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STRABON

Géographie 

traduction française

LIVRE II

 

texte grec du livre I - traduction française du livre I - texte grec du livre II

GÉOGRAPHE DE STRABON.

LIVRE II.


Dans son second livre, Strabon cite textuellement un certain nombre de passages d'Ératosthène, qu'il soumet ensuite à un examen critique, relevant tout ce qui lui paraît inexact dans les assertions, les divisions ou les descriptions de cet auteur. Il rappelle aussi et discute de la même façon mainte opinion d'Hipparque, puis termine par un exposé abrégé et en quelque sorte synoptique de son propre ouvrage, autrement dit de la science géographique tout entière.

CHAPITRE PREMIER.

1. Dans le troisième livre de sa Géographie, Ératosthène, dressant la carte de la terre habitée, divise celle-ci en deux de l'ouest à l'est par une ligne parallèle à la ligne équinoxiale : les extrémités qu'il donne à cette ligne sont, à l'ouest, les Colonnes d'Hercule, et, à l'est, les promontoires et contre-forts extrêmes de la chaîne qui forme le côté septentrional de l'Inde; puis, à partir des Colonnes d'Hercule, il la mène par le détroit de Sicile et les caps méridionaux du Péloponnèse et de l'Attique jusqu'à l'île de Rhodes et au golfe d'Issus. Jusque-là, comme il le marque lui-même, la ligne en question n'a fait que traverser la mer et longer les continents qui la bordent, parce qu'effectivement notre mer intérieure s'étend ainsi toute en longueur jusqu'à la Cilicie; mais à partir de ce point il lui fait suivre toute la chaîne du Taurus jusqu'à l'Inde, et cela sans dévier, car le Taurus qui est, selon lui, le prolongement direct de la mer que nous voyons commencer aux Colonnes d'Hercule, divise l'Asie tout entière dans le sens de sa longueur en deux parties, l'une boréale, l'autre australe, et se trouve de la sorte, et comme la mer elle-même, laquelle s'étend, avons-nous dit, des Colonnes d'Hercule au point où commencent ses premières pentes, situé sous le parallèle d'Athènes (01)

2. Cela posé, Ératosthène propose une rectification à l'ancienne carte géographique; il trouve que sur cette carte, toute la partie orientale de la chaîne de montagnes s'écartant beaucoup vers le nord, l'Inde est entraînée naturellement dans la même direction et devient plus septentrionale qu'elle ne l'est en réalité. Or, voici ce qu'il allègue d'abord à l'appui de son opinion. « Beaucoup d'auteurs, dit-il, raisonnant d'après l'analogie des conditions atmosphériques et des apparences célestes, conviennent que l'extrémité la plus méridionale de l'Inde se trouve juste à la même hauteur que Méroé : mais, de la pointe la plus méridionale à l'extrémité la plus septentrionale de l'Inde, laquelle touche à la chaîne du Caucase, Patrocle, qui est l'auteur le plus digne de foi à cause du haut rang qu'il occupait et des connaissances spéciales qu'il avait en géographie, compte 15 000 stades ; d'autre part, la distance de Méroé au parallèle d'Athènes mesure à peu près le même nombre de stades; il s'ensuit donc que la partie septentrionale de l'Inde contiguë au Caucase aboutit aussi à ce même cercle. »

3. A ce premier argument Ératosthène en joint un autre que voici : il fait remarquer que la distance mesurée depuis le golfe d'Issus [au sud], jusqu'à la mer du Pont au nord, en un point voisin d'Amisus ou de Sinope, est à peu près de 3000 stades, ce qui est juste la largeur attribuée à la chaîne de montagnes. « Si maintenant, dit-il, à partir d'Amisus, on se dirige au levant équinoxial, on rencontre d'abord la Colchide, puis le col qui débouche sur la mer Hyrcanienne, et la route qui y fait suite et mène par Bactres jusque chez les Scythes, en laissant les montagnes à. droite. La même ligne, maintenant, à l'ouest d'Amisus, traverse la Propontide et l'Hellespont. Or, de Méroé jusqu'à l'Hellespont, il y a au plus 18000 stades, juste autant qu'on en compte depuis le côté méridional de l'Inde jusqu'à la Bactriane, quant aux 15000 stades formant l'étendue de l'Inde proprement dite on en ajoute 3000 pour la largeur de la chaîne de montagnes. »

4. Mais Hipparque combat l'assertion d'Ératosthène, et cela en attaquant ses autorités : il nie par exemple que Patrocle mérite aucune confiance, lorsqu'il a contre lui le double témoignage de Déimaque et de Mégasthène, lesquels prétendent, d'accord en cela avec le tracé des anciennes cartes, que la largeur de l'Inde calculée à partir de la mer australe varie, suivant les points où on la prend, entre 20 et 30 000 stades : il lui parait inadmissible qu'il faille ajouter foi au seul Patrocle, sans tenir compte de témoignages si formellement contraires au sien, et qu'on doive corriger les anciennes cartes d'après cette autorité unique, au lieu de laisser jusqu'à plus ample et plus sûr informé les choses comme elles étaient.

5. A mon tour, je trouve que ce jugement d'Hipparque prête à plus d'une rectification. Et d'abord, quand il est notoire qu'Ératosthène a consulté maintes autorités différentes, comment prétendre que Patrocle soit la seule dont il s'est servi ? Que fait-un à ce compte du témoignage de l'informateur, qui a dû lui apprendre que l'extrémité méridionale de l'Inde correspondait juste à Méroé, du témoignage de cet autre informateur qui lui aura fourni la mesure de la distance de Méroé au parallèle d'Athènes, de cet autre encore qui lui aura fait connaître la vraie largeur de la chaîne de montagnes, et comme elle égale l'intervalle qui sépare la Cilicie d'Amisus, de ceux enfin qui lui auront appris comment la route qui, partant d'Amisus traverse la Colchide et l'Hyrcanie, et mène jusqu'en Bactriane et plus loin même jusque chez les peuples des bords de la mer Orientale, se dirige en droite ligne au plein levant équinoxial, le long et à la gauche des montagnes, tandis qu'au couchant la même ligne prolongée coupe la Propontide et l'Hellespont? Car, si Ératosthène admet comme vraies ces différentes données, c'est apparemment sur la foi de voyageurs qui avaient été sur les lieux et qu'il avait pu consulter tout à son aise, ayant rencontré sans doute leurs relations parmi les trésors de cette bibliothèque qu'il avait à sa disposition, et dont Hipparque lui-même a vanté la richesse.

6. Mais à ne prendre de tous ces auteurs que le seul Patrocle, manque-t-il donc de bons garants qui puissent défendre son témoignage? N'a-t-il pas pour lui et l'estime des princes qui l'avaient investi d'un si haut emploi, et le grand nombre des auteurs qui l'ont cru et suivi, et le peu de poids de ceux qui l'ont contredit et qu'Hipparque nous nomme, puisque chaque démenti adressé à ses contradicteurs devient une preuve de sa bonne foi? Nous ne voyons même pas, quant à nous qu'il y ait lieu de douter de sa parole, quand il nous dit que dans l'Inde les soldats et compagnons d'Alexandre n'avaient vu les choses qu'en courant, et qu'Alexandre seul avait pu se renseigner plus exactement, grâce à des descriptions composées exprès pour lui par les gens connaissant le mieux le pays, et qu'il nous affirme avoir en communication de ces précieux documents par une laveur spéciale du trésorier Xénoclès.

7. Hipparque, à la vérité, ajoute dans son second livre qu'Ératosthène a tout le premier contribué à infirmer l'autorité de Patrocle, puisque, sur la question de savoir quelle longueur attribuer au côté septentrional de l'Inde, alors qu'il avait à choisir entre le nombre de 16 000 stades proposé par Mégasthène et celui de 15000 que Patrocle indique, il n'a voulu, à cause de leur désaccord, s'en rapporter ni à l'un ni à l'autre, et qu'il a mieux aimé se décider d'après un troisième témoignage et adopter l'indication d'un stadiasme anonyme qu'il avait entre les mains. « Or, poursuit Hipparque, s'il a suffi d'un désaccord comme celui-là, où il s'agissait seulement d'une différence de 1000 stades, pour empêcher qu'on ne crût Patrocle, à plus forte raison doit-on douter de ce qu'il dit, quand la différence s'élève à 8000 stades, et qu'en outre c'est contre le témoignage formel de deux auteurs, s'accordant l'un et l'autre à attribuer à l'Inde une largeur de 20 000 stades, qu'il a réduit cette largeur à 12 000. »

8. Mais à cela nous répondrons qu'Ératosthène n'a pas condamné Patrocle sur le seul fait de son désaccord avec Mégasthène et qu'il avait dû préalablement comparer son dire avec le témoignage concordant et véridique de l'auteur du stadiasme en question. Or, y a-t-il lieu de s'étonner qu'un témoignage, d'ailleurs digne de confiance, soit effacé par un autre encore plus digne de foi, et que nous abandonnions en certains cas telle autorité que nous avons suivie dans d'autres, quand nous trouvons ailleurs un élément de certitude plus grande ? Sans compter qu'il y a quelque chose de ridicule à croire que, plus le désaccord est grand, plus la défiance doit être grande aussi; le contraire même paraît plus vrai, et il semble qu'un léger désaccord autorise toujours plus le soupçon d'erreur sur un détail de mince importance, non seulement le premier venu, mais celui-là même qui est plus éclairé que les autres, a plus de chance de se tromper, tandis que sur une question importante, où le premier venu se trompera aisément, l'homme instruit risquera beaucoup moins de le faire et devra trouver plus facilement créance.

9. Nous ferons remarquer d'autre part que, s'il est vrai, en thèse générale , que les auteurs ayant écrit sur l'Inde n'ont fait la plupart du temps que mentir, Déimaque les surpasse tous à cet égard, et que Mégasthène vient tout de suite après lui. Chez Onésicrite, ainsi que chez Néarque et les autres historiens du même temps, on sentait déjà les premiers bégayements du mensonge (02) : nous l'avons vu, de reste, en écrivant l'histoire d'Alexandre. Mais c'est de Déimaque et de Mégasthène sans comparaison qu'il importe de se défier le plus. Ce sont eux, en effet, qui ont parlé des Enotocètes, des Astomes, des Arrhines, des Monophthalmes, des Macroscèles, des Opisthodactyles; eux aussi, qui ont renouvelé la fable homérique du combat des grues et des pygmées en parlant d'hommes hauts de trois spithames ; eux encore, qui ont fait mention de ces fourmis chercheuses ou fouilleuses d'or, de ces Pans sphénocéphales et de ces serpents capables d'avaler cerfs et boeufs avec leurs cornes ; sans compter qu'à ce sujet ils se traitent l'un l'autre à qui mieux mieux de menteur, comme Ératosthène en fait lui-même la remarque. Ils avaient été envoyés l'un et l'autre en qualité d'ambassadeurs à Palimbothra, Mégasthène auprès de Sandrocottus, et Déimaque auprès de son fils Allitrochade, et voilà pourtant les relations qu'ils nous ont laissées de leur voyage ! Quelle raison a pu les pousser à écrire de telles choses? On n'en sait rien. Toujours est-il que Patrocle ne leur ressemble pas le moins du monde, et qu'en général aucun des auteurs cités par Eratosthène ne mérite une semblable défiance.

10. (Ici une longue lacune, qui a résisté jusqu'à ce jour à tous les essais de restitution (03) .... Or, si le méridien qu'on a fait passer par Rhodes et Byzance s'est trouvé juste, celui qu'on prétend faire passer par la Cilicie et par Amisus se trouvera juste, également, le parallélisme des deux lignes résultant de maintes observations, qui n'ont pu constater ni dans l'une ni dans l'autre la moindre tendance à coïncider.

11. Ce qui prouve maintenant que le trajet par mer d'Amisus en Colchide se fait bien réellement dans la direction du levant équinoxial, c'est que partout, sur cette ligne, on observe mêmes vents, mêmes saisons, mêmes productions, mêmes levers du soleil. On vérifie pareillement que telle est bien la direction du col qui débouche sur la mer Caspienne et de la route de Bactres qui y fait suite. C'est qu'il n'est pas rare en effet que l'évidence et l'accord unanime des voyageurs méritent plus de créance que l'indication des instruments. Cela est si vrai, qu'Hipparque lui-même (04), qui nous affirme que la ligne tirée depuis les Colonnes d'Hercule jusqu'en Cilicie est droite et se dirige au levant équinoxial, n'a pas relevé cette ligne tout entière à l'aide d'instruments et par les procédés géométriques, mais qu'il a dû, pour toute la partie comprise entre les Colonnes d'Hercule et le détroit de Sicile, s'en rapporter aux témoignages des navigateurs. Aussi a-t-il tort de prétendre que, du moment que nous ne pouvons pas dire quel est le rapport du jour le plus long au jour le plus court et le rapport de l'ombre au gnomon pour toute la chaîne de montagnes qui court depuis la Cilicie jusqu'à l'Inde, nous ne pouvons pas dire non plus que cette chaîne soit plutôt parallèle qu'oblique, et qu'en conséquence nous devons maintenir sans correction l'obliquité telle que les anciennes cartes nous la présentent (05). Car, en premier lieu, ne pas pouvoir dire une chose, c'est proprement s'abstenir de l'affirmer; et s'abstenir, c'est n'incliner ni d'un côté ni de l'autre; or vouloir, comme fait Hipparque, qu'on laisse les choses dans l'état où les anciens nous les ont présentées, n'est-ce pas incliner d'un côté plutôt que de l'autre? Hipparque eût été plus conséquent en nous dissuadant absolument de toute étude géographique, puisqu'en effet sur la situation exacte des autres chaînes de montagnes et notamment des Alpes, des Pyrénées, des montagnes de la Thrace, de l'Illyrie et de la Germanie, nous n'avons rien de plus précis à dire ; mais, qui voudra jamais croire que les anciens méritent plus de foi que les modernes, après toutes les erreurs qu'ils ont commises dans leurs cartes géographiques, et qu'Ératosthène a relevées à si juste titre, sans qu'Hipparque ait pu y trouver à redire.

12. En second lieu, toute la suite du raisonnement d'Hipparque est remplie de grandes difficultés. Voyez en effet si, sans vouloir rien changer à cette donnée, que les extrémités méridionales de l'Inde correspondent à la région le Méroé, non plus qu'à celle-ci, que la distance de Méroé au détroit de Byzance est de 18000 stades, on porte à 30000 stades la distance de l'Inde méridionale aux montagnes, voyez, dis-je, quel enchaînement d'absurdités en résulte. Et d'abord, si le parallèle de Byzance est le même que celui de Massalia (ainsi qu'Hipparque l'affirme sur la foi de Pythéas), et le méridien de Byzance le même que celui du Borysthène, ce qu'Hipparque admet aussi, en même temps qu'il admet une distance de 3700 stades entre Byzance et le Borysthène, on devra retrouver cette même distance entre Massalia et le parallèle du Borysthène, lequel se confondra alors avec celui de la Celtique Parocéanitide, puisqu'un trajet de 3700 stades nous conduit effectivement jusqu'aux bords de l'Océan.

