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Appien

guerres civiles

livre Ii

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APPIEN d'Alexandrie (né sous Trajan, mort après 160 P.C.N.) qui devint "procurateur" dans l'administration impériale sous Antonin, a écrit une histoire romaine en divisant son oeuvre en fonction des guerres. Il a intercalé cinq livres de Guerres civiles (des Gracques à Auguste).

APPIEN, Histoire des guerres civiles de la république romaine, Livre second, traduction Combes-Dounous, imprimerie des frères Mame, 1808.

1. Après le pouvoir absolu de Sylla et toutes les actions menées ensuite par Sertorius et Perperna en Espagne, les Romains connurent d'autres guerres civiles du même genre ; et pour finir, Caius César et le Grand Pompée entrèrent en guerre l'un contre l'autre, Pompée fut abattu par César, puis César tué au Sénat par quelques hommes qui l'accusaient de se comporter en roi. La manière dont ces événements advinrent et dont périrent aussi bien Pompée que Caius va être exposée dans ce second livre des Guerres Civiles.
Pompée, donc, juste après avoir débarrassé la mer des pirates qui s'étaient alors partout considérablement multipliés, élimina, après eux, Mithridate, roi du Pont, puis organisa l'administration de son royaume et de tous les autres peuples qu'il lui avait adjoints en Orient. César, lui, était encore jeune, et montrait de grandes capacités pour parler comme pour agir, pour ne reculer devant aucune audace et viser toutes les espérances sans exclusive ; mais son ambition l'amenait à dépenser au-delà de ses moyens et, tandis qu'il n'était encore qu'édile puis préteur, à s'endetter considérablement et à s'attirer ainsi une extraordinaire faveur de la plèbe, le petit peuple adulant toujours ceux qui ne regardent pas à la dépense.

2. Par ailleurs, Caius Catilina était un homme très connu pour tout ce qu'on racontait sur lui et pour l'éclat de sa famille, mais extravagant (on disait qu'autrefois il avait tué son fils par amour pour Aurelia Orestilla, qui n'acceptait pas d'épouser un homme déjà père d'un enfant) ; il avait surtout été un ami, un compagnon de lutte et un partisan zélé de Sylla ; son ambition l'avait, lui aussi, réduit à la pauvreté et, toujours appuyé par des hommes et des femmes influents, il avait entrepris de briguer le consulat et, par son intermédiaire, d'accéder à une tyrannie. Alors qu'il comptait fermement sur son élection, ses intentions furent soupçonnées, et la charge, lui échappant, échut à Cicéron, orateur et avocat très en vogue. Catilina, alors, se répandit en moqueries, pour outrager les électeurs de Cicéron, le taxant de « nouveau », pour viser le manque de renom de sa famille (c'est ainsi qu'on désigne les hommes qui tirent leur renommée d'eux-mêmes et non de leurs ancêtres), et, pour souligner qu'il n'était pas originaire de la Ville, le traitant d'inquilinus, terme par lequel on désigne les locataires de maisons appartenant à d'autres. Puis, dès lors, Catilina se détourna complètement d'une carrière politique qui, à son avis, n'était d'aucun support pour accéder rapidement et sûrement au pouvoir absolu, mais grouillait de rivalités et de jalousies. D'autre part, il rassembla de l'argent, en grande quantité, auprès de quantité de femmes qui comptaient, lors de la révolution, faire périr leurs maris, et il forma une conjuration avec certains des sénateurs et de ceux qu'on appelle « chevaliers», à laquelle il associa aussi des hommes du peuple, des résidents étrangers et des esclaves. Tous étaient dirigés à son service par Cornelius Lentulus et Cethegus qui étaient alors préteurs de la Ville. Et en Italie, il envoya des émissaires à des syllaniens qui avaient dépensé les gains de leur vie passée et rêvaient d'exploits comparables ; il dépêcha à Fiesole, en Étrurie, Caius Manlius, et, dans le Picenum et en Apulie, d'autres agents qui lui recrutèrent dans l'ombre une armée.

3. Tous ces agissements encore clandestins furent dénoncés par Fulvia, une femme qui ne sortait pas de l'ombre, à Cicéron : son amant, Quintus Curius, un homme qui, pour de nombreuses raisons blâmables, avait été exclu du Sénat, et par là jugé digne d'entrer dans le complot de Catilina, avait, dans son extrême légèreté et par vantardise, révélé à sa maîtresse que sous peu il allait disposer d'un grand pouvoir. Or déjà des bruits couraient aussi sur ce qui se passait en Italie. Et Cicéron entreprit de répartir des garnisons en différents point de la Ville et d'envoyer de nombreux représentants de la noblesse dans tous les endroits suspects pour surveiller la situation. Quant à Catilina, bien que personne ne s'enhardît encore à l'arrêter, puisqu'on ignorait encore ce qu'il en était exactement, il commença à concevoir des craintes et à penser que le temps renforçait les soupçons ; il mit son espoir dans la rapidité, expédia en avance l'argent à Fiesole, chargea les conjurés de tuer Cicéron et de mettre le feu en une seule nuit en différents points de la Ville, puis s'en alla rejoindre Caius Manlius pour immédiatement rassembler une autre armée et se précipiter sur la Ville en flammes. Pour finir, il fit disposer devant lui, avec une extrême légèreté, des faisceaux et des haches, comme un proconsul, et partit retrouver Manlius en procédant à des recrutements. Lentulus et les conjurés décidèrent que, lorsqu'ils auraient appris l'arrivée de Catilina à Fiesole, Lentulus lui-même et Cethegus se présenteraient à l'aube, avec des poignards dissimulés, à la porte de Cicéron, seraient reçus en raison de leurs hautes fonctions, bavarderaient et feraient traîner la conversation tout en se promenant, et le tueraient après l'avoir entraîné à l'écart. Le tribun Lucius Bestia convoquerait aussitôt par héraut une assemblée et accuserait Cicéron de se comporter toujours en poltron et en fauteur de guerre qui semait le trouble dans la Ville en l'absence de toute menace ; puis, après le discours de Bestia, dès la nuit tombée, d'autres hommes incendieraient la Ville en douze points, la pilleraient et tueraient les optimates.

4. Telles étaient les intentions de Lentulus, Cethegus, Statilius et Cassius, les chefs du soulèvement, et ils guettaient l'occasion ; or des émissaires des Allobroges, qui se plaignaient de leurs gouverneurs <...> furent admis dans la conjuration, pour soulever la Gaule contre les Romains. Et Lentulus dépêcha en leur compagnie auprès de Catilina, Vulturcius, un homme de Crotone, avec des lettres ne portant aucun nom propre. Les Allobroges, concevant des doutes, en firent part à Fabius Sagga, qui était le « protecteur » des Allobroges, comme il en existe à Rome pour tous les peuples. Mis au courant par Sagga, Cicéron fit arrêter les Allobroges et Vulturcius à leur départ et les amena immédiatement au Sénat ; ils avouèrent alors tous les accords qu'ils avaient passés avec Lentulus et ses compagnons, et, quand ceux-ci leur furent confrontés, ils leur firent confirmer ce que Lentulus répétait souvent : une prophétie avait prédit que trois Cornelii exerceraient un pouvoir absolu sur les Romains, et il y en avait déjà eu deux, Cinna et Sylla.

5. À la suite de ces déclarations, le Sénat démit Lentulus de sa fonction, tandis que Cicéron plaçait séparément chacun des conjurés dans les maisons des préteurs et revenait aussitôt pour demander un vote sur leur cas. Une grande agitation se développait autour du siège du Sénat, car on ignorait ce qui se passait exactement, et la peur s'emparait des complices. Les propres esclaves et affranchis de Lentulus et de Cethegus, avec le renfort de nombreux artisans, se répandirent dans les rues situées derrière les maisons des préteurs pour les attaquer et en arracher leurs maîtres. Quand Cicéron l'apprit, il courut hors du Sénat et, après avoir disposé des garnisons aux endroits opportuns, il revint et s'efforça de presser la décision. Le premier à prendre la parole fut Silanus, consul élu pour l'année suivante (telle est en effet la pratique des Romains : le futur consul est le premier à donner son avis, car, à mon sens, c'est lui qui mettra en oeuvre de nombreuses décisions, et pour cette raison, on estime qu'il est de meilleur conseil et plus circonspect sur chaque cas). Or Silanus pensait que les conjurés devaient subir la peine capitale, et beaucoup se rangèrent à son avis, jusqu'à ce que le tour d'exprimer son opinion vînt à Néron, qui proposa de les maintenir en détention en attendant de vaincre Catilina militairement et d'apprendre exactement tous les détails.

6. Puis Caius César, qui n'était pas lavé de tout soupçon de complicité avec les conjurés, mais que Cicéron n'osait pas mettre en cause aussi, vu sa popularité auprès de la plèbe, avança une autre proposition : que Cicéron répartisse les conjurés dans des municipes d'Italie qu'il choisirait lui-même, jusqu'à ce que Catilina soit vaincu au combat, et qu'alors ils passent devant un tribunal, sans que rien soit commis d'irréparable à l'égard d'hommes de haut rang avant qu'ils aient été entendus dans un procès. Cet avis paraissant équitable et recevable, la majorité était en train de s'y ranger résolument, quand finalement Caton, découvrant désormais ouvertement le soupçon qui pesait sur César, et Cicéron, craignant que, la nuit suivante, les nombreux comparses des conjurés, restés sur le forum dans l'incertitude, inquiets pour eux-mêmes et pour les conjurés, ne tentent quelque folie, convainquirent les sénateurs de considérer les coupables comme pris en flagrant délit et de les condamner sans procès. Et immédiatement, tandis que le Sénat restait rassemblé, Cicéron fit emmener chacun des conjurés des maisons à la prison, où il les accompagna, à l'insu de la foule, et assista à leur exécution ; puis, passant près des hommes du Forum, il leur annonça l'exécution : ils se dispersèrent épouvantés, et réjouis pour eux-mêmes de ne pas avoir été découverts.
Ainsi donc la Ville se remit à respirer après la grande peur qui l'avait oppressée ce jour-là.

7. Quant à Catilina, alors qu'il avait rassemblé environ vingt mille hommes, déjà armé le quart d'entre eux, et qu'il partait en Gaule compléter ses préparatifs, il fut arrêté par Antonius, le second consul, au pied des Alpes, et ce dernier remporta sans difficulté la victoire sur un homme qui avait conçu impulsivement un projet démesuré et en avait entrepris encore plus impulsivement, sans préparatifs, la réalisation. Toutefois, ni Catilina, ni aucun autre de ses compagnons de haut rang ne s'abaissa à fuir : c'est en chargeant les ennemis qu'ils trouvèrent la mort.
Ainsi, le soulèvement de Catilina, après avoir manqué de peu mettre la Ville dans le plus extrême péril, trouva sa résolution. Et Cicéron, qui n'était connu de tous que pour la force de son éloquence, voyait alors son nom dans toutes les bouches pour son action ; il paraissait à l'évidence avoir été un sauveur pour la patrie à l'agonie, et des actions de grâces eurent lieu en son honneur devant l'assemblée du peuple, accompagnées de toute sorte d'appellations honorifiques. Quand Caton l'eut également proclamé « père de la patrie », le peuple hurla son approbation. Certains pensent que cette appellation honorifique, inaugurée pour Cicéron, est celle-là même qui s'applique aux empereurs d'aujourd'hui qui s'en montrent dignes : car, même s'ils sont des monarques, elle ne leur est pas donnée d'emblée à leur entrée en charge avec leurs autres titres, mais n'est votée qu'après un certain temps, comme un témoignage couronnant après coup des actions particulièrement remarquables

8. César avait été choisi comme préteur pour l'Espagne, mais il fut retenu à Rome quelque temps par ses créanciers, car ses dettes dépassaient sa fortune, à cause de ses ambitions : il avait besoin, aurait-il alors dit, de vingt-cinq millions de ses­terces... pour ne plus rien avoir. Il s'arrangea néanmoins comme il pouvait avec ses antagonistes et passa en Espagne, où il négligea de traiter d'affaires avec les cités, d'administrer la justice et d'accomplir d'autres tâches analogues, considérant tout cela comme inutile à ses projets ; mais il leva une armée et attaqua ceux des Ibères qui restaient insoumis, les uns après les autres, jusqu'à ce qu'il eût rendu l'Espagne dans sa totalité tributaire de Rome. Puis il envoya beaucoup d'argent à Rome pour le Trésor public. À la suite de quoi le Sénat lui accorda le triomphe. Or il était, dans les faubourgs de Rome, en train de régler les préparatifs du défilé, pour lui donner le plus grand éclat, quand arrivèrent les jours où se déposaient les candidatures au consulat ; et la présence du candidat était obligatoire : mais, s'il entrait, il ne lui était plus permis de revenir pour le triomphe. César, qui convoitait fort cette charge et qui n'avait pas fini de préparer le défilé, envoya une délégation au Sénat pour lui demander l'autorisation de déposer sa candidature sans être présent, par l'intermédiaire d'amis : il savait bien que c'était illégal, mais cela s'était déjà produit pour d'autres aussi. Comme Caton cependant la lui refusait et faisait traîner en palabres le dernier jour des candidatures, César se précipita, sacrifiant son triomphe, et, après avoir déposé sa candidature pour la charge, attendit le vote.

9. Pendant ce temps, Pompée, revenant de ses campagnes contre Mithridate au faîte de la gloire et de la puissance, voulait que toutes les nombreuses donations qu'il avait accordées à des rois, à des princes et à des cités, fussent confirmées par le Sénat. Mais, par jalousie, la majorité des sénateurs s'y opposa, et surtout Lucullus, qui, ayant, avant Pompée, guerroyé contre Mithridate, estimait l'avoir laissé très affaibli à Pompée, et déclarait que la victoire sur Mithridate était son oeuvre à lui. Et Lucullus trouva le soutien de Crassus. Indigné donc, Pompée se rapprocha de César et lui jura de contribuer à lui obtenir le consulat. Ce dernier, de son côté, eut vite fait de réconcilier Pompée avec Crassus. Et ces trois hommes, qui disposaient du plus grand pouvoir dans tous les domaines mirent en commun leurs moyens ; un écrivain, Varron, embrassant dans un seul ouvrage le récit de cette entente l'intitula Tricaranos, « le monstre à trois têtes » Le Sénat, qui les regardait d'un oeil soupçonneux, pour contrer César, lui fit élire comme collègue Lucius Bibulus.

