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introduction à athénée de naucratis

ATHÉNÉE DE NAUCRATIS

Des banquets

 

Le Livre IV des Deipnosophistes

texte grec

 

  

 

trADUCTION

LE BANQUET DES SAVANTS D'ATHÉNÉE.

LIVRE QUATRIÈME.

 

 

[128] AMI, Timocrate, Hippolocus de Macédoine, disciple de Théophraste, vivait du temps de Douris et de Lyncée, l'un et l'autre de Samos. On voit, par ses lettres, qu'il s'était engagé, avec Lyncée, à lui rendre compte du repas splendide quelconque où il se trouverait : Lyncée, de son côté, lui avait promis la même chose. Il nous reste donc encore quelques-unes de leurs lettres relatives aux festins : une, entre autres, de Lyncée, nous détaille le souper que Lamie, joueuse de flûte de [128b] l'Attique, donna à Démétrius Poliorcète, son amant, dans la ville même d'Athènes. Une de celles d'Hippolochus nous apprend quel fut le repas que Caranus de Macédoine donna le jour de ses noces. Je suis aussi tombé sur d'autres lettres de Lyncée à Hippolochus : il y décrit le repas que donna le roi Antigonus, lorsqu'il célébra les Aphrodisies à Athènes, et celui du roi Ptolémée : or, je vous ferai part de ces lettres : [128c] celle d'Hippolochus ne se trouvant que rarement, je vais en parcourir la teneur avec rapidité, autant pour occuper un moment de vos loisirs, que pour vous amuser.

(2) Caranus donnant, comme je l'ai dit, son repas de noces en Macédoine, y avait invité vingt personnes : aussitôt que les convives se furent placés sur les lits, on fît présent à chacun d'une coupe d'argent; mais Caranus avait eu soin qu'ils eussent, avant d'entrer dans la salle, la tête ceinte d'une lame d'or de la valeur de cinq philippes. [128d] Lorsqu'ils eurent vidé leurs coupes, on leur servit à chacun, dans un plat d'airain, ouvrage de Corinthe, un pain d'égale largeur, des poules, des canards; en outre, des ramiers, une oie, et autres choses semblables dont les plats étaient abondamment garnis. Chacun ayant pris ce qu'on lui présentait, le donna avec le plat aux esclaves qui étaient derrière; on présenta aussi à la ronde nombre d'autres différents mets.

Après ce service, il parut un plat d'argent où étaient un grand pain, des oies, des lièvres, des chevreaux; d'autres pains faits avec art, des pigeons, des tourtereaux, des perdrix, et quantité d'autres volatiles:

[128e] or, dit Hippolochus, ceci fut aussi donné aux esclaves. Ayant ainsi pris assez de nourriture, nous nous lavâmes les mains; on apporta beaucoup de couronnes faites de toutes sortes de fleurs. Il y avait une lame d'argent sur chacune, de même poids (ou prix) que la première couronne.

[129] Hippolochus parle ici d'un Protéas, petit-fils de ce Protéas, dont la mère, nommée Lakknique, avait été nourrice d'Alexandre le Grand. Or, ce Protéas buvait beaucoup; il était même aussi grand buveur que son aïeul Protéas, qui avait vécu familièrement avec Alexandre, et buvait à la santé de tout le monde. Voici donc ce qu'Hippolochus écrit ensuite :

(3) « Lorsque le plaisir nous eut égaré la raison par ses charmes, il entra des joueuses de flûtes, des musiciens, et des Rhodiennes pinçant de la harpe. Elles étaient couvertes du seul voile de la décence des convives, à ce que je crois : quelques-uns disent cependant qu'elles avoient une légère tunique. Elles se retirèrent après un court début : aussitôt il en parut d'autres, portant chacune deux pots de parfum, joints ensemble par une bandelette d'or : l'un était même de ce métal, [129b] l'autre d'argent. Ils contenaient chacun une cotyle, et elles en firent présent à tous les convives.

On servit ensuite à chacun, pour souper, un plat d'argent, doré en placage fort épais, et assez grand pour contenir le volume d'un cochon rôti, et même très gros. Cette pièce était posée sur le dos, montrant le ventre en haut, remplie de toutes sortes de bonnes choses. En effet, il y avait des grives rôties, des vulves, force becfigues, où l'on avait versé des jaunes d'œufs ; outre cela, des huîtres, des pétoncles : or, chaque convive eut pour lui le cochon et le plat sur lequel on le lui avait servi ; ensuite, lorsque nous eûmes bu, chacun eut un chevreau tout bouillant dans la sauce, sur un autre plat, avec sa cuiller d'or.

Caranus nous voyant embarrassés de ces provisions, nous fit donner des bourses de filet et des corbeilles à pain, tissues de brins d'ivoire. Flattés de sa générosité, nous célébrâmes le nouvel époux qui nous mettait tous ces présents en sûreté : il nous donna encore une couronne, deux pots de parfum, l'un d'or, l'autre d'argent, [129d] et du même poids que les précédents.

Nous étions alors fort tranquilles; mais tout-à-coup entra dans la salle la troupe de ceux qui venaient de célébrer à Athènes la fête des Chytres : après eux, entrèrent des Ithyphalles, ou suppôts de Bacchus, armés de phalles, des Skeropaiktes, des femmes qui faisaient des tours, cabriolant sur des épées, et jetant du feu par la bouche : elles étaient couvertes du simple voile de la nature.

(4) Dès que nous fûmes débarrassés de ce monde, nous nous mîmes à boire de plus belle, et des vins vigoureux, plus purs qu'auparavant : le Thase, le Mende, le Lesbos y étaient à notre discrétion, et l'on nous en servait dans de larges coupes d'or.

CHAP. II.

Lorsque nous eûmes ainsi bu, on nous servit encore à tous un plat de verre d'environ deux coudées de diamètre, dans un réseau d'argent, [129e] et rempli de toutes sortes de poissons frits, qu'on y avait comme amoncelés. On y avait joint une corbeille à pain, tissée en argent, et pleine de pains de Cappadoce. Nous en mangeâmes, et donnâmes le reste aux esclaves : nous nous lavâmes les mains, et nous mîmes des couronnes. On nous présenta aussi des cercles d'or, pour nous en ceindre la tête: ils pesaient le double des premiers. On y joignit deux autres pots de parfum, et nous demeurâmes tranquilles.

Protéas, sautant alors de son lit, demande un skyphe, ou gobelet tenant un conge; l'ayant rempli de [129f] Thase, il le détrempe un peu, et le boit, ajoutant :

« Celui qui boira le plus, aura lieu de se féliciter le plus. »

Eh bien ! dit Caranus, puisque tu as bu le premier, agrée le présent que je te fais du gobelet, et quiconque en videra un pareil, le gardera aussi pour soi.

A ces mots, neuf personnes se levèrent ? se saisirent de gobelets, et ce fut à qui aurait bu le premier. Un de nos convives, assez malheureux pour ne pouvoir pas boire cette quantité, s'assied sur son lit, et se met à gémir d'être le seul sans gobelet; mais Caranus lui fait présent du vase vide.

[130] Aussitôt il entre un chœur composé de cent hommes, chantant en accord un épithalame : après eux, paraissent des danseuses, mises les unes en nymphes, les autres en néréides.

(5) Le repas allait bientôt finir, et le jour commençait à baisser, lorsqu'on ouvrit le reste de la salle, qui était partagée par des rideaux blancs. Dès qu'ils furent ouverts, des torches jetèrent subitement un grand éclat, moyennant des machines secrètes : la séparation qui les cachait ayant donc disparu, on vit des Amours, des Dianes, des Pans, des Mercures, et autres personnages artificiels, portant des lumières dans des flambeaux d'argent. Nous admirions avec étonnement l'habileté de l'artiste, lorsqu'on nous servit des sangliers, vraiment d'Érimanthe, dans des plats carrés, autour desquels s'élevait une bordure en or. [130b] On présenta ces pièces à chacun, percées d'un javelot d'argent; mais ce qu'il y avait de plus surprenant, est que, pouvant à peine nous soutenir, et tout étourdis du vin, nous nous levions, comme on dit, sur nos jambes, et aussi facilement que si nous eussions été à jeun, toutes les fois qu'on nous surprenait par quelque pièce qui excitait notre admiration. Enfin, nos esclaves entassèrent tout cela dans leurs corbeilles, sans doute bien conditionnés, et la trompe donna le signal de la fin du repas. C'est, tu le sais ; l'usage des Macédoniens, lors des repas qui se donnent à une grande compagnie.

[130c] Karanus s'étant mis à boire dans de petits gobelets, ordonna aux esclaves de verser à la ronde; ainsi, nous bûmes à notre aise, prenant ce vin comme l'antidote de celui que nous avions bu auparavant. Alors entra le bouffon Mandrogènes, petit-fils, à ce qu'on dit, de ce Straton de l'Attique. Il se répandit en plaisanteries à nos dépens, et dansa ensuite avec une vieille de plus de 80 ans.

Enfin, on servit le dessert; il fut présenté à chacun dans des corbeilles tissées en ivoire : il y avait de toutes sortes de gâteaux de Crète, de chez toi, [130d] ami Lyncée, de Samos, de l'Attique, et dans les vaisseaux d'usage pour chaque sorte.

Nous sortîmes donc après cela, bien présents (ou attentifs), je t'assure, vu les riches dons que nous avions reçus : pour toi, tu passes heureusement ton temps à Athènes, assistant aux conférences de Théophraste, mangeant des oignons, de la roquette et des streptes, assistant aux Lénées, et à la fête des Chytres; mais nous qui avons eu pour mets, ou pour portions, au repas de Karanus, de grandes richesses, nous cherchons maintenant, les uns, des maisons à acheter, les autres, des terres ou des esclaves.

CHAP. III.

(6) [130e] Si donc vous faites attention à toutes ces choses, mon cher Timocrate, quel est le repas grec que vous puissiez comparer à celui que je viens de vous détailler, quand surtout on lit ce que dit en plaisantant le comique Antiphane, dans son Aenomaüs, ou son Pëlope ?

