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PLINE L'ANCIEN
HISTOIRE NATURELLE
LIVRE TRENTE-TROIS.
Texte français
Paris : Dubochet,
1848-1850.
édition d'Émile Littré
LIVRE 32
LIVRE 34
LIVRE XXXIII,
TRAITANT DES MÉTAUX.
I. Des métaux. -
II. De l'or. -
III. Quelle estime on peut d'abord peur ce métal. -
IV. De l'origine des anneaux d'or. -
V. De la quantité de l'or chez les anciens. -
VI. Du droit de porter l'anneau d'or. -
VII. Des décuries de juges. -
VIII. De l'ordre équestre. -
IX. Combien de fois le nom de l'ordre équestre a été changée. -
X. Des dons militaires en or et en argent. -
X. Quand, pour la première fois, une couronne d'or a été donnée. -
XII. Autre emploi de l'or dans la parure des femmes. -
XIII. De la monnaie d'or. Quand, pour la première fois, on a frappé de la
monnaie de cuivre, d'argent et d'or. Quel était l'usage du cuivre avant l'emploi
de ces métaux. Quelle a été la plus grande somme d'argent dans le premier
recensement. Combien de fois, et à quelles époques, on a modifié la valeur du
cuivre et de l'argent monnayé. -
XIV. Sur la soif de l'or. -
XV. Quels sont ceux qui ont possédé le plus d'or et d'argent. -
XVI. Quand, pour la première fois, l'argent a-t-il été employé à décorer
l'amphithéâtre; quand, la scène. xvi -
XVII. A quelles époques le trésor du peuple romain a-t-il contenu le plus d'or
et d'argent ? -
XVIII. Quand, pour la première fois, on a doré les lambris. -
XIX. Quelles sont les causes qui font que l'or a le plus de valeur. -
XX. Procedé pour dorer. -
XXI. Comment on trouve l'or. -
XXII. De l'orpiment. -
XXIII. De l'électrum. -
XXIV. Premières statues d'or. -
XXV. Remèdes tirés de l'or, VIII. -
XXVI. Chrysocolle.-
XXVII. Emploi de cette substance dans la peinture. -
XXVIII. Remèdes tirés de la chrysocolle, VI. -
XXIX. De la chrysocolle des orfèvres, ou santerne. -
XXXX. Merveilles de la nature dans la soudure et l'affinage des substances
métalliques. -
XXXI. Se l'argent. -
XXXII. Du vif-argent.
XXXIII. Du stimmi ou stibi ou alabastre ou lithasis ou larbase ou
platyophthaimos. -
XXXIV. Remèdes qu'on en tire, VII. -
XXXV. De la scorie d'argent ; remèdes qu'elle fournit. -
XXXVI. Du minium : à quel usage religieux il servait chez les anciens. -
XXXVII. Découverte et origine du minium. -
XXXVIII. Cinnabre. -
XXXIX. Emploi du cinnabre et du minium en peinture. -
XL. Diverses espèces du minium. -
XLI. De l'hydrargyre. -
XLII. De la dorure de l'argent. -
XLIII. Des pierres de touche de l'or. -
XLIV. Des espèces de l'argent, et des moyens de l'éprouver. -
XLV. Des miroirs. -
XLVI. De l'argent d'Égypte. -
XLVII. Opulence excessive. Quels sont ceux qui ont eu les plus grandes
richesses. -
XLVIII. Quand pour la premiers fois le peuple romain a fait des cotisations
volontaires. -
XLIX. Du luxe dans les vases d'argent. -
L. Exemples de la simplicité des anciens dans l'usage de l'argent. -
LI. A quelle époque on a pour la première fois plaqué les lits en argent.-
LII. Quand on a fait des plats d'argent d'une dimension énorme; quand on a
ajouté de l'argent aux buffets; quand pour la première fois on a fait des plats
appelés tympans. -
LIII. Prix énorme de l'argent ciselé. -
LIV. Des statues d'argent. -
LV. Chefs-d'oeuvre en argent renommés, et artistes célèbres en ce genre.-
LVI. Du sil; quels sont ceux qui l'ont employé les premiers dans la peinture,
et comment. -
LVII. De l'azur. -
LVIII. Remèdes tirés de l'azur.
Résumé : Remèdes, histoires et observations, 1125.
Auteurs :
L Pison, Valérius Antias, Verrius, M. Varron, C. Nepos, Messala,
Junius Gracchanus, Atticus Pomponius, Mucianus, Calvus Licinius, Bocchus,
Fetialis, Fenestella, Valerius Maximus, Julius Bassus qui a écrit en grec sur la
médecine, Sextius Niger qui a écrit de même, le poète Marsus.
Auteurs étrangers :
Démocrite, Théophraste, Juba, Timée l'historien qui a écrit sur
les remèdes fournis par les métaux, Héraclide, Andréas, Diagoras, Botrys,
Archidème, Dionysius, Aristogène, Démoclès, Mnénis, le médecin Attale, le
médecin Xénocrate, Théomneste, Nymphodore, Iollas, Apollodore, Pasitèle qui a
écrit sur les chefs-d'oeuvre, Antigone qui a écrit sur la ciselure, Menaechme
qui a écrit sur le même sujet, Xénocrate qui a écrit sur le même sujet, Duris
qui a écrit sur le même sujet, Ménandre qui a écrit sur les ouvrages de
ciselure, Héliodore qui a écrit sur les offrandes des Athéniens, Métrodore de
Scepsis.
I.
Nous allons parler maintenant des métaux, la richesse par excellence, et le
signe de la valeur des choses. L'industrie, pour divers motifs, fouille le sein
de la terre. Ici elle creuse pour satisfaire l'avarice, et va chercher l'or,
l'argent, l'électrum, le cuivre ; là, pour satisfaire le luxe, elle poursuit les
pierres précieuses employées à décorer les murailles ou à parer les mains ;
ailleurs, elle sert un courage furieux en extrayant le fer, plus à gré que l'or
même au milieu de la guerre et du carnage. Nous suivons toutes les veines de la
terre, et, vivant sur les excavations que nous avons faites, nous nous étonnons
que parfois elle s'entr'ouvre ou qu'elle tremble ! comme si l'indignation ne
suffisait pour arracher de pareils châtiments à cette mère sacrée ! Nous
pénétrons dans ses entrailles, nous cherchons des richesses dans le séjour des
mânes : ne semble-t-il pas qu'elle ne soit ni assez bienfaisante ni assez
féconde là où nos pieds la foulent ? Et ce n'est guère pour aller chercher des
remèdes que nous entreprenons ces travaux. Quel est en effet celui qui dans de
pareilles fouilles s'est proposé la médecine pour but ? Et de fait c'est à sa
superficie qu'elle produit les substances médicinales, comme les céréales,
prodigue et facile pour tout ce qui nous est utile. Les substances qu'elle a
cachées dans ses profondeurs, qui ne sont pas produites avec rapidité, voilà ce
qui nous pousse, voilà ce qui nous conduit dans les régions infernales. En se
laissant aller à l'imagination, que l'on calcule combien il faudra de siècles
pour mettre fin à ces travaux qui l'épuisent, et jusqu'où pénétrera notre
cupidité ! Combien notre vie serait innocente, combien heureuse, combien même
voluptueuse, si nous ne désirions que ce qui se trouve à la surface de la terre,
en un mot, que ce qui est à notre portée !
II.
On extrait l'or, et avec l'or la chrysocolle, ainsi nommée d'après ce métal,
afin qu'elle paraisse plus précieuse. C'était peu d'avoir trouvé une substance
aussi pernicieuse à la société, il a fallu que cette espèce de sanie de l'or fût
aussi une chose de prix. Ailleurs la cupidité cherchait de l'argent, elle
rencontre du minium ; s'applaudissant, en attendant, de sa trouvaille, elle
imagine l'emploi de cette terre rouge. O que de prodigalité dans l'esprit de
l'homme ! de combien de façons n'avons-nous pas augmenté la valeur des choses !
L'art du dessin s'est appliqué à l'or et à l'argent ; et en les ciselant nous
avons rendu ces métaux plus précieux. L'homme a appris à défier la nature. Les
passions vicieuses ont donné un nouvel essor à l'art : on s'est plu à graver sur
les coupes des images luxurieuses, et à boire dans des obscénités. Puis ces
métaux ont passé de mode, on s'en est dégoûté ; l'or et l'argent étaient trop
communs : on a extrait de la terre encore les vases murrhins et les vases de
cristal, dont la fragilité même fait tout le prix : ce fut une preuve
d'opulence, et la vraie gloire du luxe, de posséder ce qui pouvait périr tout
entier dans un moment. On ne s'est pas arrêté là : nous buvons dans une masse de
pierreries, nous enchâssons des émeraudes dans nos coupes ; pour nous enivrer,
nous aimons à tenir dans nos mains les richesses de l'Inde, et l'or n'est plus
qu'un accessoire.
III.
(I.) Plût aux dieux qu'on pût bannir à jamais de la société cette faim maudite
de l'or, pour me servir de l'expression employée par les écrivains les plus
célèbres ; l'or, objet des invectives de toutes les nobles âmes ; l'or,
découvert pour la perte de l'humanité ! Heureux le siècle où il n'y avait de
commerce que de simples échanges en nature ! C'est ce qui se pratiquait du temps
de la guerre de Troie, s'il en faut croire Homère. Les besoins de la vie
avaient, je pense, amené ce commerce ; aussi Homère (Il., VII, 472) dit-il que
les uns faisaient des achats avec des cuirs de boeuf, les autres avec du fer,
avec des dépouilles enlevées aux ennemis. Toutefois il est lui-même admirateur
de l'or ; et il rapporte, évaluant le prix des objets, que Glaucus échangea des
armes d'or valant cent boeufs pour les armes de Diomède, qui n'en valaient que
neuf (I1., VI, 234). C'est par le même mode d'évaluation que les amendes portées
par les anciennes lois, même à Rome, sont, non pas en argent, mais en bétail.
IV.
Celui-là commit le crime le plus funeste à la société, qui mit le premier un
anneau d'or à son doigt. Quel fut le coupable, la tradition ne le dit pas ; car
je regarde comme fabuleux tout ce qu'on raconte de Prométhée (XXXVII,1): je fais
que l'antiquité l'a représenté avec un anneau de fer ; mais elle a voulu figurer
une chaîne, et non pas un ornement. Quant à l'anneau de Midas, qui, tourné le
chaton en dessous rendait invisible, c'est (qui ne le voit ?) un conte encore
plus fabuleux. Ce sont donc les mains, et justement les mains gauches, qui ont
mis l'or en faveur, non pas du moins les mains romaines, qui portaient pour tout
ornement l'anneau de fer, insigne de la vertu guerrière. Il n'est pas facile de
dire quel était l'usage suivi par les rois de Rome : la statue de Romulus, au
Capitole, n'a pas d'anneau ; les autres statues, même celle de Lucius Brutus,
n'en ont pas non plus ; mais on en voit aux statues de Numa et de Servius
Tullius. Cette absence d'anneau m'étonne, surtout chez les Tarquins, qui étaient
originaires de la Grèce (XXXV,5) ; or, c'est de la Grèce que vient l'usage des
anneaux, quoique encore aujourd'hui, à Lacédémone, on n'en porte que de fer.
Cependant Tarquin l'Ancien, cela est constant, est le premier qui donna une
bulle d'or, et il la donna à son fils pour avoir tué un ennemi avant d'avoir
quitté la robe prétexte : depuis, l'usage s'est établi de donner pour ornement
une pareille bulle aux enfants de ceux qui ont servi dans la cavalerie, et une
simple courroie aux autres. C'est pour cela que je m'étonne de voir la statue de
Tarquin sans anneau. Au reste, je trouve des discussions sur le nom même de
l'anneau. Le nom donné par les Grecs est dérivé du doigt (daktulion) ; le nom
donné par nos ancêtres, de l'ongle (ungulus); depuis, les Grecs et les Latins
ont appelé les anneaux symboles. Ce qui est certain, c'est que pendant
longtemps, même les sénateurs romains n'eurent point d'anneaux d'or. En effet,
l'Etat en donnait seulement à ceux qu'on envoyait en ambassade chez les nations
étrangères, probablement parce qu'on remarquait que parmi les étrangers les
hommes de grande dignité en portaient. Mais, à moins d'avoir reçu de l'Etat un
anneau d'or, ce n'était point l'usage d'en porter, et d'ordinaire on triomphait
sans cet ornement : en sorte que le triomphateur, sur la tête de qui on tenait
par derrière une couronne étrusque d'or (XXI,4), n'avait au doigt qu'un anneau
de fer, semblable peut-être à celui de l'esclave qui tenait la couronne. C'est
ainsi que C. Marius triompha de Jugurtha. On rapporte qu'il ne prit l'anneau
d'or qu'à son troisième consulat (an de Rome 651). Ceux même qui avaient reçu
l'anneau d'or à l'occasion d'une ambassade ne le portaient qu'en public, et
reprenaient l'anneau de fer dans l'intérieur de la maison. De là vient qu'encore
aujourd'hui on envoie en cadeau à la fiancée un anneau de fer, qui même est sans
pierre. Je ne vois pas non plus qu'on ait connu les anneaux au temps d'Ilion ;
du moins Homère n'en fait pas mention : car s'il parle (Il., VI, 168) de
tablettes envoyées en qualité de lettres (XIII,21), d'étoffes renfermées dans
des coffrets (Od., VIII,421, 443, 447), de vases d'or et d'argent, il indique
que tout cela est marqué par le propriétaire à l'aide d'un noeud et non d'un
anneau. Il ne dit pas non plus que les chefs tirant au sort à qui répondrait à
la provocation (Il., VII,175) aient fait usage d'anneaux ; et quand il énumère
les produits de la forge des dieux (Il., XVIII,40), il n'est pas, à cette
origine, question d'anneaux ; il ne parle que d'agrafes et d'objets servant à la
toilette des femmes, tels que des boucles d'oreilles. Certes le premier qui
imagina de porter des anneaux ne le fit qu'avec hésitation ; et il mit cet
ornement à la main gauche, qu'on tient cachée ; au lieu que sûr que la chose
était honorable il l'eût étalé à la main droite. Si la gêne a pu être comptée
pour quelque chose, cette gêne, plus grande à la main gauche, qui tient le
bouclier, montrerait aussi que l'usage de l'anneau a dû être tardif. Le même
Homère (Il., XVII,52) parle d'hommes portant de l'or dans les cheveux, ce qui me
fait douter si l'usage des anneaux est dû aux hommes ou aux femmes.