10. Et tout de suite il y eut des querelles entre eux, et, en secret, des préparatifs d'armement l'un contre l'autre. Mais César, qui était extraordinairement doué pour la scène, prononça un discours au Sénat sur sa bonne entente avec Bibulus, affirmant qu'ils causeraient du tort à l'État s'ils étaient en désaccord. Comme on croyait que telles étaient ses dispositions, qu'il disposa d'un Bibulus qui ne se méfiait plus, ne faisait plus de préparatifs et ne soupçonnait plus rien de ce qui se passait, il se mit secrètement à disposer une troupe nombreuse, puis porta au Sénat des lois en faveur des pauvres, leur distribuant des terres — et les meilleures, surtout autour de Capoue, qui étaient louées pour rapporter à l'État, il les distribua aux pères de trois enfants — se ménageant ainsi, au prix de cette faveur, une masse considérable d'individus : car il s'en présenta vingt mille à la fois, et ce n'étaient que les pères de trois enfants. Mais comme beaucoup s'opposaient à sa proposition, il joua à être ulcéré qu'on commette une injustice, sortit précipitamment et ne convoqua plus le Sénat de toute l'année ; à la place, il haranguait le peuple du haut des Rostres et consultait publiquement Pompée et Crassus à propos de ses lois ; ces derniers les approuvaient, et la plèbe se rendait au vote avec des poignards dissimulés.

11. Quant au Sénat, personne ne le convoquait, et il n'était pas possible à un seul des consuls de le faire ; il se réunissait dans la demeure de Bibulus, sans rien opposer de sérieux à la force et à la prévoyance de César ; il pensait néanmoins que Bibulus devait s'opposer aux lois et plutôt endurer de l'opinion publique le reproche d'être vaincu que celui de ne rien faire. Quand donc il en eut été convaincu, Bibulus pénétra sur le Forum alors que César était encore en pleine harangue : querelles et désordres s'ensuivirent, et on en était aux coups quand les porteurs d'armes brisèrent les faisceaux et les insignes de Bibulus, et blessèrent des tribuns qui se trouvaient autour de lui. Mais Bibulus, sans se démonter, découvrit sa gorge et cria aux amis de César d'accomplir leur besogne, disant : « S'il ne m'est pas possible de convaincre César d'agir justement, je jetterai sur lui par une telle mort l'abomination et la souillure. » Toutefois, contre son gré, il fut emmené par ses amis dans le temple voisin de Jupiter Stator ; puis on envoya Caton qui, grâce à sa jeunesse, se fraya un chemin à travers la foule et entreprit de la haranguer ; mais sans délai il fut enlevé par les hommes de César et expulsé ; puis, en empruntant sans être vu d'autres rues, il se précipita de nouveau à la tribune et, désespérant de s'expliquer alors que plus personne n'écoutait, il se mit à crier des insultes grossières à l'adresse de César jusqu'à ce que, sans délai, il en fût arraché, et que César fit ratifier ses lois.

12. En outre, il fit jurer au peuple de leur conférer une validité perpétuelle, puis ordonna aux sénateurs de prêter serment. Comme beaucoup, et entre autres Caton, s'y opposaient, César proposa la mort pour qui refuserait le serment, et le peuple ratifia la proposition ; ils se mirent immédiatement à prêter serment sous l'effet de la peur, eux et les tribuns, car il ne servait plus à rien de résister, une fois la loi votée par tous les autres. C'est alors que Vettius, un homme du peuple, se précipita au milieu <du Forum> l'épée nue, et déclara qu'il avait été envoyé par Bibulus, Cicéron et Caton, pour abattre César et Pompée ; son épée lui avait, dit-il, été donnée par un licteur de Bibulus, Postumius. Comme l'affaire faisait naître des soupçons concernant les deux partis, tandis que César s'efforçait d'échauffer la plèbe, on reporta au lendemain l'interrogatoire de Vettius. Et Vettius, alors qu'il était gardé dans la prison, fut mis à mort. L'événement donnant lieu à des commentaires dans des sens variés, César ne manqua pas d'affirmer que cela aussi était l'oeuvre de ceux qui avaient peur, de sorte qu'à la fin, le peuple lui accorda d'assurer sa protection contre les conspirateurs. Alors Bibulus abandonna totalement la partie, et, menant la vie d'un quelconque particulier, ne quitta plus sa maison pendant tout le reste de sa charge, tandis que César, lui, ne se donnait même plus la peine d'enquêter sur Vettius, disposant seul du pouvoir dans le domaine politique.

13. Puis il proposa, pour amadouer la plèbe, d'autres lois encore, et ratifia tous les actes de Pompée, comme il le lui avait promis. Par ailleurs ceux que l'on appelle les chevaliers, situés hiérarchiquement entre la plèbe et le Sénat, et très puissants dans tous les domaines à cause de leur richesse et de la ferme des impôts et tributs (que, contre rémunération, ils prélèvent dans les provinces), à cause aussi de la masse des esclaves très sûrs qu'ils emploient à cet effet, demandaient depuis longtemps au Sénat qu'il leur fit remise d'une partie des tributs : et le Sénat faisait attendre sa réponse. César, lui, sans rien alors demander au Sénat, et ne recourant qu'au peuple, leur abandonna le tiers des sommes convenues. Eux, devant une faveur qui allait au-delà de leurs désirs, firent de lui un dieu, et cette autre catégorie, plus puissante que la plèbe, passa du côté de César grâce à un seul acte de gouvernement. Il donnait également des spectacles et des combats avec des fauves, au-delà de ses moyens, s'endettant pour tout et surpassant tous les précédents en matière d'accessoires, d'entraînements et de récompenses somptueuses. À la suite de tout cela, on le choisit pour gouverner la Gaule, tant cisalpine que transalpine, pour une durée de cinq ans, et, pour les besoins de son gouvernement, on lui confia quatre légions de l'armée.

14. Voyant que son absence allait être longue et la jalousie d'autant plus grande que ses libéralités avaient été immenses, il unit sa fille à Pompée, bien qu'elle fût fiancée à Caepio, dans la crainte que, tout ami qu'il fût, Pompée ne jalousât l'importance de son succès ; par ailleurs il poussa les plus hardis de ses partisans aux magistratures de l'année suivante. Il fit désigner comme consul Aulus Gabinius, un de ses amis ; comme Lucius Calpurnius Pison devait être le collègue de ce dernier au consulat, il en épousa lui-même la fille, Calpurnia, aux grands cris de Caton, clamant que le gouvernement était devenu une affaire de mariages. Pour tribuns, il avait fait désigner Vatinius et Clodius, surnommé Pulcher, sur lequel avait jadis pesé une honteuse suspicion, à propos de Julia, la propre femme de César, lors d'une cérémonie réservée aux femmes. Si César n'avait pas fait passer en jugement un homme qui avait toute la faveur de la plèbe, il avait néanmoins répudié sa femme, tandis que d'autres poursuivaient Clodius pour impiété, à cause de la cérémonie : alors que Cicéron plaidait pour les accusateurs, César, appelé à témoigner, ne parla pas contre Clodius, mais le fit même ensuite désigner comme tribun pour contrecarrer Cicéron, qui avait commencé à dénoncer les visées des triumvirs au pouvoir absolu. Ainsi l'on sacrifiait son ressentiment personnel à son intérêt, et l'on favorisait son ennemi personnel pour assurer ses positions contre un autre. Et il semble que Clodius ait pris les devants à l'égard de César, en l'aidant à obtenir le commandement de la Gaule.

15. Telle fut donc l'action de César durant son consulat ; et dès sa sortie de charge, il entra dans ses nouvelles fonctions, tandis que Cicéron était accusé par Clodius d'illégalité, pour avoir fait exécuter avant jugement Lentulus, Cethegus et leurs amis. L'homme qui avait montré pour cette action la plus noble fermeté, voici qu'il perdait tous ses moyens pour affronter son procès : revêtant de méchants habits, plein de poussière et de saleté, il se jetait aux pieds du premier venu dans les rues, sans avoir honte d'importuner des inconnus, de sorte que sa conduite, par son incongruité, fit passer à son égard de la pitié au rire. Tel fut le degré de lâcheté où s'abaissa, pour le seul procès qui lui fut personnellement intenté, un homme qui, durant toute sa vie, avait fait ses preuves avec brio dans les procès des autres ; de la même façon, Démosthène l'Athénien, lui non plus, dit-on, ne supporta pas l'action qui lui était intentée, et s'exila avant le procès. Quand Clodius interrompit violemment ses supplications dans les rues, Cicéron abandonna tout espoir et décida, lui aussi, un exil volontaire ; et une foule d'amis l'escorta, tandis que le Sénat le recommandait à des cités, à des rois et à des princes. Clodius, alors, entreprenait de raser sa demeure et ses propriétés à la campagne, et, se rengorgeant de cette action, rivalisait désormais même avec Pompée, le personnage le plus puissant de la Ville.

16. Mais ce dernier fit espérer le consulat à Milon, qui était le collègue de Clodius, et avait encore moins de scrupules que ce dernier ; il le monta contre Clodius et lui enjoignit de faire voter le retour de Cicéron, escomptant que Cicéron, de retour, cesserait ses attaques à propos de la situation politique présente, en se rappelant ses mésaventures, et qu'il causerait poursuites et tracas à Clodius. Cicéron, donc, après avoir dû sa chute à Pompée, dut à Pompée son retour, seize mois tout au plus après son exil ; et sa maison et ses propriétés furent refaites sur fonds publics. Magnifique fut l'accueil unanime qu'il reçut aux portes de la Ville, et l'on dit que la journée tout entière, comme cela se produisit lors du retour de Démosthène, y fut consacrée.

17. Quant à César, après avoir accompli de nombreuses campagnes brillantes en Gaule et en Bretagne, que j'ai toutes relatées dans mon livre consacré à la Gaule, il arriva, regorgeant de richesses, dans la partie de la Gaule frontalière de l'Italie, celle qui s'étend autour du Pô, pour donner un peu de repos à son armée après une guerre ininterrompue. De là, il envoya à profusion à Rome quantité d'argent à quantité d'individus, et les magistrats annuels lui rendirent visite à tour de rôle, ainsi que toutes sortes de personnages connus, et tous ceux qui partaient commander des provinces ou des armées, de sorte qu'il y eut parfois cent vingt faisceaux auprès de lui, plus de deux cents sénateurs, les uns remerciant pour ce qui s'était déjà fait, d'autres venus pour demander de l'argent, d'autres encore pour arranger à leur profit quelque affaire analogue. Tout se faisait désormais par lui, à cause de l'importance de son armée, de la puissance que lui donnait sa richesse, et de son obligeance cordiale à l'égard de tout le monde. Il reçut aussi la visite de Pompée et de Crassus, avec lesquels il partageait le pouvoir. Après délibération, ils décidèrent que Pompée et Crassus exerceraient de nouveau le consulat, tandis que l'on ferait voter pour César une autre période de cinq ans au gouvernement des provinces qui étaient alors les siennes.
C'est dans ces dispositions qu'ils se séparèrent. Mais Pompée, pour le consulat, se heurta à la candidature de Domitius Ahenobarbus ; et le jour décisif, tous deux descendirent avant la fin de la nuit au Champ de Mars pour le vote. Mais leurs partisans se querellèrent et en vinrent aux mains ; pour finir, le porteur de torche de Domitius reçut un coup d'épée. Ce fut alors la fuite : Domitius lui-même eut du mal à se réfugier dans sa maison, et le manteau de Pompée fut rapporté chez lui taché de sang. Si grand fut le péril auquel chacun des deux hommes échappa !

18. Une fois donc élus consuls, Crassus et Pompée firent voter pour César, comme ils en étaient convenus, une autre période de cinq ans, et ils se répartirent les provinces et les armées : Pompée choisit l'Espagne et l'Afrique, et y délégua ses amis, tandis que lui-même demeurait à Rome ; Crassus prit la Syrie et ses environs, dans son désir de mener contre les Parthes une guerre qu'il pensait facile, glorieuse et rentable. Mais à sa sortie de la Ville, de nombreux et divers présages défavorables se manifestèrent, et les tribuns lui interdirent de faire la guerre aux Parthes, auxquels on n'avait rien à reprocher, et prononcèrent contre lui, s'il désobéissait, des malédictions publiques : Crassus n'en fit aucun cas, et il périt en pays parthe en compagnie d'un fils du même nom et de son armée ; moins de dix mille hommes, sur cent mille, prirent la fuite en Syrie. Mais la déroute de Crassus sera relatée dans mon Histoire parthique. Cependant les Romains, accablés par la famine, nommèrent Pompée seul administrateur de l'approvisionnement, et, comme lors de la guerre contre les pirates, lui donnèrent vingt assistants recrutés au sein du Sénat. Lui, procédant de même, se hâta de les dépêcher dans les différentes provinces, et, sans tarder, il remplit Rome d'un approvisionnement surabondant, ce qui lui valut un nouveau surcroît de gloire et de puissance.

19. Au même moment, voilà que meurt la fille de César, lors même qu'elle donnait un enfant à Pompée. Et une peur générale se répandit qu'avec l'interruption de ce lien matrimonial, César et Pompée n'aillent sans tarder se précipiter l'un contre l'autre avec leurs grandes armées, vu l'extrême désorganisation et les difficultés que connaissait depuis longtemps la vie politique. En effet, les magistratures étaient mises en place à coups de pressions partisanes ou de corruption, avec beaucoup d'application dans l'iniquité, et le recours aux pierres ou aux épées ; la brigue et la corruption l'emportaient alors de la façon la plus éhontée, et le peuple lui-même se laissait acheter pour les élections. On vit même une fois une garantie de huit cents talents versée pour obtenir la magistrature qui donne son nom à l'année. En outre, les consuls pour chaque année se voyaient frustrés du commandement des armées et de la direction des guerres, d'où les excluait la puissance des triumvirs. Et les plus dépravés de ces gouvernants ne visaient plus le profit dans les campagnes militaires, mais dans l'administration de la Ville et dans l'élection de leurs propres successeurs. Quant aux bons citoyens, pour ces raisons, ils se retirèrent même complètement des tâches gouvernementales, au point qu'une fois, la Ville resta huit mois sans gouvernants, telle était sa désorganisation, tandis que Pompée faisait exprès de tout laisser aller, pour qu'on éprouvât le besoin d'un dictateur.

