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TITE-LIVE

Ab Urbe Condita,

Livre XLIII



Collection des Auteurs latins sous la direction de M. Nisard, Oeuvres de Tite-Live, t. II, Paris, Firmin Didot, 1864

 

LIVRE 42                 LIVRE 44

SOMMAIRE. — Condamnation de préteurs coupables d'avanie et de cruauté. — Le proconsul P. Licinius Grasses se rend maître de plusieurs villes de Grèce, et y fait un horrible pillage. Décret du sénat, qui remet eu liberté les captifs que ce général avait fait vendre à l'encan. — Violences exercées contre les alliés par les commandants des flottes romaines. — Avantages de Persée en Thrace; vainqueur des Dardaniens, il fait des conquêtes en Illyrie sur le roi Gentius. — La mort d'Olonicus apaise les troubles qu'il avait excités en Espagne. — Les censeurs nomment M. Emilius Lépidus prince du sénat.

[1] [1] La même année, pendant la campagne de Thessalie, le lieutenant envoyé en Illyrie par le consul soumit par la force des armes deux cités opulentes. [2] Après une vigoureuse attaque, qui força Cérémia à la reddition, il laissa aux vaincus la possession de tous leurs biens, dans l'espoir que cet acte de clémence disposerait favorablement les habitants de Carnus, ville bien fortifiée; [3] mais bientôt, reconnaissant qu'il ne pouvait ni obtenir leur soumission, ni les réduire par un siège régulier, et ne voulant pas que ses soldats eussent supporté sans récompense la fatigue de deux sièges, il leur abandonna le pillage de la ville qu'il avait auparavant épargnée. [4] Le second consul, C. Cassius, ne fit rien de mémorable dans la Gaule, province qui lui était échue, et essaya inutilement d'entrer en Macédoine par l'Illyrie. [5] Ce furent les députés d'Aquilée qui apprirent au sénat cette tentative du consul. Ils étaient venus se plaindre de l'état de leur colonie naissante, faible et encore sans défense, entre deux nations ennemies, les Istriens et les Illyriens. [6] Ils priaient le sénat d'aviser aux moyens de pourvoir à sa sûreté. On leur demanda s'ils voulaient qu'on en remît le soin à C. Cassius; [7] ils répondirent que le consul, après avoir réuni ses troupes à Aquilée, était parti pour la Macédoine, passant par l'Illyrie. Le fait parut d'abord incroyable, et l'on pensa généralement qu'il était allé porter la guerre chez les Carniens ou les Istriens. [8] Les Aquiléens déclarèrent que tout ce qu'ils savaient et pouvaient affirmer, c'est que les soldats avaient reçu du blé pour trente jours; que le consul avait cherché des guides qui connussent le chemin d'Italie en Macédoine, et les avait emmenés avec lui. [9] Le sénat fit alors éclater son indignation contre un consul qui avait osé quitter sa province pour passer dans une autre, et qui, en conduisant son armée au milieu de nations étrangères par une route inconnue et semée de périls, ouvrait à tant de peuples le chemin de l'Italie. [10] Il fut décidé à une grande majorité que le préteur C. Sulpicius nommerait trois sénateurs chargés de partir de Rome le jour même et de faire la plus grande diligence pour atteindre le consul C. Cassius, en quelque lieu qu'il fût. [11] Ils devaient lui défendre d'entreprendre une autre guerre que celle dont le sénat lui avait confié la conduite. [12] Les commissaires envoyés furent M. Cornélius Céthégus, M. Fulvius, P. Marcius Rex. Les craintes dont le consul et son armée étaient l'objet, firent différer pour le moment le soin de fortifier Aquilée.

[2] [1] Le sénat donna ensuite audience aux députés de quelques peuples des deux Espagnes. [2] Ces envoyés, après s'être plaints de l'avarice et de l'orgueil des magistrats romains, se jetèrent aux pieds des sénateurs, et les supplièrent de ne pas souffrir que des alliés de Rome fussent persécutés et dépouillés plus cruellement que des ennemis. [3] Comme entre autres traitements indignes dont ils se plaignaient, il y avait eu évidemment des extorsions, le préteur L. Canuléius à qui l'Espagne était échue, eut ordre de choisir dans le sénat cinq commissaires chargés d'informer contre chacun des magistrats accusé de concussion, et d'autoriser les Espagnols à prendre les patrons qu'ils voudraient. [4] Les députés furent mandés au sénat, on leur donna lecture du décret, et on les invita à nommer leurs patrons. [5] Ils en désignèrent quatre, M. Porcius Caton, P. Cornélius Scipion, fils de Cnéius; L. Aemilius Paulus, fils de Lucius et C. Sulpicius Gallus. [6] Le premier qu'ils citèrent devant les commissaires, fut M. Titinius, qui avait été préteur dans l'Espagne citérieure, sous le consulat de A. Manlius et de M. Junius. L'accusé comparut deux fois, et la troisième il fut renvoyé absous. [7] II s'éleva entre les envoyés des deux provinces quelques contestations à la suite desquelles ceux de l'Espagne citérieure prirent pour patrons M. Caton et Scipion; ceux de l'ultérieure, L. Paulus et Gallus Sulpicius. [8] Les peuples de la citérieure firent comparaître devant les commissaires, P. Furius Philus; les peuples de l'ultérieure, M. Matiénus. [9] Tous deux avaient été préteurs, le premier, trois ans auparavant, sous le consulat de Sp. Postumius et de Q. Mucius; le second, il y avait deux ans, sous celui de L. Postumius et de M. Popilius. [10] Ils furent tous deux chargés des accusations les plus graves, et leur cause fut ajournée. Au moment où ils devaient comparaître de nouveau, on apprit qu'ils venaient de partir pour l'exil. Furius se retira à Préneste, Matiénus à Tibur. [11] On prétendit que les patrons s'opposaient à ce qu'on poursuivît des citoyens nobles et puissants, et ce soupçon prit une nouvelle force, quand on vit le préteur Canuléius abandonner l'affaire, s'occuper de levées, et partir ensuite brusquement pour sa province, afin d'empêcher les Espagnols d'exercer de nouvelles poursuites. [12] Ainsi le passé fut enseveli dans l'oubli, mais le sénat prit des mesures pour l'avenir. Les Espagnols obtinrent que le magistrat romain n'aurait plus le droit de taxer le blé, qu'il ne pourrait les contraindre à vendre leurs vingtièmes au prix qu'il lui plairait de fixer, ni établir dans les villes des receveurs chargés de percevoir les taxes.