V.
A Rome il n'y eut pendant longtemps que très peu d'or. Le fait est qu'après la
prise de la ville par les Gaulois, lorsqu'on traita de l'achat de la paix, on ne
put ramasser que mille livres pesant d'or. Je n'ignore pas que sous le troisième
consulat de Pompée il se perdit deux mille livres pesant d'or qui étaient dans
le trône de Jupiter Capitolin, et qui y avaient été déposées par Camille ; d'où
on a généralement inféré que la rançon de la ville avait été de la même somme.
Mais cet excédant de mille livres provenait du butin fait sur les Gaulois,
grossi de l'or dont ils avaient dépouillé les temples de la portion de Rome
occupée par eux. On sait d'ailleurs que les Gaulois étaient dans l'usage de
porter de l'or sur eux dans les combats, témoin l'histoire de Torquatus. Il est
donc évident que ce qui fut pris sur les Gaulois et ce qu'ils avaient enlevé aux
temples ne fit que doubler la somme de la rançon ; et c'est ce que l'augure
entendait lorsqu'il répondit que Jupiter Capitolin avait rendu le double.
Ajoutons en passant, puisqu'il est question d'anneaux, que l'officier préposé à
la garde de Jupiter Capitolin ayant été arrêté brisa dans sa bouche le chaton de
son anneau, et expira sur-le-champ, faisant disparaître le seul témoin du vol.
Ainsi donc, l'an de Rome 364, lors de la prise de la ville, il s'y trouvait au
plus deux mille livres d'or ; et cependant le cens y avait déjà compté cent
cinquante-deux mille cinq cent soixante-treize têtes libres. Dans cette même
Rome, trois cent sept ans plus tard, l'or que C. Marius le fils enleva du temple
du Capitole incendié et des autres temples, et qu'il transporta à Préneste,
montait à treize mille livres : c'est du moins la somme figurant sur
l'inscription dans le triomphe de Sylla, qui rapporta à Rome cette dépouille, et
de plus six mille livres d'argent. Le même Sylla avait la veille porté en
triomphe quinze mille livres d'or et cent quinze mille livres d'argent, fruit de
ses autres conquêtes.
VI.
Il ne paraît pas que l'usage des anneaux ait été commun avant le temps de Cn.
Flavius, fils d'Annius. Ce Flavius publia la liste des jours fastes, sur
lesquels les citoyens étaient journellement obligés d'interroger un petit nombre
de grands personnages. Il était fils d'un affranchi, et il avait été lui-même
scribe d'Appius Coccus, sur le conseil duquel il avait recueilli ces jours en
consultant continuellement, et en interprétant avec sagacité les réponses. La
publication de cette liste lui acquit tant de faveur auprès du peuple, qu'il fut
nommé édile curule avec Q. Anicius de Préneste, qui peu d'années auparavant e
tait ennemi de Rome, à l'exclusion de C. Poetelius et de Domitius, dont les
pères avaient été consuls (ans de Rome 428 et 432). Ce ne fut pas tout ; on le
fit en même temps tribun du peuple. Cela suscita une telle indignation, que, au
rapport de nos plus anciennes Annales, les anneaux furent déposés. On pense
communément que l'ordre équestre en fit autant ; mais c'est une erreur. En
effet, ce qui a induit à ajouter aux sénateurs les chevaliers, c'est l'addition
: Les phalères furent même déposées. Il est relaté aussi dans les Annales que
les anneaux furent déposés par la noblesse, et non par le sénat tout entier.
Cela se passait sous le consulat de P. Sempronius et de L. Sul picius (l'an de
Rome 449). Flavius voua un temple à la Concorde s'il réconciliait les ordres
avec le peuple ; et comme pour cette dépense on ne vota point de fonds de
l'Etat, il fit construire avec les amendes infligées aux usuriers ne chapelle
d'airain dans la Grécostase (VII,60,1), qui alors était au-dessus des Comices.
Il grava sur une table d'airain que cette chapelle avait été dédiée deux
centquatre ans après le temple du Capitole. Ainsi cela se passa quatre cent
quarante-huit ans après la fondation de Rome, et c'est là le premier fait qui
montre un usage commun des anneaux. Un second fait, qui est de la deuxième
guerre punique, témoigne que cet usage était devenu général ; sans cela, comment
Annibal aurait-il pu envoyer ces trois boisseaux d'anneaux à Carthage ? C'est
par un anneau disputé dans une enchère que commencèrent les inimitiés entre
Caepion et Drusus (XXVIII,41), d'où vinrent la guerre sociale (II, 85) et tant
de désastres. Cependant, alors même tous les sénateurs n'avaient pas d'anneaux
d'or, puisque, d'après les souvenirs de nos grands-pères, beaucoup de citoyens
qui avaient même été préteurs conservèrent l'anneau de fer jusqu'à la fin de
leurs jours. C'est ce que Fenestella rapporte de Calpurnius (XXII,6) et de
Manilius, qui avait été lieutenant de C. Marius dans la guerre de Jugurtha.
Beaucoup d'historiens disent la même chose de ce L. Fufidius à qui Scaurus a
adressé l'histoire de sa vie. Dans la famille des Quintius, personne, pas même
les femmes, ne portait d'or ; et aujourd'hui encore la plus grande partie des
peuples de la terre, même de ceux qui vivent sous notre empire, ne connaissent
pas l'usage des anneaux. Ni dans l'Orient ni en Egypte on ne se sert de sceau,
et maintenant encore toute la garantie est dans l'écriture. En cela comme en
tout le reste, le luxe a introduit différentes modes : les uns ont enchâssé dans
les anneaux des pierres jetant les feux les plus vifs, et on a chargé ses doigts
du patrimoine d'une famille opulente, comme nous le dirons dans le livre des
pierreries ; les autres ont gravé diverses figures, en sorte que tantôt l'or et
tantôt la matière fait de la bague un objet de prix. Pour certaines pierres, le
luxe défend de les entamer par le burin ; et il commande de les porter unies,
afin qu'on n'aille pas croire qu'on se serve de ces anneaux pour cacheter. Ou
bien encore il veut que certaines pierres, même du côté qui regarde le doigt, ne
soient pas cachées par l'or ; et par mille petits cail1oux il ôte du prix à ce
métal. D'autres, au contraire, ne mettent point de pierreries, et ne scellent
qu'avec l'or même. Cette mode date du règne de l'empereur Claude. Aujourd'hui il
n'y a pas jusqu'aux esclaves qui n'entourent d'or le fer de leurs anneaux ;
d'autres même en portent d'or pur. Cet abus vient de l'île de Samothrace (IV,
23, 9), comme le nom de ces anneaux le fait connaître. Les anneaux se portaient
d'abord à un seul doigt, à celui qui est à côté du plus petit ; c'est ce que
nous voyons dans les statues de Numa et de Servius Tullius : ensuite on en a mis
au doigt le plus voisin du pouce, mode qu'on a suivie, même pour les statues des
dieux ; plus tard on eut la fantaisie d'en orner même le petit doigt. Dans les
Gaules et dans la Bretagne on en mettait, dit-on, au doigt du milieu.
Aujourd'hui ce doigt est le seul qu'on excepte ; les autres doigts en sont
chargés. On a même de plus petits anneaux pour les petites phalanges, et des
gens en mettent trois au seul petit doigt. D'autres n'en portent qu'un seul à ce
même doigt : c'est là le cachet d'un cachet qui, soigneusement renfermé comme un
objet rare et trop précieux pour être profané en servant d'anneau, se tire de
l'écrin comme d'un sanctuaire ; en sorte qu'en ne portant qu'un anneau au petit
doigt, on indique fastueusement qu'on en a sous clef de plus précieux.
Quelques-uns font parade du poids de leurs anneaux ; d'autres seraient fatigués
s'ils en avaient plus d'un à la fois ; certains, dans leur sollicitude pour
leurs pierreries, roulent en anneau une mince lame d'or et en remplissent
l'intérieur d'une matière légère, pensant par là diminuer les risques d'une
chute. D'autres renferment des poisons sous les pierres précieuses, comme fit
Démosthène, le plus grand orateur de la Grèce, et portent des bagues afin de
pouvoir mourir. Enfin, les anneaux servent à la plupart des crimes commis par la
cupidité. Quel n'était pas le bonheur de nos ancêtres et l'innocence d'un temps
où rien ne se cachetait ! Aujourd'hui il faut sceller avec l'anneau les aliments
et les boissons, pour prévenir les vols : voilà le service qu'ont rendu ces
légions d'esclaves, cette tourbe étrangère logée dans nos maisons, si nombreuse,
qu'il faut un nomenclateur pour nous rappeler les noms de nos serviteurs. Il y a
loin de là aux moeurs de nos aïeux : alors on n'avait qu'un esclave appelé
Marcipore ou Lucipore du nom de son maître, et prenant avec lui nourriture
commune ; aussi n'était-il pas besoin de se garder dans la maison contre ceux
qui l'habitaient : aujourd'hui nous nous procurons à grands frais des mets qui
nous seront volés, et ceux qui nous les voleront. Ce n'est plus même assez de
mettre les clefs sous cachet ; on dérobe l'anneau d'un homme endormi ou mourant
; et les affaires les plus graves de la vie dépendent de ce petit instrument :
depuis quand, on ne le sait. Cependant on peut, ce semble, en admettre
l'importance chez les étrangers dès le temps de Polycrate, tyran de Samos, qui
recouvra par la capture d'un poisson cet anneau favori qu'il avait jeté à la
mer. Polycrate fut mis à mort vers l'an 230 de Rome. L'usage de l'anneau doit
avoir pris de l'extension avec l'usure ; ce qui le prouve, c'est l'habitude
vulgaire de tirer son anneau en signe d'arrhes, habitude qui remonte sans doute
au temps où c'était le gage le plus prompt à trouver. Nous pouvons donc
pleinement affirmer que chez nous l'usage de la monnaie est antérieur à celui
des anneaux. Nous parlerons bientôt de la monnaie (XXXIII, 13).
VII.
Les anneaux, quand l'usage en fut adopté, distinguèrent l'ordre équestre du
peuple, comme la tunique distinguait le sénat de ceux qui portaient l'anneau :
toutefois, cette dernière distinction ne s'est introduite que tard ; et nous
trouvons dans les auteurs que la tunique laticlave était portée même par les
crieurs publics (praeco), témoin le père de Lucius Aelius Stilon, qui valut à
son fils le surnom de Praeconinus. Mais les anneaux ont véritablement inséré
entre le peuple et les sénateurs un ordre intermédiaire, qui est le troisième.
Le titre de chevalier, dû jadis au cheval militaire, est maintenant attribué à
un certain cens ; et cela n'est pas ancien : quand le dieu Auguste régla les
décuries, la plupart des juges portaient l'anneau de fer, et on les appelait,
non chevaliers, mais juges ; le nom de chevaliers était réservé aux escadrons
composés de ceux à qui l'Etat fournissait un cheval. Il n'y eut aussi dans le
commencement que quatre décuries de juges, et à peine chaque décurie
renfermait-elle mille personnes, attendu que les provinces n'étaient pas encore
admises à cette charge. Il s'est conservé quelque chose de cette exception,
puisque encore aujourd'hui les nouveaux citoyens ne remplissent pas de fonctions
de juges dans les décuries. (II.) Les décuries elles-mêmes furent distinguées
par différents noms : tribuns du trésor, élus et juges. De plus, il y avait les
neuf cents, choisis parmi toutes les décuries pour garder les scrutins à
suffrages dans les comices : dénominations ambitieuses qui ne servaient qu'à
diviser l'ordre, l'un se vantant d'être un des neuf cents, tandis que l'autre se
qualifiait d'élu ou de tribun.
VIII.
Enfin, la neuvième année du règne de Tibère l'ordre équestre fut réuni en un
seul corps. Un décret fixa le droit de porter l'anneau, sous le consulat de C.
Asinius Pollion et de C. Antistius Vétus, l'an de Rome 775. Chose étrange, ce
fut un incident presque futile qui donna lieu à ce changement : C. Sulpicius
Galba, cherchant, jeune encore, à se faire un nom auprès du prince en
poursuivant les teneurs de tavernes, vint se plaindre au sénat, disant que les
délinquants échappaient d'ordinaire à la punition, grâce à leur anneau ; sur
quoi il fut statué que nul n'aurait le droit de porter l'anneau si lui, son père
et son aïeul paternel, tous de condition libre, n'avaient possédé quatre cent
mille sesterces (84,000 fr.) de bien, et n'avaient été, aux termes de la loi
Julia sur les théâtres, admis à s'asseoir dans les quatorze rangées de sièges.