13. D'autre part, puisque nous savons que la Cinnamômophore est la dernière terre habitée au midi, et que, d'après Hipparque lui-même, le parallèle de cette contrée marque aussi le commencement de la zone tempérée et habitable et se trouve éloigné de l'équateur de 8800 stades environ, puisque, en même temps, Hipparque place le parallèle du Borysthène à une distance de 34 000 stades de l'équateur, c'est donc 25200 stades qui resteront, pour exprimer la distance comprise entre le parallèle qui sépare la zone torride de la zone tempérée et le parallèle du Borysthène et de la Celtique Parocéanitide. Mais actuellement le point le plus avancé que la navigation atteigne au nord de la Celtique est Ierné, qui se trouve située par delà la Bretagne, et que le froid rend déjà si difficilement habitable que les contrées situées encore plus loin passent pour être absolument inhabitées. Et comme, généralement, on place Ierné à 5000 stades au plus au nord de la Celtique, c'est 30 000 stades ou même un peu plus de 30000 stades qu'on trouvera pour la largeur totale de la terre habitée.

14. A présent, transportons-nous à l'opposite de la Cinnamômophore en suivant dans la direction de l'est toujours le même parallèle, nous atteignons ainsi les parages de la Taprobane. On croit. fermement que la Taprobane est une grande île située en pleine mer, au midi et en avant de l'Inde, qu'elle s'étend, qui plus est, en longueur dans la direction de l'Éthiopie sur un espace de plus de 5000 stades, et qu'elle envoie sur les marchés de l'Inde une quantité considérable d'ivoire, d'écaille et d'autres objets d'échange. Or, prêtons-lui une largeur proportionnée à sa longueur : cela, joint à l'espace qui la sépare de l'Inde, ne saurait faire moins de 3000 stades, ce qui est juste la distance qu'on calcule depuis la limite extrême de la terre habitée jusqu'à Méroé, s'il est vrai que les extrémités de l'Inde correspondent exactement à l'île de Méroé : peut-être même un nombre plus fort serait-il plus près de la vérité. Ajoutons ensuite ces 3000 stades aux 30 000 que suppute Déimaque jusqu'au col qui donne accès chez les Bactriens et les Sogdiens, et voilà ces peuples rejetés en dehors de la zone habitable et tempérée ! Mais personne osera-t-il avancer rien de pareil après tous les récits qu'on a faits et qu'on fait encore de l'heureux climat et de la fertilité merveilleuse, non seulement de l'Inde septentrionale, mais de l'Hyrcanie elle-même, de l'Arie et des contrées qui suivent, telles que la Margiane et la Bactriane? Car toutes ces contrées, bien qu'elles appartiennent au versant septentrional du Taurus, et que la Bactriane touche même au col par où l'on entre dans l'Inde, toutes, dis-je, jouissent d'un si heureux climat, qu'on ne saurait rien concevoir qui diffère davantage de la nature des contrées inhabitables. En Hyrcanie, par exemple, si ce qu'on dit est vrai, tel cep de vigne donne jusqu'à un métrète de vin, tel figuier jusqu'à soixante médimnes de figues, le grain tombé des épis suffit à faire lever une seconde moisson, les abeilles font leurs ruches dans les arbres, et le miel découle des feuilles. En Médie, dans le canton de Matiane, en Arménie, dans ceux de Smashe et d'Araxène, les mêmes faits se produisent, sans être aussi surprenants, puisque ces cantons sont plus méridionaux que l'Hyrcanie, et qu'ils jouissent d'ailleurs d'un climat exceptionnel relativement au reste des pays auxquels ils appartiennent. En Hyrcanie, la chose est donc autrement merveilleuse. Dans la Margiane, aussi, l'on assure qu'il n'est pas rare de trouver des ceps de vigne tellement gros, que deux hommes auraient peine à en embrasser le pied, et que leurs grappes ont jusqu'à deux coudées de long. L'Arie, qui passe pour posséder également tous ces mêmes avantages, semble, en outre, supérieure aux provinces voisines par la qualité de ses vignobles, car les vins s'y conservent jusqu'à la troisième génération, et cela dans des vases qu'on n'a pas enduits de poix. Enfin l'on nous dit que dans la Bactriane, laquelle confine à l'Arie, tout vient, tout absolument, excepté l'olivier.

15. Qu'il y ait maintenant dans toutes ces contrées des parties froides, j'entends les parties élevées et montagneuses, il n'y a rien là qui doive nous étonner, car dans les climats méridionaux les montagnes, et en général toutes les terres élevées sont froides, celles-là même qui sont unies comme des plaines. Dans la Cappadoce, par exemple, dont la partie voisine de l'Euxin est plus septentrionale de beaucoup que la partie qui borde le Taurus, l'immense plaine de Bagadania, située entre le mont Argée et le Taurus, produit à peine çà et là quelques arbres fruitiers, bien qu'elle soit de 3000 stades plus méridionale que la mer de Pont, tandis que les faubourgs de Sinope, d'Amisus et de Phanarée ne sont proprement que vergers et plantations d'oliviers. Ajoutons que l'Oxus, qui forme la limite entre la Bactriane et la Sogdiane, passe pour être d'une navigation si facile, que les marchandises de l'Inde, transportées par cette voie, descendent sans peine jusqu'en Hyrcanie, d'où elles se répandent ensuite, au moyen des fleuves, dans toutes les contrées environnantes jusqu'au Pont.

16. Trouverait-on, je le demande, une aussi riche nature sur les rives du Borysthène et dans la partie de la Celtique qui borde l'Océan? Mais la vigne n'y vient seulement pas ou du moins elle n'y donne pas de fruit, et, là où elle en donne, à savoir plus au midi, sur les bords de notre mer intérieure et du Bosphore, les raisins sont petits, et il faut, l'hiver, enterrer les ceps. Il y a plus, la glace dans ces pays s'amasse en telle quantité, notamment à l'entrée du lac Mæotis, qu'on a vu tel lieutenant de Mithridate, à la même place, où durant l'hiver, il avait battu les Barbares dans un combat de cavalerie, remporter l'été, après la débâcle des glaces, une victoire navale et sur les mêmes ennemis. Ératosthène cite même à ce propos certaine inscription relevée dans le temple d'Esculape à Panticapée sur une aiguière d'airain que la glace avait fait éclater :
« Si quelque mortel se refuse à croire ce qui arrive en nos contrées, qu'il jette les yeux sur cette aiguière et il ne doutera plus; ce n'est pas comme une riche et pieuse offrande, mais comme un témoignage irrécusable de la rigueur de nos frimas que le prêtre Stratios l'a exposée ici. »
Or, s'il nous est déjà interdit de comparer le climat du Bosphore et le climat, plus tempéré pourtant, d'Amisus et de Sinope à celui das contrées que nous énumérions tout à l'heure, à plus forte raison ne saurions-nous établir de comparaison entre ces mêmes contrées et les régions du Borysthène et de l'extrême Celtique, puisque des pays, qu'on s'accorde à placer à 3700 stades au midi du Borysthène et de la Celtique, atteindraient encore à peine à la hauteur d'Amisus, de Sinope, de Byzance et de Massalia.

17. Qu'on s'obstine cependant à adopter les calculs de Déimaque et qu'à ses 30000 stades on ajoute tout le trajet qui reste encore à franchir jusqu'à la Taprobane et aux frontières de la zone torride, trajet qu'on ne peut guère évaluer à moins de 4000 stades, et Bactres et l'Arie se trouvent aussitôt reléguées à 34 000 stades de la zone torride, c'est-à-dire à la même distance où le Borysthène, suivant Hipparque, se trouve de l'équateur. En d'autres termes, Bactres et l'Arie sont transportées à 8800 stades au nord du Borysthène et de la Celtique, tout comme l'équateur est à 8800 stades au sud du cercle qui sépare la zone torride de la zone tempérée et qui n'est autre, avons-nous dit, que le parallèle de la Cinnamômophore. Et tandis que nous avons démontré qu'au-dessus de la Celtique, dans cet espace de 5000 stades au plus qui s'étend jusqu'à Ierné, le climat était à peine supportable pour l'homme, il résulterait du calcul de Déimaque qu'il existe sur un parallèle de 3800 stades plus septentrional que Ierné une contrée parfaitement habitable. A ce compte aussi, Bactres serait plus septentrionale, et de beaucoup, que l'entrée de la mer Caspienne ou Hyrcanienne, laquelle entrée, placée comme elle est à 6000 stades de distance du fond de ladite mer et des montagnes de l'Arménie et de la Médie, paraît être pourtant le point le plus septentrional de toute cette côte qu'on peut ranger ensuite sans interruption jusqu'à l'Inde, ainsi que le marque expressément Patrocle, longtemps gouverneur de toutes ces provinces. Notez en outre que la Bactriane s'étend bien encore de 1000 stades vers le nord et qu'au delà les Scythes occupent une contrée plus vaste encore de beaucoup, qui même ne se termine qu'à la mer boréale, et dans laquelle ces peuples, s'ils vivent en nomades, trouvent du moins à vivre. Mais, nous le demandons, comment la chose sera-t-elle possible, si Bactres elle-même se trouve rejetée en dehors de la zone habitable? Cette distance du Caucase à la mer boréale, en passant par Bactres, peut être évaluée à un peu plus de 4000 stades. Qu'un ajoute ces 4000 stades au nombre de stades calculé depuis Ierné dans la direction du nord, ce sera donc en tout et indépendamment du stadiasme propre d'Ierné une étendue de 7800 stades qu'on aura prise sur la zone ou région inhabitée. Mais négligeât-on les 4000 stades, la partie de la Bactriane contiguë au Caucase se trouverait encore de 3800 stades plus septentrionale que Ierné et plus septentrionale que la Celtique et le Borysthène de 8800 stades.

18. Hipparque nous dit maintenant qu'à la hauteur du Borysthène et de la Celtique le crépuscule règne du couchant au levant pendant toute la durée des nuits d'été, et que le soleil, lors du solstice d'hiver, s'y élève au plus de 9 coudées ; qu'à 6300 stades de Massalia (c'est-à-dire, à l'en croire, encore dans les limites de la Celtique, mais déjà en pleine Bretagne, suivant nous, et à 2500 stades au nord de la Celtique) le phénomène est beaucoup plus sensible ; que là, pendant les jours d'hiver, la hauteur du soleil est de 6 coudées; qu'elle est de 4 coudées à 9100 stades de Massalia et de moins de trois dans les pays situés encore au delà. Or, d'après notre calcul, cette région ultérieure devrait se trouver plus septentrionale de beaucoup que Ierné elle-même. Mais Hipparque, sur la foi de Pythéas, la place seulement au nord (06) de la Bretagne, et comme il ajoute que le plus long jour y est de dix-neuf heures équinoxiales, tandis qu'il est de dix-huit heures seulement aux lieux où la hauteur du soleil est de 6 coudées, c'est-à-dire dans les pays qu'il place à 9100 stades de Massalia, il s'ensuivrait que ces derniers pays sont plus méridionaux que les parties les plus méridionales de la Bretagne. C'est donc sous le même parallèle que la Bactriane caucasienne ou sous un parallèle approchant qu'il convient de chercher la position en question, puisqu'il résulte, avons-nous dit, de l'estimation de Déimaque que la partie de la Bactriane contiguë au Caucase est de 3800 stades plus septentrionale que Ierné. Ajoutons enfin ces 3800 stades au nombre de stades qui représente la distance entre Massalia et Ierné, et nous aurons ainsi 12500 stades pour la distance totale. Mais qui a jamais observé dans ces régions, j'entends aux environs de Bactres, une durée pareille des jours les plus longs et une pareille hauteur méridienne du soleil lors du solstice d'hiver, tous phénomènes pourtant qui, par leur nature, doivent frapper les regards même de l'ignorant, et qui, n'ayant aucun besoin de preuve ou de démonstration mathématique, devraient se trouver relatés dans la plupart des descriptions soit anciennes, soit modernes, qui nous ont été laissées de l'empire Perse? Comment concilier aussi ce que nous avons dit plus haut de la fertilité de ces contrées avec de semblables phénomènes ou apparences célestes? On voit donc par ce qui précède que le raisonnement d'Hipparque, tout spécieux qu'il puisse être, est précisément l'opposé d'une vraie démonstration : oubliant en effet que la question ne peut jamais avoir la valeur d'une preuve, il n'a fait en somme que démontrer la question par la question elle-même.

19. [Même défaut de logique dans la critique qu'il fait] de cet autre passage, où, voulant montrer à quel point Déimaque était ignorant et peu au fait des questions de cette nature, Ératosthène a rappelé comment il plaçait l'Inde entre l'équinoxe d'automne et le tropique d'hiver et comment, choqué de l'assertion de Mégasthène, que l'on voit dans le sud de l'Inde les deux Ourses se coucher et les ombres porter alternativement en sens contraires, il soutenait, lui, qu'il n'y a pas dans toute l'étendue de l'Inde un seul lieu où se produise l'un ou l'autre de ces deux phénomènes. « Sur ces deux points, disait Ératosthène, Déimaque s'est trompé grossièrement. Il s'est trompé d'abord en croyant que, sous le rapport de la distance aux tropiques, il peut y avoir la moindre différence entre l'équinoxe d'automne et l'équinoxe du printemps, puisque les levers du soleil et le cercle décrit par cet astre sont absolument les mêmes à l'une et à l'autre équinoxes. De plus, comme la distance du tropique terrestre à l'équateur, qui sont les deux cercles entre lesquels Déimaque place l'Inde, a été réduite par une estimation plus exacte bien au-dessous de 20000 stades, il se trouve, par le fait, avoir raisonné contre lui-même et tout en notre faveur : il est impossible, en effet, avec les 20 ou 30 000 stades de largeur qu'il attribue à l'Inde, qu'elle tombe jamais entre lesdites limites, tandis qu'elle y peut tomber avec les dimensions que nous lui prêtons. Mais il s'est trompé encore et non moins grossièrement en prétendant que nulle part dans l'Inde on n'observe le coucher des deux Ourses, non plus que le renversement des ombres, puisqu'en s'avançant à 5000 stades d'Alexandrie on commence déjà à observer ce double phénomène. » Or, Hipparque critique encore toute cette argumentation d'Ératosthène, mais sans plus de fondement, avons-nous dit ; car en premier lieu il a tort de vouloir que Déimaque ait parlé du tropique d'été, quand il a formellement spécifié le tropique d'hiver (07); et tort en second lieu de penser qu'il soit absolument interdit dans une question de [géographie] mathématique d'user du témoignage d'un homme étranger à l'astronomie, comme si Ératosthène, en citant ici Déimaque, avait entendu le désigner pour son autorité principale, et qu'il eût fait autre chose qu'user d'un procédé que tout le monde emploie avec les interlocuteurs peu sérieux : n'est-ce pas, en effet, l'un des meilleurs moyens de réfuter un contradicteur frivole que de lui démontrer que son dire, quel qu'il soit, nous donne raison contre lui-même?

