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LUCIEN

LXXIII

ÉLOGE DE DÉMOSTHÈNE (01)

 



1. Je me promenais sous le Portique, du côté gauche en sortant, le seize du mois (02), avant midi : je rencontre Thersagoras Vous le connaissez, je pense. C'est un petit homme, au nez crochu, au teint pâle, mais d'un caractère décidé. Le voyant venir de mon côté : "Thersagoras, mon poète, où vas-tu, d'où viens-ta ? lui dis-je. - De chez moi, répond-il, et je viens ici. - Est-ce pour te promener ? - Sans doute et j'en ai besoin. J'ai passé toute la nuit debout : je voulais célébrer le jour de la naissance d'Homère, en lui consacrant quelques prémices poétiques. - C'est bien fait à toi de payer ainsi le prix de ton éducation à celui qui te nourrit. - Dès que j'eus commencé, le temps a fui si vite, que je suis arrivé jusqu'à midi sans m'en apercevoir, et c'est pour cela que j'ai besoin de me promener, comme je te de disais.
2. Mais je viens ici avant tout, ajouta-t-il, pour adresser mes hommages à ce grand homme (en même temps il me montrait du doigt la statue d'Homère aux cheveux flottants qui est, tu le sais, à la droite du temple des Ptolemées) (03) je viens lui adresser mes vœux, et le prier de m'accorder une heureuse veine poétique. - Plût aux dieux, repris-je, qu'il n'y eût qu'à demander ! Il y a déjà longtemps que j'aurais fatigué Démosthène de mes vœux, en le priant de m'aider à célébrer aussi le jour de sa naissance. S'il ne s'agissait que de souhaiter, je joindrais mes prières aux tiennes, et nous mettrions notre trouvaille en commun. - Pour moi, reprit-il, je ne puis attribuer qu'à Homère la facilité coulante que j'ai éprouvée cette nuit et ce matin. Je me suis senti transporté d'un enthousiasme prophétique et divin. Tu en jugeras toi-même. J'ai pris exprès mon ouvrage sur moi, pour le montrer au premier de mes amis que je rencontrerais de loisir. Il me semble que tu n'as absolument rien à faire.
3. - Tu es heureux, lui répondis-je, de ressembler à ce vainqueur olympique, qui, après avoir remporté le prix de la longue course (04) et lavé la poussière qui le couvrait, s'amusait le reste du temps à regarder le spectacle ou à causer avec un athlète, dans le moment même qu'on appelait les lutteurs au combat. - C'est vrai, dit-il, mais quand on entre dans la carrière, on ne perd pas son temps à causer. - Tu me fais l'effet, lui dis-je, d'un homme qui a remporté le prix de la longue course poétique, et tu veux, je le vois bien, te moquer de celui qui craint d'affronter la fortune du stade.
4. - Vraiment, reprit-il en souriant, que de difficultés tu sembles te créer ! - Mais tu t'imagines peut-être, lui dis-je, que Démosthène n'est rien en comparaison d'Homère. Tu es tout fier de ton éloge d'Homère, et tu crois que celui de Démosthène est peu de chose pour moi. - Tu me calomnies, reprit-il ; je suis loin de vouloir établir de rivalité entre ces deux héros, quoique je me sente pencher vers Homère. - A merveille, répondis-je ; mais moi, penses-tu que je sois moins partisan de Démosthène ?
5. - Quoique tu ne déprécies pas le sujet que je me propose, on voit bien pourtant que tu regardes la poésie comme la seule oeuvre estimable ; tu méprises sans réserve les travaux de la rhétorique, comme un cavalier qui dédaigne l'infanterie. - Les dieux me gardent d'être assez fou pour cela ; répondit-il, quoiqu’il faille un peu de folie pour frapper aux portes des Muses ! - Eh mais ! repris-je, les prosateurs n'ont-ils donc pas aussi besoin d'une inspiration divine, quand ils veulent ne pas ramper terre à terre, mais élever leurs pensées ? - Je le sais bien, dit-il ; et souvent je me plais à comparer ce qu'il y a chez les prosateurs, et notamment chez Démosthène, de véhémence, par exemple, d'amertume et d'enthousiasme, avec les mêmes qualités répandues dans Homère. Ainsi je place cet hémistiche :
... Ivrogne à l'œil de chien (05),
en regard des reproches adressés à Philippe sur "son ivresse, ses danses et ses excès (06). "Je compare :
... Voilà le seul augure (07)
cette pensée "Il faut que tous les gens de bien ayant bon espoir (08)... " et le vers :
Que de pleurs verserait le généreux Pélée (09) !
à cette phrase "Que de larmes répandraient ces braves citoyens qui combattirent jusqu'à la mort pour la gloire et pour la liberté (10) !" Je rapproche les flots d'éloquence de Python (11) des discours d'Ulysse
Pressés comme la neige en flocons épandue (12) ; " et cette belle réflexion :
Si nous pouvions vieillir dans l'immortalité (13) ?
de cette autre "Le but vers lequel tend toute la vie des hommes, c'est la mort ; c'est en vain qu'on s'enfermerait dans une cave pour lui échapper (14) ; " et mille autres idées où le génie des deux écrivains se rencontre.
6. Je me plais surtout à observer les tours passionnés, les figures, les tropes qu'ils emploient, cette variété qui n'engendre jamais la satiété, les transitions adroites par lesquelles ils reviennent, leurs comparaisons justes et élégantes, et leur haine de tout ce qui sent le barbare.
7. Il m'a semblé souvent, car je ne veux point déguiser la vérité, que Démosthène, qui, dit-on, ne met pas de frein à sa franchise, châtie avec plus de vigueur l'indolence des Athéniens, que celui qui appelle les Achéens des Achéennes (15) : son souffle plus soutenu va mieux aux grandes catastrophes de la Grèce, que celui du poète qui sème de dialogues les péripéties d'un combat, et refroidit l'action par de longs entretiens.
8. Souvent encore le nombre, le rythme et la cadence marchent sur les pas de l'orateur avec une poétique harmonie, de même qu'Homère a aussi ses antithèses, ses balancements de périodes, ses hardiesses de figures, et ses délicatesses de style. Il semble que la nature et l'art aient également concouru à former leur génie. Comment donc alors pourrais-je mépriser ta Calliope, quand j'en conçois une si haute idée ?
