Corippe

CORIPPE

LA JOHANNIDE.

Chant troisième.

Traduction française : J. ALIX, professeur au Lycée de Tunis.

Oeuvre numérisée par Marc Szwajcer

chant II - chant IV

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

CORIPPE

 

LA JOHANNIDE

 

Traduction de J. ALIX, professeur au Lycée de Tunis

 

CHANT III

 

 

Cependant le cœur de l'invincible général est agité de mille soucis. Préoccupé du sort de l'armée, il ne peut prendre de repos; l'esprit en éveil, incapable de céder au doux sommeil, il fait disposer des lumières au milieu du camp. Autour de lui les chefs, pressés en foule, délibèrent en commun sur la situation et passent la nuit dans des entretiens variés. Ils rappellent les joies du métier des armes et ses rudes labeurs, et renouvellent le souvenir des luttes que soutinrent les armées romaines dans la conquête de l'univers, tantôt évoquant la mémoire des combats heureux qu'elles livrèrent, tantôt ravivant leur douleur par le récit de leurs échecs.

Au milieu de ces récits, le général prend la parole en ces termes : Que l'Afrique était prospère à notre arrivée, ô mes compagnons, lorsque la vengeance terrible de Dieu s'abattit sur ses rois cruels, perdant par une juste ruine, après cent années de règne, un prince indigne et le peuple vandale ! Malgré les tourments que l'odieux Geilamir avait fait éprouver aux Africains, malgré les ruines accumulées par ce coupable prince, l'Afrique était belle encore au temps où le grand Bélisaire soumit la ville des Sidoniens, offrant dans la capitale, aux yeux des princes, le monarque prisonnier. Avec quelle promptitude ces guerres si nombreuses furent-elles achevées, et quelle fortune bien méritée échut à ce héros! L'armée s'avançait sous la voûte ombragée que formaient les arbres touffus. Jamais l'ardeur dévorante d'un soleil embrasé et les chaleurs brûlantes de l'été ne nuisirent aux opérations, bien qu'on fût à l'automne et que, sous un soleil brûlant, le sol échauffé fût pour nous un ennemi plus redoutable que le Vandale. L'Afrique ne fut pas moins prospère après que le roi eût été fait prisonnier et la paix établie. J'ai laissé la Libye riche et bien cultivée et après mon départ elle avait gardé et dépassé même son ancienne splendeur. Car ma mémoire est fidèle. Fertile, regorgeant de moissons, partout elle montrait aux yeux les fruits brillants de l'olivier et le suc abondant de la vigne. Une paix profonde régnait en ces lieux. Quelle folie de combats, quelle fureur insensée s'alluma dans ces malheureuses contrées! Quelle déesse de la guerre, frappant de son fouet criminel ces peuples innombrables, les poussa au combat? Quelle furie se leva et, allumant parmi ces peuples des feux aussi redoutables que ceux qui dévorèrent Phaéton, plongea ce pays dans une ruine profonde? Qu'il parle, celui qui parmi vous peut, à ma prière, me rappeler l'histoire de cette époque.

L'illustre Gentius, s'adressant au général, son collègue, parla ainsi: Toi en qui nous respectons les marques d'une faveur méritée, chef suprême, soutien de ce pays infortuné, espoir de la Libye, en qui nous plaçons les espérances de la victoire, quelle fut l'origine criminelle de la guerre actuelle, je l'ignore, et ces faits demeurent pour moi enveloppés de ténèbres profondes. Mais si le tribun Cecilide que voilà consent, à ta prière, à rappeler les vicissitudes de la guerre actuelle, il pourra t'instruire de tous ces détails. Il sait en effet tous les événements qui s'accomplirent dans sa patrie, il connaît ces peuples et ces contrées, l'auteur de nos maux passés et les misères des temps présents.

