Introduction - Texte grec et traduction

 

 

 

Sophocle

 

 

ÉLECTRE

 

 

 

Nouvelle traduction par Philippe Renault

 

 

 

 TRADUCTION SEULE

 

 

 

PROLOGUE

 

Entrent Pylade, Oreste et le Précepteur

 

 

LE PRÉCEPTEUR

Fils de celui qui fut jadis chef devant Troie,

Te voilà parvenu au cœur de ce pays,

Celui que tu voulais ardemment retrouver.

Voici l'antique Argos, ton vœu, ta nostalgie,

Ce domaine sacré de l'enfant d'Inachos,

Taraudé par le taon ; Oreste, vois là-bas,

C'est le parvis lycien, dédié au dieu tueur

De loups ; plus loin voici l'Héraion, ce grand temple.

Nous arrivons enfin dans Mycènes dorée :

Vois s'élever, sanglant, le palais De Pélops,

Où jadis, aussitôt le meurtre de ton père,

Ta jeune et douce sœur te confia à mes soins  :

Je t'ai pris, emporté, gardé jusqu'à cet âge,

Afin que soit vengé ton père assassiné.

En ce jour, cher Oreste, et toi aussi Pylade,

Hôte charmant, il faut décider sur-le-champ

Et agir. Vois, l'éclat radieux du soleil

Inspire les chansons d'aurore des oiseaux,

Et le calme nocturne, étoilé, se dissipe.

Avant qu'âme qui vive ait quitté le palais,

Soyez unis tous deux car en un tel moment,

À cette extrémité, nul ne peut se laisser

Étreindre par le doute : il est grand temps d'agir !

 

ORESTE

Ô toi, qui m'es si cher parmi mes serviteurs,

Quels nobles sentiments tu montres à mon cœur.

Comme un cheval racé, qui, malgré la vieillesse,

Ne perd jamais courage au milieu du danger

Et dresse son oreille, ainsi me pousses-tu

À agir avec toi ! Je vais donc t'éclairer

Sur mon plan : je te prie d'écouter mes paroles,

Et s'il advient que je m'écarte quelque peu,

Aussitôt remets-moi sur un meilleur chemin.

Je suis allé auprès de l'oracle delphique

Pour demander comment assouvir ma vengeance

Contre les meurtriers de mon père : et voici

Ce que m'a dit Phébos, des mots que je te livre

Sans tarder : « Il me faut, sans user de l'épée,

Sans une seule armée, par feinte et tromperie,

Mettre à mort de sang-froid, car telle est la justice. »

Voici l'ordre formel ! De ce fait, prends prétexte

D'entrer dans le palais, sache ce qui s'y passe,

Et rapporte-le nous. Tu es vieux, et le temps

A passé et l'on ne te reconnaîtra pas ;

Tu es hors de soupçon, toi qui es si chenu.

Valorise avant tout le conte que voici :

Tu es un étranger de Phocée, émissaire

De Phanotée, le plus fameux de leurs alliés.

Avoue- leur sous serment qu'Oreste a trépassé,

Victime du destin, qu'il est tombé d'un char

Au milieu d'une course, au cours des jeux pythiques.

Que cela soit bien clair. Quant à moi, je m'en vais,

Comme il est rituel, m'incliner sur la tombe

De mon père, et offrir quelques libations ;

Je lui ferai aussi le don de ces cheveux.

Puis, je retournerai ici, avec en mains,

L'urne d'airain, dont tu sais que je l'ai cachée

Sous un taillis : alors, nous pourrons les berner

Par un mensonge doux pour eux : je leur dirai

Que mon corps est détruit et qu'il n'est plus que cendre.

Que puis-je redouter d'une mort inventée,

Puisque, toujours en vie, je gagnerai la gloire ?

Non, on ne doit jamais taire les arguments

Qui sont d'un bon profit ; et j'ai vu bien des sages

Que l'on croyait morts, qui, une fois reparus,

Ont conquis grâce à eux un prestige innommable.

