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ŒUVRES D'AUSONE

 

texte numérisé et mis en page par François-Dominique FOURNIER

 

APPENDICES

 

sommaires pour l'Iliade et l'Odyssée       retour à la table des matières  

 

 


 

APPENDICES

I — L'EMPEREUR CONSTANTIN AUGUSTE, À VOLUSIANUS[i].

NOUS ordonnons que les médecins, les grammairiens et les autres professeurs ès lettres, soient, ainsi que les biens qu'ils possèdent dans leurs cités, exempts de toutes charges, et qu'ils puissent exercer les honneurs. Nous défendons qu'on les cite en justice, ou qu'ils supportent aucun dommage. Si quelqu'un les tourmente, il payera cent mille nummes au trésor, et il sera poursuivi par les magistrats et les quinquennaux, afin qu'eux-mêmes ne se donnent pas cette peine. Si un esclave leur fait injure, il devra être frappé de verges par son maître, en présence de celui qu'il aura offensé ; et si le maître a consenti à l'outrage, il payera vingt mille nummes au fisc, et l'esclave restera en gage jusqu'à l'acquit de cette somme. Nous ordonnons aussi de rendre aux médecins et aux professeurs leurs traitements et leurs salaires. Enfin, comme ils ne doivent pas être, ainsi que les pères, les maîtres et les tuteurs, chargés de dignités onéreuses, nous leur permettons d'exercer les honneurs s'ils le veulent, nous ne les forçons point s'ils refusent. — Donné, le jour des calendes d'août, à Sirmium, sous le consulat de Crispus et de Constantin, Césars [1er août 321.]

II. — L'EMPEREUR CONSTANTIN AUGUSTE, AU PEUPLE[ii].

CONFIRMANT les bienfaits des princes nos divins prédécesseurs, nous ordonnons que les médecins et les professeurs ès lettres, que leurs femmes mêmes et leurs enfants, soient exempts de toute fonction et de toutes charges publiques ; ils ne seront pas compris dans la milice, ils n'auront point d'hôtes à recevoir, ils n'exerceront aucune charge, afin qu'ils puissent ainsi plus facilement instruire beaucoup d'élèves dans les éludes libérales et les arts dont nous avons parlé. — Donné le 5 des calendes d'octobre, à Constantinople, sous le consulat de Dalmatius et de Zenophilus. [27 septembre 333].

III. — LES EMPEREURS VALENTINIEN, VALENS ET GRATIEN, AUGUSTES, À PRINCIPIUS, PRÉFET DE LA VILLE[iii].

QUE tout le monde cache qu'aux médecins et aux professeurs de la ville de Rome l'immunité est accordée, de sorte que leurs femmes mêmes doivent rester exemptes de toute inquiétude. Ils seront libres de toutes autres charges publiques, on ne pourra les comprendre dans la milice, ils n'auront point d'hôtes militaires à recevoir. — Donné le 3 des calendes de mai, sous le troisième consulat de Valentinien et de Valens, Augustes [29 avril 370].

IV. — LES EMPEREURS VALENTINIEN, VALENS ET GRATIEN, AUGUSTES, À OLIBRIUS, PRÉFET DE ROME[iv].

TOUS ceux qui viennent à la Ville dans le désir de s'instruire, devront, premièrement, présenter au maître du Cens une lettre des juges provinciaux chargés de donner la permission d'y venir. Cette lettre contiendra mention du pays, de la naissance et de la qualité des individus. Ensuite, dès leur première entrée dans la Ville, ils déclareront à quelles études ils se proposent d'appliquer spécialement leurs travaux. Troisièmement, l'Office des Censuales s'inquiètera de connaître leurs demeures, pour s'assurer qu'ils dirigent tous leurs soins vers le but qu'ils ont affirmé vouloir atteindre. Les Censuales veilleront encore à ce que chacun d'eux se montre dans les conférences tel que doivent être ceux qui ont à cœur d'éviter une renommée honteuse et déshonorante, et ces associations qui, à nos yeux, touchent de si près au crime ; à ce qu'ils ne fréquentent pas trop souvent les spectacles, ou ne recherchent point communément les festins désordonnés. Bien plus, si quelqu'un d'entre eux ne se conduisait pas dans la Ville comme l'exige la dignité des études libérales, nous donnons le pouvoir de le frapper de verges en public, de le placer aussitôt sur un navire, afin qu'il soit expulsé de la Ville et retourne chez lui. A ceux, au contraire, qui s'appliquent avec un zèle attentif à leurs études, il sera permis ale demeurer jusqu'à leur vingtième année dans Rome ; mais, après ce temps, celui qui aura négligé de se retirer volontairement, sera, à la diligence du préfet, renvoyé, malgré son ignorance, dans sa patrie. Et pour qu'on ne puisse apporter de négligence dans l'exécution de ces mesures, ta haute Sincérité recommandera à l'Office des Censuales de prendre en note chaque mois le nom des nouveaux venus, le lieu d'où ils viennent, et les noms de ceux qui, en raison de leur séjour à Rome, devront être renvoyés en Afrique ou dans les autres provinces : seront seuls exceptés les étudiants attachés aux corporations. Pareilles notes seront adressées tous les ans aux archives de notre Mansuétude, afin que nous puissions connaître les mérites et l'aptitude de chacun, et juger comment et quand ils nous seront utiles. — Donné le 4 des ides de mars, à Trèves, sous le troisième consulat de Valentinien et de Valens, Augustes (12 mars 370).