20. Et beaucoup se le disaient en confidence : le seul remède aux maux présents serait l'autorité absolue d'un seul, mais il faudrait le choisir à la fois puissant et modéré — en quoi ils visaient Pompée, qui commandait une armée conséquente, semblait bien disposé à l'égard de la plèbe, et avait de l'autorité sur le Sénat grâce à son prestige ; dans sa vie privée, il était retenu et raisonnable, et dans les contacts, accessible ou passant pour tel. Pour son compte, il désapprouvait en paroles cette perspective, mais en réalité toute son action occulte la visait, et c'est volontairement qu'il laissait l'État sombrer dans la désorganisation, et de la désorganisation dans l'anarchie. Milon, qui l'avait servi dans sa lutte contre Clodius, et qui jouissait de la faveur populaire pour le rappel de Cicéron, ambitionnait le consulat, voyant dans le désordre ambiant une opportunité ; mais, Pompée reportant sans cesse les élections, Milon finit par en prendre ombrage, pensant que Pompée n'avait pas confiance en lui non plus, et il partit pour sa ville d'origine, Lanuvium, qui fut, dit-on, la première cité établie en Italie par Diomède à son retour de Troie, et qui se trouve à cent cinquante stades de Rome.

21. Or Clodius revenait de son propre domaine, à cheval, et le rencontra près de Bovillae : les deux hommes, en raison de leur hostilité, se jetèrent seulement un regard à la dérobée et passèrent leur chemin ; mais un esclave de Milon se précipita sur Clodius, soit qu'il en eût reçu l'ordre, soit qu'il eût voulu tuer l'ennemi de son maître, et le frappa d'un coup de poignard dans le dos. Son palefrenier l'emmena, ruisselant de sang, dans l'auberge voisine ; alors Milon surgit avec ses esclaves et, que Clodius respirât encore ou qu'il fût déjà mort, l'acheva ; à l'en croire, il n'avait ni prémédité ni commandé le meurtre, mais comme tout allait l'en accuser, il avait préféré ne pas laisser l'entreprise inachevée. Quand le triste événement fut divulgué à Rome, la plèbe, sous le choc, passa la nuit sur le Forum, puis des partisans de Clodius, au lever du jour, portèrent son corps sur les Rostres ; ensuite il fut emporté par certains des tribuns, par les amis de Clodius, puis par le reste de la foule avec eux, et transféré dans le bâtiment du Sénat, soit pour rendre hommage à sa naissance sénatoriale, soit pour outrager le Sénat qui souffrait de tels crimes. Puis les plus impulsifs des manifestants présents firent un tas des bancs et des fauteuils des sénateurs, et l'allumèrent comme bûcher pour Clodius, après quoi le bâtiment du Sénat et un grand nombre des maisons voisines brûlèrent avec son cadavre.

22. Quant à Milon, il poussait la témérité au point de faire passer ses craintes d'avoir à répondre du meurtre derrière son indignation pour les honneurs rendus à Clodius lors de ses funérailles. Il rassembla donc une masse d'esclaves et de paysans, fit de grandes distributions d'argent à la plèbe, acheta le tribun Marcus Caelius, et revint dans la Ville, le plus témérairement du monde. Dès son arrivée, Caelius, l'entraînant sur le Forum, devant ceux qu'il avait soudoyés, comme devant une assemblée du peuple, joua l'indignation et prétendit qu'il fallait ne pas reporter le procès : il escomptait en réalité que, si les présents relaxaient Milon, il échapperait au procès plus authentique qui l'attendait. Et Milon, après avoir affirmé qu'il n'avait pas prémédité l'acte (autrement il ne se serait pas lancé dans une telle entreprise avec femme et bagages), consacra le reste de son discours à s'en prendre à Clodius, le plus téméraire des hommes et l'ami des plus téméraires, qui étaient allés jusqu'à incendier le Sénat en son honneur. Il était encore en train de parler quand tous les autres tribuns, et les gens du peuple qui ne s'étaient pas laissé corrompre, firent irruption, armés, sur le Forum. En conséquence, Caelius et Milon, après avoir revêtu des habits d'esclaves, prirent la fuite, tandis qu'il se perpétrait un grand massacre des autres, où l'on ne cherchait plus à discerner les amis de Milon, mais où l'on tuait quiconque se trouvait là, citoyen ou étranger, et, avant tout, ceux qui se distinguaient par leurs vêtements ou par leurs anneaux d'or. Comme il est en effet de règle dans un État désorganisé, se précipitant sur le prétexte qu'offrait le désordre survenu, des individus, esclaves pour la plupart, et armés contre des gens désarmés, se livrèrent au pillage : loin de reculer devant aucun acte, ils pénétraient dans les maisons, qu'ils exploraient en cherchant, en fait, tout ce qu'il leur était aisé d'emporter, sous prétexte de rechercher les amis de Milon. Milon fut, pendant bien des jours, pour incendier, lapider et commettre toutes sortes de crimes, leur grand prétexte.

23. Les sénateurs se réunirent, en proie à la panique, et se tournèrent vers Pompée, dont ils voulaient faire immédiatement leur dictateur : à leur avis, la situation présente requérait un semblable remède. Mais les conseils de Caton les amenèrent à changer d'avis, et ils firent nommer Pompée consul sans collègue, de façon qu'il eût le pouvoir d'un dictateur, en étant seul à gouverner, mais qu'il eût à rendre les comptes d'un consul. Et se trouvant ainsi le premier à être consul avec deux grandes provinces et une armée, de l'argent, le pouvoir absolu dans la Ville, vu qu'il était consul unique, il commença par faire décréter, pour que la présence de Caton ne lui mît pas d'entraves, que celui-ci irait retirer Chypre au roi Ptolémée ; une loi à cet effet avait déjà été portée par Clodius, parce que, lorsqu'il avait été prisonnier des pirates, Ptolémée, par avarice, n'avait envoyé que deux talents pour sa rançon. Et donc Caton s'empara de Chypre, Ptolémée ayant jeté son argent dans la mer et s'étant suicidé, dès qu'il eut pris connaissance du décret. Pompée, lui, instaurait des procès pour toutes les conduites répréhensibles, entre autres et surtout, la corruption et la brigue, car il voyait là l'origine des maux dont souffraient les affaires publiques, et pensait que la guérison serait rapide ; par une loi, il précisa que quiconque le voudrait pourrait demander des comptes concernant toute la période s'étendant de son premier consulat à l'époque présente. Et c'était une durée d'un peu moins de vingt ans, au cours de laquelle César également avait été consul. Les amis de César soupçonnaient donc que c'était pour outrager ou provoquer César qu'il remontait si loin dans le temps, et ils préconisaient de remédier à la situation présente plutôt que de dresser l'obstacle du passé sur le chemin de tant d'hommes si honorables, parmi lesquels ils nommaient, entre autres, César : alors Pompée s'emporta à propos de César, selon lui au-dessus de tout soupçon, et, alléguant qu'il avait aussi inclus dans la période son propre second consulat, il affirma qu'il n'était remonté loin que pour mettre en oeuvre un traitement complet, vu l'état de décomposition où se trouvait depuis longtemps le système politique.

24. Après ces explications, il fit ratifier la loi, et il y eut tout de suite une masse de procès en tous genres ; et afin que les jurés n'aient pas peur, il garda lui-même l'oeil sur eux en les entourant de soldats. Et les premiers à être condamnés, en leur absence, furent Milon, pour le meurtre de Clodius, et Gabinius, à la fois pour illégalité et pour impiété, parce qu'il avait attaqué l'Égypte avec une armée en l'absence d'un décret du Sénat et en dépit de l'interdiction formulée par les Livres sibyllins, puis Hypsaeus, Memmius et Sextus, et bien d'autres, pour corruption et brigue auprès du petit peuple. Comme le petit peuple intercédait en faveur de Scaurus, Pompée fit proclamer qu'on s'en tiendrait à la sentence ; et comme la plèbe recommençait à s'opposer aux accusateurs, suite à une charge des soldats de Pompée, il y eut quelques égorgés, la plèbe garda le silence et Scaurus fut reconnu coupable. En outre, tous furent condamnés à l'exil, et Gabinius, en plus de l'exil, à la confiscation de ses biens. Le Sénat, approuvant chaleureusement tout cela, accorda par décret à Pompée deux autres légions et le commandement de ses provinces pour une nouvelle année. Mais Memmius, convaincu de brigue, voyant que la loi de Pompée permettait à qui en dénonçait un autre d'échapper à la condamnation, attaqua le beau-père de Pompée, Lucius Scipion, pour ce même délit de brigue. À la suite de cela, Pompée revêtit la tenue des accusés, et beaucoup, y compris parmi les jurés, la revêtirent. Memmius, pour finir, après avoir déploré la situation politique, retira sa plainte.

25. Puis Pompée, estimant avoir achevé la remise en ordre qui réclamait le pouvoir d'un seul, fit de Scipion son collègue pour le reste de l'année. Et par la suite, si d'autres furent installés au pouvoir, il n'en continua pas moins à le superviser et à exercer sa puissance : Pompée était alors tout à Rome. Le Sénat éprouvait en effet pour lui la plus grande bienveillance, par rancoeur contre César qui n'avait pas du tout eu recours à lui pendant son propre consulat, et parce que Pompée avait énergiquement remis sur pied l'État en proie à la maladie, sans avoir, pendant la durée de son pouvoir, ennuyé ou tracassé aucun des sénateurs.
Comme les exilés s'en allaient en grand nombre trouver César et lui recommandaient de se garder de Pompée, car, selon eux, la loi sur la brigue était surtout dirigée contre lui, César les rassurait et faisait l'éloge de Pompée ; par ailleurs il engagea les tribuns à proposer une loi permettant à César de postuler pour un deuxième consulat, malgré son absence. Et cela fut ratifié tandis que Pompée se trouvait encore consul, et sans aucune objection de sa part. Mais César soupçonnait le Sénat d'oeuvrer en sens contraire, et il craignait d'être, par ses ennemis, réduit à l'état de simple particulier : il manoeuvrait pour garder son imperium jusqu'à ce qu'il fût déclaré consul, et il demanda au Sénat de lui proroger pour quelque temps encore son commandement présent sur la Gaule, ou sur une partie de celle-ci. Devant le refus de Marcellus, qui avait succédé à Pompée comme consul, César aurait, quand on le lui annonça, répondu en frappant la garde de son épée : « C'est elle qui me le donnera. »

26. César avait fondé au pied des Alpes la ville de Novum Comum, lui conférant le droit latin, et tous ses magistrats annuels devenaient citoyens romains, comme le stipule le droit latin. Et voici qu'un habitant de Novum Comum, qui en avait été magistrat et pensait de ce fait être romain, se vit, sur ordre de Marcellus qui voulait outrager César, frappé de verges pour un quelconque motif, alors que les Romains n'étaient pas soumis à ce supplice ; dans son emportement, Marcellus dévoila son intention de faire de ces coups une marque du statut d'étranger, en demandant à la victime d'aller les montrer à César. Tel était le comportement outrageant de Marcellus, qui, par surcroît, proposa par une loi d'envoyer des successeurs prendre en charge les provinces de César, en les lui retirant avant terme. Mais Pompée s'y opposa, pour se donner le beau rôle et manifester une feinte bienveillance : il ne fallait pas outrager un homme brillant, et qui avait été d'une grande utilité à sa patrie, pour un petit laps de temps, et il déclara clairement que César devait, une fois le terme échu, abandonner immédiatement sa charge.
Et là-dessus furent élus consuls pour l'année suivante les pires ennemis de César, Aemilius Paulus et Claudius Marcellus, neveu du précédent Marcel-lus, et comme tribun Curion, lui aussi ennemi acharné de César, et, de plus, très populaire auprès de la plèbe et très habile orateur. Parmi ces hommes, Claudius n'accepta pas de se laisser soudoyer par César, mais Paulus, pour 1 500 talents, garantit qu'il n'offrirait ni collaboration ni résistance, et Curion, que César savait aux prises avec d'énormes dettes, assura même, pour encore plus d'argent, sa collaboration. Et c'est avec l'argent de cette opération que Paulus construisit, en la dédiant aux Romains, la basilique de Paulus, bâtiment très célèbre.

27. Curion, pour que son retournement ne fût pas percé à jour immédiatement, proposa des lois prévoyant la construction et la réfection de nombreuses routes, et leur supervision par ses soins pour une durée de cinq ans ; il savait que rien de tout cela ne se réaliserait, mais il escomptait que les amis de Pompée s'y opposeraient, et que cela lui fournirait quelque motif de ressentiment à l'égard de Pompée. L'affaire tourna comme il l'avait prévu, et il eut son prétexte de désaccord. Claudius, pour sa part, proposa d'envoyer des successeurs à César pour ses provinces : le terme venait en effet d'échoir. Et tandis que Paulus ne disait rien, Curion, que l'on pensait en désaccord avec les deux grands, tout en approuvant l'avis de Claudius, lui ajoutait comme nécessaire complément que Pompée devait, tout comme César, abandonner ses pro­vinces et son armée : par là on assurerait à la Ville une vie politique assainie et débarrassée de menaces de tous côtés. Comme alors beaucoup s'opposaient à sa proposition, à leurs yeux injuste parce que le terme n'était pas encore échu pour Pompée, Curion commença à découvrir son jeu plus clairement et plus brutalement : il ne fallait pas envoyer de successeurs à César si l'on n'en donnait pas aussi à Pompée, car comme ils étaient défiants l'un vis-à-vis de l'autre, jamais la Ville ne connaîtrait une paix assurée si tous ne revenaient pas à l'état de simples particuliers. Il s'exprimait ainsi, conscient que Pompée n'abandonnerait pas son commande-ment, et constatant également que la plèbe était quelque peu en froid avec Pompée à cause des procès pour brigue. Comme son avis était apparemment convenable, la plèbe approuva Curion, voyant en lui le seul qui, d'une façon digne de la Ville, affrontât l'hostilité des deux potentats, et même une fois, elle l'escorta en lui jetant des fleurs, comme à un athlète sortant d'un combat long et difficile : rien, en effet, ne semblait alors plus redoutable qu'un désaccord avec Pompée.