Le général invite Liberatus à prendre la parole avec assurance, et celui-ci, docile à cet ordre, parle ainsi d'une voix ferme : J'essaierai, chef suprême, de faire connaître les causes de nos malheurs et d'obéir à tes désirs. Mais au moment où j'ouvre la bouche, un trouble funeste s'empare de moi, mon sang glacé d'effroi paralyse mon cœur, les paroles s'échappent avec peine de mes lèvres contractées. Tu veux, en effet, que je réveille en mon âme les souffrances passées en retraçant le tableau de la guerre cruelle que supporta l'Afrique. Mais puisque les ordres augustes de mon chef suprême me pressent, éloigne-toi de moi, douleur. Mon audace triomphera de toi. Il me faut obéir aux ordres de mon maître et m'y soumettre avec une humilité craintive. Autrefois, l'Afrique avait souffert d'un double fléau, et voici qu'un double malheur accable encore cette province infortunée. C'est de nos rivages qu'est partie la révolte qui s'est répandue dans tout l'univers. Guenfan est l'auteur funeste de tous nos maux : Guenfan, père du farouche Antalas. Autrefois, en effet, une paix profonde régnait partout dans la Libye. L'Afrique infortunée portait avec orgueil les couronnes de ses triomphes nouveaux. Le laboureur liait la gerbe des blondes moissons, la grappe rougissait sur le cep et l'olivier, présent de la paix brillante, ornait cette terre féconde. Pendant trente années après la naissance d'Antalas, l'Afrique fut florissante et par l'éclat de sa puissance surpassa les autres contrées de l'univers, de même que Lucifer qui brille au ciel efface par son éclat plus vif l'éclat des autres astres. Dieu tout-puissant, fais que tous les maux répandus sur notre pays par les fils de Guenfan retombent sur leur tête et sur celle de leurs enfants !

« Antalas est encore en bas âge et ses lèvres cruelles ont à peine touché le sein maternel, qu'à l'instigation de Mégère en fureur une nouvelle se répand, pleine de menaces pour l'avenir. On apprend que Guenfan s'est dirigé vers le temple trompeur d'Ammon ; là, pour connaitre la destinée de son fils impie, il offre, suivant l'usage païen, un horrible sacrifice à Jupiter. Puis, gagnant l'autel funeste d'Apollon, il consulte le trépied et le laurier sacré du dieu. Le sang funèbre des victimes coule sur les autels affreux ; la prêtresse ornée de bandelettes immole, pour connaitre l'avenir, des animaux de toute espèce. Dans les entrailles qu'elle saisit elle observe avec soin et interroge les fibres nombreuses; puis elle place les chairs sur les flammes qui ne s'éteignent jamais. Alors, farouche et égarée, en proie à une subite fureur, elle s'enfonce elle-même dans les chairs des poignards. Un sang abondant coule de son corps; elle redouble les blessures et les coups. Ses cheveux se hérissent. Elle bondit et roule des yeux étincelants. Elle s'élance en tournant sur elle-même et son corps se balance d'une façon terrible. Une ardente rougeur couvre son visage animé par le souffle de la divinité. Sa tête et ses cheveux s'agitent en tous sens et s'inclinent alternativement sur chacune de ses épaules. Du fond de sa poitrine sortent des sons rauques; elle laisse échapper des murmures confus, des mots inarticulés, et des soupirs agitent son sein gonflé. Ainsi Vulcain debout près du brasier qui s'allume, à l'aide du soufflet rassemble habilement le souffle impétueux du vent, et excitant la flamme, il pousse l'air sonore, soulevant dans la fournaise un tourbillon incessant. Alors la prophétesse, dévoilant un avenir plein de crimes, prononce ces paroles impies : Les destins, Guenfan, veulent à la fois la ruine des Vandales et de la Libye et délient les Maures du joug. Lorsque ton fils Antalas aura grandi, la fureur et la haine, armées de leur flambeau funeste, jetteront l'épouvante dans l'univers. Déjà Tisiphone déchaînée agite avec fureur ses serpents entrelacés; ses cheveux hérissés se sont dressés sur son front; son visage est souillé de noirs venins, ses yeux et sa langue au triple dard corrompent l'atmosphère; ses tempes sont couvertes d'un sang affreux. Je vois le sang vandale couler en ruisseaux du haut des monts. Voici que les villes de Libye sont la proie des flammes, voici que l'ennemi pille les peuples épuisés et enferme le fruit de ses rapines. Pourquoi, ô dieux, pourquoi méditer de si terribles bouleversements ! Tout est en proie au désordre. Pourquoi accroître ainsi la puissance des Maures? Voici que de nouveau ils succombent. Pourquoi en si peu de temps vous attirer la ruine par votre indomptable courage? Ton fils sera le soutien et la perte de peuples nombreux. Les temps amèneront dans leur cours des fortunes diverses. L'Afrique accablée invoquera le secours de son créateur, du Dieu qu'elle révère et que seuls peuvent connaitre ceux qui en sont dignes. Le souverain puissant de l'empire romain envoie vers nos contrées les forces de l'Orient. Voici que ses flottes jettent la terreur dans l'univers entier. Déjà ton fils indomptable tremble, saisi d'une subite terreur à l'approche des navires; déjà aussi il supporte le joug avec impatience, il cède au nombre des ennemis, mais il brûle du désir de rompre des liens que son cou refuse de porter, et brisant ses chaînes, voici que de nouveau il recommence la guerre. Les peuples accourent à lui en foule et un simple enfant s'élance à la conquête de l'univers. Mais à quoi sert-il que tant de nations vouées déjà au trépas accourent du fond de l'Orient? A quoi sert à ton fils de s'élever si haut, pour succomber ensuite sur nos terres? Le voilà qui s'éloigne chargé de dépouilles, et lorsque après une longue absence il revient, c'est pour inonder de notre sang les plaines.

