LIVRE II
Depuis
la mort d'Hérode jusqu'au début de l'insurrection (4 av. J.-C. - 66 ap. J.-C.)
Avertissement :
Ce livre va depuis la mort d'Hérode (4 av. J. -C.) jusqu'à l'explosion de la
grande insurrection contre Rome (66 ap. J.-C.). Les six premiers chapitres
(jusqu'à VI), qui nous conduisent jusqu'à l'investiture définitive d'Archélaüs,
ont sûrement pour source l'Histoire
de Nicolas de Damas. Le long fragment 5 chez C. Müller, FHG. III, p. 351 354
raconte, en effet, les événements depuis l'affaire de Sylléus et le supplice
des fils de Mariamme jusqu'à l'investiture d'Archélaüs d'une manière
conforme au récit de Josèphe (ici et dans Ant.) et en termes souvent
identiques. Müller range, il est vrai, ce fragment parmi les extraits de l'Autobiographie
de Nicolas, mais le Cod. Escorialensis, qui l'a conservé, le donne comme
extrait ἐκ τῆς ἱστορίας Νικολάου : si Nicolas y est constamment en scène, cela prouve seulement la
vanité du personnage. Nicolas doit être mort à Rome pendant le principat
d'Archélaüs. A partir du ch. VII (Ant., XVII, 12) Josèphe, privé de ce guide
excellent, n'a eu jusqu'à l'époque où commencent ses souvenirs personnels
(ch. XIII, Ant., XX, 11) que des sources très défectueuses, par exemple des Histoires
générales des empereurs romains, moins détaillées que celles qu'il a
plus tard utilisées dans son récit des Antiquités.
1.
[1] La nécessité où se trouva Archélaüs d'entreprendre le voyage de Home fut le
signal de nouveaux désordres. Après avoir donné sept jours au deuil de son père
et offert au peuple un somptueux banquet funèbre - coutume juive qui réduit à
la pauvreté bien des gens qui se croient obligés de traiter ainsi tout le
peuple faute de quoi ils
passeraient pour impies
- il reprit un vêtement blanc et se rendit au Temple où le peuple le reçut
avec des acclamations variées. Archélaüs harangua les Juifs du haut d'une
tribune élevée et d'un trône d'or. Il témoigna sa satisfaction du zèle
qu'ils avaient montré pour les funérailles de son père et des marques
d'affection qu'ils lui donnaient comme à un roi déjà confirmé dans son
pouvoir. Cependant pour le moment, il s'abstiendrait non seulement d'exercer
l'autorité d'un roi, mais encore d'en prendre le titre, jusqu'à ce que César,
que le testament d'Hérode avait fait maître de tout, eût ratifié ses droits
à la succession ; déjà à Jéricho, quand l'armée avait voulu ceindre
son front du diadème, il ne l'avait pas accepté. Cela ne l'empêcherait pas de
récompenser généreusement le peuple aussi bien que les soldats de leur
empressement et de leur dévouement dès que les maîtres du monde lui auraient
définitivement donné la couronne car il s’appliquerait en toutes choses à
les traiter mieux que ne l'avait fait son père.
2.
[4] La multitude, enchantée de ces paroles, voulut aussitôt éprouver les
sentiments du prince en lui présentant force requêtes. Les uns lui criaient
d'alléger les tributs, les autres de supprimer les droits fiscaux,
quelques-uns de mettre en liberté les prisonniers. Dans son désir de complaire
à la foule, il s'empressa d'acquiescer à toutes ces demandes. Ensuite il
offrit un sacrifice et fit bonne chère avec ses amis. Vers le soir, un assez
grand nombre de citoyens, qui ne rêvaient que désordres, s'assemblèrent, et,
alors que le deuil général pour le roi était terminé, instituèrent une cérémonie
et des lamentations particulières en l'honneur de ceux qu’Hérode avait châtiés
pour avoir abattu l'aigle d'or de la porte du sanctuaire.
D'ailleurs rien de moins dissimulé que ce deuil : c'étaient des gémissements
perçants, un chant funèbre réglé, des coups, frappés sur la poitrine, qui
retentissaient à travers la ville entière ; on prétendait honorer ainsi
des hommes qui, par amour pour les lois des ancêtres et pour le Temple,
avaient, disait-on, misérablement péri sur le bûcher. Il fallait, criait-on,
venger ces martyrs en châtiant les favoris d'Hérode, et tout d'abord destituer
le grand prêtre institué par lui,
pour le remplacer par un homme plus pieux et de mœurs plus pures.
3.
[8] Archélaüs, piqué au vif, mais pressé de partir, voulut différer sa
vengeance : il craignait, s'il entrait en lutte avec la multitude, d'être
ensuite retenu par la fermentation générale. Aussi essaya-t-il de la
persuasion plutôt que de la force pour apaiser la sédition. Il envoya secrètement
son général pour exhorter les mutins au calme. Mais, comme celui-ci se
dirigeait vers le Temple, les factieux, avant même qu'il eût ouvert la bouche,
le chassèrent à coups de pierres ; ils en firent autant à ceux qu'Archélaüs
envoya en grand nombre après lui [5a] pour les sermonner. A toutes les objurgations
ils répondirent avec colère, et il devint clair qu'on ne pourrait plus les maîtriser
si leur nombre venait à grossir. Comme la fête des Azymes, que les Juifs
nomment Pâque et qui comporte une grande quantité de sacrifices, était arrivée,
une innombrable multitude affluait de la campagne pour célébrer la fête, et
les instigateurs du deuil en l'honneur des docteurs se groupaient dans le
Temple, où leur faction trouvait toujours de nouveaux aliments. Alors Archélaüs,
pris de crainte et voulant empêcher que cette peste ne se répandit dans tout
le peuple, envoya un tribun à la tête d'une cohorte, avec ordre de saisir de
force les promoteurs de la sédition. Mais toute la foule s'ameuta contre cette
troupe et l'assaillit d'une grêle de pierres ; la plupart des soldats périrent,
tandis que le commandant, couvert de blessures, se sauvait à grand'peine. Puis,
comme si de rien n'était, les mutins retournèrent à leurs sacrifices. Archélaüs
comprit alors que la multitude ne pouvait plus être réprimée sans effusion de
sang ; il envoya donc contre elle toute son armée, l'infanterie en
bataille, à travers la ville, la cavalerie par la plaine. Les soldats, tombant
à l'improviste sur la foule occupée à sacrifier, en tuèrent près de trois
mille et dispersèrent le reste dans les montagnes du voisinage. Vinrent ensuite
des hérauts d'Archélaüs ordonnant à chacun de rentrer à la maison, et tous,
interrompant la fête, s'en retournèrent chez eux.
1.
[14] Quant au prince lui-même, il descendit vers le littoral avec sa mère et ses
amis Poplas [6a], Ptolémée et Nicolas, laissant Philippe pour administrer le palais
et veiller à ses intérêts privés. Salomé partit aussi avec ses enfants,
accompagnée de neveux et de gendres du roi, en apparence pour soutenir les
droits d'Archélaüs à la succession, en réalité pour porter plainte contre
lui au sujet des violations de la loi commises dans le Temple.
2.
[16] Ils rencontrèrent à Césarée Sabinus, procurateur de Syrie,
qui remontait vers la Judée pour prendre charge des trésors d'Hérode. Varus,
qui survint, l'empêcha de continuer sa route : Archélaüs avait mandé ce
gouverneur, par l'entremise de Ptolémée, avec d'instantes prières. Sabinus, déférant
aux désirs de Varus, renonça pour le moment à son projet de courir aux châteaux
forts et de fermer à Archélaüs l'accès des trésors de son père ; il
promit de se tenir en repos jusqu'à la décision de César, et, en attendant,
demeura à Césarée. Mais dès que ceux qui l'avaient arrêté furent partis,
l'un pour Antioche,
l'autre pour Rome, il se rendit en toute hâte à, Jérusalem et prit possession
du palais ; puis, mandant à lui les gouverneurs des châteaux et les
intendants, il chercha à se procurer les comptes du trésor et à mettre la
main sur les châteaux. Cependant, les préposés se souvinrent des instructions
d'Archélaüs : ils continuèrent à veiller scrupuleusement sur leur dépôt,
dont ils devaient compte, disaient-ils, plus à César qu'à Archélaüs.
3.
[20] Sur ces entrefaites, Antipas, à son tour, surgit pour disputer la royauté à
son frère. soutenant que le codicille avait moins d'autorité que le testament
où lui-même avait été désigné pour roi.
Salomé lui avait promis son aide, et aussi un grand nombre de ses parents
qui faisaient la traversée avec Archélaüs. Il s’était concilié encore sa
mère et le frère de Nicolas,
Ptolémée, dont l'influence paraissait grande, à cause du crédit dont il
avait joui auprès d'Hérode : de tous ses amis, c’est, en effet, Ptolémée
que ce roi honorait le plus. Mais Antipas mettait surtout sa confiance dans la
brillante éloquence de l'avocat Irénée ;
aussi écarta-t-il rudement ceux qui lui conseillaient de s’effacer
devant Archélaüs par égard pour son droit d'aînesse et le codicille. A Rome,
le zèle de tous les parents qui haïssaient Archélaüs se tournait en faveur
d'Antipas : tous désiraient en première ligne l'autonomie sous la tutelle
d'un gouverneur romain : mais, à défaut de cette solution, ils préféraient
avoir pour roi Antipas.
4.
[23]
Ils trouvèrent encore pour auxiliaire dans cette intrigue Sabinus qui, dans des
lettres à César, accusa Archélaüs et fit un grand éloge d'Antipas. Après
avoir dressé leur réquisitoire, Salomé et ses amis le remirent entre les
mains de César ; Archélaüs répondit par un résumé de ses droits et
fit adresser par Ptolémée à l'empereur l'anneau de son père et les comptes
du royaume. César, après avoir examiné en son particulier les allégations
des deux partis, supputé la grandeur du royaume, le chiffre des revenus, et
aussi le nombre des enfants d'Hérode, après avoir pris connaissance des
lettres que Varus et Sabinus lui envoyèrent sur ce sujet, réunit un Conseil
des Romains les plus considérables, où il fit pour la première fois entrer Caïus,
fils d'Agrippa et de sa fille Julie, qu'il avait adopté ; puis il ouvrit
les débats.
