PLUTARQUE
OEUVRES MORALES
SUR LES SANCTUAIRES DONT LES ORACLES ONT CESSÉ.
ΠΕΡΙ ΤΩΝ ΕΚΛΕΛΟΙΠΟΤΩΝ ΧΡΗΣΤΗΡΙΩΝ.
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[1] Une tradition fabuleuse rapporte, mon cher Térentius Priscus, que des aigles ou des cygnes, partis des extrémités de la terre pour venir à son centre, se rencontrèrent les uns les autres en un même point, à Pytho, dans le lieu appelé le Nombril. Plus tard, dit-on, Épiménide, de Phestum, consulta le dieu sur l'exactitude de cette tradition, et ayant reçu une réponse obscure et douteuse, il dit :
«
Il n'existe un milieu des eaux ni de la terre;
Épiménide
fut, et c'était justice, puni par le Dieu de ce qu'il avait voulu
vérifier l'exactitude d'une tradition ancienne, comme par le toucher on
s'assure de l'existence d'une peinture. « Rien de tout cela, dit-il, ne troublera ces prêtres. Loin d'accorder aux mathématiciens que ceux-ci les surpassent en exactitude, ils prétendront que la mesure du temps échappe bien plus à la science dans des mouvements et des révolutions à si longs intervalles qu'eux-mêmes ils ne peuvent être trompés dans la mesure de l'huile, puisqu'en raison de la bizarrerie du fait ils observent constamment ce phénomène extraordinaire et ne le perdent jamais de vue. Ne pas accorder que de petites choses servent d'indices pour les grandes, ô Démétrius, c'est entraver la marche de bien des arts, c'est supprimer et les démonstrations sur lesquelles s'appuient ces arts et les faits que l'on prétend proclamer. Et pourtant vous autres même, vous prouvez l'existence d'un usage assez intéressant : vous prouvez que les héros se rasaient, et vous établissez cela par la rencontre que vous faites dans Homère du mot « rasoir ». Vous prouvez en outre que l'on prêtait alors à intérêt, parce qu'en un endroit Homère dit qu'il est dû une somme ancienne et considérable, et vous attribuez au verbe « être dû » le sens de « être augmenté ». Ailleurs le Poète donne à la nuit l'épithète « d'aiguë », et vous vous emparez avec empressement de ce mot, y voyant une preuve que c'est l'ombre de la terre qui a la forme d'un cône, parce que la terre est elle-même sphérique. La médecine, à son tour, prédit un été pestilentiel d'après le grand nombre des araignées, et aussi d'après les feuilles de figuier, lorsqu'au printemps celles-ci ont la forme d'un pied de corneille. Ces conjectures seront-elles autorisées par ceux qui ne veulent pas que les petits indices annoncent de grandes choses? Qui d'entre eux souffrira qu'au moyen d'un conge ou d'une cotyle d'eau l'on détermine la grandeur du disque solaire; que cette petite brique faisant ici par son inclinaison un angle aigu avec le sol soit dite mesurer la hauteur de celui des deux pôles qui est toujours visible sur notre horizon? Car voilà ce que nous avons entendu dire aux prophètes de là-bas. Il faut donc leur parler un autre langage, si nous voulons, suivant les croyances de notre pays, conserver au soleil sa marche traditionnelle sans le faire dévier d'un pas.» [4] Le philosophe Ammonius, qui était présent, poussa une exclamation : « Il ne s'agit pas, dit-il, du soleil uniquement, mais du ciel tout entier. Car il faudra nécessairement que d'un des tropiques jusqu'à l'autre la route de cet astre soit rétrécie, qu'on ne lui laisse plus à parcourir une portion du cercle de l'horizon aussi grande que le disent les mathématiciens; et cette portion même devra diminuer de plus en plus, à mesure que la partie australe se rapprochera de la septentrionale. Il faudra, en outre, que notre été devienne plus court, notre température, plus froide, puisque le soleil se repliera plus en dedans, et décrira aux signes des tropiques des courbes parallèles d'un plus grand diamètre. Il s'ensuivra aussi que les cadrans solaires dressés à Syène ne seront plus privés d'ombre lorsque reviendra le solstice d'été, que plusieurs des étoiles fixes se réfugieront sous l'horizon, que quelques-unes se toucheront et se confondront, faute d'espace. Ils voudront peut-être objecter que, les autres astres conservant toujours le même mouvement, le soleil éprouve seul des variations dans le sien. Mais ils ne sauront expliquer pourquoi il serait le seul, au milieu de tant de corps célestes, qui obéît à cette accélération. Ils porteront le trouble dans la plupart des phénomènes, surtout dans les notions admises concernant la lune. Nous n'aurions donc pas besoin des mesures fournies par l'huile pour constater ces différences. Les éclipses du soleil, lorsqu'il est en conjonction avec la lune, et celles de la lune, laquelle se trouve à plusieurs reprises dans la projection de l'ombre de la terre, suffiraient d'ailleurs pour le démontrer, et il n'est pas besoin de conclure plus longuement à la fausseté de cette opinion.» — « Mais, dit Cléombrote, moi aussi, j'ai vu la quantité de l'huile : car on m'a montré un grand nombre de ces mesures, et celle de l'année présente était beaucoup plus petite que celle des temps anciens » — « D'après cela, reprit Ammonius, ce fait aurait échappé aux autres hommes qui entretiennent des feux perpétuels et qui les conservent, en quelque sorte, indéfiniment! Si l'on veut donc admettre comme vrai ce qui est dit touchant cette diminution, ne vaut-il pas mieux en attribuer la cause à certains refroidissements, à certaines vapeurs humides, lesquelles, rendant le feu moins actif, font qu'il consomme et exige moins d'aliment? Pourquoi ne serait-ce pas encore, tout au contraire, un effet de sécheresse et de chaleur? Car j'ai déjà entendu dire à certaines personnes que le feu brûle mieux en hiver parce qu'il a plus d'activité, et que le froid le resserre et le condense; que dans les chaleurs il s'affaiblit, devient raréfié, languissant, et saisit sans avidité le combustible qu'il consume avec plus de lenteur. Mais on devrait bien plutôt attribuer ce résultat à l'huile même. Il n'est pas improbable qu'anciennement l'huile contînt moins de séve et plus de parties aqueuses, extraite qu'elle était de jeunes oliviers. Dans la suite, lorsque ces arbres eurent atteint leur développement complet, l'huile s'y élabora, prit de la consistance, de sorte que, à égale quantité, elle eut plus de force et entretint mieux la flamme. Voilà quelle explication il faut donner, si, pour l'honneur des prêtres d'Ammon, on veut maintenir l'existence d'un fait aussi bizarre et aussi étrange. » [5] Quand Ammonius eut cessé, je dis à Cléombrote : Parlez-nous donc bien plutôt sur ce qui concerne cet oracle-là : car autrefois