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Oeuvre numérisée par Marc Szwajcer

 

PHEDRE

FABLES

livre 2


TRADUCTION: Pierre CONSTANT, Fables de Phèdre, ... Paris, Garnier, 1937
 commentaires par M. Ernest Panckoucke  C. L. F. Panckoucke, 1834.
texte latin : THE LATIN LIBRARY
reproductions : Fables de Phèdre, affranchi d'Auguste .

Tome premier / traduites en français, avec le texte à côté, et ornées de gravures [par Le Maistre de Sacy] ;

[retouchées par C.-S. Camus] Paris : P. Didot l'aîné, 1806

autre traduction

Prologus

Exemplis continetur Aesopi genus;
nec aliud quicquam per fabellas quaeritur
quam corrigatur error ut mortalium,
acuatque sese diligens industria.
quicumque fuerit ergo iocus narrandi,
dum capiat aurem et servet propositum suum,
re commendatur, non auctoris nomine.
equidem omni cura morem servabo senis.
sed si libuerit aliquid interponere,
dictorum sensus ut delectet varietas,
bonas in partes, lector, accipias velim
ita, si rependet illi brevitas gratiam.
cuius verbosa ne sit commendatio,
attende cur negare cupidis debeas,
modestis etiam offerre quod non petierint.

 

PROLOGUE.

Le genre créé par Ésope consiste tout entier en exemples et ne vise par des apologues qu'à corriger les erreurs des hommes et à stimuler leur attention et leur activité. Quel que soit donc le badinage où se joue le narrateur, pourvu qu'il captive l'oreille et ne manque pas son but, c'est par le sujet lui-même qu'il se recommande et non par le nom de l'auteur. Quant à moi, je mettrai tout mon soin à suivre la tradition du vieil Ésope; mais s'il me prend fantaisie d'intercaler parmi ses apologues quelque invention personnelle pour plaire par la variété des récits, je voudrais, lecteur, te voir prendre cette audace en bonne part. Je promets en revanche de reconnaître ton indulgence par ma brièveté. Mais je me garderai de faire de cette brièveté un éloge trop verbeux. Considère donc pourquoi tu dois opposer un refus aux gens avides et pourquoi aux gens discrets tu dois même offrir ce qu'ils n'ont pas demandé.

I. Quicumque fuerit ergo narrantis jocus. Ce vers a été commenté de toutes les manières, parce que, dans le manuscrit, les lettres L, I on J, au commencement des mots, sont absolument pareilles.
Voici le vers tel qu'il est écrit dans le manuscrit Pithou :
Quicumque fuerit ergo narrandi jocus.
La leçon que nous avons adoptée est de Schwabe.

PASSAGE IMITE PAR LA FONTAINE.

Sed si libuerit aliquid interponere,
Dictorum sensus ut delectet varietas.

Si j'ajoute du mien à son invention , 
C'est pour peindre nos moeurs, et non pas par envie. 
Je suis trop au dessus de cette ambition.

 

 

 

I. Iuvencus Leo et Praedator

Super iuvencum stabat deiectum leo.
praedator intervenit, partem postulans.
'Darem' inquit 'nisi soleres per te sumere';
et improbum reiecit. forte innoxius
viator est deductus in eundem locum,
feroque viso rettulit retro pedem.
cui placidus ille 'Non est quod timeas' ait,
'et quae debetur pars tuae modestiae
audacter tolle'. tunc diviso tergore
silvas petivit, homini ut accessum daret.

Exemplum egregium prorsus et laudabile;
verum est aviditas dives et pauper pudor.

 

1. LE JEUNE TAUREAU, LE LION ET LE BRIGAND.

Sur le corps d'un jeune taureau qu'il avait terrassé, un lion se tenait debout. Un brigand survint qui réclama une part. "Je te la donnerais, dit le lion, si tu n'avais coutume de la prendre toi-même," et il repoussa ainsi la demande du méchant. Le hasard conduisit au même endroit un voyageur inoffensif qui, à la vue de la bête sauvage, recula. Mais le lion lui dit doucement : "Tu n'as rien à craindre. Une part t'est due pour ta discrétion; prends-la hardiment". Puis, ayant partagé la proie, il se retira dans la forêt pour laisser approcher l'homme. Exemple tout à fait admirable et digne d'éloges. Mais en fait, seuls les gens avides s'enrichissent et les délicats restent pauvres.

FABLE I. - LE JEUNE TAUREAU, LE LION ET LE BRACONNIER.

I. Partem postulans. « Darius postulabat magis quam petebat. » ( QUINTE-CURCE.)
2. Feroque viso retulit retro pedem. On trouve dans Ovide, Fast. II, 342 :
Turbatum viso rettulit angue pedem.
3. Tunc, diviso tergore. - Tergus. C'est ici la partie pour le tout : cette phrase rappelle les vers de Virgile ( En. I, 210) :
Illi se praedae accingunt dapibusque futuris;
Tergora diripiunt costis, et viscera nudant.