« Hélas! que pourraient faire des Grecs qui vivent si mesquinement ! ces mangeurs d'herbages, et qui n'ont qu'une obole à dépenser pour trois ou quatre lambeaux de viande ! Vivent nos ancêtres ! ils vous mettaient [130f] des bœufs, des cerfs, des agneaux, tout d'une pièce, en broche. Enfin, n'a-t-on pas vu un cuisinier, chose prodigieuse, il est vrai, faire rôtir un chameau entier, et le servir tout brûlant au roi de Perse ? »

Aristophane parlant, dans ses Acharniens, de la magnificence des Barbares, dit:

« A. Ensuite il nous donna l'hospice, et nous fit servir [131] des bœufs entiers sortant du four. B. Oh ! qui a jamais vu des bœufs entiers cuits au four! ô ! l'impudente fanfaronnade ! A. Oui, il nous fit servir aussi un oiseau trois fois plus grand que Cléonyme, et qui se nomme Phénax. »

Anaxandride, se moquant du repas que donna Iphicrate à ses noces, lorsqu'il épousa la fille de Kotys, roi des Thraces, dit :

« A. En supposant que tu fisses cela comme je te l'expose, et qu'il nous traitât même d'une manière splendide, cela n'approcherait pas de ce que fit Iphicrate chez les Thraces. En effet, on dit [131b] qu'il fit les choses de la manière la plus noble. La place publique fut couverte de tapis de pourpre, jusque du côté du nord. On ajoute même, qu'une foule de gens, mal peignés, y mangèrent du beurre ; que les marmites d'airain étaient plus grandes que des citernes à douze lits. Kotys avait même sa robe retroussée, et présentait, à la ronde, le bouillon du pot dans un congé d'or. Comme il goûtait de tous les cratères, il se trouva ivre avant tous les buveurs. Antigénidas y joua de la flûte; Argas chanta, et Céphisodote d'Acharné [131c] fit résonner sa cithare. On célébra, dans les chants, la ville spacieuse de Sparte, Thèbes aux sept portes : et l'on se reprenait tour-à-tour. »

« Iphicrate reçut, pour dot, deux troupeaux de chevaux alezans, un bouclier d'or, une coupe en forme de conque, un pot à verser la neige, une marmite de millet, une botte d'oignons de douze coudées, et une hécatombe de Polypes. Ce fut donc ainsi que Kotys célébra, en Thrace, les noces de son gendre Iphicrate, si l'on en croit la renommée. »

« B. Oh ! tout se fera avec bien plus de grandeur et d'éclat chez nos jeunes maîtres : [131d] en effet, que manque-t-il chez nous ? quelles bonnes choses peut-on y désirer ? n'avons-nous pas la myrrhe odorante de la Syrie, la vapeur agréable de l'encens, des mazes tendres et d'une couleur charmante, du pain, de la fleur de farine, des polypes, des andouilles, de la graisse, de gros intestins, du bouillon, de la poirée, des thrions, des pois, de l'ail, des aphyes, des maquereaux, des tartelettes, de la bouillie, des fèves, des pois-chiches, de l'ers, des haricots, du miel, du fromage, des chories, du froment, des noix, du gruau, des langoustes, des calmars cuits sur la braise, du muge au court bouillon, des sèches bouillies, de la murène bouillie, des goujons bouillis, [131e] du thon femelle bouilli, des tanches marines bouillies, des grenouilles de mer, des perches, du dentale, de l'âne de mer, des raies, des turbots (ou des plies),du chien de mer, du groneau, des aloses, des torpilles, des tronçons d'ange, des rayons de miel, du raisin, des figues, des pains à la graisse, des pommes, des cornouilles, des grenades, du serpolet, du pavot, des poires (sauvages), du safran bâtard, des olives, du marc, des amètes, des poireaux, des ciboules, des aulx, de la physte, des oignons, des choux, du selfion, du vinaigre, du fenouil, des lentilles, des cigales grillées, du cresson alénois, de la jugeoline, des buccins, du sel, des pinnes, des lépas, des moules, des huîtres, des pétoncles, de l'origan: en outre, une quantité inexprimable de petits volatiles, [131f] des canards, des ramiers, des oies, des moineaux de montagne, des grives, des alouettes huppées, des pies, des cygnes, des pélicans, des cincles, de la grue, une grue, dis-je, qui, s'insinuant par le large anus de celui-ci, et se portant par les côtés, lui partagerait le front. Tu y aurais aussi du vin blanc, du vin doux, et du pays même, outre le moelleux Capnias. »

CHAP. IV.

(8) Voici comment Lyncée plaisante sur les festins d'Athènes, dans son Centaure :

« A. Cuisinier, celui qui sacrifie et qui me traite, est Rhodien : moi qu'il invite, je suis de Périnthe. Nous n'aimons ni l'un ni l'autre les repas d'Athènes; car cette Attique est désagréable, [132] et a pour nous quelque chose d'étranger. On nous y a servi un grand plat, où l'on en avait mis cinq autres petits : dans l'un, c'était de l'ail; dans l'autre, des oursins; le troisième contenait une douce thrymmalide ; le quatrième, dix conques; le cinquième, un petit tronçon d'antacée : mais tandis que je mange d'une chose, un autre mange d'une autre ; et tandis qu'il dévore ce à quoi je ne touche pas, je dépêche ce que je tiens. Cependant, mon cher, je voudrais expédier aussi bien une chose qu'une autre ; mais c'est vouloir l'impossible, [132b] car je n'ai ni cinq bouches, ni dix lèvres. B. Voilà des choses qui nous flatteront sans doute par leur diversité. A. Mais quand je me serai bien rempli l'entrée de la bouche, mon ventre n'en sera pas plus plein avec cela. B. Que faire donc? A. As-tu beaucoup d'huîtres ici ? Sers-m'en un plat, et un bon plat. As-tu aussi des oursins? B. Oh ! je vais vous en arranger un plat, deux même. Je lésai moi-même payés huit oboles. A. Eh bien, sers-nous seulement ce mets chétif, afin que nous puissions au moins manger tous en même temps, et que, tandis que j'expédie une chose, les autres n'en dévorent pas une autre. »

[132c] Hégésandre de Delphes rapporte que quelqu'un demandant au Parasite Droméas, si les repas étaient meilleurs à Athènes qu'à Chalcis, il répondit :

« Les préludes valent mieux à Chalcis que tout l'appareil d'Athènes. »

Il appelait prélude du repas, force huîtres de différentes espèces.

(9) Diphile, introduisant sur la scène un cuisinier dans son Apolipuse, le fait parler ainsi :

« A. Mon cher ! combien avez-vous invité de personnes à la noce? [132d] Sont-ce tous Athéniens? ou, y a-t-il quelques trafiquants étrangers? B. Qu'est-ce que cela te fait à toi, cuisinier? A. Oh ! papa, le point essentiel sur lequel doit se régler mon art, est d'être bien instruit du goût des convives. Par exemple, avez-vous invité des Rhodiens ? Dès qu'ils sont entrés, donnez-leur à dévorer un grand silure sur une sauce bien chaude, et cuit au court bouillon, ou un foie marin : vous les flatterez beaucoup plus que si vous leur présentiez du vin aiguisé de myrrhe. [132e] Le silure est un mets exquis pour eux. Si vous voulez traiter des Byzantins, arrosez bien d'absinthe tout ce que vous leur présenterez, et que cela soit bien salé, et bien lardé d'ail. En effet, la grande quantité de poissons qu'ils mangent, les remplit de saburre visqueuse et de pituite. »

Ménandre fait dire, dans son Trophonius :

« A. J'ai un hôte à qui je dois donner à souper. B. De quel pays? car il est important, pour un cuisinier, de le savoir : par exemple, ces petits insulaires qui viennent demander l'hospitalité, ne se nourrissent que de chétifs poissons, qu'ils prennent et mangent aussitôt, [132f] de quelque espèce qu'ils soient ; mais pour des salines, fi ! ces gens ne donnent pas là-dessus, ou ce n'est qu'en passant qu'ils y touchent. Ils aiment bien mieux des viandes farcies et des mets de haut goût. Si, d'un autre côté, c'est un Arcadien, habitant loin de la mer, ou qui ne l'a jamais vue, il est affriandé par nos ragoûts salés. Est-ce un riche Ionien ? il fera cas d'une sauce épaissie avec de la farine, d'un kanthaule, et de ces mets qui stimulent l'amour. »

(10) Les anciens usaient d'aliments faits pour rappeler l'appétit, [133] tels que des olives imprégnées de saumure (colymbades).

Aristophane y fait allusion dans ce passage de sa pièce intitulée la Vieillesse:

« O ! vieillard, lesquelles aimes-tu mieux, ou de ces courtisanes qui tombent par trop de maturité, ou de ces jeunes tendrons qui ont la chair aussi ferme que des colymbades ? »

Philémon a dit, dans son Metioon, ou dans le Zoomion :

« Il a paru sous tes yeux un poisson bouilli : il était vraiment bien petit ! m'en tends-tu ? On l'avoir accompagné d'une saumure blanche, et extrêmement épaisse. [133b] Cela ne sentait ni le ragoût, ni les épices; mais tout le monde s'écria : que tu sais faire une excellente saumure ! »

Les anciens mangeaient aussi des cigales  et des cercoopes, pour rappeler l'appétit. Aristophane dit à ce sujet, dans son Anagyre :

« Par tous les dieux! vous mangez avec volupté la cigale, le cercoope, après avoir chassé à ces insectes avec un roseau léger. »

Or, le cercoope est un animal semblable à la cigale, ou même c'en est la petite espèce, comme Speusippe nous le fait voir dans son quatrième livre des Choses semblables. Épilycus et Alexis en font mention : le premier, dans son Koralisque; le second, dans son Fier-à-bras, en ces termes :

[133c] « Femme, je n'ai jamais vu ni cercope, ni pie, ni rossignol, ni  tourterelle, ni cigale avoir plus de babil que toi. »

Nicostrate dit, dans son Abra ou Servante:

« On servira, pour premier des grands plats, un hérisson qui a vieilli dans la saumure, accompagné de câpres, d'une thrymmatide (ou pâté de bec-figues), d'un tronçon de marinade, d'un oignon écrasé dans un coulis. »

(11) Les anciens mangeaient aussi, pour rappeler l'appétit, de grosses raves rondes macérées dans le vinaigre avec de la moutarde ; c'est ce que nous dit expressément Nicandre, dans ses Géorgiques, liv. 2. Voici ses termes :