5.
[26] Alors se leva Antipater, fils de Salomé, qui était de tous les ennemis d'Archélaüs
le plus habile orateur. Il se porta accusateur d' Archélaüs. Tout d'abord,
dit-il, Archélaüs, qui à l'heure actuelle fait mine de demander la couronne,
agit en fait comme roi depuis longtemps. Il amuse maintenant les oreilles de César,
mais il n'a pas attendu sa sentence au sujet de la succession, puisque, après
la mort d’Hérode, il a soudoyé secrètement des gens pour lui ceindre le
diadème, qu'il a pris place sur le trône et donné audience à la manière
d'un roi, distribué des postes dans l'armée, accordé des dignités, promis au
peuple toutes les grâces que celui-ci lui réclamait comme à un roi, rendu à
la liberté des hommes que son père avait emprisonnés pour les plus graves délits.
Et c'est après tout cela qu'il vient demander à l'empereur l'ombre de cette
royauté, dont il a usurpé la substance, faisant ainsi de César un
dispensateur non de réalités, mais de vains titres ! - Antipater fit
encore à son frère le reproche outrageant d'avoir joué la comédie avec le
deuil de son père, le jour donnant à son visage l'expression de la douleur, la
nuit banquetant jusqu'à l'orgie. Si le peuple s'était soulevé, c'est qu'il était
indigné de cette conduite. Arrivant enfin au point principal de son discours,
il insista sur le grand nombre de Juifs massacrés autour du Temple, malheureux
qui s'étaient rendus à la fête et qui furent barbarement immolés au moment où
eux-mêmes allaient offrir leurs sacrifices. Il y avait eu dans le Temple,
disait-il, un amoncellement de cadavres tel que n'en aurait pas produit une
guerre étrangère survenue inopinément. C'est parce qu'il devinait ce naturel
féroce d'Archélaüs que son père ne l'avait jamais jugé digne même d'espérer
le trône, jusqu'au jour où, malade d'esprit encore plus que de corps,
incapable d'un raisonnement sain, il n'avait même plus su quel nom il
inscrivait sur son codicille, alors qu'il n'avait aucun sujet de blâme contre
l'héritier qui figurait dans le testament, rédigé au temps où il avait un
corps plein de santé, une âme libre de toute passion. Si cependant on voulait
à toute force respecter le choix d'un malade, Archélaüs s'était lui-même
reconnu indigne de la royauté par les crimes dont il l'avait souillée. Quel
roi serait-il, une fois investi par César, lui qui, avant de l'être, avait
versé tant de sang !
6.
[33] Après avoir exprimé beaucoup de griefs de ce genre et invoqué comme témoins,
à chacune de ces accusations, la plupart des princes du sang, Antipater cessa
de parler. Alors Nicolas se leva pour la défense d'Archélaüs. Il montra que
le massacre dans le Temple avait été commandé par la nécessité : les
victimes étaient non seulement des ennemis de la royauté, mais encore de César,
qui en était l'arbitre. Quant aux autres faits reprochés à Archélaüs, ses
accusateurs mêmes les lui avaient conseillés. La validité du codicille était
rendue éclatante par le fait qu'il constituait César garant de la succession
le souverain assez sage pour remettre son pouvoir au maître du monde
n'avait pas dû se tromper dans la désignation de son héritier. Le choix de
l'investiteur garantissait la sagesse du choix de l'investi.
7.
[37] Quand Nicolas eut achevé ses explications, Archélaüs s’avança et tomba en
silence aux genoux de César. L'empereur le releva avec beaucoup de
bienveillance, lui témoignant ainsi qu'il le jugeait digne de la succession
paternelle, mais ne lui donna aucune assurance ferme. Après avoir congédié le
Conseil, il passa ce jour-là à réfléchir sur ce qu'il avait entendu, se
demandant s'il valait mieux désigner pour héritier un de ceux que nommaient
les testaments, ou diviser le royaume entre tous les enfants : car le grand
nombre des membres de cette famille paraissait exiger un soulagement.
[39] 1.
Avant que César eût pris une décision à cet égard, la mère d'Archélaüs,
Malthacé, mourut de maladie, et Varus envoya de Syrie des lettres relatives à
la défection des Juifs. Varus avait cet évènement. Après le départ d'Archélaüs,
il était monté à Jérusalem pour contenir les mutins, et comme il était évident
que le peuple ne se tiendrait pas en repos, il avait laissé dans la ville une
des trois légions de Syrie qu'il avait amenées avec lui ; lui-même
s’en retourna à Antioche. L’arrivée de Sabinus fournit aux Juifs
l'occasion d’un soulèvement. Celui-ci essayait de contraindre par la violence
les gardes à lui livrer les citadelles, et recherchait avec âpreté les trésors
royaux, employant à cette tâche non seulement les soldats laissés par Varus,
mais encore la multitude de ses propres esclaves, qu'il pourvut tous d'armes
pour en faire les instruments de son avidité. Quand arriva la Pentecôte
- les Juifs appellent ainsi une fête qui survient sept semaines après Pâque
et qui tire son nom de ce nombre de jours - le peuple s'assembla non pour célébrer
la solennité habituelle, mais pour donner vent à sa colère. Une innombrable
multitude afflua de la Galilée, de l'Idumée, de Jéricho, de la Pérée située
au delà du Jourdain, mais c'étaient surtout les indigènes de Judée qui se
distinguaient par le nombre et l'ardeur. Après s'être divisés en trois corps,
les Juifs établirent autant de camps, l'un du côté nord du Temple, l'autre au
midi, dans le voisinage de l'hippodrome,
le troisième près du palais royal, au couchant. Investissant ainsi les Romains
de toutes parts, ils les assiégèrent.
2.
[45] Sabinus, effrayé de leur nombre et de leur audace, dépêcha à Varus messager
sur messager, réclamant de prompts secours, assurant que si le légat tardait,
sa légion serait taillée en pièces. Lui-même, monté sur la plus haute tour
de la citadelle, qui portait le nom de Phasaël, - en l'honneur du frère d'Hérode,
tombé sous les coups des Parthes, - faisait signe de là aux soldats de sa légion
d'attaquer les ennemis, car l'effroi lui ôtait le courage de descendre même
vers les siens. Les soldats, obéissant, s'élancèrent vers le Temple et engagèrent
contre les Juifs une lutte acharnée. Tant que personne ne les combattit d'en
haut, l'expérience militaire leur donna l'avantage sur des combattants novices ;
mais quand un grand nombre de Juifs, grimpant sur les portiques, firent pleuvoir
de là des traits sur la tête des assaillants, beaucoup de ceux-ci périrent,
et les Romains ne pouvaient ni se défendre contre ceux qui tiraient d'en haut,
ni soutenir le corps à corps des autres.
3.
[49] Ainsi accablés en haut et en bas, les légionnaires mirent le feu aux
portiques, ouvrages merveilleux par leur grandeur et leur magnificence. Des
Juifs qui les défendaient, les uns, en grand nombre, entourés soudain par
l'incendie, périrent ; d'autres, sautant parmi les ennemis, tombèrent
sous leurs coups ; quelques-uns se précipitèrent à la renverse dans l'abîme,
de l'autre côté des murs : plusieurs enfin, réduits au désespoir, se
jetèrent sur leur propre épée pour éviter de devenir la proie des flammes.
Quant à ceux qui, s'étant glissés en bas du mur, vinrent se heurter contre
les Romains, la stupeur où ils étaient plongés les livrait sans défense.
Quand les uns furent morts, les autres dispersés par la panique, les légionnaires,
s'élançant contre le trésor sacré, dénué de défenseurs, en enlevèrent près
de 400 talents, dont Sabinus recueillit ce qui ne fut pas dérobé.
4.
[51] Cependant ces destructions et ce carnage n'eurent pas d'autre effet que de
dresser les Juifs plus nombreux et plus ardents contre les Romains. Cernant le
palais, ils menacèrent de les tuer jusqu'au dernier s'ils ne se hâtaient de l'évacuer :
si Sabinus voulait se retirer avec sa légion, ils lui garantissaient la vie
sauve. Les rebelles avaient avec eux la plupart des troupes royales, qui avaient
passé de leur côté. Pourtant les soldats d'élite, 3,000 soldats Sébasténiens,
ayant à leur tête Rufus et Gratus, commandants l'un de l'infanterie, l'autre
de la cavalerie royale, - deux hommes qui, même sans troupes, valaient une armée
par leur bravoure et leur science militaire -, s'étaient joints aux Romains.
Les Juifs continuèrent donc le siège, faisant effort contre les murailles de
la citadelle ; ils criaient à Sabinus et à ses gens de s'en aller, de ne
pas opprimer des hommes qui voulaient recouvrer leur indépendance nationale
depuis si longtemps perdue.
Sabinus n'eût demandé qu'à partir, mais il se défiait des promesses, et leur
douceur lui paraissait une amorce cachant un piège ; il espérait toujours
le secours de Varus et il continuait à soutenir le siège.
1.
[55] Le reste du pays était aussi plein de troubles, et l'occasion faisait surgir de
nombreux prétendants à la royauté. En Idumée, deux mille anciens soldats d'Hérode
prirent les armes et combattirent les troupes royales que commandait Achab,
cousin du roi. Celui-ci d'ailleurs se replia sur les places les plus fortes, évitant
soigneusement de s'engager en rase campagne. A Sepphoris de Galilée, Judas,
fils de cet Ezéchias qui jadis avait infesté le pays à la tête d'une troupe
de brigands et que le roi Hérode avait capturé,
réunit une multitude considérable, saccagea les arsenaux royaux, et, après
avoir armé ses compagnons, attaqua ceux qui lui disputaient le pouvoir [18a].
2.
[57] Dans la Pérée, Simon, un des esclaves royaux,
fier de sa beauté et de sa haute taille, ceignit le diadème. Courant le pays
avec des brigands qu'il avait rassemblés, il brûla le palais royal de Jéricho
et beaucoup de villas de gens opulents pour s'enrichir du pillage. Pas une
maison de quelque apparence n'eût échappé aux flammes si Gratus, commandant
de l'infanterie royale, prenant avec lui les archers de la Trachonitide et les
plus aguerris des Sébasténiens, n'eût barré le chemin à ce bandit. Nombre
de Péréens tombèrent dans le combat : quant à Simon lui-même, comme il
s'enfuyait par un ravin, Gratus lui coupa la retraite et frappa le fugitif d'un
coup d'épée oblique qui sépara sa tète du tronc. A la même époque, le
palais de Betharamphta,
voisin du Jourdain, fut également incendié par d'autres insurgés de la Pérée.