Par la suite on se mit à briguer en masse l'anneau équestre ; et à cause de ces
distinctions l'empereur Caligula créa une cinquième décurie. Le faste en est
venu au point que les décuries, qu'on ne pouvait compléter sous le dieu Auguste,
sont aujourd'hui plus qu'au complet, et qu'on voit de toutes parts des gens ne
faire qu'un saut de l'esclavage à l'anneau d'or, ce qui n'était jamais arrivé
jadis, puisque même des chevaliers et des juges se reconnaissaient à l'anneau de
fer. Cet abus devint si fréquent, que Flavius Proculus, un des chevaliers,
déféra à l'empereur Claude, alors censeur, quatre cents prévenus pour cette
cause. Ainsi, tandis qu'on veut distinguer l'ordre équestre d'avec les simples
citoyens de condition libre, il est envahi par les esclaves. Les Gracques furent
les premiers qui attachèrent à l'ordre équestre le titre de juges, cherchant à
la fois une popularité séditieuse et l'abaissement du sénat. Après la chute des
Gracques, l'autorité du nom équestre se fixa, à travers les incidents variés des
séditions, sur les publicains, qui pendant quelque temps furent les hommes de la
troisième classe. Enfin M. Cicéron consolida le nom équestre lors de son
consulat et de la conspiration de Catilina, se vantant sans cesse d'être sorti
de cet ordre, et le faisant l'objet spécial de ses prévenances, pour s'en
concilier l'appui. C'est depuis ce temps que les chevaliers ont définitivement
formé le troisième corps de l'Etat, et que le nom de l'ordre équestre a été
ajouté à la formule : le sénat et le peuple romain ; et si aujourd'hui même
l'ordre équestre n'est nommé qu'après le peuple, c'est qu'il n'a été constitué
que le dernier.
IX.
La dénomination des chevaliers, même de ceux qui la tenaient de leur service
dans la cavalerie, a souvent varié : ils furent nommés célères sous Romulus et
les rois, puis flexumines, ensuite trossules, parce qu'ils avaient pris, sans
aucun secours de l'infanterie, une ville d'Etrurie nommée Trossulum, et située à
neuf mille pas en deçà de Volsinies. Cette dernière désignation subsista
jusqu'après la mort de C. Gracchus ; du moins trouve-t-on ce fait attesté dans
les écrits de Junius, surnommé Gracchanus, à cause de son amitié pour ce tribun
: «Quant à ce qui regarde l'ordre équestre, dit Junius, on donnait à ses membres
le nom de trossules ; on leur donne maintenant celui de chevaliers, et nombre de
chevaliers rougissent d'être appelés trossules, parce qu'ils ne connaissent pas
le sens de cette dénomination». Et après cela Junius en expose la raison, que
j'ai indiquée plus haut, et ajoute que, bon gré mal gré, ils sont encore appelés
trossules.
X.
L'or est le sujet de quelques autres distinctions, qui ne doivent pas non plus
être omises. Nos aïeux donnèrent des colliers d'or aux troupes auxiliaires et
aux étrangers, mais ils n'en donnèrent jamais que d'argent aux citoyens ; de
plus, ils donnèrent des bracelets aux citoyens, et jamais aux étrangers.
XI.
Quant aux couronnes d'or, ce qui doit paraître étonnant, ils en ont accordé même
aux citoyens. Je n'ai trouvé nulle part le nom du premier qui en reçut une ;
mais on sait qui le premier décerna cette distinction. D'après L. Pison, ce fut
le dictateur A. Postumius (an de Rome 323) : ayant forcé le camp des Latins
auprès du lac Régille, il accorda, sur le produit du butin, une couronne d'or à
celui qui avait le plus contribué à ce succès. L. Lentulus, consul (an de Rome
479), en donna une du poids de cinq livres à Servius Cornélius Merenda, après la
prise d'une ville samnite. Pison Frugi en décerna une à son fils ; mais, la
prenant sur ses propres deniers, il lui en légua la valeur par la première
clause de son testament.
XII.
(III.) Dans les sacrifices, pour honorer les dieux, on n'a rien imaginé de plus
que de dorer les cornes des victimes, mais des grandes seulement, qu'on leur
immole. Le luxe de l'or fit parmi les militaires de grands progrès ; et l'on a
des lettres de M. Brutus, écrites des plaines de Philippes, où il s'indigne
contre les agrafes d'or portées par les tribuns. Mais toi-même, Brutus, tu n'as
pas parlé de l'or que les femmes portent aux pieds ; nous aussi, nous avons taxé
de crime celui qui le premier a érigé un anneau en décoration personnelle. Eh
bien, soit : que les hommes même aient aujourd'hui des bracelets d'or sous la
dénomination d'or dardanien, parce que cet usage est venu de Dardanie, bracelets
qu'on nomme virioles dans la Celtique, et vicies dans la Celtibérie ; que les
femmes portent de l'or aux bras, aux doigts, au cou, aux oreilles, aux tresses
de leurs cheveux ; que des chaînes d'or courent autour de leur corsage ; que
dans le secret de la nuit des sachets de perles soient suspendus à leur cou,
pour que dans le sommeil même elles se sentent en possession de pierres
inestimables ; mais faut-il donc encore que l'or revête leurs pieds, et doit-il,
entre la stole des matrones et la tunique plébéienne, établir un ordre équestre
femelle ? Nous autres homme agissons plus modestement en donnant cette parue à
de jeunes pages, dont la riche apparence attire tous les regards dans les bains
publics. Au reste, la mode s'introduit parmi les hommes même de porter au doigt
l'effigie d'Harpocrate et de divinités égyptiennes. Le règne de Claude vit
naître une autre distinction : c'était celle de porter sur l'anneau le portrait
du prince gravé en or ; ceux-là seuls avaient ce droit qui l'avaient obtenu de
ses affranchis : cela donna lieu à une multitude de délations que le salutaire
avènement de Vespasien a rendues impossibles, ce prince ayant déclaré que
l'image de l'empereur appartenait à tout le monde. Nous n'en dirons pas
davantage sur les anneaux d'or et sur leur usage.
XIII.
Le second crime envers l'humanité fut commis par celui qui le premier frappa un
denier en or, crime dont l'auteur est également inconnu. Le peuple romain, avant
la défaite de Pyrrhus (an de Rome 479), n'avait pas de monnaie d'argent. L'as de
cuivre pesait exactement une livre, d'où les noms encore subsistants de libella
et de dupondius. De là aussi les amendes fixées en cuivre de poids ; de là
aussi, dans les comptes, les mots expensa, impendia, dependere ; de là encore le
nom de la solde des soldats, stipendia, c'est-à-dire stipis pondera, ainsi que
ceux de dispensatores et libripendes. C'est par un reste de ces usages qu'encore
aujourd'hui dans les contrats dits de mancipation la balance est requise. Le roi
Servius le premier mit une empreinte aux pièces de cuivre ; avant lui on ne se
servait à Rome que de métal sans empreinte, selon Timée. Ce fut le bétail
(pecus) qui figura sur cette ancienne monnaie, d'où le nom de pecunia
(XVIII,3,3). Le cens le plus élevé sous ce roi fut de cent dix mille as : ceux
qui possédaient ce capital formèrent la première classe. L'argent ne fut frappé
que l'an de Rome 485, sous le consulat de Q. Ogulnius et de C. Fabius, cinq ans
avant la première guerre punique. On fixa la valeur du denier à dix livres de
cuivre, du quinarius à cinq, et du sesterce à deux et demie. Le poids réel de la
livre de cuivre fut diminué durant la première guerre punique, la république ne
pouvant faire face à ses dépenses ; et il fut décrété qu'on frapperait des as de
deux onces. On gagna de la sorte cinq sixièmes, et on liquida les dettes. La
marque de ces nouveaux as fut sur une face un Janus à deux faces, sur l'autre un
éperon de navire. Le triens (tiers d'un as) et le quadrans (quart) furent
marqués d'un vaisseau. Le quadrans se nommait auparavant teruncius, comme étant
de trois onces. Plus tard, Annibal serrant Rome de près, sous la dictature de Q.
Fabius Maximus, on fit les as d'une seule once, et il fut réglé que le denier
d'argent vaudrait seize as, le quinarius huit, et le sesterce quatre, ce qui fit
pour la république un gain de la moitié ; toutefois, dans la solde des troupes
le denier continua à être donné pour dix as. L'empreinte sur la monnaie d'argent
fut un bige et un quadrige, d'où ces pièces furent appelées bigats et
quadrigats. La loi de Papirius, bientôt après, réduisit les as à une demi-once.
Livius Drusus, étant tribun du peuple (an de Rome 663), mit dans la monnaie
d'argent un huitième de cuivre. Ce que nous nommons présentement victoriat fut
frappé en vertu de la loi Clodia. Autrefois les victoriats venaient d'Illyrie,
et ils n'étaient reçus que comme matière de commerce. Le nom vient de
l'empreinte, qui représente une Victoire. La monnaie d'or fut frappée
soixante-deux ans après la monnaie d'argent, chaque scrupule d'or valant vingt
sesterces ; ce qui fit par livre, au compte des sesterces d'alors, neuf cents
sesterces. Depuis il fut réglé qu'on frapperait des deniers d'or à raison de
quarante deniers par livre. Insensiblement les princes diminuèrent le poids de
ces deniers ; la plus grande diminution fut sous Néron, qui en fit frapper
quarante-cinq à la livre.
XIV.
L'invention de la monnaie ouvrit à l'avarice une nouvelle source par l'usure,
cette manière de gagner sans rien faire. La cupidité, que dis-je ! la soif de
l'or se changea, sans transition, en une rage véritable ; et l'on vit
Septimuléius charger de plomb la tête, mise au prix de son pesant d'or, de Caïus
Gracchus, dont il était l'ami, la porter à Opimius (XIV, 16), et, dans son
parricide, escroquer encore la république. Déjà ce n'était plus tel ou tel
Romain, c'était Rome entière dont le nom était devenu infâme par l'avarice,
quand Mithridate fit verser de l'or fondu dans le gosier d'Aquilius, son
prisonnier : voilà ce qu'amène la cupidité. Pour rougir de notre siècle il
suffit de songer à ces noms récents tirés du grec et qu'on forge tous les jours,
afin de désigner des vases d'argent à bordure ou à doublure d'or, et aux
indignes usages pour lesquels se vendent ces objets tant d'or que dorés ;
surtout si l'on se rappelle que Spartacus avait défendu dans son camp de porter
de l'or ou de l'argent, tant des esclaves fugitifs de Rome l'emportaient en
noblesse d'âme sur les Romains ! L'orateur Messala a laissé par écrit que
Marc-Antoine, le triumvir, employait des vases d'or pour les besoins les plus
sales ; reproche qui ferait rougir même Cléopâtre. Jusque-là chez les étrangers
le comble de la licence avait été le luxe du roi Philippe, qui plaçait
habituellement sous son oreiller une coupe d'or, et celui d'Agnon de Téos,
lieutenant d'Alexandre le Grand, qui portait des clous d'or à sa chaussure. Il
était réservé au sage Antoine d'utiliser l'or en outrageant la nature : ô homme
digne d'être proscrit, mais par Spartacus !
XV.
Un de mes étonnements, c'est que le peuple romain ait toujours imposé aux
nations vaincues des tributs en argent et jamais en or : témoin Carthage, qui,
vaincue avec Annibal, dut payer seize mille livres pesant d'argent annuellement
pendant cinquante ans, en tout huit cent mille livres, mais point d'or. Ce
n'était pas pourtant qu'il y eût disette d'or dans le monde. Déjà Midas et
Crésus en avaient possédé des quantités immenses ; déjà Cyrus, dans la conquête
de l'Asie, avait fait un butin de trente-quatre mille livres de ce métal, sans
compter les vases d'or, les ouvrages en or, et, entre autres, des feuilles
d'arbres, un platane, une vigne, victoires qui lui valurent aussi cinq cent
mille talents d'argent et la coupe de Sémiramis, dont le poids était de quinze
talents : or, d'après Varron, le talent égyptien pèse quatre-vingts livres. Déjà
avait régné dans la Colchide le descendant d'Aetès, Salaucès, qui, ayant trouvé
une terre vierge, en retira, dit-on, une grande quantité d'or et d'argent, dans
la contrée des Suanes : cette Colchide est d'ailleurs célèbre par ses toisons
d'or. On parle encore des chambres d'or, des poutres d'argent, des colonnes, des
pilastres du même métal, qu'il posséda après la défaite de Sésostris, roi
d'Egypte ; Sésostris si orgueilleux, que tous les ans, dit-on, il attelait à son
char, parmi les rois qu'il avait soumis, celui que le sort avait désigné, et se
faisait ainsi traîner en triomphe.
XVI.
