'es qu'un mortel et tu es dans les mains de la fortune, qui est toujours inconstante, et ne va pas décourager ceux qui seraient disposés à l'avenir à courir un danger pour toi dans les périls et à ton profit, en leur enseignant que sous ta loi il n'y a aucun espoir sinon du côté des vainqueurs. Même si un conseil provenant d'un ennemi est suspect ou peu fiable, je n'hésiterais pas à t'implorer de ne pas punir mes amis pour la faute que j'ai commise et pour mon infortune, et de ne punir que moi, qui suis la cause de tout. J'ai laissé exprès mes amis derrière moi pour ne pas paraître, en employant ces mots en leur présence, parler sournoisement en ma seule faveur . »

[45] Après ces paroles, Lucius se tut, et Octave dit : « Quand je t'ai vu, Lucius, approcher sans aucune garantie, je me suis empressé de venir à ta rencontre alors que tu te tenais immobile hors de mes retranchements, afin que tu  aies confiance et que tu puisses parler ou agir au mieux de tes intérêts. Puisque tu te livres à moi, ainsi qu'on le fait normalement quand on reconnaît ses erreurs, il n'est pas nécessaire que je me mette à discuter les accusations fausses que tu as portées contre moi avec tellement d'habileté. Tu as commencé par me blesser et tu continues à le faire. Si tu avais voulu conclure maintenant un traité, tu aurais traité avec un vainqueur à qui tu as fait du tort. Mais comme tu te rends toi, tes amis et ton armée sans conditions, tu m'enlèves non seulement tout ressentiment, mais aussi le pouvoir que, dans des négociations pour un traité, tu m'aurais nécessairement donné. Je mets dans la balance non seulement la peine que toi et tes amis devriez subir, mais aussi ce que je dois faire en tant qu'homme juste. Je prendrai uniquement ce dernier point en considération pour les dieux, pour mon propre intérêt et pour le tien, Lucius, et je ne décevrai pas les espoirs que tu avais en venant me voir. »

Voilà la relation de ce qu'ils se sont dit, d'après de ce qu'on peut retirer de ceux qui ont écrit des mémoires et la traduction de ceux-ci en notre langue. Ils se séparèrent alors, et Octave loua et remercia Lucius parce qu'il n'avait rien dit de grossier ou d'inconsidéré, ce qui arrive souvent dans l'adversité, et Lucius admira Octave pour sa mansuétude et pour la retenue de ses paroles. Les autres surent ce qui s'était dit à la mine des deux interlocuteurs.

[46] Lucius envoya des tribuns pour recevoir le mot d'ordre d'Octave pour l'armée.  Ils lui donnèrent le dénombrement de l'armée, car c'est une habitude pour le tribun qui demande le mot d'ordre de fournir au commandant le registre quotidien du nombre de troupes présentes. Après avoir reçu le mot d'ordre, ils laissèrent leurs avant-postes en service, parce qu’Octave lui-même avait ordonné à chaque armée de garder sa propre garde cette nuit-là. Le matin suivant, Octave offrit un sacrifice, et Lucius lui envoya ses soldats en armes, prêts à marcher. Ils saluèrent de loin Octave comme imperator, et chaque légion prit place séparément comme Octave l'avait ordonné, les vétérans des colonies étant placés à part des nouveaux enrôlés. Quand Octave eut terminé le sacrifice, il installa son siège devant le tribunal, se couronna de laurier, symbole de la victoire, et ordonna à tous de déposer leurs armes là où ils se trouvaient. Quand cela fut terminé, il ordonna aux vétérans d'approcher, voulant leur reprocher leur ingratitude et les frapper de  terreur. On savait à l'avance ce qu'il allait faire, et sa propre armée, à dessein, comme si les soldats y avaient été préparés ou poussés par la sympathie envers leurs propres parents, brisèrent la formation où ils se trouvaient, entourèrent les hommes de Lucius comme s'ils retrouvaient d'anciens camarades, les embrassèrent, pleurèrent ensemble, et implorèrent Octave en leur nom, et ils ne cessaient de pleurer et de s'embrasser, les nouveaux enrôlés partageant leurs sentiments de sorte qu'il était impossible de les distinguer les uns des autres.

