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 Sénèque

Hercule furieux.

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JUNON

Je hais le ciel : Calisto et Europe.

Soror Tonantis (hoc enim solum mihi
Nomen relictum est), semper alienum Iouem
Ac templa summi uidua deserui aetheris,
Locumque, caelo pulsa, pellicibus dedi.
Tellus colenda est; pellices caelum tenent. 5
Hinc Arctos alta parte glacialis poli
Sublime classes sidus Argolicas agit :
Hinc, qua tepenti uere laxatur dies,
Tyriae per undas uector Europae nitet :
 

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JUNON seule. 
Soeur du dieu tonnant (c'est aussi bien le seul titre qui me reste), j'ai fui Jupiter et ses mépris obstinés. J'ai quitté les palais du haut Olympe, où je suis veuve auprès d'un époux. Oui, je viens chercher un refuge sur la terre, puisque le ciel est plein de ses concubines. Là, des hauteurs glacées du pôle, Calisto guide les flottes de la Grèce. De ce côté, d'où le printemps revient épanouir les jours de ses tièdes haleines, je vois briller la monture d'Europe, qui ravit la Tyrienne à travers les ondes. 

JUNON.
SOEUR du dieu de la foudre, car c'est le seul nom qui me reste, j'ai fui cet époux toujours infidèle, et, me bannissant moi-même des demeures éthérées, j'ai quitté l'Olympe, et cédé la place à mes indignes rivales. Il faut bien habiter la terre, puisque les courtisanes ont pris le ciel. Là, sur la partie la plus élevée du pôle glacial, je vois l'astre brillant de Calisto, qui conduit les flottes d'Argos. Là, du côté où se font sentir les tièdes haleines du printemps, je vois le taureau qui ravit Europe la Tyrienne.

COMMENTAIRE

CETTE pièce est une reproduction de l'Hercule furieux d'Euripide, mais exagérée comme toutes celles de notre auteur; on trouvera la comparaison des deux tragédies grecque et latine dans le huitième volume de la nouvelle édition du théâtre des Grecs, par le P. Brumoy. Il n'y en a point d'imitation dans notre langue, du moins nous n'en connaissons pas. Le sujet ne convenait guère à la scène moderne. Le spectacle d'Hercule immolant ses propres enfants dans un accès de folie, n'est ni moral en lui-même, ni propre à faire ressortir aucune idée morale.

Soeur du dieu de la foudre, car c'est le seul nom qui me reste. Junon était fille de Saturne et de Rhéa, soeur de Jupiter, de Neptune, de Pluton, de Cérès et de Vesta. Jupiter en devint amoureux, et la trompa sous le déguisement d'un coucou. Il l'épousa plus tard dans les formes, et leurs noces furent célébrées, selon Diodore, sur le territoire des Gnossiens, près du fleuve Thérène. Pour rendre ces noces plus solennelles, Jupiter ordonna à Mercure d'y inviter tous les dieux, tous les hommes et tous les animaux, etc. Elle devint ainsi l'épouse de son frère. Ces deux époux vivaient mal ensemble, et plus d'une fois Junon put dire ce qu'elle dit ici, que, de ses deux noms, l'infidélité de Jupiter ne lui laissait que le premier. Virgile a mis la même idée dans la bouche de Didon :
.... Cui me moribundam deseris hospes ? 
Hoc solum quoniam nomen de conjuge restat.
Je suis presque morte; à qui m'abandonnes-tu, mon hôte
(puisque seul reste ce nom, au lieu de celui d'époux) ?

Octavie, pour échapper à la cruauté de Néron, dit Tacite, avait abdiqué volontairement le titre d'épouse, pour se contenter du nom de soeur: Paucis dehinc interjectis diebus mori jubetur Octavia, quum jam viduam se et tantum sororem testaretur. 
Quelques jours s'écoulèrent, et elle reçut l'ordre de mourir. En vain elle s'écrie qu'elle n'est plus qu'une veuve, que la soeur du prince 
(TACITE., Annal., lib. XIV, c. 64.)

Je vois l'astre brillant de Calisto. Calisto, fille de Lycaon, une des nymphes de la suite de Diane. Jupiter, sous la forme de cette déesse, la rendit mère d'Arcas. Diane ayant découvert sa grossesse la chassa de sa compagnie. Junon, plus irritée encore, la métamorphosa en ourse. Mais Jupiter l'enleva avec son fils Arcas, et les plaça dans le ciel où ils ferment les constellations de la grande et de la petite Ourse, autrement dites le grand et le petit Chariot.

Qui conduit les flottes d'Argos. Argos est ici la traduction exacte d'Argolicas. Dans un sens plus général il faut entendre les flottes des Grecs.

Je vois le taureau qui ravit Europe la Tyrienne. Suivant la fable, Europe fille d'Agénor, roi de Phénicie, fut enlevée par Jupiter déguisé en taureau. Il est difficile de comprendre comment le maître des dieux put mettre dans le ciel ce taureau qui n'était autre que lui-même sous une forme étrangère. Suivant une autre tradition qui paraît plus historique, Europe aurait été enlevée par un navire crétois qui avait un taureau blanc sur sa proue, ou dont le capitaine s'appelait Taurus. L'Ourse est l'astre du pôle; le Taureau, placé entre le Bélier et les Gémeaux, est le signe du printemps, et ouvre l'année.