Et nous aussi nous avons fait des choses que la postérité regardera comme
fabuleuses. César, alors édile et depuis dictateur, donnant des jeux funèbres en
l'honneur de son père, fut le premier qui n'admit que l'argent pour le service
de l'arène ; et pour la première fois les condamnés aux bêtes combattirent avec
des lances d'argent, ce qu'imitent maintenant de simples villes municipales. Aux
jeux de C. Antonius, toute la décoration du théâtre fut d'argent. Lucius Muréna
en fit autant. L'empereur Caligula fit paraître dans le cirque un échafaud
chargé de cent vingt-quatre mille livres pesant d'argent. Claude, son
successeur, triomphant de la Bretagne, indiqua par les inscriptions, parmi les
couronnes d'or, une de sept cents livres fournie par l'Espagne citérieure, et
une de neuf cents fournie par la Gaule chevelue. Néron, qui le suivit, fit
revêtir d'or le théâtre de Pompée pour un seul jour, celui où il le montra à
Tiridate, roi d'Arménie. Et qu'était-ce que ce théâtre, comparé à la maison d'or
(XXXVI, 24, 8) dans laquelle il avait comme enclos la ville de Rome ?
XVII.
Sous le consulat de Sextus Julius et de Lucius Aurélius (an de Rome 597), sept
ans avant la troisième guerre punique, il y avait dans le trésor du peuple
romain seize mille huit cent dix livres d'or, vingt-deux mille soixante-dix
livres d'argent, et en espèces 10,285,400 sesterces. Sous le consulat de Sextus
Julius et de Lucius Marcius, c'est-à-dire au commencement de la guerre sociale
(II,85), ily avait un million six cent vingt mille huit cent vingt-neuf livres
pesant d'or. César, lors de sa première entrée dans Rome, pendant la guerre
civile qui porte son nom, tira du trésor public quinze mille livres en lingots
d'or, trente-cinq mille en lingots d'argent, et en numéraire quarante millions
de sesterces. Jamais l'Etat ne fut plus riche. Paul Emile, après la défaite du
roi Persée, versa au trésor public, du produit du butin fait en Macédoine, deux
cent trente millions de sesterces. C'est depuis cette époque que le peuple
romain a cessé de payer l'impôt.
XVIII.
Les lambris dorés que l'on voit maintenant, même dans les maisons particulières,
furent vus pour la première fois dans le Capitole après la destruction de
Carthage, pendant la censure de Lucius Mummius (an de Rome 612). De là ce luxe a
gagné les voûtes et les murailles mêmes, que de nos jours on dore comme des
vases : grande différence avec le siècle où Catulus (XIX, 6) ne fut pas, à
beaucoup près, unanimement approuvé d'avoir doré les tuiles d'airain du Capitole
(46).
XIX.
Nous avons nommé, dans le septième livre (VII,57), ceux qui ont les premiers
découvert l'or et la plupart des métaux. Ce qui a donné à l'or le premier rang,
ce n'est pas, je pense, la couleur, qui dans l'argent est plus claire et plus
semblable à l'éclat du jour ; aussi l'argent est-il préféré pour les enseignes
militaires, parce qu'il brille de plus loin ; et ceux qui s'imaginent qu'on a
prisé dans l'or la couleur des étoiles se sont manifestement trompés, puisque
cette couleur n'est pas la plus recherchée dans les pierreries et autres
matières précieuses. Ce n'est pas non plus pour sa pesanteur ou sa malléabilité
qu'on l'a préféré aux autres métaux ; car pour ces deux qualités il est
inférieur au plomb. C'est que, seul dans la nature, il ne souffre aucun déchet
par le feu, et qu'il est en sûreté jusqu'au milieu des incendies et des bûchers
; et même, plus souvent on le soumet au feu, plus il s'améliore. De fait, une
épreuve de l'or, c'est que soumis au feu il prenne une couleur ignée, et soit
incandescent : cette épreuve se nomme obrussa. La première marque de bonté dans
l'or, c'est d'être très difficile à fondre. De plus, chose merveilleuse !
réfractaire au feu le plus violent de charbon de bois, il entre très promptement
en fusion à un feu de paille ; et pour le purifier il faut le faire cuire avec
du plomb. Une autre raison plus considérable de l'estime où il est, c'est que le
frottement lui fait éprouver très peu de déchet, tandis que l'argent, le cuivre
et le plomb laissent des traces, et salissent les mains par les parcelles qui
s'en détachent. Nulle autre matière n'est plus extensible ; nulle autre ne se
prête à une division poussée plus loin, puisque une seule once d'or se partage
en plus de sept cent cinquante feuilles de quatre doigts de long sur autant de
large. Les plus épaisses feuilles se nomment feuilles de Préneste, gardant
encore aujourd'hui ce nom, en considération de l'excellente dorure de la statue
de la Fortune dans cette ville. Les secondes en épaisseur sont appelées feuilles
questoriennes. On trouve en Espagne de petites masses d'or qu'on nomme
strigiles. Seul entre tous, on le rencontre à l'état de pépite ou de paillettes
: à la différence des autres métaux, qui, pour être formés, doivent passer par
le feu, cet or est or immédiatement, et il est complétement élaboré dès qu'il
est trouvé. C'est là l'or natif ; l'autre dont nous parlerons est un produit de
l'art. De plus, ni rouille, ni vert-de-gris, il ne contracte rien qui en altère
la qualité ou en diminue le poids. Il est réfractaire à l'action du sel et du
vinaigre, qui triomphent de toutes choses ; enfin on le file et on le tisse
comme de la laine, et sans laine. Verrius nous apprend que Tarquin l'Ancien
triompha revêtu d'une tunique d'or. Pour moi, j'ai vu Agrippine, femme de
l'empereur Claude, assise à côté de ce prince au spectacle qu'il donnait d'un
combat naval, et couverte d'un habit militaire d'or, tissé sans aucune autre
matière. Quant aux étoffes attaliques (VIII, 74, 2), il y a longtemps qu'on y
fait entrer de l'or en fil ; c'est une invention des rois de l'Asie.
XX. Sur le marbre, et sur les matières qui ne peuvent être fortement chauffées,
on l'applique avec un blanc d'oeuf ; sur le bois, à l'aide d'une composition
collante nommée leucophoron : nous dirons en son lieu (XXXV, 17) ce qu'elle est
et comment elle se prépare. Le moyen convenable pour dorer le cuivre serait
d'employer le vif argent ou du moins l'hydrargyre. Mais ces substances, comme
nous le dirons en en faisant l'histoire (XXXIII, 32 et 41), sont l'objet de
falsifications. Pour pratiquer cette dorure on tourmente le cuivre, on le fait
rougir, on l'éteint dans du sel, du vinaigre et de l'alun, puis on le nettoie de
toute scorie, et on juge qu'il est suffisamment décapé lorsqu'il est bien
resplendissant ; après quoi on le chauffe de nouveau, afin que, ainsi dompté, il
puisse, à l'aide d'un amalgame de pierre ponce, d'alun et de vif-argent,
recevoir les feuilles d'or qu'on applique. L'alun a la même propriété pour
épurer le cuivre que le plomb pour épurer l'or, comme nous l'avons dit
(XXXIII,19,2).
XXI. (IV.) L'or se trouve dans le monde romain ; et nous n'avons pas besoin de
parler de l'or extrait dans l'Inde par des fourmis (XI, 36, 3), ou eu Scythie
par des griffons (VII, 2, 2). Chez nous on se procure l'or de trois façons : on
le trouve en paillettes dans les fleuves, le Tage en Espagne (IV, 35, 3), le Pô
en Italie, l'Hèbre en Thrace, le Pactole en Asie, le Gange dans l'Inde. Il n'est
point d'or plus parfait, étant ainsi poli par le mouvement et le frottement des
eaux. En second lieu, on creuse des puits pour l'extraire, ou on va le chercher
dans l'éboulement des montagnes. Exposons ces deux procédés. Ceux qui cherchent
l'or en enlèvent d'abord le ségulle : le ségulle est une terre qui indique le
gisement ; là est la veine ; on lave le sable, et on estime la richesse de la
veine par le résidu du lavage. Quelquefois on rencontre de ces veines aurifères
à fleur de terre, rare bonne fortune dont on a vu récemment un exemple en
Dalmatie, sous le règne de Néron ; cette veine fournissait par jour cinquante
livres. L'or ainsi trouvé à la superficie est appelé alutatium (XXXIV, 47),
quand par-dessous existe a une terre aurifère. Au reste, les montagnes
d'Espagne, arides, stériles et impropres à toute autre production, sont
contraintes par l'homme de fournir cette production précieuse. L'or extrait des
puits est nommé par les uns canalicium, par les autres canaliense. Il est
adhérent à du sable de marbre, et il ne brille pas à la surface ; et, différent
de celui qui brille en grain sur le saphir oriental (XXXVII, 39), la pierre
thébaique (XXXVI, 13, 2) et d'autres pierres précieuses, il est engagé dans les
molécules du marbre. Ces canaux de veines circulent le long des parois des puits
; de là le nom d'or canalicium. Les galeries sont soutenues avec des piliers de
bois. La masse extraite est battue, lavée, brûlée, moulue en farine. On donne le
nom d'apistacudes à l'argent qui sort du fourneau. Les impuretés que le fourneau
rejette s'appellent, comme celles de tous les métaux, scories. Cette scorie d'or
est une seconde fois battue, et chauffée dans des creusets de tasconium. Le
tasconium est une terre blanche, semblable à l'argile ; c'est la seule substance
capable de supporter l'action du soufflet, du feu, et de l'ébullition des
matières. La troisième méthode surpasse les travaux des géants. A l'aide de
galeries conduites à de longues distances, on creuse les monts à la lueur des
lampes, dont la durée sert de mesure au travail ; et de plusieurs mois on ne
voit pas le jour. Ces mines se nomment arrugies : souvent il se forme tout à
coup des crevasses, des éboulements qui ensevelissent les ouvriers. Certes, il
peut paraître moins téméraire d'aller chercher des perles et des pourpres dans
les profondeurs de la mer, et nous avons su faire la terre plus fatale que les
eaux. En conséquence, on laisse des voûtes nombreuses pour soutenir les
montagnes. Dans les deux méthodes on rencontre des barrières de silex ; on les
brise avec le feu et le vinaigre (XXIII, 27, 4). Mais comme dans les souterrains
la vapeur et la fumée suffoqueraient les mineurs, ils prennent plus souvent le
parti de briser la roche à l'aide de machines armées de cent cinquante livres de
fer ; puis ils enlèvent les fragments sur les épaules jour et nuit, se les
passant de proche en proche à travers les ténèbres. Les mineurs placés à
l'entrée sont les seuls qui voient le jour. Si le silex paraît avoir trop
d'épaisseur, le mineur en suit le flanc, et il le tourne. Toutefois, le silex
n'est pas l'obstacle le plus difficile : il est une terre, espèce d'argile mêlée
de gravier (on la nomme terre blanche), qu'il est presque impossible d'entamer.
On l'attaque avec des coins de fer et avec les mêmes maillets que plus haut :
rien au monde n'est plus dur ; mais la soif de l'or est plus dure encore, et en
vient à bout. L'opération faite, on attaque en dernier lieu les piliers des
voûtes. L'éboulement s'annonce ; celui-là seul qui s'en aperçoit est le veilleur
placé au sommet de la montagne : celui-ci, de la voix et du geste, rappelle les
travailleurs, et fait lui-même retraite. La montagne brisée tombe au loin avec
un fracas que l'imagination ne peut concevoir, et un souffle d'une force
incroyable. Les mineurs, victorieux, contemplent cette ruine de la nature.
Cependant il n'y a pas encore d'or ; on n'a pas même su s'il y en avait quand on
s'est mis à fouiller, et pour tant de périls et de dépenses il suffit d'espérer
ce qu'on désirait. Un autre travail égal, et même plus dispendieux, est de
conduire du sommet des montagnes, la plupart du temps d'une distance de cent
milles, les fleuves, pour laver ces débris éboulés. On appelle ces canaux
corruges, du mot corrivatio, je pense. Là encore il y a mille travaux : il faut
que la pente soit rapide, afin que l'eau se précipite plutôt qu'elle ne coule ;
aussi l'amène-t-on des points les plus élevés. A l'aide d'aqueducs, on passe les
vallées et les intervalles. Ailleurs on perce des rochers inaccessibles, et on
les force à recevoir de grosses poutres. Celui qui perce ces rochers est
suspendu par des cordes ; de sorte qu'en voyant de loin ce travail, on croit
avoir sous les yeux des bêtes sauvages, que dis-je ? des oiseaux d'une nouvelle
espèce. Ces hommes, presque toujours suspendus, sont employés à niveler la
pente, et ils tracent l'alignement que suivra le corruge ; et là où il n'y a pas
place pour poser le pied, des rivières sont conduites par la main de l'homme. Le
lavage est mauvais quand l'eau qui arrive charrie de la boue ; cette boue est
appelée urium : or, pour se préserver de l'urium, on fait passer l'eau à travers
des pierres siliceuses et du gravier. A la prise d'eau, sur le front sourcilleux
des montagnes, on creuse des réservoirs de deux cents pieds de long sur autant
de large et de dix de profondeur. On y a laissé cinq ouvertures, d'environ trois
pieds carrés. Le réservoir rempli, on ôte les bondes, et le torrent s'élance
avec une telle force, qu'il entraîne des quartiers de roc. En plaine est un
autre travail : 1'on creuse des canaux qu'on nomme egoges pour le passage de
l'eau. De distance en distance, le courant est ralenti par une couche d'ulex.