[47] C'est pourquoi Octave ne persista pas dans son idée, mais, après que le tumulte se fut apaisé avec beaucoup de difficulté, il s'adressa à ses propres hommes  : « Vous vous êtes toujours comportés avec moi, soldats,  de manière  que je ne puisse rien vous refuser. Je pense que les nouveaux enrôlés ont servi Lucius sous la contrainte. J'avais l'intention de demander aux vétérans qui ont souvent servi avec nous et qui seront exempts de punition grâce à vous, quels torts ils ont endurés de notre part ou quelle faveur ils ont demandée en vain ou quelles faveurs plus grandes ils attendaient de la part d'autres, pour avoir pris les armes contre moi, contre vous, contre eux-mêmes. Tous les ennuis que j'ai eus proviennent du partage des terres, alors qu'ils ont reçu leur lot. Et maintenant, si vous me le permettez, je vais leur poser ces questions. » Ils l'en empêchèrent, et continuèrent leurs supplications. « J'accorde ce que vous voulez, dit-il, ils ne seront pas punis pour leur injustice, si à l'avenir ils  vous ressemblent. » Tous, des deux côtés, le promirent au milieu des acclamations et remercièrent Octave, qui permit à certains de ses propres hommes de recevoir certains de leurs adversaires comme invités. Il commanda au reste de rentrer dans les tentes là où elles se trouvaient, à quelque distance des autres, jusqu'à ce qu'il leur fût assigné des villes pour passer l'hiver, et qu'on nommât des personnes pour les y mener.

[48] Puis, assis au tribunal, Octave appela de Pérouse Lucius et les principaux romains qui étaient avec lui. Plusieurs sénateurs et chevaliers y allèrent, dans un aspect pitoyable en raison de leur changement soudain de fortune. Dès qu'ils quittèrent Pérouse, ils reçurent une garde. Quand ils arrivèrent au tribunal, Lucius fut placé par Octave à côté de lui. Pour le reste, certains furent pris en charge par les amis d'Octave, d'autres par les centurions, tout avait été préparé pour leur montrer l'honneur qu'on leur faisait et pour exercer sur eux une surveillance sans qu'ils s'en aperçussent. Il ordonna aux habitants de Pérouse qui suppliaient du haut des remparts de le rejoindre tous sauf leur Sénat, et lorsqu'ils se présentèrent à lui, il leur pardonna. Les sénateurs furent jetés en prison, et peu après, mis à mort, sauf Lucius Æmilius, qui avait siégé comme juge à Rome lors du procès des meurtriers de César, qui avait voté ouvertement pour la condamnation, et qui avait conseillé à tous les autres de faire la même chose afin d'expier leur culpabilité.

[49] Octave avait prévu de laisser Pérouse au pillage des soldats, mais Cestius, un des citoyens, qui n'avait plus tous ses esprits, qui avait combattu en Macédoine et pour cette raison s'était proclamé Macédonien, mit le feu à sa maison et plongea dans les flammes. Un vent fort attisa les flammes et l'incendie se propagea à tout Pérouse, qui fut entièrement détruite, sauf le temple de Vulcain. Telle fut la fin de Pérouse, ville renommée pour son antiquité et son importance. On dit d'elle qu'elle fut l'une des douze premières villes construites par les Étrusques en Italie dans les temps anciens. Pour cette raison, le culte de Junon y était répandu, comme généralement chez les Étrusques. Mais plus tard, ceux qui se partagèrent les restes de la ville prirent Vulcain comme divinité tutélaire au lieu de Junon. Le jour suivant, Octave fit la paix avec tous, mais les soldats ne renoncèrent pas à s'attaquer à certains d'entre eux jusqu'à ce que ces derniers fussent tués. C'étaient principalement les ennemis personnels d'Octave, à savoir, Canutius, Gaius Flavius, Clodius Bithynicus, et d'autres. Telle fut la conclusion du siège de Lucius à Pérouse, et c'est ainsi que se termina une guerre qui devait être longue et très pénible pour l'Italie.

VI. [50] Alors Asinius, Plancus, Ventidius, Crassus, Ateius, et les autres de ce parti, qui possédaient encore des forces non dédaignables, comptant environ treize légions de troupes bien disciplinées et environ six mille cinq  cents cavaliers, considérant Lucius comme le commandant en chef de la guerre, se retirèrent vers le littoral par divers itinéraires, certains à Brindes, d'autres à Ravenne, d'autres encore à Tarente, certains chez Murcus et chez Ahenobarbus, et d'autres encore chez Antoine. Les amis d'Octave les suivirent, leur proposant la paix, et harcelant ceux qui refusaient, particulièrement l'infanterie. Parmi eux, deux légions seulement appartenant à Plancus,  arrêtées à Cameria, furent persuadées par Agrippa de se rendre à lui. Fulvia se sauva avec ses enfants à Dicæarchia, et de là, à Brindes, avec trois mille cavaliers, qui lui furent envoyés par les généraux comme escorte. A Brindes, il y avait cinq vaisseaux de guerre qui avaient été envoyés de Macédoine, et elle y embarqua et prit la mer, accompagnée de Plancus, qui avait abandonné les restes de son armée par  lâcheté. Ses soldats choisirent Ventidius comme chef. Asinius fit passer Ahenobarbus du côté d'Antoine. Asinius et Ventidius écrivirent tout cela à Antoine, et ils préparèrent des lieux de débarquement dans l'espérance de son arrivée prochaine, et des réserves de vivres dans l'ensemble de l'Italie.