28. Pompée, se trouvant malade en Italie, envoya une lettre pleine d'habileté au Sénat, où il louait les grandes actions de César et énumérait les siennes depuis le début : il n'avait, écrivait-il, pas sollicité un troisième consulat ni les provinces et l'armée qui y étaient associées, mais on l'avait appelé pour guérir la Ville et il avait accepté : « ce dont je me suis chargé, disait-il, contre mon gré, je le céderai de plein gré à ceux qui veulent que je m'en décharge, sans attendre les échéances prévues. » L'habileté de son message amena autant de considération à Pompée que d'irritation contre César, qui ne rendait pas son commandement, même au moment prévu légalement. À son arrivée, Pompée tint d'autres propos analogues et promit alors encore de déposer son commandement. Et en tant, naturellement, qu'ami et parent par alliance de César, il disait que celui-ci aussi serait ravi d'abandonner ses fonctions : sa campagne avait été longue et pénible, menée contre des peuples très belliqueux, et après avoir beaucoup apporté à sa patrie, il allait venir recevoir des honneurs, accomplir des sacrifices et prendre du repos. En disant cela, il pensait que des successeurs allaient immédiatement être donnés à César, tandis que lui en resterait aux seules promesses. Mais Curion, dénonçant son sophisme, dit qu'il ne devait pas promettre, mais plutôt immédiatement se démettre, et qu'il ne fallait pas priver César de son armée avant que Pompée lui-même fût redevenu un simple particulier ; car, pour la satisfaction d'une inimitié personnelle, il n'était de l'intérêt ni de César ni des Romains qu'un si grand pouvoir reposât entre les mains d'un seul homme ; il valait mieux que chacun des deux disposât d'un pouvoir contre l'autre, au cas où l'un tenterait un coup de force sur la Ville. Et, sans plus dissimuler, il s'en prit impitoyablement à Pompée, qui, selon lui, visait la tyrannie et qui, s'il ne se démettait pas maintenant, alors qu'il avait à craindre César, ne déposerait jamais sa charge ; il proposait en outre, si les deux hommes n'obtempéraient pas, de les décréter ennemis publics et d'envoyer une armée contre eux : par là il éloignait tout soupçon d'avoir été acheté par César.

29. Pompée s'emporta contre lui, le menaça et se retira immédiatement dans les faubourgs, pour marquer son indignation. Le Sénat, s'il regardait avec méfiance les deux adversaires, estimait cependant que Pompée était plus républicain, et en voulait à César du mépris où il l'avait tenu pendant son consulat, et, en réalité, les sénateurs ne croyaient pas bon pour la sécurité que la puissance dont disposait Pompée lui fût retirée avant que son adversaire, qui se trouvait hors de la Ville et avait plus d'ambition, eût quitté sa charge. La position identique, mais à l'inverse, était défendue par Curion, selon qui il leur fallait disposer de César contre Pompée, ou bien dépouiller tout le monde à la fois de sa charge. Or, faute de convaincre le Sénat, il l'ajourna, sans qu'il y ait rien eu d'arrêté — ce qui est dans les pouvoirs d'un tribun. C'est alors que Pompée regretta d'avoir rétabli dans son état initial le tribunat, que Sylla avait réduit à la plus grande faiblesse. Malgré l'ajournement, le Sénat vota tout de même un décret demandant à César et à Pompée d'envoyer chacun une légion de soldats en Syrie, par suite de la déroute de Crassus. Et par stratagème, Pompée réclama la légion que, récemment, après la déroute de deux généraux de César, Titurius et Cotta, il avait prêtée à César. Ce der-nier donna une récompense de deux cent cinquante drachmes à chaque homme de cette légion qu'il envoya ensuite à Rome, accompagnée d'une autre légion prise sur les siennes.

30. Mais comme aucun danger ne s'était annoncé en Syrie, ces légions prirent leurs quartiers d'hiver à Capoue. Les émissaires que Pompée avait envoyés à César pour chercher ces troupes, répandirent toutes sortes d'informations défavorables à César, et assurèrent à Pompée que l'armée de celui-ci, épuisée par la fatigue d'un long service et désireuse de retrouver ses foyers, passerait de son côté quand elle aurait franchi les Alpes. Et ils tenaient ces propos, soit par ignorance, soit parce qu'ils avaient été corrompus : en réalité tous les hommes de César débordaient de zèle et d'endurance à son service, par habitude des campagnes, et à cause des profits, ceux que la guerre procure aux vainqueurs, et ceux qu'ils devaient à la générosité de César : car il donnait sans compter, se les conciliant pour ce qu'il préparait ; eux, même s'ils en étaient bien conscients, n'en demeuraient pas moins à ses côtés. Mais Pompée, confiant dans ses émissaires, ne rassembla ni l'armée ni le matériel nécessaires pour affronter une si vaste entreprise. Au Sénat, on demanda l'avis de chacun, et Claudius, insidieusement, divisa la question et demanda successivement aux sénateurs s'ils voulaient envoyer des successeurs pour César, puis s'ils voulaient que Pompée aban­donnât sa charge : la majorité répondait « non » à la dernière question et décrétait l'envoi de successeurs pour César ; mais quand Curion redemanda s'ils voulaient que les deux hommes se retirent, 22 sénateurs se prononcèrent contre, et 370 se rangèrent à l'avis de Curion dans l'intérêt général, pour éviter le conflit. Aussitôt Claudius, à son tour, ajourna le Sénat, en criant : « Votre victoire, c'est d'avoir César pour maître ! »

31. Le bruit mensonger se répandit soudain que César avait franchi les Alpes et marchait sur la Ville : ce fut alors un grand affolement et une panique générale, et Claudius proposa d'employer toute l'armée stationnée à Capoue contre César déclaré ennemi public. Comme Curion s'y opposait, expliquant que cela reposait sur des mensonges, Claudius déclara : « Si je suis empêché par un vote de prendre les mesures conformes à l'intérêt de la communauté, c'est en mon nom propre que je les prendrai, en qualité de consul. » À ces mots, il se précipita hors du Sénat pour gagner les faubourgs, en compagnie de son collègue, et, tendant une épée à Pompée, il lui dit : « Nous t'ordonnons, moi ainsi que lui, de marcher contre César pour défendre la patrie ; pour cela, nous t'attribuons comme force armée les troupes stationnées à Capoue et dans le reste de l'Italie, et toutes celles que tu voudras toi-même recruter. » Pompée obéit, puisque l'ordre venait de consuls, mais il ajouta : « À moins qu'il y ait quelque chose de mieux à faire... », par une tromperie ou une manipulation visant à lui donner encore une fois le beau rôle. Quant à Curion, il n'avait aucun pouvoir au-delà de la Ville (car il n'est pas permis aux tribuns de se rendre en dehors des remparts), mais il déplora les événements en cours devant le peuple et demanda que les consuls fassent proclamer par la voix des hérauts que personne ne réponde à la conscription de Pompée. N'obtenant aucun résultat, comme le temps de son tribunat venait à expiration, il prit peur pour lui-même, et désespérant de pouvoir encore aider César, il se hâta de partir le retrouver.

32. Ce dernier était récemment revenu de Bretagne en repassant l'Océan, avait traversé les régions de Gaule proches du Rhin, franchi les Alpes avec cinq mille fantassins et trois cents cavaliers, et était descendu jusqu'à Ravenne, qui, se trouvant à la frontière de l'Italie, était la dernière ville de son gouvernement. Il accueillit chaleureusement Curion et, après lui avoir exprimé sa gratitude pour le passé, entreprit d'analyser la situation présente. En bref, Curion préconisait de rassembler désormais l'armée tout entière et de la mener sur Rome, tandis que César voulait encore tenter des compromis. Il chargea donc ses amis d'intervenir en sa faveur, en disant qu'il laisserait ses provinces et ses armées, et qu'il ne garderait que deux légions et l'Illyrie avec la Gaule cisalpine, jusqu'à ce qu'il soit déclaré consul. Pompée s'en jugea satisfait, mais les consuls s'y opposèrent totalement : César écrivit alors au Sénat, et Curion, après avoir parcouru 2 300 stades en trois jours, remit la lettre aux nouveaux consuls au moment où ils entraient au Sénat le premier jour de l'année. Cet écrit contenait un rappel hautain de toutes les actions accomplies depuis le début par César, et proclamait qu'il consentait à déposer ses fonctions en même temps que Pompée, mais que si celui-ci gardait ses fonctions, il ne déposerait pas les siennes et se hâterait de venir dans les plus brefs délais venger sa patrie et sa personne. Après quoi ce fut évidemment un tollé général où tous hurlèrent qu'après cette déclaration de guerre Lucius Domitius succédait à César. Et Domitius partit immédiatement avec quatre mille hommes recrutés parmi les mobilisables.

33. Antoine et Cassius prirent comme tribuns la succession de Curion et approuvèrent l'opinion de ce dernier : le Sénat, de façon encore plus polémique, estima que l'armée de Pompée était sa gardienne, et celle de César son ennemie ; et les consuls, Marcellus et Lentulus, invitèrent Antoine et ses partisans à quitter la salle, pour éviter, tout tribuns qu'ils fussent, de subir quelque traitement plutôt « incompatible avec leur charge ». Alors Antoine se mit à crier, en se précipitant avec fureur de son siège, et conjura les sénateurs de ne pas outrager ce que ses fonctions avaient de sacré et d'inviolable, et quant à lui-même et à ses amis, qui exprimaient un avis servant, selon eux, l'intérêt général, de ne pas chasser outrageusement des hommes qui n'avaient commis ni crime ni souillure. À ces mots, il sortit comme un illuminé, prédisant qu'il y aurait des guerres, des massacres, des proscriptions, des exils, des confiscations et toutes sortes d'autres maux à venir, et appelant de ter­ribles malédictions sur ceux qui en seraient les fauteurs. Son départ précipité fut imité par Curion et par Cassius : et de fait, une troupe envoyée par Pompée était déjà visiblement en train d'encercler le bâtiment du Sénat. Les fugitifs, enfin, s'empressèrent, dès qu'il fit nuit, de partir secrètement rejoindre César, dans une voiture de louage, après avoir revêtu des tenues d'esclaves. Et tandis qu'ils les portaient encore, César les montra à ses soldats, qu'il excita en leur disant qu'eux-mêmes, après avoir accompli tant d'exploits, étaient traités en ennemis, et que ces hommes-là, pour avoir consacré quelques paroles à leur défense, se voyaient ainsi chassés ignominieusement.

34. Ainsi la guerre, des deux côtés, était ouverte et désormais déclarée clairement : le Sénat, pensant que l'armée venant de Gaule ne rejoindrait César qu'avec un certain délai, et qu'il ne se lancerait jamais dans une si vaste entreprise avec peu d'hommes, chargea Pompée de lever cent trente mille Italiens, et surtout, parmi eux, les vétérans, à cause de leur plus grande expérience de la guerre, et de recruter comme auxiliaires dans les peuples voisins les éléments les plus solides. Et, pour financer la guerre, ils lui votèrent la totalité du trésor public, et leurs propres fortunes en plus du trésor public, si cela était nécessaire, pour les soldes. En outre, ils expédièrent l'ordre aux municipes de contribuer à d'autres dépenses, et cela de façon agressive et partisane, sans omettre d'y appliquer leur zèle le plus diligent. César, lui, expédiait des ordres à sa propre armée, et préférant toujours la surprise que cause la rapidité de l'action et la peur qu'engendre l'audace, à la force que donnent les préparatifs, il décida avec ses cinq mille hommes de prendre l'offensive le premier dans une guerre si importante, et de s'emparer par avance des positions stratégiques de l'Italie.

35. Il envoya donc en avance leurs centurions avec un petit nombre d'hommes particulièrement hardis, se rendre, habillés comme en temps de paix, à Ariminum, et prendre par surprise cette ville, qui est la première en Italie quand on vient de Gaule. Et lui-même, vers le soir, sous le prétexte d'une indisposition, se retira du banquet, laissant ses amis encore à table, et monta sur son char pour gagner Ariminum, ses cavaliers le suivant à quelque distance. Sa course le mena au bord du Rubicon, une rivière qui marque la frontière de l'Italie : alors il s'arrêta et, regardant le fleuve, se plongea dans ses réflexions, envisageant chacun des malheurs qui allaient advenir s'il traversait cette rivière en armes ; puis, se reprenant, il dit à ses compagnons : « Si je m'abstiens de traverser cette rivière, mes amis, ce sera le début des malheurs pour moi, et si je la traverse, pour l'humanité entière. » À ces mots, comme un illuminé, il la traversa vivement, après avoir ajouté cette expression courante : « le dé en est jeté. » De là, reprenant sa course, il se rendit maître d'Ariminum au lever du jour et poussa plus avant, en plaçant des garnisons sur les positions stratégiques, et en s'emparant de tout ce qu'il trouvait sur son chemin, par la force ou par la douceur. Et on se mit à fuir ou à émigrer de tous les bourgs, comme cela se produit en cas de panique, à se précipiter à grands cris dans une course désordonnée, dans l'ignorance où l'on était de ce qui se passait exactement, et croyant que César avançait en force avec une immense armée.