9. Cependant, je ne regarde pas moins l'entreprise de louer Homère comme une oeuvre deux fois plus pénible que celle à laquelle tu t'astreins en louant Démosthène, non par la difficulté des vers, mais par celle du sujet même. Ainsi, je n'ai pour base de mon éloge que le talent même de mon poète. Tout le reste est incertain, sa patrie, sa naissance, le temps où il a vécu. Si l'on avait sur ce point des lumières précises, il ne serait pas pour les hommes
Un éternel sujet de lutte interminable (16).
On lui assigne pour patrie Chios, Colophon, Cumes, Smyrne, Thèbes d'Égypte, et mille autres villes (17). Son père était, dit-on, Méon de Lydie, ou bien un fleuve, sa mère Mélanopé, ou une nymphe hamadryade, à défaut d'une filiation humaine. On fixe l'époque de sa vie à l'âge héroïque ou à la période ionienne. On est si loin de savoir quel est le rapport de son âge avec celui d'Hésiode, qu'on ignore jusqu'à son véritable nom, et il y a des gens qui préfèrent au nom sous lequel il est connu celui de Mélésigéne (18). Quant à sa fortune, on dit qu'il fut pauvre et aveugle. Mais il vaudrait mieux laisser ces questions dans l'obscurité qui les enveloppe. Seulement, tu vois comme je suis mal à l'aise pour faire son éloge d'après un poème dénué de faits biographiques, et en ne le jugeant que par le génie qu'il déploie dans ses vers.
10. Pour toi, au contraire, continua-t-il, ton oeuvre est sous ta main, facile, courante, fondée sur des faits positifs et connus. C'est un mets tout préparé, qui n'attend plus que tes assaisonnements. Est-il, en effet, quelque chose de grand et de brillant que la fortune ne rattache à la vie de Démosthène ? Tout n'en est-il pas fameux ? N'a-t-il pas pour patrie Athènes, la ville opulente et glorieuse entre toutes, le boulevard de la Grèce ? Rencontrant Athènes dans mon sujet, comme j'userais de, la liberté poétique, pour exposer le tableau des amours des dieux, leurs débats judiciaires, leur séjour, leurs présents, les mystères d'Éleusis ! Quant à ses lois, ses tribunaux, ses assemblées, son Pirée, ses colonies, ses trophées et sur terre et sur mer, il n'est personne, comme dit Démosthène, qui puisse en parler dignement. J'aurais donc une matière abondante de discours ; et je ne croirais pas que cet éloge fût un hors-d'œuvre, puisque c'est une des règles du genre de rehausser par leur patrie ceux qu'on a entrepris de louer (19). C'est ainsi qu'Isocrate a relevé l'éloge d'Hélène par celui de Thésée (20). Et puis la nation des poètes est libre. Mais tu crains peut-être que la disproportion de ton oeuvre ne te fasse appliquer la plaisanterie proverbiale : "C'est une étiquette plus grande que le sac."
11. " Laissons donc Athènes, et commençons par dire que le père de notre orateur était triérarque (21). Voilà, comme dit Pindare, notre édifice posé sur une base d'or. En effet, il n'y avait pas dans Athènes de dignité plus brillante. Quoique ce père soit mort lorsque Démosthène était encore enfant (22), loin de regarder cette perte comme un malheur pour lui, nous y voyons une source de gloire, puisqu’elle mit en relief la noblesse de son caractère.
12. Quant à Homère, l'histoire ne nous apprend rien de son éducation, ni de ses premiers exercices : on ne peut trouver de matériaux pour son éloge que dans les oeuvres qu'il a construites lui-même, attendu qu'on n'a rien de précis sur la manière dont il fut élevé : on ne peut pas même recourir au laurier d'Hésiode, qui inspira si aisément des vers à un simple berger. Mais toi, que n'as-tu point à dire en parlant de Callistrate (23) ? Quel brillant catalogue que les noms d'Alcidamas, d'Isocrate, d'Isée, d'Eubulide (24) ! Tandis que dans Athènes mille séductions entraînent ceux mêmes qui sont soumis à l'autorité paternelle, Démosthène, dans un âge où la pente vers le plaisir est facile à la jeunesse, n'abuse pas de la liberté de débauche que lui laisse la négligence de ses tuteurs ; il n'écoute que son amour pour la sagesse et pour la politique, qui ne le conduit point aux portes de Phryné (25), mais à celles d'Aristote, de Théophraste, de Xénocrate et de Platon.
13. Là, mon cher ami, ton discours prendrait une tournure philosophique. Tu distinguerais deux sortes d'amours agissant sur les hommes. L'un, né de l'écume de la mer, agité, furieux, fait bouillonner dans l'âme les flots de la Vénus populaire, soulevés par la fougue de la jeunesse ; c'est une véritable tempête : l'autre nous attire par une chaîne d'or qui descend du ciel ; il n'a ni feu, ni flèches qui fassent des blessures incurables ; l'image pure et brillante de sa beauté inspire un délire plein de sagesse aux âmes qui, suivant les expressions d'un poète tragique (26),
Sont près de Jupiter et parentes des dieux,
14. Rien ne coûte à cet amour : tête rasée, séjour dans un antre, miroir, pointe d'épée, travail de la langue à un âge déjà avancé, soin de l'action oratoire, mémoire aiguisée, mépris du tumulte, labeur des nuits succédant à celui des jours. Qui ne sait à quel point ces moyens ont élevé l'éloquence de Démosthène, quel nerf il sait donner à ses pensées et à son style, comme il dispose tout pour produire la conviction ? Magnifique par son ampleur, rempli de vigueur et de souffle, plein de sobriété dans l'emploi des mots et des sentences, de variété dans les tours et les figures. Seul, en un mot, de tous les orateurs, comme le dit Léosthène, il offre le modèle d'une éloquence vivante et solide comme l'écrivain.
15. Bien différent d'Eschyle, qui, si l'on en croit Callithéne, écrivait ses tragédies dans le vin, l'âme échauffée et bouillante. Démosthène ne travaille pas sous l'influence de l'ivresse ; il ne boit que de l'eau ; et c'est sans doute pour le railler de cette habitude que Démade disait : "Les autres orateurs haranguent à l'eau (27), Démosthène y compose." Pythéas aussi prétendait que la perfection des discours de Démosthène sentait l'huile de la lampe, qui éclairait son travail nocturne. Tel est, ajouta Thersagoras, le vaste champ qui se présente à toi ; il est commun à mon sujet, et la poésie d'Homère pourrait me fournir une matière également étendue.