VOCABULAIRE


ac, conj. : et, et aussi
aether, eris, m : le ciel
ago, is, ere, egi, actum : 1 - chasser devant soi, faire marcher, conduire, pousser, amener (en parlant des êtres animés ou personnifiés) 2. faire, traiter, agir
alienus, a, um : 1. d'autrui, étranger 2. éloigné, déplacé, désavantageux
altus, a, um : haut, profond, grand (métaph.)
Arctus, i, m. : l'Ourse (au pl. la grande te la petite Ourse)
Argolicus, a, um : argien, grec
caelum, i, n. : 1. le ciseau, le burin. 2. : - a - le ciel, la voûte des cieux. - b - le ciel, la demeure des dieux. - c - le climat, l'espace, l'air, l'atmosphère. - d - le ciel, les nues, le comble du bonheur, le faîte de la gloire. - e - la voûte, le dôme.
classis, is, f. : 1 - la classe (une des cinq divisions du peuple romain), le rang, l'ordre, la division, la catégorie. - 2 - la flotte, l'armée navale; qqf. le vaisseau. - 3 - l'armée, le corps de troupes
colo, is, ere, colui, cultum : honorer, cultiver, habiter
desero, is, ere, ui, desertum : tr. - a - abandonner, laisser à l'abandon, délaisser, se séparer de, déserter. - b - négliger, faire peu de cas de.
dies, ei, m. et f. : le jour
do, das, dare, dedi, datum : donner
ego, mei : je
enim, conj. : car, en effet
Europa, ae, f. : Europe
glacialis, e : glacial
hic, haec, hoc : adj. : ce, cette, ces, pronom : celui-ci, celle-ci
hinc, adv. : d'ici
Iuppiter, Iouis, m. : Jupiter
laxo, as, are : relâcher
locus, i, m. : le lieu, l'endroit; la place, le rang; la situation
niteo, es, ere : reluire, luire, briller
nomen, inis, n. : 1. le nom, la dénomination 2. le titre 3. le renom, la célébrité (nomine = par égard pour, à cause de, sous prétexte de)
pars, partis, f. : la partie, le côté
pellex, icis, m ou f., - 1 - la concubine, maîtresse (d'un homme marié). - 2 - la rivale (d’une femme mariée), la courtisane. - 3 - l'homme prostitué, le favori, le mignon.
pello, is, ere, pepuli, pulsum : - tr. - 1 - choquer, heurter, frapper, mettre en mouvement; faire vibrer (un instrument). - 2 - frapper (les sens, l'âme), faire impression sur, toucher, remuer l'âme, ébranler, émouvoir. - 3 - pousser en avant, mettre en branle, lancer. - 4 - pousser dehors, repousser (par les armes), défaire, chasser, bannir, écarter, éloigner.
per, prép. : + Acc. : à travers, par
polus, i, m. : le pôle
qua, 1. ablatif féminin singulier du relatif. 2. Idem de l'interrogatif. 3. après si, nisi, ne, num = aliqua. 4. faux relatif = et ea 5. adv. = par où?, comment?
relinquo, is, ere, reliqui, relictum : - tr. - 1 - laisser en s'en allant, ne pas emmener, ne pas emporter, ne pas garder, déposer. - 2 - laisser en arrière, dépasser, distancer. - 3 - quitter, abandonner, délaisser, s'éloigner de, se séparer de. - 4 - laisser de reste, réserver, maintenir. - 5 - laisser (dans un certain état), laisser inachevé, quitter (un travail), ne pas modifier. - 6 - laisser là, renoncer à, faire remise de, négliger, omettre, passer sous silence. - 7 - livrer, abandonner à; permettre, accorder, souffrir.
semper, adv. : toujours
sidus, eris, n. :- 1 - la constellation, l'étoile, l'astre, le signe céleste; la planète. - 2 - la saison, le temps, l'époque (de l'année). - 2 - le climat, la contrée, le pays. - 3 - au plur. les astres de la nuit, les astres, le ciel, la nuit. - 4 - l'influence maligne des astres. - 5 - le soleil. - 6 - le jour. - 7 - la tempête, l'ouragan. - 8 - l'éclat, la beauté.
solus, a, um : seul
soror, oris, f. : la soeur
sublimis, e : suspendu en l'air, élevé, grand, sublime
sum, es, esse, fui : être
summus, a, um : superlatif de magnus. très grand, extrême
tellus, uris, f. : la terre, le sol, le terrain, le pays
templum, i, n. : 1 - l'espace tracé par le bâton de l'augure (au ciel et sur terre). - 2 - le lieu d'observation, le cercle d'observation. - 3 - l'espace libre, le vaste espace, espace. - 4 - le terrain consacré (même sans édifice); le temple; le sanctuaire. - 5 - l'asile (d'une divinité, en parl. d'un bois sacré). - 6 - tout endroit consacré : la tribune aux harangues, la curie, le tribunal. - 7 - Vitr. la traverse (d'un toit), la solive.
teneo, es, ere, ui, tentum : 1. tenir, diriger, atteindre 2. tenir, occuper 3. tenir, garder 4. maintenir, soutenir, retenir 5. lier 6. retenir, retarder, empêcher
tepeo, es, ere : être tiède
Tonans, antis : tonnant (surnom de Jupiter)
Tyrius, a, um : - 1 - de Tyr, tyrien, de Phénicie. - 2 - de Thèbes (ville fondée par le phénicien Cadmus), des Thébains. - 3 - de Carthage (fondée par les Phéniciens). - 4 - de pourpre.
unda, ae
, f. : l'onde, l'eau, le flot
vector, oris, m. : celui qui transporte; le passager sur un navire; le cavalier
vere, adv. : vraiment, conformément à la vérité, justement
viduus, a, um : privé de, veuf, veuve