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HÉRON D’ALEXANDRIE
LES PNEUMATIQUES
Oeuvre numérisée par Marc Szwajcer
Il nous a paru nécessaire de mettre en ordre ce que nous ont légué nos prédécesseurs, et d’y ajouter nos propres découvertes, de manière à aider les études de ceux qui voudront se livrer aux mathématiques. Nous avons du reste été amenés à écrire sur ce sujet parce que nous avons trouvé qu’il formait la suite naturelle de notre traité en quatre livres sur les horloges hydrauliques. C’est en effet par l’union de l’air, du feu, de l’eau et de la terre, et à l’aide de trois ou de ces cléments réunis, que se forment les combinaisons diverses dont les unes subviennent aux besoins de la vie humaine, pendant que d’autres produisent un étonnement mêlé de terreur. Avant d’entrer dans le cœur de notre sujet nous devons parler du vide. Du videIl en est qui affirment que rien dans l’univers n’est vide; d’autres estiment que le vide n’existe point naturellement d’une façon continue, mais qu’il se trouve réparti en particules ténues à travers l’air, l’eau, le feu, et les autres corps. C’est à cette opinion que nous nous rangeons et nous allons en démontrer la vérité par les expériences suivantes. Les vases que beaucoup de gens croient être vides ne le sont pas. Tous ceux qui se sont occupés de physique savent en effet que l’air est composé de molécules ténues, légères et généralement invisibles pour nous dans leur ensemble. Si nous introduisons de l’eau dans un vase qui parait vide, l’air sortira de ce vase en proportion de la quantité d’eau qui y entrera. Voici comment on peut le prouver. — Qu’on renverse un vase supposé vide et que, le tenant bien d’aplomb, on l’introduise dans l’eau, l’eau n’y entrera pas quand bien même il serait complètement immergé. De là il ressort évidemment que l’air est un corps qui remplit tout l’espace contenu dans le vase et ne permet pas à l’eau d’entrer. — Si maintenant on perce le fond du vase, l’eau entrera par le goulot, mais l’air s’échappera par le trou du fond. — De plus si, avant de perforer le fond, nous soulevons le vase verticalement et que nous le retournions, nous pourrons constater que la surface intérieure est aussi exempte d’eau qu’avant l’immersion. Il est donc bien établi que l’air est un corps. L’air, quand il est mis en mouvement, devient du vent; car le vent n’est autre chose que de l’air qui se meut. Si, en effet, quand le fond du vase a été percé et que l’eau est en train d’y pénétrer, nous mettons la main au-dessus du trou, nous sentirons le vent qui s’échappe du vase; ce n’est pas autre chose que de l’air expulsé par l’eau. Il ne faut donc pas croire qu’il existe une nature de vide qui soit par elle-même continue, mais que le vide est distribué en petites particules à travers l’air, l’eau et les autres corps. Le diamant seul, du moins on peut le supposer, n’en admet aucun, car il est infusible et incassable; frappé entre une enclume et un marteau, il s’y incruste tout entier.[1] Cette propriété prouve du reste, non point l’absence absolue du vide, mais l’extrême densité du diamant; il suffit, en effet, que les molécules du feu soient plus grosses que les vides de la pierre pour qu’elles ne la pénètrent point et s’arrêtent seulement à sa superficie dès lors elles ne peuvent porter dans son intérieur la même chaleur que dans les autres corps. Les molécules de l’air sont toutes contiguës, mais sans être ajustées exactement les unes aux autres dans tous les sens et en laissant entre elles des espaces vides comme le font les grains de sable sur le bord de la mer. On peut se figurer que ces grains correspondent aux molécules de l’air et que l’air qui existe entre les grains correspond aux espaces vides entre les molécules de l’air. Par conséquent, si quelque force vient à être appliquée à l’air, celui-ci est comprimé et ses molécules, par suite de la pression exercée sur elles, entrent dans les espaces vides contrairement à leur état naturel; mais, lorsque la cause cesse d’agir, les molécules reviennent à leur position normale à cause de l’élasticité propre aux corps, comme les rognures de corne et les éponges qui, lorsqu’on cesse de les presser, reviennent à la même position et reprennent le même volume. De même, si par l’application de quelque force les molécules de l’air se trouvent écartées et qu’il se produise ainsi un vide plus grand qu’il doit l’être naturellement, ces molécules se rapprochent ensuite; car elles ont un mouvement très rapide dans le vide, quand rien ne les force à se rapprocher ou à s’écarter, jusqu’à ce qu’elles