16. Mais si tu passes maintenant aux vertus de ton héros, à son humanité, au noble usage de ses richesses, à l'éclat de ses fonctions publiques... " Il allait continuer et compléter son énumération, lorsque, me mettant à sourire : "Est-ce que tu as résolu, lui dis-je, de m'inonder les oreilles de ton flux de paroles, comme ferait un baigneur ? - Oui, ma foi, reprit-il ; et les festins qu'il a donnés au peuple, et les dépenses volontaires pour les jeux publics, et les armements de galères, et les murs élevés, et les canaux creusés, et les rachats de prisonniers, et les jeunes filles dotées, et l'excellence de son administration, et les ambassades, et les lois promulguées ! Ah ! toutes les fois que je songe à la grandeur de cette carrière politique, je ne puis m'empêcher de rire, quand je vois un homme froncer le sourcil et craindre de ne pas trouver dans les actions de ce grand orateur une matière satisfaisante pour son éloge.
17. - Peut-être, mon cher ami, t'imagines-tu, repris-je, que de tous ceux qui ont passé leur vie à étudier l'art oratoire, je suis le seul dont les oreilles n'ont jamais retenti des belles actions de Démosthène ? - Apparemment, répondit-il, puisque tu penses que nous avons besoin d'un auxiliaire pour écrire son éloge. A moins que tu n'éprouves un sentiment tout contraire, et que l'éclat dont ton héros est environné ne t'empêche de fixer sur lui tes regarde. C'est précisément ce qui m'est arrivé la première fois que j’ai voulu écrire sur Homère. Peu s'en est fallu que je n'aie renoncé à ce sujet, que mes yeux ne pouvaient soutenir. Cependant, je ne sais comment, mon âme s'est remise ; je me suis peu à peu accoutumé à le contempler en face, et il me semble maintenant que je ne puis plus être considéré comme un homéride bâtard, puisque je ne détourne plus mes yeux de ce soleil.
18. C'est encore en ceci que ton oeuvre est plus facile que la mienne. La gloire d'Homère n'étant fondée que sur son génie poétique, on est obligé de s'attacher à ce point exclusif. Mais toi, du moment où tu as tourné tes pensées vers Démosthène, tu n’es troublé que par l'embarras du choix ; tu ne sais à quel trait doit s'arrêter ta pensée, semblable à ces gourmands, assis autour des tables syracusaines (28), ou bien aux hommes passionnés pour la musique et le spectacle, qui, environnés de mille objets qui flattent leurs oreilles et leurs yeux, ne savent où porter l'incertitude capricieuse de leurs désirs. Ainsi tu sautes, je le crois, d'un sujet à l'autre, sans savoir où te fixer ; tu tournes dans un cercle où t'entraînent tour à tour le noble caractère de ton héros, son ardeur impétueuse, sa vie tempérante, sa véhémence oratoire, son courage dans l'action, son mépris de présents considérables, sa justice, son humanité, sa bonne foi, son bon sens, sa prudence, les nombreux et glorieux services rendus par lui à la république. Peut-être en voyant tous ces décrets, ces ambassades, ces harangues, ces lois, ces armements navals, l'Eubée, Mégare, la Béotie, Chios, Rhodes, l'Hellespont, Byzance, ne sais-tu où porter ton esprit que sollicitent tant de hauts faits.
19. C'est l'hésitation de Pindare, dirigeant son génie vers mille objets à la fois (29) :
Que chantera ma muse ? Est-ce l'Ismène,
Ou Métis, la nymphe au fuseau d’or,
Thèbe aux yeux bleus, le vaillant fils d'Alcmène ?
Est-ce Cadmus, et sa race au bras fort ?
Est-ce Bacchus, qui souffle la folie ?
Est-ce l'hymen de la blanche Harmonie ?

De même tu me parais ne pas savoir laquelle tu célébreras d'abord de la vie, de l'éloquence, de la philosophie, de l'administration ou de la mort de ton héros.
20. Cependant, continua-t-il, il n'est pas difficile de sortir de cette incertitude. Choisis telle de ses qualités que tu voudras, son éloquence, par exemple, et fais-en le sujet de ton discours. Celle de Périclès ne suffirait pas même pour en donner une idée. Nous connaissons, il est vrai, par la renommée, ses éclairs, ses foudres, son aiguillon persuasif, mais nous ne voyons pas son éloquence même ; elle n'a d'existence que dans l'idée sous laquelle nous nous la représentons ; il n'en reste rien qui soutienne l'épreuve du temps et le jugement des hommes. Celle de Démosthène au contraire... mais c'est un tableau que je te laisse à tracer, si tes vues se tournent de ce côté.
21. Aimes-tu mieux considérer les vertus de son âme ou ses talents politiques ? Il conviendra peut-être alors de traiter séparément une seule de ses qualités, ou, si tu veux une matière plus abondante, d'en prendre deux ou trois, qui suffiraient à ton discours, tant elles sont toutes également brillantes. Or, si notre éloge n'est pas général, mais partiel, nous suivrons la règle d'Homère, qui souvent ne loue de ses héros qu'une partie d'eux-mêmes, les pieds, la tête ou la chevelure, quelquefois leurs armes, leur bouclier. Jamais les dieux n'ont trouvé mauvais les éloges des poètes chantant leur fuseau, leur arc, leur égide, loin de s'offenser de les entendre louer quelque partie de leur corps ou de leur esprit ; car il est impossible de parler de toutes leurs perfections à la fois. Ainsi Démosthène ne se fâchera pas de n'être loué par nous que pour une seule de ses qualités. "
22. Après cette tirade de Thersagoras : "Je crois, lui dis-je, que, sous prétexte de me montrer seulement que tu es un bon poète, tu es venu m'entretenir de Démosthène pour prouver que tu parles aussi bien en prose qu'en vers. " Alors lui : "Je ne voulais, me répondit-il, que te mettre sous les yeux l'extrême facilité de ton sujet, et je me suis laissé aller jusqu'à te tracer en courant le plan de ton discours, espérant d'ailleurs que cette allégeance de travail te disposerait mieux à m'entendre. - Tu ne m'as pas beaucoup avancé de ce côté, sache-le bien, lui dis-je ; j'ai peur, au contraire, que le mal n'ait fait qu'empirer. - Voilà, reprit-il, une belle guérison à entreprendre ! - Mais tu ne sais pas, repartis-je, quel est le mal dont je parle, et, comme nos médecins, faute de connaître la partie malade, tu en soignes une autre. - Qu'est-ce donc ? - Tu cherches à remédier à un trouble tout naturel chez un jeune homme qui débute dans la carrière oratoire ; mais il y a déjà longtemps que ces ressources sont usées pour moi : ainsi tes moyens curatifs, pour me tirer de peine, sont hors de saison. - Eh bien, reprit-il, voici un remède tout simple ; il faut, comme dans un voyage, prendre la route la plus fréquentée et la plus ordinaire.