la Divinité qu'on y adore jouissait d'un grand renom, et aujourd'hui sa gloire semble être un peu bien flétrie. Au lieu de répondre, Cléombrote gardait le silence et baissait les yeux. Ce fut Démétrius qui prit la parole : Il ne faut, dit-il, adresser aucune question, proposer aucun doute au sujet d'un oracle si lointain, quand nous voyons que même les oracles d'ici sont tellement éclipsés, ou que plutôt, à l'exception d'un ou deux, ils font complétement défaut. N'est-il pas plus opportun de rechercher la cause d'une telle défaillance? Sans parler des autres, citons les oracles de la Béotie, lesquels jadis se produisaient par de nombreuses voix. Aujourd'hui ils ont entièrement disparu, et l'on dirait qu'une sécheresse générale a tari dans cette contrée toutes les sources de divination. La seule, en effet, où les consultants aient encore en Béotie le pouvoir de puiser, c'est celle de Lébadie. Partout ailleurs silence absolu, solitude complète. Et pourtant, à l'époque des guerres médiques, l'oracle d'Apollon Ptoüs ne jouissait pas d'une moins grande popularité que celui d'Amphiaraüs : Mardonius les consulta tous les deux. Le prêtre qui desservait le premier de ces temples faisait habituellement usage du dialecte éolien, et il répondit de telle manière qu'il ne fut compris d'aucun des assistants. Le Dieu donnait ainsi à entendre que l'enthousiasme prophétique n'a rien de commun avec les Barbares, et qu'il ne leur est point donné de recevoir en langue grecque des réponses par lesquelles ce qu'ils ont à faire leur soit indiqué. Quant à l'esclave envoyé vers l'oracle d'Amphiaraüs, il crut voir lui apparaître en songe le ministre divin, qui le chassait d'abord avec la voix en lui disant que le Dieu n'y était pas, qui ensuite porta la main sur lui pour le faire sortir, et qui, voyant que l'envoyé résistait, saisit une grosse pierre dont il lui frappa la tête. C'était comme un équivalent de prédiction, à l'égard de ce qui devait arriver. Car Mardonios fut vaincu par les Grecs que conduisait non pas un roi, mais le tuteur et le lieutenant d'un roi; et il tomba frappé d'une pierre, comme l'envoyé lydien avait cru dans son sommeil en recevoir une. Dans ces temps-là aussi florissait l'oracle de Tégyre. On dit même que le Dieu était né aux environs; et en effet, près de cette ville coulent deux ruisseaux, dont l'un, encore aujourd'hui, s'appelle le Palmier, l'autre, l'Olivier. A l'époque des guerres médiques le Dieu, par la voix de son prophète Echécrate, annonça aux Grecs qu'ils seraient vainqueurs et que l'avantage leur resterait dans cette expédition. Pendant la guerre du Péloponèse, aux Déliens chassés de leur île fut apporté, dit-on, de Delphes un oracle qui leur recommandait de se mettre en quête de l'endroit où Apollon était né, et d'accomplir là certains sacrifices. Leur surprise fut grande, et ils avaient peine à s'expliquer comment le Dieu était né ailleurs que dans leur île. La Pythie ajouta, pour plus de renseignements, qu'une corneille leur dirait l'endroit. Ils s'en allèrent donc, et arrivèrent à Chéronée, où ils entendirent la cabaretière parler de l'oracle de Tégyre avec quelques étrangers qui s'y rendaient. Ceux-ci, au moment de se séparer de l'hôtesse, la saluèrent du nom de Corneille, qui était réellement le sien. Les Déliens comprirent alors le sens de l'oracle. Ils allèrent à Tégyre exécuter les sacrifices, et au bout de peu de temps ils obtinrent de rentrer dans leur patrie. Il existe encore des preuves plus récentes que celles-là touchant la véracité de ces oracles; mais aujourd'hui ils font complétement défaut : de sorte que, comme nous nous trouvons au temple d'Apollon Pythien, il est intéressant d'éclaircir nos doutes sur le changement survenu.
[6]
Tout en conversant nous nous étions avancés depuis le temple jusqu'aux
portes de la salle de conférences, dite salle des Cnidiens, et nous y
entrâmes. Les amis que nous venions trouver y étaient installés
déjà, et nous les vîmes qui nous attendaient. Tous les autres se
tenaient tranquilles, parce que c'était l'heure à laquelle ou bien
l'on se frotte d'huile, ou bien l'on regarde les athlètes. « Vais-je mentir, ou dire vrai? Vous ne me semblez avoir dans les mains aucune question qui en vaille la peine, puisque je vous vois parfaitement oisifs et que votre physionomie est tout à fait dégagée. » Héracléon de Mégare prit alors la parole :
«
Il est vrai, dit-il, que nous ne cherchons pas si le verbe g-ballô perd
un de ses deux lambda au futur, ni à quels adjectifs simples
appartiennent les comparatifs « pire », « meilleur », « moindre »;
car ces questions et celles qui y ressemblent sont toutes également de
nature à rider le front et à l'assombrir. Mais il en est d'autres, sur
lesquelles un philosophe peut exercer ses recherches sans assombrir son
visage, sans perdre son calme, sans lancer des regards terribles, sans
faire peur aux assistants. »
[7]
Nous nous mêlâmes donc à eux; tous les assistants prirent place, et
Démétrius proposa sa question. « Oh ! oh ! dit-il, c'est une question difficile à décider que vous êtes venus nous apporter là, une question qui exige beaucoup de recherche. Il y a bien lieu, vraiment, de s'étonner si, au milieu d'une perversité trop générale, non seulement la Pudeur et la Vengeance céleste, comme a dit Hésiode, ont quitté le séjour des hommes, mais encore si la Providence des Dieux, qui avait organisé les oracles, a disparu de tous côtés! Au rebours je vous propose, moi, de rechercher comment il se fait qu'Apollon ne se soit pas, même dans ces temps-là, condamné au silence ; comment il se fait qu'Hercule, ou un autre dieu, n'ait pas à son tour fait disparaître le trépied, sali par les honteuses et sacriléges questions adressées au Dieu. Les uns veulent mettre à l'épreuve la faconde d'Apollon, comme si c'était un sophiste; les autres l'interrogent sur des trésors, sur des héritages, sur des mariages illégitimes : si bien que Pythagore est par là forcément convaincu d'erreur, lui qui disait que les hommes en s'approchant des Dieux deviennent meilleurs qu'ils n'étaient. Aujourd'hui donc les maladies morales, les passions que l'on se ferait un point d'honneur de dissimuler et de déguiser devant un personnage respectable, on les porte aux pieds du Dieu, dans toute leur nudité et dans toute leur évidence. » Didyme voulait encore parler, mais Héracléon le tira par son manteau; et moi-même, comme j'étais à peu près le plus familier de tous avec lui, je l'interpellai :
Mon