arrivent au contact. Ainsi, que l’on prenne un vase léger à ouverture étroite et qu’on l’applique contre les lèvres en aspirant l’air, ce qui le raréfie, le vase restera suspendu aux lèvres, car le vide attirera la chair dans le vase afin de remplir le vide. Il est donc clair que la portion de l’espace compris dans le vase était devenue vide en partie. On peut démontrer la même chose à l’aide de ces ampoules de verre à ouverture étroite dont se servent les médecins. Quand ils veulent les remplir d’un liquide, ils aspirent l’air, puis mettent le doigt sur l’orifice et renversent le vase dans ce liquide; ils ôtent alors leur doigt et le liquide s’élève dans l’espace rendu vide, bien que ce mouvement de bas en haut soit contraire à la nature. C’est encore le cas des ventouses qui, appliquées sur le corps, non seulement ne tombent pas malgré leur poids, mais encore attirent dans leur intérieur les matières voisines à travers les ouvertures de la peau. Le feu que l’on y place consume et détruit en effet l’air qui y est contenu, comme il consume les autres corps, l’eau ou la terre, et les transforme en substances plus ténues. Que quelque chose soit consumé dans les corps solides par l’action du feu, cela est démontré par les charbons qui restent ; ceux-ci ont en effet à peu près le même volume que le corps avant sa combustion, mais ont un poids très différent. Les parties qui se consument s’en vont avec la fumée rejoindre les substances ignées, aqueuses ou terreuses ; les plus légères sont transportées jusqu’à la région supérieure où se trouve le feu; celles qui sont un peu plus denses se répandent dans l’air ; et enfin les plus grossières après avoir été entraînées pendant un certain temps avec les autres redescendent dans les régions inférieures et se mêlent avec les substances terreuses. L’eau aussi lorsqu’elle est consumée par l’action du feu se transforme en air, car les vapeurs qui s’élèvent d’une bouillote échauffée ne sont autre chose que des molécules d’eau rendues plus ténues qui passent dans l’air. Il est donc rendu manifeste par ce qui précède que le feu dissout et transforme tous les corps plus denses que lui. De même, par les exhalaisons que produit la terre, des corps à molécules épaisses sont transformés en d’autres substances à particules plus ténues. La rosée n’est pas due à autre chose qu’à l’eau qui a été rendue plus ténue dans la terre par l’exhalaison de celle-ci; quant à cette exhalaison, elle provient de quelque substance ignée qui se trouve dans la terre et qui a la faculté d’en produire lorsqu’elle est échauffée par dessous par le soleil, surtout lorsque le sol est bitumineux ou sulfureux, (les sources chaudes qui se trouvent dans le sol ont les mêmes causes); les particules les plus légères de la rosée passent dans l’air; les plus denses, après avoir été soulevées à quelque hauteur, par la force de l’exhalaison, redescendent à la surface du sol quand celui-ci se refroidit par suite du retour du soleil.[2] Les vents sont produits par une exhalaison excessive à la suite de laquelle l’air est tantôt repoussé, tantôt raréfié, et qui met en mouvement les régions de l’atmosphère qui se trouvent à son contact immédiat. Ce mouvement de l’air, cependant, n’est pas partout d’une vitesse uniforme. Il est plus violent aux abords du point où se produit l’exhalaison et où commence l’agitation, puis il s’affaiblit en s’éloignant. C’est ainsi que les corps pesants, lorsqu’ils s’élèvent, se meuvent avec plus de rapidité dans les régions inférieures, où se trouve la force qui les met en mouvement, et avec plus de lenteur dans les régions supérieures ; enfin, lorsque la force qui les poussait originairement n’a plus d’action sur eux, ils reviennent à leur position naturelle, c’est-à-dire à la surface du sol. Si cette force continuait à les pousser en avant avec une vitesse constante, ils ne s’arrêteraient jamais; mais cette force diminue graduellement, comme si elle s’usait, et la vitesse du mouvement diminue avec elle. L’eau se transforme en outre en une matière terreuse : si nous versons de l’eau dans un trou en terre, après peu de temps l’eau disparaît, absorbée par la substance de la terre, de manière à se mélanger avec elle et à se transformer en terre. Si quelqu’un prétendait qu’elle n’est pas transformée ou absorbée par la terre, mais expulsée par la chaleur, soit du soleil soit de quelque autre corps, il serait facile de le convaincre d’erreur; car, si la même eau est placée dans un vase de verre, de bronze, ou de toute autre matière solide, et exposée au soleil, elle ne sera, au