« Tandis qu'elle parle ainsi, dans un mouvement de fureur elle détourne son visage et agite sa tête avec violence, puis, soudainement secouée d'un frémissement, elle se tait et se laisse tomber lourdement sur le sol, tandis qu'un son inarticulé s'échappe de son corps épuisé. Ainsi lorsque l'eau s'écoule par un canal d'airain, si l'on veut arrêter dans son cours le flot liquide qui court avec un bruit sonore, le gardien des eaux tournant promptement un robinet ferme la large issue par où s'échappait le courant: le flot est arrêté par cet obstacle, l'eau reflue vers sa source et l'onde qui s'échappe s'écoule avec lenteur par-dessus le bord. Enflammés par cette réponse, les barbares sont pleins de joie, mais gardent le silence. Car ce peuple est lâche. Cependant, ils reportent sur le jeune homme toutes leurs espérances et toutes leurs craintes. Ils l'entourent et le protègent comme un être sacré et se réjouissent des promesses heureuses que leur apportent les destins.

« A peine avait-il atteint sa dix-septième année que le jeune Antalas prêta la main à de coupables larcins. Semblable à Cacus à la veille de périr étouffé parles bras d'Hercule, dans une de ses courses nocturnes il enlève et entraine un bélier conducteur et père du troupeau; il le soulève sur son cou avec effort et chargé de sa proie se dirige en hâte vers son antre. Là il le presse et l'étrangle en serrant ses mains autour de sa gorge. Le bélier, l'unique espoir du troupeau couvert de laine, tombe expirant aux pieds d'Antalas haletant. Alors saisissant son glaive, il le dépouille de sa peau qu'il arrache avec effort. Les chairs nues sont à découvert. L'animal est coupé en larges morceaux et le barbare fixe aux broches les membres palpitants. Le cadavre affreux est dévoré par la flamme ardente. A la hâte et tout tremblant Antalas engloutit la chair à demi cuite qu'il a prise au milieu des flammes et dévore l'animal entier avec une sauvage gloutonnerie. Dès ce moment il grandit dans les rapines et se fait le soutien de tous ceux qui s'adonnent aux secrets larcins. Puis il réunit des compagnons et ce misérable, les entraînant au vol à sa suite, leur apprend à s'avancer en silence au milieu des ténèbres, et bientôt détourne des troupeaux entiers de moutons et de bœufs. Il sait dissimuler si proie sur le sommet des montagnes, il se crée des retraites dans les rochers inaccessibles et se ménage des abris sûrs. Posté dans la vallée où il s'est établi, du fond de ses retraites il ose s'attaquer aux troupes des Vandales. Que de chefs, que d'ennemis surpris au milieu des défilés n'avait-il pas déjà égorgés de son épée ! Son ascendant funeste entraîne les barbares et c'est bientôt en rase campagne qu'il massacre l'ennemi la lance à la main.

« Déjà le temps dans son cours rapide menaçait d'une destinée funeste les malheureux Vandales, et après un siècle écoulé leur domination allait disparaître. Alors pour la première fois le Frexes commença dans nos contrées à incendier les villes, piller les maisons et se répandre dans les plaines, pour la première fois il osa combattre en ennemi déclaré. Le Naffur ardent s'ébranle et attirant de tous côtés des guerriers, se soulève sur les confins de notre pays. Et nous, le sort injuste nous contraint d'abandonner sous l'empire de la terreur nos terres et nos pénates chéris. Le farouche pillard se livre à sa fureur. Nulle part notre vie n'est en sûreté. Nous succombons au destin jaloux. C'est alors qu'avec la domination vandale s'évanouit le bonheur dont nous avions joui. Infortunés, il nous faut pleurer sur nos pénates détruits et chercher, victimes innocentes, une terre plus sûre.