[133d] « On voit deux espèces de raves, l'une longue, l'autre en globe dur, dans les planches de nos jardins. Faites-les sécher, après les avoir laissé mortifier par l'impression du vent du nord. Elles se trouveront avec plaisir, en hiver, pour les domestiques désœuvrés qui gardent le logis. Elles reviennent promptement, si vous les mettez tremper dans l'eau chaude. Quant aux racines de la rave ronde, coupez-les, de même que l'écorce non encore sèche, en nettoyant avec précaution les morceaux très minces que vous en aurez faits ; mais laissez-les sécher un peu au soleil : alors vous les plongerez dans une eau qui vient de bouillira l'instant, mais qui soit tranquille, et vous en jetterez une grande partie dans de la saumure. [133e] Vous pourrez même y verser, à quantité convenable, autant de vin blanc doux que de vinaigre. Entassez avec tout dans le vaisseau, puis vous le couvrirez bien de sel. En général, vous pourrez aussi jeter auparavant, dans le vaisseau, des raisins secs que vous aurez écrasés avec une molette, ou de la graine piquante de moutarde. Si vous y joignez de la lie de vinaigre, capable de se faire sentir vivement, même à une tête forte, vous pourrez puiser une saumure bien faite pour ceux qui auront besoin de manger. »

[133f] Diphile ou Sosippus dit, dans son Apolipuse:

« A. Tenez, voici de fort vinaigre. B. J'entends, mon enfant. A. Nous avons déjà pris du suc de selfîon. Je vais bien écraser tout cela pour votre monde, et l'on portera à la ronde force herbes fines, capables de stimuler le palais ; car ce sont des assaisonnements faits pour la vieillesse. Rien ne ranime plus promptement les sens: cela dissipe cette stupeur, cette insensibilité pour toute saveur, et fait manger avec plaisir. »

(12) [134] Alexis dit, dans ses Tarentins, que les Athéniens dansaient aux festins, lorsqu'ils avaient une pointe de vin.

« A. Il est d'usage, dans la belle ville d'Athènes, que tout le monde danse aussitôt qu'on a senti la vapeur du vin. B. Tu me dis-là quelque chose de bien absurde. A. Oui, vous en conviendriez vous-même, si vous entriez subitement au milieu du repas. B. Cependant il me semble que ce plaisir ne va pas mal à de jeunes gens sans barbe ; mais lorsque je vois ce fourbe Théodote, ce gourmand, cet homme ignoble, [134b] chaussé d'un soulier blanc, et en même temps marcher en vrai lourdaud, oui, je le saisirais volontiers pour le pendre. »

N'est-ce pas aussi à cause de cet usage des Athéniens, qu'Antiphanes, dans ses Cariens, traduit sur le théâtre un philosophe qui dansait au milieu d'un festin ? Voici ses termes :

« Ne vois-tu pas cet efféminé danser en gesticulant des mains, et sans rougir? lui qui explique Héraclite à tout le monde; lui qui a inventé seul l'art de Théodecte ; lui qui compose toutes les sentences des tragédies d'Euripide. »

[134c] On ne rapporterait pas mal à propos ici ce que dit Eriphus dans son Éole :

 « C'est un vieux proverbe, bon papa ! et plein de sens, que le vin fait danser les vieillards, même malgré eux. »

Alexis dit, dans son Isostasion:

« Ils burent en payant chacun leur écot, n'ayant pour but que la danse, et se contentant des noms de bonne chère et de pains ; [134d] car cette bonne chère se réduisait à des langoustes, des goujons et de la semoule. »

CHAP. V.

(13) Matron, auteur de Parodies, décrit assez agréablement un festin attique : Je ne me refuserai pas, dit Plutarque, à vous le rapporter, vu la rareté de ce morceau.

« Muse, raconte-moi ces nombreux et splendides repas que le rhéteur Xénoclès nous donna dans la ville d'Athènes, [134e] car je m'y rendis, et j'avais pour compagnon le plus grand appétit. Oui, j'y vis les plus beaux, les plus larges pains : ils étaient plus blancs que la neige ; on eût dit manger les plus belles farines même. Borée se sentit épris d'amour pour eux, pendant qu'ils cuisaient. Xénoclès parcourait tous les rangs des convives ; il s'arrêta sur le seuil de la porte où il s'était rendu. Près de lui était le parasite Chéréphon, semblable à un goéland affamé ; [134f] il se trouvait à jeun, et sa voit officier en habile champion à la table d'autrui : alors les cuisiniers apportèrent les plats, et couvrirent toute la table. C'était à eux qu'était confié le vaste ciel sous lequel rôtissaient les viandes, et ils avaient la puissance de retarder ou d'accélérer le repas. »

« Aussitôt chacun porta la main aux légumes; mais, loin de suivre les autres, j'attaquai indifféremment tous les mets, [135] les bulbes, les asperges, les huîtres bien moelleuses, et je laissai de « côté ces vieilles salines crues que mangent les Phéniciens. Je jetai à terre ces oursins avec leurs aigrettes de pointes sur la tête. Ils allèrent rouler, en retentissant, dans les pieds des esclaves, sur une place nette, où les flots venaient battre le rivage. On  leur arracha, jusqu'à la racine, nombre de leurs épines. [135b] Le cyclope en faisait ses délices, après avoir détergé l'algue qu'il  ratissait dans ses montagnes. On servit ensuite des pinnes et  des craquelins sonores. L'eau de la roche, couverte de fucus qui s'élèvent en forme de poils, y nourrit ces coquillages. Bientôt parut une aphye du port de Phalère, amie de Triton., ayant les joues cachées sous un réseau fort sale. Une plie cartilagineuse, et un surmulet à joues vermeilles (se présentèrent aussi) ; je fus un des premiers qui jetèrent dessus les mains garnies de forts ongles. Je ne l'eus pas plutôt entamée, où Phébus me l'avait permis, que je vis Stratoclès, ce redoutable guerrier, [135c] tenant entre ses mains la tête du cavalier surmulet : je la lui arrachai aussitôt, en combattant, et le blessai à la gorge. »

« Une sèche aux beaux cheveux parut : c'était Thétis même aux pieds d'argent, fille de Nérée, déesse redoutable, à voix sonore. C'est, parmi les poissons, la seule qui connaisse le blanc et le noir. J'y vis aussi l'illustre congre, vrai Tityus de l'étang. II était étendu sur plusieurs grands plats creux, et occupait la longueur de neuf tables. A sa suite marchait un autre poisson : c'était l'anguille, déesse aux bras blancs. [135d] Elle se flattait d'avoir joui des embrassements de Jupiter, dans la chambre même où il couche : delà vient la très grande race des anguilles sauvages que deux athlètes, tels que furent Astyanax et Anténor, ne pousseraient pas facilement de terre sur un chariot avec des leviers: elles avaient neuf coudées et trois empans de large, sur neuf orgyes (brasses) de long. »

[135e] Le cuisinier était à peine descendu de notre salle, qu'il y remontait, faisant retentir, sur son épaule droite, les plats où il apportait le manger, et il était suivi de quarante marmites noires : autant de plats d'Eubée s'avançaient en ordre après elles. La messagère Iris, aux pieds de vent, parut sous la forme d'un rapide calmar, accompagnée de la perche au teint fleuri, et de l'oblade familière avec le peuple, mais allant de pair avec les poissons immortels, quoique mortelle elle-même. Vint alors une tête de thon enlevé de sa retraite : elle paraissait irritée de ce qu'on lui avait ôté ses armes. C'est un malheur dont il plut aux dieux d'affliger les mortels. »

[135f] « On servit, en outre, un ange, ce manger délicieux pour les artisans; un peu dur, il est vrai, mais bien nourrissant pour la jeunesse. Pour moi, je ne saurais trouver rien de plus savoureux que sa chair. Un monstrueux cavalier muge fut introduit tout rôti; non seul, mais suivi de douze sarges, d'un grand boniton de couleur blanche. Ce sujet de Neptune connaissait tous les gouffres de la mer: ils furent suivis de crevettes; [136] ce sont les chanteuses de Jupiter Olympien : elles ont le corps courbé ; mais la pulpe en est excellente. La dorade, qui est le plus beau des poissons, la langouste n'y manquèrent pas; et l'écrevisse voulut paraître armée d'une cuirasse, parmi ces plats des dieux. Les convives y ayant mis les mains, portèrent à leur bouche ce qu'ils pouvaient saisir, l'un d'un côté, l'autre de l'autre. »

« Ces poissons avazient pour conducteur l'ellops, fameux par sa lance. [136b] Quoique je fusse déjà bien plein, je l'attaquai d'une main vigoureuse, voulant en savourer le goût : il me parut être l'ambroisie même dont les dieux éternels se repaissent. On servit ensuite une murène qui couvrait la table. Elle avait autour du cou une bande, dont elle était toute fière, lorsqu'elle alla au lit pour s'accoupler avec le valeureux Dracontiade. On présenta les sandales éternelles des dieux. [136c] Parmi ces sandales était une sole qui habitait la mer bruissante : cela fut suivi de jeunes lourds, qui s'élèvent beaucoup hors des eaux, et vont pâturer dans les rochers : ce sont les thyades de la mer. Il y avait aussi un mormyre, un chien de mer, un sparallon que le cuisinier servit tout pétillant, et il en parfuma la salle, nous recommandant bien d'en manger; mais cet aliment me parut être fait pour les femmes. Je jetai donc un dévolu sur autre chose : [136d] ce fut sur un plat qui restait là, et dont personne n'avait rien touché pendant tout le repas, vu qu'il y avait d'autres mets à choisir. Alors parut un merle, qui ne demandait qu'à se faire manger : il fut bientôt attaqué. Les autres convives voulurent aussi en avoir leur part. Je vis après cela un jambon, qui tremblait de peur : il y avait de la moutarde à côté ; ce qui me fit dire adieu au vin doux. A peine eus-je tâté de ce jambon, que je gémis, n'espérant plus en rien revoir le lendemain. Hélas ! il me fallait, avec du beurre et une maze faite à la hâte ; [136e] mais le cruel jambon n'attendit pas longtemps, car il fut mis en pièces, tout noyé qu'il était dans une sauce noire, avec des abatis. »

« Un esclave avait apporté treize canards de Salamine, pris dans l'étang sacré, et bien dodus. Le cuisinier les servit du côté où étaient les phalanges Athéniennes. Chaeréphon voulut bien reconnaître, par devant et par derrière, de quelle espèce ces oiseaux étaient, afin de se repaître en sûreté. [136f] Il en mangea donc comme un lion, tenant la main sur une cuisse, afin d'avoir un second repas à faire lorsqu'il serait chez lui. »