Moi aussi, c'est certain, après cette nouvelle,

Je serais éclatant face à mes ennemis.

Ô sol de mes aïeux, ô dieux de ma patrie,

Permettez, je vous prie, le succès de mon plan.

Toi aussi, ô maison paternelle où je vais

Me purifier en tant que justicier divin ;

Faites que je ne sois point renvoyé de ces lieux,

Que je puisse reprendre enfin ce qui est mien,

Et retrouver mon rang. Mais j'ai assez parlé.

C'est à toi, ô vieillard, de partir et de faire

Ce qui est convenu. Poursuivons notre route,

Tel est le vœu profond, celui d'Occasion,

Souveraine avertie des actions humaines.

 

ÉLECTRE

Je suis bien malheureuse !

 

LE PRÉCEPTEUR

                                    J'ai l'impression d'entendre

À la porte le cri étouffé d'une esclave.

 

ORESTE

Mais ne serait-ce pas la malheureuse Électre ?

Restons un peu, veux-tu, pour écouter sa plainte.

 

LE PRÉCEPTEUR

Non. Ce qu'il faut d'abord, c'est obéir aux ordres

De Loxias. Commençons par offrir à ton père

Des libations, car telle est la garantie

Du triomphe prochain de notre mission.

 

Ils partent, Oreste et Pylade d'un côté, le Précepteur de l'autre. Électre sort du palais.

 

ÉLECTRE

Ô Lumière sacrée,

Toi, air embrassant la terre

Tant de fois vous avez entendu mes cris,

Vous m'avez vue frapper

Ma poitrine sanglante,

À l'heure où s'esquive la ténébreuse nuit.

Quant à mes longues insomnies,

Ma couche seule les connaît,

Elle, ma confidente en ce palais atroce,

Oui, cette couche qui voit aussi tous les sanglots

Que je verse sur mon malheureux père,

Lui que la Mort, quand il combattait les Barbares,

N'a jamais ensanglanté ;

Non, c'est ma mère et son favori, Égisthe,

Qui, d'un coup de hache, ont  fracassé son crâne,

Pareil à des bûcherons abattant un chêne.

Dire que nul au monde, si ce n'est moi-même,

Ne crie sa rage d'un trépas si infâme et si injuste.

Moi, je ne cesserai pas

De pleurer, de gémir dans des cris affreux,

Tant que je verrai luire l'éclat des astres

Et les flèches du jour.

Comme le rossignol devant son nid détruit,

Je gémirai sans cesse d'une voix retentissante

Au seuil du palais paternel.

Ô maison d'Hadès et de Perséphone,

Ô Hermès souterrain, Ô Malédiction,

Et vous, Érinyes, effrayantes filles des dieux,

Dont la prunelle épie les crimes monstrueux,

Les actes vils commis au sein des foyers,

Venez, assistez-moi, et vengez

Le meurtre de mon père,

Ramenez-moi mon frère.

Ma souffrance est si pesante

Que moi seule, je ne suis qu'impuissance...

 

 

PARODOS

 

 

CHŒUR

Ô enfant, ô Électre,

Toi qui fus engendrée par une mère infâme,

Pourquoi, d'une voix inlassable,

Par des sanglots à n'en plus finir,

Parler du piège impie

Où fut abattu perfidement Agamemnon,

Cette lâcheté. Ah ! que périsse le criminel,

Si mon propos n'est point sacrilège.

 

ÉLECTRE

Filles de noble race,

Vous venez consoler ma peine,

Je le sais, je le devine.

Mais je ne faillirai pas,

Car je me dois de pleurer sur mon pauvre père.

Ô vous, tendres amies,

Vous qui m'êtes si dévouées,

Laissez-moi à ma folie,

Je vous en supplie !

 

CHŒUR

Jamais du fond du marais infernal,

Où tous nous pénètrerons,

Tes prières et tes cris

Ne rendront la vie à ton père !

À te laisser miner par un deuil sacrilège,

En des plaintes sempiternelles,

N'attends pas la fin de tes maux.