bout d’un temps considérable, diminuée que d’une très faible quantité. L’eau se transforme donc en une matière terreuse : en effet, le limon et la boue ne sont que des transformations de l’eau en terre. Bien plus, les substances les plus subtiles sont transformées en plus grossières, comme il arrive à la flamme d’une lampe qui s’éteint faute d’huile. Nous la voyons pendant quelque temps s’élever; elle semble faire des efforts pour atteindre la région qui lui est propre, les hauteurs de l’atmosphère, jusqu’à ce que, vaincue par la masse d’air qui la frappe, elle cesse d’aspirer à sa place légitime, et, mélangée et entrelacée avec les molécules de l’air, elle se transforme elle-même en air. Le même fait s’observe avec l’air; car, si un petit vase, renfermant de l’air et soigneusement clos, est placé dans l’eau, avec son ouverture en haut, puis qu’on le découvre, de manière à permettre à l’eau de s’y précipiter, l’air s’échappe du vase; mais, réduit à l’impuissance par la masse d’eau, il se mélange de nouveau avec elle et se transforme au point de devenir de l’eau. Dans les ventouses, lorsque l’air, attaqué et rapetissé par le feu, sort par les trous des parois du verre, l’espace intérieur est rendu vide et attire à lui les matières qui l’avoisinent, quelle qu’en suit la nature; mais, en soulevant légèrement la ventouse, l’air rentre dans l’espace vide, et aucune matière n’est plus attirée. Ainsi, ceux qui nient le vide absolu, peuvent inventer beaucoup d’arguments sur ce sujet, et peut-être paraître raisonner d’une manière très plausible, tout en n’apportant pas de preuves tangibles. Si pourtant on montrait, au moyen de phénomènes sensibles, qu’il existe une chose analogue à un vide parfait, mais produite artificiellement, que, par conséquent, le vide existe dans la nature, subdivisé en particules minimes, et que, par la compression, les corps peuvent remplir ces vides subdivisés, ceux qui présentent des arguments plausibles sur ces matières ne trouveraient plus un terrain solide pour asseoir leur opinion. Prenez un vase sphérique, formé d’une lame de métal d’une épaisseur suffisante pour n’être pas facilement bossuée, contenant environ huit cotyles (2,16 litres). Après l’avoir soigneusement rendu étanche de tous les côtés, percez-y un trou, dans lequel vous insérez un tube étroit, en bronze, de manière à ne pas toucher la partie diamétralement opposée au trou et à laisser un passage pour l’eau. L’autre extrémité du tube doit dépasser le globe de trois doigts (0,057 m), et le tour du trou par lequel le tube est introduit doit être luté avec de l’étain appliqué sur le siphon et sur la surface extérieure du globe, de sorte que, lorsqu’on veut souffler dans le tube, l’air ne puisse s’échapper hors du vase. Voyons ce qui va se passer. Le globe, ainsi que les vases que l’on considère généralement comme vides, contient de l’air; comme cet air remplit tout l’espace intérieur et exerce une pression uniforme sur toute la surface intérieure du vase, s’il n’y existe pas de vide comme certains le supposent, nous ne pourrons y introduire ni de l’eau, ni une nouvelle quantité d’air, à moins que l’air contenu primitivement ne lui fasse place. Si nous voulions essayer de le faire de force, le vase, étant plein, éclaterait plutôt que de permettre à cet air d’entrer, car les molécules de l’air ne pourraient être condensées, comme cela arriverait dans le cas où il y aurait des interstices entre elles, interstices grâces auxquels, par compression, le volume total deviendrait moindre. Mais cela n’est pas croyable s’il n’y a aucun vide : les molécules se pressant les unes les autres et contre les côtés du récipient, par leur surface entière elles ne peuvent être repoussées de manière à former une chambre s’il n’existe pas de vide. Ainsi, par aucun moyen, rien du dehors ne peut être introduit dans le globe sans que quelque portion de l’air primitivement contenu ne s’échappe, si, comme le supposent nos contradicteurs, l’espace entier est rempli d’une manière complète et uniforme. Et cependant, si quelqu’un, introduisant le tube dans sa bouche, souffle dans le globe, il y fera entrer une grande quantité d’air, sans qu’aucune partie de celui qui y était à l’avance ait d’issue ; c’est là un résultat que l’on peut toujours atteindre. Il est donc clairement démontré qu’ une certaine condensation des molécules contenues dans le globe, a lieu grâce aux vides qui s’y trouvent disséminés, condensation obtenue, il est vrai, d’une manière artificielle, par une introduction forcée d’air nouveau. Maintenant, si après avoir