36. Les consuls, apprenant ces nouvelles, ne laissèrent pas Pompée en rester à la décision que son expérience de la guerre lui avait fait prendre, mais le pressèrent de partir immédiatement pour l'Italie rassembler des troupes, comme si la prise de la Ville était imminente. Quant aux sénateurs, la rapidité de l'avance de César avait surpris leurs prévisions, et ils prenaient peur, n'étant pas encore prêts, et, dans leur affolement, regrettaient de ne pas avoir accepté les propositions de César, qu'ils trouvaient maintenant équitables, depuis que la peur les avait fait passer de la rage partisane à la sagesse. De plus, des prodiges se présentaient à eux en grand nombre, ainsi que des signes dans le ciel: on raconta qu'il pleuvait du sang, que les idoles suaient, que la foudre tombait sur de nombreux temples et qu'une mule avait mis bas ; d'autres phénomènes terribles présageaient le bouleversement et la transformation du régime politique pour toujours. Des prières votives étaient affichées, comme cela se fait en présence de périls, et le peuple, auquel revenait le souvenir des temps malheureux de Marius et de Sylla, implorait de ses clameurs César et Pompée de déposer leurs pouvoirs, puisque c'était le seul moyen de résoudre le conflit ; Cicéron alla même jusqu'à demander qu'on envoie des négociateurs à César.

37. Comme les consuls s'opposaient absolument à tout cela, Favonius, reprenant ironiquement la formule prononcée autrefois par Pompée, l'invita à frapper la terre du pied et à en faire surgir des armées ; à quoi celui-ci répliqua : « Vous les aurez, si vous me suivez et si vous ne craignez pas d'abandonner Rome, et l'Italie après Rome, s'il le faut. » Car, selon lui, ce n'étaient ni les bourgs, ni les maisons qui constituaient la force et la liberté pour des hommes, mais les hommes, où qu'ils puissent se trouver, qui les détenaient en eux-mêmes, et en se défendant, ils récupéreraient leurs maisons. Après avoir ainsi parlé et proféré des menaces contre ceux qui voulaient rester, si, par souci de leurs bourgs et de leurs biens, ils se soustrayaient aux combats pour défendre la patrie, il sortit aussitôt du Sénat et de la Ville pour rejoindre l'armée de Capoue, et les consuls le suivirent. Les sénateurs étaient plongés dans une grande perplexité, et ils passèrent la nuit au Sénat à échanger leurs points de vue. À l'aube, toutefois, la majorité sortit et se hâta d'aller rejoindre Pompée.

38. César intercepta à Corfinium Lucius Domitius, qui avait été envoyé pour lui succéder dans sa charge et n'avait pas à ses côtés la totalité de ses quatre mille hommes, et l’y assiégea. Puis les habitants de Corfinium se saisirent de Domitius près des portes au moment où il s'enfuyait et l'amenèrent à César. Ce dernier, quand l'armée de Domitius rallia son camp, la reçut chaleureusement, pour encourager les autres <à faire de même>, et il laissa partir Domitius indemne, avec son argent, là où il voudrait : il escomptait peut-être que cette bienveillance l'amènerait à rester avec lui, mais il ne l'empêcha pas de rejoindre Pompée. Vu la précipitation des événements, Pompée transféra ses troupes de Capoue à Nucérie, puis de Nucérie à Brindes, pour gagner l'Épire en traversant la mer Adriatique, et parachever là-bas ses préparatifs de guerre. Il se hâta en outre d'écrire à la totalité des provinces, des rois, des cités, des préteurs et des princes, de rassembler pour la guerre tout ce que chacun pourrait. Et tandis que cela se faisait abondamment, la propre armée de Pompée se trouvait en Espagne, et elle était prête à pouvoir s'élancer partout où on aurait besoin de l'appeler.

39. Pompée lui-même confia une partie des légions qui se trouvaient déjà à ses côtés aux consuls pour les conduire de Brindes en Épire, et les consuls leur firent immédiatement effectuer en sécurité la traversée jusqu'à Dyrrachium, que certains confondent avec Épidamne, en raison de l'erreur suivante : un roi des barbares de cette région, Épidamne, fonda une ville près de la mer, et lui donna son propre nom, Épidamne. Le fils de sa fille, Dyrrachos, supposé fils de Poséidon, fonda un port pour la ville, et l'appela Dyrrachium. Quand ses frères lui firent la guerre, Dyrrachos obtint, contre une partie du territoire, l'alliance d'Héraclès, qui revenait d'Erythéa : de là vient quel les Dyrrachiens font d'Héraclès, en tant que possesseur partiel de leur territoire, leur fondateur : sans renier pour autant Dyrrachos, ils s'enorgueillissent d'Héraclès plus qu'ils ne feraient d'un dieu. Ils ajoutent que lors de la bataille en question, le fille de Dyrrachos, Ionios, fut tué par erreur par Héraclès, et qu'Héraclès, après lui avoir rendu les honneurs funèbres, le jeta dans la mer, pour qu'elle porte son nom. Mais par la suite, le pays et la ville passèrent aux Briges, qui remontaient de Phrygie; et après ceux-ci, aux Taulantiens, un peuple d'Illyrie, et après les Taulantiens, aux Liburniens, qui ravageaient la zone grâce à leurs navires rapides : de là vient que les Romains tiennent pour « liburniens » les bateaux rapides, car ce furent les premiers auxquels ils eurent affaire. Mais ceux qui, avaient été chassés de Dyrrachium par les Liburniens appelèrent les Corcyréens, maîtres de la mer, qui expulsèrent les Liburniens ; et les Corcyréens mélangèrent à la population des colons à eux, d'où vient qu'on croit ce port grec. Puis, les Corcyréens, trouvant que son nom n'était pas propice, le changèrent, et prirent celui de la ville située au-dessus de lui, Épidamne, et Thucydide le nomme ainsi : néanmoins le nom originel l'a emporté, et ce port s'appelle Dyrrachium.

40. Ainsi donc, les soldats qu'accompagnaient les consuls avaient effectué la traversée pour Dyrrachium, tandis que Pompée amenait le reste de son armée à Brindes et attendait le retour des bateaux qui avaient transporté les consuls ; et quand César survint, il lui résista depuis les remparts et fit aménager un retranchement autour de la ville ; enfin sa flotte arriva et il embarqua en début de soirée, laissant ses hommes les plus hardis sur les remparts. Puis ceux-ci, à la nuit tombante, profitèrent d'un vent favorable pour prendre eux aussi la mer.
Et c'est ainsi que Pompée, avec toute son armée, quitta l'Italie pour passer en Épire. César, lui, ne savait pas trop où se diriger ni par où commencer la guerre, voyant que, de tous les côtés, on penchait pour Pompée ; il craignait, par ailleurs, l'armée de Pompée en Espagne, nombreuse et longuement expérimentée, redoutant qu'elle ne surgisse sur ses arrières alors qu'il poursuivait Pompée, et il décida de la devancer en partant immédiatement pour l'Espagne, après avoir divisé ses troupes en cinq. Il en laissa une partie à Brindes, une autre à Hydrus, une autre encore à Tarente, pour garder l'Italie. Il envoya une autre troupe, avec Quintus Valerius, s'emparer de la Sardaigne, une île fertile en céréales. Et Asinius Pollion fut envoyé en Sicile, où Caton était gouverneur ; comme Caton lui demandait si c'était du Sénat ou du peuple qu'émanait le décret par lequel il venait occuper les fonctions d'un autre, il lui répliqua : « C'est le maître de l'Italie qui m'a envoyé faire cela. » Et Caton, après s'être contenté de répondre que, pour épargner ses subordonnés, il ne lui résisterait pas sur place,; s'embarqua pour Corfou, et, de Corfou, alla rejoindre Pompée.

41. Pendant ce temps, César se hâta de se rendre à Rome, où le peuple était terrorisé au souvenir des maux endurés du temps de Marius et Sylla : César le rassura en lui donnant maints espoirs et en lui faisant maintes promesses, et, signifiant à ses adversaires sa clémence, il leur dit qu'il avait capturé Lucius Domitius et que, même lui, il l'avait laissé partir sans lui faire de mal et avec son argent. Toutefois, il fit sauter les verrous des caisses publiques et menaça de mort Metellus, le seul des tribuns qui s'y opposât. Il emporta en outre l'argent intouchable, qui, dit-on, avait été déposé, lors des invasions gauloises, assorti d'une malédiction publique interdisant de rien en toucher, sauf en cas de guerre avec les Gaulois : il affirma qu'il avait lui-même soumis les Gaulois de la façon la plus assurée, et qu'il avait par là délivré la cité de la malédiction. Il donna ensuite à Aemilius Lepidus la responsabilité de la Ville, et au tribun Marc Antoine celle de l'Italie et de la force armée qui s'y trouvait. À l'extérieur, il choisit Curion pour gouverner la Sicile à la place de Caton, Quintus <Valerius> pour la Sardaigne ; il envoya en Illyrie Caius Antonius et confia la Gaule cisalpine à Licinius Crassus. Il ordonna également de construire d'urgence deux flottes, l'une en mer Adriatique, l'autre sur la mer Tyrrhénienne, et il mit à leur tête, alors qu'elles étaient encore en construction, Hortensius et Dolabella.

42. Après avoir ainsi pris des mesures pour interdire à Pompée l'accès de l'Italie, il partit pour l'Espagne, où, se trouvant aux prises avec Petreius et Afranius, les légats de Pompée, il eut d'abord le dessous ; puis il rétablit l'équilibre dans des combats livrés autour de la ville d'Ilerda. Ensuite César installa son camp sur une falaise et il s'approvisionnait grâce à un pont sur la rivière Sicoris. Mais quand une crue soudaine eut détruit le pont, un grand nombre d'hommes resté de l'autre côté fut anéanti par Petreius et son armée, et César lui-même, avec le restant de ses troupes, se mit à souffrir tout à fait considérablement de l'inconfort de la position, de la faim, de l'arrivée de l'hiver, et des activités de l'ennemi : mais ce ne fut rien d'autre que la peine ordinaire d'un siège, et finalement, au retour de la belle saison, Afranius et Petreius voulurent se rendre dans l'intérieur de l'Espagne, pour y rassembler une autre armée ; et César, toujours prévoyant, barrait les voies d'accès et leur interdisait tout passage ; et il encercla même une partie de leurs troupes, envoyée en avance pour surprendre son camp : les soldats placèrent leurs boucliers sur leurs têtes, ce qui est le signe de la reddition. Ensuite, César, au lieu de les faire prisonniers ou de les passer au fil de l'épée, les laissa repartir indemnes auprès d'Afranius et des siens, cherchant comme toujours à gagner les faveurs des ennemis ; il en résulta des contacts continuels entre les camps et on se mit à parler de conciliation chez les soldats du rang.

43. Déjà certains chefs, dont Afranius, envisageaient de laisser l'Espagne à César et de rejoindre indemnes Pompée, mais Petreius s'y refusait, - parcourant le camp, il fit tuer tous les soldats de César qui s'y trouvaient en contact avec les siens, e comme un de ses propres officiers s'y opposait, l'exécuta de sa main. Cela fit que, dans leur indignation devant la cruauté de Petreius, leurs pensées se tournèrent encore davantage vers la clémence de César. Et quand, peu après, César leur coupa l'approvisionnement en eau, Petreius, ne sachant plus que faire, vint traiter avec César, en compagnie d'Afranius, sous les regards des deux armées : et on s'accorda, de leur côté, à laisser l'Espagne à César et du côté de César, à les conduire indemne jusqu'au bord du Var, d'où il les laisserait par rejoindre Pompée. Arrivé au bord de cette rivière; César rassembla à portée de voix tous les hommes originaires de Rome et d'Italie, et leur adressa ces mots : « Parmi vous, ennemis — et en continuant employer ce terme, je compte rendre ma pensée plus claire pour vous —, je n'ai tué ni ceux qui avaient été envoyés en avance pour surprendre mon camp, et qui se sont rendus à moi, ni le hommes du reste de l'armée, après vous avoir coupé l'eau, bien que Petreius eût auparavant exterminé ceux des miens restés de l'autre côté du Sicoris. Si donc vous avez pour moi quelque gratitude de cela, racontez-le à tous les soldats de Pompée ! » Après ces paroles, il prit congé d'eux sans leur avoir fait de mal. Puis, pour son compte, désigna Quintus Cassius pour gouverner l'Espagne.
Voilà donc ce qu'il en était du côté de César.

44. Pendant ce temps, alors qu'en Afrique Attius Varus commandait pour le compte de Pompée, avec Juba, roi de Mauritanie à ses côtés, Curion, au service de César, s'embarqua de Sicile pour leur faire face, avec deux légions, douze vaisseaux longs et de nombreux bateaux de commerce. À son débarquement à Utique, lors d'un petit engagement de cavalerie à proximité de la ville, il mit en déroute quelques cavaliers numides et consentit à être proclamé imperator par ses troupes encore en armes : cette proclamation est un honneur accordé à leurs généraux par les armées pour leur témoigner qu'elles les jugent dignes d'être leurs chefs, et autrefois les généraux recevaient cet honneur pour tous leurs plus grands faits d'armes, alors que maintenant, m'a-t-on appris, cette distinction n'est accordée qu'à partir de dix mille ennemis tombés. Mais, tandis que Curion, venant de Sicile, était encore en mer, ceux qui se trouvaient en Afrique pensèrent que son amour de la gloire lui ferait installer son camp près du retranchement de Scipion, par désir de rivaliser avec la gloire de sa grande prouesse, et ils empoisonnèrent l'eau. Leur attente ne fut pas déçue : Curion s'établit effectivement là, et son armée tomba immédiatement malade : quand ses soldats avaient bu, leur vue se troublait, comme dans le brouillard, puis ils tombaient dans un sommeil léthargique, et ensuite venaient de nombreux vomissements et des convulsions de tout le corps. À la suite de cela, évidemment, Curion déménage son camp, juste devant Utique, en menant son armée, épuisée par la maladie, à travers un marais pénible et étendu. Mais quand la victoire de César en Espagne fut annoncée, elle reprit courage et se rangea pour la bataille dans un étroit espace au bord de la mer. Lors du combat, qui fut violent, Curion perdit un seul homme, tandis que Varus en laissait six cents, et avait d'encore plus nombreux blessés.

