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table des matières de l'œuvre de SAINT SALVIEN

SALVIEN

LETTRES

 

 


Saint SALVIEN

INTRODUCTION

 

Salvien dit clairement qu’il était né dans les Gaules,[1] mais on ne trouve rien de bien précis, ni pour l’année ni. pour le lieu de sa naissance; seulement, la suite de sa vie fait voir qu’il doit être né quelques années avant la fin du ive siècle, ce que Tillemont[2] rapporte à l’an 390. On peut inférer aussi de ses ouvrages qu’il était de Cologne, et issu d’une famille qui tenait un rang considérable dans les Gaules. Si la ville de Trêves ne fut point la patrie de Salvien, comme cela est manifeste par ses œuvres, on conjecture du moins avec vraisemblance qu’il y fut élevé, ou qu’il y fit dans sa jeunesse une assez longue résidence; les écoles de celte ville étaient encore célèbres à la fin du IVe siècle. Salvien fit de grands progrès dans les lettres et dans les sciences cultivées à cette époque. Il était très jeune quand il épousa Palladia, fille d’Ypatius, que son père avait formée aux croyances du paganisme. De ce mariage naquit une fille nommée Auspiciola. Ypatius était engagé dans les ténèbres de l’idolâtrie, dont il sortit néanmoins pour suivre les lumières de l’Evangile. Peut-être Palladia était-elle d’abord païenne elle-même, comme son père, niais elle eut depuis le bonheur d’embrasser la religion de Jésus-Christ et de garder la continence. Car, Salvien ne se contentant pas d’être simplement chrétien, voulut aspirer encore à la perfection du christianisme. Frappé sans doute de l’exemple admirable de saint Paulin et de Thérasie, qui depuis peu avait fait tant de bruit dans l’Eglise, et de celui de saint Eucher et de Galla, que Salvien avait alors sous les yeux, il proposa à Palladia de les imiter. Palladia fut docile, et consentit à devenir la sœur de celui dont elle était l’épouse.

Le nouveau genre de vie des deux jeunes époux irrita Ypatius, quoique déjà chrétien, par la considération peut-être que la continence qu’ils venaient d’embrasser, tendait à l’extinction de sa race. On ne saurait dire si ce fut pour se dérober à sa colère, ou pour vivre dans la solitude, ou bien à cause des incursions des Barbares qui ravageaient les Gaules dès 407, que Salvien et Palladia s’en allèrent dans un pays éloigné d’Ypatius. Ils y vécurent près de sept ans entiers, sans y recevoir une seule lettre de lui, quoiqu’ils ne lui eussent donné aucun sujet de mécontentement. Salvien, pour l’apaiser, lui écrivit une lettre que le temps nous a conservée: c’est un chef-d’œuvre de la plus pathétique éloquence. Cherchez dans les lettres de Cicéron à ses Amis, dans ces lettres de Pline si péniblement élaborées pour la gloire et la postérité, vous ne trouverez jamais rien qui vaille ces paroles si douces et si pénétrantes.

Salvien écrivit avec sa femme; ce fut dans la vue de certifier à Ypatius qu’ils étaient ensemble, afin qu’il n’eût rien à craindre de ce côté-là (lettre IV).

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On ignore quel fut le succès de cette lettre; et depuis ce temps-là l’histoire ne dit plus rien ni d’Ypatius, ni de Quieta, ni de Palladia, ni même d’Auspiciole. Quant à Salvien, il vendit ses biens dont il distribua le prix aux pauvres, et embrassa la vie religieuse. On croit qu’il vint chercher un asile à l’abbaye de Lérins,[3] vers 420. Pendant le temps qu’il y demeurait, il donna des leçons de littérature aux deux fils de saint Eucher, évêque de Lyon, avec lequel il s’était lié d’une étroite amitié. Il quitta la solitude de Lérins vers 426, et s’établit à Marseille, où il fut ordonné prêtre. Ses talents et sa piété l’avaient déjà rendu célèbre, en 430, comme on le voit par un passage de l’Oraison funèbre de saint Honorat. Consulté par les prélats les plus illustres des Gaules et honoré de leur confiance, Salvien composa sur leur demande, une foule d’Homélies et d’Instructions, qui lui valurent le glorieux surnom de maître des évêques; mais c’est par erreur qu’on a cru qu’il avait occupé lui-même la chaire épiscopale. La modestie, la douceur, la patience et l’inépuisable charité de Salvien lui ont mérité les éloges de ses contemporains. Il mourut, toujours selon Tillemont, vers 484, dans un âge très avancé.

Ce qui rend aujourd’hui plus célèbre la mémoire de Salvien, ce sont les écrits qu’il a laissés à la postérité. Mais de tous ceux qu’il a composés, il ne nous en reste que trois, qui ont été fort estimés dans tous les temps.

Le premier, dans l’ordre chronologique, est le traité Contre l’Avarice, « pur essai de morale religieuse », divisé en quatre livres, et dédié à l’Eglise universelle, à laquelle il adresse la parole. La liberté avec laquelle il y parle, lui fit cacher son nom sous celui de Timothée. Il en apporte d’autres raisons dans une lettre écrite à Salonius, et semble vouloir se faire un mérite de modestie, de ce qui paraît n’avoir été qu’un effet de sa prudence.

Dans le premier livre, il déplore d’abord la corruption générale répandue dans tout le christianisme; il dit à l’Eglise que sa fécondité l’a affaiblie, et que la foi est diminuée à proportion qu’elle s’est répandue. Il réfute ensuite les prétextes dont on se sert pour excuser l’avarice, et surtout celui qu’apportent les pères, qui n’amassent, disent-ils, que pour leurs enfants. Il montre que Dieu ne nous a donné que l’usage et l’administration des richesses, pour nous fournir l’occasion de faire de bonnes œuvres, qu’on doit s’en servir, pour expier les péchés par l’aumône; qu’il serait téméraire de promettre le pardon à ceux qui remettent leur pénitence à l’heure de la mort, mais aussi qu’il y aurait de la cruauté à les détourner de tenter ce dernier remède; qu’ainsi le pécheur ne pouvant alors faire autre chose, il doit du moins offrir à Dieu ses biens avec larmes et componction. L’auteur avertit cependant que ce serait une étrange folie de commettre des péchés dans l’espoir de les expier ensuite par l’aumône, et de se flatter qu’on sera sauvé, non parce qu’on est bon, mai parce qu’on est riche; comme si Dieu cherchait plutôt l’argent que les mœurs, ou qu’il fût semblable à ces juges corrompus, qui font, pour ainsi dire, un trafic des péchés des hommes.

Dans le second livre, Salvien prouve que l’obligation de faire l’aumône s’étend aussi aux justes, ne fût-ce que pour témoigner à Dieu leur reconnaissance des bienfaits qu’ils en ont reçus. En les parcourant, ces bienfaits, il s’exprime dans les termes les plus précis et les plus énergiques sur la mort de Jésus-Christ pour tous les hommes, et sur la réalité de son corps dans l’Eucharistie.

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Après avoir montré quel désintéressement le Seigneur exige des lévites de la nouvelle loi, il se plaint de ce que les évêques et les clercs ne se contentent pas d’avoir été riches, s’ils n’enrichissent en mourant leurs héritiers.

Dans les deux livres suivants, Salvien combat particulièrement ceux qui dans leurs testaments oublient les pauvres, sous prétexte qu’ils ont des enfants, ce qui lui parait cependant eu quelque sorte excusable. Mais il déclame avec force coutre ceux qui laissent leurs biens à des étrangers ou à des personnes riches. Il dit que, en certaines occasions, non seulement on peut, mais on doit laisser ses biens à ses héritiers; par exemple, lorsqu’ils sont pauvres et gens de bien. Il se plaint de ce que les pères ne laissent pas à leurs enfants religieux une portion de leurs biens égale à celle de leurs autres enfants.

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Salvien condamne aussi l’usage assez commun de quelques pères, qui ne laissent à leurs enfants religieux, que l’usufruit des biens qu’ils leur assignaient, donnant le fonds à leurs autres enfants séculiers, de peur que les religieux n’en disposassent. On voit par ces plaintes de Salvien, que l’état religieux n’excluait pas encore du droit de succéder, et n’ôtait pas le pouvoir d’administrer ses biens et d’en disposer. Encore longtemps après, nous trouvons de saints abbés qui font des testaments pour léguer leurs biens.

Le principal ouvrage de Salvien, et le second dans l’ordre des temps, est un traité Du gouvernement de Dieu, ou comme Gennade l’intitule, suivant l’explication que l’auteur en donne lui-même, Du juste Jugement de Dieu en ce monde; mais il est plus connu encore sous le titre, De la Providence. — Les malheurs presque continuels dont l’empire était affligé depuis près de cinquante ans, et surtout les derniers ravages des Huns et des Vandales parurent ébranler la foi de quelques personnes dans les Gaules. Bien des gens, au lieu de s’en prendre à leurs péchés, s’en prenaient au Seigneur, qui les punissait. Ils murmuraient contre sa Providence, et quelques-uns en prenaient occasion de la révoquer en doute. A défaut de raisons, les impies s’autorisent des plus faibles apparences, pour tâcher de justifier leur incrédulité. Salvien entreprit donc de défendre la Provence par un grand ouvrage divisé en huit livre, qu’il dédia à l’évêque Salonius, son élève. Il y met en œuvre les plus solides raisons et les plus brillants tours de l’éloquence pour confondre l’impiété. Après avoir dit, dans la préface, qu’il n’est point de ces auteurs qui consultent plutôt leur propre renommée que l’intérêt d’autrui, et qui s’efforcent moins d’être utiles et salutaires que de paraître habiles et diserts, il établit la Providence dans le premier livre par la raison et les exemples; et dans le second, il la prouve par les témoignages des saintes Ecritures.

En commençant le troisième livre, il se propose cette grande question: pourquoi, si Dieu gouverne le monde, les Barbares sont-ils plus heureux que les Chrétiens, et les méchants souvent dans la prospérité et dans la grandeur, tandis que les gens de bien languissent dans l’affliction et dans le mépris? Salvien emploie les six derniers livres à satisfaire à cette objection. Il dit d’abord qu’il pourrait se contenter de répondre: « Je suis homme, je ne le comprends pas. Je n’ose pénétrer les secrets de Dieu; je crains de l’entreprendre, car c’est une témérité sacrilège de vouloir aller plus avant que Dieu ne le permet. Il a dit qu’il fait et règle toutes choses; que ce soit assez pour vous. » Puis il ajoute que les chrétiens ne devraient chercher d’autres raisons de leurs souffrances que celle qu’en donne l’Apôtre: « Nous sommes destinés aux persécutions. »

Mais, comme plusieurs ne goûtaient pas une maxime si élevée, et croyaient que les biens terrestres devaient être la récompense de leur foi, il dévoile les fausses vertus et les vices honteux de la plupart des chrétiens de son temps, et il fait voir avec une éloquence digne du sujet, que toutes les calamités publiques étaient de justes châtiments des péchés qui régnaient alors. Pour le démontrer, il parcourt les conditions diverses et les provinces; et il fait une peinture si vive des désordres auxquels on s’abandonnait, que l’indignation contre les auteurs de ces crimes, ne laisse presque plus de place à la compassion pour leurs misères.