23. - C'est vrai, mais je me suis proposé une gloire tout autre que celle d'Annicéris de Cyrène (30) en présence de Platon et de ses amis. On dit que ce Cyrénéen, voulant montrer quelle était son adresse à conduire un char, fit plusieurs fois le tour de l'Académie en suivant les mêmes traces, et avec tant de justesse, qu'il ne laissa sur le sable qu'une seule empreinte de ses roues. Je me propose un but tout différent : je veux sortir des sentiers battus ; seulement je ne crois pas facile de m'ouvrir de nouveaux chemins et de laisser les routes frayées. - Alors, reprit-il, use de l'artifice de Pauson. - En quoi consiste-t-il ? répondis-je ; je n'en ai jamais entendu parler.
24. On avait commandé au peintre Pauson (31) le tableau d'un cheval se roulant par terre. Il se met à peindre un cheval courant et soulevant la poussière autour de lui. Il y travaillait, lorsque celui qui le lui avait commandé arrive et se plaint de ce que l'artiste ne fait pas ce qu'il avait promis. Pauson ordonne à un esclave de retourner le tableau sens dessus dessous et montre ainsi le cheval se roulant sur le sable. - Tu es un homme agréable, Thersagoras, lui dis-je, si tu crois que, depuis si longtemps, je n'ai encore essayé qu'un seul moyen : j'ai épuisé tous les procédés, toutes les inventions, toutes les transformations, et je crains de me voir à la fin réduit au sort de Protée. - De quoi veux-tu parler ? - De ce qui lui arrivait lorsque, pour se dérober à la vue des hommes, il épuisait toutes les métamorphoses, animaux, plantes, éléments : ne sachant plus quelle forme prendre, il redevenait Protée comme devant.
25, - Oh ! pour toi, reprit-il, tu surpasses Protée même par toutes les ruses que tu emploies pour éviter de m'entendre. - Non, mon cher, lui répondis-je ; et , pour me livrer tout entier à ce plaisir, j'oublierai quelque temps le soin qui me pèse. Peut-être que, délivré des douleurs de l'enfantement, tu partageras avec moi celles que j'éprouve à produire." Thersagoras y consent. Nous nous asseyons sur un talus, j'écoute, et il me lit un poème du style le plus noble. Mais, au milieu de sa lecture pris tout à coup d'un mouvement d'enthousiasme, il ferme son livre, et me dit : "Il faut que je récompense ton audition bienveillante comme on paye à Athènes la présence à une assemblée ou une séance au tribunal. Vois combien tu dois me savoir gré... - Oh ! je te sais un gré infini, lui répondis-je, même avant de savoir ce que tu veux me dire.
26. - Mais enfin qu'est-ce donc ? - J'ai trouvé dernièrement, reprit-il, des Mémoires (32) sur la maison royale de Macédoine, et le plaisir que j'ai éprouvé en les lisant m'a fait acheter le livre. Je viens de me rappeler que je l'ai chez moi. Il contient, entre autres objets, des particularités secrètes sur Antipater et Démosthène, et je me figure que tu seras content de les connaître. - Assurément, repris-je, et, pour te remercier de cette bonne nouvelle, je veux entendre le reste de tes vers. Je ne te quitterai point que tu n'aies complètement tenu ta promesse. Tu m'as déjà splendidement traité à. l'occasion de la naissance d'Homère, et il me semble que tu me traiteras aussi bien pour célébrer celle de Démosthène."
27. Lorsque Thersagoras eut récité le reste de son poème, nous restâmes encore assis ce qu'il fallait de temps pour payer à la poésie un juste tribut d'éloges ; après quoi nous nous rendîmes à sa demeure. Nous eûmes d'abord quelque peine à trouver le livre ; mais l'ayant enfin rencontré, je m'en saisis et je m'en allai. Après avoir lu cet ouvrage, j'en fus si satisfait, que je pris la résolution d'en recueillir les principaux traits pour vous les communiquer, sans y rien changer et en les copiant mot pour mot. En effet, on ne rend pas moins hommage à Esculape, lorsqu'en entrant dans son temple on lui chante les hymnes d'Alisodème de Trézène (33) ou ceux de Sophocle. Depuis longtemps, on ne fait plus de poésie nouvelle en l'honneur de Bacchus, ni comédie, ni tragédie ; mais on n'en sait pas moins gré à ceux qui recueillent les ouvrages des anciens poètes et les représentent en public : ils honorent également Bacchus.
28. Suivant ce livre (or, je prends ces Mémoires à l'endroit où sont racontés les faits relatifs à mon sujet), on vient annoncer à Antipater l'arrivée d’Archias. Cet Archias, si quelqu'un de nos jeunes gens ne le connaît pas, est celui qui fut chargé par Antipater d'aller se saisir des exilés. On lui avait enjoint d'amener Démosthène, plutôt par la persuasion que par la violence, auprès Antipater. Antipater se flattait de l'espoir de voir d'un jour à l'autre arriver Démosthène. Aussi, dès qu'on lui apprend qu'Archias est de retour de Calaurie (34), il ordonne qu'on le fasse entrer sur-le-champ : il entre... Mais le livre lui-même va nous apprendre le reste.
29. ARCHIAS. Salut et bonheur, Antipater !
ANTIPATER. Puis-je ne pas être heureux, si tu m'amènes Démosthène ?
ARCHIAS. Je vous l'amène autant qu'il a été en mon pouvoir. J'apporte l'urne qui contient ses restes.
ANTIPATER. Ah ! tu as trompé mon espérance, Archias. Qu'ai-je besoin de ces ossements et de cette urne, si je n'ai pas Démosthène lui même ?
ARCHIAS. Prince, il ne m'a pas été possible de retenir son âme de force.
ANTIPATER. Pourquoi ne l'as-tu pas pris vivant ?
ARCHIAS. Il vivait, lorsque nous l'avons pris.
ANTIPATER. Il est donc mort en chemin ?
ARCHIAS. Non, mais où nous l'avons trouvé, à Calaurie.