45. Alors que Juba arrivait en renfort, un faux rapport le précéda : Juba avait rebroussé chemin en arrivant au bord du Bagradas, un fleuve pas très éloigné, parce que son royaume subissait une razzia de ses voisins, et il n'avait laissé au bord du fleuve que quelques hommes sous les ordres de Saburra. Se fiant à ce récit, Curion, dans la chaleur de l'été, vers la troisième heure de la journée, fit marcher le gros de son armée contre Saburra, par un itinéraire sableux et dépourvu d'eau, car tous les ruisseaux qui pouvaient s'y trouver en hiver avaient été asséchés par le feu du soleil. Et le fleuve était occupé par Saburra et par le roi, présent en personne. Trompé, par conséquent, dans ses espoirs, Curion se précipita sur les hauteurs, accablé par la fatigue, la chaleur et la soif. Quand les ennemis le virent dans cet état, ils passèrent la rivière, parés pour le combat ; et Curion descendit, de façon insensée et présomptueuse, avec son armée épuisée. Comme il était encerclé par la cavalerie numide, il opéra une lente retraite et regroupa ses troupes dans un petit espace, mais, mis en difficulté, il se réfugia de nouveau sur les hauteurs, tandis qu'Asinius Pollion, au début de la catastrophe, s'était, avec une minorité de soldats, replié sur le camp d'Utique, pour éviter que Varus, apprenant leurs difficultés là-bas, ne passe à l'attaque. Quant à Curion, après avoir combattu hardiment, il tomba avec tous ceux qui étaient là, de sorte que personne d'autre ne revint à Utique rejoindre Pollion.

46. Telle fut la fin de la bataille au bord du Bagradas. Puis la tête de Curion fut coupée et apportée à Juba. Pendant ce temps, dans le camp d'Utique, quand le désastre fut confirmé, Flamma, l'amiral, prit la fuite avec toute la flotte, avant d'embarquer aucun des hommes se trouvant à terre ; alors Asinius prit une barque pour aller trouver des marchands amarrés à proximité, et leur demanda d'aborder et d'embarquer l'armée. Et la nuit, certains approchèrent du rivage dans ce but, mais sous le nombre des soldats qui embarquaient, les canots chavirèrent ; parmi ceux qui furent emmenés, la plupart, qui avaient de l'argent sur eux, furent, pour leur argent, jetés à la mer par les marchands. Tandis qu'il en était ainsi pour ceux qui avaient pris la mer, à terre, pendant qu'il faisait encore nuit, ceux qui avaient été laissés connurent des mésaventures analogues ; puis à l'aube, ils se rendirent à Varus, mais Juba survint, les fit placer autour des remparts, et, voyant en eux des reliquats de sa victoire, les fit passer au fil de l'épée, sans accorder la moindre attention aux remontrances Varus. Voilà donc comment les deux légions romaines qui avaient pris la mer avec Curion pour l'Afrique furent totalement anéanties, ainsi que toute la cavalerie, l'infanterie légère et les valets d'armée qui les accompagnaient. Et Juba rentra dans ses foyers, en faisant valoir auprès de Pompée la grandeur de sa prouesse.

47. Et pendant les mêmes jours, Antoine vaincu par Octavius, qui commandait au service de Pompée contre Dolabella, tandis qu'une autre armée de César se mutinait du côté de Plaisance - les soldats reprochant violemment à leurs chefs de faire traîner la campagne et de ne pas leur donner les cinq mines que César leur avait promis en prime quand il se trouvait encore à Brindes. À cet nouvelle, César se précipita aussitôt de Marseille à Plaisance, alla trouver les soldats encore en pleine mutinerie et leur tint ce discours : « La vitesse avec laquelle je traite chaque affaire vous est bien connue ; mais la guerre traîne, non de notre chef, mais à cause de nos ennemis, qui se dérobe devant nous. Et vous, qui, en Gaule, avez tiré bien des profits de mon commandement, et qui m'avez prêté serment pour la durée totale de cette guerre, et non pour une partie de celle-ci, vous nous abandonnez au milieu des opérations, vous vous rebellez contre vos chefs et vous prétendez donner des ordres à ceux dont vous devez les recevoir. Après donc vous avoir rappelé ce qu'a été ma libéralité à votre égard jusqu'à présent, je vais recourir à l'usage ancestral et, dans la neuvième légion puisque c'est elle, surtout, qui a pris l'initiative de la mutinerie, je vais tirer au sort un homme sur dix à exécuter. » Une lamentation générale éclata alors dans la légion tout entière, dont les chefs tombèrent à ses pieds pour le supplier, et César, ne mollissant que difficilement et peu à peu, en arriva cependant à concéder que seulement cent vingt hommes, les meneurs présumés, seraient désignés et que douze d'entre eux, tirés au sort, seraient exécutés. Or il s'avéra que l'un de ces douze hommes n'était même pas là quand la mutinerie avait commencé : et César fit tuer à sa place le centurion qui l'avait dénoncé.

48. Une fois donc la mutinerie de Plaisance ainsi résolue, César se rendit à Rome où, terrorisé, le peuple le nomma dictateur, sans aucun vote du Sénat ni proposition préalable d'un magistrat. Mais lui, soit qu'il dédaignât cette charge à cause de l'hostilité qu'elle lui valait, soit qu'il n'en eût pas besoin, après l'avoir exercée seulement onze jours, selon certains, désigna comme consuls pour l'avenir lui-même et Publius Isauricus ; et il envoya des gouverneurs de provinces, ou les changea, les choisissant de sa propre initiative : en Espagne, Marcus Lepidus, en Sicile, Aulus Albinus, en Sardaigne, Sextus Peducaeus, et dans la Gaule récemment conquise, Decimus Brutus. À la plèbe qui souffrait de famine, il fit donner du blé, et il accorda aux exilés qui la lui demandaient l'autorisation de revenir, sauf à Milon. Comme on lui demandait aussi l'abolition des dettes, par suite des guerres, des rébellions et de la chute des prix qu'elles avaient entraînée pour les produits, il n'accorda pas l'abolition, mais nomma des hommes chargés d'estimer quels biens les débiteurs devaient fournir à leurs créanciers en place d'argent. Après avoir pris ces mesures, vers le solstice d'hiver, il enjoignit à tout son armée de le retrouver à Brindes, et lui-même partit, alors qu'on était pour les Romains au mois de décembre, sans même attendre, pour entrer en charge, le début de l'année, qui était tout proche. Et le peuple l'escortait en lui recommandant trouver un accord avec Pompée : car il ne faisait plus de doute que le vainqueur opterait pour un pouvoir absolu.

49. Or, tandis que César avançait sans rien négliger de ce qui pouvait accélérer son allure, Pompée, pendant tout ce temps, se faisait construire des navires, rassemblait toujours plus de soldats et d'argent, et après s'être emparé des quarante navires laissés par César dans l'Adriatique, il organisait la surveillance pour empêcher celui-ci d'effectuer la traversée, il entraînait son armée, participant aux exercices à pied aussi bien qu'à cheval, et s'y montrait le plus endurant, en dépit de son âge. Par là, il se gagna facilement les coeurs, et tout le monde se précipitait aux séances d'entraînement de Pompée comme à un spectacle. Pour lors, César possédait dix légions d'infanterie et dix mille cavaliers gaulois, Pompée, cinq légions venues d'Italie, avec lesquelles il avait traversé l'Adriatique, et tous les cavaliers qui leur étaient associés, deux venues de Parthie, restes de celles qui avaient fait campagne avec Crassus, <...> et quelque autre partie des soldats qui avaient envahi l'Égypte avec Gabinius, en tout onze légions d'Italiens et environ sept mille cavaliers, et en plus, des auxiliaires d'Ionie, de Macédoine, du Péloponnèse et de Béotie, des archers crétois, des frondeurs thraces, des lanceurs de javelines de toute la région du Pont, quelques cavaliers gaulois et d'autres venus de Galatie orientale, des Commagènes envoyés par Antiochus, des Ciliciens, des Cappadociens, quelques troupes de la Petite Arménie, des Pamphyliens et des Pisidiens n'avait pas l'intention de les employer tous au combats, mais plutôt aux gardes, à la confection des retranchements, et à d'autres tâches au service de l'armée italienne, pour ne soustraire aucun Italien aux tâches guerrières. Telle était la situation de l'infanterie. Il disposait également de six cents bateaux longs avec matériel et équipages, dont une centaine, remplis de matelots romains, étaient considérés comme très supérieurs, et encore un grand nombre de bateaux de commerce et de transport. De nombreux commandants en dirigeaient les sections, et ils étaient coiffés par Marcus Bibulus.

50. Quand tous ses préparatifs furent achevés, il rassembla tous les sénateurs, tous ceux qu'on nomme « chevaliers », et l'armée tout entière à portée de voix, et leur dit : « Les Athéniens aussi ont quitté leur cité, citoyens, quand ils combattaient pour leur liberté contre les envahisseurs, considérant que ce ne sont pas les maisons qui font la cité mais les hommes ; et après avoir procédé ainsi, ils n'ont pas tardé à la reprendre et à la rendre plus glorieuse ; et nos propres ancêtres, lors de l'invasion gauloise, ont abandonné la ville, qui fut sauvée par Camille quand il prit l'offensive en partant d'Ardée. Et tous les hommes raisonnables considèrent que c'est la liberté, où qu'ils se trouvent, qu'est leur patrie. Telle est la pensée qui nous a, nous aussi, fait prendre la mer pour venir ici : nous n'avons pas abandonné notre patrie, mais nous nous sommes bien préparés en cet endroit à la servir et à résister à celui qui, depuis longtemps, conspire contre elle, et auquel ses corrupteurs ont permis de s'emparer brusquement de l'Italie, à un homme que vous avez décrété ennemi public, et qui maintenant envoie partout des gouverneurs dans les provinces qui sont les vôtres, établit des magistrats dans la Ville et d'autres en Italie. Telle est l'audace qui lui fait retirer le gouvernement au peuple ; et s'il se conduit ainsi, alors qu'il est encore en guerre, qu'il éprouve la crainte de devoir — et puissent les dieux y contribuer ! — en subir le châtiment, que faut-il s'attendre, une fois vainqueur, qu'il commette comme cruauté et comme violence ? Et tandis qu'il agit de la sorte contre sa patrie, il se trouve des gens pour être ses complices, achetés avec l'argent qu'il s'est procuré sur votre province de Gaule, et qui préfèrent le servir en esclaves plutôt que d'être ses pairs.

51. « Personnellement, loin d'avoir renoncé — ce que je ne ferai jamais — à combattre avec vous et pour vous, je me mets à votre service comme soldat et comme général, et toute l'expérience que je puis avoir des guerres ainsi que toute ma bonne fortune, moi qui jusqu'à présent n'ai pas connu la défaite, je prie les dieux de les faire servir en ma faveur face à la situation présente et de m'accorder autant de bonheur pour défendre ma patrie en danger que pour étendre son empire. Puis nous devons avoir confiance dans les dieux et dans le motif même d'une guerre dont l'ambition, juste et belle, est de défendre les institutions ancestrales ; il nous faut aussi avoir confiance dans les moyens abondants dont nous disposons déjà maintenant sur terre comme sur mer, dans ceux qui sont encore en préparation et dans ceux qui s'y rajouteront quand nous entrerons en action. En effet, tous les peuples, pour ainsi dire, de l'Orient et du Pont-Euxin, qu'ils soient grecs ou barbares, sont avec nous ; et tous leurs rois, qu'ils soient des amis du peuple romain ou des amis personnels, fournissent des troupes, des projectiles, de l'approvisionnement et toute sorte de matériel. Engagez-vous donc dans l'action d'une façon digne de votre patrie, de vous-mêmes et de moi, en vous rappelant les outrages de César, et en vous pressant d'exécuter mes commandements ! »

52. Quand il eut prononcé ce discours, l'armée tout entière et tous les sénateurs de son entourage, qui comprenaient un grand nombre d'hommes très en vue, lui manifestèrent leur approbation tout en l'invitant à leur confier les missions qu'il jugerait nécessaires. Mais, pensant que c'était encore la mauvaise saison, que la mer n'offrait pas de port, et que, donc, César attendrait la fin de l'hiver pour s'embarquer, exerçant dans l'intervalle son pouvoir de consul, Pompée chargea ses amiraux de surveiller la mer, répartit ses troupes entre différents quartiers d'hiver et les envoya en Macédoine et en Thessalie.
Et tandis que Pompée conjecturait si légèrement de l'avenir, César, comme je l'ai déjà dit, s'était, aux environs du solstice d'hiver, hâté de gagner Brindes, estimant que la surprise serait le meilleur moyen de semer la panique chez l'ennemi : sans disposer d'approvisionnement ni de matériel, sans avoir trouvé son armée au complet à Brindes, il convoqua néanmoins les présents à une assemblée et leur dit :

53. « Ce n'est pas la rigueur de la saison, soldats qui me rejoignez pour la plus grande de mes entreprises, ni le retard des autres ou la pénurie du matériel adéquat qui m'empêcheront d'embarquer, car, avant toute autre chose, je tirerai, je pense, avantage de la vitesse. Et nous qui sommes les premiers, qui, les premiers, avons rapidement opéré notre jonction, nous devons, je le crois, laisser ici nos valets, nos bêtes, et tout notre matériel, pour pouvoir entrer dans les bateaux qui sont sur place, et, après y avoir embarqué seuls, effectuer la traversée, de façon à ne pas être vus des ennemis ; nous opposons ainsi à la mauvaise saison la bonne fortune, au petit nombre l'audace, à la pauvreté de nos moyens la richesse de ceux de l'ennemi, dont nous devrons, dès notre débarquement, nous emparer, conscients que, faute de le faire, nous ne possédons rien. Allons donc saisir les valets, le matériel et les provisions de l'ennemi, tant qu'il prend ses quartiers d'hiver sous des baraquements ! Allons-y, tant que Pompée pense que, moi aussi, je prends mes quartiers d'hiver ou que je m'occupe des processions et sacrifices d'un consul. Vous le savez, je prétends que le moyen le plus puissant à la guerre est la surprise : et il est également glorieux d'être les premiers à remporter les honneurs des événements à venir et de préparer à l'avance là-bas un terrain sûr pour ceux qui vont nous y suivre. Et moi, somme toute, en ce moment même, je préférerais être en mer que parler, pour que Pompée m'aperçoive, alors qu'il me croit encore en train d'exercer ma charge à Rome. Mais, bien que je connaisse vos bonnes dispositions, j'attends votre réponse. »

54. Par ses clameurs d'enthousiasme, l'armée tout entière lui demanda de la faire partir, et conduisit au bord de la mer, dès qu'il fut descendre de sa tribune, cinq légions d'infanterie et six cents cavaliers d'élite. Puis il resta à l'ancre parce que flot était agité. On sortait du solstice d'hiver, et vent empêchait César, contrarié et mécontent, de partir ; finalement il passa le jour de l'an à Brindes. Deux autres légions étant arrivées, il les ajouta aux premières et les embarqua, malgré l'hiver, sur des navires marchands, car le peu qu'il possédait de vaisseaux longs gardait la Sardaigne et la Sicile. fut poussé par les tempêtes sur les monts Cérauniens, et il renvoya immédiatement les bateaux à Brindes chercher le reste de l'armée, tandis que lui-même partait de nuit pour la ville d'Oricum, par un chemin étroit et grossier, dont la difficulté amena ses forces à se disperser, de sorte qu'il aurait été facilement battu si sa présence avait été repérée. Au lever du jour, César venait tout juste de réunir ses troupes quand le chef de la garnison d'Oricum, auquel les habitants avaient dit de ne pas refuser l'entrée à un consul romain, lui remit les clés et resta dès lors à ses côtés, tenu en grand honneur. Lucretius et Minucius, qui se trouvaient de l'autre côté d'Oricum avec dix-huit vaisseaux longs en train de surveiller pour Pompée des bateaux remplis de blé, coulèrent ces bateaux, pour empêcher César de s'en emparer, et s'enfuirent à Dyrrachium. D'Oricum César fonça sur Apollonie, et les Apolloniates l'ayant accueilli, Straberius, le commandant, de la garnison, quitta la ville.