Mais pourquoi donc te complais-tu dans la douleur ?

 

ÉLECTRE

Il faut être léger pour livrer à l'oubli

Des parents qu'un drame atroce vous a ravis.

Mon cœur s'accommode si bien

De la complainte désespérée, « Itys, Itys »,

De l'oiseau triste, messager de Zeus.

Ô reine inconsolée,

Niobé, je te loue comme une déesse,

Toi qui,ensevelie sous un habit de pierre,

Te désoles sans cesse.

 

CHŒUR

Ma fille, tu n'es pas seule en ce monde

À éprouver les affres du chagrin.

Et tu te laisses trop ravager par lui.

Regarde ceux de ton lignage et de ton sang,

Vois Chrysothémis,

Vois Iphaniassa : elles savent vivre,elles !

Pense aussi à lui,

À cet être point mortifié, jeune et heureux,

Et qui de Mycènes la glorieuse

Sera l'hôte bienvenu,

Dès que Zeus, dans sa grande mansuétude,

Permettra son retour,

Oreste.

 

ÉLECTRE

Je vis dans son attente, malheureuse,

Sans époux, sans enfant !

Je suis engloutie par les larmes,

Harcelée par le cortège incessant des tourments.

Et lui, ne sait plus tout ce que j'ai fait pour lui.

Ce que j'apprends à son sujet n'est qu'insignifiance.

Il « voudrait », tel est son vœu,

Mais il ne vient pas...

 

CHŒUR

Courage, mon enfant, courage !

Dans le ciel trône le grand Zeus :

Il voit tout et régit tout.

Adresse-lui ta rancune implacable,

Et ne poursuis pas ainsi

Tes ennemis d'une haine tenace,

Même s'il ne faut rien oublier.

Vois-tu, le temps est un dieu compatissant...

Après tout, celui qui habite là-bas,

Aux rives de Crisa, ces riches pâturages,

Le fils d'Agamemnon,

Est loin sans doute d'abdiquer sa mission,

Tout comme le dieu qui règne

Sur le triste Achéron.

 

ÉLECTRE

Hélas ! j'ai espéré en vain

Et j'ai vu se dérober

Mes jours les plus charmants.

Et je me ronge ici, orpheline,

Sans un parent se dressant pour défendre ma cause.

Voyez : je fais la servante au palais de mes pères,

Allant autour des tables

Perpétuellement vides.

 

CHŒUR

Ah ! ce cri effroyable à l'heure du retour,

Ce cri qui retentit du lit de ton père,

Lorsque, soudain, la hache au tranchant de bronze

S'abattit de plein fouet sur son front !

La Trahison trama, l'Amour exécuta :

Oui, tous deux ont engendré

Cet acte monstrueux, et qu'importe que le bras armé

Ait été le ciel ou un mortel !

 

ÉLECTRE

Ah ! ce jour-là fut le plus pernicieux

Qu'il me fut donné de voir resplendir.

Cette nuit... horreur indicible

De ce banquet affreux,

Lorsque mon père fut supplicié,

ô infamie ! par les mains

De ces deux mécréants, eux qui, dans le même temps,

M'ont anéantie !

Puisse le dieu omnipotent de l'Olympe

Leur prodiguer de semblables tourments !

Que jamais ils ne puissent goûter la moindre joie

Après avoir perpétré une telle abomination.

 

CHŒUR

Reprends-toi, cesse tes alarmes !

Ne vois-tu pas sur quelle voie

Tu dérives en te livrant au vertige

De ce deuil effroyable ?

Tu ne fais qu'aggraver tes maux

En faisant naître par ton humeur sombre

Des heurts sans fin. Et contre les puissants,

Tout affront est voué à l'échec.

 

ÉLECTRE

Cette horreur, oui, cette horreur m'y contraint.

Je le sais, la violence est en moi,

Mais face à tant d'atrocités,

Tant que je vivrai,

Je n'apaiserai point mes plaintes irraisonnées.

Ô filles aimées, qui va croire

- À moins qu'il ne soit fou - que je sois disposée

À me laisser enfin consoler ?