« Ensuite parut un brouet d'épeautre, de fort bonne mine, de la main même de Vulcain, et que ce dieu avait fait cuire pendant treize mois dans un pot de l'Attique. »

« Lorsque tous les convives furent rassasiés de ces mets exquis, ils se lavèrent les mains dans les flots de l'Océan, et un jeune esclave, d'une jolie figure, leur présenta un parfum suave fait de fleurs printanières. [137] Un autre donna, du côté droit, et à tout le monde, des couronnes entrelacées de rosés, qui en relevaient l'éclat en dehors et en dedans. Aussitôt on versa pour le verre de Bacchus, du généreux Lesbos  ; c'était à qui le viderait plus plein. »

« Enfin, on servit le dessert, dont on remplit les tables. Il y avait des poires, des pommes succulentes, des grenades, des raisins, nourriciers de Bacchus. Ils étaient tout fraîchement cueillis, et de l'espèce qu'on appelle amamaxys. Je ne pus en rien manger, car j'étais étendu bien plein sur mon lit.  »

« Mais, messieurs, lorsque je vis entrer ce grand encycle, savoureux, de couleur blonde, cet enfant de Gérés, et bien cuit, [137c] comment me serais-je abstenu de manger de ce gâteau divin ! Non ; quand j'aurais eu dix mains, dix bouches, un ventre imperméable, et un cœur d'acier Deux filles de joie entrèrent, l'une et l'autre également habiles à faire des tours de souplesse étonnants. Stratoclès les introduisait, en les pressant devant lui. Elles avoient les mouvements des pieds aussi rapides que celui des ailes d'un oiseau. »

CHAP. VI.

(14) Alexis parle ainsi, dans ses Syntroches, en se moquant des repas de l'Attique :

« Pour moi, je vais prendre deux cuisiniers, [137d] même les plus habiles que je pourrai trouver dans la ville; car, lorsqu'on va traiter un Thessalien, on ne doit pas faire servir à l'Attique, étourdir précisément la faim, mais servir, avec grandeur, ce qu'il faut à chacun. »

En effet, les Thessaliens se traitent bien à table; c'est ce que dit aussi Eriphus :

« Eh, Syrus ! ce ne sont pas là les délices de Corinthe, ni Laïs, ni les mets des Thessaliens qui ont toujours bonne table, et où ma main a quelquefois pris sa part. »

[137e] L'auteur de la pièce des Ploochoi, ou Mendiants, que l'on attribue à Chionide, dit : Que

« quand les Athéniens servent le dîner aux Dioscures, dans le Prytanée, on met sur la table un fromage, une physte, des olives drupèpes, des porreaux, en mémoire de l'ancienne manière de vivre. »

Mais Solon prescrit de servir seulement une maze à ceux qui sont nourris dans le Prytanée, et d'y ajouter un pain les jours de fêtes, à l'imitation d'Homère. En effet, lorsqu'il réunit les grands chez Agamemnon, il dit :

« On pétrissait de la farine. »

[137f] Mais voici ce que l'histoire nous rapporte de deux repas, qui ne sont pas bien anciens, et dont l'un se donna au Lycée, l'autre dans l'académie :

« Le cuisinier, qui servit celui de l'académie, ayant apporté par innovation, contre la règle, un plat de terre étranger, tous les sacrificateurs le firent briser, parce qu'il était d'usage de s'abstenir de tout ce qui était étranger. Celui du Lycée fut battu de verges, comme auteur d'une innovation dangereuse, en ce qu'il avait apprêté de la viande salée comme du poisson mariné. »

[138] Voici comment Platon nourrit ses nouveaux citoyens, dans le second livre de sa République :

« A. Mais il me semble que vous alimentez le peuple sans cuisine. S. Cela est vrai, répondis-je : en effet, j'ai oublié de dire que nos citoyens auront aussi quelques plats de cuisine : nous leur donnerons donc du sel, des olives, du beurre, « des bulbes, des oignons, des herbages, tels que ceux des campagnes, et ils les feront bouillir. On leur accordera même quelques plats de régal, comme figues, pois-ciches, fèves, baies de myrthe. Ils pourront aussi faire cuire des glands sous la cendre, et boire modérément par là-dessus. [138b] Ils passeront ainsi paisiblement leur vie, et en santé assurément; ils mourront très âgés, et laisseront le même train de vie à suivre à leurs descendants. »

(15) Il nous faut à présent rappeler les repas de Lacédémone. Voici donc le récit que fait Hérodote, dans son neuvième livre, en parlant du somptueux appareil de la table de Mardonius, et faisant en même temps mention des repas lacédémoniens :

« Xerxès s'étant sauvé de la Grèce, laissa tout son appareil à Mardonius. Pausanias, voyant cette magnificence, tant en or qu'en argent, en pavillons du travail le plus riche et le plus varié, ordonna aux boulangers et aux cuisiniers de préparer un repas, comme ils le faisaient pour Mardonius. Lorsqu'ils l'eurent fait, Pausanias contempla avec étonnement les lits d'or et d'argent couverts de tapis, les tables d'argent, le splendide appareil de ce repas, et tout ce qu'on avait servi ; mais voulant aussitôt s'en moquer, il ordonne à ses gens de lui préparer à manger à la Lacédémonienne. Le repas étant prêt, Pausanias éclate de rire, fait venir les capitaines Grecs, [138d] et leur montrant la différence des deux appareils : Je vous ai, dit-il, rassemblés ici, pour vous prouver l'excès de folie du général des Mèdes; lui qui, pouvant vivre avec tant de somptuosité et de grandeur, s'est avisé de venir chez des gens aussi misérables que nous. »

On rapporte qu'un Sibaris, qui était à Sparte, se trouvant à un décès repas qu'on appelle phédities, ne put s'empêcher de dire :

« En vérité, les Spartiates sont les plus courageux de tous les hommes ; et quiconque est susceptible de réflexion, choisira plutôt mille morts que de pouvoir se résoudre à mener une si pauvre vie. »

(16) [138e] Polémon, exposant le mot canathre,qui se trouve dans Xénophon, dit que Cratinus parle, comme il suit, dans ses Riches, au sujet du repas que les Lacédémoniens appelaient kopis:

« Est-il vraiment permis aux étrangers qui viennent à Sparte, d'avoir part, comme on le dit là, aux repas qu'on appelle kopis, et sans risquer un affront? Y a-t-il aussi dans les salles des phystes qui pendent attachées à des chevilles, et que les vieillards doivent saisir avec les dents? »

Eupolis dit, dans ses Ilotes :

[138f] « C'est aujourd'hui pour eux le repas kopis. »

« Le kopis, dit Polémon, est un repas qui a quelque chose de particulier, de même que celui qu'on appelle aiklon. Lorsqu'ils célèbrent le kopis, ils commencent par dresser des tentes auprès de certain temple; ils y élèvent des lits d'herbages, sur lesquels ils étendent des tapis, et y font le repas tout couchés, traitant non seulement ceux qui sont de notre contrée, mais même des étrangers qui s'y trouvent en voyage : ils sacrifient, dans ces kopis, des chèvres, et non d'autre animal. [139]  Ils donnent à tout le monde une portion des viandes, et ce que l'on appelle physicille, c'est-à-dire, un petit pain semblable à un encride, mais d'une forme plus sphérique. On présente en outre, à chacun de ceux qui se sont réunis, un fromage tout récent, une tranche du bas- ventre, et du gros intestin de la victime; du dessert, comme des figues sèches, des fèves, des haricots nouveaux.

Chaque Spartiate peut donner un kopis à sa volonté; mais dans la ville on ne les donne qu'à la fête appelée Titheenide, célébrée pour la conservation des enfants. C'est alors que les nourrices amènent les enfants mâles à la campagne, pour les présenter au temple de [139b] Diane, Korythallis, situé près du fleuve Tiassa, du côté de la Grâce Cleta. Elles y célèbrent des kopis, tels que ceux que je viens de décrire. On y sacrifie des cochons de lait, et l'on sert au repas des pains ipnites, ou cuits au four.

Les autres Doriens appellent aiklon, ce que l'on nomme vulgairement deipnon à Sparte ; c'est pourquoi Épicharme a dit:

« Quelqu'un t'invita à souper (aiklon), mais tu t'en es allé en courant.»

[139c] Il a parlé de même, dans son Périalle, mais il en est autrement à Lacédémone, quant au sens du mot aiklon, c'est-à-dire, des pains auxquels on donne ce nom : après le souper, on y apporte ce que l'on nomme aiklon, ou des pains dans une corbeille, et de la viande, qu'on distribue à chaque convive. Un serviteur suit celui qui fait cette distribution, et annonce à haute voix l'aiklon, nommant celui qui en fait présent à la compagnie : c'est ainsi que s'explique Polémon.

CHAP. VII.

(17) Mais Didyme n'est pas de son sentiment : c'est le célèbre grammairien que Démétrius de Trœzène appelait Bibliolathe, à cause du grand nombre de livres qu'il avait publiés. En effet, on en compte trois mille cinq cents. Voici donc ce que dit Didyme :

[139d] « Polycrate rapporte, dans ses Laconiques, que les Lacédémoniens célèbrent pendant trois jours la fête d'Hyacinthe, et qu'ils ne s'y couronnent pas, à cause de la douleur qu'ils ont de sa mort. On n'y sert pas de pains, mais de menues pâtisseries et autres choses semblables. On n'y chante pas de péan à l'honneur de ce dieu, et l'on n'y fait rien de ce qui se pratique dans les autres sacrifices ; ainsi l'on y soupe avec la plus grande réserve, et l'on se retire chez soi. Le second des trois jours de cette fête, il y a une assemblée des plus nombreuses: le spectacle qu'on y donne est très varié. [139e] Des enfants y jouent de la cithare, vêtus de tuniques retroussées par une ceinture. Ils accompagnent la flûte en chantant, parcourent toutes les cordes de leur instrument avec l'onglet, en rythme d'anapeste, et célèbrent le dieu sur un ton aigu. »

« D'autres parcourent le théâtre sur des chevaux bien parés; on voit aussi entrer plusieurs chœurs de jeunes gens, qui chantent des vers dans l'idiome du pays. Des danseurs, mêlés parmi eux, renouvellent les danses antiques, accompagnées de flûtes et de chants : [139f] de jeunes filles, montées sur des canathres (ou chariots de bois couverts en cintre), et superbement habillées, se présentent dans l'assemblée; d'autres paraissent sur des chars attelés comme pour disputer le prix de la course, et ajouter un nouveau lustre à cette pompe parleur brillant éclat; enfin, toute la ville est en mouvement, en joie, pendant cette fête. On immole nombre de victimes ce jour-là, et les citoyens traitent leurs amis et leurs esclaves. Ils assistent tous aux sacrifices, et quittent la ville (qui demeure vide) pour aller au spectacle.