cher Planétiade, lui dis-je, cessez d'exciter le courroux du Dieu. Il
se met facilement en colère, et son humeur n'est rien moins que douce,
bien que, comme dit Pindare,
Or
quel fut le résultat que j'obtins de mon allocution? Planétiade gagna
la porte, et disparut sans rien dire. « Lamprias, me dit-il, songez à ce qui nous occupe, et ne perdez pas de vue la question; nous finirions par déclarer le Dieu étranger à la cause. Or, attribuer la cessation des oracles à quelque autre puissance et non pas à la volonté d'Apollon, ce serait faire soupçonner que ces mêmes oracles ne lui ont jamais dû l'existence et qu'ils ne la lui doivent pas aujourd'hui, ce serait enfin leur assigner une origine différente. Eh bien, sachez que nulle puissance plus grande, plus auguste ne serait capable de supprimer et et de faire disparaître la divination, attendu que la divination est l'ouvrage d'un Dieu. Aussi ai-je désapprouvé Planétiade parce que, entr'autres paroles mal sonnantes, il a présenté le Dieu comme un personnage inconstant, qui tantôt se détourne de notre perversité et ne daigne plus nous honorer de sa parole, tantôt consent à nous accueillir. On croirait voir un roi ou un tyran qui, faisant fermer aux méchants de son royaume certaines portes, les recevrait à d'autres issues et négocierait avec eux. Mais toute oeuvre divine doit être imposante et complète; il faut qu'elle soit aussi bien exempte de superfluité que capable de se suffire entièrement à elle-même. C'est là le caractère qui lui convient, c'est là le principe que l'on doit admettre comme dirigeant la conduite des Dieux. Or, à la suite des séditions et des guerres passées il s'était fait un dépeuplement général, qui avait frappé en grande partie sur la Grèce : elle aurait aujourd'hui de la peine, dans toute son étendue, à fournir trois mille hoplites, c'est-à-dire autant que la seule ville de Mégare en envoya jadis à Platée. Laisser debout un grand nombre d'oracles n'aurait donc eu d'autre résultat, de la part du Dieu, que de faire ressortir la dépopulation de la Grèce ; et cet argument me fournit à lui seul ample matière pour développer ma thèse. Quel avantage offriraient, s'ils existaient encore, l'oracle de Tégyre et celui de Ptoüs, dans des localités où l'on ne trouve durant une journée entière qu'un misérable pâtre? Cet oracle même où nous sommes en ce moment, cet oracle si respectable par son antiquité, si remarquable par son illustration, fut longtemps abandonné, nous apprend l'histoire, parce qu'un affreux dragon empêchait que nul n'osât en approcher. Du reste on a été inexact, et l'on fait remonter trop haut la cessation de l'oracle. L'isolement du lieu attira le monstre, plutôt que le monstre ne produisit l'isolement. Lorsque la Grèce, le Dieu l'ayant décidé ainsi, se fut fortifiée par des villes et que la contrée eut repris de la population, on employa deux prophétesses, qui prenaient tour à tour place sur le trépied; une troisième était désignée comme assistante. Aujourd'hui il n'y en a plus qu'une seule, et nous ne songeons pas à nous en plaindre, car elle satisfait amplement aux consultations. Ce n'est donc en aucune manière Apollon qu'il faut accuser. Ce qu'il y a de divination attaché au temple et y résidant, suffit pour tous; tous sont renvoyés emportant la réponse qu'ils étaient venus demander. De même donc qu'Agamemnon ayant sous ses ordres neuf héraults contenait avec peine l'assemblée des Grecs en raison de leur multitude, tandis que dans peu de jours vous verrez la voix d'un seul homme arriver aux oreilles de tous ceux qui seront dans le théâtre, de même à cette époque l'oracle employait un plus grand nombre de voix parce que les consultants étaient eux-mêmes plus nombreux. Maintenant, au contraire, il y aurait lieu de trouver étrange que le Dieu laissât avec indifférence ses prédictions s'épandre inutilement comme de l'eau, ou permît que, comme les rochers, ses oracles servissent d'écho, en pleine solitude, à des bélements de moutons.» [9] Ammonius ayant ainsi parlé, et moi gardant le silence, Cléombrote m'adressa la parole :
Avez-vous
donc, me dit-il, fait précédemment cette concession, que le Dieu ait
institué ces oracles et les ait supprimés ensuite? — Nullement,
répondis-je : car j'affirme, au contraire, que le Dieu n'est pour rien
dans la suppression d'aucun oracle, d'aucun sanctuaire. Mais de même
qu'il nous procure et nous ménage une foule d'autres biens, desquels la
nature amène l'anéantissement et la privation, (ou plutôt c'est la
matière qui, étant essentiellement privation, détruit et décompose
souvent l'oeuvre d'une création plus excellente), de même je crois
qu'il faut chercher ailleurs les causes qui ont obscurci ou supprimé
les oracles. Sans doute les Dieux nous comblent d'une foule de dons
précieux, mais aucun de ces dons n'est immortel. Comme dit Sophocle : [10] Alors Cléombrote :
«
Vous avez raison; mais attendu qu'il est difficile de comprendre et de
déterminer comment et dans quelle mesure il faut faire intervenir la
Providence divine, les uns refusent absolument l'initiative au Dieu, les
autres le proclament l'auteur de toutes choses; et les deux opinions
manquent également d'exactitude et de convenance. De même que
j'approuve ceux qui disent que Platon, en ayant imaginé un élément
destiné à être le sujet des qualités propres aux substances,
élément qu'on appelle aujourd'hui la matière et la nature, a
délivré les philosophes d'embarras nombreux et considérables; de
même, selon moi, des difficultés plus considérables et plus
nombreuses ont été supprimées par ceux qui entre les Dieux et les
hommes ont fait intervenir la race des Génies. C'est avoir trouvé un
lien qui nous rattache, qui nous unit à la Divinité. Peu importe que
cette doctrine appartienne aux Mages et à Zoroastre; peu importe
qu'elle vienne de Thrace avec Orphée, ou d'Égypte, ou de Phrygie ; et
du reste nos conjectures en ce qui regarde ces deux dernières contrées
se fondent sur leurs fêtes religieuses, dans lesquelles nous voyons des
cérémonies célèbres et lugubres se mêler aux orgies et aux
sacrifices. Parmi les Grecs on voit Homère employer indifféremment les
deux noms, et donner quelquefois aux Dieux le nom de Génies. «Hésiode
le premier a établi d'une manière nette et précise quatre espèces
d'êtres intelligents : des dieux, puis des bons Génies en grand
nombre, puis des héros, puis des hommes ; quant aux demi-dieux, il les
place parmi les héros. D'autres admettent dans les âmes la même
mutation que dans les corps; et comme nous voyons la terre se changer en