4. Verum est aviditas dives, et pauper pudor.
Semper eris pauper, si pauper es, Aemiliane : 
Dantur opes nullis nunc nisi divitibus
. (MARTIAL., lib. V, Epigr. 81.)

 

II. Anus Diligens Iuvenem, Item Puella

A feminis utcumque spoliari viros,
ament, amentur, nempe exemplis discimus.

Aetatis mediae quendam mulier non rudis
tenebat, annos celans elegantia,
animosque eiusdem pulchra iuvenis ceperat.
ambae, videri dum volunt illi pares,
capillos homini legere coepere invicem.
qui se putaret fingi cura mulierum,
calvus repente factus est; nam funditus
canos puella, nigros anus evellerat

 

2. L'HOMME ENTRE UNE VIEILLE AMIE ET UNE JEUNE.

Les femmes, de toute façon, dépouillent les hommes, qu'ils les aiment ou qu'ils en soient aimés. Bien des exemples nous le montrent.
Un homme entre deux âges était captivé par une femme qui ne manquait pas d'expérience et qui dissimulait ses années à force de soins. Son coeur s'était aussi laissé toucher par une beauté encore jeune. Toutes deux, voulant paraître assorties à son âge, se mirent à lui ôter des cheveux chacune à son tour. Alors qu'il les croyait occupées à disposer sa chevelure avec art, tout à coup il se trouva chauve; car, sans en laisser un seul, elles lui avaient arraché, la jeune les cheveux blancs, et la vieille, les noirs.

FABLE II. - L'HOMME TOUT A COUP DEVENU CHAUVE.

1. Mulier non rudis.
Sum rudis ad Veneris furtum; nullaque fidelem, 
Di mihi sunt testes, lusimus arte virum
. (OVID., Heroid., 17.)
2. Annos celans elegantia. PROPERCE, III, dernière élégie
A te celatis aetas gratis urgeat annis.
3. Quum, se putaret fingi cura mulierurn. - Cura. « Haec vox proprie de cultu capillorum usurpatur. » Voilà ce que disent les commentateurs, et ils donnent pour exemple ce vers de Tibulle, I, VIII, 45 :
Tollere tunc cura est albos a stirpe capillos.
Ce mot cura est sans doute le « kour‹ »des Grecs, venant de keÛrv, couper, tondre. 
ÉSOPE, fab. 162 , alias 165. 
GABRIAS, fab. 24. 
CAMERARIUS, page 100. 
LA FONTAINE, liv. I, fab. 17.

PASSAGES IMITÉS PAR LA FONTAINE.

I. Aetatis mediae quemdam mulier non rudis 
Tenebat, annos celans elegantia .

...... L'autre un peu bien mûre,
Mais qui réparait par son art 
Ce qu'avait détruit la nature.


2. Calvus repente factus est : nam funditus 
Canos puella, nigros anus evellerat.

La vieille, à tout moment, de sa part emportait 
Un peu de poil noir qui restait, 
Afin que son amant en fût plus à sa guise. 
La jeune saccageait les poils blancs à son tour. 
Toutes deux firent tant que notre tête grise 
Demeura sans cheveux
.....

Saint Vincent-Ferrier, prédicateur du quatorzième siècle, raconte cette historiette dans un de ses sermons. Il en tirait la singulière conclusion, qu'il ne faut pas prendre femme jeune et jolie, parce qu'elle épile les biens de sa maison, en voulant sans cesse des joyaux, des robes neuves ; et qu'il faut encore moins épouser une vieille, parce que c'est un enfer anticipé qui épile tous les plaisirs, les joies de ce monde, et n'apporte à son mari que tristesse et mauvaise humeur.

 

 

III. Aesopus ad Quendam de Successu Improborum

Laceratus quidam morsu vehementis canis,
tinctum cruore panem misit malefico,
audierat esse quod remedium vulneris.
Tunc sic Aesopus: 'Noli coram pluribus
hoc facere canibus, ne nos vivos devorent,
cum scierint esse tale culpae praemium'.

Successus improborum plures allicit.

 

3. MOT D'ÉSOPE SUR LE SUCCÈS DES MÉCHANTS.

Un homme mordu par un chien furieux rougit de son sang un morceau de pain et l'envoya à la bête malfaisante.
Il avait entendu dire que c'était le remède pour ce genre de blessure. "Garde-toi, lui dit alors Ésope, de faire cela devant d'autres chiens, de peur qu'ils ne nous dévorent tout vifs une fois qu'ils sauront que cette faute est l'objet d'une pareille récompense".
Le succès des méchants en entraîne d'autres à mal faire.

FABLE III. - L'HOMME ET LE CHIEN.