[140] Aristophane, ou Philyllius, fait aussi mention du kopis dans la comédie intitulée les Villes. Epilycus en parle ainsi dans son Koralisque :

« Je vais me rendre au kopis, à Amyclée; c'est ce dont nous avertissent les gâteaux plats, les collabes, les pains, les nastes, les jus de viande très savoureux. »

On voit qu'il dit expressément que l'on servait des mazes au kopis; car c'est ce que montre clairement le mot barakes, qu'on ne doit pas prendre dans le sens de tolypee, comme Lycophron le présente, pour des gâteaux élevés en cône, ni pour la pâte des levains avec lesquels on fait lever les mazes, comme le dit Ératosthène. On voit qu'il nomme aussi des pains et des jus de viande, ou des sauces extrêmement friandes.

CHAP. VIII.

Molpis détaille bien clairement ce que c'était que le kopis, dans sa République de Lacédémone :

[140b] « On y fait, dit-il, le kopis : or, le kopis consiste en mazes, pains, viandes, herbages crus, jus de viande, figues et lupins pour dessert. »

Mais il faut observer que les cochons de lait dont il a été parlé, ne se nomment pas orthagorisques; il faut lire orthragorisques, parce que c'était à la pointe du jour (orthros) qu'ils se vendaient au marché (agora), comme le disent Persée, dans sa République de Lacédémone, Dioscoride, dans le second livre de sa République, et Aristoclès, dans le premier livre de sa République de Lacédémone.

[140c] Polémon dit encore que les Lacédémoniens, particulièrement, appelaient le souper aiklon, pour deipnon : cependant il est vrai que tous les Doriens, sans exception, disaient aussi aiklon pour le souper.

En effet, Alcman écrit:

« Maintenant il va aux andreia et aux synaiklées. »

Appelant ainsi les syndeipnies ou soupers en commun.

Il dit encore ailleurs :

« Alkmaon a présidé comme inspecteur à l'aiklon ou souper. »

Il est faux que les Lacédémoniens appelassent aiklon la portion qu'on distribuait à chacun après le souper, et ce qu'on donnait aussi aux pheidities après le même repas : en effet, c'était du pain et de la viande; on appelait cela epaiklee, [140d] c'est-à-dire, supplément à l'aiklon, ou souper.

Polémon suppose qu'il n'y avait qu'une manière de préparer ce qu'on appelait aikla, ou soupers en commun; mais il y en avait deux. Le service des aikles qu'on faisait pour les enfants, était fort simple, et facile à préparer ; c'était de la farine pétrie avec de l'huile, et qu'on leur donnait à dévorer après le souper, selon Nicoclès : elle était enveloppée dans des feuilles de laurier. On appelait cela des psaistes ou kammates, et les feuilles kammatides.

[140e] Les anciens servaient même des feuilles de laurier parmi ce qui faisait les tragèmes, comme on le voit dans les Cyclopes de Callias, ou de Dioclès.

« Tu mâcheras des feuilles de laurier, les plus agréables, assurément, de tous les tragèmes

Mais ce qu'on préparait pour les hommes aux pheidities, consistait en certaines viandes déterminées, qu'un homme riche fournissent à ces repas ; quelquefois même plusieurs personnes en faisaient la dépense.

Molpis dit que les epaikles se nommaient mattya

(18) Mais voici ce que Persée écrit à ce sujet, dans sa  République de Lacédémone :

« Il condamne aussitôt les riches à l'amende au profit des epaikles ; ce sont des tragèmes, ou desserts, qu'on donne après le souper. [140f] Quant aux pauvres, il leur impose l'obligation d'apporter des roseaux, des herbes pour les lits, ou des feuilles de laurier, afin qu'il y ait, après le souper, de quoi mâcher aux epaikles. Ce qu'on y présente est de la farine imprégnée d'huile. »

On peut en général considérer l'ordre qu'on observait aux aikles, comme celui d'une espèce de petit corps républicain; car on y observe une étiquette scrupuleuse. On y distingue les premières, les secondes places, selon les rangs, et tel doit s'y asseoir sur un escabeau.

Dioscoride nous dit la même chose à ce sujet; [141] mais voici ce que Nicoclès écrit concernant les kammatides et les kammates :

« L'Ephore ayant entendu tout, prononçait perte ou gain de cause, et condamnait sur-le-champ celui qui avait perdu à fournir tant de kammates, ou bien tant de kammatides. Or, les kammates sont les psaistes mêmes, et les kammatides, ce avec quoi l'on dévore les psaistes. »

(19) Dicaearque détaille ainsi le souper des Phédities, dans son Tripolitique :

« Le premier souper se sert à chacun en particulier, et personne n'a de communication avec un autre ; [141b] ensuite on donne à tous une maze aussi grande que chacun la veut. On leur met en outre à côté d'eux un Kothon, ou vase plein de vin, dont ils boivent à leur volonté : on leur sert toujours à ce repas du cochon bouilli j quelquefois même cette bonne chère se réduit à un quart pesant au plus, et ils n'ont pas autre chose, si ce n'est le jus ou bouillon qui en vient, mais justement autant qu'il en faut à chacun pour faire couler tout le souper. On leur donne peut-être encore des olives, du fromage, ou des figues, ou tel surcroît que quelqu'un leur envoie; comme du poisson, du lièvre, du ramier, ou autre chose semblable. »

[141c] « Après ce souper, qui est bientôt terminé, on sert ce surcroît, qu'on appelle epaikles : chacun fournit au phédities environ trois médimnes attiques de farine, et jusqu'à la concurrence, à-peu-près, de dix ou douze congés de vin; outre cela, certaine quantité de fromage, de figues, et environ dix oboles d'Égine pour l'achat de la bonne chère. »

Sapharus écrit, dans son troisième livre de la République de Lacédémone, que « les convives des phédities apportent pour eux-mêmes les epaikles, et que les chasseurs, qui sont quelquefois en grand nombre, y présentent de leur chasse. Quant aux riches, ils font apporter du pain, et de ce que fournit la campagne, selon la saison, [141d] et selon la quantité des personnes réunies, pensant qu'il serait inutile de faire des apprêts plus que suffisants, puisque le superflu ne serait pas consommé. »

Molpis dit qu'il y a toujours après le souper quelque régal, que l'un ou l'autre, ou même plusieurs des convives ont apporté, après l'avoir préparé chez eux. Jamais on n'apporte d'epaikles achetés ; car ils ne le font pas pour flatter la volupté et l'intempérance, mais pour montrer leur adresse à la chasse.

[141e] Plusieurs ayant des troupeaux à eux, font volontiers part de quelques jeunes animaux aux convives. Les régals sont des ramiers, des oies, des tourterelles, des grives, des merles, des lièvres, des agneaux, des chevreaux. Les cuisiniers désignent toujours, en pleine assemblée, ceux qui ont apporté quelque chose, afin que tout le monde sache combien ces chasseurs se plaisent à la chasse, et quelle est leur générosité envers les convives.

CHAP. IX.

Démétrius de Scepse dit, dans son premier livre de l'Armement de Troie, que la fête des Carnées est, chez les Lacédémoniens, une imitation de la discipline militaire. On y fixe neuf places, que l'on appelle [141fskiades, et qui ressemblent presqu'à des tentes, dans chacune desquelles soupent neuf hommes. Tout s'y exécute au son de la trompette : chaque skiade, ou pavillon, contient trois phratries, et la fête des Carnées dure neuf jours.

(20) Les Lacédémoniens se relâchèrent par la suite de ce genre de vie sévère, et se livrèrent aux plaisirs. Voici ce qu'en dit Phylarque, dans le liv. 35 de ses Histoires :

Les Lacédémoniens ne venaient plus aux phédities, selon leur ancien usage; [142] mais si par hasard ils s'y trouvaient réunis, on les servait très simplement, pour dire qu'ils ne manquaient pas à l'usage. Ils eurent, au contraire, par la suite des tapis si riches et si précieux par la variété du travail, que quelques-uns des étrangers qu'ils invitaient, se faisaient un scrupule d'appuyer le coude sur les coussins; mais les anciens s'appuyaient sur un lit très simple, pour demeurer ainsi pendant tout le repas sur ce lit, où ils avaient une fois posé le coude.

Les Lacédémoniens se livrèrent donc à la volupté dont il vient d'être parlé : ils exposèrent sur leur table nombre de différents vases; on leur servit des mets apprêtés de toute manière : [142b] ce fut parfum sur parfum, des vins et des desserts variés à l'infini. Ceci commença sous Arée et Acrotate, qui régnèrent peu de temps avant Cléomène, et prirent toute la licence des cours. Quelques particuliers de Sparte, leurs contemporains, enchérirent même sur leur luxe, au point qu'Arée et Acrotate semblaient n'avoir surpassé dans une espèce de vie frugale, que ceux qui vivaient on ne peut plus simplement :

(21) quant à Cléomène, étant beaucoup plus instruit des affaires d'état, il vécut de la manière la plus simple, quoique jeune. [142c] Placé à la tête du gouvernement, il sacrifiait, il faisait voir à ceux qu'il avait invités, que leurs apprêts n'étaient en rien inférieurs aux siens.

Il traita chez lui plusieurs ambassadeurs qui se rendirent auprès de sa personne; mais jamais il ne fît servir de meilleure heure que de coutume : on ne couvrait qu'une table à cinq lits, et jamais plus. S'il n'y avait pas d'ambassadeurs, on ne couvrait qu'une table à trois lits. Il n'y avait pas de maître des cérémonies qui réglât celui qui devait s'asseoir ou se placer sur le lit à la première place : [142d] le plus âgé allait se placer le premier, à moins que Cléomène ne l'appelât de son côté.