20. Jusqu'ici, c'est en supposant l'exactitude de ce qui a été dit tant de fois et de ce qu'on croit généralement, à savoir que l'extrémité méridionale de l'Inde est située juste à la hauteur de Méroé, que nous avons démontré l'absurdité des conséquences du système d'Hipparque. Mais comme Hipparque, qui n'y avait fait encore nulle objection, refuse dans son second livre d'admettre la susdite hypothèse, il nous faut voir aussi comment il raisonne à ce sujet. Voici ce qu'il dit en propres termes : « Dans les cas où une distance considérable sépare deux points du globe situés sous le même parallèle à l'opposite l'un de l'autre, il n'y a pas d'autre moyen de vérifier s'ils sont effectivement sous le même parallèle que d'arriver à comparer ensemble leurs climats ou positions respectives. Or, si le climat de Méroé se trouve suffisamment déterminé (et il l'est par cette circonstance, que rapporte Philon dans la Relation du voyage qu'il exécuta par mer en Éthiopie, à savoir que, quarante-cinq jours avant le solstice d'été, on y a le soleil au zénith, ainsi que par le rapport de l'ombre au gnomon que le même auteur dit y avoir été observé tant à l'époque du solstice qu'à celle de l'équinoxe, sans compter que l'opinion d'Eratosthène sur ce point se rapproche autant que possible de celle de Philon), en revanche, personne, pas même Ératosthène, n'a déterminé le vrai climat de l'Inde. Seulement s'il est vrai, ainsi qu'on le croit sur la foi de Néarque qu'on y assiste au coucher des deux Ourses, il devient impossible que Méroé et l'extrémité de l'Inde soient situées sous le même parallèle. » - De deux choses l'une pourtant : ou bien Ératosthène a ratifié ce que différents auteurs avaient dit de cette circonstance qu'on voit dans l'Inde les deux Ourses se coucher, et alors comment Hipparque a-t-il pu dire que personne, et Ératosthène pas plus que les autres, n'avait rien publié sur le climat de l'Inde, car cette circonstance du coucher des Ourses se rapporte bien, j'imagine, au climat; ou bien il est faux qu'Ératosthène ait confirmé le dire des autres sur ce point, et alors pourquoi ne l'avoir pas mis hors de cause? En fait Ératosthène ne l'a pas confirmé positivement, et, s'il a taxé Déimaque d'ignorance, pour avoir prétendu, contrairement au témoignage de Mégasthène, qu'il n'y a pas un lieu dans l'Inde entière, d'où l'on puisse assister au coucher des deux Ourses et où l'on observe le renversement alternatif des ombres, c'est qu'il avait lieu de soupçonner un double mensonge dans une assertion, dont la première partie (j'entends celle-ci que l'on ne voit nulle part dans l'Inde les ombres tomber alternativement en sens contraires) se trouvait être de l'aveu de tous, et est, de l'aveu même d'Hipparque, un mensonge notoire: car, si Hipparque ne veut pas que l'extrémité méridionale de l'Inde corresponde juste à Méroé, au moins paraît-il admettre qu'elle est plus méridionale que Syène.

21. Dans ce qui suit maintenant, Hipparque revient encore sur les mêmes questions, mais ou il ne fait que répéter ce que nous venons de réfuter, ou bien il s'appuie sur des données ou propositions fausses, ou bien encore il introduit des conséquences inexactes. Ainsi, de ce qu'Ératosthène compte depuis Babylone jusqu'à Thapsaque 4800 stades et de là vers le nord, jusqu'aux monts d'Arménie, [2]100 stades, il ne résulte pas nécessairement qu'en suivant le méridien même de Babylone on trouvera encore plus es 6000 stades entre cette ville et les monts d'Arménie : loin de dire en effet que de Thapsaque à ces montagnes il y ait 2000 stades (08), Ératosthène signale dans l'intervalle certain espace qui n'a pu être encore mesuré. Or, l'argument qu'on tire d'une donnée fausse n'offre plus rien de concluant. D'autre part, Ératosthène n'a jamais dit que Thapsaque fût situé à plus de 4500 stades au nord de Babylone.

22. Plus loin, Hipparque, qui continue à plaider la cause des anciennes cartes, citera encore inexactement Ératosthène au sujet de sa troisième sphragide ou section de la terre habitée, s'arrangeant ainsi avec une sorte de complaisance des propositions plus faciles à réfuter. On sait qu'Ératosthène, après avoir au préalable établi certaines données touchant la direction du Taurus et de la mer intérieure depuis les Colonnes d'Hercule et avoir, conformément à ces données, et au moyen d'une première ligne, divisé la terre habitée en deux parties, l'une boréale et l'autre australe, essaye de diviser encore chacune de ces parties en autant de sections, ou, pour parler comme lui, en autant de sphragides que la nature des lieux le comporte. Or, l'Inde forme la première sphragide de la partie australe et l'Ariane la seconde, et, comme l'une et l'autre de ces contrées comportent une délimitation facile, Ératosthène a pu en donner exactement la longueur et la largeur et jusqu'à un certain point la figure géométrique. Ainsi il prête à l'Inde la forme rhomboïdale, parce qu'effectivement, de ses côtés, deux sont baignés par la mer du sud et la mer orientale, sans être découpés par ces mers en golfes profonds, et que ses deux autres côtés sont limités, l'un par la chaîne de montagnes et l'autre par le fleuve, qui achèvent de lui donner une orme, à peu de chose près, rectiligne. Quant à l'Ariane, il fait remarquer que trois de ses côtés représentent assez exactement les trois côtés d'un parallélogramme, mais qu'en revanche la limite occidentale ne saurait être déterminée aussi rigoureusement, vu que de ce côté les populations limitrophes sont comme enchevêtrées les unes dans les autres, ce qui n'empêche pas qu'il n'ait cherché à la figurer par une ligne qu'il fait partir des Pyles Caspiennes, pour la mener jusqu'à l'extrémité de la Karmanie adjacente au golfe Persique, et qu'il n'appelle cette ligne le côté occidental de l'Ariane, par opposition au côté orientai quo forme l'Indus. Mais il ne dit pas que ces deux côtés soient parallèles. Il ne le dit pas même des deux autres côtés que forment la chaîne de montagnes et la mer, et se contente de les appeler l'un le côté nord, l'autre le côté sud.

23. Ératosthène ne nous a donc donné de cette seconde sphragide qu'une ébauche déjà un peu grossière, mais celle qu'il donne de la troisième l'est bien autrement et pour plus d'une raison. La première raison, nous l'avons déjà indiquée, c'est qu'il n'a pu déterminer assez rigoureusement le côté compris entre les Pyles Caspiennes et la Karmanie, lequel est commun à la troisième et à la seconde sphragide; une autre raison, c'est que, comme le golfe Persique entame profondément le côté méridional de cette sphragide (circonstance du reste qu'Ératosthène signale tout le premier), il s'est vu forcé de prendre comme ligne droite la route qui part de Babylone et s'en va par Suse et Persépolis jusqu'aux frontières de la Karmanie et de la Perse, la seule route de toute cette région qui pût lui offrir un stadiasme rigoureusement levé (le développement total de cette route est d'un peu plus de 9000 stades). Puis il a appelé ladite ligne le côté méridional de sa figure, mais sans dire qu'elle fût parallèle au côté septentrional. Il saute aux yeux malntenant que l'Euphrate, dont il s'est servi pour déterminer le côté occidental, ne forme pas davantage une ligne droite : on voit, en effet, ce fleuve à la sortie des montagnes couler au midi, puis tourner à l'est, et de nouveau se diriger au midi jusqu'à son embouchure dans la mer. Mais Ératosthène indique lui-même cette obliquité du cours du fleuve, quand il compare la forme de la Mésopotamie, cette contrée qu'enferment en se rejoignant le Tigre et l'Euphrate, à celle d'une galère garnie de ses rames telle est l'image dont il se sert. Ajoutons que le côté occidental, ainsi déterminé par le cours de l'Euphrate, n'a pas été mesuré dans toute son étendue, notamment entre Thapsaque et l'Arménie, et qu'Ératosthène avoue lui-même l'impossibilité où il s'est trouvé d'estimer la longueur de toute la partie adjacente à l'Arménie et aux montagnes du nord, faute de mesures certaines. Tels sont les différents motifs qui l'ont empêché, comme il le dit lui-même, de donner de cette troisième sphragide autre chose qu'une esquisse, combinée tant bien que mal d'après une foule de stadiasmes, dont la pl partencore étaient anonymes. Il y aurait donc déjà de l'injustice à Hipparque d'argumenter en géomètre contre une simple esquisse, qui, telle qu'elle est, a droit encore à notre reconnaissance en ce qu'elle nous donne tout au moins une idée approximative de la nature des lieux ; mais que, dans ces conditions-là, il n'observe pas même les données d'Ératosthène et qu'il fasse porter ses démonstrations géométriques sur des données purement imaginaires, c'est montrer par trop, en vérité, toute la jalousie qui l'anime.

24. Or, c'est en esquissant ainsi à grands traits sa troisième sphragide qu'Ératosthène a compté depuis les Pyles Caspiennes jusqu'à l'Euphrate une distance de 10 000 stades, qu'il décompose maintenant de la façon suivante, en se réglant sur les stadiasmes partiels qu'il avait pu se procurer, si ce n'est qu'il procède ici dans l'ordre inverse et prend son point de départ de l'Euphrate, du passage de l'Euphrate à Thapsaque : de ce point-là jusqu'au Tigre, en l'endroit où Alexandre franchit ce fleuve, il marque [2400 stades]; puis, se portant en avant par Gaugamèles et le Lycus, par Arbèles et par Écbatane, c'est-à-dire par la route même que suivit Darius dans sa fuite depuls le champ de bataille de Gaugamèles jusqu'aux Piles Caspiennes, il réussit à parfaire ses 10 000 stades, l'excédant qu'il trouve n'étant que de 300 stades. Voilà donc comment Étatosthène s'y est pris pour mesurer le côté septentrional de sa figure; mais, en suivant cette marche, il n'a pas entendu présenter ledit côté comme parallèle à la chaîne de montagnes, non plus qu'à la ligne menée par les colonnes d'Hercule, par Athènes et par Rhodes, car il savait que, si Thapsaque se trouve à une grande distance des montagnes, la route, qui va de Thapsaque aux Pyles Caspiennes, finit par rencontrer ladite chaîne de montagnes, les Pyles Caspiennes marquant ainsi l'extrémité septentrionale de la limite en question.

25. Le côté nord ainsi représenté, Ératosthène poursuit en ces termes : « pour ce qui est du côté méridional, impossible de lui faire suivre la mer, vu l'espèce de pointe que le golfe Persique forme de ce côté dans les terres; mais nous avons la route qui part de Babylone, et qui s'en va par Suse et Persépolis aboutir aux confins de la Perse et de la Karmanie, présentant une longueur de 9200 stades. » Il fait donc de cette route le côté méridional de sa figure, mais sans dire encore le moins du monde que le côté sud soit parallèle au côté nord. Il explique même la différence de longueur des deux lignes prises par lui comme côtés septentrional et méridional par cette circonstance que l'Éuphrate, après avoir coulé jusqu'en un certain point de son cours droit au midi, incline ensuite sensiblement vers l'est.
26. Des deux limites transversales, maintenant, Ératosthène décrit d'abord celle de l'O., mais il le fait de telle sorte qu'on peut se demander en vérité comment il l'a conçue au juste et si dans sa pensée elle formait une seule ligne ou deux lignes différentes. Car, s'il compte à partir du passage de Thapsaque et le long de l'Éuphrate jusqu'à Babylone 4800 stades et 3000 (09) stades de là aux bouches de l'Éuphrate et à la ville de Térédon, il avoue qu'au N. de Thapsaque il n'y a eu de mesuré que la partie qui s'étend jusqu'aux Pyles d'Arménie et qui peut bien être de 1100 stades, mais que l'autre partie, laquelle traverse la Gordyène (10) et l'Arménie, ne l'a pas été et manque par conséquent dans son calcul. Passant ensuite au côté oriental, il estime que, dans la portion qui part de la mer Érythrée et traverse. toute la Perse dans la direction de la Médie, c'est-à-dire dans la direction du nord, ce côté n'a pas moins de 8000 stades et qu'il dépasserait même 9000 stades si on le faisait partir des promontoires les plus avances, mais que, dans la portion restante, laquelle court à travers la Paraetacène et la Médie jusqu'aux Pyles Caspiennes, il ne meure guère que 3000 stades. Il ajoute que le Tigre et l'Euphrate, qui coulent au S. l'un et l'autre au sortir de l'Arménie, décrivent à eux deux, passé les montagnes de la Gordyène, un vaste cercle autour de la contrée spacieuse appelée Mésopotamie, après quoi ils tournent au levant d'hiver et au midi, l'Euphrate surtout, qui, se rapprochant de plus en plus du Tigre, vers le mur de Sémiramis et à la hauteur du village d'Opis, passe à 200 stades tout au plus de ce village, traverse ensuite Babylone et va se jeter dans le golfe Persique. « De là, dit-il, pour la Mesopotamie et la Babylonie, une configuration particuière, qui rappelle la forme d'une galère munie de ses rames. » Tel est l'ensemble du passage d'Eratosthène.

27. Dans le tracé de sa troisième sphragide Ératosthène a bien commis quelques erreurs, que nous examinerons plus loin, mais ce ne sont pas du tout celtes qu'Hipparque lui reproche. Voyons ce que dit Hipparque. Dans l'intention de fortifier encore la proposition établie par lui dès en commençant, à savoir qu'il n'y a pas lieu de déplacer l'Inde, pour la reporter davantage vers le S., ainsi que le veut Ératosthène, il prétend tirer la preuve évidente de ce fait des assertions mêmes de celui-ci. « Ainsi, dit-il, après avoir donné pour limite septentrionale à sa troisième section une ligne de 10 000 stades comprise entre les Pyles Caspiennes et l'Euphrate, Ératosthène ajoute que le côté méridional compris entre Babylone et les frontières de la Karmanie n'a guère plus de 9000 stades; que le côté du couchant, maintenant, qui présente entre Thapsaque et Babylone, le long de l'Euphrate, un développement de 4800 stades, plus 3000 stades entre Babylone et les bouches du fleuve, a été au N. de Thapsaque mesuré encore sur un espace de 1 100 stades environ, mais ne l'a plus été au delà. Or, ajoute Hipparque, si le côté nord de la troisième section est de 10 000 stades environ, quand le côté qui lui est parallèle, c'est-à-dire la droite menée de Babylone au côté du levant, n'est évalué qu'à un peu plus de 9000 stades, il est évident que Babylone se trouve plus avancée vers l'est que le passage de l'Euphrate à Thapsaque d'un peu plus de 1000 stades. »

28. Oui assurément, dirons-nous, si les Pyles Caspiennes d'une part et d'autre part la frontière de la Karmanie et de la Perse se trouvaient situées exactement sous le même méridien et que les lignes dirigées sur Thapsaque et sur Babylone fussent deux perpendiculaires abaissées de ce même méridien, assurément il en serait ainsi. Car on n'aurait qu'à prolonger jusqu'à la rencontre du méridien de Thapsaque la ligne qui aboutit à Babylone, pour qu'elle devînt sensiblement égale ou peu s'en faut à la ligne qui joint les Pyles Caspiennes et Thapsaque, et de la sorte en effet Babylone se trouverait plus orientale que Thapsaque de tout ce que la ligne tirée des Pyles Caspiennes à Thapsaque a de plus en longueur que celle qui va de la frontière de Karmanie à Babylone. Mais Ératosthène n'a pas dit que la ligne, qui forme le côté occidental de l'Ariane, s'étendît dans le sens même du méridien ; il n'a pas dit davantage de la ligne tirée des Pyles Caspiennes à Thapsaque qu'elle fût perpendiculaire au méridien des Pyles Caspiennes; de la ligne que décrit la chaîne de montagnes, à la bonne heure : or la ligne dirigée sur Thapsaque part du même point que la ligne formée par la chaîne de montagnes et fait un angle avec celle-ci. Eratosthène n'a pas dit non plus que la ligne qui joint la frontière de Karmanie et Babylone fût parallèle à la ligne qu'il mène sur Thapsaque. Mais lui fût-elle parallèle, du moment que celle-ci n'est pas perpendiculaire au méridien des Pyles Caspiennes, Hipparque ne saurait s'en prévaloir davantage dans la conclusion de son raisonnement.

