Roswitha

HROTSVITHA (ROSWITHA) DE GANDESHEIM

 

COMEDIES

Oeuvre numérisée par Marc Szwajcer

 

 

 

 

 

HROTSVITHA DE GANDESHEIM

COMEDIES

 

THÉÂTRE DE HROTSVITHA.[1]

La manière dont nos études classiques sont dirigées nous porte généralement à croire que, depuis Térence jusqu'à Molière, depuis Sénèque jusqu'à Corneille, depuis le doux Virgile jusqu'au tendre Racine, depuis le philosophique Horace jusqu'à Voltaire, il n'y a rien eu dans les lettres, et que le monde intellectuel a été plongé dans la barbarie la plus complète. On parle des ténèbres du moyen âge avec une assurance extrême, et l'on fait de la civilisation une espèce de Belle au bois dormant, livrée, quinze siècles durant, au plus profond sommeil. Cette admirable élaboration de la société moderne, la substitution du monde de l'esclavage au monde de la liberté, semble s'être faite, d'après le silence des professeurs, sans que les populations en aient eu conscience; il n'est pas même question de toutes ces grandes découvertes, à moins que ce ne soit, en passant, de celle de l'Amérique, qui ont changé tous les rapports sociaux. En littérature théâtrale surtout, jusqu'au moment où on a réveillé le cousin Aristote, comme l'appelle Molière, et restauré sa vieille poétique, on croit qu'il ne s'est rien fait de digne d'attention.

Des critiques ont trouvé étonnante cette solution de continuité de quinze siècles, et n'y ont pas cru, parce qu'il leur a paru impossible que l'esprit humain se soit jamais arrêté dans une voie quelconque. Et puis ces gens qui aiment à s'instruire de tout, qui remuent volontiers les choses du passé, qui passent leur vie dans l'étude des langues et des comparaisons littéraires, n'ont pas manqué de documents pour prouver que le moyen âge, accusé d'être si sombre, était plein de rayonnements, et que la lumière de la civilisation, cette lumière que les générations se transmettent comme celle de la vie, a brillé dans les endroits même qu'on a réputés les plus obscurs. M. Magnin, entre autres, un des plus érudits, est remonté jusqu'à l'abbaye de Gandersheim ou de Gandesheim, fondée en 852, par un des arrière petits-neveux de Witckind, à Brunshasen, en Saxe, et il y a rencontré une jeune religieuse, nourrie des vers de Plaute et de Térence, laquelle faisait représenter des comédies de sa composition dans la grande salle du chapitre, devant l'évêque et son clergé, les nobles dames de la maison ducale de Saxe et les hauts dignitaires de la Cour impériale, sans compter les manants du voisinage. Cette religieuse s'appelait Hrotsvitha.

Hrotsvitha entra au monastère de Gandersheim à l'âge de vingt-trois ans, et y perfectionna son éducation par l'étude des livres saints et des chefs-d'œuvre de l'antiquité, dont elle devait mêler ensemble l'esprit. On pense qu'elle a commencé à écrire vers l'âge de vingt-cinq ans, et elle se compare modestement à l'ânesse de l'Ancien Testament, qui reçut de Dieu le don de la parole, miracle souvent renouvelé sans qu'il ait causé la même sensation qu'à l'époque de Balaam. Dieu lui accorda naturellement la parole en latin, et même en latin coupé de rimes plus ou moins exactes : c'était la langue littéraire du dixième siècle ; et nous allons examiner ses œuvres dramatiques, faites en l'honneur de la chasteté, mais qui trahissent quelquefois des préoccupations un peu mondaines, sans aller, bien entendu, jusqu'au délire de la religieuse de Diderot.

Il y eut une époque, et cette époque se trouve décrite chez tous les Pères de l'Eglise, où la résistance aux tentations est la maxime universelle, et tout ce qui se recommandait ou s'accomplissait pour arriver à cette résistance parfaite n'était guère qu'un agent provocateur, si nous pouvons nous exprimer ainsi. Regardez saint Antoine avec les séductions que le diable ne cesse de lui présenter. Considérez ces filles pudiques qu'on mène au milieu des enivrements du monde pour que leur vertu en sorte plus éclatante. Contemplez ces héros de l'Eglise qui admettent dans leur intimité, uniquement pour se mortifier, des compagnes dites de travail et d'érudition, mais douées, comme Héloïse, de tous les charmes de la femme. C'est le christianisme et le paganisme qui se prennent corps à corps et qui renouvellent la lutte de l'ange et de Jacob, où l'homme et l'esprit ont tour à tour l'avantage. Il n'est pas surprenant que la charmante Hrotsvitha (nous aimons à croire qu'elle était charmante) ait subi l'influence de son temps et choisi ses sujets dans cet ordre d'idées, dont son innocence n'a sans doute eu rien à souffrir. Si le fond en est toujours un peu scabreux, elle porte dans le détail beaucoup de circonspection. Lorsque les écrivains allemands la nomment la Sapho du dixième siècle, il ne faut voir là qu'un éloge littéraire, habituel chez les savants. Cela veut dire que la religieuse est tout simplement une dixième Muse.