I. Laceratus quidarn morsu vehementis Canis. Rigaltius prétendait que vehemens était le synonyme de rabiosus; mais cette épithète est déjà bien assez forte, et il n'est pas besoin de chercher une signification étrangère
...... post hoc vehemens lupus, et sibi et hosti
Iratus pariter, jejunis dentibus acer.
(HORAT., lib. II, Epist. II, v. 28.)
 


 

IV. Aquila Feles et Aper

Aquila in sublimi quercu nidum fecerat;
feles, cavernam nancta in media, pepererat;
sus nemoris cultrix fetum ad imam posuerat.
tum fortuitum feles contubernium
fraude et scelesta sic evertit malitia.
ad nidum scandit volucris: 'Pernicies' ait
tibi paratur, forsan et miserae mihi.
nam, fodere terram quod vides cotidie
aprum insidiosum, quercum vult evertere,
ut nostram in plano facile progeniem opprimat.
terrore offuso et perturbatis sensibus
derepit ad cubile saetosae suis;
'Magno' inquit 'in periclo sunt nati tui.
nam, simul exieris pastum cum tenero grege,
aquila est parata rapere porcellos tibi'.
hunc quoque timore postquam complevit locum,
dolosa tuto condidit sese cavo:
inde evagata noctu suspenso pede,
ubi esca sese explevit et prolem suam,
pavorem simulans prospicit toto die.
ruinam metuens aquila ramis desidet:
aper rapinam vitans non prodit foras.
quid multa? inedia sunt consumpti cum suis,
felisque catulis largam praebuerat dapem.

Quantum homo bilinguis saepe concinnet mali,
documentum habere hinc stulta credulitas potest.

 

4. L'AIGLE, LA LAIE ET LA CHATTE SAUVAGE.

Une aigle avait fait son nid au sommet d'un chêne; une chatte sauvage, ayant trouvé un creux au milieu de l'arbre, y avait fait ses petits; une laie habituée à vivre dans les forêts avait déposé sa portée près du pied. Mais cette intimité formée par le hasard fut détruite par la mauvaise foi et la méchanceté funeste de la chatte. Elle grimpe jusqu'au nid de l'aigle et lui dit : « On prépare ta perte et peut-être, hélas ! aussi la mienne. Car, si tu vois chaque jour cette laie perfide creuser le sol, c'est qu'elle veut abattre le chêne pour pouvoir à terre se jeter facilement sur nos progénitures. Après avoir semé la terreur et le trouble dans le coeur de l'aigle, elle descend en rampant à la bauge de la laie couverte de soies. "Tes petits, lui dit-elle, sont en grand danger. Car, aussitôt que tu sortiras pour chercher pâture avec ton jeune troupeau, l'aigle, déjà prête à l'attaque, t'enlèvera tes marcassins". Quand elle a répandu l'effroi aussi dans ce lieu, la fourbe va se cacher dans son trou où elle est en sûreté. Elle en sort la nuit pour aller çà et là d'un pas qui ne touche presque pas le sol et, quand elle s'est bien nourrie et qu'elle a bien nourri ses petits, elle affecte d'avoir peur et a l'oeil au guet tout le jour. L'aigle, craignant la chute de l'arbre, ne le quitte pas. La laie, pour se garder contre le rapt de ses petits, ne sort plus de chez elle. Bref, aigle et laie moururent de faim avec leurs petits et fournirent à la chatte et aux petits chats un repas abondant.
Que de mal fait souvent un homme au langage perfide !
Cette fable peut l'apprendre aux gens sottement crédules.

FABLE IV. - L'AIGLE, LA CHATTE ET LA LAIE.

I. Quid multa? inedia sunt consumti curn suis Il semble que la faim aurait dû forcer ces animaux à sortir de leur retraite; c'est un défaut de vraisemblance dont La Fontaine a eu soin d'avertir ses lecteurs. 
LA FONTAINE, liv. III, fab. 6.

PASSAGES IMITÉS PAR LA FONTAINE.

I. Aquila in sublimi quercu nidum fecerat.
L'aigle avait ses petits au haut d'un arbre creux.

2. Feles, cavernam nacta, in media pepererat
Sus nemoricultrix fetum ad imam posuerat.

La laie au pied, la chatte entre les deux.

3. Tum fortuitum Feles contubernium
Fraude et scelesta sic evertit malitia.

La chatte détruisit par sa fourbe l'accord.

4. Ad nidum scandit volucris : Pernicies, ait,
Tibi paratur, forsan et miserae mihi.

Elle grimpa chez l'aigle, et lui dit : Notre mort 
(Au moins de nos enfans, car c'est tout un aux mères) 
Ne tardera possible guères.


5. Nam fodere terram quod vides quotidie
Aprum insidiosum. 

Voyez-vous à nos pieds fouïr incessamment 
Cette maudite laie .. . . . ?