soufflé dans le vase, nous appliquons la main contre la bouche, et que nous couvrions rapidement le tube avec le doigt, l’air reste tout le temps renfermé dans le globe ; et, en enlevant le doigt, l’air introduit ressortira avec un bruit assez fort, chassé au dehors, comme nous l’avons dit, par l’expansion de l’air primitif, qui reprend sa position, grâce à son élasticité. De même, si nous faisons sortir l’air du globe par une succion à travers le tube, il viendra en abondance, quoique nulle autre matière ne prenne sa place dans le vase, ainsi que nous l’avons dit dans le cas des coupes ovoïdes. Par cette expérience, il est prouvé d’une manière complète que l’accumulation du vide s’accroît dans le globe ; car les molécules d’air laissées en arrière ne peuvent se dilater dans les intervalles qui les séparent au point d’occuper tout l’espace laissé libre par celles qui ont été attirées à l’extérieur. Car, si elles prenaient quelque accroissement de volume sans l’addition de matière étrangère, on pourrait supposer que cet accroissement résulte de l’expansion, ce qui équivaut à une disposition nouvelle des molécules, par suite de la production du vide. Mais, on maintient qu’il n’y a pas de vide; donc, les molécules ne grandissent pas, car il n’est pas possible de supposer pour elles un autre mode d’accroissement. Il est donc évident, d’après ce qui a été dit, que certains espaces vides sont disséminés entre les molécules de l’air, et que, lorsqu’on soumet ces dernières à quelque force, elles pénètrent dans ces espaces, contrairement à leurs conditions naturelles. L’air renfermé dans un récipient, lorsque celui-ci est renversé dans l’eau, ne doit pas subir une forte compression, car la force qui le comprime est peu considérable, puisque l’eau, par elle-même, n’a ni un très grand poids, ni un très grand pouvoir de compression. C’est ce qui fait que, quoique les plongeurs au fond de la mer supportent sur leurs épaules un poids d’eau énorme, leur souffle n’est pas repoussé à l’intérieur par l’eau, quoique la quantité d’air contenue dans nos narines soit très faible. C’est ici le lieu d’examiner la raison que l’on donne de ce fait, que ceux qui plongent à de grandes profondeurs ne sont pas écrasés par le poids considérable de l’eau qu’ils supportent. Quelques personnes disent que cela tient à ce que le poids de l’eau est uniforme dans toute sa masse, mais cela n’explique pas pourquoi les plongeurs ne sont pas asphyxiés par l’eau qui est au-dessus d’eux. La raison véritable de ce fait peut se donner comme il suit : considérons la colonne de liquide directement au-dessus de l’objet soumis à la pression et qui est en contact immédiat de l’eau, comme un corps ayant le même poids et la même forme que le liquide qui est au-dessus de l’objet; supposons ce corps placé dans l’eau de telle manière que sa surface intérieure coïncide avec celle de l’objet soumis à la pression, et qu’il reste sur ce dernier de la même manière que le liquide qui le couvrait originairement, auquel il correspond exactement. Il est clair alors, que ce corps ne fera pas saillie au-dessus du liquide dans lequel il est immergé, et qu’il ne plongera pas au-dessous de son niveau ; car Archimède a démontré dans son traité des « Corps flottants », que les objets du même poids qu’un liquide donné, dans lequel ils sont plongés, ne devaient ni s’élever au-dessus de son niveau, ni plonger au-dessous, ni par conséquent exercer de pression sur les objets au-dessous. Puisqu’un tel corps, si on en écarte tous les objets qui exercent sur lui des pressions par-dessus, reste stationnaire, comment n’ayant aucune tendance à descendre, pourrait-il exercer quelque pression? De même, le liquide qui tient la place de ce corps supposé n’exerce aucune pression sur les objets au-dessous; car, en ce qui concerne le repos et le mouvement, ces deux corps ne diffèrent en rien l’un de l’autre. On peut aussi se rendre compte de l’existence d’espaces vides par les considérations suivantes. S’il n’y avait pas d’espaces semblables, ni la lumière, ni la chaleur, ni aucune autre force matérielle ne pourrait se frayer un passage à travers l’eau, l’air ou n’importe quel autre corps ; comment, par exemple, les rayons du soleil pourraient-ils à travers l’eau pénétrer jusqu’au fond d’un vase? Si ce fluide n’avait pas de pores, lorsque les rayons frappent avec force la surface d’un vase plein d’eau, ce liquide devrait nécessairement déborder, ce qui cependant n’a pas lieu. De plus, les rayons heurtant violemment la surface de l’eau, il ne devrait pas arriver que les uns soient