La belle nonne croit prudent néanmoins d'aller au devant du reproche qu'on peut lui adresser d'avoir allié Térence aux saintes Ecritures, et elle le fait dans la préface de ses comédies avec une bonne grâce qui, pour être un peu subtile, n'en est pas moins touchante : elle se sert d'un vase qui a contenu du poison pour le purifier et y verser une liqueur céleste.

Le premier drame de la religieuse est la conversion de Gallicanus, prince de la milice sous l'empereur Constantin. Gallicanus, près de partir pour aller faire la guerre aux Scythes, demande à Constantin, comme récompense des services qu'il a rendus et de ceux qu'il va rendre à l'empire, la main de Constance, fille chérie de l'empereur. Constantin, en bon père, demande à consulter sa fille. Constance répond sans hésiter : « J'aimerais mieux mourir. » D'où vient ce refus de la noble fille? De l'orgueil de son rang? Oh non ! il vient du vœu qu'elle a fait de se consacrer à Dieu. Elle est loin de ressembler à la fille de Jephté. Constantin, déjà touché de la grâce divine, approuve la résolution de sa fille; mais il a peur de mécontenter Gallicanus, l'appui de l'état. D'après les conseils mêmes de Constance, il remet le mariage après l'issue de la guerre, et prie Gallicanus de se laisser accompagner des primiciers Jean et Paul, en même temps que ses filles tiendront compagnie à Constance. Gallicanus y consent. Jean et Paul sont chargés par Constance de convertir Gallicanus à la foi chrétienne, et ils le font. Le jour de la bataille, ils prédisent la victoire au général romain s'il promet d'embrasser la religion du Christ. Gallicanus le promet. Ses troupes, fatiguées et en fuite, sont secourues par la milice céleste. Aussi se plonge-t-il dans la cuve du baptême après le triomphe, et bientôt il périt par le glaive, car Julien succède à Constantin, — Julien que les historiens ont appelé l'Apostat. Paul et Jean sont amenés devant Julien et lui disent en face qu'il est un Auguste bien différent de ses prédécesseurs. « En quoi ? leur demande Julien. —En religion et en mérite, répondent les chrétiens. — Je souhaite que vous développiez plus amplement votre pensée », reprend Julien. A vrai dire, nous trouvons que la pensée des primiciers était suffisamment développée, mais ce n'était pas l'avis de Julien ; ils s'expliquent avec plus de clarté selon lui, en l'appelant « chapelain du diable », parce qu'il a été élevé dans l'église et qu'il est retourné au culte des dieux. Julien veut les forcer à sacrifier à Jupiter; ils s'y refusent et subissent le martyre.

Le drame de Dulcitius nous montre Agape, Chionie et Irène se défendant contre Dioclétien et un de ses officiers. Bien que le dénouement soit funeste, l'œuvre, n'en déplaise au cousin Aristote, est une comédie des plus accentuées, à la façon de Pourceaugnac. Notre respect pour la religieuse de Gandersheim n'en est pas moins grand. Dioclétien règne ; il prétend marier à son gré les trois nobles filles dont nous venons de parler. Elles repoussent ses propositions, fort sortables d'ailleurs ; il les renvoie à l'examen du gouverneur Dulcitius. Ici commence la plaisanterie : le gouverneur les trouve belles ; le démon entre dans son corps; il les fait enfermer dans la salle intérieure de l'office, dont le vestibule contient les ustensiles de cuisine, et s'y glisse aussitôt ; mais le ciel trouble la raison de Dulcitius. Savez-vous ce qui lui advient? Il presse tendrement les marmites sur son sein ; il embrasse les chaudrons et les poêles à frire ; il leur adresse des paroles d'amour. Les jeunes filles, témoins de cet étrange délire, s'en amusent. Dulcitius, à force d'embrasser des marmites, ressemble bientôt à un Ethiopien ; tout le palais se moque de lui. Dans sa colère, il ordonne la mort des moqueuses. Les anges heureusement se hâtent de ravir leurs âmes à la terre.