On objectait que les Chrétiens étaient encore meilleurs que les nations idolâtres, qui les avaient subjugués; Salvien répond que les péchés ont un caractère particulier de malice dans une profession aussi sainte que le christianisme, et, tout en reconnaissant que les peuples dont Dieu s’était servi pour punir les Chrétiens, étaient sujets à de grands vices.

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Il montre ensuite que les mœurs des Barbares hérétiques qui avaient ravagé l’empire, étaient beaucoup plus régulières que celles des Romains. Il loue particulièrement la chasteté des Goths et des Vandales, qui avaient horreur des impudicités que l’on voyait régner surtout en Afrique et dans l’Aquitaine.

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En parcourant les désordres des différents états, Salvien n’épargne ni les ecclésiastiques, ni les religieux. Mais c’est surtout quand il parle contre les spectacles que son éloquence grandit et s’élève, qu’il est vif, impétueux, ardent et passionné. Les Pères de l’Eglise grecque et latine ont traité souvent le même sujet, mais aucun d’eux, ce me semble, n’est supérieur à Salvien. Je me contenterai de reproduire ici un seul passage; il s’agit de la ville de Trêves, prise et saccagée quatre fois par les Barbares. Or, les habitants de cette malheureuse cité, dans ce désastre immense, demandaient aux empereurs le droit d’ouvrir le théâtre et le cirque, afin de recommencer les jeux, interrompus par la présence et l’invasion de l’ennemi.

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Cette quatrième ruine de Trèves arriva en 455; ainsi, le livre De la Providence ne fut pas achevé plus tôt. Quant au traité de l’Avarice, on croit qu’il fut écrit vers l’an 440; il est au moins certain qu’il le fut avant l’ouvrage sur la Providence, où il se trouve cité sans le nom de son auteur.

Le troisième et dernier écrit qui nous reste de Salvien, est un recueil de neuf lettres adressées à diverses personnes, mais qui ne sont apparemment que la moindre partie de celles qu’il a écrites durant le cours d’une longue vie. Gennade en marque un volume entier, qui sans doute en contenait plus de neuf. Celles que nous avons sont toutes écrites avec beaucoup d’élégance, et donnent bien lieu de regretter la perte des autres.

Salvien avait encore composé un Traité de l’avantage de la virginité, — un poème (Hexameron) sur la création, — un Commentaire sur le livre de l’Ecclésiastique ou celui de l’Ecclésiaste, — et enfin des Homélies dont Gennade avoue qu’il ne sait pas le nombre.

Le style de Salvien est étudié et poli, mais net et clair; il serait difficile de trouver un discours plus orné, plus coulant, plus diversifié, plus agréable. La physionomie de ce Père nous semble grave, sérieuse et mélancolique; les grandes catastrophes dont il fut témoin durent aisément faire naître en lui celte empreinte particulière. Ce qui le rend intéressant, c’est le zèle qu’il fait paraître pour la gloire de Dieu et pour le salut des hommes. Il n’est rien qu’il ne mette en œuvre afin de leur rendre la vertu aimable, de les détourner du vice et de les ramener à la piété. Il les presse par des témoignages empruntés à l’Ecriture et quelquefois aux auteurs profanes, par la vue de leur propre intérêt et par les motifs de reconnaissance envers le Créateur. Les raisonnements qu’il oppose aux vains prétextes des impies sont solides, et plus d’une fois nous nous sommes pris d’admiration en face de la logique forte et puissante qu’il déploie avec tant de magnificence. Le côté faible de Salvien, le défaut réel de son génie, c’est la diffusion, mais en certains endroits seulement, et lorsqu’il est trop plein de son sujet. Il vous prend alors sa pensée, la tourne et la retourne, sans pouvoir la vêtir d’autres termes, la rendre différente d’elle-même. C’est à effaroucher le traducteur le plus intrépide.

Quoiqu’il en soit de cette observation, il y a tant de richesses dans ses ouvrages, tant de pages savantes et magnifiques; le traité de la Providence en particulier, est si « remarquable comme tableau de l’état social et des mœurs de l’époque[4] » où il vivait, que Salvien sera toujours placé au rang des hommes qui ont le plus honoré et l’Eglise de Jésus-Christ et l’empire des lettres.

Et néanmoins des écrits aussi importants que les siens manquaient en librairie depuis un siècle; la dernière édition qui en ait été donnée est de 1684. Nous avons donc cru faire chose louable et utile, en venant les offrir, imprimés avec soin, à un public, léger peut-être, insoucieux, et qui n’aura cure ni de notre zèle, ni de nos veilles, ni même de notre argent. Mais, nous le savons, à côté des indifférents, il se cache quelques âmes privilégiées, quelques hommes d’un autre âge, quelques Nodiers, qui apprécient tout ce qui se fait dans l’intérêt des lettres : c’est auprès de ceux-là que nous espérons avoir accès; un encouragement de leur part sera toute notre récompense.

Nous avons suivi, dans notre version, ce système de scrupuleuse et élégante fidélité, que les Lamennais et les Villemain ont essayé avec un si rare bonheur; nous avons cherché à reproduire, autant qu’il était en nous, toute la mâle énergie, toute la profondeur, tout le pathétique d’un père de l’Eglise, appelé à si juste titre, le Jérémie du Ve siècle. Avons-nous atteint notre but? — Sub judice lis est.

 

 (F.-Z. C.)

LYON, 18 Septembre 1833.

I.

ÉDITIONS DE SALVIEN.

Adversus Avaritiam libri quatuor. — Ce Traité fut publié, pour la première fois, par Jean Sichard, dans l’Antidotum; Bâle, 1528. Il en existe une édition, Trêves, 1609, in 4°, avec des notes de Jean Macherentini.

Le recueil des œuvres de Salvien a été publié, pour la première fois, par J.-Alex. Brassicanus; Bâle, Froben, 1530, in fol. Le véritable nom de cet éditeur est Kolbulger; il naquit à Wirtemberg, en 1500, mourut à Vienne, 1539 ; — Quoiqu’il ait composé ou publié un assez grand nombre d’ouvrages, il n’a point d’article dans la Biographie universelle, mais Niceron lui a consacré quelques pages dans le tome XXXII de ses Mémoires. Il y avait justice, car Brassicanus a découvert plusieurs manuscrits enfouis dans diverses bibliothèques, et il en a été le premier éditeur. Dans la Préface de son Salvien, il rend compte à l’évêque Stadion d’un voyage qu’il fit en Hongrie; il y donne des détails fort curieux sur la bibliothèque fondée à Bude par le roi Matthias Corvinus. La description qu’il en fait peut nous donner une idée de la joie ou plutôt de l’enthousiasme qu’éprouvaient les savants de ce temps-là, quand ils se trouvaient au milieu de pareils trésors. — Inspexi libros omnes, s’écrie-t-il; sed quid libros dico, quot libros, tot etiam thesauros istic inspexi, Dii immortales, quamque jucundum hoc spectaculum fuisse quis credat ! Tunc certe non in bibliotheca, sed in Jovis gremio, quod aiunt, mihi esse videbar. — La Préface et les Scholies de Brassicanus ont été reproduites dans plusieurs autres éditions de Salvien.

Celle de Rome, Paul Manuce, 1564, in fol., est rare et recherchée. On fait encore quelque cas des éditions publiées par Pithou, Paris, 1580, in 8°, et par Conrad Ritterbus, Aldtorf, 1611, même format; mais la plus belle et la meilleure de toutes[5] est celle qu’a donnée Baluze, et dans laquelle il a réuni les opuscules de saint Vincent de Lérins, Paris 1684, in 8°. Il ne faut pas croire néanmoins qu’elle soit irréprochable; nous l’avons presque toujours suivie pour notre traduction, et nous y avons trouvé bien des fautes de tout genre.

II.

TRADUCTIONS DE SALVIEN.

— Du vray Jugement et Providence divine, à S. Salonie euesque de Vienne. Livres VIII. traduicts du Latin de S. Salvian euesque de Marseille, par Nicolas de Baufremont Baron de Senescey. A Lyon, par Guillaume Rouille, 1575, in 8°.

Nous empruntons à Du Verdier ce titre que M. Barbier donne ainsi dans ses Anonymes, n° 18070:

Traité de la Providence, traduit du Latin de Salvien, par B. B. D. S. (Beaufremont de Senescey). Lyon, Rouillé, 1575, in 8°.

Nicolas de Beaufremont, ou de Bauffrernont, grand prévôt de France sous Charles IX et Henri III, mourut en 1582, dans son château de Senescey. — Le baron de Senescey est le premier traducteur connu de Salvien; François de Belleforest qui florissait vers le même temps, a traduit aussi le Traité de la Providence, mais il ne paraît pas que sa version dont on conserve le manuscrit à la Bibliothèque royale ait été jamais imprimée. Voyez Bern. de Montfaucon, Bibl. bibl. mss, p. 794.

— Les Livres de la Providence de Dieu, traduits du Latin de Salvien, évêque de Marseille, par Pierre Du Ryer. Paris, Sommaville, 1634, in 8°.

La traduction de Du Ryer est précédée d’une épître à M. l’abbé de Tillières qui, suivant l’usage de MM. les faiseurs d’épîtres, est le plus grand homme que l’on ait jamais vu. « Lorsque je nous regarde, lui dit Du Ryer, sans tache parmi la corruption du siècle, je pense voir un rayon de soleil qui ne se souille pas davantage en s’étendant dessus la fange, qu’en reluisant dessus les fleurs. Du Ryer juge lui-même sa traduction en peu de mots, et assez bien, suivant moi. C’est un Français que je tâche à faire parler français, et que je veux rendre profitable à tout son pays; je sais bien que l’on pourrait le faire mieux parler que je n’ai fait, mais je me suis efforcé, suivant son dessein, de faire plutôt voir ses bons préceptes que de faire entendre de belles paroles. Un discours est, ce me semble, assez beau lorsqu’il est bon. Ces deux citations doivent vous suffire pour apprécier le travail de Du Ryer, dont vous avez d’ailleurs sous les mains une foule d’autres traductions. »

— Les Œuvres de Salvian evesque de Marseille contenant les huit livres de la Providence, les quatre livres contre l’Avarice avec plusieurs epistres traduites avec des notes, par Pierre Gorse; Paris, Gaspar. Maturas: 1655, in 4°.