6. . . . . .Quercum. vult evertere.
C'est
pour déraciner le chêne assurément.

7. Ut nostram in plano facile progeniem opprimat.
Et de nos nourrissons attirer la ruine 
L'arbre tombant, ils seront dévorés.


8. Terrore effuso et perturbatis sensibus , 
Derepit ad cubile setosae Suis :

Au partir de ce lieu, qu'elle remplit de crainte,
La perfide descend tout droit 
A l'endroit
Où la laie était en gésine.


9. . . . .Simul exieris pastum cum tenero grege, 
Aquila est parata rapere porcellos tibi.

L'aigle, si sous sortez, fondra sur vos petits.

10. Hunc quoque timore postquam complevit locum, 
Dolosa tuto condidit sese cavo.

Dans cette autre famille ayant semé l'effroi,
La chatte en son trou se retire,


10. Ruinam metuens Aquila ramis desidet; 
Aper rapinam vitans non prodit foras.

L'aigle n'ose sortir, ni pourvoir aux besoins 
De ses petits; la laie encore moins. 
A demeurer chez soi l'un et l'autre s'obstine, 
Pour secourir les siens dedans l'occasion
L'oiseau royal , en cas de mine;
La laie, en cas d'irruption.


12.. . . . . . Incedia sunt consumpti cum suis.
La faim détruisit tout.

13. Felique et catulis largam praebuerunt dapem,
Grand renfort pour messieurs les chats.

 

 

 

V. Tib. Caesar ad Atriensem

Est ardalionum quaedam Romae natio,
trepide concursans, occupata in otio,
gratis anhelans, multa agendo nil agens,
sibi molesta et aliis odiosissima.
hanc emendare, si tamen possum, volo
vera fabella; pretium est operae attendere.

Caesar Tiberius cum petens Neapolim
in Misenensem villam venisset suam,
quae, monte summo posita Luculli manu,
prospectat Siculum et respicit Tuscum mare,
ex alte cinctis unus atriensibus,
cui tunica ab umeris linteo Pelusio
erat destricta, cirris dependentibus,
perambulante laeta domino viridia,
alveolo coepit ligneo conspargere
humum aestuantem, iactans come officiolum:
sed deridetur. inde notis flexibus
praecurrit alium in xystum, sedans pulverem.
agnoscit hominem Caesar, remque intellegit:
'Heus!' inquit dominus. ille enimvero adsilit,
donationis alacer certae gaudio.
tum sic iocata est tanta maiestas ducis:
'Non multum egisti et opera nequiquam perit;
multo maioris alapae mecum veneunt'.

 

5. TIBÈRE ET L'ESCLAVE DE L'ATRIUM.

Il est à Rome une race d'Ardélions s'agitant et courant de tous côtés, affairés sans affaires, s'essoufflant sans motif, ne faisant rien en faisant beaucoup, aussi ennemis de leur repos qu'insupportables aux autres. C'est elle que, si je pouvais, je voudrais corriger par le récit de cette anecdote vraie : il vaut la peine d'y prêter l'oreille.
L'empereur Tibère en allant à Naples s'était arrêté dans sa villa du cap Misène, qui a été bâtie sur une hauteur par les soins de Lucullus et qui découvre au loin la mer de Sicile et voit à ses pieds celle d'Étrurie. Un des esclaves de l'atrium, au vêtement relevé, dont la tunique était serrée sous les bras par une écharpe de lin de Péluse aux franges pendantes, se mit, pendant la promenade du prince sous les riants berceaux de verdure, à répandre de l'eau avec un arrosoir de bois sur la terre brûlante, en faisant étalage de son aimable empressement.
Mais Tibère se contente d'en rire. Alors par des détours connus de lui l'esclave devance le prince dans une autre allée en abattant la poussière. César reconnaît le personnage et comprend son intention. « Holà ! » lui crie le maître. L'esclave arrive d'un bond en homme qui prévoyait une bonne aubaine, transporté de joie à la pensée d'une récompense certaine. Alors ce grand souverain lui dit en plaisantant : « Tu n'as pas fait là grand'-chose et ta peine est perdue. C'est bien plus cher que se vendent chez moi les soufflets d'affranchissement. »

FABLE V. - TIBÈRE A UN ESCLAVE DU PALAIS.

1. Caesar ad Atriensem. - Atriensem de atrium ; c'était une grande salle située à l'entrée de la maison. Là étaient les images des ancêtres : là se tenaient les chéris qui venaient le matin faire la cour à leurs patrons. - Les esclaves appelés atrienses étaient plus considérés que les autres; ils avaient soin des appartemens, et les effets les plus précieux étaient confiés à leur garde. (BEUZELIN. )
2. Est ardelionum quaedam Romae natio. - Ardelionum de ardere, comme l'on dit en français "faire l'empressé."
3. Natio, une foule, un grand nombre. Tacite dit, en se plaignant du nombre prodigieux des esclaves, familiarem numerum et nationes.
4. Est ardelionum. quidam Romae natio, 
Trepide concursans, occupata in otio,
Gratis anhelans, mulla agendo nihil agens, 
Sibi molesta at aliis odiosissima.