La pièce de Callimaque est plus étrange encore. Callimaque, jeune habitant d'Ephèse, est amoureux de Drusiana, la femme du prince Andronique, qui, depuis peu convertie à la religion chrétienne par l'apôtre Jean, s'est éloignée de son époux. Il la supplie en vain de revenir à lui ; elle préfère mourir. Elle demande à Dieu de la retirer de ce monde, et Dieu, qui joue un rôle actif dans l'ouvrage, exauce son désir : elle meurt. Callimaque se fait ouvrir son tombeau et la presse entre ses bras ; mais un serpent le mort aussitôt, et il meurt lui-même. Cependant Andronique obtient de l'apôtre saint Jean que tous les personnages soient ressuscités. Callimaque, reconnaissant, jure de se consacrer à Dieu. Le gardien du tombeau, ayant manifesté de mauvais sentiments, est replongé seul dans l'enfer, qu'il avait déjà entrevu. L'auteur ne dit pas si Andronique sera désormais plus tendre pour son épouse. Cette pièce a dû faire rougir le front de la nonne plus encore qu'une comédie de Térence, surtout à la représentation. C'est en de pareilles occurrences que le but a grand besoin de sanctifier les moyens.

La chute et conversion de Marie, nièce d'Abraham, non pas d'Abraham le sacrificateur d'Isaac, mais d'un ermite de ce nom, offre encore des situations singulières sous la plume d'une religieuse vouée aux austérités du monastère. Abraham et un de ses compagnons, Ephrem, tâchent de persuader à Marie qu'elle doit imiter sa patronne céleste ; mais Marie a du sang d'Eve dans les veines; elle est curieuse, elle a envie de voir le monde ; elle s'enfuit de l'ermitage, où les psaumes d'Abraham ne la récréent pas, avec un jeune blondin qui lui rendait visite sous un froc de moine. Après sa faute, elle se fait un instrument des vanités du siècle, et le père Abraham est au désespoir. Il change d'habit, il va la trouver sous l'extérieur d'un amant. Il s'assied au festin, il boit à la coupe de la joie en contenant sa douleur, et il suit Marie dans la chambre des étrangers. C'est là, lorsqu'ils sont seuls, qu'il se révèle et s'écrie avec une bonté touchante : « O ma fille d'adoption ! ô moitié de mon âme, Marie, reconnaissez-vous le vieillard qui vous a nourrie avec la tendresse d'un père et qui vous a fiancée au fils unique du roi céleste? » Marie demeure frappée de crainte, tombe à ses pieds, se livre au repentir et rentre dans la voie du salut. Cette conception est la plus forte de toutes celles qu'a imaginées la religieuse de Gandersheim. Marie est attrayante malgré ses fautes, le bon ermite est attendrissant. Son affection toute paternelle s'exprime avec cette éloquence du cœur dont la nature fait les frais. Lorsque Marie veut revenir à l'ermitage en marchant derrière lui comme une pécheresse, ce digne Abraham lui dit : « Il n'en sera pas ainsi ; j'irai à pied et vous monterez sur mon cheval, de peur que l'aspérité du chemin ne blesse la plante de vos pieds délicats. » Ce sont là des traits d'une angélique douceur, qui ne font qu'accroître les regrets de sa nièce. « Loin de me forcer au repentir par la terreur, dit-elle, vous m'y amenez, moi indigne de pitié, par les plus douces, par les plus tendres exhortations.» Quelle est sa joie lorsqu'il a fait rentrer sa brebis au bercail ! Il chante avec son ami Ephrem un Hosannah sans fin.

L'Ermite Paphnuce entreprend, comme l'ermite Abraham, de remettre dans les sentiers de la vertu une courtisane, la courtisane Thaïs, qui est venue loger dans son voisinage. Thaïs entraîne à leur perte les jeunes gens éblouis de l'éclat de ses charmes et de celui de ses diamants. Il s'introduit aussi chez elle sous les airs d'un galant un peu suranné, et son sermon opère une conversion instantanée. Elle se dépouille de ses bijoux, elle jette dans un bûcher toutes ses richesses mal acquises, et suit le père Paphnuce, plus âpre, plus difficile à contenter, que le père Abraham. Il la compare seulement à une chèvre, à cause de sa vie sensuelle, et non a une brebis; il court la présenter à une abbesse; il exige qu'on l'emprisonne dans une cellule étroite, construite exprès, sans entrée, ni sortie, ne possédant pour toute ouverture qu'une petite fenêtre par laquelle on fera passer, à des jours et à des heures marqués, quelques aliments à la recluse. Thaïs, bien qu'elle ne se dissimule pas les incommodités d'une séquestration si hermétique, fait pénitence pendant trois ans, sans regretter une seule minute son existence de fêtes, d'encens et de parfums, et, au bout de ses trois ans, Dieu appelle son âme régénérée dans le ciel.