3.
[60] On vit alors un simple berger aspirer au trône. Il s'appelait Athrongéos et
avait pour tout motif d'espérance la vigueur de son corps, une âme dédaigneuse
de la mort, et quatre frères tout semblables à lui. A chacun d'eux il confia
une bande d'hommes armés, et les expédia en courses comme ses lieutenants et
satrapes ; lui-même, jouant au roi, se réservait les affaires les plus
considérables. C’est alors qu'il ceignit le diadème ; il se maintint
assez longtemps, parcourant la montagne avec ses frères. Ils s'appliquaient
surtout à tuer des Romains et des gens du roi, mais ils n'épargnèrent pas
davantage les Juifs qui tombaient entre leurs mains, dès qu'il y avait quelque
chose à gagner. Ils osèrent un jour cerner près d'Emmaüs un fort détachement
de Romains, qui portaient à la légion du blé et des armes. Leur centurion
Arius et quarante des plus braves tombèrent sous les traits des brigands ;
le reste, qui risquait d'en subir autant, fut sauvé par l'intervention de
Gratus accompagné de ses Sébasténiens. Après avoir, au cours de la guerre,
surpris ainsi nombre de Juifs et de Romains, ils furent enfin pris, l'aîné par
Archélaüs, les deux suivants par Gratus et Ptolémée, à qui le hasard les
livra ; le quatrième vint se rendre à Archélaüs par composition.
Ce dénouement se produisit plus tard ; à l'époque où nous parlons, ces
hommes remplissaient toute la Judée d'une véritable guerre de brigands.
1.
[66] Quand Varus reçut le message de Sabinus et des officiers, il en fut alarmé
pour toute la légion et résolut de la secourir en toute hâte. Prenant les
deux légions qui restaient et les quatre ailes de cavalerie qui leur étaient
attachées,
il partit pour Ptolémaïs où il donna rendez-vous aux troupes auxiliaires des
rois et des dynastes. En passant à Béryte, il joignit à, ces forces 1,500
hommes armés que lui fournit cette cité. Quand il eut concentré à Ptolémaïs
le reste des contingents alliés, et que l'Arabe Arétas, en souvenir de sa
haine contre Hérode, lui eut amené un corps assez nombreux de cavaliers et de
fantassins, il détacha aussitôt une partie de son armée dans la région de la
Galilée voisine de Ptolémaïs, sous le commandement de Gaius, un de ses amis [23a] ;
celui-ci dispersa les gens qui s'opposèrent à sa marche, prit et brûla la
ville de Sepphoris et réduisit en esclavage ses habitants. Varus lui-même avec
le gros de ses forces entra dans le pays de Samarie ; il épargna la ville,
qui était restée parfaitement tranquille au milieu du tumulte général, et
alla camper prés d'un bourg nommé Arous ;
c'était une possession de Ptolémée, qui, pour cette raison, fut pillée par
les Arabes acharnés même contre les amis d'Hérode. Ensuite il s'avança
jusqu'à Sanipho,
autre bourgade fortifiée ; celle-ci fut également saccagée par les
Arabes, ainsi que toutes les localités voisines qu'ils rencontraient sur leur
chemin. Tout le territoire était plein d'incendie et de carnage, et leur soif
de pillage n'épargnait rien. Emmaüs, dont les habitants avaient pris la fuite,
fut incendié sur l'ordre de Varus en représailles du massacre d'Arius et de
ses soldats.
2.
[72] Marchant de là sur Jérusalem, il n'eut qu'à montrer ses forces pour disperser
les camps des Juifs. Ceux-ci s'enfuirent à travers la campagne ; ceux de
la ville accueillirent le vainqueur et cherchèrent à se disculper du reproche
de défection, prétendant qu'eux-mêmes n’avaient pas bougé, que la fête
les avait contraints à recevoir cette multitude venue du dehors, et qu'ils
avaient plutôt partagé les épreuves des Romains assiégés qu'ils ne s'étaient
associés aux attaques des rebelles. Bientôt Varus vit venir au-devant de lui
Joseph, cousin d'Archélaüs,
Rufus et Gratus, amenant avec eux l'armée royale, les Sébasténiens, et la légion
romaine dans sa tenue de parade accoutumée. Quant à Sabinus, n'ayant pu
soutenir la pensée de se présenter aux regards de Varus, il était sorti
auparavant de la ville pour gagner le littoral. Varus répartit une partie de
l'armée dans les campagnes pour saisir les auteurs du soulèvement dont
beaucoup lui furent amenés. Il fit garder en prison ceux qui parurent les moins
ardents ; les plus coupables, au nombre de deux mille environ, furent mis
en croix.
3.
[76] On lui annonça qu'il restait encore en Idumée dix mille hommes armés.
Trouvant que les Arabes ne se conduisaient pas comme de véritables alliés,
mais qu'ils faisaient plutôt la guerre pour leur propre compte et, par haine
d'Hérode, maltraitaient le pays plus qu'il n'aurait voulu, il les congédia,
et, avec ses propres légions, marcha rapidement contre les rebelles. Ceux-ci,
avant d'en venir aux mains, firent leur soumission, sur le conseil d'Achab :
Varus gracia la multitude et envoya à César les chefs pour être jugés. César
pardonna à la plupart, mais il ordonna de châtier ceux de sang royal - car
dans le nombre il y avait plusieurs parents d'Hérode - pour avoir porté les
armes contre un roi qui était de leur famille. Ayant ainsi apaisé les troubles
de Jérusalem, Varus y laissa comme garnison la légion qu'il y avait détachée
dès le principe, puis retourna lui-même à Antioche.
1.
[80] Cependant Archélaüs eut à soutenir à Rome un nouveau procès contre les députés
juifs qui, avant la révolte, étaient partis avec l'autorisation de Varus pour
réclamer l'autonomie de leur nation. Il y avait cinquante députés présents,
mais plus de huit mille des Juifs qui habitaient Rome faisaient cause commune
avec eux. César réunit un Conseil, composé de magistrats Romains et de
plusieurs de ses amis, dans le temple d'Apollon Palatin, édifice fondé par lui
et décoré avec une merveilleuse somptuosité. La foule des Juifs se tenait près
des députés; en face d'eux, Archélaüs avec ses amis ; quant aux amis de
ses parents, ils ne parurent ni d'un côté ni de l'autre, répugnant, par haine
et par envie, à se joindre à Archélaüs, et d'autre part ayant honte que César
les vit parmi ses accusateurs. Là se trouvait aussi Philippe, frère d'Archélaüs,
que Varus, par bienveillance, avait envoyé, avec une escorte, avant tout pour
soutenir Archélaüs, mais aussi pour recueillir une part
de l'héritage d'Hérode dans le cas ou César le partagerait entre tous ses
descendants.
2.
[84] Quand les accusateurs eurent obtenu la parole, ils commencèrent par énumérer
toutes les injustices d'Hérode. « Ce n'était pas un roi qu'ils avaient
supporté, mais le plus cruel tyran qui eût jamais existé. Beaucoup sont tombés
sous ses coups, mais les survivants ont tant souffert qu'ils ont envié le sort
des morts. Il a torturé non seulement les corps de ses sujets, mais des cités
entières et pendant qu'il ruinait ses propres villes, il ornait de leurs dépouilles
celles de l'étranger, offrant en sacrifice aux nations extérieures le sang de
la Judée. Au lieu de l'ancienne prospérité, au lieu des lois des ancêtres,
il a fait régner dans le peuple la misère et la dernière iniquité :
pour tout dire, les malheurs qu'Hérode en peu d'années a infligés aux Juifs
surpassent tous ceux que souffrirent leurs pères pendant tout le temps qui
suivit le retour de Babylone et leur rapatriement sous le règne de Xerxès.
Pourtant, l'accoutumance du malheur les avait rendus si résignés qu'ils ont même
consenti à subir volontairement l'hérédité de cette amère servitude :
cet Archélaüs, fils d'un si rude tyran, ils l'ont spontanément proclamé roi ;
après que son père eut rendu le dernier soupir, ils se sont unis à lui pour célébrer
le deuil d'Hérode, ils l'ont félicité de son avènement. Mais lui, craignant
apparemment d'être pris pour un bâtard d'Hérode, a préludé à son règne
par le massacre de trois mille citoyens ; voilà le nombre des victimes
qu'il a offertes à Dieu pour bénir son trône, voilà les cadavres qu'il a
accumulés dans le Temple en un jour de fête ! Quoi de plus naturel si les
survivants de pareils désastres font enfin front contre leur malheur et veulent
être frappés en face, suivant la loi de la guerre. Ils demandent aux Romains
de prendre en pitié les débris de la Judée, de ne pas jeter le reste de cette
nation en proie aux cruels qui la déchirent, de rattacher leur pays à la Syrie
et de le faire administrer par des gouverneurs particuliers ;
les Juifs montreront alors que malgré les calomnies, qui les représentent
à cette heure comme des factieux toujours en quête de bataille, ils savent obéir
à des chefs équitables ». C'est par cette prière que les Juifs terminèrent
leur réquisitoire. Alors Nicolas, se levant, réfuta les accusations dirigées
contre la dynastie et rejeta la faute sur le caractère du peuple, impatient de
toute autorité et indocile à ses rois. Il flétrit en même temps ceux des
proches d'Archélaüs qui avaient pris rang parmi ses accusateurs.
3.