On le trouva le plus souvent couché sur le même lit avec son frère, ou avec quelque autre personne de son âge. Il y avait une table à trois pieds, un psykter d'airain pour mettre rafraîchir le vin, un cade, une gondole d'argent tenant deux cotyles, et des gobelets : l'aiguière avec laquelle on versait le vin, était d'airain. On ne présentait à boire à personne, à moins qu'on n'en demandât : avant de commencer à souper, on versait un gobelet de vin, mais d'abord à Clëomène ; et lorsqu'il avait fait signe, les autres en demandaient aussi de même. Les mets qu'on servait étaient fort ordinaires; [142e] du reste il n'y avait ni trop ni trop peu, mais assez pour tout le monde ; de sorte que chacun avait ce  qu'il fallait. Il ne pensait pas qu'il dût traiter son monde uniquement avec du potage et quelques petits morceaux de viande, comme il était d'usage dans les phédities : d'un autre côté, il ne voulait pas donner dans l'excès d'une dépense inutile, en passant les bornes du nécessaire : dans le premier cas, il voyait de la malhonnêteté; dans le second, un luxe dicté par l'orgueil. Le vin était un peu meilleur à sa table? lorsqu'il avait invité quelqu'un. On gardait le silence pendant le souper : un esclave était toujours prêt, tenant le vin mêlé d'eau, et en donnait à celui qui en demandait : [142f] il en était de même après le souper; on ne versait à chacun que deux gobelets de vin, et lorsqu'on le demandait, mais par signe.

Jamais il ne se trouva de musiciens ni de comédiens chez lui, même comme en passant. Cléomène s'entretenait familièrement avec chaque personnage, engageant les uns ou les autres, tantôt à écouter ce qu'on disait, tantôt à parler eux-mêmes sur telle matière; de sorte que tous se retiraient comme séduits par les charmes de sa société.

Antiphane plaisante sur les soupers des Lacédémoniens, dans son Archoon:

[143] « Es-tu de Lacédémone ? Il faut te conformer aux lois des citoyens. Va souper aux phédities : savoure-s-y leur potage. Ne porte pas le mépris jusqu'à t'y présenter avec des moustaches : contente-toi de ce qu'ils trouvent beau et bon, et conforme-toi à la gravite de leurs mœurs antiques. »

CHAP. X.

Dosiade, qui a écrit l'histoire de l'île de Crète, nous parle ainsi des syssities, ou repas en commun des Crétois, dans son quatrième livre:

« Voici comment les Lyctiens fournissent aux frais de leurs repas publics. Chacun doit porter à l'hétairie dont il est membre, [143b] la dîme des fruits de sa récolte : on y dépose aussi tous les revenus de la ville, et les magistrats les distribuent par famille. Tous les citoyens sont divisés en hétairies. C'est une femme qui est chargée de préparer le repas commun : elle prend pour aides trois ou quatre personnes du peuple, qui sont accompagnées chacune d'un serviteur destiné à porter le bois nécessaire. Voilà pourquoi on appelle ces serviteurs calophores, ou porte-bois. »

« Il y a dans toutes les habitations de l'île de Crète, deux maisons destinées aux syssities; l'une se nomme andreion; [143c] l'autre, koimeeteerion, parce que c'est là que couchent les étrangers. On dresse, dans la maison destinée aux repas communs, deux tables que l'on appelle hospitalières, et les étrangers y ont la première place : les autres se rangent ensuite par ordre. On présente à chaque convive une égale portion de ce qui est servi; mais la jeunesse n'a que demi-portion de la viande, et ne touche pas des autres plats. On met en outre, sur chaque table, un vase à boire plein de vin mêlé d'eau; tous les convives en boivent en commun, et lorsqu'ils ont soupe, on en apporte un autre. [143d] On présente aussi aux enfants un pot d'eau et de vin mêlés ensemble, et ce même pot leur sert à tous : quant aux vieillards, s'ils veulent boire davantage, ils en ont la liberté.»

« La femme qui a réglé les apprêts du repas, peut prendre ouvertement ce qu'il y a de mieux sur la table, et le donner à ceux qui se sont distingués, soit à la guerre, soit par leur prudence. Dès qu'ils sortent de table, leur premier soin est ordinairement de tenir conseil sur les affaires publiques ; ensuite ils s'occupent des affaires militaires, font l'éloge des gens recommandables par leur valeur et leur probité, afin de porter la jeunesse aux mêmes actions glorieuses. »

[143e] Pyrgion dit, dans son troisième livre des Institutions Crétoises :

« Les habitants de cette île mangent en commun et assis; ce que l'on sert aux orphelins est sans aucun assaisonnement : les plus jeunes se tiennent debout, et servent à table. On fait d'abord des libations aux dieux, accompagnées de prières, et l'on partage ensuite le manger à chacun des convives : on donne moitié de la portion des hommes aux enfants qui sont assis à côté du siège de leur père. Les orphelins ont part entière; quant au vin, on le sert plus ou moins détrempé, selon l'usage de chaque habitation. [143f] Il y a aussi des sièges pour les étrangers, et une troisième table à droite de ceux qui entrent dans la salle : on l'appelle la table de Jupiter-hospitalier. »

(22) Hérodote, comparant les repas des Grecs avec ceux des Perses, dit ce qui suit:

« De tous les jours de l'année, les Perses révèrent particulièrement celui de leur naissance : c'est pourquoi il est d'usage chez eux de servir ce jour-là plus de mets que les autres jours. On sert même alors, sur la table des riches, un bœuf, un âne, un cheval, un chameau, et tout entiers, rôtis à la cheminée : [144] quant aux pauvres, ils n'ont à manger que des moutons maigres, et peu de mets. Ils ont, au contraire, beaucoup de dessert, quoique assez mauvais ; mais ils n'en reprochent pas moins aux Grecs de sortir de table ayant faim, parce qu'à leurs repas on ne leur sert rien qui mérite la moindre attention : ils ajoutent que si on servait aux Grecs de quoi bien manger, ils ne quitteraient pas la table en mangeant.

Les Perses sont fort amis de la bouteille : il serait de la dernière indécence chez eux de vomir ou d'uriner en présence d'un autre : voilà donc ce qu'ils observent. C'est ordinairement dans l'ivresse qu'ils traitent des affaires les plus sérieuses. [144b] Le maître de la maison où ils ont délibéré, leur rappelle le lendemain, lorsqu'ils sont à jeun, l'affaire qu'ils ont agitée : s'ils approuvent leur délibération étant rassis, ils la mettent à exécution, autrement ils y renoncent : c'est aussi dans l'ivresse qu'ils reprennent et discutent ce qu'ils ont délibéré auparavant étant à jeun. »

(24) Voici ce queXénophon écrit de la vie voluptueuse du roi de Perse, dans son Agesilaus:

« On parcourt toute la terre pour chercher une boisson agréable au Persan. Des milliers d'hommes sont occupés à lui apprêter ce qui pourra flatter son appétit, et l'on ne saurait croire combien ils se donnent de peine pour lui procurer du sommeil; mais, au contraire, [144c] Agésilaus, qui aimait le travail, buvait avec plaisir ce qu'il avait sous la main, et mangeait avec autant de satisfaction le premier aliment qui se trouvait : tout endroit lui était indiffèrent pour bien dormir. »

Le même parlant ( dans son discours intitulé Hiéron ) des mets qu'on sert aux tyrans et aux particuliers, met ceci dans la bouche d'Hiéron :

« Je sais bien, Simonide, que la plupart des hommes s'imaginent que nous mangeons et buvons avec plus de volupté que les particuliers, parce qu'il leur semble qu'ils mangeraient le souper qu'on nous sert avec plus de plaisir que celui qui leur est servi; [144d] mais ce n'est que l'extraordinaire qui peut faire plaisir. Voilà pourquoi chacun voit arriver avec satisfaction les jours de fêtes, excepté les tyrans : en effet, leur table est toujours servie avec abondance, et ne peut leur présenter aucun surcroît à ces fêtes : d'abord, ils ont donc moins d'avantages que les particuliers, relativement à la joie intérieure que donne l'espérance ; ensuite tu es, je pense, persuadé que plus on sert de choses au-delà du nécessaire, plus la satiété se fait sentir promptement; [144e] de sorte que le plaisir dure moins pour celui à qui l'on sert beaucoup de mets, que pour ceux qui ont une table frugale. Mais, répond Simonicle, il est bien certain que tant qu'on savoure les aliments avec appétit, le plaisir est beaucoup plus grand pour ceux qui ont une table servie avec somptuosité, que pour ceux qui n'ont qu'une table fort mince. »

(25) Si l'ouvrage qu'on attribue à Théophraste, concernant la Royauté, est vraiment de lui (car plusieurs prétendent qu'il est de ce Sosibius dont Callimaque a célébré la victoire dans une élégie), Théophraste y dit que les rois de Perse font promettre, à son de trompe, une grande somme d'argent à celui qui aura imaginé le moyen de procurer quelque nouveau plaisir au roi, tant ces princes sont voluptueux.

[144f] Théopompe rapporte, dans le liv. 35 de ses Histoires, que Thys, roi de Paphlagonie, se faisait servir tout par centaines à souper, en commençant par les bœufs. Ayant été amené prisonnier de guerre au roi de Perse, et mis en lieu de sûreté, il se fît servir de même, vivant avec la plus grande somptuosité. Artaxerxés l'ayant appris, dit :

« Il croit devoir vivre ainsi, comme devant bientôt périr. »

[145] Selon la quatorzième Philippique du même Théopompe, lorsque le roi de Perse va chez quelque peuple de ses états, on dépense vingt talents pour lui donner à souper, et quelquefois même trente : d'autres dépensent bien davantage ; chaque ville doit, proportionnément à l'étendue de sa population, lui donner une fois à souper, à titre de tribut, selon un ancien règlement de l'empire.