V. — VENANTIUS HONORIUS CLEMENTIANUS FORTUNATUS. POÈMES SUR LA MOSELLE[v].

I. A Nicetius, évêque de Trèves. Son château sur la Moselle.

UNE montagne surgit, penchant sa masse sur l'abîme : la rive rocheuse lève une haute tête. Sur ces rocs découverts se dresse un cime chevelue, et sur leur front escarpé règne une crête inaccessible. Les terres remontent du fond des vallées et profitent à la colline : partout le sol abaissé s'incline, et la côte s'élève. La Moselle bouillonnante et le petit Rhodanus aussi (la Dhron) l'environnent, et de leurs poissons à l'envi nourrissent la contrée. Ces fleuves vagabonds ravissent ailleurs cette proie, qui te crée ainsi, Mediolanus, un doux aliment. Plus l'onde grossit, plus le poisson abonde ; et s'approche ; et la rapacité des flots fournit une facile nourriture. L'habitant de ces lieux contemple avec joie de fertiles sillons, et fait des vœux pour que la moisson soit lourde et féconde. Le laboureur repaît ses yeux de la récolte qu'il espère : son regard moissonne les trésors avant que la saison ne les produise. Le champ s'égaye et rit, couvert de verdoyants herbages, et les prés veloutés charment l'esprit qui les parcourt. Nicetius, homme apostolique, visita ces campagnes ; et le pasteur y construisit à son troupeau la bergerie désirée. Il entoura partout la colline d'une enceinte de trente tours, et montra un monument où s'élevait auparavant une forêt. Du sommet de la colline descendent les bras d'une muraille dont les eaux de la Moselle sont la limite. Cependant le palais brille, bâti sur la cime du roc, et, sur le mont où il repose, parait lui-même une montagne. Nicetius se plut à enfermer d'un rempart ces vastes espaces, et seule cette demeure forme presque un château. Des colonnes de marbre soutiennent le faîte de ce palais, du haut duquel on voit les navires courir l'été sur le fleuve. Un triple rang d'arcades accroît encore l'étendue de l'édifice, et, monté sur le comble, on dirait que le toit recouvre des arpents. Debout devant nous, une tour domine le versant qui fait face : c'est le lieu consacré aux saints : c'est là que les guerriers se tiennent en armes. Là se trouve aussi la baliste à double charge, qui laisse après soi la mort et revient en arrière. L'onde, chassée dans les détours des conduits qui la retiennent, agite une meule qui donne au peuple sa nourriture. Sur des coteaux stériles, Nicetius apporta les raisins au jus savoureux : la vigne cultivée verdoie aux lieux où fut la ronce. Çà et là s'élèvent des vergers que la greffe féconde, et les parfums variés de leurs fleurs embaument la campagne. A toi la gloire de tous ces travaux dont nous chantons l'éloge, pasteur généreux, qui répands tant de bienfaits sur ton troupeau !

II. Sa navigation sur la Moselle.

JE rencontre les rois aux lieux où s'élèvent les remparts de Mettis (Metz) ; je suis vu des maîtres et retenu à cheval. Je reçois l'ordre ensuite de parcourir en navigateur la Moselle, aidé de la rame pour hâter ma course et glisser sur l'onde frémissante. Le navigateur monte aussitôt sur un navire, il s'élance sur un frêle esquif ; et la proue, sans être poussée par les vents, volait sur les flots. Cependant, il est un endroit où des récifs cachés près de la rive resserrent le lit du fleuve dont les vagues se soulèvent. Entraînée par un élan rapide, la nef se jette contre cet écueil, et peu s'en fallut qu'elle ne bût à plein ventre l'onde bouillonnante. Arraché du péril, je revois en liberté la plaine et l'espace, et, fuyant cet abîme, je vogue à travers de riants paysages. J'arrive à ce gouffre où les flots de l'Orna (l'Ornes) tombent dans la Moselle, et, doublant la force du courant, secondent notre marche. Sur les eaux refoulées du fleuve, je dirige ma nef avec prudence pour ne pas m'exposer à me faire repêcher dans la nasse comme un poisson. Voguant au milieu des villas dont les toits fument sur la rive, je parviens à l'embouchure où se jette la Sura (la Saur). Puis, passant entre des collines qui dominent la grève et de creuses vallées, nous glissons jusqu'à la Sara (la Sarre) sur la pente du fleuve, qui nous porte ainsi aux lieux où se découvrent les hautes murailles de Treviri (Trèves), noble reine des plus nobles cités. Le fleuve nous conduit ensuite, en côtoyant l'antique palais du sénat, à la place où cette ruine apparaît tout entière, puissante encore par ses débris. De tous côtés nous apercevons des montagnes aux crêtes menaçantes, dont les rocs aigus surgissent et percent la nue. Partout des pics escarpés projettent leurs cimes superbes, et le granit barbu grandit avec la montagne et s'élève vers les astres. Et ces durs cailloux n'ont pas la liberté d'être stériles : la roche même est féconde et le vin en découle. On aperçoit partout des collines vêtues de bourgeons : leur chevelure de pampre frissonne sous la brise qui passe. Entre les pierres se pressent les rangs de vignes, et leur ligne régulière et bigarrée attire le regard. Parmi des roches hideuses le laboureur fait briller la culture, et sur la blancheur de la pierre rougit le doux reflet de la vigne. D'âpres rochers enfantent les mielleux raisins, et sur un tuf stérile se plait la grappe féconde. La chauve montagne couronne la vigne de sa crête, et les verts ombrages du pampre couvrent les arides métaux de la montagne. Bientôt le vigneron cueille les grappes colorées, et le vendangeur semble suspendu lui-même à ces rochers qui pendent. Je trouvai du plaisir pour mes yeux et des aliments pour ma bouche dans chacun de ces agréables royaumes que j'occupais à mesure que mon navire suivait sa route. Les eaux me conduisent ensuite aux lieux où Contrua (le Cond ou Gondorf) se remplit de vaisseaux, où brilla jadis une illustre tête. Puis j'arrive au point où les affluents des deux fleuves se réunissent, d'un côté le Rhin écumant, de l'autre la fertile Moselle. Tout le long de cette route, les eaux nous apportaient leur tribut de poissons : pour les rois et les maîtres les trésors pullulent dans le fleuve. Et pour que nul plaisir ne fît faute au voyageur, je me repaissais des chants des muses et mon oreille s'abreuvait de mélodies. De leurs bruyants accords les instruments frappaient les montagnes, et les rocs suspendus nous rendaient leurs accents. La toile d'airain exhalait mollement de paisibles murmures, et l'arbre de la colline répondait à la voix du roseau. Tantôt frémissante et saccadée, tantôt calmé et unie, la musique résonne telle aux flancs des rochers, qu'elle s'échappe de l'airain. Les chants, par leur douceur, rapprochent les rives opposées : collines et fleuve n'ont qu'une voix, grâce à ces mélodies. Tels sont les plaisirs que recherche pour le peuple la bonté des rois, et toujours elle trouve quand sa sollicitude commande. J'approche rapidement des remparts du château d'Antonnacum (Andernach), en suivant ma route sur le vaisseau qui me porte. Là, quoique sur de vastes espaces la vigne garnisse les collines, d'un autre côté la plaine a des guérets fertiles. Cependant cette belle contrée abonde de richesses préférables encore : ses habitants recueillent d'autres trésors au sein des eaux. Et quand les rois de leur présence embellissent le séjour de ce palais, et que les tables en leur honneur se parent de banquets de fête, on visite les filets et ces rets d'osier d'où l'on retire le saumon. Assis sur le rempart, le roi compte les poissons, il applaudit chaque fois qu'un poisson sort du fleuve immense, il encourage le pêcheur en voyant son butin venir. Ici, témoin d'une pèche heureuse, là, rendant le palais joyeux, il repaît ses yeux d'abord de ces délices que sa bouche savoure ensuite. A sa table aussi se présente le citoyen étranger du Rhin, et la troupe des convives fait son éloge en le croquant. Que longtemps le Seigneur, seigneurs, nous offre de tels spectacles ! donnez aux peuples de beaux jours : que la sérénité de votre front répande la joie dans tous les cœurs, et que votre grandeur trouve le bonheur dans celui de vos sujets !