[93]
César, ayant écouté les deux partis, congédia le Conseil. Quelques
jours plus tard, il rendit sa décision : il donna la moitié du royaume à
Archélaüs avec le titre d'ethnarque, lui promettant de le faire roi s'il s'en
montrait digne ; le reste du territoire fut partagé en deux tétrarchies,
qu'il donna à deux autres fils d'Hérode, l'une à Philippe, l'autre à
Antipas, qui avait disputé la couronne a Archélaüs. Antipas eut pour sa part
la Pérée et la Galilée, avec un revenu de 200 talents. La Batanée, la
Trachonitide, l'Auranitide et quelques parties du domaine de Zénodore
aux environs de Panias,
avec un revenu de 100 talents, formèrent le lot de Philippe. L'ethnarchie
d'Archélaüs comprenait toute l'Idumée et la Judée, plus le territoire de
Samarie, dont le tribut fut allégé du quart, pour la récompenser de n'avoir
pas pris part à l’insurrection. Les villes assujetties a Archélaüs furent
la Tour de Straton, Sébasté, Joppé et Jérusalem ; quant aux villes
grecques de Gaza, Gadara et Hippos, Auguste les détacha de sa principauté et
les réunit à la Syrie. Le territoire donné à Archélaüs produisait un
revenu de 400 talents.
Quant à Salomé, outre les biens que le roi lui avait légués par testament,
elle fut déclarée maîtresse de Jamnia, d'Azotos et de Phasaëlis ; César
lui fit aussi don du palais d'Ascalon : le tout produisait 60 talents de
revenus ; toutefois, son apanage fut placé sous la dépendance de la
principauté d'Archélaüs. Chacun des autres membres de la famille d'Hérode
obtint ce que le testament lui attribuait. En outre César accorda aux deux
filles encore vierges de ce roi
500.000 drachmes d'argent et les unit aux fils de Phéroras. Après ce partage
du patrimoine, il distribua entre les princes le présent qu'Hérode lui avait légué
et qui montait à 1,000 talents.
ne prélevant que quelques objets d'art assez modestes qu'il garda pour honorer
la mémoire du défunt.
1.
[101] Sur ces entrefaites un jeune homme, Juif de naissance, mais élevé à Sidon
chez un affranchi Romain, se fit passer, à la faveur d'une ressemblance
physique, pour le prince Alexandre, qu'Hérode avait naguère mis à mort, et
vint à Rome dans l'espoir d'y exploiter son imposture. Il avait pour auxiliaire
un compatriote, parfaitement informé des affaires du royaume, qui lui fit la leçon ;
il racontait que les meurtriers, envoyés pour le tuer, lui et son frère
Aristobule, les avaient épargnés par pitié en leur substituant les cadavres
de deux individus qui leur ressemblaient. Il abusa par ce récit les Juifs de Crête,
qui le fournirent d'un brillant équipage, et fit voile ensuite pour Mélos ;
là, il obtint encore bien plus par l'extrême apparence de vérité qu'il sut
donner à son histoire et persuada même à ses hôtes de se rendre à Rome avec
lui. Il aborda à Dicéarchie
où il reçut de la colonie juive force présents et fut escorté comme un roi
par les amis de son prétendu père. La ressemblance était si saisissante que
ceux mêmes qui avaient vu et bien connu Alexandre affirmaient par serment son
identité. A Rome notamment, toute la population juive fut bouleversée à son
aspect : une innombrable multitude se pressait dans les ruelles où il
passait. Les Méliens
poussèrent leur aveuglement au point de le porter en litière et de lui
fournir, à leurs propres frais, un équipage royal.
2.
[106] César, qui connaissait exactement les traits d'Alexandre, puisqu'Hérode
l'avait accusé devant lui,
devina, même avant d'avoir vu le personnage, qu'il n'y avait là qu'une
imposture fondée sur une ressemblance ; toutefois, pour laisser une chance
à un espoir plus favorable, il envoya Célados, un de ceux,
qui connaissaient le mieux Alexandre, avec ordre de lui amener ce jeune homme. A
peine Célados l'eut-il aperçu, qu'il observa les différences entre les deux
visages : il remarqua dans le corps de l'imposteur une apparence plus rude
et un air de servilité, et comprit dès lors toute la machination.
L'audace des propos du fourbe acheva de l'exaspérer. L'interrogeait-on sur le
sort d'Aristobule, il répondait que celui-là aussi était vivant, mais qu'on
l'avait à dessein laissé à Chypre pour le soustraire aux embûches : en
restant séparés, les deux frères seraient moins exposés. Célados l'ayant
pris a l'écart : « César, lui dit-il, t'accorde la vie pour prix de
ton aveu, si tu dénonces celui qui t'a poussé à une telle imposture ».
L'homme promit à Célados de livrer celui qui l'avait inspiré, et, le suivant
auprès de César, dénonça le Juif qui avait abusé ainsi de sa ressemblance
avec Alexandre pour battre monnaie ; car il avait, disait-il, reçu dans
les diverses villes plus de présents que jamais Alexandre n'en obtint de son
vivant, César rit de cette naïveté et enrôla le pseudo-Alexandre, qui était
grand et fort, parmi les rameurs de ses galères ; il fit mettre à mort
son inspirateur ; quant aux Méliens, il les jugea assez punis de leur
folie par leurs prodigalités.
3.
[111] Quand Archélaüs eut pris possession de l'ethnarchie, il n'oublia pas ses
anciennes rancunes, mais traita avec férocité les Juifs et même les
Samaritains. Les uns et les autres ayant envoyé des députés à César, la
neuvième année de son règne. Archélaüs fut exilé dans la ville de Vienne
en Gaule :
sa fortune fut attribuée au fisc de l'empereur. On dit qu'avant d'être mandé
par César, il eut un songe : il lui sembla voir neuf épis pleins et
grands que broutaient des bœufs. Il fit venir les devins et quelques Chaldéens
et leur demanda d'interpréter ce présage. Chacun l'expliqua à sa façon, mais
un certain Simon, de la secte Essénienne, dit que les épis signifiaient des
années et les bœufs une révolution, parce que les bœufs, en traçant le
sillon, bouleversent la terre : il règnerait donc autant d'années qu'il y
avait d'épis, et mourrait après une existence très mouvementée. Cinq jours
après, Archélaüs était cité au tribunal de César.
4.
[114] Je considère aussi comme digne de mémoire le songe qu'eut sa femme Glaphyra,
fille d'Archélaüs roi de Cappadoce. Cette princesse avait épousé en premières
noces Alexandre, frère de notre Archélaüs, et fils du roi Hérode, qui le mit
à mort comme nous l'avons raconté.
Après la mort d'Alexandre elle s’unit à Juba, roi de Libye ;
devenue veuve une seconde fois,
elle revint se fixer auprès de son père : c'est là qu'Archélaüs
l'ethnarque la vit et s'éprit d'elle si violemment qu'il répudia aussitôt sa
femme Mariamme
pour l'épouser. Peu de temps après son arrivée en Judée, elle crut voir en rêve
Alexandre qui se tenait debout devant elle et lui disait : « Ton
mariage africain aurait dû te suffire tu
ne t'en es pas contentée, et voici que tu reviens à mon foyer pour prendre un
troisième mari qui est, ô téméraire, mon propre frère.
Mais je ne pardonnerai pas cet outrage et même malgré toi je saurai te
reprendre ». Elle raconta ce songe et ne vécut plus que deux jours.
1.
[117] Quand le domaine d'Archélaüs eut été réduit en province, Coponius, Romain
de l'ordre équestre, y fut envoyé comme procurateur : il reçut d'Auguste
des pouvoirs étendus, sans excepter le droit de vie et de mort. Sous son
administration, un Galiléen, du nom de Judas, excita à la défection les indigènes,
leur faisant honte de consentir à payer tribut aux Romains et de supporter,
outre Dieu, des maîtres mortels. Ce sophiste fonda une secte particulière, qui
n'avait rien de commun avec les autres.
2.
[119] Il y a, en effet, chez les Juifs, trois écoles philosophiques : la première
a pour sectateurs les Pharisiens, la deuxième les Sadducéens, la troisième,
qui passe pour s’exercer à la sainteté, a pris le nom d'Esséniens,
Juifs de naissance, mais plus étroitement liés d'affection entre eux que les
autres, ces hommes répudient les plaisirs comme un péché et tiennent pour
vertu la tempérance et la résistance aux passions. Ils dédaignent le mariage
pour eux-mêmes, mais adoptent les enfants des autres, à l'âge où l'esprit
encore tendre se pénètre facilement des enseignements, les traitent comme leur
propre progéniture et leur impriment leurs propres mœurs. Ce n’est pas
qu'ils condamnent en principe le mariage et la procréation, mais ils redoutent
le dévergondage des femmes et sont persuadés qu'aucune d'elles ne garde sa foi
à un seul homme.
3.
[122] Contempteurs de la richesse, ils pratiquent entre eux un merveilleux esprit de
communauté. Personne chez eux qui surpasse les autres par la fortune ; car
leur loi prescrit à ceux qui adhèrent à leur secte de faire abandon de leurs
biens à la corporation, en sorte qu'on ne rencontre nulle part chez eux ni la détresse
de la pauvreté ni la vanité de la richesse, mais la mise en commun des biens
de chacun donne à tous, comme s'ils étaient frères, un patrimoine unique.
Ils considèrent l'huile comme une souillure, et si l'un d'eux a dû malgré lui
se laisser oindre, il s'essuie le corps : car ils prisent fort d’avoir la
peau rude et sèche
et d'être toujours vêtus de blancs.
Ils ont, pour veiller aux intérêts communs, des administrateurs élus, à qui
le suffrage de tous désigne leurs services particuliers [61a].
4.
[124] Ils ne forment pas une ville unique, mais vivent dispersés en grand nombre dans
toutes les villes. Quand des frères arrivent d'une localité dans une autre, la
communauté met tous ses biens à leur disposition, comme s’ils leur
appartenaient : ils fréquentent chez des gens qu'ils n'ont jamais vus
comme chez d'intimes amis. Aussi, dans leurs voyages n'emportent-ils rien avec
eux, si ce n'est des armes à cause des brigands. Dans chaque ville est délégué
un commissaire spécialement chargé de ces hôtes de la communauté ; il
leur fournit des vêtements et des vivres. Leur habillement et leur tenue
ressemblent à ceux des enfants élevés sous la férule d'un maître. Ils ne
changent ni de robe ni de souliers avant que les leurs ne soient complètement déchirés
ou usés par le temps. Entre eux rien ne se vend ni ne s'achète : chacun
donne à l'autre sur ses provisions le nécessaire et reçoit en retour ce dont
il a besoin ; mais, même sans réciprocité, il leur est permis de se
faire donner de quoi vivre par l'un quelconque de leurs frères.