ANTIPATER. C'est votre faute sans doute ; vous n'avez pas eu pour lui les ménagements nécessaires.
ARCHIAS. Cela n'a pas dépendu de nous.
ANTIPATER. Que dis-tu ? Tu me parles par énigmes, Archias. Quoi ! vous l'avez pris vivant, et il n'est pas entre vos mains !
30. ARCHIAS. Ne nous aviez-vous pas défendu d'employer d'abord aucune violence ? Mais lors même que nous aurions usé de force, nous n'aurions pas été plus avancés. Déjà nous préparions...
ANTIPATER. Vous avez eu tort de rien préparer. Ce sont vos violences, sans doute, qui l'ont fait mourir.
ARCHIAS. Nous ne l'avons pas tué ; mais la persuasion ne faisant rien, il fallait employer la contrainte. D'ailleurs, prince, quel avantage y avait-il à ce qu'il arrivât ici vivant ? Vous ne pouviez rien faire que l'envoyer à la mort.
81. ANTIPATER. Ménage tes expressions, Archias, je vois bien que tu n'as jamais connu ni Démosthène ni l'idée que j'avais de lui. Tu croyais apparemment qu'il m'était indifférent de trouver ou un Démosthène ou l'un de ces rhéteurs corrompus, tels qu'Himérée de Phalère, Aristonic de Marathon, Eucrate du Pirée (35), orateurs semblables à des eaux torrentielles, hommes de rien, qui nagent pour ainsi dire à la surface des émeutes, dont l'audace augmente au moindre espoir de trouble, et qui tombent ensuite, comme le vent du soir ; ainsi fut Hypéride, rhéteur sans foi, traître à l'amitié, flatteur du peuple, qui, sans rougir, employa l'adulation pour noircir Démosthène aux yeux de la multitude, et devint le ministre d'actes dont se repentirent ceux mêmes auprès desquels il s'en faisait un titre. En effet, peu de temps après cette calomnie, Démosthène fut rappelé de son exil avec encore plus d'éclat qu'Alcibiade. Mais Hypéride s'en inquiéta fort peu ; il n'eut pas honte d'employer contre ses plus intimes amis une langue que je lui fis enfin couper, pour le punir de son ingratitude.
32. ARCHIAS. Eh quoi ? Démosthène n'était-il pas notre plus cruel ennemi ?
ANTIPATER. Non ; il ne pouvait l'être aux yeux de quiconque estime la loyauté du caractère, et aime la franchise et la fermeté (36). La probité est toujours probité, même dans un ennemi, et la vertu, partout où elle est, mérite nos hommages. Je ne serai pas moins généreux que Xerxès, qui, plein d'admiration pour les Lacédémoniens Bulis et Speerchis (37), les renvoya, lorsqu'il pouvait les faire mettre à mort. Si jamais j'ai admiré quelqu'un, c'est Démosthène, que j'ai vu seulement deux fois à Athènes, et encore pas assez à loisir ; aussi mon admiration le juge-t-elle sur ce qu'on m'en a dit et sur ses actes publics, mais non, comme on pourrait le penser, d'après son talent oratoire. Notre Python n'était donc rien auprès de lui ; et les discours des orateurs attiques un véritable jeu d'enfants, comparés à la vigueur, au nerf, à la perfection du style, à l'élégance des pensées, à l'enchaînement des preuves, à la force de persuasion, à l'entraînement irrésistible de Démosthène. Aussi me suis-je repenti d'avoir assemblé les Grecs à Athènes, dans l'espoir de voir les Athéniens réfutés par Python, dont les promesses m'avaient séduit ; nous avons été nous briser contre Démosthène et contre les arguments de Démosthène : nous n'avons pu nous élever à la hauteur de sa parole.
33. Et cependant sa puissance oratoire n'avait que le second rang dans mon estime. Je ne la considérais que comme un instrument. Mais Démosthène lui-même, je ne pouvais me lasser d'en admirer le bon sens, la sagacité, l'âme droite et ferme, comme un gouvernail au milieu des flots déchaînés de la fortune, et ne pliant sous aucun revers. Je sais que Philippe avait la même opinion que moi sur ce grand homme. Un jour qu'on lui parlait d'une harangue violente prononcée contre lui à Athènes par Démosthène , Parménion s'indignait et lançait des sarcasmes contre l'orateur : " Parménion dit Philippe, Démosthène a le droit de tout dire. Seul de tous les démagogues de la Grèce, il n'est point porté sur mes registres de dépense ; et, pourtant, je me fierais plus volontiers à lui qu'aux greffiers des trirèmes. Chacun d'eux est inscrit comme ayant reçu de moi de l'or, du bois, des revenus, des troupeaux, des terres en Béotie ou en Macédoine ; mais nous prendrions plus tôt avec nos machines la citadelle de Byzance, que Démosthène avec notre or (38).
34. Pour moi, Parménion, continua-t-il, si quelque Athénien, parlant au milieu d'Athènes, préfère mes intérêts à ceux de sa patrie, je veux bien lui prodiguer mon or, mais il n'aura jamais mon amitié. Celui qui, au contraire, fait éclater sa haine contre moi en faveur de sa patrie, je lui déclare la guerre, je l'attaque comme une citadelle, un rempart, un arsenal, un fossé, mais j'admire sa vertu, et je porte envie au bonheur de la ville qui possède un tel citoyen. Les autres, quand je n'en aurai plus besoin, je m'en débarrasserai de bon cœur ; mais celui-ci, je voudrais l'avoir auprès de nous plutôt qu'une cavalerie d'Illyriens, de Triballes ou de soldats mercenaires ; car jamais je ne mettrai la force de l'éloquence et du génie au-dessous de celle des armes. "
35. Ainsi parlait Philippe à Parménion, et il me tint aussi le même langage. Lorsque Diopithès partit d'Athènes avec une flotte considérable, j'en éprouvais quelque inquiétude ; mais Philippe, se mettant à rire : "Eh quoi ! me dit-il, vous avez peur pour nous d'un général et de soldats athéniens ? Mais leurs trirèmes, leur Pirée, leurs arsenaux, ne sont, à mes yeux, que bagatelles et niaiseries. Que peuvent faire des hommes qui sent toujours en bacchanales, en festins et en danses ? S'il n'y avait pas chez eux un Démosthène, je prendrais plus facilement leur ville que je n'ai vaincu les Thébains et les Thessaliens : la ruse, la violence, la surprise, l'argent, en auraient bon marché. Mais Démosthène a l'œil ouvert, il épie les occasions, éclaire nos mouvements, se jette en face de nos armées. Rien ne peut lui échapper, ni manœuvres, ni entreprises, ni desseins. En un mot, cet homme est un obstacle, un rempart qui m'empêche de tout enlever au pas de course. S'il n'avait dépendu que de lui, nous n'aurions pris ni Amphipolis, ni Olynthe, ni la Phocide, ni les Thermopyles. Lui seul est cause que nous n'avons encore ni la Chersonèse, ni les côtes de l'Hellespont.