[51] Octave projetait d'entrer en possession d'une autre armée considérable qui appartenait à Antoine, celle commandée par Fufius Calenus, et qui se trouvait près des Alpes. Il soupçonnait déjà Antoine, et il espérait, si ce dernier restait amical, garder ces forces pour lui ou, si la guerre éclatait, ajouter cette grande armée à ses propres forces. Tandis qu'il tergiversait et attendait toujours une occasion favorable, Calenus mourut. Octave, pensa que c'était un bon prétexte pour accomplir deux projets : aller prendre possession des armées de Gaule et aussi d'Espagne, qui étaient  provinces d'Antoine. Fufius, le fils de Calenus, prit peur et livra tout sans combat. Octave, ayant acquis en une fois onze légions et ces grandes provinces, en écarta les dirigeants, y mit les siens et retourna à Rome.

[52] Comme c'était encore l'hiver, Antoine retint les ambassadeurs des vétérans des colonies qui lui avaient été envoyés, et cacha ses intentions. Au printemps, il se dirigea vers Alexandrie en prenant la voie terrestre jusqu’à Tyr, et de là par mer, en passant par Chypre et Rhodes, vers la province d'Asie. Là, il apprit ce qui s'était passé à Pérouse, et il blâma son frère et Fulvia, et surtout Manius. Il alla trouver Fulvia à Athènes où elle s'était sauvée venant de Brindes. Sa mère, Julia, qui s'était sauvée chez Pompée, avait été envoyée par celui-ci de Sicile avec des vaisseaux de guerre, et escortée par certains des optimates de son parti, par Lucius Libo, son beau-père, par Saturninus et par d'autres, qui, attirés par la capacité d'Antoine d'accomplir de grandes choses, cherchaient à le mettre en contact avec Pompée et à former une alliance des deux contre Octave. Antoine répondit qu'il remerciait Pompée de lui avoir envoyé sa mère, et qu'il lui rendrait  la pareille en temps voulu ; que s'il y avait une guerre contre Octave, il s'allierait à Pompée, mais que si Octave respectait leurs accords, il essayerait de le réconcilier avec Pompée. Telle fut sa réponse.

[53] Quand Octave revint de Gaule à Rome, il entendit parler de ceux qui avaient fait voile pour Athènes. Ne sachant pas exactement quelle réponse Antoine leur avait donnée, il commença à exciter les soldats des colonies contre Antoine, en leur faisant croire que celui-ci avait décidé de faire venir Pompée avec les propriétaires des terres que les soldats occupaient alors parce que la plupart des propriétaires s'étaient réfugiés chez Pompée. Bien que ce bruit fût plausible, les soldats ne voulaient pas s'engager avec beaucoup d'ardeur à prendre les armes contre Antoine : la réputation qu'il avait acquise à la bataille de Philippes l'avait rendu populaire. Octave se considérait de loin supérieur à Antoine, à Pompée et à Ahenobarbus par le nombre de ses troupes : il possédait alors plus de quarante légions, mais comme il n'avait pas de navires et qu'il n'avait pas le temps d'en faire construire, alors que ses ennemis en avaient cinq cents, il craignait qu'ils n’affamassent l'Italie en patrouillant le long des côtes. Tout en méditant  ces pensées, et alors qu'il avait le choix entre beaucoup de femmes pour se marier, il écrivit à Mécène de faire un arrangement pour lui avec Scribonia, la sœur  de Libo, le beau-père de Pompée, pour avoir les moyens d'arriver à un accord avec ce dernier si le besoin s'en faisait sentir. Quand Libo entendit parler de cela, il écrivit à sa famille de l'accorder à Octave sans tarder. Puis Octave, sous divers prétextes, envoya au loin, de tous les côtés, les amis d'Antoine et les soldats à qui il ne pouvait  faire confiance, et il envoya Lépide en Afrique, la province qui lui était assignée, et avec lui six des légions d'Antoine dont il se méfiait.