« Hildimer, dans son inexpérience de la guerre, livra alors un combat malheureux. Jamais l'ennemi n'eût pu le vaincre ni osé se mesurer avec une armée si nombreuse. Mais au milieu des montagnes le sort jaloux tranche le fil de ses jours. Que pouvait redouter le barbare de la destinée ennemie? Souvent la Fortune, irritée contre les hommes vertueux, seconde les criminels. La glorieuse armée d'Hildimer s'était établie dans les montagnes et les forêts. Du haut des rochers elle entourait l'ennemi: serré de toutes parts, le barbare n'avait aucun espoir de s'échapper, il n'avait ni l'assurance que donne le nombre, ni l'espérance de subsister, ni la possibilité de résistera l'ennemi. Des rochers inaccessibles arrêtent seuls la poursuite des Vandales. Les barbares ont pour abri les roches inaccessibles et des vallées abruptes forment un rempart autour d'eux. Au milieu des forêts et des bois s'étend une région difficile, protégée de tous côtés par des rochers à pic. Bien que la montagne s'élève abrupte et se termine par un faîte élevé, que des saules touffus se dressent parmi les rochers, le sommet qui se perd dans les nuages présente une surface unie. Aucun chemin ne s'offre. C'est à peine si un sentier qui si; partage en mille détours sinueux atteint seul la plaine située au sommet. Les autres chemins de l'épaisse forêt n'offrent aucune issue. Hildimer voyant le camp ennemi solidement fortifié, et songeant qu'en l'absence de tout chemin c'est sur des pentes escarpées qu'il faudra combattre, hésite à s'exposer au danger. Il donne l'ordre à ses soldats de prendre position en ordre de bataille, ignorant encore de quel côté il attaquera l'ennemi dans ses retranchements. La jalousie du sort lit tout échouer. Le soleil déjà parvenu au milieu du ciel brillait dans !out son éclat. Un feu brûlant desséchait la gorge et la chaleur accablait les malheureux soldats. La soif en conduisit quelques-uns auprès d'une source fraîche. Ils reviennent sur leurs pas, car le cours d'eau était éloigné. Des valets, qui non loin de là étaient en observation au fond de la vallée, apportèrent des outres pleines d'eau. A peine un soldat vandale, louchant de ses lèvres ce breuvage funeste, eut-il éprouvé la joie d'étancher sa soif, qu'aussitôt les autres en foule se dirigent en courant vers la source. Telle était la volonté du destin, ainsi la fortune ennemie poussait l'armée à sa perte. Un porte-étendard prit sur lui de changer les ordres donnés et du haut des monts descend en courant. L'armée tout entière le suit. Ils s'engagent dans une région inaccessible et abrupte. Tandis qu'ils cherchent à franchir les roches, ils s'éloignent. L'ennemi les croit en fuite et se précipite du haut des monts. Cet événement inattendu contribue à jeter le désordre parmi les chefs. L'armée se replie dans une fuite précipitée. Nulle part ne se présentait de plaine où la cavalerie pût courir librement et franchir l'espace à toute bride. Dans leur épouvante, les soldats trébuchent au milieu des pierres, des rochers et des pointes aiguës de la montagne et roulent de leur propre poids. Les destins leur sont contraires et l'ennemi qui les presse dans une ardente poursuite répand parmi eux l'épouvante. De tous côtés ils succombent en foule et se transpercent de leurs propres armes. Les uns vont se précipiter sur les traits des guerriers qui tombent, d'autres sont refoulés par le poids des soldats qui roulent. Ainsi s'enfuient du haut des monts les bataillons en désordre. Le coursier, emporté dans le tourbillon d'une course précipitée, accourt de tous côtés et en tombant écrase son maître sous le poids énorme de son corps. Ainsi la grêle eu tombant abat l'olive verdoyante, arrache les fruits du sommet de l'arbre agité par la tempête, et l'on voit tomber sur le sol les tendres rejetons coupés par la violence des grêlons. Ce n'est pas à la vaillance de l'ennemi que succombe l'armée, c'est à la jalousie du sort, empressé à détruire la grande nation des Vandales. L'armée vaincue se retire et après avoir déposé son monarque timide accablé par les ans et le malheur, elle donne le sceptre à un prince cruel. C'est alors que l'empereur, indigné de la rupture du pacte signé par les Vandales, songe à poursuivre en Libye le cours de ses victoires. Toutefois, pendant un temps assez court qui suivit la défaite, l'Afrique souffrit cruellement. On ressentit partout les effets funestes de la guerre. Nous succombons à un double fléau ; c'est d'un côté la guerre et ses fureurs, de l'autre les exactions d'un tyran rigoureux. La fortune dérobe aux infortunés habitants l'espoir du salut et ne leur offre de deux côtés à la fois que la perspective de la mort. A quel fléau se soustraire? A quel trépas succomber? Partout règne le pillage, partout la terreur.