eau, l'eau en air, l'air en feu, la nature se portant toujours en haut,
de même, par des changements successifs, les âmes meilleures passent
de l'ordre des mortels dans celui des héros, de celui des héros dans
celui des Génies. Mais entre ces derniers un petit nombre seulement ont
pu dans la longue série des âges se purifier assez par la vertu pour
atteindre à la nature divine. Il arrive au contraire que certaines
âmes ne se maîtrisent point : elles s'absorbent et se plongent de
nouveau dans des corps mortels pour y trouver, comme dans une
atmosphère de brouillard, une existence obscure et fangeuse. Il parlait encore quand Démétrius reprit:
«
Cléombrote, s'écria-t-il, comment pouvez dire qu'un âge d'homme ait
reçu le nom d'année! Ni le temps de la jeunesse, ni celui de la
vieillesse (car on lit diversement le passage), ne sont d'une aussi
courte durée dans la vie humaine. Ceux qui suivent la première leçon
: « jeunesse », entendent par âge d'homme un espace de trente ans,
laps au bout duquel un père voit son fils en état de devenir père à
son tour. Ceux, au contraire, qui lisent « vieillesse » et non pas «
jeunesse » assignent à la vie humaine une durée de cent huit ans; et
ils remarquent que la moitié, cinquante-quatre, est un nombre formé de
l'unité, des deux premiers nombres plans, des deux premiers carrés,
des deux premiers cubes. Ce sont du reste les nombres que Platon a
employés dans sa création des âmes; et il semble qu'Hésiode ait
voulu, par énigme, faire allusion à l'embrasement où, selon toute
vraisemblance, doivent un jour disparaître, en même temps que les
éaux, ces nymphes
[12]
— « J'entends dire cela à beaucoup de gens, reprit Cléombrote : j'y
vois cette théorie stoïcienne de l'embrasement, qui après avoir
envahi les vers d'Héraclite et d'Orphée, est venue encore se saisir de
ceux d'Hésiode Pour moi, je ne saurais croire à une prétendue
destruction du monde ni à des résultats qui ne peuvent avoir lieu. Je
n'admets pas, non plus, surtout en ce qui regarde la corneille et le
cerf, ces supputations qui aboutissent à des chiffres exagérés. D'un
autre côté, il n'est nullement absurde de donner le nom de « âge
d'homme » à « l'année, » puisque l'année renferme en soi le
commencement et la fin de tout ce qu'apportent les saisons, de tout ce
que produit la terre. Vous avouez,vous-mêmes, qu'Hésiode appelle
«âge» la vie humaine. N'est-ce pas ainsi que vous dites?» —
Démétrius fit un geste affirmatif. — « Il est encore évident,
continua Cléombrote, que l'on désigne souvent par les mêmes mots la
mesure et les choses mesurées, comme quand on dit une cotyle, un
chénix, une amphore, un médimne. De la même manière, donc, que nous
appelons nombre l'unité, qui est la plus petite mesure et le principe
de tous les nombres, de même Hésiode donne à l'année, qui est la
première mesure de la vie humaine, le nom d'âge, parce que l'âge se
mesure par l'année. Les nombres qu'établissent ces gens-là n'ont
aucune des propriétés qu'en arithmétique l'on est convenu de regarder
comme curieuses et remarquables. Mais le nombre 9720 est formé des
quatre premiers nombres, y compris l'unité, additionnés ensemble et
multipliés par quatre, ou de dix répété quatre fois. De l'une et de
l'autre manière on a pour produit quarante; et quarante multiplié par
trois successivement jusqu'au cinquième produit, donne pour résultat
le nombre en question. Mais il n'est pas nécessaire que nous entrions
en discussion sur ce point avec Démétrius. Peu importe que le temps
durant lequel l'âme des Génies et la vie des demi-dieux éprouvent des
changements soit plus long, peu importe qu'il soit plus court, qu'il
soit déterminé , qu'il ne le soit pas ; il n'en sera pas moins
établi, par lequel des deux nombres le voudra Démétrius, et avec des
témoins dont la haute sagesse égale la grande antiquité, il n'en sera
pas moins établi, dis-je, qu'il existe certaines natures
intermédiaires entre les Dieux et les hommes, natures sujettes aux
passions des mortels, susceptibles de changements nécessaires; et nous
devons, d'après la tradition de nos pères, croire que ces natures sont
des Génies, leur en donner le nom, et les révérer à ce titre. A ces mots Philippe l'historien, qui faisait partie de notre réunion, manifesta de l'étonnement, et il demanda quelles étaient les cérémonies religieuses contre lesquelles il était ainsi protesté dans ces combats littéraires :
«
Ce sont, répondit Cléombrote, celles qui concernent l'oracle
lui-même, et auxquelles la ville de Delphes a récemment initié tous
les Grecs à commencer par les Thermopyles et en poussant jusqu'à
Tempé. Car la tente de feuillage que l'on dresse ici tous les neuf ans
autour de l'aire du temple ne figure pas le repaire ténébreux du
dragon, mais bien la demeure d'un tyran ou d'un roi. Il en est de même
de cette irruption silencieuse tentée par simulacre auprès de la porte
appelée Dolonie. A la lueur des torches, les Oléennes amènent un
jeune garçon de qui le père et la mère sont encore vivants. On met le
feu à la tente, on renverse la table, et l'on s'enfuit brusquement par
les portes du temple sans retourner la tête. Enfin, les marches
incertaines de cet enfant, la servitude qu'il subit, les purifications
qui se font à Tempé, sont autant de symboles qui laissent soupçonner
quelque grand crime et quelque forfait audacieux. Car il est tout à
fait ridicule, mon cher ami, de supposer qu'après avoir tué une bête
féroce, Apollon ait eu besoin de se purifier, de s'enfuir aux
extrémités de la Grèce, et de faire là certaines libations. Est-ce
à un dieu de se soumettre aux formalités que les hommes ont coutume
d'accomplir pour détourner et apaiser le courroux de ces Génies par
eux appelés rancuniers et vengeurs, desquels l'impitoyable souvenir
poursuit des crimes anciens et non encore oubliés! Le récit que j'ai
entendu faire, il y a déjà longtemps, au sujet de cette fuite et de
cette émigration, est d'une absurdité, d'une invraisemblance extrême;
et s'il contient quelque chose de vrai, croyons que dans les temps
anciens durent se produire, au sujet de l'oracle, quelques faits des
plus graves et des plus extraordinaires. Mais il ne faut pas que,
justifiant le mot d'Empédocle, je paraisse [16] Cléombrote ayant ainsi discouru, Héracléon prit parole :
«
Il n'y a ici, dit-il, aucun de ces profanes qui ne sont pas initiés et
qui professent touchant les Dieux des opinions différentes des nôtres.
Toutefois nous devons nous défier de nous-mêmes, mon cher Philippe.