[
54] Alors, il fit venir Lucius et le félicita pour son attachement à son frère, parce qu'il avait pris sur lui la faute tout en satisfaisant aux souhaits d'Antoine, mais il lui dit qu'il serait ingrat si, après avoir reçu une telle faveur de sa part, il refusait maintenant d'admettre les objectifs d'Antoine, qui, dit-on, avait l'intention de s'allier ouvertement avec Pompée. « Comme j'avais confiance en toi,  dit-il, quand Calenus est mort, j'ai pris la charge de ses provinces et de son armée en y mettant mes amis en faveur d'Antoine, pour qu'elles ne fussent pas sans chefs, mais maintenant que la félonie est patente, je les garde toutes pour moi, et si tu souhaites te rendre chez ton frère tu peux t'y rendre en toute sécurité. » Tels furent ses mots, soit pour tester Lucius soit pour que ce qu'il disait parvînt à Antoine. Lucius répondit dans le même état d'esprit qu'auparavant :  « Je savais que Fulvia penchait vers la monarchie, et malgré cela, je me suis joint à elle et me suis servi des soldats de mon frère pour te renverser. Et maintenant si mon frère vient pour renverser la monarchie, j'irai le rejoindre, ouvertement ou secrètement, et je te combattrai encore au nom du pays, bien que tu sois mon bienfaiteur. S'il cherche des alliés pour l'aider à installer la tyrannie, je combattrai de ton côté contre lui, aussi longtemps que je penserai que tu ne tentes pas d'établir une monarchie. Je placerai toujours mon pays au-dessus de la gratitude et au-dessus de la famille. » Ainsi parla Lucius. Octave, l'admirant autant que récemment à Pérouse, lui répondit qu'il ne souhaitait pas l'opposer à son frère, mais qu'il confierait à Lucius, parce qu'il était ce qu'il était, la totalité de l'Espagne et de l'armée qui s'y trouvait, qui était alors sous le commandement de ses lieutenants, Peducæus et Lucius. Ainsi, Lucius fut écarté avec les honneurs par Octave, mais restait surveillé secrètement par ses lieutenants.

[55] Antoine laissa Fulvia malade à Sicyone, et fit voile vers Corcyre dans l'Adriatique avec une armée peu considérable et deux cents navires qu'il avait fait construire en Asie. Antoine apprit qu'Ahenobarbus venait à sa rencontre avec une flotte et un grand nombre de soldats. Alors,  certains des amis d'Antoine jugèrent qu'il n'était pas bon de faire confiance à l'accord passé entre eux puisque Ahenobarbus avait été condamné lors du procès des meurtriers de César, avait été mis sur la liste des proscrits, et avait lutté contre Antoine et Octave lors de la bataille de Philippes. Néanmoins, Antoine s'avança avec cinq de ses meilleurs navires feignant d'avoir confiance en Ahenobarbus, et commanda aux autres navires de le suivre à une certaine distance. Quand on vit arriver Ahenobarbus, à force de rames, avec toute son armée et toute sa flotte, Plancus, qui se tenait à côté d'Antoine, fut alarmé et lui demanda de ralentir sa course et d'envoyer quelques hommes en avant pour tester cet homme dont les intentions étaient douteuses. Antoine répondit qu'il préférait mourir à cause d'une infraction  faite à un traité que se sauver par un acte de poltronnerie, et il continua sa course. Maintenant, ils approchaient, et les navires qui contenaient les chefs étaient distinguables par leurs insignes et étaient proches. Le premier licteur d'Antoine, qui se tenait sur la proue comme c'était l'usage,   oubliant qu'Ahenobarbus était un homme ambigu,  qui menait ses propres forces animé d’un esprit hautain comme s'il avait devant lui  des sujets ou des hommes inférieurs, leur ordonna de baisser leur drapeau. C'est ce qu'ils firent, et ils amenèrent leur navire à côté de celui d'Antoine. Quand les deux commandants se virent, ils se saluèrent, et l'armée d'Ahenobarbus acclama Antoine comme imperator. Plancus reprit courage avec beaucoup de difficulté. Ahenobarbus fut reçu par Antoine dans son propre navire et navigua vers Palœis, où Ahenobarbus avait son infanterie, et là, il céda sa tente à Antoine.