Sapientia et ses trois filles, Foi, Espérance et Charité, forment le tableau de la dernière pièce contenue dans le volume de la religieuse saxonne. Antiochus, préfet de Rome, et l'empereur Hadrien, s'inquiètent de l'arrivée d'une pauvre veuve et de ses trois filles, et il y a une véritable grandeur dans cette exposition. « Pensez-vous, dit Hadrien, que l'arrivée de ces faibles femmes puisse amener quelques résultats nuisibles à la république? — Oui, de très grands. — Lesquels? — Le renversement de la paix publique. — Comment? — Eh ! qu'y a-t-il de plus capable de corrompre la concorde civile que les différences de religion? » Ainsi donc l'empereur, le préfet, leurs soldats, leurs bourreaux, tous tremblent devant une femme et ses enfants; mais cette femme porte avec elle l'idée du monde nouveau. O force de l'idée, qu'aucune barrière ne peut arrêter! En vain toutes les résistances se ligueront contre elle, l'idée sortira triomphante du martyre; elle rayonnera au dessus des cachots ainsi qu'une auréole, et ses oppresseurs finiront par s'agenouiller et la reconnaître comme émanant de Dieu. L'établissement du christianisme apporte mille enseignements de ce genre, toujours vains, il est vrai, parce que les Hadriens et leurs Antiochus, défenseurs des vieilles institutions, se retrouvent à toutes les époques de transformation sociale, mais qui n'en sont pas moins consolantes pour les esprits généreux fermement convaincus et dévoués au succès des principes sur lesquels le monde chancelant doit se raffermir. La Foi, l’Espérance et la Charité subissent les plus affreuses tortures sans même les ressentir, car elles sont protégées par Dieu ; elles ne cèdent qu'au fer, la dernière raison des bourreaux. Leur mère, qui les a exhortées et soutenues, accueille leurs dépouilles mortelles et les ensevelit à quelques milles de Rome avec de saintes femmes ; elle expire ensuite, et le Seigneur la reçoit dans son sein.

On trouve dans le théâtre de Hrotsvitha plus d'une subtilité scolastique mêlée à un dialogue vrai dans le développement des sentiments naturels ou religieux. Toutes les fois que la religieuse peut faire preuve de science, elle saisit cette occasion avec bonheur. Elle s'abandonne à des dissertations sur la musique et sur l'arithmétique, qui résument tout ce que le moyen âge a eu de connaissances à ce sujet. Le mot original ne lui manque pas non plus, et Sapientia, par exemple, veut donner ses filles comme épouses à Jésus-Christ, pour être la belle-mère du roi éternel, socrus aeterni regis. M. Magnin, le savant traducteur et annotateur de ce théâtre, prétend que toutes ces pièces, exécutées d'ailleurs dans ce système qui a servi aux autos sacramentales, ont été faites pour être représentées. La représentation ne nous semble pas facile pour toutes; celle de Sapientia, par exemple, nous paraît d'une exécution presque impossible, à moins que l'imagination du spectateur, dans le martyre des trois vierges, n'ait beaucoup suppléé au détail de la mise en scène, ou que des automates pareils à ceux qui représentent encore la Passion de nos jours sous la main d'un machiniste nomade n'aient été chargés de l'emploi des personnages. Nous avons peine à nous figurer une réunion de jeunes filles jouant certaines scènes d'une mondanéité un peu vive.

Outre l'intérêt littéraire qu'on prend à voir comment le goût dramatique s'était conservé au moyen âge, — et la pièce de Callimaque et celle d’Abraham prouvent que les effets les plus pathétiques n'étaient pas ignorés alors, — on remarque, dans les ouvrages que nous venons d'analyser, la doctrine du christianisme poussée jusqu'à la dernière rigueur, jusqu'à son exagération. L'esprit humain se tient rarement dans un milieu raisonnable. Les sensualités du paganisme, et ses dieux, plus gourmands et plus voluptueux que les hommes, qui leur donnaient le signal de toutes les débauches, la conduite des femmes que Tacite et Juvénal ont peintes, avaient jeté la société nouvelle dans l'ascétisme et dans l'abstinence. La réaction avait été absolue. Il en résulte que les satisfactions sont violemment combattues, et que les glorifications ont lieu pour tout ce qui mortifie les sens au lieu de les flatter: le jeûne, la macération, la souillure même des vêtements, c'étaient là des choses agréables à Dieu. La propreté elle-même eut à en souffrir. Ce spiritualisme exagéré dura longtemps, et le dix-septième siècle nous montre encore (voyez la sœur de Pascal) des exemples de rigueur personnelle et de sevrage de toute espèce de joie matérielle. Ce fut contre cette folie que l'admirable raison de Molière se gendarma si fort, et l'on trouve à tout instant dans son théâtre l'accord de la nature et de la pudeur. Voyez Henriette et Marianne, et dites si ce n'est pas laie type des jeunes filles sages et pures destinées à devenir d'honnêtes mères de famille comme Elmire ?