VI. — Q. AURELIUS SYMMAQUE. LETTRES A AUSONE[vi].

I. Symmaque à Ausone (Lettres, I, 14)

TU me demandes de longues lettres : c'est là envers nous mie preuve de véritable amitié. Mais moi qui connais la pauvreté de mon esprit, j'aime mieux, m'astreindre à une laconique brièveté que d'étaler sur une file de plusieurs pages la maigreur d'un style sans verve. Il n'est pas étonnant que la veine de mon élocution se soit amoindrie, depuis le temps qu'elle ne s'est nourrie de la lecture de tes volumes de prose ou de poésie. Pourquoi donc demander de longs intérêts à mon éloquence, toi qui n'as placé sur elle aucun prêt littéraire ? Ta Moselle vole dans bien des mains et dans les plis de bien des toges, grâce à tes vers divins qui l'immortalisent ; mais elle n'a fait que passer sous nos yeux. Pourquoi, je te le demande, voulais-tu me priver de cet ouvrage ? Tu me regardais, ou comme un ignorant qui ne pouvait le juger, ou comme un malveillant qui ne savait pas le louer. Et tu faisais ainsi grandement injure ou à mon esprit ou à mon caractère. Moi, cependant, malgré ton interdit, j'ai su bientôt pénétrer jusqu'à cette œuvre mystérieuse : et je voudrais taire ce que j'en pense, je voudrais me venger de toi par un juste silence ; mais l'admiration pour le livre dissipe le ressentiment de l'outrage. Autrefois, quand je suivis les étendards des princes éternels, je connus ce fleuve, comparable à plusieurs, mais qui n'est pas comparable à beaucoup d'autres. Et maintenant tes vers, par leur éclat et leur surprenante majesté, l'ont rendu plus grand que le Mélo d'Égypte, plus frais que le Tanaïs des Scythes, plus limpide que le Fucin, notre compatriote. Je ne croirais jamais les merveilles que tu racontes de l'origine et du cours de la Moselle, si je ne savais eu toute assurance que tu ne mens pas, même en vers. Où as-tu découvert ces essaims de poissons dont les noms sont aussi variés que les couleurs, dont la grosseur diffère autant que le goût, et que tu as parés, au delà des dons de la nature, du vernis de cette poésie ? A ta table, où tu m'invitais souvent, j'ai admiré la plupart des autres mets rares qui étaient alors au prétoire ; mais je n'y ai jamais vu cette espèce de poissons. Quand donc sont-ils nés dans ton livre, ces poissons qui n'ont jamais été sur tes plats ? Tu crois que je plaisante et que je veux rire. Puissent les dieux me donner le bonheur de plaire à mes maîtres, comme il est vrai que je place ton poème au rang des livres de Virgile ! Mais je veux cesser d'oublier ma douleur et d'insister sur ton éloge, de peur que ce ne soit encore ajouter à ta gloire que de t'admirer quand je suis l'offensé. Répands donc à ton gré les volumes, et excepte-moi toujours : je n'en jouirai pas moins de tes œuvres, mais par la complaisance d'autrui. Adieu.

II. Symmaque à Ausone (Lettres, I, 16)

SOUVENT ton amitié m'engage avec instance à t'écrire aussitôt que je reçois les lettres qu'une tendre inclination te porte à m'adresser, et toujours aussi je me suis fait un devoir de répondre sur l'heure à chacune au moment où elle m'était remise, parce que le but de ma réponse et les mutuelles obligations de notre amour ne me permettaient pas un plus long retard. Aujourd'hui encore je m'empresse de te déclarer que je t'offre et te rends des actions de grâces pour l'heureuse nouvelle que tu n'as pas voulu me laisser ignorer. Je t'ai déjà parlé de cela et d'autres choses dans une lettre précédente ; mais, si les messagers t'ont fait tenir exactement cet écrit, ce n’est qu'un surcroît de lettres, qui ne peut t'être à charge. J'aime mieux d'ailleurs te rompre les oreilles par mes redites, que te rien faire perdre par mon silence. Ainsi les honneurs d'Hesperius, mon frère, me font tressaillir de joie ; mais sa taciturnité me blesse. Car, si l'expérience lui a prouvé tout l'amour que j'ai pour lui, il convenait qu'il m'écrivit pour devancer la renommée, dont les bruits longtemps incertains ne me donnaient qu'une vague confiance en ma félicité. Il devait donc m'annoncer lui-même notre commun bonheur, afin que les assurances de sa lettre ne laissassent aucun doute en ma pensée. Mais, dis-tu, sa modestie l'a retenu : il a craint de se vanter de ses succès. A-t-on jamais rougi de parler de soi à soi-même ? D'où vient qu'il a différé de m'apprendre une chose qu'il savait nous intéresser justement l'un et l'autre ? Du reste, si j'ai eu tant à cœur d'exhaler ces plaintes, j'y mets aussi volontiers des bornes ; parce qu'il ne convient à l'amour que j'ai pour vous ni de taire mon chagrin, ni de vous reprocher outre mesure la douloureuse atteinte portée à mon amitié. Adieu.

III. Symmaque à Ausone (Lettres, I, 18)

JE pourrais célébrer ta gloire dans des lettres continuelles ; mais je ne croirais pas encore, vu l'exigence du sujet, m'acquitter suffisamment de mon devoir : tant s'en faut que je te reproche ma peine et mon exactitude. Mais, s'il est convenable que j'agisse avec cette déférence, il est de ton humanité aussi de soutenir notre zèle par une égale condescendance. Tu vas voir où tend ce langage. Depuis longtemps tu ne nous envoies rien à lire. Je suis tout entier, diras-tu, sous la dépendance des travaux du prétoire. Cela est vrai. Tu es le digne chef de la justice suprême. Mais, pour les forces supérieures de ton esprit, une haute fortune n'est pas un fardeau : applique-toi donc aussi à des. travaux qui, loin d'apporter quelque fatigue aux hommes occupés, les soulagent souvent, au contraire, de la fatigue elle-même. Adieu.