[56] De là, ils s'embarquèrent pour Brindes, qui était gardée par cinq cohortes des troupes d'Octave. Les citoyens fermèrent les portes à Ahenobarbus parce que c'était un ancien ennemi, et à Antoine parce qu'il voulait introduire un ennemi. Antoine en fut indigné. Considérant que ce n'était qu'un prétexte, et qu'en réalité c'était sur ordre de la garnison d'Octave qu'on ne le laissait pas entrer, il fit creuser un fossé et dresser une palissade à travers l'isthme qui relie la ville au continent. La ville est située sur une péninsule, et son port est en forme de croissant. Alors, les personnes qui venaient du continent ne purent plus atteindre les hauteurs où se situait la ville puisqu'elles avaient été fermées et murées. Antoine fit encercler également le port qui était grand, et les îles qui s'y trouvaient, par des tours placées très près les unes des autres. Il envoya des troupes le long des côtes de l'Italie,  auxquelles il ordonna de s'emparer des positions avantageuses. Il invita Pompée à le rejoindre  en Italie avec sa flotte et de faire au mieux. Pompée, immédiatement, envoya Menodorus avec de nombreux navires et quatre légions qui s'emparèrent de la Sardaigne qui appartenait à Octave, et deux légions qui s'y trouvaient qui furent prises de panique à l'annonce de l'accord entre Pompée et Antoine. En Italie, les hommes d'Antoine prirent la ville de Sipuntum d'Ausonie. Pompée assiégea Thurium et Consentia, et sa cavalerie ravagea leur territoire.

[57] Octave, attaqué si soudainement et en tant d'endroits, envoya Agrippa en Ausonie pour secourir les habitants dans le besoin. Agrippa s'adjoignit en chemin les vétérans des colonies, et ceux-ci le suivirent à un certain intervalle, pensant qu'ils allaient combattre contre Pompée, mais quand ils surent que ce qui se passait était une initiative d'Antoine, ils firent demi-tour et rentrèrent secrètement chez eux. Octave en fut fortement alarmé. Néanmoins, tout en marchant vers Brindes avec une autre armée, il rencontrait des vétérans des colonies, discutait avec eux, et persuadait ceux qui avaient reçu des colonies de lui de le suivre. Ils n'osaient pas refuser, mais ils avaient secrètement l'intention de réconcilier Antoine et Octave, et si Antoine refusait et voulait faire la guerre, de défendre Octave. Ce dernier s'arrêta quelques jours à Canusium pour cause de maladie. Bien que ses forces dépassassent de loin en nombre celles d'Antoine, il trouva Brindes encerclé, et il ne put rien faire sinon installer son camp et attendre les événements.

[58] Antoine pouvait grâce à ses retranchements se défendre facilement bien que ses forces fussent de loin numériquement inférieures. Il fit venir rapidement son armée de Macédoine, et en attendant, il recourut à un stratagème : il envoya secrètement des vaisseaux de guerre et des navires marchands en mer durant la nuit, remplis de simples citoyens, qu'il fit aborder, les uns après les autres, le jour suivant, à la vue d'Octave, remplis d'hommes en armes, comme s'ils arrivaient de Macédoine. Antoine plaçait déjà ses machines et était sur le point d'attaquer Brindes, au grand dam d'Octave, qui ne pouvait défendre les habitants. Au même moment parvint aux deux armées la nouvelle qu'Agrippa avait pris Sipuntum et que Pompée avait été repoussé de Thurium, mais que Consentia était toujours assiégée. Antoine fut troublé par ces nouvelles. Quand on lui annonça que Servilius venait à l'aide d'Octave avec quinze cents cavaliers, il  ne put contenir sa fureur, et au moment du dîner, avec les amis qu'il trouva et quatre cents cavaliers, il partit avec impétuosité et rejoignit les quinze cents, qui étaient encore assoupis près de la ville d'Uria, y mit la panique, les captura sans combattre, et retourna à Brindes le même jour. Ainsi la réputation qu'Antoine s'était faite à Philippes d'homme invincible inspirait toujours la terreur.

[59] Les cohortes prétoriennes d'Antoine, fières de son exploit, s'approchèrent du camp d'Octave par petits groupes et reprochèrent à leurs anciens camarades d'être venus là pour combattre Antoine à qui ils devaient d'avoir survécu à Philippes. Comme ces derniers répondaient que c'étaient les soldats d'Antoine qui étaient venus leur faire la guerre, ils se mirent à discuter et ils se firent des reproches mutuels. Les hommes d'Antoine disaient que Brindes lui avait été interdit et que les troupes de Calenus lui avait été confisquées. Les autres parlaient de l'encerclement et du siège de Brindes, de l'invasion de l'Italie méridionale, de l'accord avec Ahenobarbus, un des meurtriers de César, et du traité avec Pompée, leur ennemi commun. Enfin, les hommes d'Octave dirent ce qu'ils comptaient faire : ils étaient venus avec Octave, non parce qu'ils avaient oublié les mérites d'Antoine, mais avec l'intention d’amener les chefs à un accord ou, si Antoine refusait et continuait la guerre, de défendre Octave contre lui. Ces choses, ils les disaient aussi ouvertement quand ils approchaient des fortifications d'Antoine.