5.
[128] Leur piété envers la divinité prend des formes particulières. Avant le lever
du soleil, ils ne prononcent pas un mot profane : ils adressent à cet
astre des prières traditionnelles, comme s'ils le suppliaient de paraître.
Ensuite, leurs préposés envoient chacun exercer le métier qu'il connaît, et
jusqu'à la cinquième heure ils travaillent de toutes leurs forces ; puis
ils se réunissent de nouveau dans un même lieu, ceignent leurs reins d'une
bande de lin et se lavent tout le corps d'eau froide. Après cette purification,
ils s'assemblent dans une salle particulière où nul profane ne doit pénétrer ;
eux-mêmes n'entrent dans ce réfectoire que purs, comme dans une enceinte sacrée.
Ils prennent place sans tumulte, puis le boulanger sert à chaque convive un
pain, le cuisinier place devant lui un plat contenant un seul mets.
Le prêtre prononce une prière avant le repas, et nul n'y peut goûter que la
prière ne soit dite. Après le repas, il prie derechef ; tous, au
commencement et à la fin, rendent grâce a Dieu, dispensateur de la nourriture
qui fait vivre. Ensuite, dépouillant leurs vêtements de repas comme des robes
sacrées,
ils retournent à leurs travaux jusqu'au soir. Alors, revenus au logis commun,
ils soupent de la même manière, cette fois avec leurs hôtes s'il s'en trouve
de passage chez eux. Ni cri, ni tumulte ne souille la maison : chacun reçoit
la parole à son tour. Pour les gens qui passent, ce silence à l'intérieur du
logis apparaît comme la célébration d'un mystère redoutable ; mais la
cause en est simplement dans leur invariable sobriété, dans leur habitude de
mesurer à chacun la nourriture et la boisson nécessaires pour le rassasier,
sans plus.
6. [134] Tous leurs actes
en général s'exécutent sur l'ordre de leurs préposés, mais il y a deux
vertus dont la pratique ne dépend que d'eux-mêmes : l'assistance d'autrui
et la pitié. Il leur est permis, en effet, de secourir, sans autre formalité,
ceux qui en sont dignes et qui les en prient, comme aussi de donner des vivres
aux nécessiteux. Cependant, ils n'ont pas le droit de faire des dons à leurs
proches sans l'autorisation des préposés. Ils savent gouverner leur colère
avec justice, modérer leurs passions, garder leur foi, maintenir la paix. Toute
parole prononcée par eux est plus forte qu'un serment, mais ils s'abstiennent
du serment même, qu'ils jugent pire que le parjure, car, disent-ils, celui dont
la parole ne trouve pas créance sans qu'il invoque Dieu se condamne par là même.
Ils s'appliquent merveilleusement à la lecture des anciens ouvrages,
choisissant surtout ceux qui peuvent servir au bien de l'âme et du corps. C'est
là qu'ils cherchent, pour guérir les maladies, la connaissance des racines
salutaires, et des vertus des pierres.
7. [137] Ceux qui désirent
entrer dans cette secte n'en obtiennent pas aussitôt l'accès. Le candidat fait
un stage extérieur d’une année, pendant laquelle il est astreint [65a] au genre de
vie des Esséniens ; on lui donne une hachette,
la ceinture dont j'ai déjà parlé et le vêtement blanc. Quand il a fourni
pendant le temps prescrit la preuve de sa tempérance, il est associé encore
plus étroitement au régime des confrères : il participe aux lustrations
du bain de purification, mais il n'est pas encore admis aux repas en commun.
Car après qu'il a montré son empire sur ses sens, il faut encore deux ans pour
éprouver son caractère. Si l'épreuve est manifestement satisfaisante, il est
alors admis dans la communauté. Mais avant de toucher à la nourriture commune,
il s'engage envers ses frères, par de redoutables serments, d'abord à vénérer
la divinité, ensuite à observer la justice envers les hommes, à ne faire tort
à personne ni spontanément ni par ordre ; à toujours détester les
injustes et venir au secours des justes ; à garder sa foi envers tous,
particulièrement envers les autorités,
car c'est toujours par la volonté de Dieu que le pouvoir échoit à un homme.
Il jure que si lui-même exerce le pouvoir il ne souillera jamais sa
magistrature par une allure insolente ni ne cherchera à éclipser ses subordonnés
par le faste de son costume ou de sa parure ; il jure de toujours aimer la
vérité et de confondre les menteurs ; de garder ses mains pures de
larcin, son âme pure de gains iniques ; de ne rien tenir caché aux
membres de la secte et de ne rien dévoiler aux profanes sur leur compte, dût-on
le torturer jusqu'à la mort. Il jure encore de transmettre les règles de la
secte exactement comme il les a reçues, de s'abstenir du brigandage
et de conserver avec le même respect les livres de la secte et les noms des
anges.
Tels sont les serments par lesquels les Esséniens enchaînent les néophytes.
8.
[143]
Quelqu'un d'entre eux est-il pris sur le fait commettant un délit grave,
ils le chassent de la communauté. Souvent l'expulsé trouve une mort misérable :
car, lié par ses serments et ses habitudes, il ne peut toucher aux aliments des
profanes ;
réduit à se nourrir d'herbes, il meurt le corps épuisé de faim. Aussi
ont-ils souvent repris par pitié ces malheureux au moment où ils allaient
rendre le dernier soupir, considérant comme suffisante pour leur péché cette
torture poussée jusqu'à la mort.
9. [145] Ils dispensent
la justice avec beaucoup de rigueur et d'impartialité. Ils se rassemblent, pour
juger, au nombre de cent au moins, et la sentence rendue est immuable. Après le
nom de Dieu, celui du législateur
est chez eux l'objet d'une vénération profonde ; quiconque l'a blasphémé
est puni de mort. Ils regardent comme louable de suivre l'autorité de l'âge et
du nombre ; dix Esséniens siègent-ils ensemble, nul ne pourra parler si
les neuf autres s'y opposent. Ils évitent de cracher en avant d'eux ou à leur
droite,
et observent plus rigoureusement que les autres Juifs le repos du sabbat ;
car ils ne se contentent pas de préparer la veille leur nourriture pour n'avoir
pas à allumer de feu ce jour-là : ils n'osent ni déplacer aucun ustensile ni
même satisfaire leurs besoins naturels. Les autres jours, ils creusent à cet
effet une fosse de la profondeur d'un pied à l'aide d'un hoyau -car telle est
la forme de cette petite hache que reçoivent les néophytes - et l'abritent de
leur manteau pour ne pas souiller les rayons de Dieu ;
c'est là qu'ils s'accroupissent, puis ils rejettent dans la fosse la terre
qu'ils en ont tirée. Ils choisissent pour cela les endroits les plus solitaires :
et, bien qu'il s'agisse là d'une évacuation, ils ont l'habitude de se laver
ensuite comme pour se purifier d'une souillure.
10. [150] Ils se divisent
en quatre classes suivant l'ancienneté de leur admission aux pratiques ;
les plus jeunes sont réputés tellement inférieurs à leurs aînés que si un
ancien vient à toucher un nouveau il doit se purifier comme après le contact
d'un étranger. Ils atteignent un âge avancé, la plupart même passent cent
ans, et ils doivent cette longévité, suivant moi, à la simplicité et à la régularité
de leur vie. Ils méprisent les dangers, triomphent de la douleur par la hauteur
de leur âme et considèrent la mort, si elle se présente avec gloire, comme préférable
à une vie immortelle. La guerre des Romains a éprouvé leur force de caractère
en toutes circonstances : les membres roués, tordus, brûlés, brisés,
soumis à tous les instruments de torture afin de leur arracher un mot de blasphème
contre le législateur ou leur faire manger des mets défendus, on n'a pu les
contraindre ni à l'un, ni à l'autre, ni même à flatter leurs tourmenteurs ou
à verser des larmes. Souriant au milieu des supplices et raillant leurs
bourreaux, ils rendaient l'âme avec joie, comme s'ils devaient la reprendre
bientôt.
11. [154] En effet, c'est
une croyance bien affermie chez eux que le corps est corruptible et la matière
qui le compose inconsistante, mais que l'âme est immortelle et impérissable,
qu'elle habitait l'éther le plus subtil, qu'attirée dans le corps comme dans
une prison, elle s'unit à lui par une sorte de charme naturel, que cette âme
une fois détachée des liens de la chair, débarrassée pour ainsi dire d'un
long esclavage, prend son vol joyeux vers les hauteurs. D'accord avec les fils
des Grecs, ils prétendent qu'aux âmes pures seules est réservé un séjour au
delà de l'Océan, un lieu que n’importunent ni les pluies, ni les neiges, ni
les chaleurs excessives, mais que le doux zéphyr, soufflant de l'Océan, vient
toujours rafraîchir ; les âmes impures, au contraire, ils les relèguent
dans un abîme ténébreux et agité par les tempêtes, foisonnant d'éternelles
souffrances. C'est dans la même pensée, ce me semble, que les Grecs consacrent
à leurs vaillants, à ceux qu'ils appellent héros et demi-dieux, les îles des
bienheureux, aux âmes des méchants, l'Hadès, la région de l'impiété, ou,
d'après leurs légendes, les Sisyphe, les Tantale, les Ixion et les Tityos sont
au supplice : croyance où l'on retrouve d'abord l'idée de l'immortalité
des âmes, ensuite la préoccupation d'exhorter à la vertu et de détourner du
vice car les bons, pendant la vie, deviendront meilleurs par l'espérance des
honneurs qu'ils obtiendront après leur mort, et les méchants mettront un frein
à leurs passions dans la crainte que, même s'ils échappent de leur vivant au
châtiment, ils ne subissent, après leur dissolution, un châtiment éternel.
Tels sont les enseignements religieux des Esséniens, appât irrésistible pour
ceux qui ont une fois goûté à leur sagesse.
12. [159] Il y en a même
parmi eux qui se font fort de prévoir l'avenir à force de s'exercer par l'étude
des livres sacrés, les purifications variées et les paroles des prophètes1 et
il est rare qu'ils se trompent dans leurs prédictions.
13. [160] Il existe
encore une autre classe d'Esséniens, qui s'accordent avec les autres pour le régime,
les coutumes et les lois, mais qui s'en séparent sur la question du mariage.