L'ulex est semblable au romarin épineux, et propre à retenir l'or. Les côtés
sont fermés avec des planche s; et s'il y a un ravin à franchir, le canal est
soutenu en l'air. La terre, conduite de la sorte, arrive jusqu'à la mer ; la
montagne écroulée se dissout, et de cette façon l'Espagne a déjà reculé au loin
ses rivages. C'est aussi en des canaux de ce genre que dans le premier procédé
on lave les matières extraites avec un labeur immense ; sinon, les puits
seraient bientôt obstrués. L'or obtenu par l'arrugie n'a pas besoin d'être fondu
; il est or tout aussitôt. On en trouve des blocs ; les puits en fournissent
même qui dépassent dix livres. Les Espagnols nomment ces blocs palacres ou
palacranes ; l'or en très petit grain, ils le nomment baluce. On fait sécher
ensuite l'ulex, on le brûle, et on en lave la cendre sur un lit d'herbe où l'or
se dépose. Suivant quelques-uns, l'Asturie, la Galice et la Lusitanie
fournissent de cette façon, par an, vingt mille livres pesant d'or. Dans cette
production l'Asturie est pour la part la plus considérable. Il n'y a nulle part
ailleurs un exemple d'une fécondité pareille, continuée pendant tant de siècles.
J'ai dit plus haut (III, 24, 5) qu'un antique sénatus-consulte avait défendu aux
mineurs d'attaquer l'Italie : sans cette loi, aucune terre ne serait plus
productive en métaux. Il existe une loi censoriale relative aux mines d'or
d'Ictimules, dans le territoire de Vercelles, par laquelle il était défendu aux
fermiers de l'Etat d'employer plus de cinq mille ouvriers à l'exploitation.
XXII. Il y a encore un moyen de faire de l'or : c'est avec l'orpiment (XXXIV,
56). Ce minerai s'extrait en Syrie pour les peintres ; il est, à fleur de terre,
de couleur d'or, mais fragile comme les pierres spéculaires. Il avait excité des
espérances chez Caligula, qui était si avide d'or : ce prince fit fondre une
grande quantité d'orpiment ; il obtint de l'or excellent, mais en si petite
proportion, qu'il y avait de la perte (or c'est sa cupidité qui lui en avait
fait faire l'épreuve), bien que la livre d'orpiment ne coûtât que quatre deniers
: depuis lui personne n'a renouvelé cet essai.
XXIII. Tout or contient de l'argent en proportion variable : quelquefois un
dixième, ici un neuvième, ailleurs un huitième. Dans la seule mine qu'on nomme
Albicrate, et qui est dans la Gaule, l'argent ne fait que le trente-sixième ;
aussi cette mine l'emporte sur les autres. Quand la proportion de l'argent est
un cinquième, l'or se nomme électrum. On trouve des parcelles d'électrum dans
l'or appelé canaliense (XXXIII, 21). On fait aussi de l'électrum artificiel (IX,
65) en mêlant de l'argent et de l'or. S'il y a plus d'un cinquième d'argent, le
mélange ne résiste pas sur l'enclume. L'électrum a été estimé aussi : témoin
Homère (Od., IV, 71) qui représente le palais de Ménélas comme brillant d'or,
d'électrum, d'argent et d'ivoire. Lindos, dans l'île de Rhodes, a un temple de
Minerve où Hélène consacra une coupe d'électrum. L'histoire ajoute qu'elle avait
été moulée sur le sein d'Hélène. Une propriété de l'électrum, c'est d'être aux
lumières plus éclatant que l'argent. L'électrum natif a de plus la vertu de
déceler les poisons : des iris semblables à l'arc-en-ciel se dessinent sur la
coupe, avec un bruissement semblable à celui de la flamme ; on a ainsi deux
indices.
XXIV. La première statue d'or massif sans aucun creux, antérieure même aux
statues de bronze massif nommées holosphyrates (faites toutes au marteau), fut,
dit-on, érigée dans le temple de la déesse Anaïtis (nous avons dit (V, 20) à
quelle région ce nom appartient). La statue était en grande vénération chez les
peuples de la contrée. Elle fut enlevée durant la guerre de Marc-Antoine contre
les Parthes. On a retenu à ce sujet un bon mot d'un vétéran de Bologne : il
avait le dieu Auguste à dîner ; l'empereur lui demanda s'il était vrai que le
premier qui avait mis la main sur la statue de la divinité avait expiré frappé
de cécité et de paralysie. Le vétéran répondit qu'Auguste soupait justement avec
la jambe de la déesse ; qu'il avait, lui, porté le premier coup, et que toute sa
fortune venait de ce butin. En fait de statues d'hommes, Gorgias de Léontium, le
premier, se dressa à Delphes dans le temple une statue d'or et massive, vers la
soixante-dixième olympiade, tant on faisait fortune à enseigner l'art oratoire.
XXV. L'or est de plusieurs façons efficace dans les remèdes. On l'applique aux
blessés et aux enfants, pour rendre moins paisibles les maléfices dirigés contre
eux. Lui-même il agit comme maléfice lorsqu'on en passe sur la tête,
principalement sur la tète des poulets et des agneaux. Le remède est de laver de
l'or, et d'asperger avec l'eau ceux qu'on veut préserver. On le torréfie aussi
dans un vase de terre avec un poids double de sel, triple de misy ; puis de
nouveau avec deux parties de sel et une de la pierre nommée schiste. De cette
façon il donne des propriétés actives aux substances torréfiées en même temps,
tout en restant pur et intact. Le résidu est une cendre que l'on conserve dans
un vase de terre, et qu'on détrempe dans de l'eau pour l'appliquer sur les
lichens de la face ; on détache ce liniment en se lavant avec une décoction de
fèves ; cette cendre guérit encore les fistules et les hémorroïdes. Avec de la
poudre de pierre ponce elle amende les ulcères putrides et de mauvaise odeur.
L'or bouilli dans du miel avec la nielle, et appliqué sur le nombril, relâche
doucement le ventre. M. Varron assure que l'or fait disparaître les verrues.
XXVI. (V.) La chrysocolle est un liquide coulant dans les puits dont nous avons
parlé (XXXIII, 21) le long des filons d'or, et formant par les froids de l'hiver
des concrétions aussi dures que la pierre ponce. On a remarqué que la meilleure
se produisait dans les mines de cuivre, et que celle des mines d'argent avait le
second rang. On en trouve aussi dans les mines de plomb, mais elle est
inférieure même à celle des mines d'or. Dans toutes ces mines on fait une
chrysocolle artificielle fort inférieure à la chrysocolle native. Le procédé
consiste à introduire doucement de l'eau dans une veine de métal pendant tout
l'hiver, jusqu'en juin, et à laisser sécher le tout en juin et juillet, ce qui
montre clairement que la chrysocolle n'est qu'une veine métallique qui s'est
putréfiée. La chrysocolle native diffère surtout de l'autre par sa consistance ;
on la nomme chrysocolle jaune : et cependant on la teint elle-même avec la
plante appelée lutum (reseda luteola). Elle a, comme le lin et la laine, la
propriété de prendre la teinture ; voici le procédé : On la broie dans un
mortier ; on la passe par un tamis fin ; on la moud encore pour la passer par un
tamis plus fin : ce qui ne passe pas est remis au mortier, puis à la meule. La
poudre, au fur et à mesure, est mise dans des augets où ou la fait macérer dans
du vinaigre, afin que tout ce qui reste de dur se dissolve. On pile de nouveau ;
on lave dans des vases en forme de conques, et on fait sécher. On procède alors
à la teinture de la chrysocolle avec l'alun schiste (XXXV, 52) et l'herbe
susdite ; ainsi on la peint avant qu'elle serve à peindre. Il importe qu'elle
soit absorbante, et qu'elle se prête à la manipulation. En effet, si elle ne
prend pas la couleur, on y ajoute du scytane et du turbyste : c'est le nom qu'on
donne à des substances qui la forcent à absorber la matière colorante.
XXVII. Ainsi teinte, les peintres la nomment orobitis. Ils en distinguent deux
sortes : la jaune, qui se conserve en poudre, et la liquide, qui est en
dissolution. Ces deux espèces se fabriquent à Chypre. La plus estimée se fait en
Arménie, la seconde en Macédoine ; mais c'est l'Espagne qui en fournit le plus.
On recherche surtout celle qui a la nuance du blé en herbe, dans sa verdure la
plus fraîche. Déjà on a vu, dans les spectacles de Néron, l'arène du cirque
sablée avec de la chrysocolle, quand l'empereur, vêtu d'une étoffe de même
couleur, devait en personne conduire un char. La foule ignorante des ouvriers
distingue la chrysocolle en trois espèces : l'âpre, qui vaut sept deniers (5 fr.
74) la livre ; la moyenne, qui en vaut cinq ; la broyée, qu'ils nomment aussi
herbacée, qui en vaut trois. Avant d'employer la première, qui est graveleuse,
on met un enduit d'atrament et de paraetonium (XXXV, 12 et 18), qui la font
tenir et qui en rendent la nuance plus douce. Le paraetonium étant très gras,
et, à cause de sa viscosité, très tenace, est mis d'abord, puis couvert d'une
couche d'atrament, lequel empêche que le paraetonium, par sa blancheur, ne rende
la chrysocolle pâle. On pense que la chrysocolle lutea est ainsi appelée de
l'herbe lutum (reseda luteola), laquelle, broyée avec du bleu, est vendue pour
de la chrysocolle : c'est de toutes les chrysocolles la plus mauvaise et la plus
trompeuse.
XXVIII. On emploie aussi cette substance dans la médecine. Avec la cire et
l'huile, elle sert à mondifier les plaies ; seule et en poudre, elle les
dessèche et les resserre. On la donne en électuaire avec du miel dans l'angine
et l'orthopnée. C'est, de plus, un vomitif. On la fait entrer dans les collyres
pour effacer les cicatrices des yeux, et dans les emplâtres verts pour adoucir
les douleurs et faire disparaître les cicatrices. Cette chrysocolle, les
médecins la nomment acesis ; elle diffère de l'orobitis.
XXIX. Les orfévres emploient aussi la chrysocolle pour souder l'or ; et c'est de
cette chrysocolle, dit-on, que toutes les substances d'un vert semblable ont
reçu ce nom. On la mélange à cet effet avec du vert-de-gris, de l'urine d'un
garçon impubère, et du nitre. On la pile avec un pilon de cuivre dans un mortier
de cuivre : on appelle en latin ce mélange santerna. L'or dit argenteux se soude
par la santerne, ce que l'on reconnaît quand il devient brillant par
l'application de cette substance. Au contraire, l'or cuivreux se contracte,
s'émousse, et ne prend que difficilement la soudure : pour ce dernier or on fait
une soudure particulière, en ajoutant au mélange ci-dessus indiqué de l'or et un
septième d'argent, le tout broyé ensemble.
XXX. A ce propos groupons quelques faits, pour présenter à la fois toutes les
merveilles de la nature. On soude l'or au moyen de la chrysocolle, le fer au
moyen de l'argile, le cuivre en masse au moyen de la calamine, le cuivre en lame
au moyen de l'alun, le plomb ainsi que le marbre au moyen de la résine, le plomb
noir au plomb blanc (XXXIV, 47, 48 et 49), et le plomb blanc avec lui-même à
l'aide de l'huile, l'étain (XXXIV, 48) à l'aide de la limaille de cuivre,
l'argent à l'aide de l'étain. Le bois de pin est excellent pour fondre le cuivre
et le fer ; mais le papyrus d'Egypte a aussi la même propriété. Le feu de paille
fond l'or ; l'eau allume la chaux et la pierre de Thrace ; cette dernière
s'éteint avec de l'huile. Les matières qui éteignent le mieux le feu sont le
vinaigre, la glu et les oeufs. La terre n'est nullement combustible. Un charbon
brûlé et éteint n'en brûle que mieux allumé de nouveau.
XXXI. (VI.) Venons maintenant à l'argent, la seconde folie des hommes. On ne
l'obtient qu'à l'aide de puits. Là où il est rien n'en indique l'existence, ce
minerai n'offrant pas de paillettes brillantes comme fait l'or. C'est une terre
tantôt rousse, tantôt cendrée. On ne peut le fondre (XXXIV, 47 et 53) qu'en y
ajoutant du plomb noir ou de la galène (c'est ainsi qu'on nomme une veine de
plomb, laquelle, le plus souvent, se trouve près des veines d'argent). Par
l'opération du feu le plomb se précipite, et l'argent surnage comme l'huile sur
l'eau. Presque toutes nos provinces fournissent de l'argent ; mais le plus beau
est celui d'Espagne. L'argent s'y trouve, comme l'or, dans les terrains stériles
et même montagneux. Partout où on en rencontre une veine, on est sûr qu'une
autre n'est pas loin. Au reste, cette particularité se remarque pour tous les
autres métaux ; et c'est probablement de là que vient chez les Grecs le mot de
métal (met'allon, l'un après l'autre). Chose singulière ! les puits ouverts en
Espagne par Annibal sont encore exploités, et conservent le nom de ceux qui ont
découvert le gisement. Un de ces puits, nommé encore présentement Bebulo,
fournissait à Annibal trois cents livres pesant par jour. La montagne est déjà
excavée l'espace de quinze cents pas ; et, dans tout cet espace, des Aquitains,
debout jour et nuit, se relevant d'après la durée des lumières, épuisent les
eaux et donnent naissance à un fleuve. La veine d'argent qu'on trouve la
première se nomme crudaria. Chez les anciens la fouille d'une mine d'argent
cessait dès qu'on trouvait une couche d'alun ; on n'allait pas au delà. Mais
depuis que tout récemment on a rencontré sous l'alun un filon de cuivre, il n'y
a plus de limites aux espérances. Les exhalaisons des mines d'argent sont
mortelles à tous les animaux, et surtout aux chiens. Moins l'or et l'argent ont
de consistance, plus ils sont beaux. On s'étonne généralement que des lignes
tracées avec l'argent soient noires (XXXIII, 19, 3).