[3] [1] Il vint d'Espagne à la même époque une autre ambassade d'un genre tout à fait nouveau. [2] Plus de quatre mille hommes, se disant nés du commerce illégitime des soldats romains avec les femmes espagnoles, faisaient demander au sénat une ville où ils pussent habiter. [3] Le sénat décréta « qu'ils eussent à donner leurs noms à L. Canuléius; ceux que le préteur affranchirait, seraient conduits à Cartéia, sur les bords de l'Océan. [4] Quant à ceux des Cartéiens qui ne voudraient pas abandonner leur demeure, ils pourraient rester avec les nouveaux colons, et on leur assignerait des terres. Cet établissement serait regardé comme colonie latine, et nommé colonie des affranchis. » [5] Dans le même temps, arrivèrent d'Afrique, le prince Gulussa, fils de Masinissa, envoyé par son père, et une députation de Carthaginois. [6] Gulussa fut introduit le premier. Il rendit compte des secours fournis par son père pour la guerre de Macédoine, et promit de satisfaire à ce qu'on voudrait exiger de plus avec l'empressement que méritaient de sa part les bienfaits du peuple romain. Il engagea les sénateurs à se défier de la perfidie des Carthaginois : [7] « Ils avaient, dit-il, le projet d'équiper une flotte considérable, en apparence pour aider les Romains contre la Macédoine, mais en réalité pour pouvoir, quand cet armement serait terminé, choisir à leur gré leurs alliés ou leurs ennemis.  » <lacune>

[4] [1] <lacune> L'arrivée des prisonniers et la vue de ces têtes répandirent un tel effroi dans le camp, que si l'armée romaine se fût avancée sur-le-champ, elle pouvait facilement s'en emparer. [2] Un grand nombre prirent la fuite, et quelques-uns étaient d'avis d'envoyer des députés pour demander avec prières qu'on leur accordât la paix. Cette nouvelle amena la soumission de plusieurs villes. [3] Les habitants cherchèrent à se justifier en rejetant le crime sur deux insensés qui étaient allés d'eux-mêmes s'offrir au châtiment. Le préteur leur pardonna, [4] et marcha aussitôt vers d'autres villes. Il les trouva toutes disposées à l'obéissance, et parcourut tranquillement avec son armée un pays qui venait d'être en feu. [5] Cette clémence du préteur, qui avait su, sans effusion de sang, dompter une nation si belliqueuse, fit d'autant plus de plaisir au peuple et au sénat, que le consul Licinius et le préteur Lucrétius s'étaient montrés, dans la guerre en Grèce, avides et cruels. [6] Les tribuns du peuple ne cessaient d'attaquer Lucrétius avec la plus grande violence, et ses amis répondaient pour l'excuser que son absence avait pour motif le service de la république. Mais on savait si peu à cette époque ce qui se passait aux portes mêmes de Rome, que, pendant ce temps-là, le préteur était à sa maison de campagne d'Antium, et employait le fruit de ses rapines à faire arriver à Antium les eaux de la Loracine, [7] travaux qui lui coûtèrent, dit- on, cent trente mille as. Il orna aussi le temple d'Esculape de tableaux qu'il devait à ses extorsions. [8] Heureusement pour Lucrétius, une députation d'Abdère détourna bientôt sur Hortensius, son successeur, la haine et l'infamie qui pesaient sur lui. Les députés se présentèrent en pleurant aux portes du sénat. Ils venaient se plaindre « de la prise et du pillage de leur ville par Hortensius: [9] tout leur crime était d'avoir, quand le préteur exigeait d'eux cent mille deniers et cinquante mille boisseaux de blé, demandé le temps d'envoyer des députés à ce sujet au consul Hostilius et à Rome. [10] À peine arrivés auprès du consul, ils avaient appris la prise de leur ville, le supplice des principaux citoyens et la vente des autres comme esclaves. » [11] Le sénat fut indiqué: il rendit en faveur d'Abdère un décret semblable à celui qu'il avait rendu l'année précédente en faveur des Coronéens, et le préteur Q. Ménius eut ordre d'en donner connaissance au peuple. [12] Deux commissaires, C. Sempronius Blaesus, et Sex. Julius César, furent envoyés pour rendre la liberté aux Abdéritains. [13] Ils furent chargés de déclarer au consul Hostilius et au préteur Hortensius que le sénat trouvait injuste la guerre faite aux Abdéritains; qu'il ordonnait qu'on recherchât avec soin tous ceux qui étaient en esclavage, et qu'on leur rendît la liberté.

[5] [1] À la même époque, des plaintes furent portées au sénat contre C. Cassius, qui avait été consul l'année précédente, et qui servait alors en Macédoine comme tribun militaire, sous A. Hostilius. Ce fut d'abord une députation du roi des Gaulois, Cincibilus. [2] Le frère du roi porta lui-même la parole: « il se plaignit de ce que Cassius avait dévasté le territoire des peuples des Alpes, leurs alliés, et emmené en servitude plusieurs milliers d'habitants. [3] Sitôt après arrivèrent des députés des Carniens, des Istriens et des Iapydes: « le consul Cassius avait d'abord exigé d'eux des guides pour conduire son armée en Macédoine; [4] il les avait quittés en apparence dans des dispositions pacifiques; mais bientôt il était revenu sur ses pas du milieu de la route, et avait ravagé leur frontière. Il avait promené partout le pillage et l'incendie, et les habitants ignoraient encore pour quel motif le consul les avait traités en ennemis. » [5] Il fut répondu aux deux ambassades « que le sénat n'avait pu prévoir les violences dont ils se plaignaient, et que si elles avaient véritablement eu lieu, il les désapprouvait hautement. Mais on ne pouvait, avec justice, condamner sans l'entendre, un personnage consulaire, absent pour le service de la république. [6] Lorsque Cassius serait revenu de Macédoine, s'ils voulaient l'accuser en face, le sénat, après avoir pris connaissance de l'affaire, aurait soin qu'ils eussent satisfaction. » [7] On ne se borna pas à cette réponse. On envoya des députés, deux au prince gaulois, et trois aux autres peuples, pour leur faire connaître les intentions du sénat. [8] On fit aux députés un présent de deux mille as; on donna au prince gaulois et à son frère deux colliers d'or pesant cinq livres, cinq vases d'argent du poids de vingt; deux chevaux caparaçonnés avec les palefreniers, et une armure complète et la saie. Les hommes de leur suite, libres et esclaves, reçurent des vêtements. [9] Outre ces présents, on leur accorda la permission qu'ils demandaient, d'acheter chacun dix chevaux, et de les emmener hors d'Italie. [10] Les ambassadeurs qui accompagnèrent les Gaulois au-delà des Alpes furent C. Laelius et M. Aemilius Lépidus. L'autre mission fut confiée à C. Sicinius, à Cornélius Blasio et à T. Memmius.