Célimène, dans le Misanthrope, dit en parlant d'un importun, d'une espèce. d'Ardelion :
C'est de la tête aux pieds un homme tout mystère, 
Qui vous jette en passant un coupa d'oeil égaré,
Et sans aucune affaire est toujours affairé.
Tout ce qu'il vous débite en grimaces abonde; 
A force de façons il assomme le monde;
Sans cesse il a tout bas pour rompre l'entretien 
Un secret à vous dire, et ce secret n'est rien.
De la moindre vétille il fait une merveille, 
Et jusques au bonjour, il dit tout à l'oreille.
(MOLIERE, le Misanthrope, act. II , sc.. 5.
Nous retrouvons aussi dans La Fontaine une imitation de ces vers de Phèdre :
Ainsi certaines gens, faisant les empressés, 
S'introduisent dans les affaires :
Ils font partout les nécessaires;
Et, partout importuns, devraient être chassés
(Liv. VII , fab. 9.)
Voyez SENEQUE, de Tranquill. an., cap. XII,
5. Caesar Tiberius quum petens Neapolim
In Misenensem villam venisset suam, 
Quae monte summo posita Luculli manu, 
Prospectat Siculum, et despicit Tuscum mare.

Voici le portrait que Velleius Paterculus fait de Lucullus :
Lucullus, summus alioqui vir, profusae hujus aedificiis convictibusque et apparatibus luxuriae primus auctor fuit; quem ob injectas moles mari et receptum suffossis montibus in terras mare, haud infacere Magnus Pompeius Xerxem togatum vocare assueverat. ( Lib. II, cap. 33)
"Lucullus, grand homme d'ailleurs, donna le premier exemple de ce luxe, de cette profusion, qui règnent aujourd'hui dans les festins, les meubles, les édifices. Il resserra la mer par des digues, et, pour la recevoir clans les terres, il perça des montagnes. Aussi Pompée l'appelait-il agréablement le Xerxès romain. » ( Traduction (le M. DESPRÈS.)
Ces mots prospectat et despicit ont été commentés de toutes les manières : on a fait des dissertations très-longues pour mettre à la place de prospicit, despicit; ce qui, du reste, ne change rien au sens de la phrase. En effet, il faudrait avant tout savoir ce que les anciens entendaient par Mare Tuscum, et s'ils donnaient ce nom à la mer qui baigne les côtes de Naples. Peut-être Phèdre a-t-il voulu dire que l'on aperçoit dans le lointain la mer de Sicile, et que l'on aperçoit aussi dans le lointain, d'un autre côté, la mer de Toscane. Dans tous les cas, en admettant que la mer de Toscane vienne baigner le pied du cap de Misène , pourquoi changer prospicit en despicit, qui, employé dans ce sens, serait de mauvaise latinité, plutôt que de conserver prospicit, qui signifie aussi regarder de haut en bas ?
N'avons-nous pas des exemples de prospicere, employé pour signifier regarder de haut en bas?
Homine feros atque silvestres mireris ausos a scopulis suis saltem maria prospicere. (FLORUS, lib. III, cap. 8.)
Devexaque prospicit arva. (OVID., Met lib. VIII, v. 330.)

 

VI. Aquila et Cornix

Contra potentes nemo est munitus satis;
si vero accessit consiliator maleficus,
vis et nequitia quicquid oppugnant, ruit.

Aquila in sublime sustulit testudinem:
quae cum abdidisset cornea corpus domo,
nec ullo pacto laedi posset condita,
venit per auras cornix, et propter volans
'Opimam sane praedam rapuisti unguibus;
sed, nisi monstraro quid sit faciendum tibi,
gravi nequiquam te lassabit pondere.'
promissa parte suadet ut scopulum super
altis ab astris duram inlidat corticem,
qua comminuta facile vescatur cibo.
inducta vafris aquila monitis paruit,
simul et magistrae large divisit dapem.
sic tuta quae Naturae fuerat munere,
impar duabus, occidit tristi nece.