36. Il réveille, malgré eux, ses concitoyens assoupis comme s'ils avaient bu de la mandragore ; la franchise de sa parole est un fer qui coupe et brûle leur insouciance ; il se préoccupe fort peu de leur être agréable ; il fait passer aux armées les fonds publics, destinés au théâtre ; il rétablit par des lois navales la marine presque entièrement ruinée par le désordre ; il relève la dignité des citoyens ravalée depuis longtemps par la perception de la drachme et du triobole : il rappelle leur abaissement aux exemples de leurs ancêtres, à une rivalité généreuse avec les victoires de Marathon et de Salamine ; il forme des alliances et des pactes fédératifs entre tous les Grecs : rien ne lui échappe ; aucune ruse ne le trompe ; on ne peut pas plus l'acheter que le roi des Perses n'eût acheté le sage Aristide.
37. Voilà l'homme que nous devons craindre, Antipater, plutôt que toutes les trirèmes et toutes les flottes. Ce qu'étaient pour les Athéniens d'autrefois Thémistocle et Périclès, Démosthène l'est pour ceux d'aujourd'hui : comparable à Thémistocle pour la finesse, à Périclès pour le bon sens. C'est en l'écoutant qu'ils se sont rendus maîtres de l'Eubée, de Mégare, des côtes de l'Hellespont et de la Béotie. Oh ! que les Athéniens, continua-t-il, font bien nos affaires, quand ils prennent pour généraux un Charès, un Diopithès, un Proxénus, ou des gens de même trempe, et laissent chez eux Démosthène à la tribune ! S'ils faisaient un pareil homme maître absolu des munitions, des vaisseaux, des armées, des circonstances et de l'argent, je craindrais qu'avant peu il ne me mît en danger de lui disputer la Macédoine, lui qui, ne pouvant aujourd'hui me combattre qu'avec des décrets, m'enveloppe de toutes parts, me surprend, trouve des ressources, rassemble des forces, équipe des flottes redoutables, réunit des troupes et me tient tête partout. "
38. Tels étaient, avec d'autres encore, les discours que Philippe me tenait souvent sur ce grand homme. Il regardait comme une faveur signalée de la fortune que les armées ne fussent pas conduites par Démosthène, dont les harangues, semblables à des béliers et à des catapultes mis en mouvement du milieu d'Athènes, ébranlaient et ruinaient tous ses desseins. Après la victoire de Chéronée, il ne cessait de nous rappeler le péril extrême auquel un seul homme nous avait exposés. "Si , contre tout espoir, disait-il, l'incapacité des généraux, l'indiscipline des soldats et une faveur inouïe de la fortune, qui nous a servis en maintes circonstances, ne nous avaient livré la victoire, dans cette seule journée Démosthène nous exposait à perdre l'empire et la vie, en réunissant contre nous les cités les plus importantes et les forces vives de la Grèce, Athéniens, Thébains et le reste des Béotiens, Corinthiens, Eubéens, Mégariens ; tout ce qu'il y avait de peuples redoutables, parmi les Grecs qui avaient été forcés de se grouper contre le danger commun, afin de m'empêcher de pénétrer dans l'Attique."
39. Tels étaient les discours que Philippe tenait fréquemment sur Démosthène ; et, lorsqu'on lui disait qu'il avait dans les Athéniens de redoutables adversaires : "Je n'en ai qu'un, répondait-il, c'est Démosthène. Si les Athéniens n'avaient pas leur Démosthène , ce ne seraient que des Éniens et des Thessaliens. Lorsque Philippe envoyait des ambassadeurs dans les différentes républiques de la Grèce, et que les Athéniens y députaient de leur côté quelqu'un de leurs orateurs, l'ambassade de Philippe réussissait facilement. Mais lorsque Démosthène lui était opposé : "Notre ambassade est inutile, disait Philippe, il est impossible de triompher de l'éloquence de Démosthène."
40. Voila ce que disait Philippe. Et tu croirais, Archias, par Jupiter, que nous qui sommes si inférieurs en tout à ce grand roi, nous n'aurions pris Démosthène que pour l'envoyer à la boucherie, et non pour en faire notre conseiller dans les affaires actuelles de la Grèce et pour le gouvernement de mes États ? Il y a longtemps que sa conduite politique m'a inspiré pour lui une inclination naturelle, qui s'est encore fortifiée par le témoignage d'Aristote. Il ne cessait de nous répéter à Alexandre et à nous-mêmes que, parmi le grand nombre de disciples qui fréquentaient son école, jamais aucun ne lui avait causé plus d'admiration que Démosthène, par la grandeur de son caractère, son application aux exercices, sa gravité sa vivacité, sa franchise et sa patience.
41. "Pour vous, ajoutait-il, vous ne le regardez que comme un Eubule, un Phrynon, un Philocrate ; vous cherchez à corrompre par des présents un homme qui dépense sa fortune paternelle pour les athéniens, qui épuise ses richesses à secourir les particuliers pressés par la nécessité, à subvenir aux besoins de l'État ; et, quand cette espérance est déçue, vous croyez effrayer par des menaces celui qui, depuis longtemps a pris la résolution de sacrifier ses jours au salut de sa patrie ? Quand il blâme ouvertement votre conduite, vous vous emportez contre lui, qui ne se soumettrait pas même aux peuple athénien ? Vous ne voyez donc pas, disait-il enfin, que c'est par patriotisme qu'il gouverne la république, et qu'il se fait de cette administration un exercice de philosophie. "
42. Voilà pourquoi, Archias, je désirais si ardemment son amitié ; il m'aurait fait connaître ce qu'il pense de l'état actuel des affaires. Écartant, toutes les fois qu'il eût été nécessaire, les flatteurs qui nous assiègent sans cesse, j'aurais entendu la vérité sortir d'une bouche indépendante, et j'aurais profité des leçons d'une âme désintéressée. Enfin j'aurais cru juste de lui faire sentir toute l'ingratitude de ces Athéniens, pour lesquels il prodiguait sa vie, quand il pouvait avoir des amis plus reconnaissants et plus fidèles."