(26) Héraclide de Cumes, qui a écrit sur les usages des Perses, dit ce qui suit, d,ans son second livre intitulé des Préparatifs :

[145b] « Ceux qui servent le roi de Perse à table, se sont tous bien lavés auparavant, et sont vêtus de blanc : ils ont été occupés presque la moitié du jour aux préparatifs du repas. Quant aux convives du roi, les uns mangent hors de la salle, et les voit qui veut; les autres sont dans l'intérieur avec le roi, mais ils ne mangent pas à sa même table : il y a deux salles en face l'une de l'autre, dans l'une desquelles le roi mange, les convives sont dans l'autre ; le roi les voit à travers un rideau tiré devant la porte; mais eux ne le voient point. [145c] Cependant ils mangent quelquefois tous ensemble, savoir, les jours de fêtes : c'est dans une salle où est aussi le roi, mais dans une grande pièce qui y est pratiquée pour lui. Lorsque le roi fait une débauche (or, il en fait souvent), il y a au plus douze personnes qui boivent avec lui; c'est ordinairement après le souper, le roi ayant mangé seul à sa table, et les autres à la leur. Alors un des eunuques appelle ces douze compagnons de la bouteille : lorsqu'ils sont tous réunis, ils boivent avec le roi, non du même vin, étant assis à terre, [145d] tandis qu'il est couché sur un lit à pieds d'or. En général, le roi dîne et soupe seul; quelquefois sa femme et quelques-uns de ses fils soupent avec lui : pendant le repas, plusieurs concubines chantent et jouent des instruments : l'une d'entre elles prélude, et les autres chantent toutes ensemble. Le souper du roi semblerait être de la plus grande somptuosité, si l'on en jugeait par ce qu'on en dit ; mais si on l'examine bien, l'on verra que tout y est fait avec économie, et réglé avec l'ordre le plus précis. Il en est de même à l'égard des autres Persans [145e] constitués en dignité. On tue, il est vrai, pour le roi, mille bêtes par jour; savoir, des chevaux, des bœufs, des ânes, des cerfs, nombre de moutons : il se consomme aussi beaucoup d'oiseaux, tels que des autruches d'Arabie, oiseaux très grands ; des oies, des coqs; mais on ne sert de tout cela aux convives du roi qu'avec mesure, et ils peuvent emporter ce qui reste : [145f] les autres viandes et autres aliments se transportent au pavillon des piquiers et des peltastes que le roi nourrit : ces gens s'y partagent tout entre eux, par portions égales, tant pains, que viandes. Si, d'un côté, les soldats Grecs reçoivent de l'argent pour leur solde, de l'autre, ces militaires Persans reçoivent ces aliments de la part du roi, à titre de paiement.

On sert de même chez les grands de la Perse beaucoup d'aliments sur les tables : lorsqu'on a soupe, celui qui est chargé du soin de la table, distribue à chacun des serviteurs ce qui reste du repas : or, il reste toujours beaucoup de viandes et de pains, et c'est ce qui fait leur nourriture journalière.

[146] Les plus distingués des convives du roi ne se trouvent qu'à son dîner : il les dispense de se rendre deux fois chez lui, afin qu'ils puissent eux-mêmes recevoir leurs convives. »

(27) Hérodote dit, dans son septième livre, que les Grecs qui avaient reçu le roi, et donné à manger à Xerxès, devinrent si malheureux, à tous égards, qu'ils furent obligés de quitter leur patrie. Lorsque les Thasiens reçurent l'armée de Xerxès, et la traitèrent à souper, à cause des villes qu'ils avaient dans le continent, Antipatre, [146b] un des habitants de ces villes, dépensa quatre cents talents d'argent : en effet, on servit à ce souper des cratères, des coupes d'or et d'argent. Si Xerxès y avait mangé deux fois, y prenant aussi son dîner, ces villes auraient été abandonnées de leurs citoyens.

Le même dit, dans le neuvième livre de ses Histoires, que le roi donne tous les ans un repas royal le jour de son anniversaire : ce souper se nomme tykta, en persan, ce qui répond au mot grec teleion (ou solennité annuelle). Dans cette circonstance, le roi ne se pare que la tête, et fait des présents aux Perses.

[146d] Selon le récit que fait Ephippus d'Olynthe, dans l'ouvrage qu'il a écrit sur la mort d'Alexandre et d'Éphestion, Alexandre, qui soupait le plus souvent avec environ soixante ou soixante-dix amis, dépensait cent mines par jour. Ctésias et Dinon rapportent que le roi de Perse, qui soupait avec quinze mille personnes, dépensait quatre cents talents, ce qui fait deux cent quarante fois dix mille deniers d'Italie : or, en divisant cette somme par quinze mille, c'est cent soixante deniers d'Italie pour chaque personne ; ainsi, cela revient au pair avec la dépense d'Alexandre, qui, suivant Ephippus, dépensait cent mines par jour.

CHAP. XI.

Nicandre, dans sa pièce intitulée Methee ou l'Ivresse, fixe à un talent par jour la dépense du souper le plus splendide. Voici ce qu'il dit :

« D'ailleurs, nous nous comportons pour nous-mêmes autrement que lorsqu'il s'agit de sacrifier. Quant à moi, si je leur présente une brebis, je l'achète dix [146e] drachmes, et c'est tout ce que j'y mets; mais pour ces joueuses de flûte, les chanteuses, le parfum, le vin de Thase, les anguilles, le fromage, le miel, c'est peu, à notre compte, qu'un talent de dépense. »

Il regarde encore un talent comme une dépense excessive, dans son Dyscole :

« C'est ainsi que sacrifient les voleurs qui percent les murs, présentant des corbeilles de viandes, des brocs de vin ; mais ce n'est pas pour les dieux, c'est pour eux-mêmes. L'encens brûlé par un acte de piété, [146f] le gâteau mis sur le feu, voilà tout ce qu'ils donnent aux dieux. Ils ajoutent, peut-être, le haut du flanchet, la vésicule du fiel, et les os qu'ils ne mangent pas; mais ils dévorent tout le reste. »

(28) Si le Philoxène, dont Platon le comique parle dans son Phaon, est celui de Cythère, et non celui de Leucade, voici ce que dit celui de Cythère, dans le détail qu'il donne d'un souper:

« Deux serviteurs apportèrent dans la salle une table qui paraissait bien grasse ; [147] d'autres nous en apportèrent une seconde ; enfin, d'autres en apportèrent encore une troisième, de sorte qu'ils remplirent ainsi la salle du repas. Elles étaient éclairées par les lumières des lustres, et pleines de couronnes, d'herbages, d'assiettes et de saucières : c'étaient les délices mêmes ! On avait usé de toutes les ressources de l'art pour aiguiser l'appétit. D'abord, pour nous mettre en train, les esclaves servirent dans des corbeilles des mazes aussi blanches que la neige. Après ce prélude, il parut, mon cher Philétas, non un hochepot, mais des anguilles bien grasses, et presque totalement saupoudrées de sel, qui furent servies de tous côtés. D'autres apportèrent un congre exquis, accompagne de tout ce qu'il y avait de mieux, et fait pour flatter l'appétit des dieux. A sa suite vint le large ventre d'une raie : elle était ronde comme un cerceau. [147b] On servit de petites casseroles, dont l'une présentait un tronçon de chien-de-mer, l'autre un spare, la troisième de petits calmars bien en chair, une sèche et des polypes chauds, dont les bras étaient des plus tendres. Un synodon, qui se sentait bien d'avoir été au feu, vint ensuite couvrir à lui seul toute la table : il était garni de calmars, dont on l'avait flanqué : quelles délices ! des crevettes qui le disputaient au miel par leur saveur ; aussi ne firent-elles que paraître sous leur cuirasse jaune. Ce synodon avait parfumé tout l'escalier en montant. Un hachis en pâté bien feuilleté les suivit, recouvert de feuilles verdoyantes. [147c] Que cela est doux en passant par le gosier ! Des daubes bien luttées dans des timbales d'airain : un gâteau fourré d'une saveur douce-aigrelette, et de la largeur d'une marmite ; c'est ce que l'on appelle chez nous kapsis : des aphyes rôties. Que dis-je ? par tous les dieux ! il vint d'un côté de la table, un morceau rôti de thon; de l'autre, un surmulet bien chaud, immédiatement après des tétines de truies cuites en ragoût.

« Le chant et la danse nous secondèrent, et nous nous livrâmes à toute notre joie; mais nous n'étions pas moins attentifs à expédier ce qu'on nous servait, comme chacun pouvait se le procurer. Pour moi, je faisais feu des dents, et l'on eût dit que tout se présentait spontanément à nous.

« Survint alors une fraise; après cela une fressure de jeune porc domestique, le lard de son échine, son rognon, et nombre de petits hors-d'œuvre tout chauds. [147d] On servit ensuite la tête (et toutes ses parties) ouverte d'un chevreau qui tétait encore sa mère, et n'avait vécu que de lait; elle avait été cuite entre deux plats bien fermés. Les issues bouillies vinrent après. Nous vîmes arriver avec cela des jambonneaux recouverts de leur couenne blanche, des groins et des pieds cuits au blanc ; ce qui me parut une fort heureuse invention. D'autres viandes, tant de chevreaux que d'agneaux, bouillies ou rôties, relevaient l'appareil de cette tête : on avait aussi entremêlé des intestins d'agneau et de chevreau,mets délicieux, [147e] dont les dieux mêmes seraient friands : et toi, Philétas, que tu en aurais bien mangé ! les lièvres, les poulets, les perdrix, les ramiers y étaient à foison.

« Déjà tous les mets chauds avaient paru sur la table avec nombre de pains à pâte mollette : on introduisit alors ce qui devait suivre (le dessert); savoir, du miel jaune, du lait caillé, des tourtes au fromage. Rien de si tendre, disait quelqu'un, et j'étais fort de son avis. Lorsque tous les amis et moi nous eûmes bien bu, bien mangé, les serviteurs ôtèrent les tables, et les esclaves nous versèrent de l'eau sur les mains. »

(29) Socrate de Rhodes s'exprime comme il suit en décrivant, dans son troisième livre de la Guerre Civile, le repas que donna Cléopâtre, dernière reine d'Egypte, épouse d'Antoine, commandant pour les Romains en Cilicie.

« Cléopâtre. étant venue au-devant d'Antoine en Cilicie, lui donna un repas vraiment royal : toute la vaisselle était d'or. On y avait enchâssé des pierres précieuses; et c'était le travail le plus recherché : les murs étaient tendus en tissus de pourpre d'or. Ayant donc fait couvrir douze lits à trois, elle invita Antoine avec les personnes qu'il voudrait amener. [148] Antoine demeurant tout surpris de ce riche appareil, Cléopâtre lui dit en riant, et d'un air affable, qu'elle lui faisait présent de tout. 

Le lendemain, elle l'invita de nouveau à souper avec ses amis, et les chefs des troupes qu'il commandait. Cléopâtre y avait fait tout préparer, de manière à effacer l'éclat de l'appareil précédent, et le lui offrit encore. Elle engagea même les officiers d'emporter les vaisseaux à boire, qui leur avaient été servis à chacun devant le lit où ils s'étaient couchés à table : lorsqu'ils se retirèrent, elle donna des litières à ceux du rang le plus distingué; leur faisant aussi présent des porteurs. [148b] La plupart reçurent aussi la faveur d'un cheval harnaché de toutes pièces en argent, et tous eurent des Éthiopiens pour les éclairer avec des flambeaux.