Prenons garde que sans le savoir nous n'allions donner à une semblable
thèse des bases inadmissibles, mais de grande conséquence. » Ce fut là pour Cléombrote une occasion de demander à Philippe comment s'appelait ce jeune homme et d'où il était. Quand il sut et son nom et sa cité : « Héracléon, dit-il, nous n'ignorons pas que nous nous sommes engagés aussi dans des discours bien étranges. Mais quand on traite des questions importantes, si l'on n'établit pas des principes qui le soient aussi, il est impossible d'arriver à une opinion vraisemblable. Et vous-même, ne vous êtes-vous pas aperçu que vous rétractiez ce que vous aviez concédé? Vous avez commencé par admettre qu'il y a des Génies ; mais du moment que vous prétendez qu'ils ne sont pas d'une nature imparfaite et mortelle, vous ne les laissez plus subsister. Car en quoi différeront-ils des Dieux, si par essence ils sont impérissables et si leur vertu fait d'eux des, créatures exemptes de passions et d'erreurs? » [17] A ces mots Héracléon ne répondit que par le silence, et il se mit à réfléchir en lui-même. Philippe reprit alors la parole : « Ce n'est pas Empédocle seulement, mon cher Héracléon, qui a laissé de mauvais Génies. C'est également l'avis de Platon, de Xénocrate et de Chrysippe. Démocrite aussi, losrqu'il demandait dans ses prières d'avoir des images heureuses, indiquait clairement qu'il existe d'autres images malveillantes, douées d'une initiative et d'une tendance mauvaises. Quant à ce qui est de la mort des Génies, j'ai entendu les paroles d'un homme qui n'était ni léger ni présomptueux. C'est Epitherse, le père de l'orateur Emilianus, dont quelques-uns de vous ont également suivi les leçons. Epitherse était mon compatriote, et il professait la grammaire. Un jour il nous raconta s'être embarqué pour l'Italie dans un vaisseau qui emmenait des cargaisons de commerce et un grand nombre de passagers. Quand vint le soir, comme on se trouvait en vue des îles Échinades, le vent tomba, et le navire fut porté par les flots près des îles de Paxas. La majorité de l'équipage était éveillée; plusieurs étaient encore occupés à boire et avaient fini de souper. Soudain une voix partie d'une des îles de Paxas se fit entendre; elle appelait à grands cris un certain Thamus. Tout le monde fut saisi d'étonnement. Ce Thamus était un pilote égyptien, et il n'y en avait pas beaucoup parmi les passagers qui le connussent, même de nom. Les deux premières fois qu'il s'entendit nommer il garda le silence ; mais la troisième, il répondit à cet appel. Alors l'interlocuteur invisible, donnant de l'intensité à sa voix, dit : « Quand tu seras à la hauteur de Palodès annonce que le grand Pan est mort. » Après avoir entendu ces paroles, continuait Epitherse, nous fûmes tous frappés d'effroi, et l'on se consulta pour savoir si le mieux était que Thamus accomplît cet ordre, ou bien qu'il n'en tînt aucun compte et le négligeât. Finalement il fut convenu, que si le vent soufflait Thamus passerait outre sans rien dire, mais que si l'on était retenu par un calme plat il répéterait les paroles qu'il avait entendues. Quand le vaisseau fut auprès de Palodès, comme il n'y avait pas un souffle dans l'air et que les flots étaient calmes, Thamus du haut de la poupe, les yeux dirigés vers la terre, répéta les paroles qu'il avait entendu prononcer : « Le grand Pan est mort. » Il avait à peine fini, qu'éclataient de grands gémissements, non pas d'une seule personne, mais de plusieurs ensemble, et ces gémissements étaient mêlés de cris de surprise. Comme les témoins de cette scène avaient été nombreux, le bruit s'en répandit bientôt dans Rome, et Thamus fut mandé à la cour par Tibère César. Le monarque ajouta une telle confiance à son rapport, qu'il ordonna une enquête et des recherches au sujet de ce Pan. Les hommes éclairés qu'il avait en grand nombre autour de lui conjecturèrent que c'était un fils de Mercure et de Pénélope.»
Telle
fut la narration de Philippe, confirmée par le témoignage de quelques
assistants qui l'avaient entendue de la bouche d'Emilianus dans sa
vieillesse. « J'aurais aussi, dit-il, des faits analogues à raconter; mais au point où en est la question, il suffit de n'élever aucune hypothèse contraire et de ne pas empêcher que l'on croie à de tels récits. D'ailleurs, ajouta-t-il, nous savons que non seulement les Stoïciens professent touchant les Génies l'opinion que j'exprime là, mais qu'encore dans ce grand nombre de dieux de toute espèce ils n'en admettent qu'un seul comme incorruptible et éternel: ils pensent que les autres ont été créés et qu'un jour ils doivent mourir. Quant aux Épicuriens, il ne faut pas redouter les railleries et les sarcasmes qu'ils osent lancer contre la Providence elle-même, disant que cette prétendue Providence n'est qu'une fable. Nous déclarons que ce qui est une fable, c'est, au contraire, cette innombrable quantité de mondes n'étant gouvernés par aucune loi divine et tenant tous du hasard leur naissance et leur maintien. Si le rire est légitime en matière de philosophie, c'est à propos de ces images muettes, aveugles, sans âme, qui subsistent un nombre infini d'années, durant lesquelles tantôt elles se montrent, tantôt elles errent de côté et d'autre, et qui émanent, prétend-on, de corps vivants ou de corps jadis brûlés, quelquefois même réduits en pourriture. C'est là introduire des puérilités et des chimères dans l'étude de la physiologie. Et remarquez que les auteurs de pareils systèmes entrent en fureur lorsque, pour attribuer aux Génies la durée d'une longue existence, on s'appuie non seulement sur la nature propre à ces Génies, mais encore sur la raison. » [20] Ces paroles ayant été prononcées, Ammonius déclara que l'opinion de Théophraste en cette matière lui semblait parfaitement judicieuse. « Et qui empêche, continua-t-il, d'accueillir une opinion respectable et des plus philosophiques? La rejeter ce serait détruire bien des choses possibles dont on ne pourrait plus fournir la démonstration. L'admettre, au contraire, c'est autoriser une foule d'hypothèses qui sans cela deviendraient fausses et impossibles. Je veux, pourtant, répondre à une seule des objections que les Épicuriens élèvent contre les Génies introduits par Empédocle. Ces Esprits étant mauvais et vicieux, il est impossible, disent les Épicuriens, qu'ils aient en partage la béatitude et l'éternité, puisque le propre du vice est un grand aveuglement et la propension à tomber dans ce qui peut faire sa ruine. Cette objection est puérile. A ce compte il sera démontré qu'Epicure est moins vertueux que le sophiste Gorgias, et Métrodore, qu'Alexis le poète comique, puisque ce dernier a vécu deux fois autant que Métrodore et trente ans de plus qu'Epicure. Nous nous plaçons à un autre point de vue. Nous disons que la force est le partage de la vertu, et la faiblesse, le lot du vice : ce qui ne saurait s'entendre de la durée ou de la dissolution d'une vie corporelle. En effet bien des animaux lourds et stupides, bien d'autres incontinents et désordonnés, vivent plus longtemps que tels qui sont intelligents et industrieux. C'est donc à tort que les Épicuriens font reposer l'éternité de Dieu sur le pouvoir qu'il a d'éviter et de repousser les causes d'anéantissement : car un être essentiellement heureux ne saurait manquer d'échapper aux accidents et à la destruction : il n'aurait pour cela besoin d'aucun effort. Mais peut-être n'est-il pas généreux de raisonner contre des absents. Aussi Cléombrote fera-t-il bien, à notre sens, de reprendre le discours qu'il avait commencé touchant la transmigration et la fuite des Génies, discours qu'il avait laissé là. » [21] Alors Cléombrote:
«
En vérité, dit-il, je m'étonnerai fort si ce que j'ai encore à dire
ne vous semble pas plus étrange que ce que j'ai avancé. Cependant tout
m'y paraît conforme aux connaissances que nous avons sur la nature; et
Platon me prêtera son autorité. Il est vrai qu'il ne s'explique pas
bien clairement : son opinion est obscure, et l'on dirait qu'il veut
seulement la laisser deviner sous des formes énigmatiques employées
avec une sorte de précaution : ce qui n'a pas empêché les
criailleries nombreuses des autres philosophes contre lui. Mais puisque
la coupe est au milieu de nous, remplie de fables et de vérités
mêlées ensemble, puisque j'ai affaire à des auditeurs bienveillants,
qui consentent à examiner cette théorie comme s'il s'agissait de faire
l'essai d'une monnaie étrangère, je n'hésiterai pas à vous régaler
du récit que je tiens d'un certain Barbare. Pour atteindre cet homme il
m'a fallu errer longtemps, et payer fort cher les indications par moi
recueillies. C'est sur les bords de la mer Rouge qu'il se laisse voir à
ses semblables, et cela n'arrive qu'une seule fois dans l'année. Le
reste du temps il vit, à l'entendre, avec des nymphes nomades et avec
des Génies. J'eus bien de la peine à le trouver; mais l'entretien que
j'obtins de lui fut plein de bienveillance. C'est le plus bel homme que
j'aie jamais vu. Il a constamment vécu exempt de toute maladie. Il ne
mange qu'une fois par mois ; et sa nourriture, c'est le fruit d'une
certaine plante médicinale fort amère. Il est exercé à parler
plusieurs idiômes, mais presque tout le temps il s'exprima en dialecte
dorien avec moi. Son langage n'était pas éloigné de ressembler à de
la musique. Quand il parlait une odeur délicieuse remplissait l'espace,
parce que sa bouche exhalait le plus doux parfum. D'autres études et
d'autres sciences l'absorbent constamment; mais il y a chaque année un
jour où il sent l'inspiration du souffle prophétique, et il se rend
sur le bord de la mer pour annoncer l'avenir. Les personnages puissants
et les secrétaires des monarques viennent le consulter, et se retirent
ensuite. Ce personnage, donc, attribuait à des Génies la faculté
divinatoire. Il faisait mention le plus souvent de Delphes, de ce que
l'on y raconte sur Bacchus, des cérémonies religieuses qui s'y
accomplissent : il n'y avait rien en ce genre dont il n'eût entendu
parler. Mais il répétait que toutes ces aventures étaient autant de
grandes épreuves supportées par des Génies, et il en disait autant de
ce qui regarde Python. A l'entendre, celui qui avait tué Python n'avait
ni été exilé neuf ans, ni banni à Tempé, mais on l'avait envoyé
dans un autre monde pour qu'il y subît sa peine. Plus tard, au bout de
neuf périodes de grandes années il était revenu purifié, et,
véritable Phébus, il avait repris possession de l'oracle qui, dans
l'intervalle, avait été sous la garde de Thémis. [22] Cléombrote se tut, et ce qu'il venait de dire avait étonné l'assemblée entière. Héracléon lui demanda en quoi tout cela concernait Platon, et à quel propos il avait fait intervenir le nom de ce philosophe comme pour s'en autoriser. « Héracléon, dit alors Cléombrote, vous vous rappelez bien que Platon a voulu bannir de la philosophie l'infinité des mondes, et qu'il ne s'est jamais prononcé sur un nombre qui se trouvât déterminé. Si, obéissant à une sorte de vraisemblance, il en a concédé jusqu'à cinq à ceux qui veulent en reconnaître un par élément, il s'est toujours réservé de n'en admettre pour sa part qu'un seul. Cette concession semble être particulière à Platon. Les autres philosophes ont fort redouté d'admettre la pluralité des mondes : ils ont pensé que si l'on ne bornait pas la matière à un seul et qu'on allât au delà, on tombait aussitôt dans une multitude aussi indéterminée qu'embarrassante.» Je pris alors la parole :
Votre
étranger assignait-il au moins une limite à ce nombre des mondes,
comme l'a fait Platon? Ou bien, quand vous avez conféré avec lui,
avez-vous négligé de le sonder à cet égard? [23] J'interpellai alors Démétrius. Quels sont, lui dis-je, les vers où les prétendants sont surpris de voir la dextérité d'Ulysse à manier son arc? Démétrius se les rappela sans peine.
Il
me vient à l'idée, lui
dis-je,
d'en faire l'application à votre étranger; lui aussi, à coup sûr, « Mais, reprit Démétrius, quel genre de probabilité peut-il y avoir en pareille matière lorsque Platon lui-même s'est contenté de produire cette théorie sans l'appuyer d'aucun raisonnement, d'aucune preuve vraisemblable ?» « Cependant, dit Héracléon, nous vous entendons, vous autres grammairiens, attribuer ce système à Homère, puisque c'est lui qui divise l'univers en cinq mondes, le ciel, l'eau, l'air, la terre et l'Olympe. De ces cinq il en laisse deux communs à tous, à savoir la terre, le plus bas, et l'Olympe, le plus élevé; puis des trois intermédiaires il fait l'apanage des trois dieux. Pareillement aussi, aux différentes parties de l'univers qui sont les plus belles Platon semble attribuer les premières figures et espèces de corps pour en former ce qu'il appelle ses cinq mondes : la terre, l'eau, l'air, le feu, et un cinquième enveloppant les autres, appelé le dodécaèdre. Si à ce dernier monde, en raison de la mobilité de ses évolutions et de la pluralité de ses faces, il a donné la figure du dodécaèdre, c'est parce que nulle n'est mieux appropriée et plus convenable aux mouvements et aux divers exercices de la vie animale.» Alors Démétrius :
«
Pourquoi, dit-il,
faire intervenir Homère en cette discussion ? C'est assez de fables.
Platon est bien éloigné de donner le nom de mondes aux cinq parties
qui, selon lui, composent l'essence de l'Univers. Qu'on lise le passage
même où il combat ceux qui en admettent un nombre infini. Il y
déclare croire, qu'il n'en existe qu'un seul et unique, dont Dieu s'est
contenté : « Eh bien, répondis-je, vous êtes donc d'avis que nous laissions de côté la question des oracles, comme épuisée, et que nous entamions un sujet différent? » « Non, reprit Démétrius, je n'abandonne pas l'autre question. J'ai seulement voulu ne pas négliger celle-ci, qui est venue nous saisir. Du reste nous ne nous y arrêterons pas longtemps : nous n'y toucherons qu'autant qu'il le faudra pour déterminer ce qu'il y a de plus probable, et nous reviendrons ensuite au sujet par lequel nous avions commencé.» [24] Je pris donc la parole en ces termes :
«
Premièrement les raisons qui empêchent d'admettre des mondes à
l'infini, n'empêchent pas d'en admettre plus d'un. On conçoit qu'une
divination et une Providence existent dans plusieurs mondes, que
l'intervention de la Fortune en ce cas soit très peu considérable,
mais que les choses les plus nombreuses et les plus importantes soient
soumises dans leur naissance et dans leur changement à un ordre exact.