« Au milieu de ces cruelles dévastations, la plus glorieuse des terres, la Libye tout entière succombe ainsi que périt un navire devenu le jouet des vents redoutables. Le prince compatissant, jetant comme de coutume un regard de pitié sur les Africains, les délivra de ces souffrances, et apportant à l'Afrique accablée les consolations souveraines, il mit fin au double malheur dont elle souffrait et rehaussa le prestige du Sénat de Carthage. C'est votre bras qui a arraché les malheureux Africains aux étreintes de la mort, c'est votre bras qui a délivré ces infortunés d'un joug cruel. L'Afrique s'est relevée, ranimée par vos triomphes. Vous avez fait goûter le bonheur à cette terre jusqu'alors plongée dans le deuil. Tandis que vous soumettiez les peuples, que vous rangiez l'univers sous vos lois, les barbares soumis par votre vaillance tremblaient d'effroi. Alors les chefs maures, redoutant la guerre et vos armes, coururent avec empressement subir le joug et les lois de l'empereur. Ce bonheur, notre pays florissant et soulagé de ses maux le goûta pendant dix pleines années, et bien que les destins eussent encore soulevé des révoltes, l'ennemi succomba avant même d'avoir pu exercer ses pillages. L'Afrique ne connut pas les luttes intestines. Sous ta vigilante administration, auguste général, le peuple Leucade admira tes victoires et ton courage. Ses champs se sont engraissés de sang, ils sont couverts d'ossements blanchis et la charrue heurte des crânes arrachés aux épaules et des troncs épars sur le gazon. Le monde entier connaît les exploits qu'accomplit ton épée, avec l'aide de Dieu, en ce glorieux combat. Qui jamais illustra les plaines par de plus nobles trophées? Tu as souvent ajouté, grand général, à l'éclat et à la grandeur des triomphes de Solomon. Une seule fois le farouche Iaudas essaya de combattre et porta la guerre parmi nous ; mais avant même qu'il fût descendu en rase campagne, il trembla de voir les Romains se répandre à travers ses forêts.

« Cependant Stutzias, qui combattait dans nos rangs, entre en révolte. Voilà le fruit de la haine qui l'animait contre nous. Les soucis cruels qu'il nous cause augmentent l'embarras de la situation. La guerre civile se ranime. Alors Carthage, après la rupture de la paix, connut les horreurs du pillage et les dangers d'une lutte inégale. Toutefois ce chef, promptement vaincu, fut contraint de se retirer. Membressa le vit combattre dans ses plaines et le vit s'enfuir lorsque, vainqueur, le grand Bélisaire à la tête de ses faibles troupes mit l'ennemi en déroute. Et toi aussi, la victoire te contempla au milieu des combats, tandis que forçant avec vaillance le camp ennemi, tu taillais en pièces les bataillons de ton épée terrible; avec la même ardeur que tu apportais au carnage, Germanus mettait en fuite le farouche roi vaincu. Cellas et Vatari te contemplaient alors avec amour comme autrefois Autenti t'avait vu livrer au trépas de cruels ennemis. Alors une paix profonde régna dans nos contrées; plus de guerre, plus d'avide ravisseur, plus de soldat cupide qui se glisse dans la demeure du paysan. Les propriétés sont respectées. La Libye regorge de biens. Une paix assurée règne dans l'univers. Alors Gérés répand ses biens en abondance, le pampre se charge de grappes, les arbres verts s'émaillent de l'olive brillante comme les pierreries. Le soldat paisible vit heureux dans ses terres. Partout le cultivateur commence à planter ses jeunes ceps et unissant sous le joug ses bœufs dociles, gaiement il ensemence son champ et sur le haut du mont fait entendre ses joyeux refrains. L'heureux voyageur ne craint point de chanter à la clarté de la lune. Une paix profonde règne, mère de l'abondance. Partout chante le marchand. De douces chansons, des voix harmonieuses s'élèvent des terres où règne la sécurité. Ici le laboureur joyeux, là le voyageur satisfait, font entendre leurs chants. Les Muses charment les cœurs et consolent les hommes par leurs œuvres variées. La liberté était alors entière, mais elle fut de courte durée. Le monde infortuné est en butte à la jalousie du sort. Pourquoi, Lachésis, le sort de l'homme est-il attaché au fil que tu tiens dans tes mains? Si peu que tu le touches, l'univers aussitôt est ébranlé. Enchaîne-le par des liens de fer ou d'airain. La terreur soumettrait tout à son joug, on ne verrait plus la haine bouleverser l'univers.