Le quatrième jour, elle dépensa plusieurs talents pour avoir des rosiers, dont elle fit orner le parquet des salles? à plusieurs coudées de profondeur : on avait artistement étendu des filets sur les fleurs de ces arbrisseaux. »

CHAP. XII.

Le même Socrate rapporte qu'Antoine séjournant après cela quelque temps à Athènes, y fît construire, à la hâte, sur le théâtre, un édifice qui était en vue de tous côtés, et orné de verdure épaisse, comme celle qui couvre les antres de Bacchus : il y fit joindre tout l'appareil des jeux bachiques, des tambours, des peaux de faons; [148c] et célébrant cette fête avec ses amis, il se mit à table au point du jour, et s'enivra. Ce fut ainsi qu'il s'exposa aux yeux de tous les Grecs rassemblés, servi par des comédiens qu'il avait fait venir d'Italie.

Quelquefois, dit Socrate, Antoine se rendait à la citadelle, éclairé par les lumières que toute la ville tenait sur le bord des toits. Il ordonna que, dès ce moment, on le proclamât Bacchus par toute la Grèce.

L'empereur Caïus, [148d] qui fut surnommé Caligula y parce qu'il était né dans le camp, s'appela lui-même nouveau Bacchus : il sortait mis absolument comme ce dieu, et jugeait même sous cet appareil.

(30) Quiconque jettera donc les yeux sur ces excès et ces folles, dont les dépenses sont au-dessus de nos facultés, préférera la pauvreté des Grecs, et ne perdra pas de vue les soupers des Thébains. Clitarque, qui en parle dans le premier livre de son Histoire d'Alexandre, dit que, lorsque ce monarque eut détruit leur ville de fond en comble, toute la richesse qu'on trouva chez eux consistait en quatre cents quarante talents; [148e] qu'ils étaient en même temps d'une lésine sordide, et fort friands, servant sur leurs tables des thrions, des ragoûts, des aphyes, des encrasikoles, des andouilles, des jambonneaux, des potages de semoule, mets avec lesquels Attaginus, fils de Phrynon, régala Mardonius et les cinquante Perses qui étaient avec lui. Cet Attaginus était, selon Hérodote, liv. 9, un particulier fort riche. [148f] Pour moi, je pense que les Perses seraient tous morts de faim avec de pareils aliments, et n'auraient pas été obligés de se présenter en bataille rangée contre les Grecs.

CHAP. XIII.

(31) Hécatée de Milet décrit un souper d'Arcadie, dans le troisième livre de ses Généalogies, et dit que c'étaient des mazes et du cochon. Armodius de Leprée rapporte, dans son ouvrage sur les usages des Phigaliens, que celui qui, chez eux, était nommé maître du repas, ou sitarque, devait fournir ce jour-là trois congés de vin, un médimne de farine, cinq livres de fromage, et tous les autres ingrédients nécessaires pour l'assaisonnement des viandes; mais la ville fournissait à chaque chœur, [149] ou compagnie, trois moutons, un cuisinier, un porteur d'eau, des tables, des bancs pour s'asseoir, et tous les autres besoins analogues, excepté les vases et les ustensiles de cuisine, qui étaient à la charge du chorage. Voici quel était le souper : Un fromage, une physte, une maze (ce qui était de fondation chez eux), dans des corbeilles d'airain : quelques-uns appellent ces corbeilles mazonomes, nom pris de leur usage : outre la maze et le fromage, on avait à manger une fressure avec du sel; c'était-là le prélude du repas. [149b] Lorsqu'on avait mangé cela, on donnait à chacun un coup à boire dans un kottabe (gobelet) de terre : celui qui le présentait disait, soupez bien !

Après cela on servait à tout le monde de la sauce, du miroton, et chacun avait deux sortes de viandes à sa disposition dans tous les soupers, surtout à ceux que l'on appelle mazoones, nom que l'on donne encore aux assemblées Dionysiaques.

Ils regardaient comme une bravoure, de la part des jeunes gens qui étaient du repas, d'avaler beaucoup de sauce, et d'empiler beaucoup de maze [149c] et de pains : celui qui se comportait ainsi, passait pour un homme distingué et vaillant; car il suffisait chez eux de beaucoup manger pour mériter d'être admiré, vanté même partout. Après le souper, ils faisaient des libations sans se laver les mains; ils se les essuyaient avec des boulettes de pain, et chacun les emportait chez soi ; et cela, disaient-ils, pour se préserver des spectres nocturnes qui effraient dans les carrefours. Après les libations d'usage, on y chantait un pœan.

Lorsqu'ils font des sacrifices aux héros, ils immolent beaucoup de bœufs, et mangent tous en commun avec leurs esclaves : les enfants nus, assis sur des pierres avec leurs pères, assistent à ces repas.

[149d] Théopompe rapporte dans la quarante-sixième de ses Philippiques, que les Arcadiens, maîtres et esclaves, mangent ensemble les jours de repas publics. On ne dresse pour tout le monde qu'une seule table, où l'on sert le manger en commun : on y verse aussi à boire dans le même vaisseau, et du même vin.

Hermias, dans le second livre (ou chapitre) du traité qu'il a composé sur Apollon Grynéen, dit que les Naucratites soupent au Prytanée, le jour de la naissance de Vesta Prytanitis, et lors des fêtes de Bacchus : en outre, le jour de l'assemblée d'Apollon, koomaios, ils entrent tous aux Prytanées, en robes blanches, [149e] que l'on appelle encore actuellement prytaniques : après s'être couchés sur les lits, ils s'y relèvent à genoux, pour faire des libations pendant que le héraut sacré récite les prières qui sont d'usage chez eux. Lorsque ces libations sont achevées, ils se recouchent, prennent chacun deux cotyles de vin, excepté les prêtres d'Apollon et de Bacchus; car on en donne le double à ceux-ci, de même que double portion de tout. On sert ensuite à chaque convive un pain sans mélange, et large, [149f] sur lequel on en met un autre que l'on appelle cribanite, de la viande de porc, un bassin de décoction d'orge, ou de plante légumineuse convenable aux circonstances; deux œufs, un fromage mol, des figues sèches, un gâteau, et une couronne. Si le sacrificateur faisait d'autres préparatifs; il serait mis à l'amende par les magistrats : il n'est même pas permis à aucun de ceux qui mangent au Prytanée d'y apporter de comestible. On n'y consomme que ce qui vient d'être dit, et les restes se partagent entre les esclaves.

[150] Néanmoins, celui qui a une fois assisté au repas, peut revenir tous les jours au Prytanée, apportant de chez lui quelque chose qu'il a préparé, soit des herbages, des légumes, ou du poisson salé : la viande de porc est ce qu'il y a de plus tôt prêt; et pour ces choses, il reçoit une cotyle de vin.

Mais il est défendu aux femmes d'entrer dans le Prytanée, si l'on excepte une joueuse de flûte : on n'y introduit pas non plus d'urinal.

Si quelque Naucratite donne un repas de noces, il est défendu, selon la teneur de la loi relative aux mariages, de servir des œufs, des pâtisseries au miel.

[150b] Or, il est juste qu'Ulpien vous en dise la raison.

(33) Lyncée préférant, dans ses Égyptiaques, les soupers des Égyptiens à ceux des Perses, nous rapporte ce qui suit :

« Les Égyptiens marchant armés contre Ochus, roi de Perse, furent vaincus, et le roi d'Égypte fait prisonnier. Ochus le traitant avec humanité, l'invita à souper : le roi d'Égypte se mit à rire des somptueux apprêts, trouvant que le roi de Perse vivait mesquinement.

[150c] « Prince, lui dit-il, si vous voulez savoir comment doivent se traiter des rois vraiment heureux, permettez aux cuisiniers que j'avais ci-devant, de vous préparer un souper Égyptien. »

Ochus l'ayant permis, le repas fut préparé; Ochus, quoique très satisfait, ne put s'empêcher de lui dire :

« Que le ciel te confonde, méchant que tu es ! toi qui as abandonné de pareils soupers pour nous enlever nos repas, si médiocres à tes yeux. »

Protagorides nous apprend ce qu'étaient les soupers Égyptiens, dans le premier livre de ses Agones de Daphné : il y a une troisième sorte de soupers que j'appelle ceux des Égyptiens. On n'y dresse pas de tables, [150d] mais les plats y sont portés à la ronde.

(34) Selon le sixième livre de Phylarque, on sert à table, chez les Galates, un grand nombre de pains rompus, et dans des marmites, des viandes dont personne ne mange avant d'avoir observé si le roi a touché de ce qu'on a présenté. Le même auteur dit, dans son troisième livre, qu'Ariamne, personnage des plus riches parmi les Galates, fit annoncer qu'il les traiterait tous pendant une année. Or, voici comment il s'y prit pour l'exécuter : [150e] il établit, par intervalles, des logements dans les lieux les plus avantageux du pays pour les routes; y fit élever avec des pieux, des roseaux et des branches de saule, des tentes et même davantage, selon que les lieux le permettaient : c'était-là que devait être reçue la multitude qui affluerait des villes et des bourgades. Il y plaça de grandes marmites pour toutes sortes de viandes, les ayant fait faire, un an avant de devoir tenir sa promesse, par des ouvriers qu'il avait appelés d'autres villes.  [150f] On y tua tous les jours nombre de taureaux, de porcs, de moutons, et autres bestiaux: il s'était pourvu de tonneaux de vin, de quantité de farines qu'on y servait toutes pétries. Non seulement, dit-il, les Galates, qui étaient venus des bourgades et des villes, jouirent de ce régal, les étrangers qui passaient étaient même forcés, par les domestiques des personnes présentes, devenir y prendre part.

(35) Xénophon nous rappelle les soupers des Thraces, dans le sixième livre de son Anabasis, en décrivant ainsi le repas qui fut donné chez Seuthès.

« Tout le monde étant entré au souper, on s'assit en rond ; alors on mit devant chaque convive une table à trois pieds : elles étaient au nombre de vingt, et couvertes de viandes découpées, auxquelles on avait attaché, avec une cheville, de gran