 55. Puis César assembla ses troupes et leur rappela que leur rapidité était venue à bout de l'hiver, avec l'aide de la bonne fortune, qu'ils avaient surmonté l'obstacle d'une si vaste mer sans bateaux de guerre, qu'ils avaient pris sans combat Oricum et Apollonie et se trouvaient en possession des biens de l'ennemi, comme il l'avait dit, sans que Pompée fût encore au courant. « Si, ajoutait-il, nous faisons assez vite pour prendre Dyrrachium, qui est l'entrepôt des réserves de Pompée, nous aurons tout ce qu'ils ont travaillé à entasser pendant un été entier. » À ces mots, il leur fit sans tarder commencer la longue marche sur Dyrrachium, sans s'arrêter ni jour ni nuit. Mais Pompée, préalablement informé, se mit, de Macédoine, en marche contre eux, lui aussi en toute hâte, abattant les bois près desquels il passait, pour rendre le passage difficile à César, coupant les ponts des rivières et incendiant toutes les provisions qu'il trouvait, tout en accordant, lui aussi, la plus grande importance — qu'elle avait effectivement — à la surveillance de ses propres réserves. Si les uns ou les autres apercevaient de loin poussière, feu ou fumée, à la pensée que cela venait des adversaires, ils rivalisaient comme à la course, sans accorder un moment ni aux repas ni au sommeil. On se pressait, on s'activait, au milieu des cris des guides, à la lueur des torches ; le trouble et la peur croissaient à l'idée que les ennemis ne cessaient de se rapprocher. Sous le coup de la fatigue, certains jetaient leur chargement, ou, cachés dans des ravines, restaient en arrière, échangeant leur peur des ennemis contre un repos immédiat.

56. Des deux côtés on endurait les mêmes peines, mais c'est Pompée qui arriva le premier et installa son camp devant Dyrrachium. Puis il envoya une flotte qui reprit Oricum, et il organisa une garde plus vigilante de la mer. César installa son camp en face de celui de Pompée, sur l'autre rive de rivière Alôr. Des bataillons de cavalerie traversaient la rivière pour se livrer combat, mais on n'en venait pas à l'affrontement de grandes armées, car Pompée continuait l'entraînement des nouvelle recrues, et César attendait les troupes de Brindes. Considérant qu'au printemps ses troupes embarquées sur des navires marchands n'échapperaient pas aux trirèmes de Pompée qui prendraient en grand nombre la mer pour la surveiller, mais que six elles s'y risquaient en hiver, tandis que les ennemis' étaient au mouillage dans les îles, elles avaient de chances de ne pas être repérées par eux, ou de forcer le passage grâce à la taille des bateaux et aux vent, il leur demanda de venir de toute urgence. Mais comme elles ne partaient pas, il décida de traverser lui-même en secret la mer pour rejoindre son armée, car, pensait-il, personne d'autre n'auraient la faculté de la faire partir. Et, sans dévoiler son projet, il envoya trois serviteurs au bord du fleuve qui se trouvait à douze stades, pour réserver « à l'intention d'un messager de César », un bateau rapide et le meilleur pilote.

57. Après le dîner, il prétexta la fatigue pour se retirer, en demandant à ses amis de continuer à manger, il revêtit la tenue d'un simple particulier, monta tout de suite dans un chariot et se rendit rapidement jusqu'au bateau, se faisant passer pour l'envoyé de César. Il chargea ses serviteurs de faire appliquer ses autres instructions, restant caché, et la nuit protégeant son incognito. Comme le vent soufflait en tempête, les serviteurs engagèrent le pilote à en tirer un encouragement, car, disaient-ils, cela leur donnait toutes les chances d'échapper aux ennemis, qui étaient tout près. Le pilote descendit le fleuve à la force des rames, mais quand il arriva à l'embouchure, la mer, avec les vagues et le vent, contraria le courant ; pressé par les serviteurs, il chercha à forcer le passage, mais n'arrivant à rien, il commençait à perdre ses forces et à désespérer, quand César se découvrit et lui cria : « Courage, affronte la vague : tu portes César et la fortune de césar. » Saisis de stupeur, les rameurs et le pilote redoublèrent tous de zèle et forcèrent le bateau à sortir du fleuve. Mais le vent et la houle le soulevaient et le rejetaient vers la côte : pour finir comme le jour approchait, ils craignirent d'être dans sa clarté, aperçus des ennemis, et César, après s'être déchaîné contre son génie, qui, disait-il, lui voulait du mal, permit que le bateau rebroussât chemin. Et, grâce à un vent violent, il remonta le fleuve.

58. César provoqua chez les uns l'admiration pour son audace, chez d'autres la réprobation pour s'être lancé dans une entreprise qui convenait à un soldat, pas à un général. Lui-même, n'espérant plus partir incognito, chargea Postumius de traverser à sa place et de dire à Gabinius de faire immédiatement traverser la mer à l'armée ; s'il refusait d'exécuter cet ordre, qu'il en charge Antoine, et en troisième lieu après Antoine, Calenus. Si tous les trois se dérobaient, il avait écrit une autre lettre destinée à l'armée elle-même : que ceux des soldats qui le désiraient montent dans les bateaux pour suivre Postumius et, la traversée effectuée, ils débarquent à l'endroit où le vent les aurait amenés sans se soucier des bateaux, car ce n'était pas des bateaux que César avait besoin, mais d'hommes. Voilà comment César, plutôt qu'aux calculs, se fiait à la fortune. Quant à Pompée, pressé de devancer ces dispositions, il s'avança, prêt pour la bataille. Et deux de ses soldats étaient en train de sonder le milieu du fleuve, pour voir où il était le plus aisé à franchir, quand un seul soldat de César fondit sur eux et les tua tous les deux. Pompée, alors rebroussa chemin, considérant l'événement comme de mauvais augure. Et il se vit accuser par tout le monde d'avoir laissé échapper une occasion excellente.

59. Quand Postumius fut arrivé à Brindes, Gabinius refusa d'obéir à l'ordre et emmena les volontaires en traversant l'Illyrie, sans ménager la moindre pause ; et ils furent presque tous massacrés par les Illyriens, ce que César, occupé ailleurs, laissa impuni. Mais Antoine avait embarqué les autres sur les bateaux, et il avait dépassé Apollonie, grâce à un vent qui gonflait les voiles : mais vers midi, toutefois, le vent tomba, et vingt vaisseaux de Pompée, partis en mission de surveillance de la mer, les aperçurent et se mirent à leur poursuite. Eux, sur cette mer calme, redoutaient fortement que les vaisseaux longs ne les éventrent avec leurs éperons et ne les coulent. Et l'on prit les mesures adéquates, les frondes et les traits entrèrent en action. Puis le vent, tout à coup, se déchaîna plus fort qu'auparavant. Les bateaux, donc, reçurent de nouveau le vent dans leurs grandes voiles de façon inespérée, et reprirent sans crainte leur traversée, tandis que leurs adversaires restaient en arrière, aux prises avec les vagues, le vent et la houle, et eurent du mal à gagner, en ordre dispersé, une côte sans port et rocheuse, après s'être emparé de deux bateaux de César échoués sur des hauts fonds. Quant à Antoine, il parvint avec le reste de la flotte à l'endroit appelé Nymphaeum.

60. César disposait désormais sur place de son armée au complet, et Pompée également. Ils avaient installé leurs camps l'un en face de l'autre, sur des hauteurs hérissées de nombreuses redoutes. Autour de chaque redoute se déroulaient de fréquentes escarmouches : ils creusaient des tranchées et élevaient des talus les uns contre les autres, et tantôt ils restaient à égalité, tantôt les uns mettaient les autres en difficulté. Tandis que, lors d'une de ces escarmouches autour d'une redoute, l'armée de César avait le dessous, un centurion nommé Scaeva qui accomplissait quantité de brillantes prouesses fut blessé à l'oeil par un trait ; il s'avança alors en faisant signe qu'il voulait dire quelque chose. On fit silence pour l'entendre, et il appela un centurion de Pompée connu pour sa bravoure : « Sauve toi pareil, sauve ton ami, et envoie-moi des hommes pour me guider, car je suis blessé. » Pensant qu'il désertait, deux hommes accoururent : il eut le temps d'en tuer un et de trancher l'épaule à l'autre. Et s'il agit ainsi, c'est parce qu'il avait perdu tout espoir pour lui-même et pour la redoute : mais cet événement rendit les autres soldats penauds, leur insuffla un nouvel élan, et la redoute fut sauvée. Son commandant, Minucius, fut aussi très éprouvé : son bouclier, dit-on, reçut cent vingt flèches, son corps, six blessures, et il perdit égale ment un oeil. César, bien sûr, honora ces hommes de nombreuses distinctions, puis, comme une offre de trahison à son profit lui venait de Dyrrachium, il se rendit lui-même, comme convenu, de nuit, avec quelques hommes, aux portes et au temple d'Artémis <...>Ce même hiver, une autre armée fut amenée de Syrie pour Pompée par son beau-père Scipion. Caius Calvisius, qui l'attaqua en Macédoine, fut battu, et de son unique légion ne survécurent que huit cents hommes.

61. César ne recevait rien par la mer, car la flotte de Pompée en était maître ; son armée, donc, souffrait de la faim, et fabriquait du pain avec des herbes ; des déserteurs apportèrent à Pompée de tels pains, comptant que ce spectacle lui ferait plaisir. Mais loin de le ressentir ainsi, il dit : « Quels fauves nous combattons ! » César, enfin, fut obligé de rassembler toute son armée pour contraindre, malgré lui, Pompée à la bataille. Mais ce dernier s'empara de la majorité des redoutes, qui avaient été dégarnies pour la circonstance, et ne bougea pas. Extrêmement dépité par cette situation, César se lança dans l'entreprise difficile et extraordinaire d'encercler toutes les positions de Pompée par un rempart, de la mer à la mer, dans l'idée que, même s'il échouait, il tirerait une grande gloire de ce coup d'audace : car il s'agissait de mille deux cents stades. Et tandis qu'il entreprenait ces énormes travaux, Pompée faisait, en face, creuser des fossés et élever des constructions, et leurs travaux se neutralisaient. Puis ils se livrèrent une unique grande bataille, au cours de laquelle Pompée mit brillamment en déroute les troupes de César et poursuivit les fuyards jusqu'à leur camp, en leur prenant de nombreuses enseignes ; et l'aigle, qui est pour les Romains d'une si grande importances, fut de justesse lancée à temps par son porteur, par-dessus le retranchement, à ceux de l'intérieur.

62. Après cette cuisante déroute, César fit venir d'ailleurs une autre armée, mais ses soldats aussi étaient en proie à une telle panique que, voyant Pompée apparaissant au loin, au lieu de rester à leur poste, alors qu'ils se trouvaient déjà près des portes, de rentrer en ordre, et d'obéir aux ordres, ils s'enfuirent tous par où ils le pouvaient, droit devant eux, sans ressentir de honte, sans écouter les ordres ni réfléchir. César courait parmi eux et, d'un ton de reproche, leur montrait que Pompée était encore loin, mais, sous ses yeux, ils jetaient les enseignes et prenaient la fuite ; certains, tout de même honteux, regardaient à terre sans rien faire ,tel était le trouble qui s'était emparé d'eux. Il y en eut même un pour retourner son enseigne et diriger le bout du bâton sur l'imperator. Mais tandis que les gardes du corps de César le massacraient, les soldats qui rentraient ne se rendaient même pas aux postes de garde : tout allait à vau-l'eau et le retranchement n'était pas gardé, de sorte que selon toute vraisemblance, Pompée, en y précipitant ses forces, s'en serait emparé et aurait mis fin à la guerre tout entière par cette seule opération, si Labienus, mal inspiré par une divinité, ne l'avait convaincu de se tourner contre les fuyards. Et lui-même, en même temps, avait hésité, soit qu'il eût soupçonné un piège dans l'absence de gardes sur le retranchement, soit qu'il eût présomptueusement pensé que le sort de la guerre était désormais fixé. S'étant donc tourné contre les autres soldats, resté à l'extérieur, il en tua beaucoup, et ce jour-là, il prit, lors des deux combats, vingt-huit enseignes tout en laissant passer la deuxième occasion d' une action décisive. Ce qui aurait fait dire à César que ce jour-là, la guerre se serait terminée en faveur de ses ennemis, s'ils avaient eu quelqu'un qui sût vaincre.