 


 

HROTSVITHA,

SON TEMPS, SA VIE ET SES OUVRAGES.

I.

Un recueil de drames portant la date du xe siècle et signé, comme celui-ci, d'un nom de femme, et, qui plus est, de religieuse, est un phénomène des plus remarquables et qui intéresse à la fois les mœurs, les lettres et la discipline de l'Église. Toutefois ce livre, quelque singulier qu'il paraisse, n'est point une œuvre exceptionnelle, sans antécédents et sans analogues. Le théâtre de Hrotsvitha confirme, au contraire, tout un ensemble de faits récemment étudiés et mis en lumière.

On avait cru jusqu'ici trop légèrement qu'entre la vie et le xiie siècle de notre ère toute représentation scénique avait été abolie, et qu'il fallait désespérer de rien trouver de ce genre en Europe, pendant toute la durée du moyen âge. Dans une série de leçons présentées, il y a dix ans, à la Faculté des lettres de Paris, j'ai essayé d'établir la vérité contraire, en produisant un grand nombre de textes et de monuments jusque-là négligés ou inconnus. Chaque siècle ainsi patiemment interrogé est venu déposer de l'incessante activité du génie scénique. La période féodale elle-même, cet âge de concentration religieuse et de morcellement social, durant lequel il semble qu'il ne pût exister pour le drame ni poète, ni scène, ni spectateurs, nous a fourni le plus inattendu et le plus riche contingent théâtral. C'est en pleine féodalité, au milieu de la moins lettrée des époques obscures, dans le xe siècle, en un mot, à qui l'on refuse généralement toute science, toute poésie, tout sentiment du beau, toute délicatesse de pensée ou de langage, que s'est montré à nous le monument le plus considérable et le moins imparfait de ce théâtre intermédiaire, dont on avait jusqu'ici méconnu l'existence, parce qu'on s'obstinait à le chercher par habitude dans des lieux et sous des formes qui depuis longtemps n'existaient plus.

Éclairé par l'étude des origines de la tragédie grecque, que nous avons vue sortir demi-lyrique des hiérons de Bacchus et des processions dionysiaques,[2] nous avons pensé que du vie au xiie siècle le drame chrétien devait se montrer dans les parvis ou sous les arceaux mêmes de nos plus anciennes cathédrales. En effet, depuis la chute du polythéisme, et surtout depuis l'établissement des conquérants barbares dans les provinces romaines, les théâtres antiques avaient cessé peu à peu de recevoir la foule déshabituée des spectacles sanglants ou obscènes qui charmaient la corruption païenne. La plupart de ces édifices avaient été successivement transformés en citadelles contre les invasions des Goths, des Francs, des Sarrasins et des Normands. Plus tard, avec les pierres tirées de leurs ruines, la société chrétienne et barbare éleva les seules constructions dont elle eût besoin, à savoir, des donjons sur la crête des collines, pour l'aristocratie militaire ; dans la plaine et dans les villes, des cathédrales et des abbayes pour l'aristocratie intellectuelle et cléricale. A la place des cirques et des amphithéâtres, qui avaient autrefois réuni d'immenses populations dans une même idée comme dans une même enceinte, on vit s'élever les églises aux larges nefs, véritables lieux d'assemblée, ainsi que leur nom l'indique, qui recevaient, aux jours solennels, et réunissaient, sans les confondre, les fidèles de tous les états, les barons et les clercs, les hommes d'armes et les artisans, les manants des cités et les serfs de la glèbe, et présentaient ainsi, malgré la séparation profonde de toutes les classes, la chose dont le drame a besoin par-dessus toute autre, je veux dire, un grand auditoire prêt à s'unir dans une pensée sympathique et à palpiter sous une émotion commune.