[6] [1] Des députés de plusieurs villes de la Grèce et de l'Asie se trouvèrent à Rome en même temps: [2] les Athéniens eurent audience les premiers: Ils exposèrent « qu'ils avaient envoyé au consul P. Licinius et au préteur C. Lucrétius tous les vaisseaux et les soldats dont ils pouvaient disposer; que ceux-ci avaient demandé, au lieu de ces secours dont ils n'avaient pas fait usage, cent mille boisseaux de blé. [3] Les Athéniens, malgré la stérilité de leur territoire, et la nécessité où ils étaient d'acheter du blé aux étrangers pour nourrir même les habitants de la campagne, s'étaient empressés d'obéir, pour être à l'abri de tout reproche; et ils étaient encore prêts à fournir tout ce que le sénat jugerait nécessaire. » [4] Les Milésiens, en avouant qu'ils n'avaient encore rien fait, déclarèrent qu'ils étaient prêts à donner ce que le sénat exigerait d'eux pour les besoins de la guerre. [5] Les Alabandiens, après avoir rappelé qu'ils avaient élevé un temple à la ville de Rome, et institué des jeux annuels en l'honneur de cette nouvelle divinité, [6] ajoutèrent qu'ils apportaient une couronne d'or du poids de cinquante livres, présent qu'ils désiraient placer dans le Capitole, sur l'autel de Jupiter, et trois cents boucliers à l'usage de la cavalerie, qu'ils remettraient aux mains des personnes désignées par le sénat. Ils demandaient à déposer leur offrande au Capitole, et à y faire un sacrifice. [7] Les habitants de Lampsaque adressaient la même demande, en offrant une couronne de quatre- vingts livres, [8] et ajoutaient « que, soumis à Persée, et auparavant à Philippe, ils avaient quitté le parti de Persée à l'arrivée des Romains en Macédoine: [9] pour prix de ce service et de l'empressement qu'ils avaient toujours mis à fournir aux généraux romains toutes les choses nécessaires, ils ne demandaient qu'une faveur, le titre d'alliés de Rome, et, si l'on venait à faire la paix avec Persée, l'assurance d'être exceptés du nombre des peuples qui rentreraient sous la domination du roi. » [10] On fit aux autres envoyés une réponse obligeante. Quant à ceux de Lampsaque, le préteur Q. Maenius eut l'ordre de les inscrire sur la liste des alliés du peuple romain. Chacun des députés reçut un présent de deux mille as. Les Alabandiens furent invités à reporter les boucliers au consul A. Hostilius, en Macédoine. [11] Il arriva d'Afrique vers le même temps des envoyés de Carthage et de Masinissa. Les premiers annonçaient qu'ils avaient fait conduire au bord de la mer un million de boisseaux de blé et cinq cent mille boisseaux d'orge, qu'ils transporteraient à l'endroit que le sénat voudrait désigner. [12] « Sans doute ce présent et ce service étaient loin de répondre aux bienfaits du peuple romain et à leur bonne volonté; mais souvent, dans d'autres circonstances, quand la fortune des deux peuples était également prospère, ils avaient rempli les devoirs d'alliés fidèles et reconnaissants. » [13] Les envoyés de Masinissa promirent à leur tour la même quantité de blé, et en outre douze cents chevaux et douze éléphants: si le sénat avait besoin d'autre chose, il n'avait qu'à ordonner: leur roi était prêt à satisfaire à ses demandes, comme à tenir les promesses qu'il avait faites. » [14] Des remerciements furent adressés au roi ainsi qu'aux Carthaginois, et on les invita à faire passer en Macédoine, au consul Hostilius, les secours qu'ils avaient offerts. Chaque député reçut deux mille as, à titre de présent.

[7] [1] Les députés crétois représentèrent qu'ils avaient envoyé en Macédoine le nombre d'archers demandé par le consul P. Licinius; [2] mais comme ils ne pouvaient nier « qu'il s'en trouvait en plus grand nombre encore dans l'armée de Persée, » [3] on leur répondit « que lorsqu'il serait prouvé que les Crétois avaient l'intention loyale et sincère de préférer l'alliance du peuple romain à celle du roi, le sénat leur répondrait comme à de fidèles alliés. [4] En attendant, ils pouvaient annoncer à leurs compatriotes que la volonté du sénat était que les Crétois rappelassent au plus tôt chez eux ceux de leurs soldats qui étaient au service de Persée. » [5] Après avoir congédié les Crétois avec cette réponse, le sénat fit appeler les Chalcidiens. L'aspect seul des députés fit juger sur-le- champ combien devait être pressante la nécessité qui les amenait à Rome. Micythion, chef de l'ambassade, privé de l'usage des jambes, s'était fait porter dans une litière. [6] Ni lui ni ses concitoyens n'avaient trouvé, dans son infirmité, une raison suffisante pour le dispenser d'un tel voyage. [7] Après, avoir commencé par dire qu'il ne lui restait de vie que dans la langue pour déplorer les malheurs de sa patrie, il énuméra d'abord les services antérieurs de ses concitoyens, et ceux que les généraux et les armées de Rome en avaient reçus dans la guerre de Persée; [8] il exposa ensuite les actes de tyrannie, d'avarice et de cruauté que les Chalcidiens avaient eus à souffrir de la part du préteur romain C. Lucrétius, et ceux que leur faisait subir encore Hortensius. [9] Il ajouta « qu'ils étaient décidés à supporter tous les maux, quels qu'ils fussent, plutôt que d'embrasser le parti de Persée. Quant à Lucrétius et à Hortensius, il eut sans doute été plus sûr de leur fermer leurs portes que de les recevoir. [10] Les villes qui avaient refusé de les laisser entrer dans leurs murs, Émathia, Amphipolis et Maronée n'avaient rien eu à souffrir: eux, au contraire, avaient vu dépouiller leurs temples de tous leurs ornements, et ce butin sacrilège, chargé sur des vaisseaux, avait été transporté à Antium par Lucrétius. Des hommes libres avaient été emmenés en esclavage, et le système de brigandage, dont les alliés de Rome avaient été les victimes, se reproduisait tous les jours. [11] Fidèle imitateur de Lucrétius, Hortensius les forçait de loger, été comme hiver, les troupes de sa flotte. Leurs maisons étaient remplies de soldats. Ils étaient contraints de voir vivre au milieu d'eux, auprès de leurs femmes et de leurs enfants, ces hommes sans aucune retenue dans leurs paroles ou leurs actions. »

[8] [1] Lucrétius fut mandé au sénat pour répondre aux accusations et se justifier. [2] Mais, quand il fut présent, les députés articulèrent plus de griefs qu'ils ne l'avaient fait en son absence, et il trouva des accusateurs plus redoutables et plus puissants dans les deux tribuns du peuple, Manius Juventius Thalna et Cn. Aufidius. [3] Non contents de l'avoir accablé dans le sénat, ils le traînèrent devant le peuple, l'accablèrent d'invectives et le citèrent en jugement. [4] Le préteur Q. Maenius fut chargé de répondre aux Chalcidiens « que le sénat reconnaissait la vérité de ce qu'ils avaient dit au sujet des services rendus par eux au peuple romain, soit antérieurement, soit dans la guerre présente, et qu'il savait les apprécier dignement. [5] Quant aux excès dont ils accusaient le préteur Lucrétius, et à ceux que commettait encore Hortensius, le sénat n'avait autorisé ni le passé ni le présent, comme on devait le penser. [6] On savait bien que le peuple romain avait déclaré la guerre à Persée et à son père Philippe pour rendre la Grèce libre, et non pour faire subir de pareils traitements, de la part de ses magistrats, à des alliés et à des amis. [7] On écrirait au préteur Hortensius que le sénat désapprouvait hautement les actes dont se plaignaient les Chalcidiens. Il était enjoint au préteur de faire rechercher au plus tôt pour les rendre à la liberté, les hommes libres qui se trouvaient réduits à l'esclavage. Quant aux soldats de marine, il lui était défendu d'en faire loger désormais un seul chez les habitants, à l'exception des officiers. » [8] Telle fut la lettre écrite à Hortensius par ordre du sénat. On fit aux députés un présent de deux mille as, et l'on fournit à Micythion, aux frais de la république, des voitures pour le transporter commodément à Brindes. [9] Au jour fixé, C. Lucrétius fut accusé devant le peuple par les tribuns, qui conclurent à une amende d'un million d'as. Lorsque les comices furent assemblés, les trente-cinq tribus furent unanimes pour sa condamnation.