réfléchis, tandis que d’autres pénètrent plus bas : or, on sait que ceux de ces rayons qui frappent contre des molécules d’eau sont pour ainsi dire repoussés et réfléchis, tandis que ceux qui se trouvent en contact avec des espaces vides, ne rencontrant que peu de molécules, pénètrent jusqu’au fond du vase. Une autre preuve de l’existence des vides dans l’eau, c’est qu’en versant du vin dans l’eau, on le voit se répandre à travers toute la masse de l’eau, ce qui n’arriverait pas si celle-ci ne présentait pas de vide. Encore un exemple: une lumière en traverse une autre; en effet, lorsque plusieurs lampes sont allumées, tous les objets sont vivement éclairés, les rayons frappant dans toutes les directions les uns à travers les autres. Il est même possible de pénétrer à travers le bronze, le fer ou toute autre matière, comme il est facile de le voir dans le cas du poisson connu sous le nom de torpille marine.[3] Nous avons démontré la possibilité de produire un vide parfait, par l’application d’un vase léger à la bouche, et par les ventouses des médecins. Donc, en ce qui concerne la nature du vide, quoiqu’il en existe bien d’autres preuves, nous devons considérer comme suffisantes celles que nous avons données. Elles sont basées sur le témoignage de nos sens, et nous permettent d’affirmer, que tout corps est composé de molécules très petites, entre lesquelles se trouvent des vides d’une étendue moindre que ces molécules elles-mêmes. Nous sommes par conséquent autorisés à dire qu’il ne peut exister de vide dans la nature que sous l’action de quelque force et que toute portion de l’espace est remplie d’air, d’eau ou de toute autre matière et qu’à mesure que quelqu’une de ces molécules se déplace une autre la suit et remplit le vide qu’elle a laissé; ainsi le vide continu n’existe point dans la nature sans l’intervention d’une certaine force; et, je le répète encore, le vide absolu n’existe pas de lui-même, mais se produit en violentant la nature. Des Siphons.Ces choses clairement exposées, occupons-nous des théorèmes qui découlent de ces principes; ils nous feront découvrir bien des mécanismes curieux et étonnants. Nous commencerons par décrire les siphons recourbés; ce sont en effet des instruments très utiles dans la plupart des appareils pneumatiques. Siphon recourbé.
Soit un siphon[4] recourbé, c’est-à-dire un tube ΑΒΓ dont la branche ΑΒ est plongée dans un vase ΔΕ renfermant de l’eau, le niveau de l’eau étant représenté par la droite ΖΗ. La branche ΑΒ du siphon sera remplie d’eau jusqu’à ce niveau ΖΗ, c’est-à-dire dans la partie ΑΘ, mais la partie ΘΒΓ sera pleine d’air. Si alors nous attirons cet air par l’orifice Γ, le liquide le suivra par l’impossibilité, exposée ci-dessus, d’un vide continu. Si l’orifice Γ est sur le prolongement de la droite ΖΗ, le siphon, quoique plein d’eau, ne laissera pas sortir l’eau mais restera plein. Ainsi, quoique le mouvement ascendant soit en contradiction avec la nature, l’eau sera élevée au point de remplir le siphon et elle restera en équilibre comme les plateaux d’une balance, la portion ΘΒ étant élevée et la portion ΒΓ suspendue. Mais, si l’orifice extérieur du siphon est au-dessous de la droite ΖΗ, en Κ par exemple, l’eau s’écoule parce que la partie ΚΒ, qui est plus lourde que la partie ΒΘ, l’emporte et l’entraîne; toutefois L’écoulement ne dure que jusqu’au moment où le niveau de l’eau arrive à hauteur de l’orifice Κ et il cesse alors de nouveau pour la même raison que ci-dessus. Si l’orifice extérieur du siphon est encore au-dessous du point Κ, en Α par exemple, l’écoulement dure jusqu’à ce que le niveau de l’eau atteigne l’orifice si alors nous voulons faire sortir toute l’eau du vase, nous devrons enfoncer le siphon jusqu’à ce que son extrémité Α atteigne le fond en ne laissant que l’espace nécessaire pour le passage de l’eau. Il y en a qui ont expliqué de même le jeu du siphon, mais ils ont dit que la branche la plus longue attirait la plus courte parce qu’elle contenait plus d’eau. C’est là une erreur; on se tromperait grandement si, se fiant à cette explication, on cherchait à élever par ce moyen l’eau d’un niveau inférieur. Nous le démontrons ainsi : soit un siphon recourbé dont la branche extérieure est longue et étroite tandis que la branche intérieure est plus courte, mais d’un plus grand diamètre; après avoir rempli d’abord le siphon d’eau, plongeons la grande branche dans un vase plein d’eau ou dans un puits et laissons ensuite s’écouler l’eau; la branche extérieure, contenant plus d’eau que l’autre, devrait attirer l’eau de la longue