ARCHIAS. Prince, vous eussiez peut-être obtenu de lui toute autre chose ; mais vos avances auraient été inutiles : il aimait Athènes jusqu'a la fureur.
ANTIPATER. S'il en est ainsi, Archias, je n'y vois point de remède. Mais comment est-il mort ?
43. ARCHIAS. Je suis convaincu, prince, que votre admiration va redoubler. Nous, en effet, qui l'avons vu, nous étions frappés de stupeur, et nous n'en pouvions pas plus croire nos yeux que ceux qui n'en ont pas été les témoins. Il paraît que depuis longtemps il était résolu de mettre fin à ses jours ; ses dispositions le prouvent assez. Il était assis dans l'intérieur du temple, et nous employions, mais en vain, les discours que nous lui avions tenus les jours précédents.
ANTIPATER. Quels étaient ces discours ?
ARCHIAS. Je lui parlais de votre clémence ; je lui promettais votre pitié sur laquelle je n'osais pas compter, car je vous croyais irrité contre lui ; mais j'employais ce moyen dans l'espoir de le convaincre.
ANTIPATER. Et comment accueillait-il tes paroles ? ne me déguise rien. J'aurais voulu être là, et entendre tout de mes propres oreilles. N'oublie donc rien. C'est, en effet, une chose précieuse que de connaître l'âme d'un grand homme à ses derniers moments. Celui-ci a-t-il paru languissant et faible, ou bien a-t-il conservé cette hauteur d'âme que rien ne pouvait plier ?
44. ARCHIAS. Il n'a fait paraître aucune faiblesse ; mais, me regardant avec un sourire, et faisant allusion à ma première profession (39), il dit que je jouais mal le rôle de menteur dont vous m'aviez chargé.
ANTIPATER. C'est donc par défiance pour vos promesses qu'il s'est donné la mort ?
ARCHIAS. Non. Si vous voulez m'entendre jusqu'au bout, vous verrez que ce n'était pas seulement par défiance ; mais puisque vous m'ordonnez, prince, de ne vous rien cacher : " Les Macédoniens, dit-il, sont gens à n'avoir rien de sacré ; il n'est donc pas étonnant qu'ils veuillent prendre Démosthène comme ils ont pris Amphipolis, Olynthe et Orope. " Voilà ce qu'il a dit, et d'autres choses encore. J'avais, en effet, amené des secrétaires qui vous ont conservé ses dernières paroles. " Ce n'est point, Archias, a-t-il ajouté, la crainte des tourments et de la mort qui m'empêche de me présenter à Antipater. Mais, si vous dites vrai, je dois prendre encore plus garde de paraître devoir la vie aux séductions de sa clémence, et il ne faut pas que j'abandonne le poste où je me suis moi-même placé, pour passer de Grèce en Macédoine.
45. Il me serait glorieux de vivre, Archias, si je devais la vie au Pirée, aux trirèmes que j'ai données à l'État, aux murs et aux canaux que j'ai fait creuser à mes frais, à la tribu de Pandion, dont j'ai été un chorège libéral, à Solon, à Dracon, à ma franchise oratoire, à la liberté du peuple, aux décrets militaires, aux lois navales, aux vertus de nos ancêtres, à nos trophées, à la bienveillance de mes concitoyens qui m'ont souvent couronné, à la puissance des Grecs que j'ai sauvés jusqu'à cette heure. S'il fallait devoir la vie à la pitié, ce serait une condition humiliante ; mais cette pitié, je l'accepterais encore, si elle me venait de mes compatriotes dont j'ai brisé les fers, des pères dont j'ai marié les filles, de tous ceux dont j'ai payé les dettes.
46. Mais puisque je ne suis sauvé ni par l'empire des îles ni par celui de la mer, c'est à Neptune que je demande mon salut, c'est à cet autel, à ces lois sacrées. Et si Neptune, continua-t-il, ne peut protéger l'asile de son temple, s'il ne rougit pas de livrer Démosthène à Archias, je mourrai sans m'être prosterné aux pieds d'Antipater comme devant un Dieu. Je pourrais, je le sais, trouver chez les Macédoniens des amitiés plus dévouées qu'à Athènes, je pourrais partager votre fortune, si je voulais me placer auprès d'un Callimédon, d'un Pythéas, d'un Démade. Je pourrais, quoique bien tard, changer de caractère, si je ne respectais pas Codrus et les filles d'Érechthée. Mais je ne veux pas être un transfuge de la fortune et passer dans un autre camp. La mort est un asile assuré où l'on est à l'abri du déshonneur. Et maintenant, Archias, je ne ferai point rougit Athènes en acceptant volontairement l'esclavage et en abandonnant le plus bel ornement de ma tombe, la liberté.
47. Tu dois te souvenir, dit-il encore, de ces vers d'un poète tragique (40). Ne sont-ils pas pleins de noblesse ?
Elle tombe, et, tombant, range ses vêtements ;
Dernier trait de pudeur même aux derniers moments.

Voilà ce que fait use jeune fille ; et Démosthène préférerait une vie déshonorante à une mort honorable ; il oublierait ce que Xénocrate (41), ce que Platon a écrit sur l'immortalité de l’âme ? Il lui échappa ensuite quelques paroles amères sur ceux que la fortune rend insolents. Mais qu'ai-je besoin d'en dire davantage ? Je finis par le prier et par le menacer tour à tour, mêlant des accents de douceur à un ton d'autorité : Je me laisserais convaincre, dit-il, si j'étais Archias ; mais je suis Démosthène : pardonne-moi, mon cher ami, de ne pas me sentir capable d'une lâcheté."
48. Alors, mais alors seulement, je me décide à l'entraîner par la violence. Il s'en aperçoit, se met à sourire, et les yeux tournés vers Neptune : " Archias, dit-il, semble croire que les armes, les trirèmes, les murs, les armées et les troupes sont les seuls refuges de l'âme humaine ; il méprise mes apprêts, et cependant ni les Illyriens, ni les Triballes, ni les Macédoniens n'en sauraient triompher : ils sont plus sûrs que cette forteresse de bois, dans laquelle Apollon nous ordonnait de nous enfermer comme imprenable. C'est avec cette précaution que j'ai gouverné sans crainte ; c'est elle qui a soutenu mon audace contre les Macédoniens ; c'est par elle que j'ai bravé jadis Euctémon, Aristogiton, Pythéas, Callimédon (42) et Philippe, et qu'aujourd'hui je brave Archias."