29. Ce n'est pas tout pourtant, et, après avoir pris lesdites propositions comme autant de points acquis à la discussion, après avoir cru démontrer de la sorte qu'Ératosthène lui-même avait fait Babylone plus orientale que Thapsaque d'un peu plus de 1000 stades, Hipparque s'est forgé encore un nouveau lemme pour la suite de sa démonstration. « Qu'on imagine, dit-il, une droite menée depuis Thapsaque dans la direction du midi jusqu'à la rencontre d'une perpendiculaire abaissée de Babylone, il en résultera un triangle rectangle composé d'abord de la ligne qui joint Thapsaque et Babylone, en second lieu de la perpendiculaire abaissée de Babylone sur le méridien de Thapsaque et finalement du méridien même de Thapsaque. » De la première ligne comprise entre Thapsaque et Babylone et longue, suivant lui, de 4800 stades, il fait l'hypoténuse du triangle. Il donne ensuite à la perpendiculaire abaissée de Babylone sur le méridien de Thapsaque un peu plus de 1000 stades, juste autant que ce que la ligne menée jusqu'à Thapsaque a de plus en longueur que la ligne qui s'arrête à Babylone; et de ces longueurs il conclut pour le côté restant, c'est-à-dire pour l'autre côté de l'angle droit, une longueur sensiblement plus grande que celle de la perpendiculaire en question. Puis il ajoute à ce même côté la ligne qu'Ératosthène mène depuis Thapsaque dans la direction du nord jusqu'aux montagnes d'Arménie. Mais Ératosthène avait eu soin de dire que ladite ligne n'avait été mesurée que dans une portion de son parcours, sur un espace de 1100 stades environ, et qu'il en avait négligé le reste dans son calcul faute de mesure positive. Hipparque, lui, suppose à cette dernière portion de la ligne une longueur de 1000 stades au moins, ce qui donne pour les deux ensemble 2100 stades. Or, en ajoutant ces 2100 stades à la longueur du côté de son triangle qui est opposé à l'hypoténuse et qui a été mené jusqu'à la rencontre de la perpendiculaire abaissée de Babylone, il obtient par le fait une distance de plusieurs milliers de stades depuis les monts d'Arménie et le parallèle d'Athènes jusqu'à la susdite perpendiculaire menée depuis Babylone, laquelle se confond avec le parallèle de Babylone.
D'autre part, cependant, il établit qu'en prenant pour mesure du méridien entier le nombre de stades fixé par Ératosthène, on ne trouve pas plus de 2400 stades pour la distance du parallèle d'Athènes à celui de Babylone et que par conséquent les montagnes d'Arménie et la chaîne du Taurus ne sauraient être placées sur le même parallèle qu'Athènes, comme le veut Ératosthène, mais qu'elles doivent être, d'après les données mêmes de celui-ci, reculées vers le nord de plusieurs milliers de stades. Or ici, indépendamment de ce qu'il s'est servi, pour la construction de son triangle, de propositions dont nous avons démontré la fausseté, Hipparque prend encore pour une donnée de la question ce qui n'en est pas une, à savoir que l'hypoténuse de son triangle, autrement dit la droite qui joint Thapsaque et Babylone a 4800 stades de longueur. Car Ératosthène dit formellement que cette longueur est celle de la route qui suit le cours de l'Éuphrate, et il fait remarquer en même temps que la Mésopotamie, y compris la Babylonie, forme un vaste cercle dont la circonférence est décrite par l'Euphrate et le Tigre, mais principalement par l'Euphrate, de sorte que la droite tirée entre Thapsaque et Babylone ne saurait en aucune façon longer l'Euphrate, ni mesurer à beaucoup près un si grand nombre de stades. Voilà donc le raisonnement d'Hipparque détruit. D'autant qu'on a montré plus haut comment il était impossible que deux lignes données pour se diriger à partir des Pyles Caspiennes, l'une sur Thapsaque, l'autre sur tel point de la chaîne des monts d'Arménie situé à l'opposite de Thapsaque et à une distance de cette ville qu'Hipparque lui même fait de 2100 stades au moins, fussent parallèles soit entre elles, soit avec la ligne menée par Babylone , c'est-à-dire avec le côté méridional de la sphragide d'Ératosthène. Faute de pouvoir indiquer la mesure exacte de la route qui borde les montagnes, qu'a fait Ératosthène ? Il nous a donné à la place la mesure de la route comprise entre Thapsaque et les Pyles Caspiennes, mais en ayant soin d'ajouter qu'il ne la donnait que comme un à peu près. Il lui importait peu d'ailleur, du moment qu'il ne voulait qu'indiquer la longueur de la contrée qui succède à l'Ariane et s'étend jusqu'à l'Euphrate, de mesurer une ligne plutôt que l'autre. Qu'Hipparque néanmoins ait affecté de croire qu'Ératosthène avait voulu parler là de lignes parallèles, autant valait lui dire qu'il le trouvait aussi ignorant qu'un écolier. Des critiques aussi puériles ne méritent pas qu'on s'y arrête.

30. Voici en revanche ce qu'on pourrait sérieusement reprocher à Ératosthène. De même qu'en anatomie on distingue la division par membres de la simple division, de la division grossière en parties prises au hasard, la division par membres procédant d'après la délimitation naturelle des parties et suivant leurs articulations et leurs principaux contours, ainsi qu'Homère le dit dans ce vers,

Ayant divisé la victime membre à membre (11),

tandis que l'autre méthode n'offre rien de pareil , et de même que l'on emploie l'une ou l'autre méthode en son lieu, suivant la circonstance et le besoin, de même en géographie, où il nous faut procéder aussi à la division complète des parties, nous devons imiter la dissection par membres plutôt que la division en parties prises au hasard, car c'est ainsi seulement que nous pourrons obtenir ces traits ou caractères distinctifs et ces délimitations rigoureuses, dont le géographe a surtout besoin. Or, pour qu'une contrée soit bien délimitée, il faut autant que possible qu'elle le soit à l'aide des fleuves, des montagnes ou de la mer, à l'aide encore de la nationalité une ou multiple de ses habitants, à l'aide enfin, si faire se peut, d'une détermination exacte de son étendue et de sa figure. Dans tous les cas, une simple indica tion à grands traits suffira, sans qu'il faille chercher la précision géométrique. S'agit-il de l'étendue, il suffira d'indiquer le maximum de la longueur et de la largeur, de dire, par exemple, au sujet de la terre habitée, qu'elle a en longueur 70 000 stades, et en largeur un peu moins de la moitié de sa longueur; s'agit-il de la configuration, il suffira de la comparer soit à une figure géométrique quelconque, comme quand on dit que la Sicile a la forme d'un triangle, soit à telle autre image généralement connue, comme quand on compare l'Ibérie à une peau de boeuf et le Péloponuèse à une feuille de platane Et plus sera grande la région à partager, plus aussi la division à grands traits se trouvera être de mise.

31. Cela posé, on voit que la division de la terre habitée en deux parties au moyen de la chaîne du Taurus et de la mer jusqu'aux Colonnes d'Hercule est bonne. Dans la portion australe de la terre, la délimitation de l'Inde, au moyen de lignes de différente nature, est bonne également : bornée en effet à la fois par une chaîne de montagnes, par un fleuve, par une mer; désignée, qui plus est, par un nom unique, ce qui implique l'unité de nation, l'Inde peut être en outre qualifiée exactement de quadrilatère rhomboïde. L'Ariane, moins complètement circonscrite, par la raison que son côté occidental ne se dégage pas nettement d'autres lignes, se trouve pourtant encore suffisamment déterminée par trois de ses côtés, qui forment autant de lignes droites, et par le nom qu'elle porte, lequel se trouve être celui d'une seule et même nation. En revanche, la troisième sphragide, à la façon du moins dont Ératosthène l'a délimitée, demeure parfaitement indéterminée (12) : le côté qui lui est commun avec l'Ariane risque d'être confondu avec d'autres lignes, ainsi que nous l'avons déjà dit, et le côté méridional a été tracé le plus négligemment du monde : car, au lieu de fermer et de border la sphragide, il la traverse par le milieu, laissant ainsi au midi une bonne partie des terres qui en dépendent, sans compter qu'il n'en représente pas toute la longueur, puisque le côté nord est sensiblement plus long. L'Euphrate n'en saurait former non plus le côté occidental, coulât-il même en ligne droite, puisque les extrémités de son cours ne se trouvent pas sous le même méridien, tellement qu'on se demande pourquoi Ératosthène en a fait plutôt le côté occidental que le côté méridional de sa figure. Quand on pense, en outre, au peu d'espace qui lui restait à franchir pour atteindre la mer de Syrie et de Cilicie, on ne peut s'expliquer qu'il n'ait pas reculé jusque-là les bornes de sa sphragide, d'autant mieux qu'on qualifie toujours de princes syriens Sémiramis et Ninus qui avaient, comme on sait, pour capitales et pour lieux de résidence, Sémiramis, la ville de Babylone, et Ninus, la ville de Ninive, souvent appelée la métropole générale de la Syrie; ajoutez que, de nos jours encore, sur les deux rives de l'Euphrate les populations parlent une seule et même langue, et qu'il n'est nullement raisonnable de couper en deux par une ligne de démarcation arbitraire une nation aussi connue que celle-là, qui se trouve avoir de la sorte telles de ses parties rejetées parmi des nationalités étrangères. De plus, Ératosthène ne pourrait pas dire que les dimensions déjà excessives de sa sphragide l'ont forcé à agir comme il a fait, puisque, prolongée même jusqu'à la mer, et augmentée de tout le pays qui s'étend jusqu'aux confins de l'Arabie Heureuse et de l'Égypte, elle n'égalerait pas encore l'Inde, ni même l'Ariane. Il eût donc beaucoup mieux valu s'avancer jusque-là et donner pour côté méridional à la troisième sphragide, ainsi augmentée de tout le pays jusqu'à ]a mer de Syrie, au lieu de la limite que trace Ératosthène, au lieu d'une simple ligne droite, le littoral lui-même, à partir de la Karmanie, c'est-à-dire tout le littoral qu'on longe à droite en entrant dans le golfe Persique jusqu'aux bouches de l'Euphrate ; puis, à partir de là, ledit côté aurait rejoint la frontière commune à la Mésène et à la Babylonie, laquelle marque en même temps le commencement de l'isthme qui sépare l'Arabie Heureuse du reste du continent; il aurait ensuite traversé l'isthme et se serait prolongé jusqu'au fond dn golfe Arabique, jusqu'à Péluse, voire même jusqu'à la bouche Canopique du Nil. Tel eût pu être le côté méridional de la troisième sphragide, et, quant au côté occidental restant, il eût été formé par cet autre littoral compris entre la bouche Canopique et la Cilicie.

32. La quatrième sphragide se serait composée alors et de l'Arabie Heureuse et du golfe Arabique, de l'Égypte tout entière et de l'Éthlopie, et elle aurait été bornée dans le sens de sa longueur par deux méridiens, passant l'un parle point le plus occidental, l'autre par le point le plus oriental de ladite sphragide, et dans le sens de sa largeur par deux parallèles passant l'un par le point le plus septentrional, l'autre par le point le plus méridional. Car c'est ainsi qu'il faut déterminer l'étendue des figures irrégulières, dont on ne peut mesurer exactement la longueur ni la largeur sur les côtés mêmes. Mais ici il y a à faire une observation générale, c'est que la longueur et la largeur ne peuvent plus s'entendre de la même façon, suivant qu'il s'agit du tout ou de la partie : s'agit-il du tout, on appellera longueur la plus grande, largeur la moins grande des deux dimensions; s'agit-il de la partie, sans tenir compte de la grandeur relative des deux dimensions, on appellera longueur celle des deux qui se trouvera être parallèle à la longueur totale, la dimension prise comme largeur fût-elle plus grande que celle qu'on aurait prise pour exprimer la longueur. Et, comme la terre s'étend en longueur du levant au couchant, et en largeur du nord au sud, et que sa longueur est représentée par une ligne parallèle à l'équateur, tandis que sa largeur se compte sur le méridien même, dans le cas où l'on considère seulement des parties de la terre, il faut représenter les dimensions de longueur et de largeur desdites parties par des lignes qui soient parallèles les unes à la longueur, les autres à la largeur totale de la terre. De la sorte, en effet, on arrivera à exprimer plus exactement l'étendue de la terre entière, ainsi que la disposition et la figure de toutes ses parties, puisque la simple comparaison suffira ensuite à montrer ce qu'elles ont de plus ou de moins les unes que les autres.

33. Ératosthène cependant, après avoir mesuré la longueur totale de la terre habitée, suivant une ligne qu'il suppose droite et qu'il fait passer par les Colonnes d'Hercule, les Pyles Caspiennes et le Caucase, prend la longueur de sa troisième sphragide sur une ligne qu'il mène entre les Pyles Caspiennes et Thapsaque, et la longueur de la quatrième sur une ligne qui, menée par Thapsaque et Héroopolis jusqu'au pays compris entre les bouches du Nil, doit aboutir aux environs de Canope et d'Alexandrie, puisque c'est là que se trouve la dernière des bouches du fleuve, dite Canopique ou Héracléotique. Or, qu'il place bout à bout ces longueurs partielles, de manière à en former une seule et même ligue droite, ou qu'il fasse faire à ses deux lignes un angle à Thapsaque, toujours est-il qu'il ne les a prises ni l'une ni l'autre parallèles à la longueur totale de la terre, la chose ressort clairement de ses paroles. Comment trace-t-il en effet, cette longueur totale de la terre habitée ? A l'aide de la chaîne du Taurus et de la mer qui, jusqu'aux Colonnes d'Hercule, en forme le prolongement direct, et suivant une ligne qu'il fait passer par le Caucase, par Rhodes et par Athènes. De Rhodes à Alexandrie maintenant, et en suivant le méridien qui passe par ces deux villes, il compte à peu de chose près 4000 stades: telle sera donc, d'après lui, la distance qui sépare le parallèle de Rhodes de celui d'Alexandrie. Mais le parallèle d'Héroopolis est comme qui dirait le même que celui d'Alexandrie (dans le fait il est un peu plus méridional) : par conséquent la ligne, droite ou brisée, qui viendra rencontrer le parallèle de cette ville et celui de Rhodes et des Pyles Caspiennes, ne pourra être en aucune façon parallèle à l'une ou l'autre de ces deux lignes. Ici donc les longueurs ont été mal prises. Celles des sections de l'hémisphère boréal ne l'ont pas été mieux.