— Nouvelle traduction des Œuvres de Salvien, et du Traité de Vincent de Lérins contre les Hérésies par le P. B... (Bonnet) prêtre de l’Oratoire; Paris, Valleyre, 1700, 2 vol. in 12. — Avec un titre rafraîchi. Paris, chez Simon Bernard, 1702. Les auteurs du Journal des Sçavans s’expriment ainsi en rendant compte de cette traduction : « Tous ceux qui ont quelque connaissance des bons auteurs savent combien celui-ci (Salvien) est estimable. Il serait difficile d’en trouver un plus élégant, plus poli, plus utile, plus agréable, et dont les ouvrages soient plus du goût du siècle où nous vivons. Les portraits, les descriptions et les satires dont il est plein, sont fort à la mode. La traduction de ses livres est d’autant plus difficile que le plus grand agrément qu’il y ait, consistant dans l’arrangement et dans le choix des termes, dans le tour et dans la délicatesse des expressions, et dans la manière vive et noble de s’énoncer, il arrive rarement qu’un traducteur puisse atteindre dans ces sortes d’ouvrages à la beauté de l’original, etc. Les Sçavans critiques portent ensuite un jugement sur la traduction du P. Bonnet et sur celle de Drouet de Maupertuis. Ce dernier, disent-ils, ne s’est pas si fort attaché à la lettre (que le premier), mais il écrit avec beaucoup de délicatesse. Il a si bien pris le caractère de Salvien, et imité si parfaitement son style, que sa version ne se fait pas lire moins agréablement que le latin de Salvien.

C’est une décision singulière que celle-là !... Dans un âge de fortes études, dans un siècle où l’on étudiait, où l’on entendait très bien les auteurs latins, je suis étonné de voir des savants formuler un jugement faux en tout point. — Le P. Bonnet s’attache si peu à la lettre, qu’il prend la liberté d’abréger ou de supprimer, dans Salvien, ce qui n’a pas assez d’importance à ses yeux. Sa version fourmille de contresens, et n’a pas le mérite d’être écrite en français. M. Weiss, dans la Biographie universelle (art. Salvien), dit qu’elle est estimée; cela se peut, mais à coup sûr, elle n’est pas estimable.

Néanmoins, elle vaut encore mieux que celle de Maupertuis. Je ne connais rien de burlesque et de risible comme la paraphrase plate et insipide de ce misérable traducteur; il ne cesse de battre les champs, de mettre du sien dans l’auteur qu’il a sous les yeux, de supprimer à droite et à gauche. Les endroits les plus simples de Salvien, il lui arrive souvent de ne pas les entendre.

Après tout, si ces deux versions ne nous ont été d’aucune utilité, au moins, elles ont eu cela de bon, qu’elles nous ont donné parfois quelques minutes d’un rire franc et joyeux.

C’est le plus grand éloge qu’il nous soit possible d’en faire. Nous sommes sans jalousie de métier!

— Salvien, de la Providence, traduction nouvelle (par Jean-Baptiste de Drouet de Maupertuy); Paris, Guerin, 1701, in 12. — Traduction du traité du même sur l’Aumône; Bourges, 1714. Drouet de Maupertuy, ou de Maupertuis, naquit à Paris en 1650, et mourut à St Germain en Laye, en 1730.

— Œuvres de Salvien, prêtre de Marseille, contenant ses Lettres et ses Traités sur l’esprit d’intérêt et sur la Providence, traduites en français par le R. P. (Mareuil) de la compagnie de Jésus. Paris, Delespine, 1734, in-12. — Il nous a été impossible de nous procurer la traduction du P. Mareuil; il nous serait donc impossible d’en parler, même avec le Journal des Savants; nous présumons, au reste, qu’elle peut aller de pair avec celle de Bonnet.


 

LETTRES

 

 

EPISTOLA I.

I.

O amor, quid te appellem nescio, bonum an malum, dulcem an asperum, suavem an injucundum. Ita enim utroque plenus es, ut utrumque esse videaris. Amari a nobis nostros, honestum est; lædi, acerbum. Et tamen hoc ejusdem est interdum animi, ejusdemque pietatis: cum specie dissentiat, ratione concordat. Amor quippe nos facit nostros amare: amor interdum cogit offendere. Utrumque unum est; cum tamen aliud amoris habeat gratiam, aliud odii patiatur offensam. Quam grave hoc, quæso, mi dilectissimi, aut quam acerbum est, ut causa odii amor esse cogatur!

O amour, je ne sais comment te nommer, bon ou mauvais, doux ou amer, suave ou désagréable; car, tu es si plein de douceur et d’amertume, que tu sembles être l’une et l’autre chose. Il est beau d’aimer les nôtres, amer de les froisser, et cependant, deux effets si opposés viennent quelquefois du même cœur, de la même tendresse, et, bien que divers en apparence, ils ne laissent pas, après tout, de se ressembler. C’est l’amour qui nous fait aimer les nôtres, c’est l’amour qui nous contraint parfois à les offenser. Au fond, c’est une même chose, quoique d’une part il se trouve des dehors d’amour, de l’autre des dehors de haine. Qu’il est pénible, n’est-ce pas, mes amis, qu’il est amer de voir l’amour devenir un sujet d’éloignement!

 

Quod quidem cum sæpe aliis, tum etiam mihi accidisse nunc satis vereor; ut dum adolescentem hunc quem ad vos misi, tradere individuis meis cupio, uni studens, multis molestus sim, et amor ejus offensa sit cæterorum: quanquam hi qui satis diligunt, non cito offendantur. Sed ego insinuationem meam minus gratam fore quibusdam timens, etiam imminutionem gratiæ offensam puto. Placere enim dilectis meis plurimum cupiens, molestiam illorum reatum meum credo; et nisi eis satis placuero, supplicium displicentis fero. Quanquam hoc metuendum in vobis omnino non sit; qui totum me in vos recipientes, etiam apud alios pro me timetis. Tantum enim abest ut displicere ego charitati ac sensui vestro possim, ut etiam illud mecum reformidetis ne ego quibusdam forte displiceam, mi dulcissimi ac dilectissimi mei.

Je crains bien aujourd’hui que ce malheur ne me soit arrivé, comme à beaucoup d’autres; je crains qu’en désirant vous confier le jeune homme qui vous a été envoyé de ma part, je n’importune plusieurs des miens, pour en servir un seul, et que l’affection pour l’un ne vienne à heurter les autres, quoique, au reste, les vrais amis ne se choquent pas sitôt. Pour moi, dans la crainte que ma recommandation ne déplaise à quelques personnes, je regarde le désagrément que je vous cause comme un échec à votre amitié; car, ambitionnant surtout de plaire à ceux qui me sont chers, lorsqu’il m’arrive de les molester, je m’en fais un vif reproche; et si je ne puis leur plaire à un souverain degré, je souffre comme leur ayant déplu. Au reste, sur ce point, je n’ai rien à appréhender de votre part, vous qui me recevant tout entier en votre cœur, craignez même pour moi que je ne revienne point aux autres. Bien loin de me croire importun à votre affection, à votre pensée, vous allez jusqu’à redouter avec moi, amis bien doux et bien chers, que je ne heurte peut-être certaines gens.

 

Adulescens quem ad vos misi, Agrippinæ cum suis captus est, quondam inter suos non parvi nominis, familia non obscurus, domo non despicabilis, et de quo aliquid fortasse amplius dicerem nisipropinquus meus esset. Hoc enim fit ut minus dicam, ne de me ipso dicere videar, de illo plura dicendo. Matrem ergo is de quo dico Agrippinæ viduam reliquit, probam, honestam, et de qua forsitan audacter dicere valeam, vere viduam. Nam præter cæteras castimoniæ sapientiæque virtutes, est etiam fide nobilis, quæ omnibus semper ornatibus ornamento est: quia sine hac nihil tam ornatum est quod ornare possit.

Le jeune homme que je vous ai adressé, a été pris à Cologne avec les siens; il avait naguère un grand nom parmi ceux de sa ville, il est de bonne maison, d’origine estimable; je vous en dirais davantage peut-être, s’il n’était mon parent. Si je m’en tiens là, c’est afin de ne point paraître dire de moi, ce que je pourrais ajouter de plus à son égard. Ce jeune homme, donc, laisse à Cologne une mère veuve, probe, honnête, et dont je puis dire hardiment, ce me semble, qu’elle est une véritable veuve. Car ce n’est pas seulement par la modestie et la sagesse qu’elle est recommandable; elle ne l’est pas moins par le zèle de sa foi, vertu qui relève l’éclat de toutes les autres vertus, et sans laquelle il n’y a rien de si brillant qui puisse donner quelque relief.

 

Hæc ergo, ut audio, tantæ illic inopiæ atque egestatis est, ut ei nec residendi nec abeundi facultas suppetat, quia nihil est quod vel ad victum vel ad fugam opituletur. Solum est, quod mercenario opere victum quæritans, uxoribus barbarorum locatitias manus subdit. Ita, licet per Dei misericordiam vinculis captivitatis exempta sit, cum jam non serviat conditione, servit paupertate. Hæc igitur habere me hic nonullorum sanctorum gratiam non falso suspicans (nec enim nego, ne negator gratiæ ingratus fiam. Sed plane sicut habere me eam non nego, ita non mereri me certo scio; in tantum ut etiam si est aliqua in me illa, ego tamen illius causa non sim: quia si qua est in me gratia, ob eos, ni fallor, maxime data est quorum intererat ut gratus essem. Ut verendum forsitan mihi sit ne negans his quod propter eos cœpi, non tam meam rem his negare videar quam ipsorum), hæc igitur aut id quod est aut plus quam est in me esse existimans, misit ad me hunc quem ad vos ego mitto sperans fore ut, agente me et adnitente amicorum meorum gratia, propinquorum meorum esset auxilium. Feci ergo id quod rogatus sum, sed tamen parce, et apud paucos, ne gratia ipsa ingrate uterer. Commendavi hunc aliis, commendo vobis, licet non æque aliis ut vobis. Primum, quia commendari satis vobis eum qui est meus, ita ut ipsum me non necesse est. Deinde quia cum me portionem vestri existimetis, necesse est eum qui mei portio est vestri quoque aliquatenus portionem esse ducatis. Postremo, quod commendatio ipsa sicut diversi generis, ita etiam excellentioris est charitatis. Aliis enim commendavi hunc corpore, vobis spiritu; aliis in emolumenta præsentium, vobis in spem futurorum; aliis ob brevia atque terrena, vobis ob sempiterna atque divina: et recte: ut quia carnalia vobis minus quam spiritalia bona suppetunt, illa ego magis a vobis peterem quibus vos magis abundatis.