49. A ces mots : "Ne me touchez pas, s'écria-t-il ; tant qu'il dépendra de moi, ce temple ne sera point profané : laissez-moi adorer le dieu, et je vous suis. " Je me fie sur cette promesse ; je le vois porter sa main à sa bouche et je me figure que c'est pour adorer Neptune.
ANTIPATER. Qu'était-ce donc ?
ARCHIAS. Plus tard, une esclave mise à la torture nous découvrit que, depuis longtemps, il portait sur lui du poison, afin de quitter la vie sans perdre la liberté. En effet, il n'avait pas encore franchi le seuil du temple que, tournant ses regards vers moi : "Conduisez ce corps à Antipater, dit-il, mais vous n'y conduirez pas Démosthène. J'en jure par ceux... " Il me sembla qu'il allait ajouter : " Qui sont tombés à Marathon (43)". Puis, nous disant adieu, il tombe expirant.
50. Telle est, prince, la fin de l'assaut que nous avons donné à Démosthène.
ANTIPATER. Cette fin est bien digne de Démosthène, Archias ! Quelle âme invincible ! quel bonheur ! quelle noble résolution ! quelle prévoyance vraiment républicaine d'avoir toujours dans sa main le gage de sa liberté ! Il est donc parti pour les îles fortunées où vivent les héros, pour les routes célestes qui conduisent les âmes au ciel, afin de s'asseoir, génie tutélaire, auprès de Jupiter libérateur. Nous renverrons à Athènes sa dépouille mortelle, monument plus glorieux pour cette terre que celui des guerriers qui sont tombés à Marathon !

 (01) Les avis sont partagés sur l'authenticité de ce dialogue. Nous avons suivi l'opinion de Wieland et de Lehmann, qui le croient en tout digne du talent de Lucien. Cf. l'Éloge de Démosthène, par Libanius, édition de Claude Morel, p. 84 ; Denys d'Halicarnasse, Lettres à Animée, et De la véhémence de Démosthène; Plutarque, Parallèle de Démosthène et de Cicéron; Cicéron, Brutus, passim; Quintilien, Éducation de l'orateur, X, I ; Maury, Essai sur l'éloquence, etc.
(02)  Pyanepsion, qui correspond au mois d'octobre. C'est ce jour que mourut Démosthène.
(03)  Voy. Élien, Hist, div., XIII, XXII.
(04)  Elle consistait à parcourir huit fois le stade.
(05Iliade, I v. 225.
(06Seconde olynthienne.
(07Iliade, XII, v. 243.
(08Sur la couronne.
(09Iliade, VIII, v. 125.
(10Contre Aristocrate.
(11Sur la couronne. Python était un orateur envoyé par Philippe à Thèbes, pour accuser les Athéniens d'avoir trahi la cause commune.
(12Iliade, III, V. 222. 
(13Iliade, XII, v. 323.
(14Sur la couronne. Cf. Montaigne, Essais II, ch. II .
(15)  Allusion à l'Iliade, II, v. 936.
(16)  Euripide, Phéniciennes, v. 603.
(17)  Voy., sur ces questions, Dugas, Montbel, Histoire des poésies homériques, dans sa traduction d'Homère, édition de F. Didot.
(18) C'est-à-dire né sur les bords du Mélès, affluent du golfe de Smyrne.
(19)  Cette règle est donnée par tous les rhéteurs qui ont traité ex professo des conditions de l'éloge et du blâme, Théon, Aphthonius, Ménandre, Quintilien.
(20)  Voy. notre thèse latine De ludicris, etc., p. 41 et suivantes.
(21)  "Les triérarques, chez les Athéniens, étaient des citoyens riches, qui étaient charges d'équiper un certain nombre de vaisseaux, de leur fournir les agrée et les munitions nécessaires." BELIN DE BALLU.
(22)  Il n'avait alors que sept ans.
(23)  Voy. Belin de Ballu, Hist. de l'éloquence chez les Grecs, t. I, p. 176. 
(24)  Voy., sur ces rhéteurs, Belin de Ballu, ouvrage cité, t. 1, p. 108, 90, 239. Quant à Eubulide, que Belin de Ballu avoue ne point connaître, c'était, suivant Dusoul, un philosophe de Milet.
(25)  Il y eut deux célèbres courtisanes de ce nom. Celle dont parle Lucien a été mise en scène par Fontenelle dans un de ses Dialogues des morts.
(26)  Poète inconnu.
(27)  Allusion à la clepsydre.
(28)  Cf. Ire Dialogue des morts, 2.
(29)  Cf. traduction de C. Poyard, p. 228.
(30)  Voy,. Élien, Hist. div., II, XXVII.
(31)  Cf. Aristote, Poétique, chap. IX. C'était, selon M. Egger, un artiste du siècle de Périclès, sur lequel on peut consulter Sillig, Catalogus artificum.
(32)  Wieland fait observer, avec sa sagacité ordinaire, que Lucien invente cette découverte de documents officiels, afin de donner plus d'autorité et de vraisemblance à son éloge.
(33)  On ne trouve nulle part ailleurs le nom de ce poète.
(34)  Île de la mer Égée, sur la côte du Péloponnèse, célèbre par son temple de Neptune, aujourd'hui Kalavria.
(35)  Plutarque les mentionne aussi dans sa Vie de Démosthène .
(36)  C'est une heureuse idée de Lucien d'avoir ainsi placé l'éloge de Démosthène dans la bouche d 'Antipater, et plus loin dans celle de Philippe.
(37)  Voy. Hérodote, VII, cxxxiv, On y lit Sperchiès au lieu de Sperchis; mais la différence est légère.
(38)  Sur l'incorruptibilité de l'orateur grec. Voy Plutarque, dernier chapitre de la vie de Démosthène.
(39)  Archias avait été comédien.
(40)  Euripide, Hécube, v. 668. Nous avons pris les deux vers que La Fontaine dans les Filles de Minée, a traduits du poète grec
(41)  Voy. Diogène de Laërte, IV, 12 et 13.
(42)  Sur Euctémon, voy. le discours de Démosthène contre Midias. Il reste deux discours de Démosthène contre Aristogiton. Pythias et Callimédon sont mentionnés dans la Vie de Démosthène, de Plutarque.
(43)  Voy. Sur la couronne, 60, et Cf. Longin, Du sublime , chap. XIV.