34. Mais avant de le montrer, revenons à Hipparque et voyons ce qu'il dit maintenant : continuant à raisonner d'après les données qu'il se forge à lui-même, il affecte de réfuter géométriquement ce qu'Ératosthène n'a présenté que comme une esquisse à grands traits. Ainsi, à l'entendre, il résulterait des distances indiquées par Ératosthène, à savoir d'une première distance de 6700 stades, comptée entre Babylone et les Pyles Caspiennes, et d'une autre de plus de 9000 stades, marquée entre Babylone et la frontière de Karmanie et de Perse, et prise sur une ligne menée droit au levant équinoxial, perpendiculairement à ce côté commun de la deuxième et de la troisième sphragide, il résulterait, dis-je, un triangle rectangle ayant son angle droit à la frontière de Karmanie, mais son hypoténuse moindre que l'un des deux côtés de l'angle droit, d'où il suit que la Perse aurait dû être comprise dans la deuxième sphragide. A cela il a été déjà répondu que, du moment qu'Ératosthène n'avait pas mesuré la distance de Babylone à la Karmanie sur un parallèle, ni pris dans le sens même du méridien la droite qui forme la ligne de démarcation des deux sphragides, Hipparque n'articulait proprement rien de sérieux contre lui. Hipparque n'a pas eu plus raison dans ce qui suit. Ainsi, sur ce qu'Ératosthène avait marqué entre les Pyles Caspiennes et Babylone le nombre de stades que nous avons dit, puis 4900 stades entre les Pyles Caspiennes et Suse, et 3400 stades entre Suse et Babylone, Hipparque, partant toujours d'hypothèses à lui, a joint ces trois points ensemble, les Pyles, Suse et Babylone, et composé de la sorte un triangle soi-disant obtusangle, ayant son angle obtus à Suse et ses divers côtés de la longueur même marquée par Ératosthène; puis, de cette construction il déduit que le méridien des Pyles Caspiennes devra nécessairement couper le parallèle de Babylone et de Suse plus de 4400 stades à l'ouest du point où le même parallèle est coupé par la droite qui va des Pyles Caspiennes à la frontière de la Karmanie et de la Perse, que la même ligne, passant par les Pyles Caspiennes et la frontière de Karmanie et Perse, fera avec le méridien des Pyles Caspiennes à peu près un demi-angle droit, inclinant ainsi entre le midi et le levant équinoxial, qu'enfin le cours de l'Indus lui sera parallèle et devra, par conséquent, au lieu de tendre droit au midi à sa sortie des montagnes, comme le marque Ératosthène, se diriger aussi entre le midi et le levant équinoxial, ainsi qu'il est figuré sur les anciennes cartes. Mais, comment accorderions-nous à Hipparque que le triangle qu'il vient de former de la sorte est obtusangle, quand nous n'accordons pas que le triangle qui le contient soit rectangle? Comment lui accorderions-nous que la droite qui joint Babylone à Suse, et qui forme, d'après lui, l'un des côtés de l'angle obtus, se dirige dans le sens même d'un parallèle, quand nous ne l'accordons pas pour la ligne totale prolongée jusqu'à la Karmanie? Comment lui accorderions-nous enfin que la ligne menée des Pyles Caspiennes aux confins de la Karmanie est parallèle au cours de l'Indus? Sans toutes ces conditions pourtant, son raisonnement tombe à faux. Hipparque prétendait en outre que, comme Ératosthène avait prêté à l'Inde la forme rhomboïdale, et que le côté oriental de cette sphragide s'étend beaucoup dans l'est, vu qu'il se trouve là prolongé encore de tout un promontoire fort saillant qui, se dirigeant en même temps au sud, dépasse tout le reste du littoral de ce côté, il devait en être de même pour le côté que borde l'Indus. 

35 Dans tout ceci Hipparque argumente en géomètre, sans doute; mais son raisonnement n'en est pas plus convaincant. Car il semble s'être condamné lui-même et avoir voulu justifier Ératosthène, en ajoutant ce qui suit, « que l'erreur d'Ératosthène eût été pardonnable, s'il se fût agi seulement de faibles distances, mais que, comme les distances sur lesquelles elle porte sont de plusieurs milliers de stades, on ne saurait la lui passer, après qu'il a déclaré surtout qu'une simple distance de 400 stades suffisait à mettre entre deux parallèles, entre le parallèle d'Athènes et celui de Rhodes, par exemple, une différence sensible ». Les jugements de nos sens, en effet, ne sont pas tous de même nature, ils comportent, suivant les cas, une latitude plus ou moins grande, une latitude plus grande, quand, pour juger des climats ou de la situation respective des lieux, nous consultons seulement le témoignage de nos yeux, la nature des productions ou la différence de température, une latitude moins grande, quand nous employons les instruments de gnomonique et de dioptrique. Aussi conçoit-on que les parallèles d'Athènes, de Rhodes et de Carie, pris à l'aide du gnomon, aient pu présenter entre eux des différences sensibles, malgré la faible distance qui les sépare. Mais quand un géographe, dans un espace pouvant avoir une largeur de 30 000 stades et une longueur de 70 000 représentée par une chaîne de montagnes de 40000 stades et une mer de 30000, tire une ligne du couchant au levant équinoxial et détermine des deux côtés de cette ligne une région méridionale et une région septentrionale, qu'il partage à leur tour en carreaux et en sphragides, rendons-nous bien compte du sens qu'il prête à chacun des termes qu'il emploie et de ce qu'il entend au juste par côtés nord et sud, côtés est et ouest de sa figure : que si maintenant il laisse passer, sans y faire attention, quelque erreur un peu trop forte, qu'il en porte la peine (rien de plus juste) ; mais reconnaissons, en même temps, qu'il serait tout aussi répréhensible de n'avoir pas négligé les erreurs minimes. Eh bien! Dans le cas présent, Ératosthène n'a encouru ni l'un ni l'autre de ces reproches; car la grande latitude qu'il s'est donnée en opérant empêche qu'il ne tombe sous le coup d'une argumentation géométrique, et Hipparque, qui prétend l'y soumettre, ne le fait qu'en substituant à ses données celles qu'il lui a plu de forger à sa convenance.

36. Touchant la quatrième section ou sphragide, les critiques d'Hipparque sont beaucoup mieux fondées, quoiqu'il s'y mêle encore trop de cet amour de la chicane et de cette persistance à s'appuyer toujours sur les mêmes hypothèses ou sur des hypothèses presque identiques. Il a raison, par exemple, de reprocher à Ératosthène d'avoir pris pour représenter la longueur de cette section la ligne comprise entre Thapsaque et l'Égypte, ce qui équivaut à prendre pour longueur d'un parallélogramme son diamètre, car Thapsaque et la côte d'Égypte ne se trouvent point sur le même parallèle, mais sur des parallèles fort éloignés l'un de l'autre, et, entre ces deux parallèles, la ligne, qui va depuis Thapsaque jusqu'à l'Égypte, se prolonge obliquement en façon de diagonale. Mais quand il s'étonne qu'Ératosthène ait osé réduire à 6000 stades la distance de Péluse à Thapsaque, alors qu'elle est de plus de 8000, il a tort à son tour. Il pose en lait d'abord, après démonstration, que le parallèle de Péluse est de 2500 stades plus méridional que celui de Babylone, puis, croyant citer exactement Ératosthène, il lui fait dire que le parallèle de Thapsaque est de 4800 stades plus septentrional que celui de Babylone, et c'est ainsi qu'il parlait cette somme de plus de 8000 stades. Mais où a-t-il vu dans Ératosthène que la distance était aussi considérable entre le parallèle de Babylone et celui de Thapsaque, ceci reste un problème pour moi. Ératosthène a bien dit que de Thapsaque à Babylone la distance était de 4800 stades, mais il n'a pas dit que cette distance fût prise d'un parallèle à l'autre, et cela par une bonne raison, c'est que nulle part il ne place ces deux villes sous le même méridien. Cela est si vrai qu'Hipparque lui-même a établi ailleurs que du système d'Ératosthène il résultait que Babylone se trouvait plus avancée que Thapsaque vers l'est de 2000 stades et plus (13). Nous aussi nous avons cité telle allégation d'Eratosthène, de laquelle le même fait semblait résulter, celle-ci notamment, que le Tigre et l'Éuphrate décrivent un cercle autour de la Mésopotamie et de la Babylonie et que c'est le cours de l'Éuphrate qui forme la plus grande partie de la courbe, puisqu'après avoir coulé du N. au S. il tourne au levant, pour se diriger de nouveau au midi. Or, si cette première direction du N. au S. peut à la rigueur coïncider avec celle du méridien, ce coude vers l'E. pour atteindre Babylone implique une déviation par rapport à la direction du méridien, en même temps que la courbe décrite exclut toute idée de ligne droite. De plus, en nous disant que la distance de Thapsaque à Babylone était de 4800 stades, Ératosthène a ajouté comme à dessein « prise le long de l'Euphrate, » pour éviter précisément qu'on n'entendit ce qu'il avait dit d'un chemin en ligne directe et d'une mesure rigoureuse de l'intervalle des deux parallèles. Mais, du moment que nous refusons d'accorder à Hipparque ce premier point, ce qu'il prétend démontrer ensuite tombe de soi-même, à savoir que dans le triangle rectangle, formé en joignant les deux points de Péluse et de Thapsaque au point d'Intersection du méridien de Thapsaque et du parallèle (14) de Péluse, l'un des côtés de l'angle droit, celui qui est tracé dans le sens même du méridien, est plus grand que l'hypoténuse, autrement dit que la droite tirée de Thapsaque à Péluse. Et la proposition qui tient à celle-là tombe également d'elle-même, puisqu'elle découle de données que nous n'accordons pas davantage. Ératosthène , en effet, n'a donné nulle part le nombre de 4800 stades pour être la distance de Babylone aux Pyles Caspiennes, et, comme nous l'avons prouvé, c'est de données tout autres que celles d'Ératosthène qu'Hipparque a tiré cette conclusion; il voulait infirmer ce qu'avait dit Ératosthène, il a supposé alors que la distance entre Babylone et la ligne menée par Ératosthène des Pyles Capiennes aux confins de la Karmanie était de plus de 9000 stades, et a pu démontrer de la sorte ce qu'il voulait.

37. Non, ce n'était pas là ce qu'il y avait à reprendre chez Ératosthène; il fallait montrer comment toutes les grandeurs et figures, si largement qu'on les traite, doivent, être pourtant susceptibles d'une mesure quelconque, et comment on peut dans certains cas accorder plus de latitude que dans d'autres. Et, en effet, étant donnée une largeur de 3000 stades comme celle qui est attribuée ici et à la chaîne de montagnes qui court au levant équinoxial et à la mer qui se prolonge jusqu'aux Colonnes d Hercule, on vous laissera plus aisément assimiler à une droite unique les différentes lignes que vous aurez menées dans ledit intervalle parallèlement à la direction soit des montagnes, soit de la mer, qu'on ne vous le laissera faire pour des sécantes; s'agit-il seulement de sécantes, on l'admettra plus aisément de sécantes internes que de sécantes externes, plus aisément de lignes qui, dans leur divergence, ne seront pas sorties desdites limites, que de celles qui en seront sorties, plus aisément enfin de lignes plus longues que de lignes plus courtes, les inégalités de longueur et les différences de figures ayant ainsi plus de chance de ne pas être aperçues. Supposons donc pour la chaîne entière du Taurus et pour la mer qui se prolonge jusqu'aux Colonnes d'Hercule une largeur constante de 3000 stades, nous pouvons imaginer un vaste parallélogramme inscrivant à la fois et la chaîne de montagnes et la mer tout entière. Que si maintenant nous le partageons, dans le sens de sa longueur, en plusieurs parallélogrammes et que nous prenions, avec le diamètre du parallélogramme total, ceux des parallélogrammes partiels, le diamètre du parallélogramme total, plutôt que la somme des diamètres des parallélogrammes partiels, pourra être considéré comme l'équivalent, le parallèle et l'égal (15) du côté qui représente la longueur même de la figure. Et moins le parallélogramme partiel sera grand, plus ceci sera vrai, puisque l'obliquité du diamètre et son infériorité de longueur se trahissent moins dans les figures de grande dimension, ce qui permet même quelquefois d'en prendre le diamètre pour la longueur. Pour peu cependant qu'on exagérât l'obliquité du diamètre jusqu'à lui faire dépasser soit l'un et l'autre côté de la figure, soit seulement l'un de ses côtés, il n'en serait plus de même. Tel est, je le répète, le genre de mesure à appliquer aux espaces délimités à grands traits. Or, quand Eratosthène fait partir d'un même point, à savoir des Pyles Caspiennes, 1° une ligne qui est censée suivre toujours le même parallèle le long de la chaîne de montagnes et à travers la mer jusqu'aux Colonnes d'Hercule, 2° une autre ligne qui, s'écartant tout d'abord beaucoup des montagnes, se dirige sur Thapsaque, puis se continue à partir de Thapsaque par une nouvelle droite assez étendue pour atteindre jusqu'à l'Égypte, et qu'il prétend enfin mesurer la longueur totale de la figure par la longueur même de cette seconde ligne, n'a-t-il pas l'air de vouloir mesurer par le diamètre la longueur de son quadrilatère? Et, si au lieu du diamètre il prend une ligne brisée, n'aggrave-t-il pas encore sa faute? Eh bien! L'on ne peut voir qu'une ligne brisée dans celle qu'il mène des Pyles Caspiennes par Thapsaque jusqu'au Nil. Voilà ce qu'on pouvait reprocher à Ératosthène.

38. Ce qu'il y aurait maintenant à dire à Hipparque c'est qu'à la critique des opinions d'Ératosthène il était tenu de joindre une rectification telle quelle de ses erreurs, ainsi que nous procédons nous-même. Mais tout ce qu'il fait, quand parfois il y pense, c'est de nous renvoyer invariablement aux anciennes cartes géographiques, lesquelles auraient pourtant, infiniment plus que la carte d'Ératosthène, besoin d'être rectifiées. Suit une nouvelle objection qui pèche toujours par le même vice, puisqu'ici encore Hipparque s'appuie [pour condamner Ératosthène] sur une proposition qui, ainsi que nous le lui reprochions tout à l'heure, ne résulte pas le moins du monde de données propres à Ératosthène, à savoir que, si Babylone se trouve plus avancée vers l'est que Thapsaque, la différence n'est pas de plus de 1000 stades Cela (16) étant, et quand il résulterait maintenant de telle ou telle allégation d'Ératosthène qu'il faisait Babylone plus orientale que Thapsaque de plus de 2400 stades, comme il est avéré que le plus court trajet entre Thapsaque et le point du Tigre, où Alexandre franchit ce fleuve, est de 2400 stades, et que l'Euphrate et le Tigre, tout le temps qu'ils enveloppent la Mésopotamie, coulent directement vers l'E., pour tourner ensuite au midi, et se rapprocher l'un de l'autre, ainsi que de Babylone, nous ne voyons pas que le raisonnement offre en soi rien d'absurde.