Or, cette veuve, à ce que j’apprends, se trouve dans un tel dénuement, dans une telle indigence, qu’elle ne peut ni rester à Cologne, ni en sortir, car elle manque de quoi fournir à sa vie ou à sa fuite. L’unique ressource qui lui reste, c’est de gagner son pain en mercenaire et de louer ses mains aux femmes des Barbares. Ainsi, quoique exempte par la miséricorde divine des chaînes de la servitude, puisqu’elle n’est pas encore réduite à la condition d’esclave, elle est esclave toutefois par sa pauvreté. Elle a cru, non sans fondement, que j’ai quelque accès auprès des gens de bien de son pays; je ne saurais en disconvenir, de peur que, en niant cet avantage, je ne sois un ingrat. Toutefois, en faisant cet aveu, je n’ignore pas que je suis loin de mériter l’amitié dont on m’honore, en sorte que, si l’on veut bien me donner le nom d’ami, ce n’est point à mon mérite que j’en suis redevable; ai-je quelque crédit, je ne l’ai obtenu, si je ne me trompe, que pour obliger ceux qui avaient intérêt à ce que je fusse bienvenu. Ainsi donc, je puis craindre peut-être, en leur refusant ce que j’ai reçu pour eux, de paraître leur refuser moins une chose qui est à moi, qu’une chose qui leur appartient. Or, cette veuve, comptant sur moi autant et peut-être plus qu’elle ne devait, m’a envoyé le jeune homme que je vous adresse. J’ai pensé que par mon entremise et ma recommandation, le crédit de mes amis pourrait aider mes proches en quelque chose. J’ai donc fait ce que l’on m’a demandé, mais avec retenue cependant, et auprès d’un petit nombre d’amis, pour ne point abuser de leur complaisance. Je l’ai recommandé à d’autres, ce jeune homme, je vous le recommande à vous, mais sans insister autant auprès de vous qu’auprès des autres. D’abord, il n’est pas nécessaire de vous recommander avec instance un jeune homme de mes proches, pas plus qu’il ne le serait de me recommander, moi. Ensuite, puisque vous me regardez comme une portion de vous-mêmes, il faut bien que vous regardiez aussi comme une part de vous-mêmes, celui qui est une part de mon âme. Enfin, ma recommandation n’étant pas auprès de vous ce qu’elle est auprès des autres, participe aussi d’une amitié plus élevée. Aux autres, je l’ai recommandé pour les besoins du corps, je vous le recommande à vous, pour les besoins de l’esprit; auprès des autres, je n’ai réclamé que des avantages temporels, je vous demande, à vous, ce qui peut regarder les espérances futures; aux autres, j’ai parlé pour des biens passagers et terrestres, à vous, je vous parle, pour des biens célestes et impérissables. C’est à bon droit; comme les trésors spirituels abondent chez vous plus que les richesses de la chair, je vous demande les choses dont vous êtes le mieux pourvus.

 

Suscipite ergo, quæso, hunc ut mea viscera, et quantum in vobis est vestra; facite, inlicite et adhortamini, docete, instruite, formate, gignite. Christi Domini nostri misericordia tribuat, ut quia ei id magis expedit, qui nunc propinquus meus est et cæterorum, vester esse incipiat potius quam suorum. Admittite, quæso, hunc in illas beatas ac sempiternas domus, recipite in sacra horrea, aperite cœlestes thesauros; et ita agite ac peragite, ut dum hunc in thesaurum vestrum conditis, partem thesaurorum ipsorum esse faciatis. Potens est illa ineffabilis Dei pietas ut, dum eum in consortium spiritualium bonorum adoptatis, divitias quas in ipsum effunditis, per ipsum augeatis. Et sane si quid in ipso est bonæ indolis, non magnæ vobis difficultatis spes ejus ac salus esse debebit: etiamsi nihil ex vobis audiat, sufficere ei hoc ipsum convenit quod vos videt. Valete.

Recevez donc mon jeune homme, je vous prie, recevez-le comme mes entrailles, et autant qu’il est en vous, comme les vôtres. Veuillez le former, l’engager et l’exhorter à la vertu, le prêcher, l’instruire, le façonner, l’engendrer au Christ. Fasse la miséricorde de notre Seigneur, que celui qui est aujourd’hui mon parent et le proche des autres, commence, puisque il y va de son avantage, d’être à vous plutôt qu’aux siens. Admettez-le, je vous prie, dans ces demeures fortunées et éternelles, recevez-le dans les sacrés tabernacles, ouvrez-lui les trésors célestes. Faites, et faites si bien que, en le cachant pour votre trésor, vous puissiez le voir devenir une partie de ce trésor même. Elle est puissante cette ineffable bonté de Dieu; grâce à elle, en admettant mon jeune homme au partage de vos biens spirituels, les richesses que vous répandez sur lui, s’accroîtront aussi par lui. Et certes, pour peu qu’il ait un bon naturel, son avenir et son salut ne devront pas vous coûter beaucoup. Quand même il n’entendrait rien de votre bouche, il devrait lui suffire de votre exemple. Adieu.

 

EPISTOLA II.

AD EUCHERIUM.

II.

A EUCHER.

 

Eucherio episcopo Salvianus. Ursicinus alumnus tuus salutationem tuam proxime ad me detulit: si non jussus, laudo sapientiam, licet non probem falsitatem: si jussus, miror quod mandare amoris officium quam scribere maluisti, hoc est per servum potius quam per te dare.

Eucher évêque, Salvien. — Ursicin, votre élève, est venu dernièrement me présenter vos salutations; s’il n’avait pas de mission, je loue sa prudence, sans approuver son mensonge; si vous lui aviez intimé vos ordres, je trouve étonnant que vous ayez mieux aimé m’envoyer vos devoirs d’amitié que de m’écrire, c’est-à-dire de donner de vos nouvelles par un esclave plutôt que par vous-même.

 

Arguo itaque hoc et emendari volo; si tamen negligentiæ est, non superbiæ. Pedissequa enim plerumque novi honoris est arrogantia: licet in te nec generalis vitii opinio admittenda sit, quia prope singularis est mens ac benignitas tua. Unde responderi a te antiquæ existimationi meæ etiam nunc jugiter cupio, ne si in quibusdam officiorum tuorum mos discrepavit, aliquid in te novis honoribus licuisse videatur.

Je vous fais donc un reproche de cela, et je désire que vous vous en corrigiez, si toutefois il y a là de la négligence, et non pas de la vanité. L’arrogance devient pour l’ordinaire la compagne des nouvelles dignités; à dire vrai, l’on ne doit pas soupçonner en vous un défaut si général, tant est grande votre douceur aussi bien que votre bonté. Donc, je ne cesse de désirer, même à présent, que vous répondiez à la vieille estime que je vous ai vouée, afin que, si vous vous êtes écarté de vos manières envers certaines personnes, on n’attribue point cet oubli à votre nouvelle dignité.

 

EPISTOLA III.

AD AGRICIUM.

III.

A AGRICIUS

 

Agricio episcopo Salvianus. Si excusare inofliciositatem meam apud sanctimoniam tuam cupiam, magis accusandus sim, qui inexcusabilem me esse vel non agnoscam præ stoliditate, vel nolim præ superbia confiteri. Non excuso ergo: augmentum enim reatus est, innocentiam jactare post culpam. Quid igitur faciam, cui nec negandi delicti facultas suppetit, nec tuendi? Negare enim manifesta non audeo, et excusare immodica non possum. Confugiendum mihi itaque ad divinarum est remedia litterarum, quæ maximorum criminum.....................................

A Agricius évêque, Salvien. — Si je m’efforçais d’excuser auprès de votre sainteté mon manque d’égard, je serais plus blâmable encore, puisque je serais ou assez stupide pour ne pas reconnaître, ou assez vain pour craindre d’avouer que je suis inexcusable. Je ne m’excuserai pas, car c’est ajouter à sa faute, que d’aller après cela vanter son innocence. Que faire donc, moi qui ne peux ni désavouer ma faute, ni m’en justifier. Je n’oserais nier ce qui est manifeste, je ne saurais excuser ce qui est trop criant. Il me faut donc recourir aux remèdes que me fournissent les saintes lettres, elles qui, dans les plus grands crimes …………………—

 

EPISTOLA IV.

AD SOCERUM ET SOCRUM.

IV.

A YPATIUS ET A QUIETA.

 

Ypatio et Quietæ parentibus Salvianus, Palladia et Auspiciola salutem. Paulus apostolus, electionis vas, magister fidei et receptaculum Dei, cum omnes epistolas, utpote eloquentissimus vir, dictaverit, quibusdam tamen non suum tantum nomen inscripsit: siquidem in aliis Silvani, in nonnullis Timothei, in quibusdam vero utriusque nomini suum nomen adjunxit. Cur id? Primum, credo, ut simul esse agnoscerentur qui simul scriberent. Deinde ut ii qui separatim ab unoquoque eorum edocti fuerant, scirent omnium non discrepare sententiam. Postremo ut quos singulorum non movebat auctoritas, omnium saltem moveret assensus.

A Ypatius et Quieta nos parents, Salvien, Palladie et Auspiciole, salut. — L’apôtre Paul, ce vase d’élection, ce maître de la foi, ce sanctuaire de Dieu, cet homme éloquent, bien qu’il ait toujours composé ses lettres, a cependant mis en tête de quelques-unes, non seulement son nom, mais tantôt celui de Silvain, tantôt celui de Timothée, d’autres fois même avec le sien le nom de l’un et de l’autre. Pourquoi cela? d’abord, afin de montrer, je pense, qu’ils étaient ensemble, ceux qui écrivaient ensemble; ensuite, afin que les peuples qui avaient été instruits séparément par l’un d’eux, comprissent que la doctrine des trois apôtres était la même; enfin, pour que, s’il se rencontrait des fidèles que n’entraînât pas l’autorité d’un seul, ils fussent ébranlés par l’unanimité de tous.

 

Ita ergo et nos exemplorum ingentium parvi imitatores, ad vos, quos natura parentes, fide fratres, honore dominos habemus, non, ut apostoli illi, auctoritate docentium scribimus, sed humilitate famulorum; ut qui hactenus singulorum nostrorum epistolis moti non estis vel nunc omnium obsecratione moveamini, nosque filios vetros neque ex superfluo metus sit;... et simul sciatis esse unum sentire pariter et metuere et æqualiter supplicare: non quia sciamus an vos omnibus irascamini, sed quia nos non possumus causa esse divisi. Idem enim nobis admodum metus est, etiam si non eadem videtur offensa. Charitas quippe mutua facit ut licet vos non utrique forsan succenseatis, uno tamen ex nobis reo, alter sine tristitia reatus esse non possit. Illud sane est quod nos contendere in aliquo et certare mutuo faciat, quod cum ambo filii vestri æqualiter rei simus, plus tamen unusquisque nostrum pro altero quam pro se timet. Parentes charissimi, parentes reverentissimi, interrogari vos quæsumus liceat. Ita possuntpignora sic amantia non amari? Quid tantum mali commeruimus, vel affectus dilectissimi, vel domini reverentissimi, ut nobis nec tanquam filiis reddatur gratia, nec tanquam famulis remittatur offensa? Septimus jam ferme annus est ex quo nulla ad nos tam longe a vobis sitos scripta misistis. Nullis pene in Deum delinquentibus tam longum lugendi tempus imponitur; .....................................................