IV. Symmaque à Ausone (Lettres, I, 21)

CE fut une bonne et sage pensée de nos ancêtres, entre autres du même temps, d'avoir rapproché, en les construisant, les deux temples de l'Honneur et de la Vertu : ils avaient deviné ce que nous voyons en toi, que les récompenses de l'honneur ne vont pas sans les mérites de la vertu. Près de ces monuments on trouve aussi le temple et la fontaine consacrés aux Muses, parce que c'est souvent par l'étude des lettres qu'on se fraie un chemin aux magistratures. Ces institutions de nos pères sont des arguments en faveur de ton consulat ; car c'est à la gravité de tes mœurs et à l'éclat de ton enseignement que tu dois les honneurs de la chaise curule. Beaucoup, à l'avenir, dirigeront leurs efforts vers les beaux-arts, vers la vraie gloire, vers la saine littérature ; mais lequel rencontrera un aussi heureux disciple ou un débiteur de si bonne mémoire ? Nous n'ignorons pas que le grand Alexandre, dont la fortune dépassa les vœux, ne fit rien pour honorer son Stagirite ; et cette chlamyde, prise parmi les dépouilles des Étoliens, et qui fut le seul présent donné à Quintus Ennius, est une tache pour Fulvius. Le second Africain n'a point payé le prix de son éducation libérale à Panétius, ni Rutilius à Opilius, ni Pyrrhus à Cynéas, ni Mithridate de Pont à son Métrodore. Mais aujourd'hui notre empereur très érudit, prodigue de richesses et d'honneurs, te décerne les récompenses avec usure, et te rend au delà même du taux des intérêts. Quand ma joie est si grande, comment me justifier de ne pouvoir être auprès de toi ? Je crains bien qu'interprétant mal mes excuses, tu croies peu à la sincérité de mes compliments. Je voulais accourir et me présenter à ta vue ; mais, privé de forces, longtemps épuisé par la maladie, j'ai dû éviter les longs trajets, les gîtes incommodes, les approches de l'hiver, le déclin des jours, toutes les occasions d'une rechute funeste. Si mon cœur t'est connu, je te conjure d'être indulgent pour moi, et d'admettre avec bonté cette justification. C'est au hasard à décider si je conserverai tes bonnes grâces ; il me suffit aujourd'hui d'échapper au péril de t'offenser.

V. Symmaque à Ausone (Lettres, I, 23)

APRÈS ton long silence, je ne désirais pas moins que je n'espérais de toi de longues lettres : car c'est là un des retours ordinaires de l'instabilité des choses humaines, que l'abondance succède à la disette. Je le croyais, et je me suis trompé : car une courte page, qu'on vient de remettre entre mes mains, est tout ce que j'ai reçu de toi. Elle était, il est vrai, semée de sel attique et parfumée de thym, mais en si faible dose qu'elle était plutôt faite pour amuser mes ennuis que pour assouvir ma faim. Eh quoi ! si je te demandais des mets de prince, un repas de Saliens, des viscérations, un festin public, tu me présenterais donc un second service, une maigre chère sur des plats étroits ? Rappelle à ton souvenir ce que disent les Grecs à ce sujet : « De faibles aliments suffisent pour préserver de la mort, mais non pour nous procurer une robuste santé. » Penses-tu que je ne te parlerai pas de tes occupations ? Tu es questeur ; je ne l'ai pas oublié ; tu participes au conseil royal, je le sais ; tu juges les suppliques, tu rédiges les lois, je le reconnais : ajoute à cela mille autres choses encore ; et jamais il n'arrive que le travail affaiblisse ton esprit, que les soucis altèrent ta bienveillance, qu'un long usage épuise ta veine. Si tu ne coupes jamais, par un intervalle de repos, tes affaires de la journée, tu n'es pas homme à interrompre ton sommeil avant le jour pour donner quelques instants à l'amitié. Le Comique, cependant, ne te semble-t-il pas un bon modèle, quand il dit :
Que j'aimerais qu'il fût de mode aussi de s'occuper de ses amis, même pendant la nuit ?
Mais où vais-je, en mon pauvre langage, discourir si longtemps ? Je dois prendre exemple sur ta dernière épître, comme sur toutes tes actions. C'est sans doute à cause de tes nombreuses occupations, que tu refuses les longues lettres. Oui, j'ai deviné juste. Je comprends, en effet, que tu ne veuilles pas avoir beaucoup à lire, ayant à peine le temps de dicter quelques mots. Adieu.

VI. Symmaque à Ausone (Lettres, I, 25)

QUOIQUE souvent il y ait de la sincérité dans l'éloge qu'on fait d'un fils à son père, je ne sais comment il arrive que cet éloge perd de son mérite, parce qu'on y voit un désir de plaire au personnage. Je cherche donc avec embarras comment je dois m'y prendre pour te parler aujourd'hui d'un homme honorable, de Thalassius, ton gendre. Si je île loue qu'avec réserve son beau caractère, je passerai pour un envieux ; si je le vante comme il le mérite, je serai bien près de la flatterie. J'imiterai donc la concision des jugements de Salluste. Ta as là un homme digne de toi, et, grâce à toi, d'une famille consulaire ; la fortune de son glorieux beau-père l'a trouvé plus grand que ses bienfaits, la pureté et la sainteté de son âme l'ont élevé à la hauteur de ses dignités. Adieu.

VII. Symmaque à Ausone (Lettres, I, 31)

J'AI ressenti une véritable joie à la lecture de ta savante lettre que j'ai reçue à Capoue, où je réside. Car il y avait dans cet écrit un mélange d'enjouement et de miel cicéronien, et un éloge plus flatteur que vrai de mon langage. Aussi mon esprit indécis se demande ce qu'il doit admirer le plus des qualités de ton style ou de celles de ton cœur. Car ton élocution est si supérieure à toute autre, qu'on tremble de te répondre ; et tu applaudis avec tant de bonté à nos efforts, qu'on voudrait ne point se taire. Mais si je continuais à te louer ainsi, j'aurais l'air d'un mulet qui. en gratte un autre ; on dirait que j'imite ton langage au lieu de l'apprécier. En même temps, comme tu ne fais rien par ostentation, il faut prendre garde de louer comme des mérites affectés des qualités qui te sont naturelles. Apprends donc seulement de nous cette vérité indubitable : c'est qu'il n'y a pas un mortel que je chérisse plus que toi, tant a de force l'honorable amitié qui m'engage sous ta loi. Mais tu me parais beaucoup trop modeste quand tu me reproches d'avoir trahi le secret de ton livre ; car il est plus facile de tenir dans sa bouche des charbons ardents, que de garder le silence sur un chef-d'œuvre. Une fois ces vers sortis de tes mains, tu n'avais plus aucun droit sur eux : un discours publié est chose libre. Crains-tu donc pour ton livre le venin d'un lecteur jaloux, ou la brûlante morsure d'une dent sans pitié ? En pareille circonstance, tu es le seul qui n'aies rien à gagner avec l'indulgence, rien à perdre avec l'envie. Bon gré, mal gré, justes ou méchants te doivent des louanges. Ainsi, éloigne à l'avenir des craintes mal fondées, et donne carrière à ton style pour être souvent trahi de même. Ne manque pas surtout d'envoyer à notre adresse quelque poème didascalique ou protreptique. Mets ma discrétion à l'épreuve ; je désire qu'elle te soit acquise, mais je n'ose pourtant te la promettre. Je connais trop cette démangeaison qu'on ressent de produire au jour une œuvre qu'on approuve. Car on s'associe en quelque sorte au partage de l'éloge, en répétant le premier ce qu'un autre a si bien dit. Au théâtre, les auteurs de la comédie ont recueilli la première gloire : à Roscius pourtant, à Ambivius et aux autres acteurs la renommée n'a pas fait faute. Ainsi, dépense à de tels travaux tes loisirs, et assouvis notre appétit par de nouveaux volumes. Que si, fuyant 3a jactance, tu redoutes mon indiscret bavardage, garde-moi aussi le silence, et je pourrai en toute sûreté avancer que tes écrits sont de moi. Adieu.

