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LUCIEN

LXIII

ÉLOGE DE LA PATRIE (01).

I. Rien n'est. plus, doux que la patrie, dit un commun proverbe (02). Est-il, en effet, rien de plus aimable, de plus auguste, de plus divin ? Seulement, tout ce que les hommes regardent comme divin et auguste, n'est tel qu'en raison de la patrie, cause et maîtresse souveraine qui donne à chacun la naissance, la nourriture et l'éducation. On peut admirer la grandeur, la beauté et la magnificence des autres cités ; mais on ne chérit que celle où l'on a reçu le jour ; et, de tous les voyageurs qu'entraîne le plaisir de voir un spectacle agréable, il n'en est aucun qui se laisse séduire par les merveilles qu'il trouve chez les autres peuples, au point d'oublier entièrement le lieu de sa naissance.

2. Quiconque se fait gloire d'être citoyen d'une ville fortunée ignore, ce me semble, quel est le véritable hommage qu'on doit rendre à la patrie ; il montre qu'il serait fâché que le ciel l'eut fait naître dans des lieux moins célèbres. Pour moi, je pense que c'est le nom même de notre patrie que nous devons honorer. Si l'on veut comparer une ville à une autre, on examinera leur étendue, leur beauté, l'abondance dont elles jouissent ; mais, s'il faut faire un choix, personne ne préférera la cité la plus brillante à sa patrie. Il pourra, bien souhaiter qu'elle égale en opulence les villes les plus riches; mais, telle qu'elle est, elle sera toujours l'objet de ses voeux.

3. Ce sont aussi là les sentiments des enfants vertueux et des bons pères. Un jeune homme vertueux ne préfère personne à son père ; un bon père n'abandonne pas son fils pour un étranger. Tous les pères, au contraire, sont tellement esclaves de leur tendresse paternelle, qu'ils croient toujours leurs enfants plus beaux, mieux faits, mieux doués que tous les autres. Quiconque ne juge pas ainsi des siens n'a pas, à mon avis, des yeux de père.

4. Le nom de la patrie est donc le premier qui retentisse à nos oreilles, celui qui leur devient le plus familier; car il n'y a rien de plus familier que le nom d'un père. Or, témoigner envers un père le juste respect que commandent les lois et la nature, c'est rendre à la patrie l'hommage qui lui est dû ; un père, en effet, est une dépendance de la patrie, ainsi que le père de ce père ; et toute la ligne ascendante d'aïeux, en en faisant remonter le nom jusqu'aux dieux paternels.

5. Les dieux eux-mêmes aiment leur patrie ; leurs yeux, il est vrai, en embrassant l'univers et l'ensemble des choses humaines; regardent comme leur domaine et la terre et les mers ; mais la ville où chacun d'eux a pris naissance est plus chère à leurs coeurs que toutes les autres cités. Ainsi celles qui peuvent se vanter d'avoir donné le jour à des dieux sont plus augustes ; les îles qui furent leur berceau sont plus sacrées ; enfin le culte que l'on croit leur être le plus agréable est celui qu'on vient leur rendre dans ces lieux préférés. Si donc le nom de la patrie est cher aux dieux, combien ne doit-il pas l'être plus aux hommes ?

6. C'est dans la patrie que chacun de nous a vu d'abord luire le soleil. Ce dieu, généralement adoré de tous les hommes, est encore en particulier le dieu de leur patrie ; sans doute parce que c'est là qu'ils ont commencé à jouir de son aspect, articulé les premiers sons, répété le langage de leurs parents, appris à connaître les dieux. Si la patrie que le sort nous a donnée est telle que nous ayons besoin d'aller puiser ailleurs une éducation plus relevée, c'est encore à elle que nous devons savoir gré de cette éducation, puisque sans elle nous n'eussions pas connu le nom de cette ville ; nous ne nous serions pas doutés de son existence.

7. Toutes ces sciences, du reste, cette instruction que les hommes cherchent à acquérir, c'est encore pour leur patrie qu'ils l'acquièrent, c'est pour se rendre plus utiles à leurs concitoyens ; et, s'ils amassent des richesses, c'est pour parvenir aux honneurs et fournir aux dépenses publiques. Ils ont raison; selon moi : il ne faut pas être ingrat, quand on a été comblé des plus grands bienfaits. Et si nous témoignons, comme il est juste, une reconnaissance spéciale à chacun de nos bienfaiteurs, elle doit éclater encore davantage envers notre patrie. Les villes ont établi des lois qui répriment la mauvaise conduite des enfants à l'égard de leurs parents. Eh ! ne convient-il pas de regarder la patrie comme une tendre mère, de lui payer le prix de notre éducation, de la connaissance qu'elle nous a donnée des lois ?