« Déjà l'Afrique commençait à revivre…..

(Ici une lacune de quelques vers)

« Déjà la peste commençait à dévaster le monde ébranlé. C'est sur nos rivages que se déchaînait alors le fléau. Jamais jusque-là la mort ne s'était présentée sous de plus tristes aspects, ni à l'origine du monde naissant, ni à l'époque de Pyrrha. Car en cette année funeste où d'affreux spectacles épouvantent les malheureux humains, partout les morts se mêlaient aux vivants : on se sentait frappé des traits divins, et dans un seul pays mille fléaux divers, mille affreux spectacles se présentent. Déjà le trépas n'excite plus d'effroi, et celui qui succombe ferme sans crainte de la mort ses yeux à la lumière. Les hommes ne sont plus l'objet de larmes, les yeux ne se remplissent plus de pleurs, chacun craignant pour soi-même. On cesse de rendre les devoirs funèbres. Le deuil ne retentit plus dans les villes. Le fiancé ne pleure plus sa fiancée, ni l'épouse son mari. La mère ne s'afflige plus de la perte de ses enfants, ni les enfants de la mort de leur mère. Cœurs insensibles, qui restez indifférents à un deuil encore récent ! Les pleurs eussent été légitimes, mais partout les yeux restent secs. La mort n'éveille plus que l'indifférence. Déjà les villes de Libye abandonnées sont dépourvues de leurs habitants. De rares citoyens, çà et là le dernier survivant de familles nombreuses, errent cherchant à capter après de longs procès les richesses d'un parent, et un gain illégitime enrichit l'héritier d'innombrables familles. Les biens d'une maison, ses revenus, l'argent, les vêtements, l'or brillant deviennent la proie d'un inconnu dont cet héritage accroit le patrimoine sans jamais assouvir ses désirs. Ses coffres sont pleins d'argent et son impuissante cupidité n'est jamais satisfaite. On souhaite de nouvelles unions, on prend pour épouse des veuves fortunées. Les jeunes filles cessent d'être sollicitées en mariage. On ne leur donne qu'une faible dot, et c'est pour sa fortune qu'on recherche l'épouse d'un mari qui n'est plus, puisque dans ce temps douloureux aucune ne consent plus à rester fidèle au deuil d'un époux. Alors tous les tribunaux siègent, et partout s'engagent les procès funestes. La discorde est déchaînée dans l'univers entier et soulève d'ardents débats. Tout sentiment d'affection a disparu. On n'obéit plus avec un cœur docile à la justice. Aussi, le Dieu tout-puissant, irrité contre nous, sans attendre plus longtemps voulut nous punir de nos fautes, et dans son courroux mit fin à nos querelles en suscitant sur nos frontières un ennemi puissant. La mort d'un frère excitait son ressentiment, mais les moyens lui manquaient pour tenter un soulèvement. Tout en gardant dans son cœur le secret désir de combattre, il reconnaît que la fatalité du sort ne lui permet pas de disposer de ses troupes innombrables; ce n'est pas que la peste amie de Mars eût décimé les barbares, mais dans sa prudence il craint que la contagion ne l'atteigne s'il venait ravager nos terres. Aussitôt que le fléau eut cessé, la guerre s'alluma et le chef pousse au combat ses redoutables bataillons. Il envoie des messagers jusqu'au fond de l'aride Libye, dans ces contrées que le soleil autrefois avait desséchées de ses ardents rayons lorsque Phaéton tomba atteint de la foudre; il donne ses ordres à ces peuples néfastes et déchaine les malheurs sur nos rivages. Déjà les barbares farouches se répandent dans les contrées de Libye. Partout le soldat ravisseur livré à sa fureur parcourt nos terres, pillant les maisons, les incendiant, promenant la flamme à travers les cités. Solomon, au premier signal de cette guerre redoutable, rassemble de tous côtés les troupes romaines et se hâte de combattre la destinée ennemie; il envoie un message qui échoue, et bientôt il voit accourir, après un combat malheureux, le chef des Maures, l'ami de l'infortuné Solomon, l'allié toujours fidèle de Rome, entouré des forces imposantes des Mastrakes. Le gouverneur de Tripoli, l'audacieux Pelage, est fidèle au rendez-vous. Il amène avec lui au combat les vaillantes troupes des rudes Mecales. Il avait accueilli dans son année les Ifuraces, trompeurs dont il ne soupçonnait pas la perfidie. O fortune, nul ne peut prévoir tes coups! Hélas, infortuné Solomon, tu te proposais de les recevoir au nombre de tes troupes.