[9] [1] Il ne se passa rien de mémorable cette année en Ligurie. Les ennemis ne prirent point les armes, et le consul ne fit pas entrer ses légions sur leur territoire. [2] Bien assuré que la paix ne serait pas troublée pendant le reste de l'année, il licencia les soldats de deux légions romaines soixante jours après son arrivée dans la province. [3] Il établit de bonne heure dans leurs quartiers d'hiver, à Luna et à Pise, les alliés du nom latin, et parcourut avec sa cavalerie la plupart des villes de la Gaule. [4] Il n'y avait de guerre nulle part qu'en Macédoine; cependant des soupçons planaient sur Gentius, roi d'Illyrie. [5] Aussi le sénat jugea-t-il à propos d'envoyer de Brindes huit vaisseaux bien équipés au lieutenant C. Furius, qui défendait l'île d'Issa avec deux vaisseaux du pays. [6] On embarqua à bord de ces bâtiments deux mille soldats, que le préteur Q. Raecius leva, en vertu d'un sénatus-consulte, dans la partie de l'Italie qui fait face à l'Illyrie. De son côté, le consul Hostilius envoya Ap. Claudius en Illyrie, avec quatre mille fantassins, pour protéger les peuples voisins de cette contrée. [7] Claudius, non content des troupes qu'il amenait, obtint quelques renforts des alliés, et parvint à former un corps de huit mille hommes de diverses nations: après avoir parcouru toute la contrée, il s'établit à Lychnidus, chez les Dassarètes.

[10] [1] À peu de distance était la ville d'Uscana, dont le territoire était en grande partie sous la dépendance de Persée. Elle renfermait dix mille habitants et une faible garnison de Crétois. [2] Des émissaires vinrent en secret trouver Claudius. « S'il faisait approcher ses troupes, un parti était prêt à lui livrer la ville, et l'expédition en valait la peine, car le butin serait suffisant pour enrichir non seulement lui et ses amis, mais même tous les soldats. » [3] Claudius fut tellement aveuglé par l'appât offert à sa cupidité, qu'il ne songea ni à retenir aucun de ceux qui étaient venus auprès de lui, ni à demander des otages pour garantie d'une pareille trahison; il n'envoya aucun des siens à la découverte, et n'exigea point de serment. Au jour convenu, il partit de Lychnidus et vint camper à douze milles d'Uscana. [4] Vers la quatrième veille, il se remit en marche, laissant mille hommes à la garde du camp. Ses troupes marchant sans ordre, disséminées sur une longue file, s'égarèrent dans l'obscurité de la nuit, et arrivèrent en petit nombre sous les murs de la ville. [5] Leur insouciante sécurité augmenta encore quand ils n'aperçurent aucun homme armé sur les murailles. Mais dès qu'ils furent à la portée du trait, l'ennemi sortit à la fois de deux côtés de la place. Aux cris qu'il poussait en fondant sur les Romains, se joignaient les hurlements que les femmes faisaient entendre du haut des murs, le bruit éclatant des cymbales et les clameurs confuses d'une multitude tumultueuse, mêlée d'hommes libres et d'esclaves. [6] Cet effroyable tumulte épouvanta tellement les Romains, qu'ils ne purent soutenir même le premier choc. Aussi en périt-il un plus grand nombre dans la fuite que dans le combat. À peine si deux mille hommes purent regagner le camp avec leur chef. [7] Plus les fuyards en étaient éloignés, plus la fatigue les livrait au fer de l'ennemi qui les poursuivait. [8] Appius ne s'arrêta pas même pour recueillir et sauver, s'il était possible, ses soldats dispersés çà et là dans la campagne; il ramena sur le champ à Lychnidus les débris de ce désastre.

[11] [1] La nouvelle de cette déroute et des autres revers essuyés en Macédoine fut apportée à Rome par le tribun militaire Sex. Digitius, qui était venu pour offrir un sacrifice. [2] Aussitôt le sénat, craignant que la république n'éprouvât quelque affront plus déshonorant, fit partir pour la Macédoine deux commissaires, M. Fulvius Flaccus et M. Caninius Rébilus, pour s'informer de ce qui s'était passé et en faire un rapport. [3] On ordonna au consul A. Atilius de fixer au mois de janvier la convocation des comices consulaires et de revenir à Rome au plus tôt. [4] En même temps, le préteur M. Raecius fut chargé de rappeler à Rome, par un édit, les sénateurs dispersés dans toute l'Italie, à l'exception de ceux qui étaient absents pour le service de la république, [5] et de notifier à ceux qui se trouvaient à Rome de ne pas s'en éloigner à plus d'un mille. Les volontés du sénat furent ponctuellement exécutées. Les comices consulaires furent tenus le cinq des calendes de février. [6] On y créa consuls Q. Marcius Philippus, pour la seconde fois, et Cn. Servilius Caepio. [7] Trois jours après, on nomma préteurs, C. Décimius, M. Claudius Marcellus, C. Sulpicius Gallus, C. Marcius Figulus, Ser. Cornélius Lentulus et P. Fonteius Capito. [8] Outre les deux juridictions de la ville, on assigna pour départements aux nouveaux préteurs l'Espagne, la Sardaigne, la Sicile et la flotte. [9] Les commissaires revinrent de Macédoine à la fin de février. Ils firent connaître les succès que Persée avait obtenus pendant cette campagne, et la crainte qui s'était emparée des alliés de Rome, en voyant un si grand nombre de villes tombées au pouvoir du roi. [10] « Les rangs de l'armée consulaire étaient dégarnis par suite de congés accordés sans mesure pour gagner la faveur des soldats. Le consul en rejetait la faute sur les tribuns militaires, et ceux-ci sur le consul. » [11] Les sénateurs apprirent qu'on atténuait à Rome la honte du revers causé par l'imprudence de Claudius, en disant que toute la perte consistait en un petit nombre de soldats italiens, provenant de levées faites à la hâte. [12] Dès que les consuls désignés furent entrés en charge, on les pressa de mettre en délibération les affaires de Macédoine, et on leur assigna pour provinces la Macédoine et l'Italie. [13] Cette année fut bissextile, les calendes intercalaires furent placées deux jours après les Terminalia. Elle fut marquée par la mort de l'augure L. Flamininus et par celle de deux pontifes, L. Furius Philus et C. Livius Salinator. T. Manlius Torquatus fut élevé à la place de Furius, et M. Servilius à celle de Livius.