VII — PONTIUS MEROPIUS PAULINUS. LETTRES A AUSONE[vii].

I. A Ausone, Paulinus.

Voici quatre fois déjà que l'été reparaît pour les durs moissonneurs, autant de fois l’hiver a tout glacé de ses blanches gelées, depuis que de ta bouche aucune parole ne m'est venue. Je n'ai pas vu un seul écrit tracé de ta main, avant le jour où un heureux papier, chargé de la formule du salut, m'apporta enfin en plusieurs parties ces dons si longtemps refusés ; car c'était trois lettres fleuries, écrites à diverses reprises, mais ces pages nombreuses étaient un triple poème. Ta tendresse inquiète y mêlait la plainte au reproche et un peu d'amertume à beaucoup de douceur ; mais la bonté du père m'a plus touché que la rudesse du censeur, et, pour mon cœur, les caresses compensent les duretés. Cependant nous relèverons ce blâme en son lieu, et nous le poursuivrons des accents plus graves de l'hexamètre vengeur. En attendant, l'ïambe plus léger le devance un instant, et son pied te reporte séparément quelques mots de réponse. En ce moment, le vers élégiaque te salue, et, après t'avoir salué, à présent qu'il a commencé la marche, il cède le pas à l'autre, et se tait.
Pourquoi m'ordonner, ô père, de rendre mes soins aux Muses que j'ai répudiées ? Ils repoussent les Muses, ils sont fermés à Apollon, les cœurs voués au Christ. Soutenu autrefois, non par une égale force, mais par une même ardeur, je fus d'accord avec toi pour évoquer le sourd Phébus de son antre Delphique, pour appeler les Muses des divinités, pour demander à des forêts ou à des montagnes le don de la parole qui est un don de Dieu. Maintenant une autre puissance, un Dieu plus grand subjugue mon âme ; il exige d'autres penchants, il réclame de l'homme ce qu'il lui a donné, pour que nous vivions de la vie du Père. Il nous défend les vaines distractions, affaire ou loisir, et l'étude des lettres fabuleuses, pour que nous obéissions à ses lois, pour que nous apercevions sa lumière que voilent à nos yeux les raisonnements artificieux des sophistes, l'art des rhéteurs, et les fictions des poètes, qui versent dans les cœurs de fausses et vaines doctrines, et n'instruisent que la langue, n'apportant rien qui, pour nous donner le salut, nous découvre la vérité. Que peuvent, en effet, posséder de bon ou de vrai ceux qui ne possèdent pas le bien suprême, le foyer et la source du vrai et du bon, ce Dieu que nul ne voit sinon dans le Christ ?
Le Christ est la lumière de la vérité, le chemin de la vie, la force, l'esprit, la main, la vertu du Père, le soleil d'équité, la source du bonheur, la fleur de Dieu ; né de Dieu, créateur du monde, il est la vie de notre mortalité, la mort de la mort ; il est un maître de vertu, il est notre Dieu à nous ; pour nous fait homme, il s'est dépouillé afin de nous couvrir ; et, par sa médiation, il a établi entre Dieu et les hommes des rapports éternels. Aussi, quand une fois il a dardé du ciel son rayon dans nos. cœurs, il efface les souillures malfaisantes d'un corps languissant ; il renouvelle l'état de l'âme, il tarit la source de toutes les anciennes jouissances, qu'il remplace par de chastes voluptés, et, de son droit de Seigneur, il revendique pour lui seul, et nos cœurs, et nos lèvres et nos jours. Il veut qu'on le médite, qu'on le comprenne, qu'on le croie, qu'on l'adopte ; il veut qu'on le craigne et qu'on le chérisse. Les vaines fièvres que soulève le travail de la vie, dans le sentier du siècle présent, se dissipent par la foi en la vie future avec Dieu, cette foi qui ne rejette pas comme profanes ou comme viles ces richesses que nous semblons mépriser, mais qui nous avertit qu'elles deviennent plus précieuses lorsqu'on les remet en dépôt dans le ciel au Christ Dieu, qui a promis plus qu'on ne lui donne, et qui rendra un jour avec usure ce qu'on dédaigne dans le présent, ou ce qu'on lui confie de préférence. Intègre dépositaire, ce débiteur fidèle remettra plus que la somme à ses prêteurs, et c'est avec de gros intérêts que ce Dieu libéral restituera l'argent qu'on aura méprisé.
Celui qui s'attache, qui aspire, qui s'est adonné à lui, et qui met tout en lui, ne le regarde pas, je t'en conjure, comme un désœuvré ou un pervers ; ne l'accuse pas d'être un impie. La piété peut-elle manquer à un chrétien ? Car c'est faire preuve de piété que d'être chrétien, comme c'est faire preuve d'impiété que de n'être pas soumis au Christ. Et cette piété, quand j'apprends à la posséder, puis-je ne pas l'observer envers toi, c'est-à-dire envers un père, à qui je dois, par la volonté de Dieu, tous les plus saints hommages et les noms les plus chers ? C'est à toi que je dois mes études, mes dignités, mon savoir, la gloire de ma parole, de ma toge, de mon nom ; tu m'as protégé, nourri, élevé ; tu es mon patron, mon précepteur, mon père. Mais tu me reproches de vivre depuis si longtemps loin de toi, et, par un mouvement de tendresse, tu te fâches. Cependant, ou cela me profite, ou cela m'est nécessaire, ou cela me plait : dans chacun de ces cas, je suis excusable. Pardonne à ton ami, si je fais une chose utile ; félicite-le, si je vis selon mon désir.
Tu m'accuses de manquer, depuis trois années entières, à ma patrie, d'avoir choisi dans nies courses vagabondes un autre univers, d'avoir oublié ces relations que je cultivai jadis quand je vivais de votre vie ; et ta tendresse émue profère de pieuses plaintes. Je bénis ces vénérables mouvements du cœur d'un père, et je m'applaudis d'une colère qui ne nuit pas à l'affection. Mais j'aimerais mieux, ô père, te voir demander mon retour à qui pourrait te l'accorder. Puis-je penser à revenir à toi, quand tu exhales des prières stériles qui ne s'adressent point au ciel, quand, détourné de Dieu, tu supplies les Muses de Castalie ? Non, ce n'est point avec ces divinités que tu me ramèneras dans ton sein et dans ma patrie. Tu invoques les Muses, des noms sourds et sans puissance ; c'est implorer le néant : l'hommage qu'on leur offre, la brise légère l'emporte ; le vent des tempêtes disperse ces vœux impuissants qui ne tendent point vers Dieu, qui s'arrêtent dans le vide des nuées, et ne pénètrent point. dans le palais étoilé du roi très-haut.