Tandis que ces événements se passaient, on annonça la mort de Fulvia. On dit que, déprimée par les reproches d'Antoine, elle était tombée malade, et on supposait qu'elle était disposée à cette maladie à cause de la colère d'Antoine qui l'avait laissée malade et qui ne lui avait pas rendu visite même lors de son départ. La mort de cette femme turbulente qui avait provoqué une guerre si désastreuse à cause de sa jalousie envers Cléopâtre, fut, semble-t-il, une grande chance pour les deux parties qui en furent débarrassées. Néanmoins, Antoine en fut fort attristé parce qu'il considérait en avoir été, en un certain sens, responsable.

VII. [60] Un certain Lucius Cocceius, ami de l’un et de l’autre, avait été envoyé en compagnie de Cæcina par Octave, l'été précédent, à Antoine en Phénicie. Il était resté avec Antoine lors du départ de Cæcina. Ce Cocceius, saisissant l'occasion, feignit d'avoir été mandé par Octave pour le saluer. Antoine lui permit de venir. Cocceius lui demanda, pour tester ses dispositions, si Antoine voulait écrire une lettre à Octave, qu'il la lui ferait parvenir. Antoine lui répondit : « Que pouvons-nous nous écrire, maintenant que nous sommes des ennemis, à part de mutuelles récriminations ? J'ai écrit des lettres en réponse aux siennes, il y a de cela un moment, et je les ai envoyées par la main de Cæcina. Prends les copies de celles que tu préfères. » Il disait cela par plaisanterie, mais Cocceius n'admettait pas de considérer déjà  Octave comme un ennemi après son comportement généreux envers les amis de Lucius et d'Antoine. Mais Antoine lui répondit : « Il m'a empêché d'entrer à Brindes, il a pris mes provinces et l'armée de Calenus qui m'appartenait. Il est aimable uniquement avec mes amis, et non pas pour en faire ses amis, mais pour en faire mes ennemis par ses bienfaits. » Cocceius, après avoir entendu ces plaintes, ne fit rien pour irriter davantage ce caractère naturellement passionné, mais décida de rendre visite à Octave.

[61] Quand Octave le vit, il s'étonna qu'il ne fût pas venu plus tôt. « Je n'ai pas sauvé ton frère, dit-il,  pour que tu deviennes mon ennemi. » Cocceius lui répondit : « Comment se fait-il que toi, qui fais de tes ennemis tes amis, tu considères tes amis comme des ennemis et que tu leur prennes leurs armées et leurs provinces ? » « Il ne fallait pas,  répondit Octave,  qu'après la mort de Calenus, de telles forces fussent laissées aux mains d'un adolescent tel que le fils de Calenus alors qu'Antoine était toujours au loin. Lucius les voulait absolument; Asinius et Ahenobarbus, qui étaient tout près, allaient les utiliser contre nous. C'est pourquoi, j'ai pris immédiatement le commandement des légions de Plancus afin qu'elles ne pussent rejoindre les partisans de Pompée. Car la cavalerie est allée les rejoindre en Sicile. » « On a raconté la chose différemment, dit Cocceius,  mais Antoine n'y a pas cru jusqu'à ce qu'il se trouvât empêché d'entrer à Brindes comme s'il était un ennemi. » « Je n'ai donné aucun ordre à ce sujet, répondit Octave,  je n'ai pas été prévenu de sa venue, et je n'ai pas prévu qu'il viendrait ici avec des ennemis. Les habitants de Brindes eux-mêmes et le préfet, qui avait été laissé chez eux à cause des incursions d'Ahenobarbus, ont de leur propre initiative empêché l'entrée d'Antoine, qui s'était allié à l'ennemi commun, Pompée, et amenait avec lui Ahenobarbus, un des meurtriers de mon père, qui a été condamné par le Sénat, par le jugement du tribunal, qui a été proscrit, qui a assiégé Brindes après la bataille de Philippes, et qui bloque encore les côtes adriatiques, qui a brûlé mes vaisseaux et qui a pillé l'Italie. »