branche qui, elle-même, devrait faire monter l’eau du puits; de plus l’écoulement, une fois commencé, devrait continuer indéfiniment puisque la quantité de liquide au dehors est supérieure à celle qui est dans la branche intérieure; mais les choses ne se passent point ainsi. La raison proposée n’est donc pas la vraie, et nous allons chercher la cause naturelle de ce phénomène. On sait que tout liquide, dont les différentes parties sont en communication et qui est en repos, prend une surface libre, sphérique, dont le centre est le centre de la terre; s’il n’est pas en repos, il coule jusqu’à ce que la surface libre devienne sphérique, comme je viens de le dire. Prenons donc deux vases; versons de l’eau dans les deux, remplissons un siphon, et, ayant soin d’en boucher les deux orifices avec les doigts, faisons pénétrer chacune des deux branches dans l’un des vases précités en descendant en contrebas du niveau de l’eau; toute la masse liquide deviendra ainsi continue, car le liquide de chacun des deux vases sera en communication avec celui du siphon, de telle sorte que tout se tient. Si les surfaces des liquides se trouvaient au même niveau dans les deux vases avant l’opération, ces liquides resteront tous deux en repos quand le siphon y sera plongé; mais si le niveau primitif n’était pas le même, la masse liquide devenant continue, l’eau s’écoulera inévitablement dans le vase le plus bas jusqu’à ce qu’elle atteigne le même niveau dans les deux vases ou que l’un des deux vases soit vidé. Supposons que les surfaces libres des liquides arrivent à la même hauteur, elles seront alors en équilibre, de telle sorte que le liquide contenu dans le siphon sera lui-même en équilibre. Concevons maintenant que le siphon soit coupé suivant le plan de la surface des liquides qui sont dans les vases, le liquide qui est dans le siphon sera encore en équilibre; si nous le soulevons sans l’incliner ni d’un côté ni de l’autre, il sera encore en équilibre; cela arrivera aussi bien quand les deux branches du siphon auront le même diamètre que quand ce diamètre sera très différent dans chaque branche: car, la raison qui fait que le liquide reste en repos ne tient point à cette particularité, mais à ce que les deux orifices sont au même niveau. Comment se fait-il donc que, quand on élève le siphon, l’eau ne retombe point par son propre poids, n’ayant en dessous d’elle que l’air qui est plus léger? C’est parce qu’un lieu ne peut être absolument vide. Pour que l’eau pût couler, il faudrait d’abord remplir la partie supérieure du siphon dans laquelle l’air ne peut actuellement pénétrer; si donc nous perçons un trou à la partie supérieure du siphon, l’air trouvera un passage et l’eau se partagera immédiatement en deux parties. Avant le percement du trou, le liquide du siphon, reposant sur les couches d’air situées au-dessous, tend à le chasser devant lui, et cet air, ne pouvant aller nulle part, empêche le passage de l’eau; mais lorsque, par le percement du trou, l’air a trouvé un espace à occuper, il ne peut plus résister à la pression de l’eau et s’écarte. C’est pour la même raison que nous pouvons élever du vin par la bouche à l’aide d’un siphon, bien que ce mouvement d’ascension ne soit pas naturel. En effet, quand nous avons reçu dans notre corps l’air qui se trouvait dans le siphon, nous sommes devenus plus pleins qu’auparavant et nous pressons l’air qui nous touche; cet air presse lui-même de proche en proche jusqu’à ce que la pression arrive à la surface du vin , et alors le vin comprimé s’élève dans la partie du siphon qui a été vidée, car il n’y a pas d’autres lieu où il puisse se porter sous l’influence de la pression. C’est ainsi que s’explique le mouvement ascendant du vin, mouvement qui n’est point naturel. Nous allons d’ailleurs démontrer que l’eau doit rester en repos dans un siphon quand sa surface libre est sphérique et concentrique à celle de la terre.[5] En effet, supposons que ce liquide ne soit pas en repos; il y viendra après avoir bougé, sa surface libre sera alors sphérique et concentrique à celle de la terre, et coupera la première surface; car, puisque le même liquide a occupé deux positions, il doit y avoir une ligne d’intersection commune aux deux. Coupons les deux surfaces par un plan passant par le centre de la terre; leurs intersections avec ce plan seront deux circonférences de cercles concentriques à la terre. Soient ΛΒΓ, ΖΒΔ ces deux circonférences; joignons le point Β au point Ν, ΒΝ devrait être égal à chacune des lignes ΝΖ et ΝΑ, ce qui est absurde. Donc le liquide sera en équilibre.