Ils pensent que renoncer au mariage c'est vraiment retrancher la partie de la
vie la plus importante, à savoir la propagation de l'espèce ; chose
d'autant plus grave que le genre humain disparaîtrait en très peu de temps si
tous adoptaient cette opinion. Ils prennent donc leurs femmes à l'essai, et après
que trois époques successives ont montré leur aptitude à concevoir, ils les
épousent définitivement [78a]. Dès qu'elles sont enceintes, ils n'ont pas commerce
avec elles, montrant ainsi qu'ils se marient non pour le plaisir, mais pour
procréer des enfants. Les femmes usent d'ablutions en s'enveloppant de linges
comme les hommes d'une ceinture. Tels sont les usages de cette classe d'Esséniens.
14. [162] Des deux sectes
plus anciennes, les Pharisiens, considérés comme les interprètes exacts des
lois et comme les créateurs de la première école, rattachent tout au destin
et à Dieu. Ils pensent que la faculté d'agir bien ou mal dépend pour la plus
grande part de l'homme lui-même, mais qu'il faut que le destin
coopère pour chaque acte particulier que
toute âme est impérissable, que celles des bons seules passent dans un autre
corps,
que celles des mauvais subissent un châtiment éternel. Quant à la seconde
secte, celle des Sadducéens, ils suppriment absolument le destin et prétendent
que Dieu ne peut ni faire, ni prévoir le mal ; ils disent que l'homme a le
libre choix du bien et du mal et que chacun,
suivant sa volonté, se porte d'un côté ou de l'autre. Ils nient la
persistance de l'âme après la mort, les châtiments et les récompenses de
l'autre monde. Les Pharisiens se montrent très dévoués les uns aux autres et
cherchent à rester en communion avec la nation entière. Les Sadducéens, au
contraire, sont, même entre eux, peu accueillants, et aussi rudes dans leurs
relations avec leurs compatriotes qu'avec les étrangers. Voilà ce que j'avais
à dire sur les sectes philosophiques des Juifs.
1.
[167] Quand l'ethnarchie d’Archélaüs eut été réduite en province,
les autres princes, Philippe et Hérode, surnommé Antipas, continuèrent à
gouverner leurs tétrarchies respectives ; quant à Salomé, en mourant
elle légua à Julie, femme d'Auguste, sa toparchie, avec Jamnia et les bois de
palmiers de Phasaélis. Quand l'empire des Romains passa à Tibère, fils de
Julie, après la mort d'Auguste, qui avait dirigé les affaires pendant
cinquante sept ans, six mois et deux jours,
Hérode (Antipas) et Philippe, maintenus dans leurs tétrarchies, fondèrent,
celui-ci, près des sources du Jourdain, dans le district de Panéas, la ville
de Césarée et, dans la Gaulanitide inférieure celle de Julias ; Hérode,
en Galilée Tibériade et, dans la Pérée, une cité qui prit aussi le nom de
Julie.
2.
[169] Pilate, que Tibère envoya comme procurateur en Judée, introduisit nuitamment
à Jérusalem, couvertes d'un voile, les effigies de César, qu'on nomme
enseignes.
Le jour venu, ce spectacle excita parmi les Juifs un grand tumulte : les
habitants présents furent frappés de stupeur, voyant là une violation de
leurs lois, qui ne permettent d'élever aucune image dans leur ville ;
l'indignation des gens de la ville se communiqua au peuple de la campagne, qui
accourut de toutes parts. Les Juifs s'ameutèrent autour de Pilate, a Césarée,
pour le supplier de retirer les enseignes de Jérusalem et de maintenir les lois
de leurs ancêtres. Comme Pilate refusait, ils se couchèrent autour de sa
maison et y restèrent prosternés, sans mouvement, pendant cinq jours entiers
et cinq nuits.
3. [172] Le jour qui
suivit, Pilate s'assit sur son tribunal dans le grand stade et convoqua le
peuple sous prétexte de lui répondre : là, il donna aux soldats en armes
le signal convenu de cerner les
Juifs. Quand ils virent la troupe massée autour d’eux sur trois rangs, les
Juifs restèrent muets devant ce spectacle imprévu. Pilate, après avoir déclaré
qu'il les ferait égorger s’ils ne recevaient pas les images de César, fit
signe aux soldats de tirer leurs épées. Mais les Juifs, comme d'un commun
accord, se jetèrent à terre en rangs serrés et tendirent le cou, se déclarant
près à mourir plutôt que de violer la loi. Frappé d'étonnement devant un zèle
religieux aussi ardent, Pilate donna l'ordre de retirer aussitôt les enseignes
de Jérusalem.
4.
[175] Un peu plus tard il souleva une nouvelle émeute en épuisant, pour la
construction d’un aqueduc, le trésor sacré qu'on appelle Korbónas ;
l'eau fut emmenée d'une distance de 400 stades.
A cette nouvelle, le peuple s'indigna : il se répandit en vociférant
autour du tribunal de Pilate, qui se trouvait alors à Jérusalem. Celui-ci, prévoyant
la sédition, avait pris soin de mêler à la multitude une troupe de soldats
armés, mais vêtus d'habits civils, et, tout en leur défendant de faire usage
du glaive, leur ordonna de frapper les manifestants avec des gourdins. Du haut
de son tribunal il donna un signe convenu. Les Juifs périrent en grand nombre,
les uns sous les coups, d'autres en s'écrasant mutuellement dans la fuite. La
multitude, stupéfiée par ce massacre, retomba dans le silence.
5.
[178] Sur ces entrefaites. Agrippa, fils de cet Aristobule que son père Hérode avait
mis à mort, se rendit auprès de Tibère pour accuser le tétrarque Hérode
(Antipas). L'empereur n'ayant pas accueilli l'accusation, Agrippa resta à Rome
pour faire sa cour aux gens considérables et tout particulièrement à Gaius,
fils de Germanicus, qui vivait encore en simple particulier. Un jour qu'il le
recevait à souper, Agrippa, après force compliments de toute espèce, leva les
bras au ciel et exprima publiquement le vœu de voir bientôt Gaius maître du
monde, par le décès de Tibère. Un des domestiques d'Agrippa
l'apporta ce mot à, Tibère ; l'empereur, plein de colère, fit enfermer
Agrippa dans une prison, où il le garda avec rigueur pendant six mois jusqu'à
sa propre mort, qui survint après un règne de vingt-deux ans, six mois et
trois jours.
6.
[181] Gaius, proclamé César, délivra Agrippa et lui donna, avec le titre de roi, la
tétrarchie de Philippe, qui venait de mourir.
Quand il eut pris possession de son royaume,
Agrippa excita la jalousie et l'ambition du tétrarque Hérode. C'était surtout
Hérodias, femme de ce tétrarque, qui poussait celui-ci à espérer la royauté ;
elle lui reprochait sa mollesse et prétendait que son refus d'aller trouver César
empêchait son avancement. Puisque César avait fait un roi d'Agrippa, qui était
un simple particulier, hésiterait-il à donner le même titre à un tétrarque ?
Cédant à ces sollicitations, Hérode se rendit auprès de Gaius, qui le punit
de sa cupidité en l’exilant en Espagne,
car Agrippa l'avait suivi
pour l'accuser. Gaius joignit encore à la tétrarchie d'Agrippa celle de son
rival. Hérode mourut en Espagne, où sa femme avait partagé son exil.
1.
[184] Rien n'égala l'insolence avec laquelle l'empereur Gaius défia la fortune :
il voulut se faire passer pour un dieu et être salué de ce nom, il amputa sa
patrie en mettant à mort les plus nobles citoyens. Son impiété s'étendit
jusqu'en Judée. En effet, il envoya Pétrone avec une armée à Jérusalem pour
installer dans le Temple des statues faites à son image : il lui ordonna,
si les Juifs ne consentaient pas à les recevoir, de mettre a mort les mutins et
de réduire en esclavage tout le reste de la nation. Mais Dieu veilla a ce que
de pareils ordres ne reçussent pas leur exécution. Pétrone, parti d'Antioche,
entra en Judée avec trois légions
et de nombreux contingents alliés de Syrie. Parmi les Juifs, les uns révoquaient
en doute les bruits de guerre, et ceux qui y croyaient ne percevaient aucun
moyen de défense ; bientôt la terreur se répandit dans toute la
multitude, l'armée étant déjà, arrivée à Ptolémaïs.
2. [188] Ptolémaïs est
une ville de Galilée, bâtie sur le littoral, au seuil de la Grande plaine. Son
territoire est ceint de montagnes : au levant, à 60 stades, celles de
Galilée ; au midi, le Carmel, éloigné de 120 stades ; au nord, la
chaîne la plus élevée, que les habitants du pays appellent l'Echelle des
Tyriens, à une distance de 100 stades. A 2 stades environ de Ptolémaïs coule
le fleuve Bélæos,
très peu considérable ; sur ses rives se dresse le tombeau de Memnon,
et à côté se trouve un emplacement de cent coudées qui offre un spectacle
merveilleux. C'est un terrain, d'une forme circulaire et creuse, qui produit un
sable vitrifié. De nombreux bâtiments abordent à ce rivage et vident la fosse
de sable : aussitôt, elle se comble de nouveau, sous le souffle des vents
qui y accumulent comme de concert le sable brut amené du dehors, que la vertu
de cette mine a bientôt fait de transformer entièrement en substance vitreuse.
Mais ce qui me paraît être plus étonnant encore, c'est que le verre en excès
qui déborde de cette cavité redevient un pur sable comme auparavant. Telles
sont les curieuses propriétés de ce site.
3. [192] Les Juifs,
rassemblés avec leurs femmes et leurs enfants dans la plaine de Ptolémaïs,
imploraient Pétrone d'abord pour les lois de leurs pères, ensuite pour eux-mêmes.
Touché par cette multitude et ces prières, ce général laissa à Ptolémaïs
les statues et les troupes et passa en Galilée où il convoqua à Tibériade le
peuple et tous les notables ; là, il exposa la puissance des Romains et
les menaces de l'empereur et montra ensuite aux Juifs la témérité de leur
requête toutes les nations soumises avaient érigé dans chacune de leurs
villes des statues à César parmi celles des autres dieux ; si donc, seuls
de tous, ils prétendaient rejeter cet usage, c'était presque une défection,
et en tout cas un outrage.