Nous donc, humbles imitateurs de grands modèles, nous vous écrivons tous deux, à vous nos pères par la nature, nos pères par la foi, nos maîtres par le respect; nous ne vous écrivons point toutefois avec l’autorité des docteurs, mais avec l’humilité des serviteurs, afin que, si, jusqu’à ce jour, vous n’avez point été touchés des lettres que nous vous avons adressées séparément, vous vous laissiez ébranler par nos supplications réunies; afin qu’il vous devienne manifeste que nous, vos enfants, nous habitons ensemble, nous partageons les mêmes pensées, les mêmes craintes, nous formons les mêmes vœux. Nous ignorons, à la vérité, si vous êtes également irrités contre nous, mais dans la conjoncture présente, nous ne saurions être divisés. Notre crainte à tous deux est la même, quoique l’offense ne soit pas la même néanmoins; car, ne fussiez-vous pas irrités peut-être contre tous deux, l’affection mutuelle qui nous unit, fait cependant que, l’un de nous étant regardé comme coupable, l’autre aussi ne peut s’empêcher d’éprouver de la tristesse en pensant à sa faute. Ce qui nous fait rivaliser de crainte, c’est qu’étant tous deux également regardés comme coupables, chacun de nous appréhende néanmoins beaucoup plus pour l’autre que pour lui-même. Parents chéris, parents vénérables, souffrez, de grâce, que nous vous interrogions. Des enfants si aimants, peuvent-ils donc n’être pas aimés? Quelle si forte disgrâce avons-nous encourue, parents bien-aimés, maîtres vénérables, que vous ne nous rendiez pas vos amitiés comme à des enfants, que vous ne nous pardonniez pas une offense comme à des serviteurs? Voilà presque la septième année que, jetés si loin de vous, nous n’avons reçu de vous aucune lettre. Jamais peut-être pour aucun délit envers Dieu on n’impose la nécessité de pleurer si longtemps ………….. —

 

scilicet ut patris motus non detrimenta amoris sint, sed profectus; cum quantum cœrcitio attulerit unius correctioni, tantum correctio reddat mutuæ charitati. Quanquam hoc illos magis parentes facere conveniat, qui de nonnullis negotiis veras irascendi filiis causas habent. Tu autem quid succenses, qui ex quo Christianus factus es, etiam falsas habere desiisti? Esto enim, conversiunculam nostram paganus quondam non æquanimiter acceperis. Ferenda tunc fuit, ex dissimilitudine studiorum, etiam discrepantia voluntatum; quando etsi amor non succensebat, superstitio tamen adversabatur. Nam licet pater non odisset filium, error tamen oderat veritatem. Nunc longe aliud est. Ex quo Dei cultum professus es, pro me pronuntiasti. Si præteritas irarum causas exsequeris, imputa tibi, qui Christiano filiam tuam dedisti. Si id non est, quid mihi irasceris, quia eam nunc in me religionem augere cupio quam tu in te probare cœpisti? Cur rogo in me non diligas quod es, qui in te quod eras ipse damnasti? Sed parcendum paululum verbis est: quia etiam in bona causa humilis esse in quantum res sinit, filii apud parentes debet oratio. Indulgete, affectus charissimi: liberiorem me esse paululo in negotio suo Dei affectus facit. Si quæ sunt vobis aliæ succensendi causæ, peccare me potuisse non abnego. In hoc vero quia ideo succensetis quia Christum amare videor, ignoscite quod dicturus sum. Peto quidem veniam, quia irascimini; sed non possum dicere malum esse quod feci.

La sévérité paternelle, loin d’être de nature à diminuer l’affection filiale, ne doit au contraire que l’augmenter encore; les réprimandes doivent entretenir l’amour et de celui qui reprend et de celui qui est repris. C’est aux pères qui ont de justes raisons de s’irriter contre leurs enfants, de conquérir cet accroissement d’affection. Mais vous, Ypatius, pourquoi votre colère, vous qui, en devenant chrétien, avez cessé d’avoir même de faux motifs de courroux? Que notre conversion vous ait irrité, lorsque vous étiez encore païen, nous n’en avons pas été surpris; la dissimilitude de goût dut faire supporter alors la différence de volontés. S’il n’y avait pas refroidissement du côté de l’amour, toujours y avait-il éloignement du côté de la superstition. Car, si le père ne haïssait pas le fils, l’erreur néanmoins haïssait la vérité. Aujourd’hui, il en est bien autrement. Depuis que vous avez embrassé le culte de Dieu, vous avez prononcé en ma faveur. Si vous persistez dans vos anciens motifs de colère, la faute en soit à vous, qui avez donné votre fille à un Chrétien. Dans le cas contraire, pourquoi vous fâcher contre moi, si je cherche à perfectionner en mon cœur une religion que vous avez déjà commencé d’approuver en vous-même? Pourquoi, je vous le demande, n’aimez-vous point en moi ce que vous êtes, vous qui avez condamné en votre personne ce que vous étiez. Mais il faut quelque peu modérer mes paroles, car, même dans une bonne cause, le langage des fils à leurs pères doit être, autant que possible, soumis et respectueux. Pardonnez, tendres objets de mon affection; le zèle pour la gloire du Seigneur me donne plus de hardiesse dans une cause qui est la sienne. Avez-vous d’autres motifs de plainte, je suis loin de dire que je n’ai pu vous offenser; mais à présent que votre colère vient de ce que je parais aimer le Christ, pardonnez ce que je vais dire. Je réclame, à la vérité, votre indulgence, parce que vous êtes irrités, mais je ne puis avouer que c’est mal, ce que j’ai fait.

 

Hæc igitur apud vos meo nomine, et quasi peculiari prece. Nunc tu, o dilectissima ac venerabilissima soror (quæ mihi tanto charior es quam prius, quanto plus a suis affectus convenit diligi in quibus seipsum Christus fecerit amari), fungere partibus tuis simul meisque. Ora tu, ut ego impetrem; tu postula, ut uterque vincamus. Osculare, quia absens labiis non vales, saltem obsecratione pedes parentum tuorum quasi ancilla, manus quasi alumna, ora quasi filia. Ne trepidaveris, ne timueris: bonos judices habemus: affectus ipse pro te orat, natura ipsa tibi postulat, suffragia causæ tuæ in tuorum mentibus habes: cito adnuunt qui suo ipsi amore superantur. Obsecra ergo, et supplex dicito: Quid feci, quid commerui? ignoscite quidquid illud est: veniam peto, etsi delictum nescio: nunquam vos, ut ipsi scitis, inofficiositate aut contumacia offendi, nunquam verbo asperiore læsi, nunquam vultu proterviore violavi: a vobis sum viro tradita, a vobis conjugi mancipata. Teneo, ni fallor, mandata vestra: hæret sensibus meis sanctum piæ præceptionis arcanum: morigeram me, ut puto, ante omnia viro esse jussistis: vestræ voluntati obsecuta sum, vestræ jussioni obtemperavi: illi in omnibus parui cui me parere voluistis. Invitavit me ad religionem, invitavit ad castitatem. Date veniam: turpe credidi reluctari: res mihi verecunda, res pudens, res sancta visa est: fateor, cum de tali negotio mecum ageret, erubui quod non ante cœpissem. Huc accessit etiam reverentia Christi et affectus: honeste me facere credidi quidquid Dei amore fecissem.

Voilà donc ce que je vous dis en mon nom, voilà les prières que je vous adresse pour moi. Toi maintenant, ô tendre et vénérable sœur, (toi qui m’es d’autant plus chère aujourd’hui, que nous devons une tendresse plus affectueuse à ceux en qui le Christ a su se faire aimer) remplis ton rôle et le mien. Prie, toi, afin que j’obtienne; demande, toi, afin que tous deux nous gagnions notre cause. Baise, sinon des lèvres, puisque l’éloignement ne le permet pas, du moins par la prière, les pieds de tes parents comme une esclave, baise leurs mains comme une élève, leurs bouches comme une enfant. Ne tremble pas, ne crains pas; nous avons de bons juges; la tendresse paternelle supplie pour toi, la nature réclame pour toi, tu as dans le cœur des tiens des avocats pour ta cause; on n’est pas loin de se laisser fléchir, quand on est vaincu par les sentiments de l’âme. Conjure-les donc, et dis-leur en suppliante: « Qu’ai-je fait? qu’ai-je mérité? Pardonnez, quoi que ce puisse être. Je réclame indulgence, sans connaître ma faute. Jamais, comme vous le savez, je ne vous offensai ni par manque de respect, ni par insoumission; jamais je ne vous blessai d’une parole amère; jamais je ne vous outrageai d’un regard insolent; par vous j’ai été livrée à un homme; par vous, engagée à un mari. Il me souvient, si je ne me fais illusion, des ordres que vous me donnâtes; je garde au fond de mon cœur le secret de vos religieux avis. Vous m’ordonnâtes, je crois, d’être avant toutes choses, soumise à mon époux. J’ai condescendu à vos volontés, j’ai obtempéré à vos ordres ; il m’a toujours trouvée docile, celui à qui vous m’avez commandé d’obéir, il m’a entraînée dans sa religion, il m’a invitée à la continence. Pardonnez, j’ai cru qu’il serait honteux de résister; la chose m’a paru honnête, pudique et sainte. Je l’avoue, lorsqu’il me parla d’un si généreux sacrifice, je rougis d’avoir été prévenue. A cela vint se joindre encore l’amour et le respect dus au Christ; je pensai que ce serait beau, tout ce que je ferais par amour pour Dieu. »

 