39. Même injustice dans le chef d'accusation qui fait suite à celui-ci et qui consiste à prétendre que la distance entre Thapsaque et les Pyles Caspiennes, qu'Ératosthène a faite de 10 000 stades, mais sans dire qu'elle eût été mesurée en ligne directe (car une droite entre ces deux points eût été infiniment plus courte), a été prise par lui bel et hier en ligne droite. Voici du reste quelle est la marche du raisonnement d'Hipparque : il pose en fait d'abord que, de l'aveu même d'Ératosthène, le méridien de la bouche Canopique n'est pas différent de celui des Cyanées et se trouve éloigné du méridien de Thapsaque de 6300 stades; que les Cyanées, maintenant, sont à 6600 stades du mont Caspius, lequel domine le col par où l'on descend de la Colchide aux rivages de la mer Caspienne, si bien qu'à 300 stades près le méridien des Cyanées est également distant et de Thapsaque et du mont Caspius; qu'on peut alors considérer Thapsaque et le mont Caspius comme situés sous le même méridien. « Mais, ajoute-t-il, si l'on peut conclure de là que les Pyles Caspiennes se trouvent à la même distance de Thapsaque et du Caspius, il s'ensuit aussi que cette distance ne saurait mesurer à beaucoup près les 10 000 stades que marque Ératosthène entre les Pyles Caspiennes et Thapsaque : une ligne droite, en effet, tirée entre ces deux points serait bien loin d'atteindre à 10 000 stades de longueur, et ce n'est donc que d'un trajet en ligne courbe que l'on peut entendre les 10 000 stades qu'Ératosthène a attribués au trajet direct des Pyles Caspiennes à Thapsaque. » A notre tour nous répondrons à Hipparque qu'Ératosthène, conformément aux habitudes géographiques, ne se pique point d'une rigueur, d'une exactitude parfaites dans le choix des droites, voire même des méridiens et des parallèles qu'il emploie, tandis que lui le juge avec toute la sévérité du géomètre, comme il pourrait le faire si Ératosthène eût tracé toutes ses lignes au moyen d'instruments. Et pourtant Hipparque lui-même ne s'est pas toujours servi d'instruments, il lui est arrivé souvent d'user de conjectures pour mener les perpendiculaires et les parallèles dont il avait besoin, Sur ce point-là donc déjà Hipparque a tort; il a tort en outre de ne pas reproduire exactement les distances, telles qu'Ératosthène les indique et de faire porter ses critiques non point sur les nombres mêmes d'Ératosthène, mais sur ceux qu'il lui a plu d'imaginer. Ainsi, premier exemple, tandis qu'Ératosthène compte depuis l'entrée du Pont-Euxin jusqu'au Phase 8000 stades, plus 600 stades du Phase à Dioscurias et de Dioscurias au col du Caspius cinq journées de marche, c'est-à-dire 1000 stades d'après l'évaluation même d'Hipparque, en tout, au calcul d'Ératosthène, 9600 stades, Hipparque, lui, retranche une partie de cette somme et ne compte plus que 5600 stades depuis les Cyanées jusqu'au Phase, plus 1000 stades de là au Caspius. Mais, alors, ce n'est plus d'après Ératosthène, c'est d'après Hipparque que le mont Caspius et Thapsaque se trouvent situés quasi sous le même méridien. D'ailleurs, supposons qu'Ératosthène lui-même l'ait entendu ainsi, s'ensuivra-t-il pour cela que la ligne tirée par lui du mont Caspius aux Pyles Caspiennes doive être juste aussi longue que celle qui joint Thapsaque au même point?

40. Dans son second livre, Hipparque, après être revenu encore sur cette idée de la séparation de la terre habitée en deux parties par la chaîne du Taurus, idée sur laquelle nous nous sommes, nous, bien suffisamment étendu, Hipparque passe à la partie boréale de la terre habitée. Il expose ensuite tout ce qu'Ératosthène a dit des contrées qui font suite au Pont, notamment des trois grands promontoires de l'Éurope, de celui du Péloponnèse, de celui de l'Italie, et de celui de la Ligystique, lesquels s'avancent du nord au sud et interceptent entre leurs côtés les golfes Adriatique et Tyrrhénique, puis, une fois les choses exposées ainsi dans leur généralité, ii les reprend et les réfute en détail, mais, comme toujours, plutôt en géomètre qu'en géographe. Ici, du reste, les erreurs commises et par Ératosthène et par Timosthène, l'auteur d'une Description des ports, qu'Eratosthène loue d'une façon tout exceptionnelle, bien qu'on les trouve souvent tous deux en désaccord ensemble, ces erreurs, dis-je, sont en si grand nombre que je n'ai cru utile d'examiner en règle ni ce qu'ils ont dit l'un et l'autre, leurs allégations étant si fort éloignées de la réalité, ni les critiques qu'en fait Hipparque, d'autant que celui-ci passe sous silence une partie de leurs erreurs et qu'au lieu de rectifier les autres il se borne à noter les mensonges du les contradictions. A la rigueur, on eût pu reprocher encore à Ératosthène d'avoir réduit à trois le nombre des grands promontoires d'Europe, en prenant pour un seul - celui dont fait partie le Péloponnèse, bien qu'il se scinde, si l'on peut dire, en plusieurs, puisque le Sunium est un promontoire au même titre que la pointe de Laconie, qu'il n'est guère moins méridional que le cap Malées et qu'il forme un golfe considérable, et puisque de son côté la Chersonèse de Thrace forme, en s'avançant à la rencontre du Sunium, le golfe Mélas, d'abord, et les différents golfes de Macédoine à la suite. Mais pourquoi recourir à cet autre argument, quand l'évaluation manifestement erronée qu'Ératosthène donne ici de la plupart des distances suffit à attester la complète ignorance où il était relativement à la géographie de ces contrées, ignorance telle qu'il n'est plus besoin d'en donner la preuve géométrique, mais qu'elle saute aux yeux d'abord et se trahit en quelque sorte d'elle-même? Ainsi, le trajet d'Épidamne au golfe Thermaïque est de plus de 2000 stades, Ératosthène le réduit à 900; il porte au contraire à plus de 13000 celui d'Alexandrie à Carthage, qui n'excède pas 9000 stades, s'il est vrai, comme Ératosthène lui-même le dit, que la Carie et Rhodes soient sur le même méridien qu'Alexandrie et le détroit de Sicile sur le même méridien que Carthage : or, tout le monde s'accorde à penser que la traversée de Carie au détroit de Sicile n'est pas de plus de 9000 stades. A la rigueur, quand il s'agit d'intervalles considérables, il peut être permis d'identifier deux méridiens, dont le plus occidental se trouverait placé par rapport au plus oriental à la même distance où Carthage se troue à l'ouest du détroit de Sicile, mais une différence de 3000 [lis. 4000 (17)] stades constitue une erreur par trop sensible. En plaçant enfin, comme il l'a fait, Rome sur le même méridien que Carthage, Rome située tellement plus à l'ouest, Ératosthène a achevé de montrer que rien n'égalait son ignorance touchant la géographie de ces contrées et naturellement aussi de celles qui suivent jusqu'aux Colonnes d'Hercule.

41. Hipparque, qui écrivait non pas un traité de géographie, mais simplement un examen de la géographie d'Ératosthène, n'avait, à vrai dire, que de la critique à faire et de la critique de détail ; mais nous, nous avons cru devoir donner un exposé complet de toutes les questions traitées par Ératosthène, aussi bien de celles qu'il a résolues d'une manière satisfaisante que de celles dans lesquelles il s'est fourvoyé, en insistant pourtant davantage sur celles-ci; s'est-il trompé, nous le rectifions; a-t-il vu juste, nous le défendons contre les attaques d'Hipparque, prenant même Hipparque à partie, quand il se laisse emporter trop loin par son amour de la chicane. Dans le cas présent, cependant, tout en reconnaissant à quel point Eratosthène divague et combien sont fondées les critiques d'Hipparque, nous n'avons pas cru qu'il y eût lieu de rectifier ses erreurs, autrement qu'en exposant à leur place dans le cours de notre géographie les choses comme elles sont. Du moment, en effet, que les erreurs s'enchaînent et se multiplient à ce point, le mieux est d'en parler le plus rarement possible et de la manière la plus générale. Nous n'en parlerons donc qu'eu décrivant une à une les différentes parties de la terre habitée. Notons cependant dès à présent que Timosthène et Ératosthène et ceux qui les ont précédés ignoraient complétement la géographie de l'Ibérie et de la Celtique et mille fois plus encore celle de la Germanie et de la Bretagne, celle du pays des Gètes et du pays des Bastarnes. Nous pourrions même dire qu'ils n'étaient pas plus avancés dans la connaissance de l'Italie, de l'Adriatique, du Pont et des régions septentrionales, mais ce serait peut-être tomber à notre tour dans la chicane. Car, puisque Ératosthène nous prévient qu'il a dû, pour les contrées lointaines, tirer toutes les distances qu'il indique de différents auteurs, puisqu'il n'affirme rien en son propre nom, et qu'il dit les choses tout comme il les a reçues, se bornant à ajouter de temps à autre que le stadiasme dont il parle se rapproche ou s'écarte de la ligne droite, on ne peut pas en vérité soumettre des mesures aussi peu concordantes que celles-là à une critique rigoureuse, comme l'a fait Hipparque et pour les passages cités plus haut et pour ceux où Eratosthène a marqué les distances de l'Hyrcanie à la Bactriane et aux pays ultérieurs et les distances de la Colchide à la mer Hyrcanienne. Comment concevoir, en effet, qu'on l'attaque sur la géographie de ces contrées lointaines aussi sévèrement qu'on le ferait sur la description du littoral de l'Epire (18) ou de toute autre contrée aussi connue; sans compter, ainsi que nous l'avons déjà dit, qu'il faudrait procéder à ces sortes d'examen, non pas à la façon des géomètres, mais bien plutôt à celle des géographes? - Le second Mémoire d'Hipparque sur la Géographie d'Eratosthène se termine par quelques critiques relatives à sa description de l'Éthiopie, puis il annonce que le troisième Mémoire, plus spécialement mathématique, ne laissera pas que de traiter aussi de géographie dans une certaine mesure. Malgré cette déclaration, sa critique dans ce livre nous a paru aussi étrangère que possible à la géographie, et trop exclusivement mathématique. Ajoutons pourtant qu'Eratosthène a bien pu tout le premier l'induire à agir de la sorte, car il s'engage souvent dans des raisonnements plus scientifiques que son sujet ne le comporte, et, dans ces digressions-là, il lui arrive d'énoncer non seulement des propositions inexactes, mais aussi de grossières erreurs, si bien qu'on peut dire qu'il est mathématicien avec les géographes et géographe avec les mathématiciens, offrant ainsi double prise à la critique. Celle que fait Hipparque dans ce troisième livre des opinions d'Eratosthène et de Timosthène est d'ailleurs si juste que nous nous sommes cru dispensé de les examiner à notre tour et de rien ajouter à ce qu'Hipparque en avait dit.

CHAPITRE II.

1. Voyons maintenant ce que dit Posidonius dans sa Description de l'Océan. Comme cet auteur paraît avoir traité son sujet surtout au point de vue de la géographie, tantôt de la géographie proprement dite, tantôt de la géographie plus spécialement mathématique, on ne trouvera point étrange que nous nous soyons proposé d'examiner aussi quelques-unes de ses opinions soit ici même, soit dans le courant de notre ouvrage, au fur et à mesure que l'occasion s'en présentera, sans vouloir pourtant donner à notre examen un développement démesuré. Une première question éminemment géographique, est celle qu'aborde Posidonius quand il suppose la sphéricité de la terre et du monde et qu'il admet comme une des conséquences légitimes de cette hypothèse la division de la terre en cinq zones.

2. C'est à Parménide qu'il attribue la première idée de cette division en cinq zones, mais il ajoute que ce philosophe prêtait par le fait à la zone torride une largeur double de celle qu'elle a réellement, en lui faisant dépasser les tropiques de manière à ce qu'elle empiétât de part et d'autre sur les zones tempérées. Posidonius rappelle ensuite comment Aristote donnait le nom de zone torride à la région comprise strictement entre les tropiques et celui de zones tempérées aux deux régions comprises entre les tropiques (19) et les cercles arctiques. Mais il condamne ce second système comme le premier et en fait il a raison. Suivant lui, le nom de zone torride ne s'applique qu'à la région que la chaleur rend inhabitable; or, dans la légion comprise entre les tropiques, la partie inhabitable ne représente qu'un peu plus de la moitié de la largeur totale, à en juger par l'étendue du pays que les Éthiopiens habitent au-dessus de l'Égypte : l'équateur, en effet, divise exactement par la moitié tout l'intervalle des tropiques, et, si l'on compte depuis Syène, limite du tropique d'été, jusqu'à Méroé, 5000 stades, plus 3000 jusqu'au parallèle de la Cinnamômophore, seuil de la zone torride, 8000 stades en tout pour un espace d'ailleurs facile à mesurer, puisqu'on le parcourt à volonté et par mer et par terre, le reste, jusqu'à l'équateur s'entend, se trouve être, d'après l'évaluation que donne Ératosthène de l'étendue totale de la terre, de 8800 stades, d'où il suit que l'intervalle des tropiques, par rapport à la largeur de la zone torride, sera comme 16000 [lis. 16800] est à 8800. Et adoptât-on de toutes les évaluations récemment faites celle qui réduit le plus l'étendue de la terre, celle de Posidonius, par exemple, qui la fait de 180 000 stades, tout au plus trouverait-on que la zone torride équivaut à la moitié ou à un peu plus de la moitié de l'intervalle des tropiques, maison ne trouverait jamais qu'elle pût être égale à cet intervalle et se confondre pleinement avec lui. En outre, ajoute Posidonius, comment peut-on faire des cercles arctiques, qui n'existent point pour tous les climats et qui ne sont point partout les mêmes, les bornes ou limites des zones tempérées, lesquelles sont immuables? Cette circonstance, à vrai dire, que les cercles arctiques n'existent pas pour tous les climats, n'a pas grande valeur comme objection, puisqu'ils existent nécessairement pour tous les habitants des zones tempérées et que ces zones qui plus est ne sont dites tempérées que par rapport à ces cercles. L'autre circonstance, en revanche, qu'ils ne sont pas partout les mêmes et qu'ils sont sujets à varier est un argument excellent.