C'est ce qui ne saurait arriver si le nombre des mondes était infini.
Ensuite, il est plus conforme à la raison d'admettre que Dieu ne règne
pas sur un monde unique et qui soit réduit à lui seul. Car Dieu,
étant parfaitement bon, offre la réunion complète de toutes les
vertus, de la justice entre autres, et aussi de l'amour, les deux plus
beaux et plus dignes apanages de la nature divine. Les attributs qu'il
possède ne sauraient exister en vain et être frappés d'inutilité. Il
faut donc qu'il y ait hors de lui d'autres dieux, d'autres mondes, sur
qui il épanche le trésor de ces vertus destinées au bonheur de tous.
Ce n'est pas pour lui-même ou pour une partie de lui-même qu'il peut
faire usage de justice, de grâce, de bonté : ce n'est qu'en faveur des
autres. Ainsi donc, il n'est pas vraisemblable que ce monde flotte dans
un vide immense sans sympathies, sans affinité, sans association. Nous
voyons que la nature, en créant les choses et les êtres, en leur
donnant une forme, les a renfermés, comme en des vaisseaux, en des
enveloppes, où est contenue leur semence. Il n'existe rien qui soit
absolument seul, rien qui n'ait avec autre chose un rapport certain, une
appellation identique, qui, enfin, n'ait un caractère de communauté,
tout en étant individuel. De même notre monde a une dénomination
commune en même temps qu'il a des propriétés particulières qui font
de lui un être unique. D'ailleurs, si la nature s'est refusée à ce
qu'il n'y eût qu'un seul homme, qu'un seul cheval, qu'un seul astre,
qu'un seul Dieu, qu'un seul Génie, pourquoi n'y aurait-il qu'un seul
monde? Rien saurait-il empêcher l'existence de plusieurs? Car objecter
qu'il n'y a qu'une seule terre, qu'un seul océan, ce serait y
méconnaître une multitude évidente de parties semblables. Nous
soumettons la terre et la mer à des divisions nombreuses, que nous
appelons aussi des mêmes noms de mer et des mêmes noms de terre; mais
entre les divisions par nous assignées au monde, il n'en est aucune que
nous appelions encore le monde, parce que c'est un composé de
substances dont la nature est différente. [31] Après cette longue explication je me tus; mais Philippe ne tarda pas à reprendre la parole : « Que cette pluralité des mondes soit vraie ou fausse, dit-il, je ne me charge pas de le décider. Mais si nous faisons sortir la Divinité hors du gouvernement d'un monde unique, pourquoi voulons-nous qu'elle en ait créé cinq seulement et pas davantage? Quel est le rapport de ce nombre cinq avec la multitude des mondes? J'aurais, ce me semble, plus de plaisir à connaître un tel rapport, qu'à savoir la cause de l'inscription « EI », consacrée dans ce temple. Car ce nombre n'est ni un triangle, ni un quarré, ni un nombre parfait, ni un cube, et il ne présente évidemment aucune des propriétés intéressantes que goûtent et admirent les amateurs de ces sortes de curiosité. La raison tirée des éléments et présentée par Platon sous une forme énigmatique, est tout à fait difficile à comprendre. Elle n'explique en aucune façon d'une manière vraisemblable, sur quelle probabilité ce philosophe se fonde pour établir, que la matière contenant cinq corps équiangles, équilatéraux et de surfaces égales, cinq mondes aient dû en être formés sur-le-champ.» [32] Toutefois, repris-je, il semble que Théodore de Soles n'ait pas mal expliqué la raison d'un tel rapport dans ses développements sur les mathématiques de Platon. Voici comment Théodore procède. La pyramide, l'octaèdre, l'icosaèdre, le dodécaèdre, que Platon pose comme corps premiers, sont tous parfaitement beaux par l'égalité de leurs rapports et de leurs proportions. Nuls ne sont plus excellents, et la nature ne s'est pas laissé le pouvoir d'en composer, d'en ajuster d'autres qui leur soient semblables. Cependant ils n'ont pas tous eu en partage une même composition, et leur origine n'est pas semblable. La pyramide est le plus délié et le plus petit; le dodécaèdre est le plus volumineux et présente le plus de parties. Des deux qui restent, l'icosaèdre est plus grand de moitié que n'est l'octaèdre par la multitude de ses triangles. Il est donc impossible que ces corps prennent tous ensemble leur naissance d'une seule matière, Les corps minces, petits, d'organisation plus simple, ont dû obéir nécessairement les premiers à l'agent qui mettait la matière en mouvement et qui la façonnait. Ils ont dû être constitués, ils ont dû se produire avant ceux dont les parties sont plus grandes et plus nombreuses, et dont la composition demandait plus de travail, comme est le dodécaèdre. Il suit de là, que le seul corps premier est la pyramide, qu'aucun des autres ne saurait l'être, leur formation étant postérieure à la sienne. Il y a donc un moyen de remédier aussi à cette inconséquence : c'est de diviser et de séparer la matière en cinq mondes, dont l'un sera la pyramide, laquelle a existé la première, un autre, l'octaèdre, un troisième, l'icosaèdre. Puis, formés de ce qui aura primitivement existé dans chacun de ces mondes, les corps restants prendront successivement naissance, suivant le plus ou le moins de densité des parties qui les composent et qui se changent les unes en les autres. C'est ce que Platon lui-même démontre en suivant les détails de presque toutes leurs transformations. Pour nous, il nous suffira de l'avoir appris par peu d'exemples. L'air s'engendre par l'extinction du feu; et, de nouveau, en se subtilisant il produit du feu. C'est dans chacune de ces deux semences qu'il faut contempler toutes les modifications et toutes les métamorphoses. Or les semences du feu, c'est la pyramide, composée des vingt-quatre premiers triangles; celles de l'air, c'est l'octaèdre avec ses quarante-huit mêmes triangles. L'élément unique de l'air se forme donc de deux éléments de feu, mêlés et combinés ensemble. Ce même air, divisé à son tour, donne deux corps de feu; puis rapproché et condensé encore, il s'en va en forme d'eau. De sorte que, partout, ce qui a existé le premier donne facilement, par une série de transmutations, l'origine aux autres substances. Dès lors on ne peut pas dire qu'il y ait un seul élément primitif : l'un trouve dans la substance de l'autre un principe d'origine actif et déterminant, et tous conservent une même dénomination. [33] Ici Ammonius : « C'est bravement et de grand coeur, dit-il, que Théodore s'est donné bien de la peine pour expliquer tout ceci; mais, ou bien je serai fort étonné, ou bien il a pris, je crois, pour base de sa théorie des principes qui sont subversifs les uns des autres. En effet il veut que la formation des cinq corps élémentaires n'ait pas été simultanée, mais que