Si tu as souci de mon retour, regarde et prie celui qui de son tonnerre ébranle les voûtes sublimes des cieux enflammés, qui brille du triple feu de la foudre, qui ne fait point gronder de vains murmures, qui du haut du ciel dispense aux guérets les soleils et les pluies, qui est au-dessus de tout ce qui existe, qui est tout entier dans tout et partout, qui, présent en toutes choses, gouverne tout ; ce Christ qui tient et meut les esprits, qui nous mesure les années et les lieux ; et si ses décrets sont contraires à nos vœux, c'est par la prière qu'il faut le ramener à ce que nous voulons. Tu m'accuses ! mais si ma conduite, que Dieu dirige, te déplaît, c'est lui (s'il m'est permis de le dire) qui est le premier coupable, lui qui forme ou change à son gré. mes sentiments. Car, si tu rappelles ma vie ancienne, qui t'est connue, j'avouerai sans peine que je ne suis plus ce que j'étais en ce temps-là, où je n'étais point considéré comme un pervers, où j'étais pervers néanmoins, ne voyant qu'à travers les nuages de l'erreur, n'ayant que cette sagesse qui est folie devant Dieu, et vivant du pain de la mort. Il est d'autant plus permis de me pardonner, qu'il est plus aisé par là de reconnaître que c'est le Père suprême qui m'a régénéré, si je n'agis plus comme j'agissais d'abord ; et l'on ne dira pas, j'imagine, que je confesse ainsi l'égarement de mon esprit que ce changement remarquable aurait dépravé, parce que je déclare volontairement que ce n'est point de mon propre mouvement que j'ai changé ma vie première. Oui, je l'avoue, un esprit nouveau m'anime, un esprit qui n'était pas le mien autrefois, qui est le mien aujourd'hui par la volonté de Dieu, et si, dans mes actions ou dans mes pensées, Dieu a vu quelque chose qui méritât ses bienfaits, grâces en soient d'abord à toi ; c'est à toi que la gloire en doit revenir, puisque c'est à tes leçons que j'ai acquis ce que le Christ devait aimer.
Aussi, tu dois t'applaudir plutôt que te plaindre de ton Paulinus, de cet élève formé par tes travaux et tes vertus, et tu ne refuseras pas de t'avouer son père, aujourd'hui même que tu le crois un pervers ; car mon esprit s'est perverti de telle sorte que j'ai mérité d'appartenir au Christ, sans cesser d'appartenir à Ausone. les récompenses qui l'attendent, ce Paulinus les rapportera toutes à ta gloire, et c'est à toi qu'il fera hommage des premiers fruits de ton arbre.
C'est pourquoi, je t'en conjure, reviens à de meilleures pensées, et crains de perdre d'aussi grandes récompenses, eu détestant des biens dont tu es la source. Car je n'ai point l'humeur vagabonde ; je ne mène point l'existence retirée de ces hommes qui vivent à l'écart, comme ce cavalier de Pégase dont tu parles, qui vivait dans les antres de la Lycie. Beaucoup néanmoins, guidés par la divinité, recherchent la solitude, comme autrefois, pour leurs études et pour les Muses, les plus illustres sages, comme aujourd'hui encore s'empressent de faire ceux qui ont recueilli le Christ en leurs chastes âmes. Et ce n'est point par pauvreté d'esprit ou par un instinct sauvage, qu'ils choisissent pour séjour des lieux déserts ; mais, tournés vers les astres sublimes pour contempler Dieu, pour pénétrer d'un regard attentif les profondeurs du vrai, ils aiment les loisirs affranchis des vains soucis du monde ; et les bruits du forum, et le tumulte des affaires, et toutes ces distractions ennemies des célestes biens, ils les abhorrent par ordre du Christ et par amour du salut. Avec l'espérance et la foi, ils suivent Dieu pour la récompense promise, récompense assurée que leur accordera son auteur s'ils ne désespèrent pas, s'ils ne se laissent pas vaincre par la vanité des choses d'ici-bas, si le flambeau de leur intelligence pénètre les secrets du ciel, afin de mépriser ce qu'ils voient pour mériter ce qu'ils ne voient pas. Car les objets périssables frappent nos regards, mais les dons éternels s'y dérobent, et nous suivons aujourd'hui par l'espérance ce que nous voyons par l'esprit, méprisant les formes changeantes des vaines apparences, et ces biens qui, pour notre malheur, attirent les yeux du corps. Cependant, c'est une condition qui a semblé leur plaire, à ces hommes auxquels déjà s'est révélée dans tout son éclat la lumière au vrai et du bon, l'éternité du siècle à venir et le néant du nôtre.
Mais moi qui n'ai pas la même gloire, pourquoi aurais-je le même renom ? J'ai pareille confiance et j'espère. Mais encore à cette heure j'habite un riant séjour, et les bords fortunés d'un opulent rivage : d'où vient donc cet empressement à me reprocher déjà ma retraite ? Ah ! veuille le ciel qu'une juste malignité me déchire ! reçus au nom du Christ, ses outrages me plairont. Mon cœur, qui a sa force en Dieu, ne cède point aux lâchetés de la honte, et la louange que je refuse ici me revient au jugement du Christ.
Garde-toi donc, vénérable père, de me reprocher cette inclination comme un mauvais penchant ; n'accuse pas l’empire d'une épouse, ou l'égarement de mon esprit. Je n'ai point l'humeur inquiète de Bellérophon, et ma femme n'est pas une Tanaquil, mais une Lucrèce. Je n'ai point oublié non plus, comme tu le veux, le ciel de ma patrie ; car mon œil contemple le Père suprême, et celui qui n'adore que lui, celui-là vraiment se souvient du ciel. Crois-moi donc, ô père : rions ne vivons ni oublieux du ciel, ni privés de raison, nous habitons des lieux aimés de l'homme. Mes goûts mêmes attestent que j'ai des mœurs d'hommes pieux, car jamais un peuple impie ne pourra connaître le Dieu suprême. Bien des lieux, bien des hommes sont dépourvus de lois et de culture ; mais quel pays n'a pas ses rites, quoique sauvages ? Ensuite, comment la perversité, d'autrui nuirait-elle à des cœurs honnêtes ? Que me parles-tu des vastes défilés de la Vasconie et des neigeux réduits des Pyrénées ? On dirait que je vis logé sur le seuil des régions hispaniques, et que je n'ai pas, aux champs ou à la ville, une place à moi sur ces plages opulentes ouvertes aux confins du monde, et d'où l'Espagne voit les soleils s'engloutir dans l'onde !
Mais quand même j'habiterais par hasard des repaires de brigands, je ne me suis pas endurci sous leurs toits barbares, ni transformé au point de m'associer à leurs instincts sauvages, et de m'assimiler à ces compagnons. Une âme pure ne reçoit point la contagion du mal, et les taches glissent en tombant sur des fibres polies. Ainsi, dans les défilés des Vascons, celui qui mène parmi les méchants une vie pure de crime, ne garde rien du contact de ces hôtes inhumains. Mais d'où vient qu'on me jette le nom de ce pays comme un reproche, à moi qui n'ai toujours habité, et qui n'habite encore, sur divers points, que des lieux voisins de cités superbes, des lieux riants, peuplés et cultivés par l'homme ? Mais si je vivais sur les terres de la Vasconie, pourquoi cette nation barbare ne reformerait-elle pas plutôt à mon exemple, et ne renoncerait-elle pas à ses mœurs sauvages pour adopter les miennes ? Et quand tu places ma demeure dans les villes reculées de l'Ibérie, et que, choisissant dans tes vers des cités désertes, tu me reproches la montueuse Calagurris, et Bilbilis suspendue à la pointe des rocs, et la colline où gît Ilerda, comme si je résidais là dans l'exil, sans feu ni lieu, hors des toits et des routes de l'homme, est-ce que tu crois que ce sont là les trésors de la terre ibérique ? Tu ne connais pas le monde espagnol, où, sous le pesant fardeau du pôle, s'arrêta cet Atlas dont la montagne forme aujourd'hui la dernière partie et la limite de cette contrée, et partage de sa haute cime Calpé baignée par les deux mers. Bilbilis, Calagurris, Ilerda, comptent à peine pour celui qui jouit de l'agréable séjour de Cæsarea-Augusta, de Barcino, et de Tarraco qui domine l'océan de son front sublime.