Diabète à cloche.
Il y a une autre espèce de siphon appelé diabète concentrique ou diabète à cloche, dont le principe est le même que celui du siphon recourbé. Soit, comme dans le cas précédent, un vase ΑΒ plein d’eau; un tube ΓΔ en traverse le fond auquel il est soudé et qu’il dépasse en dessous ; l’orifice G ne doit pas communiquer avec l’ouverture du vase ΑΒ, mais le tube doit être à l’intérieur d’un autre tube ΕΖ qui l’enveloppe à une distance constante et dont l’extrémité supérieure doit être bouchée par un petit disque ΕΗ peu distant de l’orifice Γ; l’orifice inférieur du tube ΕΖ doit être assez éloigné du fonds du vase pour laisser passer l’eau. Les choses ainsi disposées, si nous aspirons comme tout à l’heure, par l’orifice Δ, l’air qui est dans le tube ΓΔ, nous attirerons en même temps l’eau qui est dans le vase ΑΒ, de manière à la faire couler, et toute l’eau qui est dans le vase ΑΒ s’écoulera à cause de la saillie du siphon au-dessous du vase. En effet, la quantité d’air renfermée entre le liquide et le tube ΕΖ étant peu considérable, cet air peut passer dans le tube ΓΔ et entraîner l’eau avec lui. L’écoulement se continuera jusqu’au bout, à cause de la saillie inférieure; car, si le tube ΕΖ n’existait pas, l’eau cesserait de couler lorsque le niveau de l’eau serait descendu en Γ, malgré l’existence de la saillie; mais comme, lorsque le tube ΕΖ est complètement immergé, l’air ne peut entrer par dessous, l’écoulement ne s’arrêtera pas et l’air qui entre dans le vase ΑΒ prendra la place de l’eau qui s’en va. En effet, l’eau qui occupe la totalité de l’orifice extérieur du tube est toujours à un niveau plus bas que la surface de l’eau dans le vase et, comme un niveau unique ne peut être atteint, toute l’eau sera entraînée au dehors, l’attraction s’exerçant par la colonne la plus longue. Si nous ne voulons pas aspirer par la bouche l’air qui est contenu dans le tube ΓΔ, nous verserons de l’eau dans le vase ΑΒ, jusqu’à ce que, cette eau arrivant dans le tube ΓΔ par sa partie supérieure, l’écoulement commence; dans ce cas encore, toute l’eau sortira. L’appareil ΓΔΕΖ s’appelle, ainsi qu’on l’a dit, siphon à cloche ou diabète à cloche. Il résulte des explications données plus haut que, quand le siphon reste immobile, son écoulement est irrégulier. Les choses se passent en effet comme dans le cas d’un vase dont l’eau s’écoule par un orifice percé au fond ; le débit y est irrégulier parce que, au commencement de l’écoulement, la sortie de l’eau est accélérée par un poids plus considérable, et que cette pression est moindre quand la quantité de liquide a diminué dans le vase. De même, plus est grande la différence de longueur des branches du siphon, plus la vitesse d’écoulement est grande, car il s’exerce une pression d’autant plus grande sur l’orifice de sortie que la branche extérieure est plus longue; ou plutôt, qu’il y a une plus grande différence de hauteur entre le niveau du liquide dans le vase et l’orifice de la branche extérieure. II est donc démontré que l’écoulement à travers le siphon a toujours une vitesse variable ; il faut trouver maintenant le moyen de le rendre uniforme. Siphon à écoulement uniforme.
Soit ΑΒ un vase contenant de l’eau sur laquelle flotte un petit bassin ΓΔ dont l’ouverture est bouchée par un obturateur ΓΔ. A travers cet obturateur et le fond du petit bassin, faisons passer l’une des branches d’un siphon, en ayant soin de les souder aux deux trous avec de l’étain ; l’autre branche doit se trouver en dehors du vase ΑΒ et avoir son orifice plus bas que la surface de l’eau qui est dans le vase. Si nous aspirons l’air du siphon par la branche extérieure, l’eau le suivra par suite de l’impossibilité d’un vide continu dans le siphon, et le siphon, ayant commencé à couler, continuera jusqu’à épuisement total de l’eau du vase; mais cet écoulement aura lieu uniformément puisque la différence de niveau entre l’extrémité de la branche extérieure du siphon et la surface du liquide ne varie point, le petit bassin descendant avec le siphon à mesure que le vase se vide. Plus grande sera cette différence de niveau, plus grande sera la vitesse d’écoulement, mais toujours uniforme. Le siphon décrit est représenté en ΕΖΗ et La surface de l’eau par la droite ΘΚ.[6]
Siphon dont l’écoulement est à la fois uniforme et variable.