Il en fut de même et mieux encore dans l'enceinte des monastères, ces asiles privilégiés, qui s'ouvraient pourtant à toutes les conditions, et, à de certains jours, conviaient les séculiers à leurs fêtes. A l'abri de ces sanctuaires de la science, de la piété et des beaux-arts, le drame au moyen âge put se développer plus hardi, plus poétique, plus affranchi de l'inflexibilité des rites. Que l'on compare les pièces de Hrotsvitha aux drames si sévèrement liturgiques qui, à cette époque et même un peu plus tard, étaient offerts par le clergé à la dévotion populaire ; que l'on rapproche, par exemple, Gallicanus ou Callimaque, ces œuvres presque laïques et à demi mondaines, du rigide et court Mystère des Vierges sages et des Vierges folles, espèce de séquence dialoguée qu'a publiée M. Raynouard,[3] et qu'on nous dise si ce dernier morceau n'a pas, dans sa concision toute hiératique, un caractère de raideur ou, si l'on veut, de gravité sacerdotale, qui le distingue, de la manière la plus tranchée, des six drames que nous publions. Dans ceux-ci, on sent, à chaque scène, un auteur non seulement nourri de l'Écriture, des Pères et des hagiographes, mais familier avec les vers de Plaute et de Térence, d'Horace et de Virgile ; on sent un auteur qui écrit non pour être psalmodié du haut d'un jubé, mais pour être joué avec apparat dans la grande salle d'un noble Chapitre. En effet, nous savons, à n'en pas douter, que c'est dans une illustre abbaye saxonne que furent représentés les drames de Hrotsvitha, probablement en présence de l'évêque diocésain[4] et de son clergé, devant plusieurs nobles dames de la maison ducale de Saxe et quelques hauts dignitaires de la cour impériale, sans compter, au fond de l'auditoire, la foule émerveillée des manants du voisinage et (qui sait même?) plus loin, sur les marches du grand escalier, quelques serfs ou gens mainmortables de la riche et puissante abbaye.[5]

C'est une chose étrange à dire, et pourtant aussi vraie que singulière : l'abbaye de Gandersheim est au xe siècle, comme la royale maison de Saint-Cyr au xviie, un sujet obligé d'étude pour tout historien sérieux du théâtre. Ce célèbre monastère a été pour l'Allemagne une sorte d'oasis intellectuelle, jetée au milieu des steppes de la barbarie. Là fleurirent mieux qu'en aucun autre endroit du nord de l'Europe, la piété, les arts, la civilisation et la poésie. Cette sainte demeure, recommandable à tant de titres, a un droit particulier à la vénération des amis des lettres. Je n'hésite pas, quant à moi, à la saluer, sinon comme le plus ancien, du moins comme un des plus glorieux berceaux de l'art des Lope de Vega, des Calderon et des Corneille.

II.

L'abbaye de Gandersheim ou de Gandesheim, de l'ordre de saint Benoît, a été fondée ou plutôt restaurée en 852,[6] par un des arrière-petits-neveux de Witikind, Ludolfe, d'abord comte, puis duc de Saxe, lequel entreprit cette œuvre pieuse à la prière de sa femme Oda, princesse de race franque.[7] Le premier siège de ce monastère fut à Brunshusen, ou Brunshausen ; mais, dès 856, l'emplacement ayant paru insuffisant, Ludolfe résolut de transférer cette sainte maison, à laquelle il avait confié cinq de ses filles,[8] sur les bords d'une rivière voisine, nommée Ganda, au milieu de bruyères et de forêts, devenues peu à peu la ville de Gandersheim. Ludolfe, mort en 859,[9] ne put achever cette entreprise, qui ne reçut son entière exécution qu'en 881, par les soins et les libéralités de sa veuve. Celle-ci, âgée alors de soixante-trois ans, se retira dans cet asile, et y vécut, après la mort de presque tous les siens, jusqu'à l'âge de cent sept ans. Ce monastère ne compte guère dans la liste de ses abbesses que des princesses du sang impérial ou ducal. Les trois premières, Hathumoda, Gerberge et Christine, étaient toutes trois filles des fondateurs, et administrèrent l'illustre abbaye du vivant et d'après les conseils de leur mère. Il y a, si je ne me trompe, un rapport frappant, et qui n'est peut-être pas fortuit, entre cette vénérable centenaire, qui vit disparaître presque tous les siens et ensevelit de ses mains affaiblies quatre de ses filles mortes au service du Christ, et un des drames que l'on va lire. Je veux parler de la dernière pièce du recueil, intitulée Sapience, où nous voyons une mère, courbée par les ans, creuser la tombe de ses trois filles, mortes pour la gloire de Jésus-Christ, et exhaler ensuite pieusement son âme dans une fervente prière.