3. Pour ce qui est du nombre des zones, Posidonius convient qu'au point de vue astronomique il est indispensable d'en compter cinq : deux zones périsciennes s'étendant sous les pôles et jusqu'aux pays pour lesquels les tropiques tiennent lieu de cercles arctiques ; deux zones hétérosciennes à la suite de celles-là, s'étendant jusqu'aux pays placés sous les tropiques; enfin une zone amphiscienne, comprise entre les tropiques mêmes. Mais, au point de vue ethnographique, il fait intervenir deux zones de plus, deux zones étroites, placées sous les tropiques mêmes, qui les partagent chacune par la moitié, et exposées tous les ans, pendant une quinzaine de jours environ, aux rayons verticaux du soleil. A l'entendre, le caractère distinctif de ces deux zones est d'être aussi sèches, aussi sablonneuses que possible et de ne produire que du silphium et un peu de grain, d'une espèce semblable au froment, mais tout grillé par le soleil. « Comme en effet, dit-il, il n'y a pas de montagnes dans le voisinage de ces contrées, les nuages n'ont rien qui les arrête dans leur course et les fasse se résoudre en pluies; on n'y trouve pas davantage de grands fleuves qui les traversent et les arrosent, aussi n'y rencontre-t-on que des races atix poils frisés, aux cornes torses, aux lèvres proéminentes, et au nez épaté, les extrémités des membres s'y recroquevillant, pour ainsi dire, par l'effet de la chaleur. Là aussi habitent les populations ichthyophages. Et ce qui prouve, ajoute Posidonius, que ce sont bien là des caractères particuliers à ces zones, c'est qu'au sud le climat redevient plus tempéré et le sol plus fertile et mieux arrosé. »

CHAPITRE III.

1. Polybe, lui, compte six zones : deux qui s'étendent jusque sous les cercles arctiques, deux autres qui forment l'intervalle des cercles arctiques aux tropiques, deux enfin qui sont placées entre les tropiques et l'équateur. Mais la division en cinq zones a l'avantage, suivant moi, d'être à la fois physique et géographique. Ce qui en fait une division physique, c'est qu'elle correspond et aux apparences du ciel et à la température atmosphérique : elle correspond aux apparences du ciel, car, en même temps qu'elle détermine si exactement sur la terre les régions périscienne, [hétéroscienne (20)] et amphiscienne, elle indique, au moins d'une façon générale, les changements d'aspect les plus tranchés que présente le ciel à l'observation astronomique. Elle correspond tout aussi bien à la température atmosphérique, car, déterminée par rapport au soleil, la température de l'atmosphère offre trois états différents, trois états génériques et capables de modifier sensiblement la constitution des animaux, des plantes et de tout ce qui vit à l'air et dans l'air, à savoir l'excès, le manque et la moyenne de chaleur. Or, chacun de ces états de la température reçoit de la division en cinq zones la détermination qui lui est propre : les deux zones froides, qui se trouvent avoir l'une et l'autre la même température, impliquent le manque absolu de chaleur; aux deux zones tempérées, qui admettent également une seule et même température, correspond l'état de chaleur moyenne ; et quant à l'état restant, il correspond naturellement à la dernière zone ou zone torride. Il est évident maintenant que cette division en cinq zones est également bonne, géographiquement parlant. Que se propose, en effet, le géographe? De déterminer dans l'une des deux zones tempérées l'étendue exacte de la portion que nous habitons. Or, si au couchant et au levant, c'est la mer qui limite la demeure ou habitation des hommes, ce qui la limite au midi et au nord c'est proprement l'état de l'atmosphère, qui, tempérée dans la région moyenne et partout également favorable aux animaux ainsi qu'aux plantes, n'offre plus qu'intempérie aux deux extrémités, par un effet de l'excès ou du manque de chaleur. Eh bien ! La division de la terre en cinq zones était indispensable pour répondre à ces trois états différents de l'atmosphère, que suppose d'ailleurs et qu'implique déjà la séparation de la sphère terrestre par l'équateur en deux hémisphères, l'un boréal, qui est celui dans lequel nous sommes, et l'autre austral, puisque les parties voisines de l'équateur et comprises dans la zone torride sont rendues inhabitables par l'excès de la chaleur, que les régions polaires le sont par l'excès du froid et que les parties intermédiaires sont seules tempérées et seules habitables. Quand Posidonius, maintenant, distingue en plus deux zones tropicales, ce n'est pas à proprement parler une addition qu'il fait aux cinq autres, car ces zones tropicales ne répondent pas comme celles-ci à des différences physiques; il semblerait plutôt qu'elles correspondaient, dans sa pensée, à des différences de races et que Posidonius avait voulu, entre la zone éthiopique d'une part, et la zone scythique et celtique d'autre part, distinguer une troisième zone intermédiaire.

2. Pour en revenir à Polybe, son premier tort a été de déterminer une partie de ses zones au moyen des cercles arctiques, d'en placer deux sous ces cercles mêmes et deux autres entre ces cercles et les tropiques, car, ainsi que nous l'avons dit plus haut, on ne saurait limiter à l'aide de signes sujets à se déplacer des zones fixes et immuables. Il n'aurait pas dû non plus faire des tropiques les limites de la zone torride : nous en avons dit plus haut la raison. En revanche, quand il a partagé en deux la zone torride, il a obéi, croyons-nous, à une idée fort juste en soi, la même qui nous a fait adopter à nous aussi pour la terre entière la division commode en deux hémisphères, l'un boréal, et l'autre austral par rapport à l'équateur. Car il est évident que la zone torride se trouve ainsi du même coup partagée en deux, ce qui produit alors une sorte de symétrie tout à fait séduisante pour l'esprit, puisque chacun de ces deux hémisphères comprend de la sorte trois zones complètes et que celles de l'un sont semblables à celles de l'autre chacune à chacune. Mais, si la division de la terre en ce sens admet aisément les six zones, la division en sens contraire ne l'admet plus : du moment, en effet, que c'est à l'aide d'un cercle passant par les pôles qu'on partage en deux la terre, ii n'y a plus de raison plausible pour diviser en six zones l'hémisphère oriental et l'hémisphère occidental ainsi obtenus, et, dans ce cas-là encore, la division en cinq zones suffit, l'analogie parfaite des deux sections de la zone torride, que sépare l'équateur, et leur contiguïté rendant absolument inutile et superflu le dédoublement de ladite zone. Sans doute les zones tempérées et froides sont de leur nature aussi respectivement identiques, mais au moins ne sont-elles pas contiguës chacune à chacune. On voit donc que de toute manière, pour qui conçoit la terre partagée en hémisphères dans un sens ou dans l'autre, la division en cinq zones suffit parfaitement. Que si maintenant, comme le prétendait Ératosthène et comme Polybe l'admet, il existe sous l'équateur même une région tempérée (région, qui plus est, fort élevée, au dire de Polybe, et sujette par conséquent aux pluies, les nuages quiviennent du nord poussés par les vents étésiens s'y amoncelant autour des principaux sommets), il eût beaucoup mieux valu faire de cette région, si étroite qu'elle fût, une troisième zone tempérée, que d'introduire ces zones tropicales, d'autant que l'assertion d'Ératosthène et de Polybe semble confirmée par cette autre observation de Posidonius qu'en cette région la marche du soleil s'accélère, tant sa marche oblique [suivant le plan de l'écliptique] que sa révolution diurne du levant au couchant, le mouvement de rotation le plus rapide étant, à durée égale, celui du cercle le plus grand.

3. En revanche, Posidonius attaque Polybe sur l'extrême élévation qu'il prête à la région équatoriale. « Il ne saurait y avoir, dit-il, d'élévation sensible sur une surface sphérique, toute sphère étant plane de sa nature. D'ailleurs la région équatoriale n'est nullement montagneuse; on se la représenterait plutôt comme une plaine de niveau, ou peu s'en faut, avec la surface de la mer; et pour ce qui est des pluies qui grossissent le Nil, elles proviennent uniquement de l'existence des montagnes d'Éthiopie. » Mais si Posidonius s'exprime ici de la sorte, dans d'autres passages il admet l'opinion contraire, et soupçonne qu'il pourrait bien y avoir sous l'équateur même des montagnes qui, en attirant les nuages des deux côtés opposés, autrement dit des deux zones tempérées, provoqueraient les pluies, contradiction manifeste comme on voit, sans compter que, du moment qu'il admet l'existence de montagnes sous l'équateur, une contradiction nouvelle semble surgir aussitôt, Puisque l'Océan, en effet, au dire des mêmes auteurs, forme un seul courant continu, comment font-ils pour y placer des montagnes au beau milieu ? A moins pourtant que, sous le nom de montagnes, ils n'aient entendu désigner un certain nombre d'îles. Mais cette question sort du domaine de la géographie proprement dite, et peut-être ferons-nous bien d'en laisser l'examen à qui se sera proposé d'écrire un nouveau Traité de l'Océan.
Au sujet maintenant des prétendus voyages exécutés naguère autour de la Libye, voici ce qu'on peut reprocher à Posidonius : après avoir rappelé qu'Hérodote croyait à une circumnavigation de ce genre accomplie par certains émissaires de Darius [lis. Necos], et qu'Héraclide de Pont, dans un de ses Dialogues, introduisait à la cour de Gélon un mage qui prétendait avoir fait le même voyage, il a soin d'ajouter que ces traditions ne lui paraissent pas suffisamment avérées; et plus loin pourtant lui-même nous raconte comment, sous le règne d'Evergète II, on vit arriver en Égypte un certain Eudoxe de Cyzique, député en qualité de théore et de spondophore aux jeux coréens, et comment cet Eudoxe, admis à l'honneur de conférer avec le roi et ses ministres, s'enquit tout d'abord des moyens de remonter le Nil, eu homme avide de connaître les curiosités du pays, mais qui était déjà, remarquablement instruit à cet égard. Or, il se trouva que, dans le même temps, les gardes-côtes du golfe Arabique amenèrent au roi un Indien, qu'ils disaient avoir recueilli seul et à demi mort sur un navire échoué, sans pouvoir expliquer d'ailleurs qui il était ni d'où il venait, faute d'entendre un mot de sa langue. L'Indien fut alors remis aux mains de maîtres, qui durent lui apprendre le grec. Aussitôt qu'il le sut, il raconta qu'il était parti de l'Inde, qu'il avait fait fausse route, et qu'il venait de voir ses compagnons jusqu'au dernier mourir de faim quand il avait été recueilli sur la côte d'Égypte. Puis, voulant reconnaître les bons soins dont il avait été l'objet, il s'offrit, au cas où le roi se proposerait d'envoyer une expédition dans l'Inde, à lui servir de guide. Eudoxe fut de cette expédition. Parti avec force présents, il rapporta en échange un plein chargement de parfums et de pierres du plus grand prix, soit de ces pierres que les fleuves charrient mêlées à de simples cailloux, soit de celles qu'on extrait du sein de la terre, sortes de concrétions aqueuses analogues à nos cristaux; mais il se vit déçu dans ses espérances, car Évergète retint pour lui le chargement tout entier. A la mort de ce prince, Cléopatre, sa veuve, qui l'avait remplacé sur le trône, fit repartir Eudoxe pour l'Inde avec de plus grands moyens d'action. Comme il revenait de ce second voyage, les vents le portèrent vers la côte qui s'étend au-dessus de l'Éthiopie; il y aborda successivement en différents points et sut se concilier l'esprit des indigènes en partageant avec eux son blé, son vin, ses figues, toutes denrées qu'ils n'avaient point, moyennant quoi il se fit indiquer des aiguades, fournir des pilotes, et même dicter un certain nombre de mots de la langue du pays à l'effet d'en dresser des listes. Il put aussi se procurer un éperon de navire en bois, portant une figure de cheval sculptée, qu'on lui donna pour un débris échappé au naufrage d'un vaisseau venu de l'Occident, et qu'il emporta avec lui quand il reprit la mer pour effectuer son retour. Il arriva sain et sauf en Égypte, mais Cléopatre n'y régnait plus. C'était son fils, par qui Eudoxe se vit dépouillé une fois encore de tous ses trésors : à vrai dire, il avait été convaincu lui-même de détournements considérables. Cependant il porta son précieux éperon sur le quai ou marché du port, et là, l'ayant fait voir à tous les patrons de navire qu'il rencontrait, il apprit que c'était un débris de bâtiment gadirite, que chez les Gadirites, indépendamment des grands navires, que frètent les riches négociants de la ville, il y a des embarcations plus petites, que les pauvres gens seuls équipent, qu'on nomme hippes ou chevaux à cause de l'effigie qui orne leurs proues, et qui vont faire la pêche sur les côtes de Maurusie jusqu'au Lixus; quelques patrons de navire reconnurent même cet éperon pour celui d'une embarcation semblable qui avait fait partie d'une petite escadre, qu'on savait s'être aventurée trop au delà du Lixus et qui avait dû infailliblement périr. C'en fut assez pour qu'Eudoxe conclût que le périple de la Libye était possible. Là-dessus, il regegna sa patrie, mit tout son bien sur un navire et repartit pour un nouveau voyage. Ill toucha d'abord à Dicaearchia, puis à Massalia et longea ensuite tout le littoral jusqu'à Gadira: comme il faisait, partout où il passait, annoncer à son de trompe son entreprise, il ramassa de la sorte assez d'argent pour pouvoir fréter, outre un grand navire, deux transports semblables à des brigantins ou embarcations de pirates; il y embarqua de jeunes esclaves bons musiciens (21), des médecins, des artisans de toute espèce, puis il mit à la voile pour l'Inde et cingla d'abord en haute mer, favorisé par des vents d'ouest constants. Malheureusement, la mer fatiguait ses compagnons, et il dut se rapprocher de terre; il le fit, mais à contre-coeur, car il connaissait les dangers du flux et du reflux. Effectivement ce qu'il craignait arriva : son vaisseau toucha, assez doucement toutefois pour ne pas être mis en pièces du choc, ce qui laissa le temps de sauver les marchandises et de les transporter à terre, ainsi qu'une bonne partie de la carcasse même du bâtiment Ce bois lui servit à faire construire un troisième transport, à peu près de la force d'un pentécontore, après quoi, reprenant la mer, il poursuivit sa navigation, jusqu'à ce qu'il eût rencontré des populations dont la langue contenait les mêmes mots qu'il avait déjà recueillis dans ses listes. Il en conclut naturellement qu'elles étaient de même race que ces premiers Éthiopiens et que leur pays devait toucher aux États du roi Bogus; et alors, sans plus chercher ä atteindre l'Inde, il rétrograda. Dans ce voyage de retour, seulement, il remarqua une île déserte qui paraissait bien pourvue d'eau et de bois et il en releva exactement la position. Arrivé sain et sauf en Maurusie, il vendit ses transports, puis s'étant rendu par terre auprès du roi Bogus, il l'engagea à renouveler à ses frais la même expédition. Mais les amis du roi, contrecarrant ses efforts, surent faire peur à Bogus des entreprises qui pourraient être dirigées contre ses États, une fois qu'il en aurait ainsi montré le chemin à des étrangers aventureux et entreprenants. On parut cependant vouloir tenter l'expédition et lui en offrir le commandement, mais Eudoxe sut qu'en secret on avait comploté de le déposer dans une île déserte. Il s'enfuit alors sur le territoire romain et de là ayant passé en Ibérie, il y équipa de nouveau un strongyle et un pentécontore, comptant avec l'un de ces bâtiments tenir la haute mer, tandis qu'il reconnaîtrait la côte avec l'autre. Il embarqua sur ces vaisseaux force instruments d'agriculture et des graines en quantité, engagea de bons constructeurs et recommença la même expédition, se proposant, en cas de retard, d'hiverner dans l'île, dont il avait relevé naguère la position, d'y semer son grain, et d'achever son voyage, une fois la moisson faite, tel qu'il l'avait conçu dans l'origine.