Non, fi de vos bienveillants conseils !

Mon malheur est incurable,

La chose est entendue,

Et mon chagrin est intarissable.

 

CHŒUR

C'est une amie qui te parle,

Comme le ferait une mère,

Et qui t'enjoint de ne pas ajouter

Désastres sur désastres.

 

 

ÉLECTRE

Mais ma misère est-elle encore mesurable ?

Voyons ! Négliger les morts est-il juste ?

Ce principe aurait-il cours chez certains mortels ?

Non, je le réfute. Et si je suis encore digne,

Que le Ciel me garde de subsister

La paix au cœur auprès de ces gens.

Ce serait une offense à mon père

Que de refouler ainsi l'élan de mes sanglots.

Si ce malheureux mort devait rester couché,

Simple cendre et réduit au néant,

Sans que les assassins n'expient dans le sang,

Juste châtiment, alors l'honneur et la piété

Déserteraient ce monde.

 

 

 

ÉPISODE 1

 

 

LE CORYPHÉE

Ma chère enfant, si je suis là, c'est pour ton bien,

Autant que pour le mien. Mais si je parle mal,

C'est toi qui gagneras et nous, nous te suivrons.

 

ÉLECTRE

Femmes, j'ai un peu honte à penser que mes larmes

Font que vous me preniez pour un être intraitable.

Mais les évènements dictent mon attitude.

Soyez clémentes. Mais un être de ma race,

Devant son père mort, ne pouvait-elle pas

Agir ainsi, quand nuit et jour, ces vils tracas

Ne cessent de s'accroître et ne diminuent point ?

Ma mère, tout d'abord, celle qui m'engendra,

Femme pour qui je voue une haine implacable.

Ensuite, cette vie dans mon propre palais,

Cette promiscuité avec les assassins

De mon père : je suis sous leur coupe, et c'est d'eux

Que l'on m'octroie - ou bien même qu'on me refuse -

Chaque chose. Avant tout, imagine mes jours,

Être obligée de voir Égisthe sur le trône

De mon père, arborant les habits qu'il portait,

Et jetant au lieu même où il commit le meurtre

Des libations. Et, ô suprême impudence,

Voir ce meurtrier dans le lit de sa victime,

Aux côtés de ma mère, enfin, s'il m'est permis

De dénommer ainsi la perfide qui couche

Avec lui. De sa part, quelle honte absolue

Que de vivre au côté d'un homme répugnant,

Sans craindre l'Érinye ! À vrai dire, elle exulte

À l'idée de son acte, au point qu'elle a choisi

Le jour où, par la ruse, elle égorgea mon père,

Pour que dansent les chœurs, et pour sacrifier

Des victimes aux dieux sauveurs. À ce spectacle,

Au fond de mon palais, je m'effondre en sanglots,

Et je hurle d'horreur à cette fête ignoble,

Ce festin dénommé « Festin d'Agamemnon ».

Dans cette morne vie, je ne puis même pas

Épancher ma douleur comme je le voudrais.

Car il est près de moi une femme qui croit

Être majestueuse et qui, en fait, rugit

Et m'injurie ainsi : « Maudite créature,

Tout le monde a perdu son père ; et tu serais

La seule à vivre un deuil ici-bas ? Ah ! meurs donc

De la pire manière et que les Infernaux

Ne consentent jamais à te laisser en paix ! »

Ainsi m'injurie-t-elle ! Apprend-elle soudain

Qu'Oreste est de retour, et sa rage est terrible,

Au point qu'elle me crie : « Tout cela vient de toi !

C'est ton œuvre ! C'est sûr ! C'est toi, fille perfide

Qui osa m'arracher des mains le jeune Oreste.

Mais tu paieras ton acte odieux au prix fort. »

Voilà comme elle crie ! Et son mari bellâtre

L'attise constamment, lui, ce modèle parfait

De veulerie et de cruauté, qui ne peut

Lutter qu'en compagnie d'une horde de femmes.