le plus délié, celui dont la composition exige le moins de travail, se produise le premier à l'existence. Puis, comme si c'était chose conséquente, chose qui ne démentît pas un tel point de départ, il ajoute que toute matière ne donne pas d'abord naissance à ce qu'il y a de plus délié et de plus simple; que quelquefois les corps lourds et composés de parties nombreuses prennent les devants et naissent de la matière les premiers. Mais indépendamment de cela, après avoir supposé cinq corps primitifs, et par suite cinq mondes, il n'exerce ses probabilités que sur quatre éléments. Comme au jeu des osselets il supprime le cube, qui, de sa nature, dit Théodore, ne peut ni prendre la forme de ces quatre autres, ni changer ces quatre autres en lui, d'autant plus que les triangles sont d'un genre différent. En effet, ces autres ont tous pour principe commun le demi-triangle, tandis que le cube seul a pour principe le triangle isocèle, qui ne saurait faire avec le demi-triangle ni accord, ni fusion aboutissant à l'unité. Si donc il y a cinq corps primitifs et cinq mondes, si dans chacun d'eux la priorité d'existence est un principe de génération, là où le cube aura existé en premier aucun des autres ne pourra être, puisque le cube n'est pas de nature à pouvoir se changer en aucun d'eux. J'omets d'ajouter, qu'au solide appelé dodécaèdre on donne un autre principe, et non pas ce triangle scalène avec lequel il plaît à Platon de composer la pyramide, l'octaèdre et l'icosaèdre. Si bien, continua en riant Ammonius, que vous avez à résoudre ces objections; ou bien, à propos de cette difficulté commune, il faut nous dire quelque chose qui vous soit particulier. »
[34]
« Pour le moment, répondis-je,
je ne saurais alléguer rien de plus vraisemblable. Toutefois, il vaut
peut-être mieux rendre compte de son opinion propre que de celle des
autres. Je reprends donc la question à son principe, et je dis :
Puisqu'il existe deux natures, la première sensible, muable, sujette,
tantôt d'une manière, tantôt d'une autre, à génération et à
corruption, la seconde essentiellement intelligible et se maintenant
toujours dans le même état, il serait étrange, mon cher ami de dire
que la nature purement intelligible admet des divisions, des manières
d'être différentes, et de s'indigner, de s'irriter contre ceux qui ne
laissent pas à la nature corporelle et sensible un caractère parfait
d'unité et d'accord avec elle-même, mais la divisent et la séparent
en plusieurs parties. Que les substances permanentes, les substances
divines aient plus de cohésion avec elles-mêmes, soit: c'est une
propriété qui leur convient, parce qu'elles doivent, autant que cela
est réalisable, échapper à toute division, à toute séparation. Mais
néanmoins, la puissance de changement s'attaque aussi à ces
substances, et par les dissimilitudes d'idées et de formes cette force
établit entre elles des séparations plus grandes que ne sont les
distances corporelles. C'est pourquoi Platon, s'élevant contre ceux qui
déclarent que l'Univers est un, dit au contraire : Il y a l'essence,
l'être qui reste le même, l'être qui devient autre, puis, pour
compléter, il y a le mouvement et l'immobilité. Une fois admise
l'existence de cinq principes, il n'est pas étonnant que chacun de ces
cinq éléments corporels ait sa copie et sa ressemblance dans la
nature, copie et ressemblance qui ne sont pas à la vérité bien nettes
et bien pures, mais dont l'exactitude tient au plus ou moins d'affinité
de chaque principe avec chaque état. Le cube est évidemment le propre
symbole du repos, à cause de la stabilité et de la solidité de ses
surfaces. La pyramide, par ses arêtes, qui sont grêles et prolongées,
et par ses angles aigus, représente l'activité du feu et le mouvement.
Le dodécaèdre, apte à comprendre toutes les autres figures, est
l'image de l'essence, en tant que celle-ci embrasse l'universalité des
corps. Quant aux deux qui restent, l'icosaèdre répond à l'idée «
d'être qui devient autre, » et l'octaèdre, à l'idée « d'être qui
reste le même ». L'icosaèdre représente l'air, qui est capable de
contenir toute substance en une seule forme; l'octaèdre représente
l'eau, qui par le mélange se prête à un grand nombre de genres
différents. Si donc la nature réclame en tout et partout une égale et
uniforme distribution, il est conséquent qu'il n'y ait ni plus ni moins
de mondes qu'il n'y a de modèles préexistants, en sorte qu'à chacun
des mondes réponde un principe de direction et une force propre, comme
il en est pour la composition des corps eux-mêmes. [38] Quand j'eus ainsi parlé, Démétrius prit la parole : « C'est un avis sage que celui de Lamprias, dit-il : Nombreuses sont, non pas les formes des sophismes, comme s'exprime Euripide, mais les formes des difficultés que les Dieux suscitent pour nous donner le change, quand nous osons sur des matières si graves prononcer comme en connaissance de cause. Mais il est temps, ainsi qu'il nous le conseille, de ramener l'entretien à ce qui en a été pour nous le premier objet. Il a été dit que les oracles, désavoués et abandonnés par les Génies, languissent à l'instar d'instruments de musique dont on ne joue plus et qui sont muets. Ce premier propos en éveille un autre sur un point plus important, à savoir sur la cause et la puissance en vertu desquelles les Génies saisissent d'enthousiasme et d'inspiration les prophètes et les prophétesses. Car il n'est pas possible d'attribuer le mutisme des oracles à la défaillance des Génies, si l'on ne sait comment, par leur direction et leur présence, ces mêmes Génies animent les oracles et les font parler. »
«
Croyez-vous donc, reprit
Ammonius,
que les Génies soient autre chose que des âmes qui errent de tous
côtés, « N'en soyez pas étonnés, lui répondis-je, de nombreuses affaires et des occupations survenues à la traverse, en raison de l'oracle et du sacrifice qui se célébrait, ont rendu ces entretiens disséminés et décousus. » « Mais, maintenant, dit Ammonius, vous avez des auditeurs maitres de leurs loisirs, qui ne demandent qu'à faire des recherches, à s'éclairer. Nous bannissons tout esprit de dispute et de controverse, et l'on vous accorde avec indulgence, comme vous le voyez, la liberté de tout dire.» [39] Les autres assistants ayant joint leurs prières à celles d'Ammonius, je repris après quelques moments de silence :
«
C'est vous, Ammonius, qui, par une sorte de rencontre, avez
ouvert l'entrée et donné commencement aux propos tenus en cette
occasion. Car si dans les âmes séparées des corps, ou même n'y ayant
été jamais associées, il faut voir des Génies, qui selon vous et le
divin Hésiode |