[12] [1] Au commencement de l'année suivante, après la délibération au sujet des provinces consulaires, les nouveaux consuls Q. Marcius et Cn. Servilius furent invités à se partager entre eux au plus tôt l'Italie et la Macédoine, ou à les tirer au sort; [2] mais, avant que le sort eût prononcé , on voulut, pour ne rien abandonner à la faveur, décréter les renforts qu'exigeaient les besoins de chaque province. [3] On accorda pour la Macédoine six mille fantassins et deux cent cinquante cavaliers romains, six mille fantassins et trois cents cavaliers parmi les alliés du nom latin. [4] Les vétérans devaient avoir leur congé, en sorte que chaque légion romaine ne serait composée que de six mille fantassins et de trois cents cavaliers. [5] Quant à l'autre consul, on ne limita point le nombre des citoyens romains qu'il pouvait comprendre dans ses nouvelles levées; on lui prescrivit seulement de former deux légions composées de cinq mille deux cents fantassins et de trois cents cavaliers. [6] Toutefois, on lui accorda un plus grand nombre d'alliés latins qu'à son collègue, savoir dix mille hommes de pied et six cents chevaux; et on le chargea en outre d'enrôler quatre légions prêtes à marcher au besoin; [7] mais les consuls n'eurent pas le droit de choisir les tribuns; ce fut le peuple qui les nomma. Le contingent exigé des alliés du nom latin fut de seize mille fantassins et de mille cavaliers. [8] Les troupes durent seulement être prêtes à marcher dès que les circonstances l'exigeraient. La Macédoine surtout était l'objet des inquiétudes du sénat. [9] En conséquence, il ordonna de lever en Italie, pour le service de la flotte, mille citoyens romains de la classe des affranchis, et un nombre égal en Sicile. Le consul à qui le sort donnerait la Macédoine fut chargé d'y faire transporter ces soldats; en quelque endroit que se trouvât la flotte. [10] On décréta pour l'Espagne un renfort de trois mille fantassins et de trois cents cavaliers romains. Le nombre des soldats qui devaient servir dans cette province fut fixé à cinq mille hommes d'infanterie et trois cent trente cavaliers par légion. [11] Le futur préteur, de l'Espagne eut mission d'exiger des alliés espagnols quatre mille hommes de pied et trois cents chevaux.

[13] [1] Je n'ignore pas que de nos jours on ne croit plus aux présages envoyés par les dieux, et que, par suite de cette incrédulité, on a perdu l'habitude de publier les prodiges et de les consigner dans les annales. [2] Mais en écrivant l'histoire des temps reculés, mon esprit prend involontairement la couleur antique, et je me ferais scrupule de regarder comme indignes de figurer dans mes annales des faits que la sagesse de nos aïeux jugeait dignes de la publicité. [3] On annonça cette année deux prodiges à Anagni: les habitants avaient vu une flamme briller dans l'air, et entendu parler une vache qu'on nourrissait aux frais de la ville. À Minturnes, pendant les mêmes jours, le ciel avait paru tout en feu. [4] À Réate il plut des pierres. À Cumes, la statue d'Apollon placée dans la citadelle pleura pendant trois jours et trois nuits. [5] À Rome, deux gardiens de temples annoncèrent, l'un, que plusieurs personnes avaient vu dans le temple de la Fortune un serpent avec une crête; l'autre, que dans celui de la Fortune Primigénie, situé sur le mont Quirinal, il était arrivé deux prodiges: un palmier était sorti du sol, et il avait plu du sang en plein jour. [6] Il y eut encore deux autres prodiges auxquels on ne fit pas attention, parce qu'ils avaient eu lieu, le premier, dans un lieu privé; le second, dans une ville étrangère. T. Marcius Figulus annonçait qu'un palmier était né dans sa cour, et on disait qu'à Frégelles une lance, que L. Atréus avait achetée pour son fils, alors à l'armée, avait brûlé dans sa maison, en plein jour, pendant plus de deux heures, sans que le feu l'eût endommagée en rien. [7] Les décemvirs, ayant consulté les livres sibyllins au sujet des prodiges qui intéressaient la république, indiquèrent les dieux auxquels les consuls devaient sacrifier quarante grandes victimes; [8] ils ordonnèrent des supplications, des sacrifices de grandes victimes que le corps entier des magistrats offrirait dans tous les temples, et auxquels le peuple assisterait, la couronne sur la tête. Tout fut exécuté comme ils l'avaient prescrit.

[14] [1] Ensuite on annonça les comices pour l'élection des censeurs. Les citoyens les plus distingués se mirent sur les rangs. C'étaient C. Valérius Laevinus, P. Postumius Albinus, P. Mucius Scaevola, M. Junius Brutus, C. Claudius Pulcher et Ti. Sempronius Gracchus. [2] Le peuple romain choisit les deux derniers. Comme l'importance de la guerre de Macédoine faisait qu'on apportait aux levées plus de soin que d'ordinaire, les consuls se plaignirent au sénat de l'indifférence du peuple, et accusèrent la jeunesse de ne pas répondre à leur appel. [3] Les préteurs C. Sulpicius et M. Claudius prirent la défense du peuple. « Les levées, disaient-ils, n'étaient difficiles que pour des consuls jaloux de se ménager la faveur populaire qui n'osaient forcer personne à s'enrôler. [4] Pour ne laisser aux Pères conscrits aucun doute sur ce point, ils offraient, si le sénat voulait le permettre, de faire les levées, eux, simples préteurs, qui avaient bien moins de pouvoir et d'autorité que les consuls. [5] Les sénateurs furent unanimes pour accepter la proposition des préteurs, ce qui ne laissa pas de valoir aux consuls quelques traits mordants. Les censeurs, pour appuyer cette décision, convoquèrent le peuple et déclarèrent qu'outre le serment prononcé par chaque citoyen au jour du dénombrement, ils en exigeraient un autre [6] d'après lequel tout homme. au dessous de quarante-six ans, serait tenu de répondre à l'appel des censeurs, et s'il n'était point enrôlé, il devrait se représenter toutes les fois qu'il y aurait une nouvelle levée, pendant la censure de C. Claudius et de Ti. Sempronius. [7] De plus, comme le bruit courait que plusieurs soldats des légions de Macédoine étaient absents de l'armée, par suite de congés équivoques, dus à la complaisance intéressée des généraux, ils rendirent un édit concernant les soldats enrôlés pour la Macédoine, sous le consulat de P. Aelius et de C. Popilius, ou depuis. [8] « Ceux d'entre eux qui se trouvaient en Italie devaient venir prêter un nouveau serment entre leurs mains, et être de retour dans leur province sous un délai de trente jours. Ceux qui étaient sous la puissance d'un père ou d'un aïeul devaient venir donner leurs noms. [9] Les censeurs examineraient les motifs des exemptions, et ceux dont les congés obtenus avant le temps leur sembleraient avoir été donnés par faveur, seraient forcés de rejoindre leurs corps. » [10] Cet édit et la lettre des censeurs furent envoyés dans les marchés et agglomérations; il vint à Rome un si grand nombre de jeunes gens, que cette foule extraordinaire devint à charge à la ville.