XXXII. On trouve dans ces mêmes mines une pierre qui vomit une matière
éternellement liquide, et nommée vif-argent. C'est un dissolvant pour toutes
choses. Il ronge et perce les vases, à travers lesquels il transsude par sa
propriété destructive. Toutes les matières surnagent le vif-argent, excepté
l'or, qui est la seule substance qu'il attire à soi ; aussi est-il excellent
pour isoler l'or : on le secoue vivement dans des vases de terre avec ce métal,
et il en repousse toutes les impuretés qui y sont mêlées. Une fois qu'il a ainsi
rejeté les choses étrangères, il ne reste plus qu'à le séparer lui-même de l'or
; pour cela on le met dans des nouets de peau assouplie, à travers lesquels il
transsude, laissant l'or dans toute sa pureté. Par la même propriété, quand on
dore le cuivre, il retient avec beaucoup de force les feuilles d'or sous
lesquelles on le met. Mais lorsque la feuille est simple ou trop mince, la
nuance pâle du vif-argent fait reconnaître la fraude. Aussi ceux qui ont
pratiqué cette fraude ont-ils remplacé le vif-argent par le blanc d'oeuf, et
bientôt après par l'hydrargyre, dont nous parlerons en son lieu (XXXIII, 42). Au
reste, il n'a pas été trouvé beaucoup de vif-argent.
XXXIII. Dans les mines d'argent on rencontre une matière qu'on peut appeler, à
proprement parler, pierre d'écume. Elle est blanche, luisante, sans être
transparente ; elle porte le nom de stimmi, de stibi, d'alabastrum, de larbason
(antimoine). On en distingue deux sortes, l'un mâle, l'autre femelle. Le stibi
femelle est plus estimé ; le mâle est plus rude, plus âpre, moins pesant, moins
brillant et plus sablonneux ; la femelle au contraire est brillant, friable, et
se fend en lames, au lieu de se séparer en globules.
XXXIV. Il est de propriété astringente et réfrigérante. On l'emploie surtout
pour les yeux ; et il a été nommé par la plupart platyophthalmon, parce que,
faisant paraître les yeux plus grands, il est employé dans les préparations
callibléphariques des femmes. Il guérit les fluxions des yeux, et les ulcères de
ces organes : on s'en sert en poudre, avec de la poudre d'encens et de la gomme
; il arrête aussi le sang qui s'écoule du cerveau. En poudre, il est très
efficace contre les plaies récentes, et contre les anciennes morsures de chien.
Il est bon contre les brûlures par le feu, mêlé à de la graisse, de l'écume
d'argent, de la céruse et de la cire. Pour le préparer, on le brûle dans une
tourtière, après l'avoir entouré de fumier de boeuf ; puis on l'éteint avec du
lait de femme, et on le broie dans un mortier avec de l'eau de pluie. De temps
en temps la partie trouble est transvasée dans un vaisseau de cuivre, et
purifiée avec du nitre. On reconnaît le marc à ce qu'il est très semblable à du
plomb, et occupe le fond du mortier ; on le rejette. Le vaisseau dans lequel ont
été transvasées les parties troubles reste la nuit couvert d'un linge. Le
lendemain, on décante ce qui surnage, ou on l'enlève avec une éponge. Le dépôt
qui s'y forme est regardé comme la fleur. On l'expose au soleil, couvert d'un
linge, sans le laisser entièrement dessécher. Alors on le broie de nouveau dans
un mortier, et on le divise en trochisques. Dans toute cette opération,
l'important est de brûler le stibi convenablement, de manière à ne pas le
changer en plomb. Quelques-uns pour le faire cuire emploient non du fumier, mais
de la graisse ; d'autres le broient en l'imbibant d'eau, le passent dans un
linge plié en trois, jettent le mare, transvasent la partie liquide et
recueillent tout ce qui s'en dépose, pour s'en servir dans les emplâtres et dans
les collyres.
XXXV. La scorie d'argent est appelée par les Grecs helcysma ; elle a des
propriétés astringentes et réfrigérantes ; comme le molybdène, dont nous
parlerons à l'article du plomb (XXXIV, 53), on la fait entrer dans les
emplâtres, surtout pour la cicatrisation des plaies. Contre le ténesme et la
dyssenterie on la donne en lavement avec l'huile de myrte. On l'incorpore dans
les médicaments nommés lipares (XXIII,81,2), pour les ulcères fongueux, pour les
écorchures, pour les ulcérations humides de la tête. Les mines fournissent aussi
ce qu'on nomme écume d'argent. Il y en a de trois sortes : la meilleure nommée
chrysitis, la seconde argyritis, la troisième molybditis. La plupart du temps
ces trois nuances se trouvent dans la même masse. L'écume d'argent la plus
estimée est celle de l'Attique, puis celle de l'Espagne. La chrysitis se prépare
avec la terre argentifère elle-même ; l'argyritis, avec l'argent : la molybditis
s'obtient par la fonte du plomb, travail qui se fait à Pouzzoles, et qui a valu
à cette substance le nom qu'elle a. Toutes les écumes d'argent se font ainsi :
on fond la matière à traiter ; le produit coule d'un réservoir supérieur dans un
réservoir inférieur, d'où on l'enlève avec des brochettes de fer, en l'exposant
de nouveau à la flamme pour la rendre légère. C'est une véritable écume de la
matière en fusion, comme le nom l'exprime. Elle diffère de la scorie comme
l'écume diffère du marc : l'une est une impureté de la matière qui se purifie,
l'autre de la matière qui s'est puriliée. Il en est qui distinguent deux espèces
d'écume, qu'ils nomment stérélytis et peumène, et font une troisième espèce du
molybdène, dont nous parlerons à l'article du plomb (XXXIV, 53). Pour employer
l'écume il faut la recuire ; et pour cette seconde cuisson on concasse les pains
en morceaux qui puissent passer par une bague ; on l'enflamme, et on la soumet à
l'action du soufflet ; puis, pour en ôter les charbons et la cendre, on la lave
avec du vinaigre ou du vin, ce qui l'éteint en même temps. Si c'est l'argyritis,
on recommande, pour lui donner de la blancheur, de la concasser en morceaux gros
comme une fève, et de la cuire dans un vase de terre avec de l'eau ; après y
avoir mis dans un linge blanc de l'orge et du blé nouveaux, qu'on laisse jusqu'à
ce que la pellicule s'en aille. Puis on broie le tout dans des mortiers pendant
six jours en l'arrosant d'eau froide trois fois par jour, et, sur la fin, avec
de l'eau chaude et du sel gemme, à la dose d'une obole pour une livre d'écume.
Le dernier jour on renferme dans un vase de plomb. D'autres font cuire avec des
fèves blanches et de l'orge mondé, puis sèchent au soleil ; quelques-uns, avec
de la laine blanche et des fèves, jusqu'à ce que celle-ci ne noircisse plus la
laine : alors ils ajoutent le sel gemme, changent l'eau de temps en temps, et
dessèchent pendant les quarante jours les plus chauds de l'été. Il en est qui
font cuire l'écume dans une panse de cochon, l'en ôtent pour la frotter de
nitre, et, suivant la méthode précédente, la broient dans un mortier avec du sel
; d'autres, sans la faire cuire, la broient avec du sel et la lavent avec de
l'eau. On se sert de l'écume d'argent dans les collyres, en liniment, pour
effacer chez les femmes la laideur des cicatrices, les taches, et pour laver les
cheveux. Elle est siccative, émolliente, réfrigérante, tempérante, purgative.
Elle remplit les ulcères, elle adoucit les tumeurs, et on l'incorpore aux
emplâtres destinés à cet usage, ainsi qu'aux emplâtres lipares ci-dessus dits.
Avec de la rue, du myrte et du vinaigre, elle dissipe les érysipèles ; avec des
baies de myrte et de la cire, les engelures.
XXXVI. (VII.) C'est aussi dans les mines d'argent qu'on trouve le minium,
aujourd'hui substance colorante très estimée ; autrefois, chez les Romains, non
seulement la plus estimée de toutes, mais même employée à des usages sacrés.
Verrius énumère les auteurs dont le témoignage établit qu'on était dans l'usage
de peindre, les jours de fête, avec du minium la face de la statue même de
Jupiter (XXXV, 45, 4), ainsi que le corps des triomphateurs, et que Camille
triompha ainsi ; que c'est par le même motif religieux qu'il est encore
aujourd'hui employé à colorer les parfums du dîner triomphal, et qu'un des
premiers soins des censeurs est de charger un entrepreneur de peindre en
vermillon la statue de Jupiter. Je ne m'explique pas bien la raison de cet usage
: cependant il est de fait qu'aujourd'hui même le minium est recherché par les
Ethiopiens ; que les grands chez ces peuples s'en teignent tout le corps, et que
c'est la couleur que l'on donne là aux statues des dieux. Cela m'engage à
traiter ce sujet en détail.
XXXVII. Théophraste rapporte que quatre-vingt-dix ans avant l'archontat de
Praxibule à Athènes, date qui répond à l'an de Rome 349, le minium fut découvert
par l'Athénien Callias, qui au commencement espérait obtenir de l'or en
soumettant au feu ce sable rouge des mines d'argent ; que telle fut l'origine du
minium ; que de son temps on en trouvait déjà en Espagne, mais dur et graveleux
; qu'on en trouvait aussi en Colchide, sur un certain rocher inaccessible, d'où
on le faisait tomber à coups de traits ; que ce n'était là qu'un faux minium ;
que le meilleur venait des champs cilbiens (V, 31, 9), au-dessus d' Ephèse ; que
le sable qui le fournit est de couleur écarlate, qu'on broie ce sable ; que,
ainsi réduit en poudre, on le lave ; que le dépôt qui se forme est lavé une
seconde fois ; que de là naît une différence dans la préparation, les uns
fabriquant du minium par un seul lavage, d'autres par plusieurs, et que le
meilleur minium est celui qui a subi plus d'une lotion.
XXXVIII. Je ne suis pas surpris de la vogue de la couleur rouge : dès le temps
de la guerre de Troie on recherchait la rubrique ; témoin Homère, qui signale
des vaisseaux décorés de cette façon (Il., II, 637), lui qui d'ailleurs parle
peu de peinture et de fard. Les Grecs nomment la rubrique miltos, et le minium
cinnabre. De là vient l'erreur que j'ai signalée (XXIX, 8, 8) : on fait
confusion avec la substance appelée par les Indiens cinnabre, et qui est la
sanie du dragon écrasé par le poids de l'éléphant mourant, mélangée avec le sang
des deux animaux, comme nous l'avons dit (VIII, 12). C'est la seule couleur qui
en peinture rende parfaitement le sang. Le cinnabre indien est excellent dans
les antidotes et les médicaments ; mais les médecins, sous prétexte de ce nom de
cinnabre, lui substituent le minium, qui est un poison, comme nous le dirons
bientôt (XXXIII, 41).
XXXIX. Les anciens peignaient avec le cinnabre ces tableaux d'une seule couleur
qu'on nomme encore aujourd'hui monochromes (XXXV, 5). On peignait aussi avec le
minium d'Ephèse ; mais il a été abandonné, à cause des soins qu'exigeait
l'entretien de tels tableaux. D'ailleurs on reprochait au cinnabre et au minium
un éclat trop dur. Les peintres passèrent donc à l'emploi de la rubrique et de
la sinopis, desquelles nous parlerons en lieu et place (XXXV, 13 et suiv.). On
falsifie le cinnabre avec du sang de chèvre et des sorbes broyées. Le véritable
revient à 50 sesterces la livre (10 fr. 50).
XL. D'après Juba, le minium est une des productions de la Carmanie ; d'après
Timagène, de l'Ethiopie aussi : mais Rome n'en reçoit d'aucune de ces deux
contrées ; il ne nous en vient guère que d'Espagne. Le minium le plus célèbre
vient du territoire de Sisapon, en Bétique ; cette mine fait partie du domaine
de l'Etat. Rien n'est gardé avec plus de soin : il n'est pas permis de réduire
et d'affiner le minium sur place : on l'envoie à Rome, en mine et sous cachet,
au poids d'environ 10,000 livres par an. C'est à Rome qu'on le lave. Une loi a
fixé le prix de la vente, pour qu'il ne devienne pas trop cher. Ce prix est de
70 sesterces par livre (14 fr. 70). Mais on le falsifie de plusieurs façons, ce
qui donne de grands bénéfices à la compagnie exploitante. Il est, en effet, une
autre espèce de minium qui se trouve dans presque toutes les mines d'argent,
ainsi que dans celles de plomb. On l'obtient en calcinant des pierres qu'on
rencontre dans les filons : ce n'est pas la pierre dont nous avons appelé le
flux vif-argent (XXXIII, 32), car celle-ci calcinée fournit elle-même de
l'argent ; mais ce sont des pierres qu'on trouve avec elle. On reconnaît à leur
couleur ces pierres, qui ne contiennent même pas de plomb ; elles ne deviennent
rouges que dans le fourneau. On les calcine et on les pulvérise. C'est là le
minium de seconde qualité, connu de très peu de personnes, et très inférieur aux
sables natifs dont nous avons parlé. C'est avec cette seconde espèce qu'on
falsifie le vrai minium dans les laboratoires de la compagnie. On le falsifie
aussi avec le syricum. Nous dirons en son lieu (XXXV, 24) comment se fait le
syricum. Ce qui montre qu'on met une couche de syricum par-dessous le minium,
c'est le bas prix qu'on paye. Le minium se prête aussi d'une autre façon au vol
: Les peintres lavent de temps en temps leurs pinceaux chargés de cette
substance ; le minium tombe au fond de l'eau ; c'est autant de gagné pour le
voleur. Le vrai minium doit avoir l'éclat de l'écarlate. Celui de seconde
qualité appliqué sur les murailles se ternit par l'humidité, et cependant c'est
une espèce de rouille métallique. Dans les mines de Sisapon les filons sont
uniquement composés de minium et sans argent ; ce minium se cuit comme l'or. On
essaye le minium avec de l'or en incandescence : celui qui est falsifié noircit,
tandis que la couleur du vrai n'est pas altérée. Je trouve aussi qu'on le
sophistique avec de la chaux, et que si on n'a pas d'or on reconnaît aussitôt la
fraude par un procédé analogue, à l'aide d'une lame de fer chauffée à blanc. La
peinture au minium craint l'action du soleil et de la lune. Le préservatif est
de sécher la muraille, d'appliquer dessus à la brosse une couche de cire punique
fondue avec de l'huile et très chaude, de faire ressuer la croûte en approchant
des charbons allumés, puis d'aplanir avec des bougies, et d'essuyer avec des
linges bien propres, comme on fait pour un marbre qu'on veut rendre brillant.