Lorsqu'en 874 (année funeste, signalée par la peste et par la famine), la première abbesse de Gandersheim, Hathumoda, fut rappelée à Dieu, à l'âge de trente-trois ans, il se passa dans l'intérieur de cette pieuse maison, un spectacle dont le souvenir doit occuper une place notable dans l'histoire littéraire. C'était alors l'usage aux obsèques des abbés et des abbesses, de réciter et souvent même d'improviser, sur leurs tombes, des dialogues funèbres, espèces de nénies dramatiques, dont il nous est parvenu plus d'un curieux exemple. A la mort de Hathumoda, Wichbert, d'abord moine au couvent de Corbie en Saxe, puis religieux dans l'abbaye de Lampspring,[10] et, enfin, évêque d'Hildesheim, Wichbert qui, en cette qualité, devait bientôt (en 881) faire la dédicace des nouvelles constructions de Gandersheim, et qui paraît avoir été allié par le sang à la maison de Saxe,[11] vint à Brunshusen présider aux funérailles de la jeune abbesse et échangea avec les religieuses éplorées des gémissements et des consolations pieuses. Nous possédons encore le dialogue, sorte de drame funéraire, où Wichbert remplit le principal rôle, sous le nom d'Agius, traduction grecque de son nom théotisque.[12]

Cependant Gerberge succéda à sa sœur Hathumoda ; mais la vocation de cette princesse eut à soutenir de bien pénibles épreuves. Elle était mariée au comte Bernhard, quand elle prit la résolution de se retirer à Gandersheim, sous l'aile de sa sainte mère. Le rude Saxon vint l'y réclamer et menaçait d'employer la violence. Forcé de partir pour une expédition militaire, il jura qu'à son retour il saurait bien contraindre sa femme à rentrer dans le manoir commun et à partager le lit conjugal ; mais il fut tué avant la fin de la campagne. Dans cette aventure, racontée avec complaisance par Hrotsvitha dans un de ses ouvrages, il est difficile de ne pas reconnaître ce qui lui a inspiré le choix de sa première pièce de théâtre. Il est vrai que, bien différent du comte Bernhard, Gallicanus renonce volontairement à la possession de sa fiancée ; mais il n'en existe pas moins entre la délicate situation de Constance et celle de Gerberge, une frappante analogie, qui ne pouvait manquer de doubler, pour les chastes habitantes de Gandersheim, l'intérêt qu'offrait déjà par elle-même l'histoire de Constance et de Gallicanus.

Après vingt-deux ans de fonctions abbatiales, l'an 896, Gerberge alla rejoindre Hathumoda.[13] Alors Christine, la plus jeune des filles de la duchesse Oda, alors âgée de cent-un ans, lui succéda. Six années après, en 903, les descendantes directes des fondateurs venant à manquer, une savante religieuse du monastère, nommée Hrotsvitha,[14] fut élue quatrième abbesse. On a souvent confondu cette première Hrotsvitha avec la simple nonne du même couvent, qui, soixante ans plus tard, rendit ce nom si célèbre. Suivant les uns, Hrotsvitha l'abbesse sortait de la seconde branche de la famille ducale de Saxe, et était fille du duc Othon l'Illustre, second fils de Ludolfe et père de l'empereur Henri l'Oiseleur.[15] Selon d'autres, Hrotsvitha était fille d'un roi de Grèce ; origine romanesque, et d'autant moins vraisemblable, que les filles allemandes étaient seules admises dans le couvent de Gandersheim. Au reste, quelle que fût sa naissance, cette première Hrotsvitha était digne par ses talents de gouverner la noble abbaye. Elle excellait en plusieurs sciences, notamment dans la logique et la rhétorique. Elle avait même composé un traité de logique fort estimé, qui ne nous est pas parvenu. Il serait possible que les Vies en prose de saint Willibald et de saint Wunibald attribuées par Casimir Oudin à l'illustre nonne Hrotsvitha, mais qui sont d'une main certainement plus ancienne, comme Oudin l'a reconnu ailleurs, fussent l'ouvrage de la première Hrotsvitha. Elle mourut en 906, d'autres disent en 926. Comme l'histoire de ces époques est rarement exempte de légendes superstitieuses, on a raconté que cette savante abbesse eut le pouvoir d'arracher au démon un pacte ou cédule qu'un jeune imprudent avait souscrit de son sang. Cette tradition, glorieuse pour Gandersheim et pour la mémoire de son abbesse, me paraît avoir pu engager notre Hrotsvitha à traiter deux fois indirectement ce sujet fantastique dans ses légendes en vers. L'abbaye de Gandersheim, dont l'abbesse avait le titre de Fürstäbtin et siégeait à la diète, a été sécularisée au commencement de ce siècle. Cependant, sa magnifique église, ainsi que les bâtiments du monastère et leurs dépendances, sont encore debout. Il serait bien désirable que la gravure se hâtât de reproduire, pendant qu'il en est temps, tous les détails de construction et de disposition tant intérieures qu'extérieures de cette vénérable abbaye, à laquelle se rattachent tant et de si précieux souvenirs. Leuckfeld et Harenberg ont joint à leurs volumineux ouvrages sur Gandersheim quelques planches (vues, sceaux, cartes, etc.) qui, bien qu'insuffisantes, ne sont pourtant point sans intérêt. — Passons maintenant à Hrotsvitha.