[15] [1] Outre la levée des renforts jugés nécessaires, le préteur C. Sulpicius forma quatre légions, et l'enrôlement fut terminé en onze jours. [2] Les consuls tirèrent ensuite les provinces au sort, ce que les préteurs avaient fait plus tôt, pour ne pas laisser trop longtemps les tribunaux en vacance. [3] La juridiction urbaine était échue à C. Sulpicius, et celle sur les étrangers à C. Décimius. M. Claudius Marcellus avait eu en partage l'Espagne; Ser. Cornélius Lentulus, la Sicile; P. Fontéius Capito la Sardaigne, et C. Marcius Figulus, la flotte. Quant aux consuls, le sort donna l'Italie à Cn. Servilius, et la Macédoine à Q. Marcius. Ce dernier partit pour sa province, aussitôt après les féries Latines. [4] Ensuite, sur la demande que Caepio fit au sénat de désigner dans les nouvelles levées les deux légions qu'il devait emmener en Gaule, les sénateurs en remirent le choix aux préteurs C. Sulpicius et M. Claudius qui venaient de les enrôler. [5] Indigné de se voir, lui consul, mis à la discrétion des préteurs, il congédia le sénat; il se présenta néanmoins à leur tribunal, et leur demanda de lui assigner deux légions, aux termes du sénatus-consulte. Les préteurs lui laissèrent la liberté du choix. [6] Ensuite les censeurs firent la revue du sénat. M. Aemilius Lépidus fut nommé prince de cet ordre pour la troisième fois, et sept d'entre les sénateurs furent exclus. [7] S'étant aperçus, par le recensement du peuple, du grand nombre de soldats qui avaient quitté l'armée de Macédoine, les censeurs les forcèrent à rejoindre leurs drapeaux. [8] Ils révisèrent les congés et obligèrent, ceux qui paraissaient les avoir obtenus avant le temps prescrit, à promettre avec serment: « qu'ils retourneraient de bon gré dans la province de Macédoine, et se conformeraient de bonne foi à l'édit des censeurs C. Claudius et Ti. Sempronius. »

[16] [1] Dans la revue des chevaliers, les censeurs usèrent d'une rigueur excessive; ils en privèrent plusieurs de leurs chevaux. [2] Cette sévérité indisposa contre eux l'ordre équestre, mais ils mirent le comble à son mécontentement par un édit qui « interdisait à tons ceux qui, sous la censure de Q. Fulvius et d'A. Postumius, avaient pris à ferme les revenus ou les impôts publics, de se présenter aux nouvelles adjudications, ou même de s'y associer indirectement. [3] Les anciens fermiers avaient souvent porté des plaintes au sénat contre le pouvoir des censeurs, et demandé qu'on y mit des bornes. Enfin ils trouvèrent un défenseur de leur cause dans le tribun du peuple P. Rutilius, qu'une querelle particulière avait irrité contre les censeurs. [4] Ils avaient forcé un affranchi de ses clients de démolir un mur qu'il avait fait élever dans via Sacra, en face de bâtiment publics, parce qu'il se trouvait sur un terrain public. [5] Cet homme en appela aux tribuns; mais comme personne, à l'exception de Rutilius, ne formait opposition, les censeurs envoyèrent faire une saisie chez lui, et le condamnèrent à une amende. [6] Il s'ensuivit une contestation: les anciens fermiers eurent recours au tribun, et sur-le-champ celui-ci promulgua en son nom un projet de loi [7] « qui annulait les adjudications faites par C. Claudius et Ti. Sempronius, et autorisait tous les citoyens indistinctement à se présenter aux enchères. » Le tribun indiqua en même temps le jour où il soumettrait la loi à l'adoption du peuple. [8] Le jour venu les censeurs parurent pour la combattre. Gracchus fut écouté avec calme; mais Claudius, se voyant interrompu par des murmures, ordonna au héraut d'imposer silence. [9] Le tribun offensé se plaignit d'une usurpation de ses droits qui portait atteinte à sa dignité, et se retira du Capitole, où se tenait l'assemblée. [10] Le lendemain il y eut beaucoup de tumulte. D'abord le tribun déclara les biens de Ti. Gracchus confisqués au profit des temples, parce qu'il avait méconnu l'autorité du tribunat, en punissant d'une saisie et d'une amende, malgré son opposition, un citoyen qui en avait appelé à la puissance des tribuns. [11] Ensuite il cita C. Claudius devant le peuple, l'accusant d'avoir usurpé ses pouvoirs dans une assemblée qu'il présidait, déclara qu'il poursuivrait les deux censeurs pour crime d'état, et demanda au préteur urbain, C. Sulpicius, de fixer la date des comices. [12] Les censeurs ayant déclaré qu'ils ne se refusaient pas à être jugés au plus tôt par le peuple, la réunion des comices fut fixée pour ce jugement au huit et au sept des calendes d'octobre. [13] Aussitôt les censeurs montèrent dans la salle de la Liberté, et, après avoir scellé les registres de leur sceau, fermé les archives et renvoyé les appariteurs, ils déclarèrent qu'ils ne s'occuperaient d'aucune affaire publique, avant que le peuple eût prononcé sur leur compte. [14] Claudius comparut le premier. Huit des douze centuries des chevaliers et plusieurs autres de la première classe avaient déjà voté pour sa condamnation, lorsque, tout à coup, les principaux personnages du sénat, déposant leurs anneaux en présence de la multitude, prirent des vêtements de deuil, et, dans cet appareil suppliant, sollicitèrent le peuple en faveur des accusés. [15] Mais rien n'eut plus de pouvoir sur les esprits que les paroles de Gracchus. Entendant crier de toutes parts qu'il n'avait rien à craindre pour lui, il déclara avec un serment solennel que si son collègue était condamné, il l'accompagnerait en exil, sans attendre que le peuple eût prononcé sur lui-même. [16] Cependant Claudius courut un grand danger, et il ne manqua pour sa condamnation que le suffrage de huit centuries. Claudius absous, le tribun déclara qu'il renonçait à toute poursuite contre Gracchus.

[17] [1] Cette année, à la requête d'une députation d'Aquilée, qui demandait qu'on augmentât le nombre des colons, le sénat fit inscrire quinze cents familles, et désigna pour les conduire les triumvirs T. Annius Luscus, P. Décius Subulo et M. Cornélius Céthégus. [2] La même année, les commissaires qui avaient été envoyés en Grèce, C. Popilius et Cn. Octavius, firent une lecture publique, d'abord à Thèbes, et ensuite dans toutes les villes du Péloponnèse, du sénatus-consulte qui défendait « de rien fournir aux magistrats romains pour les besoins de la guerre, au-delà de ce qui avait été demandé par le sénat. » [3] Cette mesure fit concevoir aux cités l'espoir qu'à l'avenir elles seraient délivrées des charges et des dépenses que chacun leur imposait à son gré, et qui les épuisaient. [4] Dans l'assemblée des Achéens, tenue à Aegium, les commissaires parlèrent avec bienveillance et furent écoutés avec faveur. Laissant cette nation fidèle se reposer sur d'heureuses espérances pour l'avenir, ils passèrent en Étolie. [5] La guerre civile n'avait pas encore éclaté dans ce pays, mais la défiance régnait partout et se révélait par des accusations réciproques; [6] aussi les commissaires, ne pouvant rien terminer, demandèrent des otages, et partirent pour l'Acarnanie. Les Acarnaniens les reçurent à Thyrréum. [7] Là aussi les factions étaient aux prises: quelques- uns des principaux citoyens demandèrent qu'on mît dans leurs villes des garnisons romaines pour contenir les insensés qui entraînaient la nation dans le parti des Macédoniens. [8] D'autres, au contraire, suppliaient les magistrats romains d'épargner à des villes pacifiques et alliées un affront réservé d'ordinaire à des cités ennemies prises de vive force. [9] Ces représentations furent trouvées justes, et les commissaires revinrent à Larissa auprès du proconsul Hostilius, dont ils avaient reçu leur mission. Hostilius retint Octavius auprès de loi, et envoya Popilius prendre ses quartiers d'hiver à Ambracie, avec environ mille soldats.