Advolvor vestris, o parentes charissimi, pedibus: illa ego vestra Palladia, vestra gracula, vestra domnula; cum qua his tot vocabulis quondam indulgentissima pietate lusistis; quæ vobis per varia nomina nunc fui mater, nunc avicula, nunc domina; cum esset scilicet unum vocabulum generis, aliud infantiæ, tertium dignitatis. En ego illa sum per quam vobis illa primum et parentum nomina et avorum gaudia contigerunt; et, quod utroque præstat, utrumque feliciter, cum fructu adipiscendi et beatitudine perfruendi: non quia hinc ego aliquid mihi deputem; sed tamen ingrata apud vos esse non debet per quam vos voluit Deus esse felices. Ne, quæso, ergo molestum vobis sit quod referre aliquid Deo cupio, cui omnia repensare non possum. Pleni estis solatiis jucundissimis, pleni pignoribus charissimis, pleni benedictione divina: præter peculiarem mei causam, vestrum negotium referre Deo gratiam jubet: debere me ei arbitror quod vobis tanta concessit. Sed hæc hactenus. Sufficienter enim jam per nos, o charissima soror, precati sumus: reliqua sunt agenda per filiam. Utamur ergo (honeste enim pro reconciliando parentum affectu cuncta tentantur), utamur illorum more et exemplo qui ultimo causarum loco aliqua nonnunquam ad commovendam judicum misericordiam proferebant laturis sententiam disceptatoribus, aut lamentantes matresfamilias, aut sordidatos senes, aut plorantes parvulos ingerentes; scilicet ut qui superiora causæ verbis jam exoraverant, posteriora rebus ipsis perorarent. Offerimus ergo et nos vobis, o charissimi parentes, pignus pari quidem illorum, sed tamen gratiore suffragio. Offerimus enim pignus non incognitum, sed domesticum; non alienum, sed proprium; nec, ut illi oratores, et sibi et judicibus extraneum, sed nobis simul vobisque commune; quæ vos utique vestri sanguinis indoles non ad incognitorum hominum cogit dilectionem, sed ad vestrorum revocat charitatem: nec alienos vobis aliena, sed vestros vestra commendat: neque id orat ut eos ametis quos nunquam ante vidistis, sed ut eos non oderitis quos, puto, non diligere non potestis. Vestrum ideo, parentes charissimi, negotium, vestra res est; vester id a vobis animus, vestra charitas deprecatur: ne, quæso, tantum nobis irascamini ut nec vobis consulatis. ................................. Commune pignus per nos simul atque nobiscum, et primam pene ad vos vocem pro nostri emittit offensa. Infelix prorsus ejus et miseranda conditio, quæ avos suos ex parentum primum reatu cœpit agnoscere. Miseremini, quæsumus, innocentiæ ejus, miseremini necessitatis: cogitur quodammodo pro offensa suorum jam supplicare, quæ adhuc nescit quid sit offendere.

« Je me jette à vos pieds, parents bien-aimés; moi, votre Palladia, votre chérie, votre petite reine; moi avec qui vous badiniez en m’adressant jadis, dans votre indulgence affectueuse, ces termes de caresse. Désignée sous différents noms, j’étais pour vous tantôt une mère, tantôt un joli phénix, tantôt une souveraine; de ces appellations diverses, l’une indiquait mon sexe, l’autre s’appliquait à mon âge, la troisième signalait mon rang. La voilà celle par qui vous advinrent pour la première fois les noms de parents, les joies d’aïeuls, et, ce qui est plus encore, la félicité attachée à ces deux conditions, c’est-à-dire l’avantage de renaître en vos enfants et le bonheur de les posséder. Ce n’est pas que je veuille pour cela m’attribuer quelque chose, à moi, mais pourtant elle ne devrait point vous être odieuse, celle par qui Dieu a voulu que vous fussiez heureux. Qu’il ne vous soit donc pas à cœur, si je m’efforce de rendre à Dieu quelque chose, ne pouvant tout lui payer. Vous êtes pleins de consolations ineffables, entourés d’enfants chéris, comblés de la bénédiction divine; outre les motifs qui me sont propres, votre intérêt exige que je rende grâces à Dieu; je me tiens redevable envers lui des grandes faveurs qu’il vous a départies. » — Mais en voilà bien assez. Nous avons suffisamment prié pour nous, ma sœur bien-aimée; c’est à notre fille à faire le reste. Imitons donc l’exemple, (car pour reconquérir l’affection de ses parents, toutes les tentatives sont légitimes), imitons donc l’exemple et la coutume de ceux qui, vers la fin de leurs discours, pour émouvoir la pitié des juges, quand on allait prononcer la sentence, produisaient quelquefois des mères éplorées, des vieillards couverts d’habits poudreux, ou de petits enfants tout en larmes; ils en agissaient de la sorte, dans le but d’achever par ce spectacle, au terme de leur plaidoyer, ce que leurs paroles avaient commencé déjà. Et nous aussi, parents bien-aimés, nous vous offrons, pour vous fléchir, un gage qui doit vous être cher. Nous ne vous offrons point une enfant inconnue, mais une enfant de votre famille; une enfant qui vous soit étrangère, mais une enfant qui vous est propre. Bien différents de ces orateurs qui présentaient une chose qui leur était étrangère, à eux et aux juges, ce que nous vous offrons, nous est commun à vous et à nous; cette part de votre sang, ce ne sont point des hommes inconnus qu’elle vous force d’aimer, ce sont les vôtres qu’elle veut ramener dans votre cœur; ce n’est point une étrangère qui vous recommande des étrangers, mais une enfant de votre famille qui vous recommande des parents. Ce qu’elle réclame de vous, ce n’est pas que vous aimiez des personnes que vous n’avez jamais vues, mais que vous ne haïssiez point celles que vous ne pouvez ne pas aimer. Il y va donc, parents chéris, il y va de votre intérêt, d’une affaire qui vous concerne; c’est votre cœur, c’est votre affection qui vous en conjure, ne vous irritez pas contre nous au point de vous oublier vous-mêmes……….. — Cette enfant qui vous appartient, aujourd’hui par nous et avec nous, fait entendre ses premières paroles pour vous fléchir en notre faveur. C’est une triste et malheureuse condition que la sienne, puisqu’elle n’a commencé de connaître ses aïeuls que depuis la disgrâce de ses parents. Prenez pitié de son innocence; laissez-vous fléchir aux droits du sang; elle est déjà contrainte en quelque sorte de supplier pour les siens, elle qui ne sait pas ce que c’est qu’une faute.

 

Læsus quondam Ninivitarum peccatis Deus, vagitu infantium et ploratione molitus est. Nam licet totum legamus luxisse populum, præcipuam tamen misericordiam meruit sors et innocentia parvulorum, dicente ad Jonam Deo: Si valde contristatus es super cucurbitam, et paulo post: Ego non parcam super Ninive civitatem magnam, in qua commorantur plus quam centum viginti millia, qui non cognoverunt sinistram suam aut dexteram,[6] declarans scilicet propter sinceritatem innocentium se etiam culpis nocentium pepercisse. Sed quid ego de Dei misericordia loquor, qui non tantum postulata tribuit, sed interdum etiam non sperata largitur; tantoque, si dici licet, major est hominibus humanitate et benevolentia, quanto potestate atque natura?

Offensé jadis par les péchés des Ninivites, Dieu fut désarmé par les pleurs et les vagissements de l’enfance. Si nous lisons que tout le peuple pleura, il est vrai de dire pourtant que la divine miséricorde se laissa surtout attendrir par le sort et l’innocence des enfants. Le Seigneur dit à Jonas: Tu t’es attristé sur un lierre. Et moi, ajoute-t-il ensuite, moi je n’épargnerais pas la grande ville de Ninive, où il y a plus de six vingt mille enfants, qui ne savent pas discerner la droite de la gauche! Ainsi, il déclare qu’il pardonne même les fautes des coupables, en faveur des innocents. Mais que parlé-je de la miséricorde de Dieu, lui qui non seulement accorde ce qu’on lui demande, mais qui va même jusqu’à prévenir nos espérances; lui qui s’élève d’autant plus, si l’on peut parler ainsi, au dessus du la bonté et de la générosité des hommes, qu’il surpasse ses créatures par son pouvoir et son essence?

 

Paratum, ut ait Livius, inter Romanos Sabinosque bellum, et, quod difficilius sedari potest, cœptum preces quondam et interventus charorum pignorum sustulerunt; cumque una eorum gens esset natura ferox, alia dolore fervens; tantum tamen visio affectus mutui valuit, ut nec Romanus memor esse belii, nec Sabinus posset injuriæ; et illi paulo ante feri ac semibarbari; cognati sanguinis cupidi, sui prodigi, amplecti se mutuo inciperent; quia pignus mutuum jam habere cœpissent, fieretque unus uterque populus, quia unus utriusque esset affectus. Nos non in acie stamus, non arma sumimus, non vim inferimus, nec propulsare tentamus; impium fore arbitrantes si vel in hoc filii parentibus obvient, ne puniantur injusti. Cur, rogo, quod illi quondam affectus pro suis obtinuerunt, nostri non queant impetrare pro nobis? An ideo infelicissimi pene omnium, ideo minus meremur veniam, quia repugnare nescimus? Quod vultis nos pati, patimur. Si irascimini, deprecamur; si puniendos creditis, acquiescimus. Quid, rogo, ultioni post ista superest? Certe etiam si justas succensendi causas parentes habeant, nihil contingere eis felicius, nihil optatius potest quam ut sic eis pro reatu filii satisfaciant, ne necesse habeant vindicare. Quid autem est in quo magis possimus vobis nos satisfacere? Filii vestri sumus, qui vos rogamus; neptis, per quam rogamus. Parcite, indulgete illi. Eorum parentes charissimi pro se rogant, ob quorum soletis nomina etiam extraneis nil negare.

Un combat, au rapport de Tite-Live, allait se livrer entre les Sabins et les habitants de Borne; ce qui rendait la pacification difficile, déjà l’on en était venu aux mains; les prières et l’entremise des enfants désarmèrent les guerriers. Une de ces deux nations était fière et cruelle, l’autre était aigrie par la douleur; cependant, ni les uns, ni les autres ne purent voir des objets si touchants sans que le Romain n’oubliât sa cruauté, et le Sabin le ressentiment de l’injure. Ces deux peuples, naguère sauvages et demi barbares, altérés d’un sang ami, prodigues du leur, s’embrassèrent mutuellement, et, parce qu’ils avaient des gages communs, les deux nations n’en firent plus qu’une, les mêmes liens d’affections les unissant toutes les deux. Nous, nous ne sommes point rangés en bataille, nous ne prenons pas les armes, nous n’usons pas de violence, nous ne cherchons pas à repousser la force; nous regarderions comme impies les enfants qui s’armeraient contre leurs pères, afin de repousser un châtiment inique. Et pourquoi, je vous le demande, les nôtres n’obtiendraient-ils pas pour nous, ce que les Sabins obtinrent jadis pour les leurs? Est-ce, par hasard, que devenus presque les plus malheureux des hommes, nous serions indignes de pardon, dès là que nous ne savons être rebelles? Ce que vous voulez que nous endurions, nous l’endurons; si vous montrez de la colère, nous cherchons à la calmer; si vous nous jugez dignes de châtiment, nous sommes prêts. Nous vous le demandons, que reste-t-il encore à la vengeance? Certes, les parents eussent-ils de justes raisons de s’irriter, il ne peut rien leur arriver de plus heureux, de plus désirable que de voir leurs enfants réparer leur faute, et rendre ainsi le châtiment inutile. Mais en quoi pouvons-nous davantage vous satisfaire? Nous sommes vos enfants, nous qui vous prions; elle est votre petite-fille, celle par qui nous vous prions. Pardonnez-nous, soyez-lui favorable. En nous servant d’elle pour vous fléchir, nous nous servons d’un nom par l’entremise duquel vous ne refuseriez jamais rien, même à des étrangers.