 

6. L'AIGLE, LA CORNEILLE ET LA TORTUE.

Contre les puissants, personne n'est assez bien protégé. Mais qu'à eux vienne s'ajouter un conseiller malfaisant, il n'est rien qui, sous les attaques de la force et de la méchanceté réunies, ne s'écroule.
Un aigle enleva dans les airs une tortue. Celle-ci avait ramassé son corps dans sa maison d'écaille et ne pouvait subir aucune atteinte, en y restant ainsi enfermée. Mais à travers les airs une corneille arriva et, tout en volant à côté de l'aigle, lui dit : « C'est vraiment une belle proie que tu as emportée dans tes serres; mais si je ne te montre pas ce que tu dois faire, tu te fatigueras inutilement à porter ce lourd fardeau. » L'aigle promet une part de la prise : la corneille alors lui conseille de laisser tomber la tortue du haut des airs sur un rocher, pour briser la dure carapace. Celle-ci une fois mise en miette, il lui sera facile de faire de la chair sa nourriture. Persuadé par ces paroles, l'aigle suivit les conseils de la corneille et partagea généreusement son repas avec sa conseillère. Ainsi la tortue que protégeait une défense donnée par la nature, trop faible contre deux ennemis, périt d'une mort horrible.

FABLE VI. - L'AIGLES LA CORNEILLE ET LA TORTUE.

1. Large divisit dapem. Peut-étre faudrait-il largam divisit dapem. Dans la fable 4e du même livre, nous voyons largam praebuerunt dapem.
Cette fable rappelle celle de La Fontaine, où le poète Eschyle, menacé de la chute d'une maison, quitta la ville, et
Mit son lit en plein champ, loin des toits, sous les cieux. 
Un aigle qui portait en l'air une tortue, 
Passa par là, vit l'homme, et sur sa tête nue 
Qui parut un morceau de rocher à ses yeux, 
Étant de cheveux dépourvue, 
Laissa tomber sa proie afin de la casser.
(LA FONTAINE, liv. VIII, fab. 16.)
ROMULUS, liv. I, fab. 13. 
MARIE DE FRANCE, fab. 13,

 

VII. Muli Duo et Latrones

Muli gravati sarcinis ibant duo:
unus ferebat fiscos cum pecunia,
alter tumentis multo saccos hordeo.
ille onere dives celsa cervice eminens,
clarumque collo iactans tintinabulum;
comes quieto sequitur et placido gradu.
subito latrones ex insidiis advolant,
interque caedem ferro ditem sauciant:
diripiunt nummos, neglegunt vile hordeum.
spoliatus igitur casus cum fleret suos,
'Equidem' inquit alter 'me contemptum gaudeo;
nam nil amisi, nec sum laesus vulnere'.

Hoc argumento tuta est hominum tenuitas,
magnae periclo sunt opes obnoxiae.

 

7. LES DEUX MULETS.

Deux mulets lourdement chargés cheminaient ensemble: l'un portait des paniers pleins de l'argent du fisc, l'autre des sacs gonflés d'orge. Le premier, riche de son fardeau, marche la tête haute, se redresse et agite à son cou sa sonnette au son clair. Son compagnon le suit d'une allure tranquille et paisible. Tout à coup des brigands sortent d'une embuscade, s'élancent et, en massacrant l'escorte, blessent de leurs armes le mulet du fisc; ils pillent l'argent et dédaignent l'orge sans valeur. Le mulet dépouillé déplorait ses malheurs. « Pour moi, dit l'autre, je me réjouis d'avoir été méprisé : car je n'ai rien perdu et n'ai point de blessure. »
Cette fable montre que la pauvreté est en sûreté et que les grandes fortunes sont exposées au danger.

FABLE VII. - LES DEUX MULETS ET LES VOLEURS.

1. Fiscos cum pecunia. - Fiscos veut proprement dire des paniers. De ce mot sont dérivés les diminutifs fiscina, petit panier, cabas, et fiscella, panier de jonc, muselière que l'on met à la bouche des chevaux. - Fiscus se prend aussi pour le trésor du prince.
2. Comes quieto sequitur et placido gradu. Plusieurs traducteurs ont ainsi rendu cette phrase : Son compagnon le suivait à petits pas et à petit bruit; c'est un véritable contre-sens. Le mulet marchait sans affectation, tranquillement; et il est impossible de marcher sans affectation, à petit pas, à petit bruit. Cette expression peut convenir à suspenso pede, liv. II fab. 4, et non à celle-ci.
FAERNE, fab. 85. 
LA FONTAINE . liv. 1, fab. 4.

PASSAGES IMITÉS PAR LA FONTAINE.

1. Muli gravati sarcinis ibant duo.
Unus ferebat fiscos cum pecunia;
Alter tumentes multo saccos hordeo.

Deux mulets cheminaient, l'un d'avoine chargé,
L'autre portant l'argent de la gabelle.

2. Ille, onere dives, celsa cervice eminet,
Clarumque collo jactat tintinnabulum.

Celui-ci, glorieux d'une charge si belle,
N'eût voulu pour beaucoup en être soulagé. 
Il marchait d'un pas relevé, 
Et faisait sonner sa sonnette.