Toujours le temps et le destin changeant agissent contrairement à nos prévisions. Personne ne peut éviter le sort qui le menace.

« Déjà le dernier jour était venu pour notre pays; déjà la destinée allait achever la ruine de la Libye. Solomon, intrépide et plein de confiance en ses soldats, s'avance eu combattant au milieu des forêts. Déjà il avait vaincu et l'ennemi eu fuite tournait le dos en proie à la terreur; le général tout bouillant d'ardeur s'élançait au milieu des barbares et suivait à travers les sentiers les escadrons vaincus, lorsque brusquement éclate une trahison. La Fortune détourna ses regards, Lachosis brisa le fil des destins et la Victoire, blessée, s'éloigna en volant. Le sort jaloux trouva un instrument de ses desseins. L'odieux Guntharith jeta le désordre dans nos rangs. A lui seul il fut donné d'anéantir la puissance de Rome. Il ne cédait point à la fortune ou à l'ennemi menaçant, ce n'était point la crainte qui le poussait. Ce fut dans une pensée haineuse qu'il tourna le dos et s'enfuit. A la vue du chef en déroute, l'armée entière le suit et abandonne sur le champ de bataille le général qui continue la lutte autour des retranchements. Ce funeste événement excita l'ardeur et le courage de l'ennemi en semant chez nous le carnage, la crainte et la fuite honteuse, fléau des armées vaincues. L'ennemi, enhardi par le nombre, se jette à notre poursuite, plein d'une ardeur furieuse. L'infortuné Solomon succombe injustement au milieu du désordre, la poitrine transpercée de traits. Alors tous les rangs se confondent. Ainsi qu'il arrive dans la guerre, le soldat dans son égarement oublie toute fidélité, et la troupe alliée court au combat pour piller. Alors le laboureur affligé voit avec douleur en s'enfuyant l'ennemi entraîner ses bœufs qu'il a détachés du joug. Alors les maisons sont détruites, les domaines ruinés, et ce n'est pas le pauvre seul qui succombe atteint par le désastre : riche et pauvre sont plongés dans le même gouffre de maux. Après la chute du pouvoir de Solomon, le pillage s'exerça sans obstacle et nulle part on ne fut exempt des maux de la guerre. Partout le soldat dans sa fureur de pillage promène l'incendie dans les villes et les campagnes, et ce ne sont pas les moissons et les arbres seuls qui périssent, dévorés par les flammes : les troupeaux que le fléau n'avait pas atteints sont la proie du vainqueur. L'Afrique entière est foulée aux pieds par les Maures ses maîtres. Hélas! aucune armée n'ose plus se risquer dans les plaines, et le soldat n'a plus la force de défendre les remparts. Dieu dans sa colère a livré le pays aux pillages des barbares. Le perfide Stutzias pour la seconde fois vole au combat sous la conduite d'Antalas et ce tyran peut désormais courir librement au pillage sous la tutelle du Maure son maître.