Ceux qui broient le minium dans les laboratoires s'enveloppent le visage de
vessies non soufflées, qui, tout en leur permettant de voir à travers, les
empêchent d'aspirer cette poussière mortelle. Le minium est employé aussi par
les copistes dans les livres ; il fait ressortir les lettres, soit sur l'or,
soit sur le marbre ; ce qu'on utilise même pour les tombeaux.
XLI. (VIII.) L'industrie a trouvé moyen de tirer du minium de seconde qualité
l'hydrargyre, qui tient lieu de vif-argent. Nous nous sommes un peu plus haut
réservé d'en parler. L'hydrargyre se prépare de deux façons : on pile du minium
et du vinaigre avec des pilons de cuivre et dans des mortiers de cuivre, ou bien
on met du minium dans un vase de fer renfermé dans une marmite de terre ; on y
adapte un couvercle ; on lute avice de l'argile ; ensuite on allume du feu sous
la marmite ; on pousse le feu avec des soufflets, et enfin on recueille le
produit attaché au vase, lequel devient semblable à l'argent pour la couleur, et
à l'eau pour la liquidité. Facilement l'hydrargyre se partage en gouttes, et
s'échappe en globules qui fuient. Il est reconnu que c'est un poison ; par
conséquent, je regarde comme téméraire l'emploi des recettes médicinales où il
entre du minium. Peut-être faut-il excepter les applications sur la tête ou le
ventre, pour arrêter les hémorragies ; mais il faut prendre garde que rien ne
pénètre dans les viscères et ne touche à la plaie ; en tout autre cas, je n'en
conseillerai jamais l'usage.
XLII. Aujourd'hui on ne dore guère que l'argent à l'aide de l'hydrargyre ;
cependant on devrait l'employer de même à la dorure du cuivre : mais la fraude,
si ingénieuse dans toutes les parties de l'industrie, a imaginé d'y substituer
une substance moins coûteuse, comme nous l'avons dit (XXXIII, 32).
XLIII. A propos de l'or et de l'argent, il faut parler de la pierre nommée
coticula ( pierre de touche). Jadis, selon Théophraste, on n'en trouvait que
dans le fleuve Tmolus ; aujourd'hui on en trouve partout. Les uns la nomment
héraclienne, les autres lydienne. On la rencontre en morceaux de médiocre
grosseur, ne dépassant pas quatre pouces de long sur deux de large. La face qui
a été tournée du côté du soleil vaut mieux que celle qui touchait à la terre.
Les experts, quand ils ont frotté avec cette pierre comme avec une lime le
minerai pour en détacher quelques parcelles, disent aussitôt combien ce minerai
renferme d'or, d'argent ou de cuivre, à un scrupule près ; et cette épreuve
merveilleuse est infaillible.
XLIV. Il y a deux espèces d'argent : si une parcelle d'argent mise sur une pelle
de fer chauffée à blanc reste blanche, le métal est bon ; si elle devient
rousse, il est inférieur ; si elle devient noire, il ne vaut rien. Mais la
fraude a encore trouvé moyen de rendre l'épreuve incertaine : on garde la pelle
de fer dans de l'urine d'homme ; la parcelle d'argent, absorbant à mesure
qu'elle brûle, offre une blancheur menteuse. Une autre épreuve de l'argent poli,
c'est l'haleine de l'homme : l'argent fin se couvre d'un nuage qui se dissipe
promptement.
XLV. (IX.) On avait cru que le plus pur argent seul était susceptible de se
laminer et d'être converti en miroir ; longtemps les efforts de la fraude
avaient été vaincus ; mais maintenant elle sait falsifier l'argent des miroirs.
Certes c'est une propriété singulière qu'a ce métal de renvoyer les images,
propriété qu'on attribue généralement à la répercussion de l'air réfléchi vers
les yeux. Par la même propriété, les miroirs dont un fréquent polissage a
diminué l'épaisseur, et qui sont devenus un peu concaves, agrandissent
démesurément les images : tant il y a de différence suivant que le miroir
repousse ou reçoit la répercussion de l'air. Il y a plus : on fabrique des
coupes dont l'intérieur est taillé eu facettes comme autant de miroirs, de sorte
qu'un seul individu s'y regardant, il se produit un peuple d'images. On a
imaginé aussi des miroirs qui donnent des images monstrueuses, comme ceux qui
sont consacrés dans le temple de Smyrne. Cela tient à la configuration du
miroir, et le résultat diffère beaucoup, suivant qu'il est concave et en forme
de coupe, ou en forme de bouclier de Thrace ; suivant que le milieu est déprimé
ou relevé, suivant que le plan est transversal ou oblique, horizontal ou
vertical, la configuration du miroir qui reçoit faisant subir aux ombres qui
arrivent des altérations correspondantes ; car l'image n'est autre chose que
l'ombre réfléchie par la clarté de la matière qui reçoit. Pour en finir ici avec
les miroirs, ajoutons que les meilleurs chez nos ancêtres étaient ceux de
Brindes, formés d'un mélange d'étain et de cuivre. On préféra ensuite ceux
d'argent : Pasitèles en fit le premier, du temps du grand Pompée. Tout récemment
on a cru donner plus de netteté à l'image en appliquant par derrière une feuille
d'or.
XLVI. L'Egypte colore l'argent pour voir dans les vases son dieu Anubis ; au
lieu de ciseler ce métal, elle le peint. De là cet usage a passé même aux
statues triomphales, et, chose singulière, l'argent privé de son éclat devient
plus cher. Cette matière colorante se compose ainsi : On mêle avec l'argent deux
tiers de cuivre de Chypre très fin, nommé coronaire, et autant de soufre vif que
d'argent. On fait cuire le tout dans un vase de terre luté avec de l'argile ; la
cuisson est achevée quand le couvercle se détache de lui-même. On noircit aussi
l'argent avec un jaune d'oeuf durci ; mais cette teinte s'en va avec du vinaigre
et de la craie. Antoine le triumvir mit dans le denier d'argent un alliage de
fer. Le cuivre entre dans la composition de la fausse monnaie. D'autres
diminuent le poids : la règle est de tailler 84 deniers à la livre. Ces fraudes
firent trouver l'art d'essayer les deniers. La loi qui ordonna ces essais fut si
agréable au peuple, que chaque quartier dédia une statue en pied à Marius
Gratidianus. Chose bizarre ! dans l'art du monnayage seul, on fait étude des
falsifications ; on contemple un échantillon de faux denier, et une pièce fausse
s'achète au prix de plusieurs deniers de bon aloi.
XLVII. (X.) Les anciens n'avaient pas de nombre au delà de cent mille ; aussi
aujourd'hui encore compte-t-on par multiples de cent mille, et l'on dit dix fois
cent mille, ou plus. Cela a été dû à l'usure et à la monnaie ; de là aussi le
terme d'aes alienum ( dette), dont nous nous servons. Plus tard vinrent les
surnoms de Riches (Dives) ; mais il est bon de noter que le premier qui reçut ce
surnom avait fait banqueroute à ses créanciers. M. Crassus, de la même famille,
prétendait qu'un homme n'était pas riche, qui ne pouvait entretenir une légion
de son revenu. Il possédait deux cents millions de sesterces (42,000,000 fr.) en
biens-fonds, le plus riche des Romains après Sylla. Ce ne fut pas assez pour
lui, il eut soif de tout l'or des Parthes ; et s'il est vrai qu'il a pris le
premier place dans les souvenirs de l'opulence, cependant (il y a plaisir à
stigmatiser cette avidité insatiable) nous avons connu, dans la suite, des
affranchis plus opulents que lui ; trois par exemple à la fois sou le règne de
Claude : Pallas, Calliste et Narcisse. Mais laissons-les, comme s'ils étaient
encocre maîtres de l'empire, et parlons de C. Caecilius Claudius isidorus, qui
sous le consulat de C. Asinius Gallus et de C. Marcius Censorinus (an de Rome
746), le 6 des calendes de février (27 janvier), rédigea son testament, où il
déclare que, bien qu'ayant perdu beaucoup par la guerre civile, cependant il
laisse quatre mille cent seize esclaves, trois mille six cents paires de boeufs,
deux cent cinquante-sept mille têtes d'autre bétail, et, en espèces, 60,000,000
de sesterces (12,600,000 fr.). Il ordonna que 1,100,000 sesterces (230,000 fr.)
fussent dépensés pour ses funérailles. Que l'on additionne ces richesses
immenses, que seront-elles à côté de celles de Ptolémée, qui, au dire de Varron,
pendant l'expéion de Pompée en Judée, entretint à ses dépens huit mille
cavaliers, et donna un repas de mille couverts, où il y avait autant de coupes
d'or, et où l'on changeait de plat à chaque mets ? Et ce Ptolémée, que sera-t-il
à côté du Bithynien Pythius (car je ne parle pas ici de rois), qui donna à
Darius ces célèbres platane et vigne d'or, et qui traita les troupes de Xerxès,
c'est-à-dire sept cent quatre-vingt-huit mille hommes, promettant en outre la
solde et le blé pour cinq mois, à condition que de ses cinq enfants, qui
faisaient partie de la levée, un seul au moins fût laissé à sa vieillesse ? Et
derechef que sera Pythius lui-même, comparé au roi Crésus ? Quelle triste
démence n'est-ce pas de convoiter une chose qui, ou bien a été le partage
d'esclaves, ou bien n'a pu être atteinte par les rois eux-mêmes !
XLVIII. Le premier exemple de contribution volontaire du peuple à Rome date du
consulat de Sp. Postumius et de Q. Martius (an de Rome 568) : l'argent était
alors tellement abondant, que le peuple se cotisa pour fournir à L. Scipion de
quoi célébrer les jeux. Quant à la cotisation d'un sixième d'as pour les
funérailles d'Agrippa Ménénius, elle fut plutôt un honneur et une nécessité à
cause de la pauvreté du personnage qu'une largesse.
XLIX. (XI.) Les goûts se montrent singulièrement inconstants pour les vases
d'argent. Aucun atelier n'a longtemps la vogue ; et l'on recherche tantôt les
vases firmiens, tantôt les clodiens, tantôt les gratiens : c'est ainsi que le
nom des boutiques passe sur nos tables. Maintenant nous recherchons des
anaglyptes, et des vases ciselés en relief autour de la peinture des lignes. Il
y a plus, nous en chargeons nos tables par l'intermédiaire des repositorium qui
servent à supporter les mets. Nous en entaillons d'autres, afin qu'il se soit
gaspillé par la lime autant d'argent qu'il est possible. L'orateur Calvus se
plaignait que l'on fît des casseroles d'argent ; mais nous, nous avons imaginé
de couvrir nos voitures d'argent ciselé ; et, de notre temps, Poppée, femme de
Néron, a eu l'idée de ferrer en or ses mules favorites.
L. Le second Scipion l'Africain laissa à son héritier trente-deux livres pesant
d'argent, lui qui dans son triomphe des Carthaginois fit porter quatre mille
trois cent quatre-vingts livres de ce métal. Voilà ce que possédait en argent
Carthage tout entière, cette rivale de Rome pour l'empire du monde. Combien de
tables romaines en ont depuis étalé davantage ! Après la destruction de Numance,
le même Scipion l'Africain fit à ses soldats, le jour de son triomphe, une
largesse de sept deniers (5 fr. 74) par tête. O guerriers dignes d'un tel
général, puisqu'ils s'en contentèrent ! Son frère l'Allobrogique posséda, le
premier de tous, mille livres pesant d'argent. Mais Livius Drusus, dans son
tribunat du peuple, en possédait dix mille. Qu'un vieillard triomphateur ait été
noté par les censeurs pour cinq livres d'argent, c'est ce qui paraît aujourd'hui
une fable. Il paraît également fabuleux que Catus Aelius, consul, visité par les
ambassadeurs étoliens, qui le trouvèrent dînant avec de la vaisselle de terre,
ait refusé la vaisselle d'argent qu'ils lui envoyèrent, et n'ait eu jusqu'à la
fin de sa vie que deux coupes de ce métal ; encore lui avaient-elles été données
en récompense de son courage par Paul-Emile, son beau-père, après la défaite de
Persée. Nous lisons que les ambassadeurs carthaginois dirent n'avoir vu nulle
part autant de bienveillance mutuelle qu'à Rome ; car partout où ils avaient
dîné ils avaient reconnu la même argenterie. Mais de nos jours (et cela est à ma
connaissance) le fils d'un chevalier romain d'Arles, un homme issu d'une famille
qui portait la fourrure, Pompéius Paulinus avait une argenterie pesant douze
livres, à l'armée, dans une guerre contre les nations les plus farouches.