3. Subito Latrones ex insidiis advolant.
Sur le mulet du fisc une troupe se jette.

4. Spoliatus igitur casus quum fleret suos.
Le mulet, en se défendant,
Se sent percé de coups; il gémit, il soupire.

 

 

VIII. Cervus ad Boves

Cervus nemorosis excitatus latibulis,
ut venatorum effugeret instantem necem,
caeco timore proximam villam petit,
ut opportuno se bovili condidit.
hic bos latenti 'Quidnam voluisti tibi,
infelix, ultro qui ad necem cucurreris?
at ille supplex 'Vos modo inquit 'parcite:
occasione rursus erumpam data'.
spatium diei noctis excipiunt vices;
frondem bubulcus adfert, nil adeo videt:
eunt subinde et redeunt omnes rustici,
nemo animadvertit: transit etiam vilicus,
nec ille quicquam sentit. tum gaudens ferus
bubus quietis agere coepit gratias,
hospitium adverso quod praestiterint tempore.
respondit unus 'Salvum te cupimus quidem,
sed, ille qui oculos centum habet si venerit,
magno in periclo vita vertetur tua'.
haec inter ipse dominus a cena redit;
et, quia corruptos viderat nuper boves,
accedit ad praesaepe: 'Cur frondis parum est?
stramenta desunt. tollere haec aranea
quantum est laboris?' dum scrutatur singula,
cervi quoque alta conspicatur cornua;
quem convocata iubet occidi familia,
praedamque tollit. Haec significat fabula
dominum videre plurimum in rebus suis.

 

8. LE CERF ET LES BOEUFS.

Un cerf lancé hors des retraites de la forêt fuyait la mort dont les chasseurs le menaçaient; aveuglé par la peur, il gagna la ferme la plus proche et, une étable à boeufs se trouvant là fort à propos, il s'y cacha. Pendant qu'il s'y dissimulait, un boeuf lui dit : « Quelle idée as-tu eue, malheureux ! de courir de toi-même au devant de la mort et de confier ta vie à la demeure des hommes? » Mais lui, d'un ton suppliant : « Vous du moins, dit-il, épargnez-moi.
A la première occasion, je m'échapperai de nouveau. »
La nuit vient succédant au jour. Le bouvier apporte du feuillage et ne voit rien. A plusieurs reprises vont et viennent tous les gens de la ferme; aucun d'eux ne remarque le cerf. Le régisseur aussi traverse l'étable; lui non plus ne s'aperçoit de rien. Alors transporté de joie, tandis que les boeufs restent calmes, l'animal se met à les remercier de lui avoir dans cette circonstance critique donné l'hospitalité. L'un d'eux lui dit : « Nous désirons bien ton salut; mais si l'homme aux cent yeux vient, ta vie sera fort en danger. » Sur ces entrefaites, le maître lui-même arrive en sortant de dîner. Comme récemment il avait trouvé ses boeufs en mauvais état, il approche du râtelier : « Pourquoi si peu de feuillage? et pas de litière? Oter ces toiles d'araignée, serait-ce tant de peine? » En passant tout en revue, il aperçoit aussi la haute ramure du cerf. Il appelle ses gens, fait tuer la bête et emporter sa prise.
Cette fable montre que c'est le maître qui voit le plus clair dans ses affaires.

FABLE VIII. - LE CERF ET LES BOEUFS.

I. Excitatus. C'est le mot propre, le terme de chasse. Dans Sénèque le Tragique, Phèdre dit, en parlant d'Hippolyte :
Juvat excitatas consequi cursu feras. (Act. I, v. 21.)
2. Quidquarn voluisti tibi, infelix. On trouve dans Virgile, Eclog. II :
Eheu ! quid volui misero mihi ? . .... .
3. Transit etiam villicus. - Villicus, c'est le fermier, l'homme qui a soin de la métairie; dominus, c'est le, maître, le propriétaire.
ROMULUS, liv. III, fab. 19.
CAMERARIUS, Page 82.
LA FONTAINE, liv. IV, fab. 21.

PASSAGES IMITÉS PAR LA FONTAINE.

1. . . . . . Opportuno se bubuli condidit.
Hic Bos latenti : Quidquam voluisti tibi, 
Infelix, ultro qui ad necem cucurreris, 
Hominumque tecto spiritum commiseris?

Un cerf s'étant sauvé dans une établi à boeufs ; 
Fut d'abord averti par eux 
Qu'il cherchât un meilleur asile.


2. Frondem bubulcus affert. . . . .
Sur le soir on apporte herbe fraîche et fourrage.

3. Eunt subinde et redeunt omnes rustici; 
Nemo animadvertit : transit etiam villicus, 
Nec ille quidquam sentit . . . . .

L'on va, l'on vient, les valets font cent tours 
L'intendant même, et pas un d'aventure, 
N'aperçut ni corps, ni ramure, 
Ni cerf enfin .. ... ..