Et moi, qui voudrais tant qu'Oreste me revienne,

Pour effacer cela, je me morfonds d'ennui.

À force de tarder, mes espoirs de jadis,

Comme ceux d'aujourd'hui, sont bel et bien rompus.

Aussi, amies, comment puis-je être raisonnable,

Être respectueuse ? Oui, quand le mal vous serre,

On est forcé d'avoir les plus sombres visées.

 

LE CORYPHÉE

Mais Égisthe est-il là pendant que tu me parles ?

Ou alors n'est-il plus au fond de ce palais ?

 

ÉLECTRE

Bien sûr ! Car s'il était près d'ici, sois certain

Que je fuirai ce seuil. Il est parti aux champs.

 

LE CORYPHÉE

Je me sens donc à l'aise et puis m'entretenir

Avec toi, si cela est en effet le cas.

 

ÉLECTRE

Il n'est plus dans ces lieux, parle-moi librement.

 

LE CORYPHÉE

Bon, voici ma demande : il s'agit de ton frère :

Va-t-il venir ? Ou bien retarde-t-il encore !

 

ÉLECTRE

Il promet son retour mais je l'attends toujours...

 

LE CORYPHÉE

On hésite toujours avant une prouesse.

 

ÉLECTRE

Oui, mais moi, je n'ai pas tardé pour le sauver.

 

LE CORYPHÉE

Non, ne crains rien, son sang noble vous secourra.

 

ÉLECTRE

J'ai confiance : sinon, je serais déjà morte.

 

LE CORYPHEE

Silence ! Du palais vient de sortir ta sœur,

Issue du même père et de la même mère,

Chrysothémis. Vois donc, elle a entre ses mains

Les offrandes qu'il faut pour un mort déposer.

 

Chrysothémis sort du palais, portant dans les mains des objets du culte funéraire.

 

CHRYSOTHÉMIS

Mais quelles sont, ma sœur, ces paroles hurlées

Devant le vestibule ? Ah ! le temps passe, et rien

Ne change en toi, qui te complais dans les fureurs.

Moi aussi, je sais bien qu'une telle existence

Est odieuse et que, si j'en avais la force,

Je leur débiterai ce que je pense d'eux.

Mais en cas de tempête, il faut plier les voiles

Et ne pas révéler un esprit résistant

Si l'on est impuissant. Ma sœur, tu devrais faire

Comme moi. Oui, c'est vrai, ma parole est moins pure

Que la tienne, biens sûr... La Justice est chez toi.

Mais la vraie liberté, c'est de céder aux forts.

 

ÉLECTRE

C'est affreux de te voir, toi fille d'un tel père,

Oublier ce père et n'écouter que ta mère.

Car tout ton bavardage est le fruit de sa bouche :

Rien de ce que tu dis n'est vraiment de ton cru.

Or il te faut choisir : oublier la raison,

Ou, alors par prudence, évacuer les tiens

De ta pensée. Tu viens de me dire à l'instant

Qu'avec quelque vigueur, tu cracherais ta haine

Sur ces individus. Et moi, dont le désir

Est la vengeance, eh bien,  tu me dénies d'un coup

L'action ! Au malheur se joint la lâcheté.

Explique-moi pourquoi ce serait tout profit

De mettre fin à ma lourde et terrible détresse ?

Car, après tout, je suis vivante ! Je vis mal,

Mais cela me suffit ; eux, je les terrorise,

Ce qui est ma façon d'honorer le défunt,

Si vraiment à l'endroit où il est, il s'en émeut.

Toi, ta haine n'existe en rien, sauf dans ta bouche !

En fait, tu te fourvoies avec les assassins

De ton père, une chose à mon avis honteuse,

Même si l'on m'offrait les dons appréciables

Dont tu t'enorgueillis. À toi, les plats gourmands,

Une vie de douceur. À moi, une pitance

Qui ne m'étouffe pas et me fait rester digne.

Qu'importe tes honneurs ! Je ne les cherche pas.

Avec un peu d'honneur, tu fuirais tout cela.