 

Longum est de innumeris pietatis atque humanitatis exemplis dicere, et præposterum ut de majoribus ad minora veniamus. Sed tamen id quod dicturus sum, specie quidem minus est, sed tamen re minus non est. Perorans quondam pro periculo existimationis atque incolumitatis suæ in Romano foro Servius Galba, cum ob difficultatem negotii et invidiam facti sui parum non modo in causa, sed etiam in eloquentia spei poneret, arte usus est ut judicum animos, quos inflectere precum ambitione non poterat, rerum tentaret affectu. Itaque consumptis jam admodum cunctis oratoriæ artis ingeniique subsidiis, cum parum se promovisse intellexisset, parvulum quem secum habebat, Galli, ut illis temporibus videbatur, clarissimi et nuper mortui viri filium, et parvas ante subsellia auditorum indoles suas in consessu judicum conspectuque produxit: quos cum laturis sententiam disceptatoribus oratione flebili commendaret, fractæ affectu omnium mentes et inclinatæ sunt. Quid plura? Factum est ut inflexis cunctorum sensibus, daret misericordia humanitati quidquid ambitioni veritas denegaret. O affectus humani quanti estis, quantum valetis, qui etiam in judicio jus habere potuistis!

Il serait trop long de rappeler ici les innombrables exemples de clémence et d’humanité, il serait hors de propos de descendre des grandes aux petites choses. Ce que je vais dire, quoique moindre en apparence, ne l’est pas cependant en réalité. Plaidant un jour au forum dans une affaire où sa vie, aussi bien que sa réputation, se trouvait compromise, et la difficulté du sujet, la noirceur du grief ne lui laissant plus aucun espoir ni du côté du droit, ni du côté de l’éloquence, Servius Galba usa d’un ingénieux artifice pour ébranler par un mouvement pathétique les cœurs de ces juges que des prières ardentes n’avaient pu fléchir. Ainsi donc, après avoir épuisé toutes les ressources de l’éloquence et du génie, voyant qu’il n’avançait guère, il fit paraître un enfant d’un âge encore tendre, qu’il avait avec lui; c’était le fils de Gallus, homme très recommandable à cette époque, et mort tout récemment. Puis il présenta devant les sièges des auditeurs, en présence des juges et sous leurs yeux, ses petits enfants à lui, et les recommanda par un discours plein de larmes à ceux qui allaient prononcer sa sentence; il n’en fallut pas davantage pour briser et entraîner tous les cœurs. En un mot, il arriva par cette heureuse révolution, que l’attendrissement donna à l’humanité ce que la vérité refusait aux attraits de l’éloquence. O sentiments de la nature, que vous êtes forts, que vous êtes puissants, vous qui avez pu trouver grâce même devant des juges inflexibles!

 

Discite, o parentes charissimi, venia vestri dictum sit, discite vel hoc saltem exemplo frangi atque molliri. Certe etiam illic misericordia valuit, ubi locum esse misericordiæ non licebat. Laturi sententiam judices, qui nihil se nisi ex veritatis officio pronuntiaturos esse juraverant, excludere tamen misericordiam nec post sacramenta potuerunt; in tantum humanitate moti, ut dum alieno negotio consulunt, suum pene obliviscerentur. Nihil vos durum, nihil insolens deprecamur. Vestris vos præstate pro vobis, quod præstiterunt illi extraneis contra se. Certe nec causa illic justior, nec persona charior, nec audientia humanior, nec orator gratior fuit. Illic agebatur pro crimine, hic pro affectu; illic pro extraneis, hic pro filiis; illic apud juratos judices, hic apud injuratos parentes; illic per oratorem qui circumscribere nitebantur, hic per neptem, quæ quo vos ipsa infantiæ suæ simplicitate plus moveat, adhuc rogare non novit. Quid est quod causæ desit? quod novum inquirendum est inauditumque suffragium? Num extraneorum apud vos precibus utendum est? Semper in amore cautela est. Nemo enim melius diligit quam qui maxime veretur offendere. Unde ego nunc veniam peto, non quia offendisse me noverim, sed ut locum offensæ penitus non relinquam; nec conscientia culpæ, sed ratione et officio charitatis; ut majorem apud te affectus gratiam obsecratio mereatur innoxii, et amori proficiat supplicatio reatu carens; habeasque plus in filii tui deprecatione quod diligas, si non habes quod remittas. Quanquam temere fortasse nobis de innocentia blandiamur, quid tu de nobis sentias nescientes. Tui enim nobis sensus magis quam nostræ opinionis ratio habenda est. Superest ergo ut si quid aliud et quidquid illud commissum a nobis est, tu qui id offensa dignum putas, venia quoque non indignum arbitreris. Pulchre tibi ipse in tuorum reatu satisfacies. Nihil de ultione perdit filio ignoscens pater: quia felicius multo est et laudabilius suis aliquem etiam immerito ignoscere, quam in suos etiam merito vindicare. Vale.

Apprenez donc, parents bien-aimés, (et cela soit dit sans vous offenser) apprenez, du moins par cet exemple, à vous laisser amollir et briser. Vous le voyez, la pitié a trouvé place, là où elle ne pouvait, ce semble, avoir accès. Des juges sur le point de porter leur sentence, et qui avaient juré de ne prononcer que d’après les droits de la vérité, n’ont pu, malgré leurs serments, se défendre des émotions de la nature, au point de s’oublier eux-mêmes, tout en s’occupant d’une affaire étrangère. Nous ne vous demandons rien de difficile, rien d’inusité. Faites pour vous à l’égard des vôtres, ce que ces juges firent contre eux pour des étrangers. Certes, dans cette occasion, la cause n’était pas plus juste, la personne n’était pas plus chère, ni l’auditoire plus clément, ni l’orateur plus agréable. Là, il s’agissait d’un grief à détruire, ici, il s’agit d’une affection à regagner; là, c’était pour des étrangers, ici, c’est pour des enfants ; là, c’était devant des juges liés par un serment, ici, c’est devant des parents que nul serment ne lie; là, c’était un orateur qui employait tous les détours de l’éloquence, ici, c’est une jeune enfant qui doit d’autant plus vous toucher par la simplicité de son âge, qu’elle ne sait point encore prier. Que manque-t-il donc à notre cause? A quel suffrage étrange et inouï devons-nous recourir encore? Faut-il user auprès de vous de supplications étrangères? Toujours l’amour est sur ses gardes, car nul ne sait mieux aimer que celui qui craint surtout de blesser. Je réclame donc indulgence, non que je sache vous avoir offensé, mais pour ne pas laisser de place au reproche; je ne suis pas guidé par la conscience de ma faute, mais je cède à un motif, à un devoir de tendresse. Les prières d’un homme qui n’est pas coupable m’obtiendront de votre part un redoublement d’amour, et les supplications d’un cœur innocent augmenteront votre bonté; et vous trouverez plus à aimer dans un fils, si vous n’y trouvez rien à pardonner. Au reste, nous avons tort peut-être de compter sur notre innocence, ignorant ce que vous pensez de nous. Car, c’est à vos sentiments qu’il nous faut avoir égard, bien plus qu’à notre propre opinion. Que vous dirai-je? Si nous sommes coupables envers vous d’un délit quelconque, en vous montrant offensés, ne vous montrez pas non plus inexorables. C’est la plus belle satisfaction que vous puissiez tirer de la faute de vos enfants. Un père qui pardonne à son fils ne perd rien de sa vengeance, car il est bien plus doux, bien plus louable de pardonner à des enfants indignes de pardon, que de les punir, même avec justice. Adieu.

 

EPISTOLA V.

AD CATTURAM.

V.

A CATTURA.

 

Catturæ Sorori Salvianus. Etsi docente Paulo apostolo quid conveniat nos orare nescimus, quo fit ut interdum quid velle aut gaudere oporteat nesciamus: tamen ego pro communi humani generis affectu quo omnes admodum homines, pie magis quam sapienter, eos qui nobis curæ sunt cupimus quam diutissime esse nobiscum, gaudeo quod post gravem diuturnumque morbum, spem etiam præsentis vitæ indepta es, quæ futuræ semper habuisti. Benedictus itaque Dominus Deus noster, qui semper spiritus tui custos, nunc præcipue etiam carnis fuit; et in te manens teque custodiens, manum suam ex interioribus tuis usque ad exteriora porrexit; nec solum sancta sanctorum, sed etiam vestibula templi sui et circumsepta servavit; protectionemque suam latius fundens, fecit salutem animæ tuæ usque ad salutem corporis pervenire.

A sa sœur Cattura, Salvien. — Quoique nous ne sachions pas, au dire de l’Apôtre Paul, ce qu’il nous faut demander, d’où il arrive que souvent nous ignorons ce que nous devons souhaiter, ou ce dont nous devons nous réjouir, entraîné toutefois par cette affection naturelle qui porte tous les hommes, par amitié beaucoup plus que par raison, à désirer que les personnes qu’ils aiment restent avec eux le plus longtemps possible, je me réjouis de ce que, après une grave et longue maladie, vous avez reconquis l’espoir de la vie présente, vous qui toujours ayez gardé celui de la vie future. Béni soit donc le Seigneur notre Dieu, qui ayant toujours été le gardien de votre esprit, vient de se montrer aussi le gardien de votre chair; qui, résidant en vous et vous défendant, a étendu sa main de votre intérieur jusques à votre extérieur; qui a conservé non seulement le saint des saints, mais aussi les vestibules et les dehors de son temple; qui, étendant plus loin sa protection, a fait servir le salut de votre âme au salut de votre corps.

 

Quamvis ego ne hanc quidem tibi quam pertulisti, terrestris vasculi infirmitatem obfuisse existimem, cujus fortitudo, ut scis, menti semper inimica est. Ut te jure nunc tanto fortiorem spiritu putem, quanto imbecillior carne esse cœpisti. Caro enim, inquit Apostolus, concupiscit adversus spiritum, spiritus adversus carnem. Hæc enim invicem sibi adversantur: ut non quæ vullis, illa faciatis.[7] Ergo si repugnante corpore quæ volumus facere non possumus, infirmandum carne est ut optata faciamus. Et verum est: imbecillitas enim carnis mentis vigorem exacuit; et affectis artubus, vires corporum in virtutes transferuntur animorum: ut mihi genus quoddam sanitatis esse videatur, hominem interdum non esse sanum. Nulla enim admodum tum spiritui cum corpore, id est, nulla divinæ indoli cum terreno hoste luctatio est. Non turpibus flammis medullæ æstuant, non malesanam mentem latentia incentiva succendunt, non vagi sensus per varia oblectamenta lasciviunt; sed sola exsultat anima, læta corpore affecto quasi adversario subjugato.