63. Pompée, célébrant sa victoire, envoya des lettres aux rois et à toutes les cités, et se prit à espérer que, sans délai, l'armée de César se rallierait à lui, accablée qu'elle était par la faim et sous le choc de sa défaite ; il escomptait surtout le ralliement de ses officiers, auxquels les fautes de leur propre comportement inspiraient des craintes. Mais eux, auxquels une divinité avait inspiré le remords, eurent honte de leurs fautes, et comme César leur adressait des reproches sans rudesse et leur accordait son pardon, ils en conçurent encore plus de rage contre eux-mêmes, et dans un brusque revirement, l'invitèrent, selon l'usage traditionnel, à tirer au sort parmi eux un homme sur dix et à l'exécuter. Comme César ne les suivait pas, ils en conçurent encore plus de honte, reconnurent qu'il n'avait pas mérité le tort qu'ils lui avaient causé, et réclamèrent à grands cris l'exécution des porteurs d'enseignes, expliquant qu'ils n'auraient jamais fui si les enseignes n'avaient pas été d'abord retournées. Mais comme César n'acceptait pas non plus cette proposition et se contentait d'en punir quelques-uns, sa modération déchaîna immédiatement un tel enthousiasme général qu'ils lui demandèrent de les emmener sans délai contre les ennemis. Et ils insistaient avec une extrême ardeur, le priant et promettant de réparer leur faute par une belle victoire. Ils se mirent d'accord et prêtèrent serment tour à tour, bataillon par bataillon, les uns devant les autres, sous les yeux de César, de ne pas revenir de la bataille s'ils n'étaient pas vainqueurs.

64. À voir cela, ses amis lui conseillaient de profiter d'un tel repentir et d'un tel zèle de l'armée. Mais il déclara à la troupe qu'il la conduirait contre l'ennemi dans des circonstances plus favorables, et l'exhorta à se souvenir du zèle qui était le sien ; il expliqua ensuite à ses amis que ces soldats devaient d'abord se débarrasser de la grande peur de la défaite, qui s'était emparée d'eux, et les ennemis perdre au préalable leur belle assurance. Puis il avoua qu'il regrettait d'avoir installé son camp près de Dyrrachium, là où Pompée disposait de toutes ses réserves, alors qu'il aurait fallu l'entraîner ailleurs pour affronter la même pénurie.
Après avoir tenu ces propos, il partit sur-le-champ pour Apollonie, et de là, en Thessalie, avançant de nuit secrètement. Comme la petite ville de Gomphi refusait de lui ouvrir, il la prit d'assaut sur un coup de colère et permit à ses soldats de la piller. Eux, en hommes qui sortaient de la famine, se gavèrent abondamment et s'enivrèrent plus que nécessaire, et, parmi eux, les Germains furent les plus ridicules sous l'effet de l'ébriété, de sorte que, semble-t-il, Pompée, survenant alors, aurait accompli quelque prouesse éclatante, si, par orgueil, il n'avait complètement dédaigné la poursuite. Pour finir, César, après sept jours de marche rapide, installa son camp près de Pharsale. On raconte que, entre autres malheurs fameux advenus à Gomphi, on retrouva les cadavres de notables âgés dans une pharmacie : des coupes gisaient près de leurs corps sans blessures, ils étaient vingt, allongés sur le sol comme sous l'effet de l'ivresse ; mais l'un d'eux était assis sur une chaire, comme un médecin, et c'est sans doute lui qui leur avait procuré le poison.

65. Pompée, après le départ de César, tint un conseil. Afranius était d'avis d'envoyer la flotte, où résidait justement leur supériorité, contre César, et, tenant la mer, de le harceler, alors qu'il ne savait ni où aller ni que faire, tandis que Pompée lui-même se hâterait de mener l'infanterie en Italie, pays qui lui était favorable et d'où l'ennemi était absent, de s'emparer d'elle, de la Gaule et de l'Espagne, puis de revenir d'une terre qui était son pays et le siège de l'empire pour attaquer César. Mais Pompée négligea ces avis, qui auraient été excellents pour lui, pour suivre des conseillers soutenant que l'armée de César allait incessamment passer de son côté, poussée par la faim, ou qu'il ne leur restait plus grand-chose à faire après la victoire remportée à Dyrrachium ; agir autrement, de plus, était déshonorant : laisser César au moment où il fuyait, et que le vainqueur s'enfuie de la même manière que les vaincus ! Pompée ajouta personnellement à ces arguments qu'il devait respecter les peuples d'Orient qui avaient les yeux fixés sur lui, et épargner Lucius Scipion, en lui évitant de nouvelles difficultés en Macédoine ; pensant surtout qu'il devait exploiter au combat le bon moral de son armée, il partit installer son camp en face de César près de Pharsale ; et trente stades les séparaient l'un de l'autre.

66. Pompée recevait du ravitaillement de toutes parts : car pour lui routes, ports et garnisons avaient été aménagés à l'avance de telle sorte que, par la terre, il lui en arrivait constamment, et que, par la mer, chaque coup de vent lui en apportait. César, lui, n'avait que ce qu'il trouvait et prenait, en souffrant peines et pertes. Pourtant personne ne l'abandonna, ses hommes aspiraient au contraire à engager le combat avec les ennemis, et pensaient qu'à la guerre ils étaient bien supérieurs à des soldats encore novices, eux qui avaient dix ans d'expérience, alors que pour creuser des tranchées, élever des circonvallations ou chercher du ravitaillement, tâches d'endurance, leur âge les rendait plus faibles ; dans leur complet épuisement, ils préféraient se lancer dans l'action <...> que rester sans rien faire ou mourir de faim. Pompée, conscient de tout cela, estimait risqué d'engager le combat contre des hommes entraînés et désespérant de leur vie — ainsi que contre l'extraordinaire fortune de César — en jouant tout dans une seule action ; il jugeait plus efficace et plus sûr de les épuiser par la pénurie, vu qu'ils ne disposaient d'aucun territoire prospère, ne tiraient aucun usage de la mer, et n'avaient pas de bateaux pour opérer une retraite rapide. Il décida, par conséquent, adoptant une stratégie tout à fait sûre, de faire traîner la guerre et de plonger ses ennemis de la famine dans l'épidémie.

67. Mais dans son entourage, quantité de sénateurs de même rang que lui, nombre de ceux qu'on appelle chevaliers, beaucoup des rois les plus prestigieux et des princes, les uns par inexpérience, d'autres confortés outre mesure par les succès remportés à Dyrrachium, d'autres encore à cause de la supériorité numérique sur l'ennemi, d'autres enfin parce que, tout à fait las de la guerre, ils étaient pressés que le dénouement fût plus rapide qu'il ne convenait, le poussaient tous à la bataille, en lui remontrant que César était toujours prêt à combattre et le provoquait. Et lui en profitait pour leur expliquer que cette attitude était dictée à César par la pénurie, et qu'il était pour eux opportun de ne pas bouger, parce que César était pressé par la nécessité. Mais il était en butte à toute son armée, confortée outre mesure par les événements de Dyrrachium, et aux dignitaires de haut rang qui raillaient son goût du pouvoir, prétendant qu'il temporisait exprès, pour commander à un tel nombre de ses égaux, et qui l'appelaient pour cela le « Roi des rois » et « Agamemnon », parce que ce dernier également, pour les besoins de la guerre, commandait à des rois : il renonça alors à sa propre tactique et leur céda, désormais sous l'influence maligne d'une divinité, dans ses autres décisions aussi, pour toute la durée de la guerre : devenu en toutes affaires léthargique et atermoyant, à l'encontre de sa propre nature, il se préparait à contrecoeur à la bataille, pour son malheur et celui des hommes qui l'avaient converti à leurs vues.

68. César, cette nuit-là, était en train d'envoyer trois légions chercher du ravitaillement — il approuvait en effet la tactique lente de Pompée et, très loin de penser qu'il allait changer de plan, il organisait des expéditions de ravitaillement — quand il apprit ce qui se préparait : il fut enchanté de la contrainte que, devinait-il, Pompée avait subie de la part de son armée, rappela au plus vite la sienne au complet et prépara sa riposte. Procédant à des sacrifices au milieu de la nuit, il invoqua Arès et son aïeule Aphrodite (car on pensait que la famille des Iulii était issue d'Énée et de son fils Ilus, dont le nom avait été déformé) et il fit le voeu de construire un temple à Rome en reconnaissance à cette déesse, comme à « celle qui apporte une victoire », quand il aurait réussi. Puis, comme une lueur venue du ciel avait volé du camp de César pour s'éteindre dans celui de Pompée, Pompée et les siens affirmèrent qu'ils auraient un brillant succès sur les ennemis, et César qu'il allait éteindre la puissance de Pompée en s'abattant sur elle. Cette même nuit, des victimes prévues pour Pompée s'enfuirent et ne furent pas rattrapés et un essaim d’abeilles, animal nonchalant, vint se poser sur l'autel. De plus, un peu avant l'aube, une panique s'empara de son armée : après l'avoir lui-même parcourue et avoir relevé son moral, il tomba dans un profond sommeil, et quand ses compagnons l'éveillèrent, il leur raconta qu'en rêve, il était juste en train de consacrer un temple à Venus Victrix.

69. Ce rêve, quand ils l'apprirent, ignorant le voeu de César, ravit les compagnons de Pompée et toute son armée, et c'est par ailleurs sans réfléchir, avec enthousiasme et se croyant supérieurs, qu'ils s'engagèrent dans l'action, comme si elle était déjà terminée : beaucoup allèrent jusqu'à couronner déjà leurs tentes de lauriers, le symbole de la victoire et leurs valets leur préparaient un festin splendide ; il y en eut même pour déjà se disputer le pontificat de César. Pompée, en guerrier expérimenté, détournait ses regards et cachait sa désapprobation de ces conduites, mais son silence venait aussi de son hésitation et de sa crainte, comme s'il n'était plus un commandant, mais un commandé, forcé d'agir en tout contre son propre sentiment. Si profond était le découragement qui s'était abattu sur un grand homme d'action, que le succès avait jusqu'à ce jour couronné dans toutes ses entreprises ; était-ce parce que, après avoir vu juste, il n'avait pas imposé ses idées, mais remettait au hasard le salut d'une foule d'hommes de si haut rang et sa propre gloire jusqu'alors invaincue, ou parce que quelque prémonition de la catastrophe désormais proche tourmentait celui qui devait, en cette journée, perdre intégralement son immense puissance ? Et donc, après s'être contenté de déclarer à ses compagnons que cette journée, quel qu'en soit le vainqueur, serait pour les Romains le commencement de grands malheurs sans fin, il prit ses dispositions pour la bataille. Voilà justement les paroles où certains jugent que Pompée laissa, dans sa crainte, sa pensée le mieux s'exprimer, et ils estiment que, même s'il avait été vainqueur, il n'aurait pas manqué d'exercer seul le pouvoir.

70. L'armée de César, à ce qu'il me semble — et devant le nombre des affirmations douteuses, je suis surtout les historiens romains qui ont rapporté les faits les plus vraisemblables à propos des troupes originaires d'Italie, auxquelles ils se sont surtout attachés, sans détailler dans leurs relations les contingents alliés, qu'ils regardaient comme étrangers et n'ayant au sein de l'armée qu'une petite place comme troupes supplémentaires —, comprenait environ 22 000 hommes, dont un millier de cavaliers, tandis que Pompée possédait plus du double, dont 7 000 cavaliers. De la sorte, les historiens les plus dignes de foi affirment que 70 000 Italiens s'affrontèrent dans la bataille, ceux qui minimisent disent 60 000, ceux qui exagèrent franchement, 400 000. Les uns pensent que l'armée de Pompée était une fois et demie plus importante, les autres qu'elle constituait les deux tiers du total. Tel est le doute concernant les chiffres exacts. Quoi qu'il en ait donc été, c'est surtout dans les troupes d'Italie que chacun des deux généraux plaçait sa confiance. Toutefois, comme alliés, César disposait de cavaliers gaulois <...> et d'un autre effectif, issu de la Gaule transalpine ; l'infanterie légère grecque comprenait des Dolopes, des Acarnaniens et des Étoliens. Tel était le nombre des alliés du côté de César. Pompée, lui, avait à ses côtés tous les peuples de l'Orient, en grands contingents, les uns à cheval, les autres à pied ; venant de Grèce, les Laconiens, rangés sous les ordres de leurs propres rois, les autres Péloponnésiens, et les Béotiens avec eux. Les Athéniens faisaient également partie de l'armée, malgré une proclamation leur enjoignant de ne nuire à aucune des deux armées, vu qu'ils étaient consacrés aux Thesmophores ; mais ils s'étaient néanmoins décidés à viser la gloire de la guerre en participant au combat pour la suprématie au sein du peuple romain.

71. En plus des Grecs, il y avait, à peu de chose près, tous les peuples du bord oriental de la mer, les Thraces, les Hellespontins, les Bithyniens, les Phrygiens et les Ioniens, puis les Lydiens, les Pamphiliens, les Pisidiens et les Paphlagoniens, les Ciliciens, les Syriens et les Phéniciens, le peuple hébreu et les Arabes leurs voisins, les Chypriotes, les Rhodiens, les frondeurs crétois, et tous les autres insulaires. Il y avait là également des rois et des princes à la tête de leurs armées, Dejotarus, tétrarque de Galatie orientale, et Ariarathès, roi de Cappadoce. Les Arméniens d'en deçà de l'Euphrate étaient dirigés par le général Taxilès, les Arméniens d'au-delà de l'Euphrate par Mégabatès, lieutenant du roi Artapatès ; et d'autres petits princes contribuaient à l'effort. On dit que d'Égypte aussi lui vinrent soixante vaisseaux, de la part des souverains de ce pays, Cléopâtre et son frère encore enfant. Mais ces navires ne participèrent pas aux combats, ni en fait le reste de la flotte, qui resta sans bouger à Corfou. Et Pompée semble avoir agi là en dépit du bon sens, en négligeant la flotte, grâce à laquelle il aurait pu empêcher de partout le ravitaillement de parvenir à l'ennemi, et en se mesurant dans une bataille d'infanterie avec des hommes exaltés par leurs épreuves passées et devenus des fauves au combat. Alors qu'il s'était méfié d'eux à Dyrra