[62] « Mais il a été convenu, dit Cocceius,  que vous pouviez traiter avec qui vous vouliez. Et pourtant, Antoine n'a pas fait de traité avec l'un des meurtriers, et il a autant de considération pour ton père que tu n'en as toi-même. Ahenobarbus n'était pas parmi les meurtriers. On a voté contre lui par animosité personnelle, car il n'a pris aucune part au complot. Si on ne lui pardonne pas d'avoir été l'ami de Brutus, il faudrait que nous en voulions à presque tout le monde ? Antoine a conclu un accord avec Pompée, non pour s'allier à lui dans une guerre, mais pour demander son aide au cas où tu attaquerais ou pour que celui-ci se réconcilie avec toi puisqu'il n'a rien fait qui puisse rendre la réconciliation impossible. C'est toi qui es à blâmer pour tout cela, car s'il n'y avait pas eu de guerre en Italie, ces hommes n'auraient pas essayé d'envoyer des ambassadeurs à Antoine. » Octave répéta ses accusations et dit: « Manius, Fulvia et Lucius ont déclaré la guerre à  l'Italie, et à moi aussi bien qu'à l’Italie ; et Pompée, sans être attaqué, fait actuellement des incursions sur la côte, encouragé par Antoine. » Cocceius répondit : « Non pas encouragé par Antoine, mais sous sa direction ; je ne te cacherai pas que le reste de l'Italie, qui manque de défenses navales, sera attaqué par une flotte puissante à moins que tu ne fasses la paix. » Octave, qui sentait tout le poids de cette suggestion astucieuse, réfléchit un moment et dit alors : « Mais cela ne plaira vraiment pas à Pompée. Il vient d'être repoussé de Thurium comme il le méritait. » Ensuite Cocceius, terminant la polémique, parla de la mort de Fulvia et comment cela était arrivé, en disant qu'elle était tombée malade parce qu'elle n'avait pas supporté la colère d'Antoine, et que son état s'était aggravé parce qu'il n'était pas venu la voir durant sa maladie, et qu'il était en quelque sorte la cause de la mort de son épouse. « Maintenant qu'elle est morte, continua-t-il, rien ne vous empêche plus de vous dire franchement ce que vous vous reprochez. »

[63] C'est ainsi que Cocceius gagna la confiance d'Octave, passa la journée en  invité, lui demanda d'écrire à Antoine, comme cela se fait pour un homme plus jeune à l'égard d'un aîné. Octave lui répondit qu'il n'écrirait pas à quelqu'un qui faisait toujours la guerre contre lui, parce qu'Antoine ne lui avait pas écrit, mais qu'il se plaindrait à la mère d'Antoine, parce que, bien que sa parente et fort estimée par Octave, elle s'était sauvée d'Italie, comme si elle n'avait pu obtenir tout de lui comme de son propre fils. C'était une manière astucieuse d'entamer une correspondance par l'intermédiaire de Julia. Cocceius rentra dans son camp, plusieurs des hauts gradés lui rapportèrent  ce que pensait l'armée, et il raconta cela et d'autres choses qu'il avait apprises à Antoine, pour qu'il sache qu'on lutterait contre lui s'il ne parvenait pas à un accord. Aussi il conseilla à Antoine que Pompée ramenât en Sicile ceux qui ravageaient l'Italie, et qu'Ahenobarbus fût envoyé ailleurs jusqu'à la conclusion d'un traité. La mère d'Antoine tenait les mêmes propos parce qu'elle appartenait à la gens Julia. Antoine appréhendait, si les négociations échouaient, de ne plus pouvoir  demander à nouveau son aide à Pompée, mais sa mère lui promit qu'elles n'échoueraient pas, et Cocceius le confirma, suggérant qu'il en savait plus qu'il n’avait dit. Aussi, Antoine céda et ordonna à Pompée de retourner en Sicile pour s'occuper de leurs propres affaires, et il envoya Ahenobarbus au loin comme gouverneur de Bithynie.

[64] Quand les soldats d'Octave apprirent ce qui se passait, ils choisirent des ambassadeurs et  envoyèrent les mêmes aux deux chefs. Ils laissèrent de côté toute récrimination parce qu'ils avaient été choisis non pour entrer dans une controverse, mais pour rétablir la paix. On y adjoignit Cocceius en tant qu'ami commun des deux, ainsi que Pollio du parti d'Antoine et Mécène de celui d'Octave. On décida d'une amnistie entre Antoine et Octave pour le passé et d'une amitié pour l'avenir. D'ailleurs, comme Marcellus, le mari de la sœur  d'Octave, Octavie, venait de mourir, les négociateurs décidèrent que son frère la marierait à Antoine : on la maria aussitôt. Puis Antoine et Octave s'embrassèrent. Alors il y eut des acclamations de la part de tous les soldats, et on félicita chacun des généraux, sans interruption, pendant un jour et une nuit.