4. Tum gaudens ferus
Bubus quietis agere coepit gratias.

L'habitant des forêt. 
Rend déjà grâce aux boeufs, . . ..


5. Respondit unus . . . . .
L'un des boeufs ruminant lui dit : . . . .

6. Sed ille, qui oculos centum habet, si venerit, 
Magno in periculo vita vertetur tua.

Mais quoi! l'homme aux cent yeux n'a pas fait sa revue 
Je crains fort pour toi sa venue.


7. Haec inter ipse dominus a caena redit.
Là dessus le maître entre et vient faire sa ronde.

8. Accedit ad praesepe : Cur frondis parum est?
Qu'est-ce ci? dit-il à son monde,
Je trouve bien peu d'herbe en tous ces rateliers.


9. Stramenta desunt? ....
Cette litière est vieille . . . ..

10. . . .Tollere haec aranea
Quantum est laboris? . .. ..

Que coûte-t-il d'ôter toutes ces araignées?

11. ...Dum scrutatur singula, 
Cervi quoque alta conspicatur cornua.

En regardant à tout il voit une autre tête
Que celles qu'il voyait d'ordinaire en ce lieu 
Le cerf est reconnu . .. . .


12. Quem convocata jubet occidi familia. 
...Chacun prend un épieu;
Chacun donne un coup à la bête.


13. Praedamque tollit .....
On l'emporte, on la sale, on en fait maint repas, 
Dont maint voisin s'éjouit d'être.


14 ...Haec significat fabula,
Dominum videre plurimum in rebus suis.

Il n'est, pour voir, que l'oeil du maître.

 

 

IX. Auctor

Aesopi ingenio statuam posuere Attici,
servumque collocarunt aeterna in basi,
patere honoris scirent ut cuncti viam
nec generi tribui sed virtuti gloriam.
quoniam occuparat alter ut primus foret,
ne solus esset, studui, quod superfuit.
nec haec invidia, verum est aemulatio.
quodsi labori faverit Latium meo,
plures habebit quos opponat Graeciae.
si Livor obtrectare curam voluerit,
non tamen eripiet laudis conscientiam.
si nostrum studium ad aures pervenit tuas,
et arte fictas animus sentit fabulas,
omnem querellam submovet felicitas.
sin autem rabulis doctus occurrit labor,
sinistra quos in lucem natura extulit,
nec quidquam possunt nisi meliores carpere,
fatale exilium corde durato feram,
donec Fortunam criminis pudeat sui.

 

9. LA STATUE D'ÉSOPE.

Pour honorer le talent d'Ésope, les Athéniens lui élevèrent une statue. Ils placèrent un esclave sur un piédestal impérissable pour qu'on sût que la route des honneurs est ouverte à tous et que la gloire s'accorde non pas à la naissance, mais au mérite.
Ésope avait par avance pris le domaine de la fable de manière à s'y réserver la primauté. J'ai voulu du moins ne pas l'y laisser seul maître : il ne restait rien autre de possible. C'est là de ma part non de la jalousie, mais de l'émulation. Si l'Italie applaudit à mon effort, elle aura plus d'écrivains à opposer à la Grèce. Mais si l'envie veut dénigrer mon ouvrage, elle ne m'ôtera pas cependant le sentiment de ma valeur.

ÉPILOGUE.

1. Aesopi ingenio. Dans l'édition de Burmann on trouve Aesopo ingentem statuam, qui est la leçon du manuscrit. Mais celle de Schwabe, adoptée par la plupart des traducteurs, me semble bien préférable.
2. Servumque collocarunt aeterna in basi. - Et chez eux un esclave fut placé sur une base d'éternelle durée, c'est ainsi que, jusqu'à présent, on a compris cette phrase. - Il me semble que c'est un faux sens, et que l'on n'a pas fait attention au quatrième vers. - Ils gravèrent son nom et sa CONDITION d'esclave pour montrer, etc.
Cette statue avait, dit-on, été faite par Lysippe.
3. Cunctis viam. Plusieurs éditions portent cuncti viam.
4. Nec generi tribui, sed virtuti, gloriam. L'amour-propre de notre auteur commence à se faire vivement sentir. Nous allons voir, dans le livre suivant, ce malheureux défaut se développer d'une manière intolérable. Phèdre y parle sans cesse de lui, de ses talens, de l'injustice du peuple; il demande secours contre les méchants qui l'entourent, et cependant il n'a point le courage de nommer ces méchants et de dire le mal qu'ils lui ont fait.
5. Obtrectare curam. - Curam, son ouvrage, qui lui a coûté tant de soins et de travaux.
Nous trouvons dans Tacite, Annales, II : Quorum in manus cura nostra venerit.
On ne sait à qui est adressé cet Épilogue.