Au reste je suis loin de penser qu’elle vous ait été nuisible, cette infirmité d’une argile terrestre, dont la force, comme vous savez, est toujours ennemie de l’âme. J’ai donc bien droit de vous regarder d’autant plus forte d’esprit, que vous êtes devenue plus faible de corps. Car la chair, dit l’Apôtre, a des désirs contraires à ceux de l’esprit, et l’esprit en a de contraires à ceux de la chair, et ils sont opposés l’un à l’autre; de sorte que vous ne faites pas les choses que vous voudriez. Donc, si la force du corps nous empêche de faire ce que nous désirons, il nous faut abattre cette vigueur pour suivre les mouvements de l’esprit. Et cela est vrai, car l’affaiblissement de la chair donne à l’âme une force nouvelle, et, dans des membres atténués, la vivacité du corps passe à l’intérieur pour la pratique des vertus; de cette manière, c’est comme un état de santé dans l’homme, d’être quelquefois malade. Il ne reste plus d’opposition entre l’esprit et le corps, c’est-à-dire; plus de combat entre la nature spirituelle et l’ennemi terrestre. Le cœur ne brûle plus de feux impurs, de secrètes étincelles n’y allument plus de désirs insensés, les sens ne folâtrent plus vagabonds, emportés par mille séductions; mais l’âme seule triomphe, satisfaite de voir le corps abattu, comme un ennemi subjugué.[8]

 

Gaude ergo, alumna Christi; semper quidem simplicis et quietæ, sed nunc magis defæcatæ tuæ mentis et liberæ ostium aperi, et detrahe, ut legis, spiritum sanctum. Nunquam, ut puto, habitatore Deo dignior exstitisti: quanto imbecillior corpore, tanto purior sensu. Vincentibus carnem tuam morbis mente vicisti. Felix si hanc semper corporis mortem in vitam spiritus conservaris. Exstinctis in te forsitan cunctis humanarum tentationum incentivis, habere quodammodo naturam animæ etiam in carne cœpisti. Ut mihi non solum magna Dei dispensatione, sed etiam magno munere, et ante ægrotasse et nunc convaluisse videaris. Ægrotasti enim hactenus ad virtutem spiritus confirmandam, secura forsitan sanitatem nunc adipiscens jam carne superata; ut post hanc redditam corpori incolumitatem sine ulla animæ infirmitate possideas, et ita caro valere incipiat ut jam tentatio non resurgat. Vale.

Réjouissez-vous donc, élève du Christ; ouvrez la porte de votre cœur toujours simple, toujours paisible, il est vrai, mais aujourd’hui bien plus pur, bien plus libre encore, et, selon qu’il est écrit, aspirez l’esprit saint. Jamais, ce me semble, vous n’avez été plus digne d’avoir Dieu pour hôte; plus votre corps a été affaibli, plus vos sens ont été purifiés. Quand les maladies domptaient votre chair, votre esprit a triomphé. Heureuse si vous savez conserver toujours cette mort corporelle pour la vie de l’esprit! Depuis que tous les feux des tentations humaines se sont éteints en votre personne, vous avez commencé, même dans la chair, de posséder en quelque sorte la nature de l’âme. C’est donc, à mon avis, non seulement par un admirable dessein, mais encore par une faveur signalée de Dieu que vous avez été malade d’abord, puis ensuite que vous êtes revenue à la santé. Si vous avez été malade jusqu’à présent, c’est pour consolider la force de l’esprit; tranquille, et recouvrant la santé, maintenant que la chair est abattue, vous posséderez désormais votre corps sain et sauf; vous n’aurez plus à redouter les infirmités de l’âme, et la chair se rétablira de manière à ce que la tentation ne revienne plus jamais. Adieu.

 

EPISTOLA VI.

AD LIMENIUM.

VI.

A LIMENIUS.

 

Limenio Salvianus in Domino salutem. Etsi scio honestas mentes probi affectus non oblivisci, ideo quia boni in bonis studiis quasi naturam quodammodo suam diligunt; tamen quia, quantum in nobis est, augere nos amorem bonorum amicorum officio nostro convenit, admonendum te charitatis olim a me cœptæ, nuper a te auctæ existimavi, ut legens epistolas meas, dum in me studium tui amoris videris, in te mei accenderes. Dabit autem, non ambigo, Deus noster ut affectum Christianorum intercipiens, Christi ipse affectus fias. Vale in Domino.

A Limenius, Salvien, salut dans le Seigneur. — Je n’ignore pas que les cœurs bien nés n’oublient jamais une affection honnête, parce que, dans des goûts purs, les hommes vertueux chérissent en quelque sorte leur propre nature; cependant, comme nous devons autant qu’il est en nous, accroître par de bons offices l’amitié des nôtres, j’ai cru devoir vous rappeler cette union que je formai jadis avec vous, et que vous avez cimentée naguère. Quand vous lirez ma lettre, les sentiments affectueux que vous y trouverez réveilleront pour moi ceux de votre âme. Notre Dieu vous accordera, j’espère, si vous aimez des Chrétiens, de participer à l’affection du Christ. Adieu dans le Seigneur.

 

EPISTOLA VII.

AD APRUM ET VERUM.

VII.

A APER ET A VERUS.

 

Apro et Vero Salvianus. Officii sit, an impudentiæ, quod prius ad vos scripsi quam a vobis jus scribendi acciperem, malo vestri esse judicii quam assertionis meæ; quia res dubia ac latens melius semper bonis interpretatoribus quam malis defensoribus creditur. Sed licet hæc vere se ita habeant et a me ita esse ducantur, tamen si quid in veri opinione secundum intelligentiam meam sit, audiendum a me putatis, ego sic arbitror, si quando de officio deferendo parvis, ut ego sum, apud superiores, ut vos estis, sancta contentio est, melius eos facere si præoccupent scripto patronos suos quam si ab iis præoccupentur. Nam cum ipsa scribendi rescribendique assiduitas dandis vel maxime et reddendis obsequiis deferatur; multo necesse est humilius sit et obsequentius, dare quempiam operam ut officium prius deferat quam exspectare ut prius capiat: quia, juxta id quod supra diximus, delatio officii fugere honorem, dissimulatio affectare videatur.

A Aper et à Verus, Salvien. — S’il y a prévenance ou hardiesse de ma part à vous écrire sans que vous m’en ayez donné le droit, c’est à votre jugement qu’il faut en référer plutôt qu’au mien; car, en une chose douteuse et cachée, on s’en rapporte mieux à d’habiles interprètes qu’à de mauvais défenseurs. Quoiqu’il en soit réellement ainsi, et que je ne doute pas de cette vérité, néanmoins si vous voulez me permettre d’énoncer ma faible opinion à ce sujet, je le ferai volontiers. Or, je pense que, s’il y a quelquefois entre les supérieurs comme vous êtes, et les inférieurs comme je suis, une sainte rivalité de politesses, ceux-ci font mieux de devancer par écrit leurs supérieurs, que de s’en laisser prévenir. L’échange de lettres et de réponses étant principalement établi pour favoriser la réciprocité de déférences, il y a bien plus de respect et d’humilité à user tout le premier d’attentions et d’égards, que d’attendre qu’on nous devance; car, ainsi que je l’ai dit, en prévenant, on semble fuir les hommages, en différant, on paraît les rechercher.

 

Congrue ergo et multis modis rationabiliter actum est, ut ego ad vos prius scriberem. Primum, quia turpiter ad honorem ambisse viderer inferior. Deinde, quod vos ab omni hujuscemodi opinionis nota ita morum vestrorum dignitas vindicat, ut pene quidquid a vobis fit, nihil non recte factum esse credatur. Postremo, quod etiam si hoc consilio vos ad me non scripsissetis, ut ego peccator et imbecillus prius deferrem officia quam sumerem; pio magis id vos consilio fecisse existimandum erat quam arroganti. Cum enim totius ferme humilitatis et prope omnium officiorum palmam indepti sitis, non tam credi potera vos amico voluisse honorem negare quam onus noluisse imponere. Quamvis enim honestum et religiosum studium sit præoccupare humilitate et vincere; tamen quando inter tales ut nos sumus, id est, inter summos atque infimum, hujuscemodi negotium est; abundantioris charitatis rem major facit si minori cedat officio.

C’est donc à bon droit et avec beaucoup de raison, que je me suis mis à vous écrire le premier. D’abord, il eût été honteux pour moi, inférieur que je suis, de paraître ambitionner les hommages. Ensuite, la dignité de vos mœurs vous met tellement à couvert d’un semblable soupçon, que tout ce que vous faites porte l’empreinte de la sagesse. Enfin, quand même vous ne n’eussiez point écrit, dans la vue de me forcer, moi homme faible et pécheur, à vous rendre les premiers devoirs, il eût fallu attribuer cette conduite à la piété bien plus qu’à l’orgueil. Comme vous avez atteint au plus haut degré de l’humilité et des autres vertus, l’on eût pensé que c’était moins pour refuser des honneurs à un ami, que pour ne pas lui imposer une charge onéreuse. Que ce soit une étude honnête et pieuse de prévenir et de surpasser les autres en déférences, cependant entre des personnes comme nous, c’est-à-dire, entre des personnes éminentes, et un homme d’un rang infime, le supérieur fait preuve d’une charité plus généreuse en cédant à son inférieur.

 

Hæc, mi domini venerabiles, juxta opiniunculam meam non tam præsumptione scientiæ quam honore reverentiæ vestræ scribenda ad vos putavi. Si aliud vos sentire ostenderitis, ego manum ad os meum ponam;[9] et juxta exemplum sancti Job, qui post divinam vocem in comparationem loquentis Dei parvum se et imbecillum esse cognovit, terram me, ut sum, squalidam, et insincerum cicerem judicabo, dicamque illud: Semel locutus sum: non adjiciam:[10] Nec immerito: incidere enim in falsæ opinionis errorem priusquam vera cognoscas, imperiti animi est et simplicis; perseverare vero in eo, postquam agnoveris, contumaciæ. Valete.

Voilà, mes vénérables maîtres, ce que j’ai cru devoir vous écrire, suivant ma faible opinion, moins par une vaine présomption d’habileté, que par respect pour votre révérence. Si vous manifestez d’autres sentiments, je placerai ma main sur ma bouche et, suivant l’exemple du saint homme Job, qui, après avoir entendu la parole divine, reconnut sa faiblesse et son néant en comparaison du Seigneur dont il venait d’écouter la voix, je me regarderai comme une vile terre, ce que je suis en effet, et comme une cendre abjecte, puis je dirai: J’ai parlé une premièr