Saint Jérôme

SAINT JERÔME

 

LETTRES

A THÉOPHILE, PATRIARCHE D'ALEXANDRIE.

EPISTOLA XCIX  AD THEOPHILUM.

au prêtre Riparius       à Augustin

 

 

 

 

SÉRIE VI. LETTRES.

A THÉOPHILE, PATRIARCHE D'ALEXANDRIE.

Eloge de la lettre pascale de Théophile. — Maladie de Jérôme. — Mort de sainte Paula.

Ecrite en 405.

EPISTOLA XCIX  AD THEOPHILUM.

 

BEATISSIMO PAPAE THEOPHILO HIERONYMUS.

1. Ex eo tempore quo Beatitudinis tuae accepi Epistolas, juncto Paschali libro, usque in praesentem diem, ita et moerore luctus, et sollicitudine, ac diversis super statu Ecclesiae hinc inde rumoribus exagitatus sum, ut vix volumen tuum potuerim in Latinum sermonem vertere. Optime enim nosti juxta, veterem sententiam, Non esse tristem eloquentiam: maxime si ad aegritudinem animi accedat corporis aegritudo. Et hanc ipsam Epistolam febre aestuans, et quintum jam diem decumbens lectulo, nimia festinatione dictavi: breviter indicans Beatitudini tuae, magnum me laborem sustinuisse in translatione ejus, ut omnes sententias pari venustate transferrem, et Graecae eloquentiae Latinum aliqua ex parte responderet eloquium.

2. In principio philosopharis: et generaliter agens dum omnes erudis, unum jugulas: in reliquis autem quod vel difficillimum est, Rhetoricae eloquentiae jungis Philosophos, et Demosthenem, atque Platonem nobis consocias.O quanta dicuntur in luxuriam, quantis praeconiis extollitur continentia, et de intimis sapientiae disciplinis, diei ac noctis, lunae cursus, ac solis ratio, mundi istius natura describitur; et hanc ipsam disputationem ad Scripturarum refers auctoritatem, ne in Paschali libro videaris de saecularibus quidquam fontibus mutuatus. Quid plura? In his laudare te vereor, ne assentandi crimen incurram. Optimus liber est, et in Philosophis, et agens susceptam causam absque invidia personarum.

Unde obsecro te, ignoscas tarditati etiam meae; ita enim sanctae et venerabilis Paulae confectus sum dormitione, ut absque translatione hujus libri, usque in praesentiarum nihil aliud divini operis scripserim. Perdidimus enim, ut ipse nosti, repente solatium, quod (ut conscientiae nostrae testis est Dominus) non ad proprias ducimus necessitates, sed ad sanctorum refrigeria, quibus illa sollicite serviebat.

Sancta et venerabilis te, filia tua Eustochium, quae nullam pro matris absentia recipit consolationem, te universa Fraternitas suppliciter salutat. Libros quos dudum scripsisse te nuntiasti, vel legendos nobis, vel vertendos transmitte. Vale in Christo.
 

 

 

1 Depuis que votre béatitude m'a envoyé sa lettre pascale (1), j'ai été si accablé de douleur; et les affaires de l'Église, dont j'entends parler diversement, m'ont donné tant d'inquiétude, qu'à peine ai-je pu traduire votre lettre en latin. Car vous savez ce que disent les Anciens: « Que l'éloquence et la tristesse ne sauraient s'allier ensemble , surtout quand aux peines de l'esprit se joignent les infirmités du corps. » En ce moment même, je suis dans l'accès de la fièvre, et il y a déjà cinq jours que je garde le lit. J'ai donc dicté cette lettre à la hâte, pour vous marquer en peu de mots que la traduction de la vôtre m'a infiniment coûté, et que j'ai eu bien de la peine à rendre beauté pour beauté, et à donner au latin l'élégance et la douceur du grec.

Vous commencez, comme les philosophes, par établir des principes généraux, qui vous servent tout à la fois et à instruire tous les hommes en général, et à accabler en particulier celui (2) dont vous avez entrepris de combattre les erreurs. Dans la suite, chose si rare et si difficile, vous savez allier Platon à Démosthènes, et joindre à la force et à la solidité de la philosophie les beautés et les ornements de l'éloquence. Avec quelles couleurs ne dépeignez-vous pas les désordres et l'infamie de l'incontinence ? Par quelles louanges au contraire ne relevez-vous pas le mérite et l'éclat de la chasteté ? Avec quelle érudition ne décrivez-vous pas la vicissitude des jours et des nuits, le. cours de la lune et du soleil, la construction et la nature de ce vaste univers ? Vous n'allez pas puiser vos preuves et vos raisonnements aux sources de la littérature profane, de peur de déroger à la dignité de votre sujet; vous n'appuyez ce que vous dites que sur l'autorité des saintes Écritures. En un mot (car je crains que les louanges que je vous donne ici ne soient suspectes de flatterie), votre ouvrage est excellent, vous y raisonnez selon les véritables principes de la philosophie, et vous traitez votre sujet sans offenser personne.

Pardonnez-moi donc, je vous prie, d'avoir différé si longtemps à le traduire. Je suis si affligé de la mort de la vénérable Paula, qu'excepté la traduction de votre lettre, il m'a été impossible jusqu'à présent de rien faire sur l'Écriture sainte. Vous savez qu'en perdant cette sainte femme nous avons perdu toute notre consolation. Si je suis si sensible à cette perte , Dieu m'est témoin que ce n'est point pour mon propre intérêt ; je n'ai en vue que celui des serviteurs du Christ, que cette charitable veuve soulageait et prévenait même dans tous leurs besoins.

Votre sainte et vénérable fille Eustochia vous salue; elle est inconsolable de la mort de sa mère. Tout le monastère vous salue. Envoyez-moi les ouvrages dont vous me parlez dans votre lettre; je serais bien aise de les lire ou de les traduire. Je prie le Christ de vous conserver la santé.

(1) Les lettres pascales étaient destinées a faire connaître quel jour on devait célébrer la Pâque.

(2) Origène, dont Théophile combat les erreurs dans ses lettres pascales.