5.  «Ici s'arrête, nous dit Posidonius, ce que j'ai pu apprendre des aventures d'Eudoxe; de ses aventures ultérieures sans doute on saurait quelque chose à Gadira et en Ibérie, mais ce que j'ai raconté suffit à démontrer que l'Océan décrit un cercle autour de la terre habitée, 

« L'Océan, qu'aucun lien terrestre n'enserre, et qui s'étend à l'infini, loin de tout mélange impur (22). »

Il faut bien le dire, tout est prodigieux dans ce récit de Posidonius, à commencer par ceci, qu'après avoir refusé de croire à l'authenticité du voyage de circumnavigation de ce mage, dont parle Héraclide, et de cet autre voyage des émissaires de Darius [lis. Necos (23)] rapporté dans Hérodote, il ait pu nous donner à son tour comme authentique un conte à la façon du Bergéen, qu'il avait, sinon inventé lui-même, du molns recueilli avec trop de crédulité de la bouche d'insignes imposteurs. Quelle apparence y a-t-il, en effet, qu'il soit arrivé à cet Indien une aussi tragique aventure? Le golfe Arabique, on le sait, est aussi resserré que le lit d'un fleuve et s'étend, sur une longueur de 15000 stades environ, jusqu'au canal encore plus étroit qui lui sert d'entrée ; il n'est donc pas vraisemblable que les Indiens naviguant hors de ce golfe aient pu y pénétrer par mégarde : le peu de largeur de l'entrée les eût infailliblement avertis qu'ils faisaient fausse route. Y avaient-ils, au contraire, pénétré sciemment et volontairement: impossible alors de prétexter soit une erreur de route, soit un caprice des vents. Comment admettre aussi que ces Indiens se soient tous laissés mourir de faim, un seul excepté? Comment le survivant suffit-il à diriger lui seul un bâtiment qui n'était pas apparemment des plus petits, puisqu'il avait été de force à résister à de si longues traversées? Comment admettre aussi que le même Indien ait pu apprendre notre langue en si peu de temps et l'apprendre assez bien pour être en état de persuader lui-même au roi qu'il était capable de conduire l'expédition? Peut-on supposer d'ailleurs Évergète réduit à une telle pénurie de pilotes pour l'exploration d'une mer et de parages qui étaient connus déjà depuis longtemps? Et ce spondophore, ce théore cyzicénien, comment concevoir qu'il ait quitté sa patrie avec l'intention arrêtée d'avance d'entreprendre par mer le voyage de l'Inde, et qu'on lui ait confié [en Égypte] une mission de cette importance ? Comment concevoir qu'après qu'on l'eut, à son retour, et contre son attente, dépouillé de sa riche cargaison, en le chargeant qui plus est d'une accusation infamante, on l'investit cependant du commandement d'une nouvelle mission, pourvue de présents plus riches encore que la première? Et quand, au retour de ce second voyage, il fut jeté hors de sa route sur les côtes d'Éthiopie, qu'avait-il donc besoin de dresser ces vocabulaires éthiopiens? Qu'avait-il besoin de rechercher, à propos de cet éperon de bateau-pêcheur, de quel point de l'horizon ledit bateau avait été jeté à la côte? Le renseignement que le navire auquel avait appartenu ce débris venait de l'occident ne prouvait rien en somme, puisque lui-même venait de l'ouest, lorsque, dans son voyage de retour, il avait abordé chez ces Éthiopiens. D'un autre côté, après son retour à Alexandrie, quand on l'eut bien et dûment convaincu de détournements considérables, comment ne le punit-on point, comment le laissa-t-on circuler librement parmi tous ces patrons de navires, les interrogeant, et leur montrant l'éperon qu'il avait rapporté? Celui de ces patrons, maintenant, qui reconnaît ledit éperon n'est-il pas admirable d'assurance? Et Eudoxe plus admirable encore de se laisser persuader comme il fait et de s'en retourner dans sa patrie, sur une présomption pareille, pour y procéder à une émigration en règle vers ces régions perdues au delà des Colonnes d'Hercule ? D'autant que personne n'avait la faculté de sortir sans une passe du port d'Alexandrie (l'homme qui avait détourné les fonds de l'État moins que tout autre apparemment), et qu'il n'y avait pas à songer à fuir par mer, sans être aperçu, vu la forte garde qui occupait et qui occupe encore aujourd'hui l'entrée du port et les autres issues de la ville, comme nous avons pu nous en assurer par nous-même durant le long séjour que nous avons fait à Alexandrie, bien qu'on se soit beaucoup relâché de l'ancienne rigueur, depuis que les Romains sont les maîtres du pays, car sous les Ptolémées la garde de la ville était bien autrement sévère. N'insistons pas pourtant, voilà notre homme rendu à Gadira, il y équipe une flotte royale, il part; le vaisseau qui le portait se brise, comment comprendre que, sur une côte complètement déserte, il ait pu se faire construire un troisième transport? Et, quand il a repris la mer, qu'il a abordé chez les Éthiopiens occidentaux et reconnu que leur langue était la même que celle des Éthiopiens orientaux, est-il vraisemblable qu'un ardent et curieux voyageur comme lui n'ait pas éprouvé le désir de poursuivre son exploration jusqu'au bout, alors surtout qu'il pouvait penser n'avoir plus que peu d'espaces inconnus à franchir? Au lieu de cela, il renonce à naviguer pour son propre compte, et ne rêve plus qu'une exploration faite au nom et aux frais de Bogus ! On peut se demander aussi par quels moyens il a eu connaissance du complot secret dirigé contre lui, et ce qu'eût gagné d'ailleurs le roi Bogus à faire disparaître un homme, qu'il pouvait si bien congédier autrement? Mais, soit, il est instruit du complot; comment réussit-il à prendre les devants et à se réfugier en lieu sûr? Chacune de ces circonstances en soi n'est pas assurément impossible, mais ce sont toutes conjonctures au moins bien difficiles, si difficiles même qu'on ne conçoit pas qu'on s'en puisse tirer à moins d'un rare bonheur. Eudoxe pourtant, tombé de périls en périls, échappe à tous heureusement. On ne s'explique pas enfin qu'après s'être sauvé de la cour du roi Bogus, il ose encore entreprendre un nouveau voyage le long des côtes de la Libye, et cela avec un attirail suffisant pour coloniser une île déserte ? Tout cela, il faut en convenir, ne diffère guère des mensonges des Pythéas, des Evhémère et des Antiphane. Mais au moins à eux on les passe, comme à des charlatans de profession, tandis qu'à un dialecticien, à un philosophe, je dirais volontiers au prince des philosophes, on ne saurait les passer. Blâmons donc ici Posidonius sans réserve.

6. En revanche, nous ne pouvons qu'approuver ce qu'il dit des soulèvements et des affaissements du sol et en général de tous les changements produits soit par les tremblements de terre, soit par ces causes analogues, que nous avons nous-même énumérées plus haut. Nous approuvons aussi qu'il ait, à l'appui de sa thèse, cité ce que dit Platon de l'Atlantide, que la tradition relative à cette île pourrait bien ne pas être une pure fiction, les prêtres égyptiens qu'interrogeait Solon lui ayant certifié qu'il existait anciennement une île de ce nom, mais que cette île avait disparu, bien qu'elle eût l'étendue d'un continent. En homme sensé, Posidonius juge qu'il vaut mieux s'exprimer de la sorte que de dire de l'Atlantide ce qu'on a dit du mur des Achéens dont il est question dans Homère, « celui qui l'a évoqué l'aura fait disparaître. » Une autre conjecture plausible de Posidonius, c'est que la migration des Cimbres et des peuples de même race qu'ils avaient entraînés à leur suite avait été provoquée [uniquement par leur ardeur pour la piraterie] (24) et non par un débordement subit de la mer. Il soupçonne aussi que la longueur de la terre habitée est de 70 000 s. et représente la moitié du cercle total sur lequel elle est prise, et il en conclut qu'un vaisseau qui, à partir du couchant ou de l'extrême occident, parcourrait, avec l'Eurus en poupe, juste lamême distance atteindrait le rivage de l'Inde.

7. Posidonius s'attaque ensuite à ceux qui ont imaginé le mode actuel de division ou de délimitation des continents, il les blâme de ne pas avoir employé simplement un certain nombre de cercles parallèles à l'équateur, qui, en présentant la terre habitée sous la forme de bandes ou de zones, auraient montré les changements, les différences qu'apporte chez les animaux et chez les plantes d'une part, dans la température d'autre part, la proximité soit de la région froide, soit de la région torride, mais, cela dit, il se rétracte, il fait comme l'accusateur qui renonce à suivre et se met à approuver la division actuelle, appliquant ainsi à cette question le procédé d'école qui consiste à parler tour à tour dans un sens, puis dans l'autre, pour n'arriver à rien en somme. Les différences, en effet, dont il parle, non plus que les différences entre peuples d'une même race, entre dialectes d'une même langue, ne sauraient être ainsi déterminées à priori, c'est le hasard, ce sont les circonstances qui en décident généralement, tous les arts, tous les talents, toutes les aptitudes, pour peu qu'il y ait eu un premier initiateur, fleurissent n'importe sous quel climat, bien que le climat par lui-même ne laisse pas d'avoir encore une certaine influence, et, s'il y a dans le caractère des peuples telles dispositions qui peuvent tenir à la nature des lieux qu'ils habitent, il y en a d'autres aussi qui proviennent uniquement de l'habitude et de l'exercice; ce n'est pas la nature, par exemple, qui a donné le goût des lettres aux Athéniens, et qui l'a refusé aux Lacédémoniens et aux Thébains, voisins encore plus proches des Athéniens, en cela assurément l'éducation, l'habitude ont plus fait ; ce n'est pas la nature de leur pays non plus, mais bien l'étude et la pratique qui ont fait des Babyloniens et des Égyptiens des peuples philosophes. Il en est de même des qualités des chevaux, des boeufs et des autres animaux, elles ne tiennent pas uniquement à la nature des lieux, mais dépendent aussi des habitudes ou exercices qu'on leur impose. Posidonius malheureusement confond tout cela. Dans le passage, maintenant, où il approuve la division actuelle des continents, il invoque à l'appui de sa thèse la différence que présentent les Éthiopiens de l'Inde par rapport aux Éthiopiens de la Libye, les premiers étant plus vigoureux que les seconds, et moins consumés par la sécheresse de l'air; il voit même dans cette différence le principe de la division qu'Homère a faite des Éthiopiens en deux corps de nation, 

« Ceux du soleil couchant, ceux du soleil levant ; »

car Cratès avec son idée d'une seconde terre habitée, à laquelle Homère évidemment n'a jamais pu songer, Cratès n'est à ses yeux que l'esclave aveugle d'une hypothèse, et le vrai changement à faire au texte du poète était celui-ci

« Ἠμὲν ἀπερχομένου Ύπερίονος,»
«Et ceux que le soleil visite quand il S'ÉLOIGNE, »

autrement dit quand il opère sa déclinaison par rapport au méridien.

8. Mais d'abord, dirons-nous, dans le voisinage même de l'Égypte, les Éthiopiens vivent bien partagés en deux nations, puisque les uns habitent l'Asie et les autres la Libye, et pourtant ils ne présentent entre eux aucune différence sensible. En second lieu, si Homère a divisé comme il a fait les Éthiopiens, cela ne tient en aucune façon à ce qu'il savait de la constitution physique des Indiens, car, suivant toute apparence, il ne connaissait même pas leur existence, le fabuleux récit d'Eudoxe prouvant au moins ceci qu'Evergète lui-même en était encore à ignorer l'Inde et la route que les vaisseaux doivent suivre pour s'y rendre. Ce qui l'aura décidé c'est donc bien plutôt cette division naturelle dont nous parlions plus haut. Dans le même passage, maintenant, nous nous expliquions sur la leçon proposée par Cratès, nous montrions comment il importait peu d'écrire le vers d'une façon plutôt que d'une autre. Posidonius croit pourtant que la chose importe, mais c'est à la condition qu'on lira le vers ainsi conçu :

« Ἠμὲν ἀπερχομένου,»
« Et ceux que le soleil visite quand il S'ÉLOIGNE. »

Or, nous le demandons, quelle différence y a-t-il, pour le sens, entre cette nouvelle leçon et la leçon que proposait Cratès, Ἠμὲν δυσομένου,

« Et ceux que le soleil visite quand il se COUCHE ? »

Tout le segment compris entre le méridien et le couchant n'a-t-il pas reçu lui-même en effet le nom de couchant, comme la demi-circonférence de l'horizon qui y correspond; et n'est-ce pas là ce que veut dire Aratus quand il parle du point

« Où le couchant et le levant confondent leurs extrémités? »

D'ailleurs, si ]a leçon de Cratès gagnait à être corrigée de la sorte, pourquoi n'avoir pas étendu la correction à la leçon d'Aristarque? - Pour le moment, nous n'adresserons pas d'autres critiques à Posidonius : les occasions en effet ne nous manqueront pas, dans le cours de notre ouvrage, de relever comme il convient ce qu'il a pu commettre encore d'erreurs, au point de vue du moins de la géographie ; car, pour celles de ses erreurs qui seraient plutôt du domaine de la physique, nous les examinerons dans d'autres ouvrages, si même nous ne les négligeons tout à fait, par la raison que Posidonius abuse des discussions oenologiques et de la méthode aristotélicienne, qu'on évite au contraire dans notre école, par respect pour la nature mystérieuse et impénétrable des causes.

CHAPITRE IV.

1. Passons à Polybe: dans sa Chorographie de l'Europe, Polybe déclare qu'il laissera de côté les anciens, mais qu'il examinera avec soin tout ce qu'ont écrit leurs critiques, et, pour préciser, il nomme Dicéarque, ainsi qu'Ératosthène, le dernier auteur qui ait composé un traité en règle de géographie, et Pythéas, « ce Pythéas, dit-il, qu'on s'étonne en vérité de voir faire tant de dupes avec des mensonges aussi grossiers que ceux-ci, par exemple, qu'il aurait parcouru à pied (25) la Bretagne !out entière, et que le périmètre de cette île est de 40 000 stades, sans compter ce qu'il débite encore au sujet de Thulé et de cette autre région, où l'on ne rencontre plus la terre proprement dite, ni la mer,