[65] Alors, Octave et Antoine se partagèrent la totalité de l'empire romain, la frontière en était Scodra, ville d'Illyrie, qui à ce qu'il semblait, était située au milieu du golfe Adriatique. Toutes les provinces et les îles situées à l'est de cet endroit, jusqu’au fleuve Euphrate, appartenaient à Antoine, et tout ce qui se trouvait à l'ouest jusqu'à l'océan à Octave. Lépide gardait l'Afrique, car Octave la lui avait donnée. Octave devait faire la guerre contre Pompée à moins de parvenir à un accord avec lui, et Antoine devait faire la guerre contre les Parthes pour venger leur trahison envers Crassus. Octave devait faire le même accord avec Ahenobarbus qu'Antoine avait déjà fait. Les deux généraux pourraient librement enrôler des soldats en Italie en nombre égal.

Ce furent les dernières conditions de la paix entre Octave et Antoine. Aussitôt, chacun d'eux envoya ses amis pour s'occuper des affaires pressantes. Antoine envoya Ventidius en Asie contre les Parthes et contre Labienus, le fils de Labienus, qui, avec les Parthes, était entré en Syrie et s'était avancé jusqu'en Ionie pendant les troubles.

Ce que Labienus et les Parthes ont fait subir, je le montrerai dans mon histoire des Parthes.

[66] A ce moment, Helenus, lieutenant d'Octave, qui avait repris la Sardaigne par un assaut soudain, en fut de nouveau chassé par Menodorus, lieutenant de Pompée. Octave en fut tellement irrité qu'il rejeta les efforts d'Antoine de conclure un accord avec Pompée. Ils rentrèrent à Rome ensemble et célébrèrent le mariage. Antoine fit mettre à mort Manius pour avoir excité Fulvia par ses accusations contre Cléopâtre et avoir été la cause de tant de maux. Il signala également à Octave que Salvidienus, qui commandait l'armée d'Octave sur le Rhône, avait eu l'intention de l'abandonner, et avait envoyé un mot à cet effet à Antoine quand il assiégeait Brindes. Antoine révéla ce secret, non avec l'assentiment de tous, mais en raison de sa franchise et de son ardeur à montrer son honnêteté. Octave fit venir immédiatement Salvidienus à Rome, feignant d'avoir une communication privée à lui faire, et de le renvoyer de nouveau à la tête de ses troupes. Quand il arriva, Octave lui montra des preuves de sa trahison et le fit mettre à mort, et donna à Antoine son armée qu’il  considérait peu fiable.

VIII. [67] Α ce moment, la famine s'abattit sur Rome, car les négociants d'Orient ne pouvaient prendre la mer par crainte de Pompée qui contrôlait la Sicile, et ceux de l'ouest étaient retenus par la Sardaigne et la Corse que tenaient les lieutenants de Pompée alors que ceux de l'Afrique en face étaient empêchés par les mêmes flottes hostiles, qui infestaient les deux rivages. Il y avait un grand manque de provisions, et le peuple considérait que la cause en était les différends entre les chefs, ils les accusaient et leur demandaient de faire la paix avec Pompée. Mais Octave ne voulait pas céder. Alors, Antoine lui conseilla de hâter la guerre à cause de la pénurie. Comme on n'avait pas d'argent à cette fin, on fit un édit qui obligeait les propriétaires d'esclaves à payer un impôt égal à la moitié des vingt-cinq drachmes qui avait été voté pour la guerre contre Brutus et Cassius, et ceux qui avaient acquis des propriétés par héritage de contribuer par une partie. Le peuple en fureur déchira l'édit. Il était exaspéré parce que, après avoir épuisé le trésor public, dépouillé les provinces, chargé l'Italie elle-même de taxes, d'impôts, et de confiscations, non pour une guerre extérieure, non pour agrandir l'empire, mais pour des inimitiés privées et pour augmenter leur propre puissance (c'était pourquoi il y avait eu des proscriptions et cette famine terrible), les triumvirs devaient les priver du reste de leurs biens. Ils se réunirent en hurlant, lapidèrent ceux qui ne se joignaient pas à eux et menacèrent de piller et brûler leurs maisons jusqu'à ce que la foule entière fût  en révolution.

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