LI. Il y a longtemps que l'on plaque entièrement en argent les lits des femmes
et certains triclinium (lits de table à trois places). Carvilius Pollion (IX,
13), chevalier romain, est, dit-on, le premier qui ait orné d'argent les
triclinium, mais sans les plaquer ni leur donner la forme de Délos, et en leur
donnant la forme carthaginoise. Il en fit aussi de la même façon avec de l'or.
Bientôt après vinrent les lits d'argent à la forme de Délos. La guerre civile de
Sylla fit expier tous ces raffinements.
LII. En effet, ils avaient paru peu avant cette guerre, ainsi que les plats
d'argent de cent livres pesant, dont il y avait alors plus de cinq cents à Rome,
et qui, objet de convoitise, firent proscrire plusieurs citoyens. C'est une
honte pour nos annales que de tels vices aient été comptés parmi les causes de
cette guerre civile. Notre siècle a fait mieux : sous l'empire de Claude, son
esclave Drusillanus, nommé Rotundus, intendant de l'Espape citérieure, eut un
plat d'argent de cinq cents pesant. Pour le fabriquer on avait construit un
atelier tout exprès. Ce plat était accompagné de huit autres, pesant chacun deux
cent cinquante livres. Dites-moi, combien fallait-il d'esclaves comme lui pour
les porter, ou à qui prétendait-il donner à dîner ? Cornélius Népos rapporte que
avant la victoire de Sylla il n'y avait à Rome que deux triclinium garnis
d'argent. Fenestella, qui mourut la dernière année du règne de Tibère, dit avoir
vu naître les repositorium plaqués d'argent ; il ajoute que les repositorium
garnis d'écaille de tortue (IX, 13) parurent vers le même temps ; qu'un peu
avant lui ils étaient de bois, ronds, massifs, et ne dépassaient guère en
grandeur les tables ; que pendant son enfance on commença à les faire carrés, de
pièces de rapport, et revêtus d'érable ou de citre (XIII, 29) ; qu'ensuite on
garnit d'argent les angles et les lignes de jointure ; qu'enfin, dans sa
jeunesse, on employa le terme de tambour, et que d'après la balance on nomma
plateau ce que les anciens avaient nommé magide.
LIII. Mais ce n'est pas seulement la quantité de l'argenterie qui fait fureur,
on se passionne encore plus, s'il est possible, pour la main d'oeuvre ; et cela
date de loin, il faut le dire à la décharge de notre âge. C. Gracchus eut des
dauphins payés à raison de 5,000 sesterces (1,050 fr.) la livre. L. Crassus
l'Orateur acheta 100,000 sesterces (21,000 fr.) deux coupes ciselées par Mentor
; toutefois il avoua que par honte il n'avait jamais osé s'en servir. On sait
que le même avait payé des vases 6,000 sesterces (1,260 fr.) la livre. La
conquête de l'Asie introduisit le luxe en Italie. En effet, L. Scipion dans son
triomphe fit montre de mille quatre cent cinquante livres pesant d'argent ciselé
et de quinze cents en vases d'or, l'an de Rome 565. Mais ce qui porta un coup
encore plus rude aux moeurs, ce fut la donation qu'Attale fit de l'Asie : le
legs de ce prince mort fut plus funeste que la victoire de Scipion ; car dès
lors il n'y eut plus de retenue à Rome pour l'achat des objets de prix qui se
vendirent à l'encan d'Attale. C'était l'an 622 ; et pendant les cinquante-sept
années intermédiaires la ville s'était instruite à admirer, que dis je ? à aimer
les richesses étrangères. Les moeurs reçurent aussi un choc violent de la
conquête de l'Achaïe, qui dans cet intervalle même, l'an de Rome 608, amena,
afin que rien ne manquât, les statues et les tableaux. La même époque vit naître
le luxe et périr Carthage ; et, par une coïncidence fatale, on eut à la fois et
le goût et la possibilité de se précipiter dans le vice. Quelques-uns même des
anciens ont cherché à se recommander par le luxe ; et C. Marius, après sa
victoire sur les Cimbres, but, dit-on, à plein canthare, à l'exemple de Bacchus
; Marius, ce paysan d'Arpinum, ce soldat devenu général.
LIV. (XII.) Qu'on ait fait des statues d'argent pour la première fois en
l'honneur du dieu Auguste à une époque d'adulation, on le croit ; mais c'est une
erreur. Je trouve dans mes lectures que dans le triomphe du grand Pompée ou fit
montre d'une statue d'argent de Pharnace, premier roi du Pont ; d'une de
Mithridate Eupator, et de chars d'or et d'argent. Quelquefois l'or est même
remplacé par l'argent : ainsi quand par luxe des plébéiennes ont à leur
chaussure des boucles d'or, l'or n'est plus bien porté, et la mode le proscrit
(XXXIII, 12). Nous avons vu nous-même Arellius Fuscus, qui fut rayé de l'ordre
équestre pour le grief étrange d'attirer à sa suite en foule la jeunesse des
écoles, nous l'avons vu porter des anneaux d'argent. Mais à quoi bon recueillir
ces faits, tandis que les soldats, dédaignant l'ivoire même, ont la garde de
leur épée en argent ciselé, et qu'on entend le cliquetis des chaînettes d'argent
sur le fourreau et des plaques sur le baudrier ; tandis que l'on s'assure de la
continence des pages avec des boucles d'argent ; tandis que les femmes au bain
méprisent tout autre siège que des sièges d'argent ; tandis que le même métal
sert à la table et aux usages les plus vils ? Oh ! si Fabricius voyait ce luxe
et ces bains des femmes, où elles se baignent avec les hommes, et qui sont
tellement pavés d'argent qu'il n'y a pas place à poser le pied ! Fabricius,
dis-je, qui ne voulait pas qu'un général d'armée eût d'autre argenterie qu'une
coupe et une salière ! Oh ! s'il voyait les récompenses de la valeur ou se
fabriquer avec ces objets, ou être brisées pour se transformer en ces objets !
Voilà les moeurs du siècle : nous rougissons de Fabricius.
LV. Chose singulière ! la ciselure de l'or n'a illustré personne ; celle de
l'argent a illustré beaucoup d'artistes. Toutefois le plus célèbre ciseleur
d'argent est Mentor, dont nous avons parlé plus haut (VII, 39, 2) ; on ne cite
de lui que quatre couples de vases, et l'on dit qu'il n'existe plus aujourd'hui
un seul de ces morceaux : tous ont péri dans l'incendie du temple de Diane à
Ephèse, ou dans celui du Capitole. Varron a écrit qu'il possédait une statue
d'airain de la main de cet artiste. Les plus admirés après lui sont Acragas,
Boethus et Mys. On voit aujourd'hui des morceaux de tous ces artistes dans l'île
de Rhodes : de Boethus, dans le temple de Minerve à Lindos ; d'Aeragas, dans le
temple de Bacchus à Rhodes même, des coupes représentant en ciselures des
bacchantes et des centaures ; de Mys, dans le même temple, un Silène et des
Amours ; d'Acragas, une chasse de grande réputation, sur des coupes. Après eux
on vante Calamis, Antipater et Stratonicus, qui posa, disait-on, plutôt qu'il ne
le cisela, sur un vase, un Satyre accablé par le sommeil. Puis on renomme
Tauriscus de Cyzique (XXXVI, 4, 21), Ariston et Eunicus, tous deux de Mitylène ;
Hécatée ; et, vers l'époque du grand Pompée, Pasitèles, Posidonius d'Ephèse,
Laedus Stratiate, qui cisela des batailles et des guerriers ; Zopyre, qui
représenta l'Aréopage et le Jugement d'Oreste sur deux coupes estimées à 2,000
sesterces (2,520 fr.). Plus tard vint Pythéas, dont un ouvrage se vendit sur le
pied de 10,000 sesterces (2,100 fr.) les deux onces : c'était une pièce de
rapport appartenant à une coupe, et représentant l'Enlèvement du Palladium par
Ulysse et Diomède. Il grava aussi sur de petits gobelets des scènes de cuisine
connues sous le nom de magiriscies (mageiros, cuisinier), mais si faciles à
endommager en raison de leur délicatesse, qu'il n'était pas même possible d'en
prendre des copies. Teucer eut aussi de la réputation pour les incrustations.
Tout à coup l'art s'est tellement perdu, qu'aujourd'hui l'on ne recherche plus
que les morceaux anciens, et que l'autorité s'attache à des ciselures usées au
point qu'on n'en distingue pas les figures. L'argent s'altère par le contact des
eaux minérales et même par l'action des vents de mer, comme dans l'intérieur de
l'Espagne.
LVI. Dans les mines d'argent et d'or se trouvent, encore deux matières
colorantes, le sil et l'azur. Le sil est, à proprement parler, un limon ; le
meilleur est celui que l'on nomme sil attique ; il coûte 2 deniers (1 fr. 64) la
livre. Vient ensuite le sil marbré, qui coûte moitié moins que l'attique. La
troisième espèce est le sil foncé, que d'autres nomment scyrique, parce qu'il
vient de l'île de Scyres. Il y a enfin celui de l'Achaïe, que les peintres
emploient pour les ombres ; il se vend deux sesterces (0 fr. 42) la livre. Le
sil nommé lucide, et qui vient des Gaules, se vend 2 sesterces de moins (0 fr.
31). On emploie ce dernier, ainsi que le sil attique, pour exprimer les clairs.
Pour les compartiments (XXXV, 3 et 13, 2) on n'emploie que le sil marbré, parce
que le marbre qu'il renferme résiste à l'âcreté de la chaux. On en extrait aussi
de montagnes situées à vingt milles de Rome. On calcine celui-ci, et, ainsi
préparé, on le donne pour du sil foncé ; mais on reconnaît qu'il est faux et
calciné à son âcreté, et à ce qu'il tombe en poussière. Polygnote et Micon, les
premiers, ont employé le sil dans la peinture, mais seulement le sil attique.
L'âge suivant le réserva pour les clairs, et appliqua aux ombres le scyrique et
le lydien. Le lydien s'achetait à Sardes ; maintenant il n'est plus en usage.
LVII. (XIII.) L'azur est un sable. Autrefois on en distinguait trois espèces :
l'égyptien, le plus estimé de tous ; le scythique, qui se délaye facilement, et
qui broyé donne quatre couleurs, une plus claire, une plus foncée, une plus
épaisse, une plus ténue ; enfin le cyprien, qu'on préfère maintenant à ce
dernier. Depuis, on y a ajouté l'azur de Pouzzoles et celui d'Espagne, des
fabriques s'étant établies dans ces lieux. Tout azur passe par la teinture, et
doit sa couleur à son herbe (le pastel), du suc de laquelle il s'imbibe. Du
reste, la manipulation est la même que pour la chrysocolle (XXXIII, 26). Avec
l'azur on fait ce qu'on nomme le lomentum : pour cela on lave et on pile l'azur.
Le lomentum est plus clair ; il se vend 10 deniers (8 fr. 20) la livre ; l'azur,
8 deniers (6 fr. 56). On l'emploie sur la craie, car il ne tient pas sur la
chaux. L'azur vestorien, ainsi appelé du nom de l'inventeur, est une découverte
récente. Il se fait avec la partie la plus fine de l'azur égyptien ; le prix en
est de 10 deniers la livre. L'azur de Pouzzoles s'emploie de même, et de plus
pour les fenêtres. On le nomme cylon. Il n'y a pas longtemps que l'on commence à
apporter à Rome l'azur indien (XXXV, 27) ; on le vend 8 deniers la livre. Les
peintres s'en servent pour faire trancher, c'est-à-dire pour séparer les ombres
de la lumière (XXXV,11). Il est encore un lomentum de très bas aloi, nommé par
quelques-uns lomentum pilé ; il se vend 5 as. L'azur est bon si, mis sur un
charbon, il s'enflamme. Pour sophistiquer l'azur, on fait bouillir dans de l'eau
des violettes sèches, et on en exprime le suc à travers un linge sur de la craie
d'Erétrie. En médecine l'azur a la propriété de mondifier les plaies ; aussi
l'incorpore-t-on dans les emplâtres et dans les caustiques. Quant au sil, il se
broie très difficilement : comme médicament, il est légèrement mordant et
astringent, et il cicatrise les ulcères. On le brûle dans des vases de terre
pour qu'il soit de bon usage. Les prix que j'ai indiqués jusqu'à présent
varient, je ne l'ignore pas, suivant les lieux ; ils changent aussi presque tous
les ans, changements dus soit aux conditions de la navigation, soit à la
quantité des approvisionnements, soit à l'enchérissement causé par quelque
puissant accapareur ; témoin Démétrius accusé sous le règne de Néron, devant les
consuls par tout le commerce de la droguerie. Cependant il était nécessaire
d'indiquer ici les prix les plus usuels à Rome, afin de donner une idée de la
valeur des choses.
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