Alors que tu pourrais si bien revendiquer

Par ton père un grand nom, tu préfères de loin

Te lier à celui de ta mère. Il est clair

Que pour tous, tu trahis nos parents, nos amis.

 

LE CORYPHÉE

Maîtrise ta fureur, au nom de tous les dieux !

Ce propos serait bon, si toi, tu méditais

Sur ses bonnes raisons, et elle, sur les tiennes.

 

CHRYSOTHÉMIS

Femmes, je suis rompue à cette rhétorique,

Et je n'aurais jamais évoqué ce sujet

Si je n'avais eu vent qu'un mal va l'accabler,

Qui devrait abréger ses lamentations.

 

ÉLECTRE

Eh bien, dévoile-moi ce malheur : s'il est pire

Que le mien, dans ce cas, je ne dirai plus rien.

 

CHRYSOTHÉMIS

Je vais te relater ce que j'en sais. Voilà,

Si ta plainte perdure, ils ont l'intention

De te mettre en un lieu où, jamais plus, dès lors,

Tu ne contempleras la lumière des cieux :

Il veulent te murer dans quelque souterrain,

Loin d'ici. Tu pourras y chanter à ta guise

Tes sombres litanies. Réfléchis, et surtout,

Ne me reproche rien quand tout arrivera :

L'heure est enfin venue d'accepter la raison.

 

ÉLECTRE

C'est donc ainsi qu'ils ont statué sur mon sort ?

 

CHRYSOTHÉMIS

La chose est sûre dès qu'Égisthe sera là.

 

ÉLECTRE

Si ce n'est que cela, mais qu'il se hâte donc !

 

CHRYSOTHÉMIS

Démente que tu es ! Quel vœu nous as-tu fait ?

 

ÉLECTRE

Qu'il vienne à tout moment si tel est son projet !

 

CHRYSOTHÉMIS

C'est donc ta volonté ? La folie est en toi !

 

ÉLECTRE

Je ne demande qu'à vous fuir, et loin de tout.

 

CHRYSOTHÉMIS

Mais ta vie d'aujourd'hui, qu'en fais-tu entre nous !

 

ÉLECTRE

Belle vie, en effet ! Fascinante à souhait !

 

CHRYSOTHÉMIS

Elle le deviendrait avec de la jugeote.

 

ÉLECTRE

Ne va pas m'enseigner à trahir ceux que j'aime.

 

CHRYSOTHÉMIS

Je t'enseigne à céder aux gens qui nous dominent.

 

ÉLECTRE

Flatte si tu veux ! Moi, ce n'est pas ma façon.

 

CHRYSOTHÉMIS

Rien de très admirable à sombrer dans l'erreur.

 

ÉLECTRE

J'irai jusques au gouffre et vengerai mon père.

 

CHRYSOTHÉMIS

J'ai le sentiment que mon père nous pardonne.

 

ÉLECTRE

Il faut être bien vil pour souscrire à ces mots.

 

CHRYSOTHÉMIS

Tu ne m'écoutes pas ? Tu refuses mon aide ?

 

ÉLECTRE

Bien sûr, car aussi bas je ne suis pas tombée !

 

CHRYSOTHÉMIS

Eh bien, je me rends là où le devoir m'appelle.

 

ÉLECTRE

Où vas-tu ? Et pour qui portes-tu ces offrandes ?

 

CHRYSOTHÉMIS

Pour mon père : il s'agit d'un ordre de ma mère.

 

ÉLECTRE

Pour celui qu'elle hait le plus fort en ce monde ?

 

CHRYSOTHÉMIS

Dis-le jusqu'au bout, l'homme abattu tué de sa main.

 

ÉLECTRE

Qui lui a suggéré cette idée saugrenue ?

 

CHRYSOTHÉMIS

On m'a dit que la cause en est un cauchemar.

 

ÉLECTRE

Ô nos dieux familiaux, serez-vous nos alliés ?

 

CHRYSOTHÉMIS

Son effroi serait-il bienvenu selon toi ?