[18] [1] Persée n'avait pas osé sortir de la Macédoine au commencement de l'hiver, dans la crainte que les Romains ne fissent quelque irruption dans son royaume privé de défenseurs; [2] mais vers le milieu de la saison, à l'époque où l'abondance des neiges rend les montagnes inaccessibles du côté de la Thessalie, il crut avoir une occasion favorable d'abattre le courage et les espérances de ses voisins, afin de n'avoir rien à redouter, pendant qu'il serait occupé à combattre les Romains. Tranquille du côté de la Thrace, où régnait Cotys, du côté de l'Épire, que Céphale venait d'enlever à l'alliance de Rome; maître des Dardaniens, qu'il avait soumis peu de temps auparavant, [3] il vit bien que la Macédoine n'était vulnérable et ouverte que du côté de l'Illyrie, dont les habitants commençaient à remuer et donnaient même passage aux Romains. La conquête des provinces voisines de l'Illyrie pouvait en outre mettre un terme à l'irrésolution que montrait depuis longtemps Gentius, roi d'Illyrie, et l'attirer dans son parti. [4] Déterminé par ces considérations, Persée se mit en marche avec dix mille fantassins, tirés en partie de la phalange, deux mille hommes de troupes légères, cinq cents chevaux, et arriva à Stuberra. [5] Là il s'approvisionna de blé pour plusieurs jours, et, s'étant fait suivre d'un matériel de siège, il vint camper le troisième jour près d'Uscana, la plus importante ville de Pénestie. [6] Toutefois, avant d'en venir à la force, il fit sonder les dispositions des chefs de la garnison et celles des habitants. La ville renfermait un corps de troupes romaines avec un grand nombre de soldats illyriens. [7] Comme les rapports de ses émissaires n'annonçaient pas des intentions pacifiques, Persée commença le siège et investit la place. Ses soldats se succédèrent sans interruption jour et nuit, les uns cherchant à escalader les murs, les autres mettant le feu aux portes; [8] les assiégés de leur côté ne laissaient pas de faire tête à l'orage, espérant que les Macédoniens, privés d'abri, ne pourraient supporter plus longtemps la rigueur de la saison, et que l'armée romaine ne permettrait pas au roi de s'arrêter assez longtemps pour les réduire. [9] Mais lorsqu'ils virent avancer les mantelets et dresser les tours, leur opiniâtreté fut vaincue. Car outre qu'ils n'étaient pas en état de tenir contre les forces de l'ennemi, ils n'avaient dans leurs murs ni blé ni provisions d'aucune espèce, ne s'étant nullement attendus à un siège. [10] Aussi tout espoir de résistance étant perdu, C. Carvilius de Spolète et C. Afranius vinrent, au nom de la garnison romaine, demander à Persée la permission de sortir de la ville avec armes et bagages, ou du moins la vie sauve et la liberté. [11] Le roi mit plus d'empressement à donner sa promesse que de fidélité à la remplir: en effet, au moment où ils se retiraient en emportant avec eux ce qui leur appartenait, il leur fit d'abord enlever leurs armes et les retint ensuite prisonniers. Aussitôt après le départ des Romains, la cohorte des Illyriens, qui était forte de cinq cents hommes, et les Uscaniens firent leur soumission.

[19] [1] Persée, après avoir mis garnison dans Uscana, conduisit à Stuberra tous ses prisonniers dont la multitude égalait presque une armée. [2] Ne gardant auprès de lui que les chefs, il distribua les soldats romains an nombre de quatre mille dans les villes où ils devaient rester prisonniers, et fit vendre les Uscaniens et les Illyriens. Il ramena ensuite son armée dans la Pénestie [3] et marcha sur la ville d'Oenéus qu'il voulait soumettre. Cette ville, outre l'avantage de sa position, lui ouvrait l'entrée du pays des Labéates sur, lesquels régnait Gentius. [4] Comme il passait auprès d'une place forte assez peuplée, nommée Draudacus, un de ceux qui connaissaient le pays, lui fit remarquer que la prise d'Oenéus était absolument inutile, s'il n'était aussi maître de Draudacus, dont la situation était même plus avantageuse sous tous les rapports. Persée fit avancer ses troupes, et la place se rendit aussitôt. [5] Encouragé par un succès plus prompt qu'il ne l'avait espéré, et voyant la terreur extrême que son armée inspirait, il en profita pour réduire onze autres forteresses. [6] Un petit nombre opposa de la résistance, le reste se soumit volontairement. Persée trouva dans ces diverses places quinze cents soldats romains, qu'on y avait répartis pour les garder. [7] Carvilius de Spolète, en assurant que ses compagnons et lui n'avaient essuyé aucun mauvais traitement de la part du roi, lui fut d'un grand secours dans les négociations. On arriva enfin sous les murs d'Oenéus. Cette ville ne pouvait être prise qu'au moyen d'un siège régulier, parce que sa garnison était plus considérable que celle des autres, et que ses murailles étaient très fortes. [8] Elle était en outre défendue d'un côté par le fleuve Artatus, et de l'autre, par une montagne élevée et de difficile accès; ce qui donnait aux habitants l'espérance de résister. [9] Persée, ayant tracé autour de la ville ses lignes de circonvallation, entreprit d'élever vers la partie supérieure une terrasse dont la hauteur commanderait les murailles. [10] Pendant cette opération, les assiégés faisaient de fréquentes sorties pour préserver leurs murs et retarder les ouvrages de l'ennemi, mais dans ces divers engagements, ils perdirent beaucoup de monde, et ceux qui survivaient, épuisés de fatigues et de veilles, et affaiblis par leurs blessures, étaient hors d'état de combattre. [11] Aussi, dès que la terrasse put joindre le mur, la cohorte royale dont les soldats sont appelés Nicatores le franchit sans difficulté; on escalada les murs et l'on pénétra de tous côtés dans la ville. [12] Tous les hommes en état de porter les armes furent massacrés, les femmes et les enfants réduits en esclavage, et le butin abandonné aux soldats. [13] De retour à Stuberra, le vainqueur envoya en ambassade à Gentius l'Illyrien Pleuratus, qui s'était réfugié à sa cour, et le Macédonien Adéus, de la ville de Béroé. [14] Ils étaient chargés d'exposer à ce prince les avantages remportés par Persée sur les Romains et sur les Dardaniens pendant l'été et l'hiver qui venaient de s'écouler, de lui faire connaître le succès de son expédition récente en Illyrie, malgré la rigueur de la saison, et de l'exhorter à faire alliance avec lui et les Macédoniens.

[20] [1] Les ambassadeurs de Persée franchirent le sommet du mont Scordus, traversèrent la partie de l'Illyrie dont les Macédoniens avaient fait un désert pour empêcher les Dardaniens de passer en Illyrie ou en Macédoine, et, après des fatigues infinies, arrivèrent enfin à Scodra. [2] Le roi Gentius était à Lissus. Il invita les ambassadeurs à venir l'y trouver, les écouta avec bienveillance et leur fit une réponse vague. « Il était dit-il, fort disposé à faire la guerre aux Romains. mais, malgré son désir, le manque d'argent ne lui permettait de rien tenter. » [3] Persée reçut cette réponse à Stuberra, où il était occupé de la vente des prisonniers d'Illyrie. Il renvoya sur-le-champ les mêmes ambassadeurs, auxquels il avait adjoint Glaucias, un de ses gardes, mais sans faire mention d'argent, seul motif qui pût décider à la guerre un roi barbare et pauvre. [4] Ensuite Persée, après avoir pillé Ancyre, ramena son armée dans la Pénestie, renforça les garnisons d'Uscana et des places environnantes, dont il s'était emparé, et rentra en Macédoine.