Faut-il énumérer ces villes si remarquables par leur territoire et leurs murailles, là où l'heureuse Espagne s'étend vers une double mer, là où le Bétis enrichit l'Océan, et l'Èbre les flots tyrrhéniens, là où cette contrée réunit des eaux si longtemps divisées, en posant ses immenses contours comme une limite aux confins du monde ?
Quoi donc ! s'il te prenait fantaisie, mon illustre maître, d'écrire en quels lieux tu demeures, est-ce que tu t'aviserais de passer sous silence la brillante Bardigala, et de citer de préférence les noirs Boïens ? Et quand tu prodigues tes loisirs aux Thermes Marojaliques, quand tu te plais à vivre sous les ombrages des forêts, que tu recherches des sites ravissants et des résidences d'une beauté merveilleuse, est-ce que tu habites des cabanes enfumées, des huttes couvertes de chaume, et des déserts dignes des Bigerri vêtus de peaux ? Et toi qui méprises les superbes remparts de ta Rome, ô consul, est-ce que tu dédaignes les sablonneux Vasates ? Ou parce que tu as des champs fertiles qui verdoient dans les plaines pictaves, dois-je te reprocher d'avoir transporté à Rauranum les curules d'Ausonie, et de laisser tomber la trabée en lambeaux poudreux, elle qui pourtant, dans l'auguste cité de Quirinus, au Latium, brille parmi les toges des Césars, parée des mêmes palmes et d'un titre pareil, et, vénérable à jamais sous l'éclat de son or que rien rie peut user, conserve dans sa fleur la gloire vivace de son mérite ? Ou lorsque, retenu sous les voûtes de ton domaine de Lucaniacus, tu séjournes dans ce palais rival des monuments de Rome, dira-t-on, malgré le rapprochement des lieux qui donne sujet de les confondre, que tu passes ta vie au hameau de Condate ?
Un vaste champ est ouvert à la plaisanterie ; il est même permis de jouer avec la fiction : mais sous une langue qui caresse grincer une dent cruelle, se faire un jeu de flatteries qui brûlent, aigrir du levain mordant de la satire des badinages d'une douceur perfide, c'est une licence commune aux poètes, mais qui ne convient jamais à un père. Car les médisances que forge la renommée pour les glisser dans de chastes oreilles, la foi et la piété demandent que le bon esprit d'un père les repousse, qu'il ne les laisse point s'attacher et se prendre en son cœur, comme le malin vulgaire, ami des rumeurs malveillantes. Ce n'est pas toujours un crime de modifier son premier genre de vie, car il est beau de tourner à bien. Quand donc tu apprends que je suis changé, vois où j'aspire et quels devoirs je m'impose.
Si j'ai quitté le bien pour le mal, le sacré pour le profane, l'abstinence pour le luxe, la vertu pour le vice, je suis un être lâche, inerte et abject. Prends pitié d'un compagnon perverti : il faut que la colère anime ta tendresse paternelle pour relever un ami déchu, le ramener dans le droit chemin, le rendre meilleur par de sévères réprimandes.
Mais si on te dit la route que j'ai choisie et que je veux suivre ; si tu comprends que j'ai voué mon cœur à un Dieu bon, que j'observe avec une docile crédulité les vénérables commandements du Christ, que j'ai foi dans la parole de Dieu qui promet à l'homme des récompenses éternelles, achetées au prix des maux présents, je ne pense pas que cela déplaise à la raison d'un père, et qu'il regarde comme un égarement d'esprit de vivre pour le Christ selon les lois du Christ. Cet égarement, je l'aime et n'en ai point regret : je m'embarrasse peu d'être un insensé aux yeux de ceux qui suivent une autre voie, si ma conduite parait sage au roi éternel. Tout ce qui est homme n'a qu'un temps : c'est un corps qui souffre, c'est une vie périssable ; ombre et poussière sans le Christ. L'éloge ou le blâme d'un tel arbitre ne vaut que ce qu'il vaut lui-même. Il disparaît, et son erreur l'accompagne : la sentence passe et meurt avec le juge.
Mais si, pendant le temps présent, nous n'avons soin et souci de vivre selon les préceptes du Seigneur Christ, il sera trop tard, une fois dépouillés de ces membres mortels, pour nous plaindre d'avoir tremblé devant les médisances légères de la langue de l'homme, et de n'avoir point redouté le poids des colères du divin juge, qui siège sur le trône et à la droite du Père éternel, est roi par-dessus tous les rois, et qui, à la fin des âges, viendra peser tous les peuples dans la même balance, les juger, et donner à chacun, selon ses actes, sa récompense. Oui, je crois, et je tremble ; et je travaille avec zèle, avec empressement, à me détacher, si je puis, de mes fautes avant la mort.
Dans cette attente du trépas, les fibres de mon cœur croyant frissonnent de crainte ; mon âme tressaille dans la prévision de l'avenir, et frémit d'avance d'être enchaînée encore dans les liens d'un corps souffrant et chargée du poids des choses terrestres, si la trompette éclatante retentissait dans les cieux entr'ouverts, et de ne pouvoir alors s'élever d'une aile légère dans l'espace à la rencontre du roi, et s'envoler au ciel parmi ces glorieux milliers de saints, qui, légèrement balancés dans le vide, soulèveront d'un élan facile vers les astres sublimes leurs pieds dégagés des entraves du monde, et, mollement portés sur les nuages à travers les constellations, s'en iront, au milieu des airs, rendre hommage au roi céleste, et rassembler leurs brillantes phalanges aux pieds du Christ adoré.
Ma crainte et mon tourment, c'est que le dernier jour ne me surprenne endormi dans d'épaisses ténèbres, occupé d'actes stériles, et perdant ma vie en de vagues soucis. Que deviendrais-je, en effet, si, pendant que mes yeux tardent à s'ouvrir, le Christ, se dévoilant à moi, resplendissait du haut de son palais éthéré ; et si, frappé soudain des rayons du Seigneur apparu dans les cieux ouverts, j'allais, ébloui par tant de lumière, chercher un triste refuge dans l'obscurité de la nuit ?
Voilà où me réduiraient la défiance de la vérité, l'amour de la vie présente, les voluptés du monde ou les angoisses des soucis : j'ai donc voulu prévenir tous les dangers par ma résolution, mettre un terme et survivre aux soins de cette vie ; puis, remettant mes biens à Dieu pour les siècles futurs, attendre d'un cœur calme la redoutable mort. Si cela te semble bien, félicite ton ami de sa riche espérance ; s'il en est autrement, laisse-moi là content que le Christ seul m'approuve.