 

ÉLECTRE

Raconte-moi ce rêve et je te le dirai.

 

CHRYSOTHÉMIS

Je n'en sais que très peu : quelques détails, en fait !

 

ÉLECTRE

Livre-les toutefois. De bribes de paroles

Peuvent naître l'échec ou le succès des hommes.

 

CHRYSOTHÉMIS

Elle aurait vu surgir notre père à tous deux,

Un spectre... Il aurait pris et jeté au foyer

Le sceptre qu'il portait et qu'Égisthe détient

À ce jour. Et soudain, un rameau bourgeonnant

Aurait paru, immense, au point de rendre sombre

Le pays mycénien. Je tiens cela d'un homme

Présent au moment même où la reine exposait

Son rêve au dieu Hélios. Et je n'en sais pas plus,

Sinon que sa frayeur explique ma sortie.

Par les dieux paternels, je te prie de tout cœur

De ne pas te jeter au fond du précipice,

Par folie. Aujourd'hui, certes, tu me repousses,

Mais plus tard, je sais bien que tu me reviendras.

 

ÉLECTRE

Non, ma chérie, ce que tu as entre les mains,

Ne le dépose pas sur le tombeau : impie,

Sacrilège serait d'offrir à notre père

Ces dons, libations provenant d'une femme

Criminelle. Veux-tu me jeter ça au vent !

Enfouis-moi ces horreurs dans un trou très profond

Et que pas un seul brin n'effleure son tombeau.

Qu'à sa mort seulement elle retrouve intacte,

Son offrande ! Ô grands dieux, si elle n'était pas

En ce monde la plus vile des criminelles,

Jamais, ô grand jamais, elle n'aurait offert

Au pauvre Agamemnon ces offrandes infectes.

Réfléchis donc : crois-tu que le mort, sous sa stèle,

Va se pâmer de joie en recevant les dons

De celle qui souilla ignoblement son corps

Jusqu'à le mutiler, et essuya son sang

À ses cheveux ? Croit-elle expier simplement

Son forfait par cela ? La chose est impensable !

Jette-moi ça, te dis-je, et coupe quelques mèches

Sur ta tête. Tiens ! prends mes cheveux tout crasseux,

Et ma ceinture aussi qui n'est pas reluisante.

Enfin, prosterne-toi et prie avec ferveur :

Dis-lui de remonter du tréfonds de la terre,

Et de nous secourir contre les criminels ;

Qu'Oreste soit en vie pour que son bras vengeur

Massacre ces brigands, et que son pied s'acharne

Sur leur cadavre. Alors, nous pourrons honorer

Sa tombe en lui faisant des offrandes plus belles

Que celles-ci. C'est sûr, il a bien inspiré

Cet effroyable songe à sa femme perfide.

Ô sœur, active-toi à ta cause, à la mienne,

À celle d'un grand roi nous vénérons tant,

Qui repose au séjour infernal, notre père...

 

LE CORYPHÉE

Les propos qu'elle tient, sont, ma foi, fort pieux :

Amie, si la vertu t'étreint, il faut agir.

 

CHRYSOTHÉMIS

J'agirai ! Une chose empreinte de justice

Ne doit pas engendrer la controverse : il faut

L'appliquer. Je vais donc faire une tentative.

Mais pendant ce temps-là, amies, ne dites rien,

Car si jamais ma mère apprend ce que je fais,

Je n'ose imaginer ce que je deviendrais.

 

Chrysothémis sort.

 

STASIMON 1

 

 

CHŒUR

À moins que je ne m'égare

Dans la lecture des présages,

Si je ne suis point dénué de sagesse,

La Justice est en marche, triomphale.

Dans peu de temps, ô ma fille,

Elle va accourir.

Et je me sens déjà tout en confiance

Depuis qu'a été dévoilé ce rêve,

Douce effluve.

Il n'a rien oublié,

Ce grand roi des Hellènes,

Ton père, ni la hache d'airain à double tranchant

Qui atrocement l'assassina.

Bientôt, avec ses pieds d'airain