[21] [1] L. Coelius commandait en Illyrie en qualité de lieutenant des Romains. Il n'avait osé faire aucun mouvement tant que Persée avait été dans ce pays; après le départ du roi, il essaya de reprendre Uscana en Pénestie, mais il fut repoussé par la garnison macédonienne qui défendait la ville, et, ayant lui-même reçu plusieurs blessures, il ramena ses troupes à Lychnidus. [2] Peu de jours après, il envoya M. Trébellius de Frégelles en Pénestie, avec un corps assez considérable, pour recevoir les otages des villes restées fidèles. [3] Il lui avait ordonné de s'avancer jusque dans le pays des Parthiniens qui étaient également convenus de donner des otages. Les deux nations obéirent sans difficulté. Les otages des Pénestiens furent envoyés à Apollonie, et ceux des Parthiniens à Dyrrachium, ville alors plus connue des Grecs sous le nom d'Épidamne. [4] Ap. Claudius, jaloux d'effacer l'affront qu'il avait essuyé en Illyrie, entreprit d'assiéger Phanota, forteresse d'Épire, et emmena avec l'armée romaine un corps de six mille auxiliaires chaoniens et thesprotes. [5] Mais sa tentative échoua contre le courage de Clévas que Persée y avait laissé avec une forte garnison. De son côté, Persée partit pour Élymée, et après avoir passé son armée en revue, aux environs de cette ville, il marcha vers Stratos, où l'appelaient les Étoliens. [6] Stratos, située au- delà du golfe d'Ambracie, auprès du fleuve Inachos, était alors la place la plus forte de l'Étolie. La difficulté des chemins ne lui permit pas d'emmener plus de dix mille fantassins et de trois cents cavaliers. [7] Parvenu le troisième jour au pied du mont Citius, il eut beaucoup de peine à le franchir, à cause de l'abondance des neiges, et ne put trouver un endroit convenable pour camper. [8] Il en partit bientôt, plutôt à cause de l'impossibilité d'y rester, que dans l'espoir de trouver des routes meilleures et une température supportable, et après deux jours d'une marche très pénible, surtout pour les bêtes de somme, il établit son camp auprès d'un temple de Jupiter appelé Nikaios. [9] Ensuite il se remit en route, et, après avoir franchi un long espace, vint faire halte auprès du fleuve Aratthus, dont la profondeur l'arrêta. Cependant il jeta un pont sur le fleuve, pour y faire passer ses troupes, et, après une journée de marche, rencontra Archidamus, chef des Étoliens, qui devait lui livrer Stratos.

[22] [1] Ce jour-là Persée campa sur la frontière de l'Étolie; deux jours après, il arriva à Stratos, [2] et établit son camp près du fleuve Inachos. Il s'attendait à voir les Étoliens sortir en foule pour implorer sa protection; mais il trouva les portes fermées et apprit qu'une garnison romaine, commandée par le lieutenant C. Popilius, était entrée dans la ville, la nuit même de son arrivée. [3] Les principaux citoyens avaient appelé Persée, influencés par la présence et l'autorité d'Archidamus; mais, après son départ, leur zèle se refroidit, la faction opposée prit facilement le dessus et fit venir d'Ambracie, Popilius avec mille fantassins. [4] Dans le même temps, arriva Dinarque, commandant de la cavalerie des Étoliens, à la tête de six cents fantassins et de cent chevaux. [5] Personne n'ignorait qu'il était venu à Stratos dans l'intention de se joindre à Persée; mais ses dispositions changèrent avec la fortune, et il se réunit aux Romains qu'il était venu combattre. [6] Popilius était avec raison peu rassuré au milieu d'une population si inconstante. Il s'empara sur-le-champ des clefs des portes, et de la garde des murs. [7] Il confina dans la citadelle Dinarque, les Étoliens et la jeunesse de Stratos, sous prétexte de leur en confier la défense. [8] Persée, campé sur les hauteurs qui dominent la partie la plus élevée de la ville, essaya d'entrer en pourparlers; mais voyant qu'il n'obtenait rien, et que même on l'empêchait d'approcher des murs par une grêle de traits, il transporta son camp à cinq milles de la ville, au-delà du fleuve Pétitarus. [9] Là il réunit un conseil de guerre: Archidamus et les transfuges épirotes le pressaient vivement de rester; mais les chefs macédoniens étaient d'avis qu'il ne fallait pas lutter contre les rigueurs de la saison. [10] Ils représentaient que, privés de tout approvisionnement, les assiégeants souffriraient de la famine avant les assiégés. On avait aussi à craindre le voisinage des quartiers d'hiver de l'ennemi. Ce dernier motif surtout détermina Persée à marcher vers l'Apérantie; [11] il y fut reçu du consentement unanime des habitants, par égard pour Archidamus, qui jouissait d'un grand crédit parmi eux. Il laissa Archidamus lui-même pour garder le pays, avec un corps de huit cents soldats.

[23] [1] Persée reprit la route de Macédoine, et ce retour ne fut pas moins pénible pour les hommes et les chevaux. Cependant le bruit de sa marche vers Stratos avait décidé Appius à lever le siège de Phanota. [2] Clévas se mit à sa poursuite avec un détachement de ses soldats les plus agiles, l'atteignit au pied d'une chaîne de montagnes presque inaccessibles, lui tua mille hommes dont le bagage avait retardé la marche, et fit deux cents prisonniers. [3] Appius, étant sorti de ces défilés, fit faire à ses troupes une halte de quelques jours, dans la plaine nommée Méléon. De son côté, Clévas, ayant pris avec lui Philostrate, chef des Épirotes, entra sur le territoire d'Antigoné. [4] Là, pendant que les Macédoniens se répandaient pour piller, Philostrate, avec sa cohorte, se plaça en embuscade dans une vallée boisée. La garnison d'Antigoné fit une sortie contre les fourrageurs épars dans la campagne, et s'animant à la poursuite des fuyards, se précipita en désordre dans la vallée cernée par l'ennemi; [5] elle y laissa mille morts et cent prisonniers. Après ce double succès, Clévas vint camper près de l'endroit où se trouvait Appius, afin de protéger ses alliés contre les attaques des Romains. [6] Appius, las de perdre son temps en cet endroit, congédia le corps des Chaoniens, avec ce qu'il avait de soldats épirotes, et rentra en Illyrie avec les troupes italiennes, après les avoir distribuées dans les villes alliées de la Pénestie, pour y passer leurs quartiers d'hiver; il retourna à Rome, où il devait offrir un sacrifice. [7] Persée, de son côté, ayant rappelé de la Pénestie mille fantassins et deux cents cavaliers, les envoya tenir garnison à Cassandré. [8] Bientôt revint la seconde ambassade envoyée à Gentius. Elle rapportait la même réponse; ce qui n'empêcha pas Persée de renouveler plusieurs fois ses tentatives pour obtenir une alliance qui lui aurait été d'un si grand secours; mais il ne put jamais se résigner à faire la moindre dépense pour acheter un appui si avantageux sous tous les rapports.

 

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