Par la disposition suivante, on peut produire un écoulement qui soit à la fois uniforme et variable; j’entends par là que l’écoulement sera uniforme dès le commencement, pendant le temps que nous voudrons; puis que, pendant une autre période à notre gré, il sera encore uniforme mais plus rapide ou plus lent. Soit, comme précédemment, ΑΒ un vase plein d’eau et ΓΔ un bassin; à travers le couvercle et le fond du bassin faisons passer un tube plus large que la branche intérieure du siphon, et que ce tube ΛΜ soit soudé au couvercle et au fond du bassin. Sur le couvercle, posons un petit cadre formé de barres disposées en forme de II; soit ΓΝΞΔ ce cadre. Les faces internes des deux montants portent, sur toute leur hauteur, des rainures dans lesquelles se meut librement une autre barre ΟΠ. Soit encore une vis ΠΣ placée perpendiculairement sur le couvercle ΓΔ et passant par un trou percé dans la barre ΟΠ à laquelle est fixée une cheville disposée de manière à s’engrener dans l’hélice de la vis. Cette vis doit s’élever au-dessus de NX ; de plus il faut y adapter une poignée pour la tourner et relever ou abaisser par ce moyen la barre ΟΠ. La branche intérieure du siphon doit être fixée à la barre ΟΠ et passer à travers le tube ΛΜ de manière que son orifice puisse plonger dans l’eau du vase. Si maintenant nous aspirons comme précédemment le liquide par la branche extérieure, le siphon coulera avec une vitesse uniforme jusqu’à ce que toute l’eau soit épuisée. Quand nous voudrons produire dans le siphon un écoulement plus rapide, quoique toujours uniforme, nous tournerons la vis de manière à abaisser la barre ΟΠ; en effet, par ce moyen, l’excès de longueur de la branche extérieure sera accru et alors l’écoulement aura lieu avec une vitesse toujours uniforme mais plus grande que précédemment. Si nous voulions une vitesse encore plus grande, nous tournerions encore la vis de façon à baisser encore la barre ΟΠ; si au contraire nous voulions diminuer la vitesse, nous ferions remonter la barre ΟΠ. C’est ainsi que l’on peut, à l’aide d’un siphon, produire un écoulement qui soit à la fois uniforme et variable. Appareil pour amorcer un siphon sans le secours de la bouche.
Pour éviter d’aspirer l’eau avec la bouche, chose qui n’est possible qu’avec les très petits tubes, on emploiera la disposition suivante: Soit un système de tubes s’engageant à frottement l’un dans l’autre, le mâle étant fixé à la branche extérieure d’un siphon, de manière que l’écoulement se fasse par lui. Soit ΘΝ le mâle et ΤΦ la femelle qui doit d’avance être lutée sur l’ouverture d’un vase ΧΨ renfermant un peu plus d’eau que le siphon n’en peut contenir,[7] et ayant au fond un orifice Ω. Quand on désire aspirer l’eau du vase AB, on ferme avec le doigt l’orifice du vase et on le remplit d’eau; puis, adaptant le tube mâle au tube femelle, on ouvre l’orifice Ω. Le vase ΧΨ se vidant, l’air du siphon passe dans l’espace vide et le liquide qui est dans le vase ΑΒ sort de manière à remplir Le siphon; alors on retire le vase ΧΨ et on laisse couler le siphon. Pour que l’écoulement se fasse convenablement, le siphon doit être vertical. On y arrive en fixant au rebord du vase ΑΒ deux règles, et en plaçant la branche intérieure du siphon entre ces barreaux de manière à les toucher tous deux; puis, de chaque côté de cette même branche, on enfonce à l’intérieur (des règles) une petite cheville qui presse contre le tube; de cette façon celui-ci ne pourra s’incliner ni en avant ni en arrière, ni à droite ni à gauche; mais, les chevilles étant bien affermies entre les règles, il descendra exactement suivant la verticale. Appareil divers.Nous allons maintenant expliquer la construction des appareils qui sont établis dans un but d’utilité et nous commencerons par les moins importants, qui sont pour ainsi dire les éléments [des autres]. I.Appareil pour puiser le vin.
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