8. Jamais on n'a vu d'homme oublier sa patrie au point de rie s'en plus soucier lorsqu'il est dans une autre ville. Au contraire, les voyageurs, dans leurs disgrâces, se rappellent toujours que la patrie est le plus grand des biens. Ceux que la fortune favorise, quoique heureux, du reste, croient manquer de ce qui fait surtout le bonheur, en n'habitant pas dans leur patrie, mais sur une terre étrangère : ce nom même d'étranger est une injure. Tous ceux qui se sont illustrés durant leurs voyages, en acquérant des richesses, en obtenant de glorieux honneurs, en se créant une réputation littéraire, en faisant admirer leur courage, on les voit tous s'empresser de revenir dans leur patrie, comme s'ils ne trouvaient point ailleurs des yeux plus dignes de contempler leur fortune ; ils ont d'autant plus de hâte à rentrer dans leur pays, qu'ils ont conquis plus d'estime chez les étrangers. ,

9. La patrie est aimable pour les jeunes gens ; mais les vieillards, dont l'esprit est plus sensé que celui de la jeunesse, la désirent avec encore plus d'ardeur. Chacun d'eux, en effet, souhaite de mourir dans le sein de cette patrie où ils ont commencé à vivre ; ils désirent confier le dépôt de leur corps à cette terre qui les a nourris et partager la sépulture de leurs aïeux. C'est, en effet, pour tout homme, un affreux malheur que d'être surpris parla mort et de reposer dans une terre étrangère.

10. Si l'on veut bien comprendre l'attachement que de bons citoyens doivent avoir pour la patrie, il faut s'adresser à ceux qui sont nés dans un autre pays. Les étrangers, comme des enfants illégitimes, changent facilement de séjour ; le nom de patrie, loin de leur être cher, leur est inconnu. Partout où ils espèrent se procurer plus abondamment de quoi suffire à leurs besoins, ils s'y transportent, et mettent leur bonheur dans la satisfaction de leurs appétits. Mais ceux pour qui la patrie est une mère, chérissent la terre qui les a nourris, fût-elle petite, âpre, stérile. S'ils ne peuvent en louer la fertilité, ils ne manqueront pas d'autre matière à leurs éloges. Entendent-ils d'autres peuples louer, vanter leurs vastes prairies émaillées de mille fleurs, ils n'oublient point de louer aussi le lieu de leur naissance (03), et, dédaignant la contrée qui nourrit les coursiers (04), ils célèbrent le pays qui nourrit la jeunesse.

11. Oui, tous les hommes s'empressent de retourner dans leur patrie, jusqu'à l'insulaire (05), qui pourrait jouir ailleurs de la félicité ; il refusé l'immortalité qui lui est offerte, il préfère un tombeau dans sa terre natale, et la fumée de sa patrie lui paraît plus brillante que le feu qui luit dans un autre pays (06).

12. La patrie est donc pour tous les hommes un bien si précieux, que partout les législateurs ont prononcé contre les plus grands crimes, comme la peine la plus terrible, l'exil. Et il n'y a pas que les législateurs qui pensent ainsi : les chefs d'armée qui veulent entraîner leurs troupes rangées pour la bataille, ne trouvent rien à leur dire que ces mots : "Vous combattez pour votre pays !" Il n'y a personne qui, en les entendant, veuille être lâche ; et le soldat timide se sent du coeur au nom de la patrie.

(01)  On a contesté l'authenticité de cet opuscule : Wieland, ne doute pas qu'il ne soit de Lucien. Suivant le témoignage de cet illustre critique, ce serait une improvisation, faite par Lucien déjà vieux et de retour à Samosate, après ses longues courses dans l'empire romain.
(02)
Voy. Homère, Odyssée, IX, v. 34. Cf. Euripide, Phéniciennes, v. 409.
(03
Cf. la belle ode de Béranger : Qu'il va lentement le navire, etc.
(04) Allusion à Télémaque refusant les présents de Ménélas. Voy. Odyssée, V. 601 et suivants ; Horace, livre I, Ép. VII, v. 40 et suivants.
(05)
Ulysse.
(06)
Odyssée, I, v. 58.