II. A Ausone, Paulinus.

TU te plains que ma bouche s'obstine à garder le silence, quoique la tienne ne soit jamais muette ; tu me reproches d'aimer la retraite et l'oisiveté ; tu m'accuses, en outre, de négliger l'amitié ; tu ajoutes que je tremble devant ma compagne, et tu me jettes dans le cœur un vers cruel. Cesse, je t'en conjure, de déchirer ton Paulinus, et de mêler, comme l'absinthe au miel, des traits amers à un langage paternel. J'ai toujours aimé, et j'aime encore à t'entourer de tous les hommages d'un culte dévoué, à te conserver une affection fidèle. Jamais la moindre tache n'est venue souiller la pureté de mon attachement. Je craignais toujours de te blesser, même par l'aspect de mon visage, ou que mon œil distrait ne t'offensât par mégarde. Et quand je m'approchais avec vénération devant toi, j'avais soin de composer mes traits, j'éclairais mon front d'un sourire, afin d'effacer toute trace des nuages qui avaient pu se former dans le secret de mon cœur, et d'épargner un soupçon injuste à un père adoré. Ma maison t'honorait, et t'honore encore à mon exemple, et il y a le même accord entre nous pour te chérir, que pour adorer le Christ dans l'union de nos cœurs.
Quelle haine jalouse, je te le demande, aux tiens a fermé ton cœur ? De quelle rumeur la facile renommée a-t-elle frappé ton oreille sans défiance ? et comment a-t-elle pu soulever ton esprit, t'inspirer de nouvelles attaques contre cette vieille fidélité d'une tendresse à l'épreuve, et par ses mauvais conseils blesser un heureux père en ses propres enfants ?
Mais mon cœur ne sait pas l'art de feindre la simplicité, ma tendresse n'est pas coupable de l'oubli d'un père : elle repousse ce blâme qu'elle n'a pas mérité, et ne peut endurer les atteintes d'une accusation mensongère ; et c'est parce qu'elle est sans reproche, qu'elle souffre plus douloureusement d'une injuste blessure, aussi sensible à l'offense qu'elle est étrangère au crime.
Tu te plains que j'ai secoué le joug où de doctes études m'attachaient près de toi ; mais je ne l'ai pas même porté, je le soutiens : car on ne range sous un même joug que des égaux : personne n'accouple les forts avec les faibles, et les rênes vont mal ensemble si les compagnons soumis au joug ne sont pas de même taille. Si tu réunis le veau et le taureau, le cheval et l'âne ; si tu rapproches la foulque du cygne ; le rossignol de la mésange ; si tu alignes le châtaignier avec le coudrier, et la viorne avec le cyprès, tu peux me mettre en parallèle avec toi ; mais avec toi Cicéron et Virgile pourraient à peine marcher de pair ! Sous le joug de l'amitié seulement j'oserai me vanter d'être ton égal : l'humble Paulinus s'élève à ta hauteur sous les rênes communes de la douce amitié qui m'enchaîne à toi d'un lien éternel, et nivelle nos fronts sous les lois égales d'une mutuelle tendresse. Ce joug, les mensonges de la malignité ne l'ont point délié de mon cou ; l'absence et l'éloignement n'ont pu le rompre, et rien ne le détruira, quand même je serais séparé de toi par tout un monde, par tout un siècle. Jamais je ne te détacherai de mon cœur, et mon âme sortira de mon corps avant votre image de mon esprit.
Oui, pendant toute la durée de cet âge accordé et destiné aux mortels, tant que je serai contenu dans ce corps qui m'emprisonne, quelque monde qui nous sépare, je ne t'écarterai ni de mes yeux ni de mon visage ; je te garderai enraciné dans mes entrailles. Je te verrai par le cœur, je t'embrasserai pieusement par l'âme ; tu seras partout présent pour moi, et lorsque, délivré de cette prison du corps, je m'envolerai de la terre, en quelque région que me place le Père commun, là encore je te porterai en esprit. Le dernier moment qui m'arrachera de mon corps, ne m'arrachera pas l'amour que j'ai pour toi. Car cette âme, qui, survivant à nos membres détruits, se soutient par sa céleste origine, il faut bien qu'elle conserve ses sentiments et ses affections, comme elle garde son existence ; elle ne peut. oublier non plus que mourir, elle doit vivre et se souvenir à jamais.


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[i] Voir la sixième note de l'Idylle II.

[ii] Ibid.

[iii] Ibid.

[iv] Voir la quatrième note de l’Idylle IV.

[v] Voir la douzième note de l'Idylle X.

[vi] Voir la première note de l'Idylle XI.

[vii] Voir la première note de la Lettre XXIII.

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