4. [195] Comme les Juifs
alléguaient leur loi et la coutume de leurs ancêtres, qui leur interdisaient
absolument de placer l'image de Dieu, et à plus forte raison celle d'un homme,
non seulement dans le Temple, mais encore dans un endroit profane, quel qu'il fût,
de leur pays, Pétrone répondit : « Mais moi aussi, il faut que je
maintienne la loi de mon maître ; si je la transgresse et que je vous épargne,
je serai condamné avec justice. Celui qui vous fera la guerre, c'est celui qui
m’envoie, et non moi-même ; car aussi bien que vous je suis son sujet ».
A ces mots la multitude s'écria qu'elle était prête à tout souffrir pour la
loi. Alors Pétrone, leur imposant silence : « Vous ferez donc,
dit-il, la guerre à César ? » Les Juifs répondirent que deux fois
par jour ils offraient des sacrifices en l'honneur de César et du peuple romain ;
mais que, s'il voulait dresser les statues, il lui faudrait d'abord immoler la
nation juive tout entière ; ils s'offrirent eux-mêmes au sacrifice, avec
leurs femmes et leurs enfants. Ces paroles emplissent Pétrone d'étonnement et
de pitié devant l'incomparable piété de ces hommes et leur ferme résignation
à la mort. Cette fois encore on se sépara sans avoir rien décidé.
5. [199] Les jours
suivants, il réunit les notables en grand nombre dans des conférences
particulières et rassembla publiquement la multitude ; il recourut tour à
tour aux exhortations, aux conseils, le plus souvent aux menaces, insistant sur
la puissance des Romains, l'indignation de Gaius et la nécessité où les
circonstances le réduisaient lui-même. Comme il voyait que les Juifs ne cédaient
à aucun de ces moyens et que la campagne risquait de ne pas être ensemencée,
car au moment des semailles le peuple passa auprès de lui cinquante jours
dans l'inaction, il finit par les convoquer et leur dit : « C'est
donc plutôt à moi de courir le danger. Ou bien, avec l'aide de Dieu, je
persuaderai César et j'aurai le bonheur de me sauver avec vous, ou bien, si sa
colère se déchaîne, je suis prêt à donner ma vie pour un peuple si nombreux ».
Cela dit, il congédia le peuple qui le comblait de bénédictions et, ramassant
ses troupes, passa de Ptolémaïs à Antioche.
De cette dernière ville il se hâta de mander à César son expédition en Judée
et les supplications du peuple, ajoutant que, à moins que l'empereur ne voulût
détruire le pays en même temps que les habitants, il devait respecter leur loi
et révoquer l'ordre donné. A ces lettres Gaius répondit sans douceur, menaçant
de mort Pétrone pour avoir mis trop de lenteur à exécuter ses ordres. Mais il
arriva que les porteurs de ce message furent pendant trois mois ballottés en
mer par la tempête, tandis que d'autres messagers, qui apportaient la nouvelle
de la mort de Gaius, eurent une heureuse traversée. Aussi Pétrone reçut-il
cette dernière nouvelle vingt-sept jours avant les lettres qui le menaçaient.
1.
[204] Quand Gaius, après un règne de trois ans et huit mois,
eut été assassiné, les troupes de Rome portèrent de force Claude à
l’empire : mais le Sénat, sur la motion des consuls Sentius Saturninus
et Pomponius Secundus, chargea les trois cohortes
qui lui étaient restées fidèles de garder la ville, puis s’assembla au
Capitole et, alléguant la cruauté de Gaius, décréta la guerre contre Claude :
il voulait donner à, l'empire une constitution aristocratique, comme celle
d'autrefois, ou choisir par voie de suffrage un chef digne de commander.
2. [206] Agrippa se
trouvait alors à Rome ; le hasard voulut qu'il fût mandé et appelé en
consultation à la fois par le Sénat et par Claude, qui l'invita dans son camp ;
les deux partis sollicitaient son aide dans ce besoin pressant. Agrippa, quand
il vit celui qui par sa puissance était déjà César, passa au parti de
Claude. Celui-ci le chargea alors d'aller exposer au Sénat ses sentiments :
d'abord, c'est malgré lui que les soldats l'ont enlevé ; mais il n'a cru
ni juste de trahir leur zèle, ni prudent de trahir sa propre fortune,
car on est en danger par le seul fait d'être proclamé empereur. D'ailleurs, il
gouvernera l'empire comme un bon président et non comme un tyran ;
l'honneur du titre suffit à son ambition. et, pour chaque affaire, il
consultera le peuple entier. Quand même il n'eût pas été d'un naturel modéré,
la mort de Gaius était pour lui une suffisante leçon de sagesse.
3. [209] Quand Agrippa
eut délivré ce message, le Sénat répondit que, confiant dans la force de
l'armée et la sagesse de ses propres conseils, il ne se résignerait pas à un
esclavage volontaire. Dès que Claude connut cette réponse des sénateurs, il
renvoya encore Agrippa pour leur dire qu'il ne consentirait pas à trahir ceux
qui lui avaient juré fidélité [112a] ; il combattrait donc, malgré lui, ceux
que pour rien au monde il n'aurait voulu avoir pour ennemis. Toutefois, il
fallait, disait-il, désigner pour champ clos un endroit hors de ville, car il
serait criminel que leur funeste entêtement souillât les sanctuaires de la
patrie du sang de ses enfants. Agrippa reçut et transmit ce message.
4. [211] Sur ces
entrefaites, un des soldats qui avaient suivi le parti du Sénat, tirant son
glaive : « Camarades, s'écria-t-il, quelle folie nous pousse à
vouloir tuer nos frères et à nous ruer contre nos propres parents, qui
accompagnent Claude, quand nous avons un empereur exempt de tout reproche, quand
tant de liens nous unissent à ceux que nous allons attaquer les armes à la
main ? » Cela dit, il se
précipite au milieu de la curie, entraînant avec lui tous ses compagnons
d'armes. En présence de cette désertion, les nobles furent d'abord saisis
d'effroi, puis, n'apercevant aucun moyen de salut, ils suivirent les soldats et
se rendirent en hâte auprès de Claude. Au pied des murailles, ils virent
arriver contre eux, l'épée nue, les plus ardents courtisans de la fortune, et
leurs premiers rangs auraient été décimés avant que Claude eût rien su de
la fureur des soldats. Si Agrippa, accourant auprès du prince, ne lui avait
montré le péril de la situation : il devait arrêter l'élan de ces
furieux contre les sénateurs, sans quoi il se priverait de ceux qui font la
splendeur de la souveraineté et ne serait plus que le roi d'une solitude.
5. [214] Sitôt informé,
Claude arrêta l'impétuosité des soldats, reçut les sénateurs dans son camp
et, après leur avoir fait bon accueil, sortit aussitôt avec eux pour offrir à
Dieu un sacrifice de joyeux avènement. Il s'empressa de donner à Agrippa tout
le royaume qu'avait possédé son aïeul, en y joignant, hors des frontières,
la Trachonitide et l'Auranitide, dont Auguste avait fait présent à Hérode, en
outre un autre territoire dit « royaume de Lysanias ».
Il fit connaître cette donation au peuple par un édit et ordonna aux
magistrats de la faire graver sur des tables d'airain qu'on plaça au Capitole.
Il donna aussi à Hérode, à la fois frère d'Agrippa et gendre de ce prince
par son mariage avec Bérénice, le royaume de Chalcis.
6. [218] Maître de
domaines considérables Agrippa vit promptement affluer l'argent dans ses
coffres ; mais il ne devait pas profiter longtemps de ces richesses. Il
avait commencé à entourer Jérusalem d'une muraille si forte
que, s’il eût pu l'achever, les Romains plus tard en auraient en vain
entrepris le siège. Mais avant que l'ouvrage eût atteint la hauteur projetée,
il mourut à Césarée,
après un règne de trois ans, auquel il faut ajouter ses trois ans de tétrarque.
Il laissa trois filles nées de Cypros :
Bérénice, Mariamme et Drusilla, et un fils, issu de la même femme, Agrippa.
Comme celui-ci était en bas âge,
Claude réduisit de nouveau les royaumes en province et y envoya en qualité de
procurateurs Cuspius Fadus,
puis Tibère Alexandre,
qui ne portèrent aucune atteinte aux coutumes du pays et y maintinrent la paix.
Ensuite mourut Hérode, roi de Chalcis ;
il laissait, de son mariage avec sa nièce Bérénice, deux fils, Bérénicien
et Hyrcan, et, de sa première femme, Mariamme, un fils, Aristobule. Un troisième
frère, Aristobule, était mort dans une condition privée, laissant une fille,
Jotapé.
Ces trois princes avaient pour père, comme je l'ai dit précédemment,
Aristobule fils d'Hérode ; Aristobule et Alexandre étaient nés du
mariage d'Hérode avec Mariamme, et leur père les mit à mort. Quant à la postérité
d'Alexandre elle régna dans la grande Arménie.
1.
[223] Après la mort d’Hérode, souverain de Chalcis, Claude donna son royaume à
son neveu Agrippa, fils d'Agrippa.
Le reste de la province passa, après Tibère Alexandre, sous l'administration
de Cumanus.
Sous ce procurateur des troubles éclatèrent, et les tueries de Juifs recommencèrent
de plus belle. Le peuple, en effet, s’était porté en foule à Jérusalem
pour la fête des azymes, et la cohorte romaine avait pris position sur le toit
du portique du temple, car il est d'usage
que la troupe en armes surveille toujours les fêtes, pour parer aux désordres
qui peuvent résulter d'une telle agglomération de peuple. Alors un des
soldats, relevant sa robe, se baissa dans une attitude indécente, de manière
à tourner son siège vers les Juifs, et fit entendre un bruit qui s’accordait
avec le geste.
Ce spectacle indigna la multitude ; elle demanda à grands cris que Cumanus
punit le soldat. Quelques jeunes gens qui avaient la tête plus chaude et
quelques factieux de la plèbe engagèrent le combat ; saisissant des
pierres, ils en lapidèrent les troupes. Cumanus, craignant une attaque de tout
le peuple contre lui-même, manda un renfort de fantassins. Quand ceux-ci se répandirent
dans les portiques,
une irrésistible panique s'empara des Juifs qui, fuyant hors du Temple, cherchèrent
un refuge dans la ville. Une ruée si violente se produisit vers les portes que
les gens se foulèrent aux pieds et s'écrasèrent les uns les autres ; il
en périt plus de trente mille,
et la fête se tourna en deuil pour la nation entière, en gémissements pour
toutes les familles.
2.
[228] A ce malheur succédèrent d'autres désordres, causés par les brigands. Près
de Béthoron,
sur la route publique, des brigands
assaillirent un certain Stéphanos, esclave de César, et s'emparèrent de son
bagage. Cumanus, envoyant de tous côtés des soldats, se fit amener les
habitants
des bourgs voisins, enchaînés, et leur reprocha de n'avoir pas poursuivi et
arrêté les brigands. A cette occasion un soldat, trouvant un exemplaire de la
loi sacrée dans un village, déchira le volume et le jeta au feu.
Là-dessus les Juifs s'émurent comme si toute la contrée avait été livrée
aux flammes. Poussés par leur religion comme par un ressort, ils coururent
tous, dès la première nouvelle, à Césarée, auprès de Cumanus, le conjurant
de ne pas laisser impunie une aussi grave offense envers Dieu et leur loi. Le
procurateur, voyant que le peuple ne se calmerait pas s'il n'obtenait
satisfaction, ordonna d'amener le soldat et le fit conduire à la mort, entre
les rangs de ses accusateurs : sur quoi, les Juifs se retirèrent.
3.
[232] Puis ce fut au tour des Galiléens et des Samaritains d'en venir aux mains. Au
bourg de Ghéma,
situé dans la Grande plaine du pays de Samarie,
un Galiléen,
mêlé aux nombreux Juifs qui se rendaient à la fête, fut tué. Là-dessus une
foule considérable accourut de Galilée pour livrer bataille aux Samaritains ;
les notables du pays vinrent trouver Cumanus et le supplièrent, s'il voulait prévenir
un malheur irréparable, de se rendre en Galilée pour punir les auteurs du
meurtre : seul moyen. disaient-ils, de disperser la multitude avant qu’on
en vînt aux coups. Mais Cumanus, ajournant leur requête à la suite des
affaires en cours,
renvoya les suppliants sans aucune satisfaction.
4. [234] Quand la
nouvelle du meurtre parvint à Jérusalem, elle souleva la plèbe. Abandonnant
la fête, les Juifs se précipitèrent vers Samarie, sans généraux, sans écouter
aucun des magistrats qui essayaient de les retenir. Les brigands et les factieux
avaient pour chefs Eléazar, fils de Dinæos, et Alexandre,
qui, attaquant les cantons limitrophes du distrcit d’Acrabatène,
massacrèrent les habitants sans distinction d'âge et incendièrent les
bourgades.
5. [236] Alors Cumanus,
tirant de Césarée une aile de cavalerie dite « des Sébasténiens »,
se porta au secours des populations ainsi ravagées : il fit prisonniers
beaucoup de compagnons d'Eléazar et en tua un plus grand nombre. Quant au reste
des émeutiers, qui se ruaient pour faire la guerre aux Samaritains, les
magistrats de Jérusalem coururent à leur rencontre, revêtus du cilice, la tête
couverte de cendre, les suppliant de retourner en arrière, de ne pas, en
attaquant Samarie, exciter les Romains contre Jérusalem, de prendre en pitié
la patrie, le Temple, leurs enfants et leurs femmes, qui, pour venger le sang
d'un seul Galiléen, risquaient de périr tous. Cédant à ces sollicitations,
les Juifs se dispersèrent. Mais beaucoup d'entre eux, encouragés par l'impunité,
se tournèrent au métier de brigand ; dans toute la contrée ce ne furent
que pillages et soulèvements, fomentés par les plus audacieux. Les notables de
Samarie se rendirent alors à Tyr, auprès d'Ummidius Quadratus, gouverneur de
Syrie, et le pressèrent de tirer vengeance de ces déprédations. D'autre part
les notables Juifs se présentèrent également, le grand prêtre Jonathas, fils
d'Ananos, à leur tète, assurant que les Samaritains avaient, par le meurtre en
question, donné le signal du désordre, et que le véritable auteur de tout ce
qui s’en était suivi, c’était Cumanus, pour avoir refusé de poursuivre
les auteurs de l'assassinat.
6. [241] Quadratus, pour
l'heure, ajourna les deux partis, disant qu'une fois sur les lieux il
examinerait l'affaire en détail ; dans la suite il passa à Césarée,
où il fit mettre en croix tous les individus arrêtés par Cumanus. De là, il
se rendit à Lydda, où il entendit derechef les plaintes des Samaritains. Puis
il manda dix-huit Juifs,
qu’il savait avoir pris part au combat, et les fit périr sous la hache ;
il envoya à César, avec deux autres personnes de marque, les grands prêtres
Jonathas et Ananias, Ananos,
fils de ce dernier, et quelques autres notables Juifs, en même temps que les
Samaritains les plus distingués. Enfin, il ordonna à Cumanus et au tribun Céler
de mettre à la voile pour Rome et de rendre compte à Claude de leur conduite.
Ces mesures prises, il quitta Lydda pour remonter vers Jérusalem ; comme
il trouva le peuple célébrant paisiblement la fête des Azymes,
il retourna à Antioche.
7. [245] A Rome,
l'empereur entendit Cumanus et les Samaritains en présence d'Agrippa, qui
plaida avec ardeur la cause des Juifs, tandis que beaucoup de grands personnages
soutenaient Cumanus ; l'empereur condamna les Samaritains, fit mettre à
mort trois des plus puissants et exila Cumanus. Quant à Céler, il l'envoya
enchaîné à Jérusalem et ordonna de le livrer aux outrages des Juifs :
après l'avoir traîné autour de la ville, on devait lui trancher la tête.
8.
[247] Après ces événements, Claude envoie Félix, frère de Pallas, comme
procurateur de la Judée, de Samarie, de la Galilée et de la Pérée :
il donne à Agrippa un royaume plus considérable que Chalcis, à savoir le
territoire qui avait appartenu a Philippe et qui se composait de la
Trachonitide, de la Batanée et de la Gaulanitide, en y ajoutant le royaume de
Lysanias et l'ancienne tétrarchie de Varus.
Claude, après avoir gouverné l'empire pendant treize ans, huit mois et vingt
jours,
mourut en laissant Néron pour successeur : cédant aux artifices de sa
femme Agrippine, il avait adopté et désigné pour héritier ce prince, bien
qu'il eût lui-même de Messaline, sa première femme, un fils légitime,
Britannicus, et une fille, Octavie, qu'il avait lui-même unie à Néron. Il
avait encore eu de Pétina une autre fille, Antonia.
1. [250] Tous les défis
que Néron lança à la fortune, quand l'excès de prospérité et de richesse
eut égaré la tête, la manière dont il fit périr son frère, sa femme et sa
mère, premières victimes d'une cruauté qu’il reporta ensuite sur les plus
nobles personnages, enfin la démence qui l'entraîna sur la scène et sur le théâtre,
tous ces faits, devenus si rebattus, je les laisserai de côté, et je me
bornerai à raconter ce qui, de son temps, s'est passé chez les Juifs.
2.
[252] Il donna donc le royaume de la Petite Arménie à Aristobule, fils d'Hérode de
Chalcis ; il agrandit
celui d'Agrippa le jeune de quatre villes avec leurs toparchies : Abila et
Julias dans la Pérée, Tarichées et Tibériade en Galilée ;
il nomma
Félix procurateur du reste de la Judée. Celui-ci s'empara du chef de brigands,
Eléazar,
qui depuis vingt ans ravageait le pays, ainsi que d'un grand nombre de ses
compagnons, et il les envoya à Rome ; quant aux brigands qu'il fit mettre
en croix et aux indigènes, convaincus de complicité, qu'il châtia, le nombre
en fut infini.
3.
[254] Quand il eut ainsi purgé la contrée, une autre espèce de brigands surgit dans
Jérusalem : c’étaient ceux qu'on appelait sicaires
parce qu'ils assassinaient en plein jour au milieu même de la ville. Ils se mêlaient
surtout à la foule dans les fêtes, cachant sous leurs vêtements de courts
poignards, dont ils frappaient leurs ennemis ; puis, quand la victime était
tombée, le meurtrier s'associait bruyamment à l'indignation de la foule.
inspirant ainsi une confiance qui le rendait insaisissable. Ils égorgèrent
d'abord le grand prêtre Jonathas, et beaucoup d'autres après lui : chaque
jour amenait son meurtre. La crainte était pire encore que le mal ;
chacun, comme à la guerre, attendait la mort à chaque moment. On surveillait
de loin ses ennemis, on ne se fiait même pas aux amis que l'on voyait s'avancer
vers soi ; mais on avait beau multiplier les soupçons et les défiances,
le poignard faisait son oeuvre. tant les assassins étaient prompts et habiles
à se cacher.
4.
[258] Il se forma encore une autre troupe de scélérats, dont les bras étaient plus
purs, mais les sentiments plus impies, et qui contribuèrent autant que les
assassins à ruiner la prospérité de la ville. Des individus vagabonds et
fourbes, qui ne cherchaient que changements et révolutions sous le masque de
l'inspiration divine, poussaient la multitude à un délire furieux et l'entraînaient
au désert, où Dieu, disaient-ils, devait leur montrer les signes de la liberté
prochaine.
Comme on pouvait voir là les premiers germes d'une révolte. Félix envoya
contre ces égarés des cavaliers et des fantassins pesamment armés et en
tailla en pièces un très grand nombre.
5.
[261] Plus funeste encore aux Juifs fut le faux prophète égyptien. Il parut, sous ce
nom, dans le pays, un charlatan qui s'attribuait l'autorité d'un prophète et
qui sut rassembler autour de lui trente mille dupes.
Il les amena du désert, par un circuit, jusqu'à la montagne dite des Oliviers ;
de là, il était capable de marcher sur Jérusalem et de s'en emparer de force,
après avoir vaincu la garnison romaine, puis d'y régner en tyran sur le peuple
avec l'appui des satellites qui l'accompagnaient dans son invasion. Cependant, Félix
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