III.

Nous ne possédons guère sur la vie de cette femme illustre d'autres renseignements que ceux qu'elle nous fournit elle-même dans ses ouvrages, et notamment dans ses préfaces et ses épîtres dédicatoires, dont elle est, par bonheur, assez prodigue. Cette merveille de l'Allemagne a été pour la plupart de ses biographes une occasion d'erreurs d'autant plus graves, que ses écrits, source à peu près unique où il soit possible de puiser avec certitude, ont été plus longtemps moins étudiés et moins bien connus.

On ne s'accorde même pas sur son nom ; les variantes sont nombreuses. Cependant, en plusieurs endroits du beau manuscrit de Munich, le seul qui nous reste, et qui paraît de la fin du xe siècle ou du commencement du xie siècle, c'est-à-dire, à peu près contemporain, elle se nomme elle-même Hrotsvith.

Henri Bodo, moine de Cluse, un des plus anciens historiens qui l'ait citée, l'appelle Hrosvita, en élidant le t médial. Il n'est donc pas douteux que tel ait été son nom ou son surnom; je dis surnom, car elle-même traduit, avec une certaine jactance poétique, cette sonore appellation de Hrotsvitha par clamor validas : « Ego clamor validus Gandesheimensis ; » moi la voix forte, la voix retentissante de Gandersheim. Tel paraît être, en effet, le sens du vieux mot Hruodsuind, d'où sont venus Hrothsuit et Hrotsuitha. Cette interprétation fournie par elle-même, et que confirme Jacques Grimm, détruit l'explication plus gracieuse, et moins solide, de J.-Chr. Gottsched, qui avait proposé de traduire le nom de Hrotsvitha par Rose blanche, et renverse, du même coup, une autre hypothèse, encore moins admissible du conseiller Martin Frédéric Seidel, qui prétend, d'après Ruesebeck (mais sans faire connaître l'ouvrage où ce paradoxe est consigné), que l'H initial de Hrotsvitha n'est pas le signe d'aspiration ajouté si fréquemment, au moyen âge, devant certains noms germaniques, tels que Hrabanus, Hrodolphus, Hcarolus, mais l'abréviation de Helena. Sur cette supposition, Seidel a soutenu que le nom de Hrotsvitha cachait celui de Helena a Rossow, rattachant ainsi notre auteur, à une ancienne famille saxonne mentionnée dans la chronique d'Enzelt, mais que Gottsched ne croit pas remonter, à beaucoup près, au xe siècle. Ce qu'il y a de plus étrange, c'est qu'une aussi chimérique conjecture ait été reçue sans difficulté dans un grand nombre d'histoires littéraires estimées, notamment dans celles de Saxius et de Wachler.

On s'est trompé d'une manière moins excusable sur le temps où elle a vécu. D’abord, il faut citer comme un mémorable exemple d'infatuation nationale, l'opinion de l'Anglais Laurent Humphrey, qui jaloux de conquérir cette muse à sa patrie, n'a rien trouvé de mieux que de la confondre avec la poétesse anglaise Hilda Heresvida, qui vécut au viie siècle. Il ne servirait de rien à ce critique trop patriote, de prouver, comme il s'efforce en vain d'y parvenir, que Hilda vivait au ixe siècle, puisque Hrotsvitha ne vécut pas plus au ixe siècle, comme le dit Trithème, qu'au xiie, comme on pourrait l'induire de l’index scriptorum mediœ et infimœ Latinitatis de notre illustre du Gange. Il résulte, avec la dernière évidence, d'un poème de Hrotsvitha (Historia sive panegyris Oddonum), qu'elle écrivait dans la dernière moitié du xe siècle. Il est plus difficile de déterminer exactement la date de sa naissance et celle de sa mort. Hrotsvitha nous apprend elle-même qu'elle vint au monde longtemps après la mort d'Othon l'Illustre, duc de Saxe, père de Henri l'Oiseleur, arrivée le 30 novembre 912. Ailleurs (préface de ses légendes en vers), elle se dit un peu plus âgée que la fille de Henri, duc de Bavière, Gerberge II, sacrée abbesse de Gandersheim l'an 959, et née, suivant toutes les apparences, vers l'an 940.[16] Il résulte de ces deux indices combinés, que Hrotsvitha a dû naître entre les années 912 et 940, et beaucoup plus près de la seconde date que de la première, par conséquent, vers 930 ou 935. La date de sa mort est encore plus incertaine. Un seul point est hors de doute, c'est qu'elle poussa sa carrière fort au delà de l'an 968, puisque le fragment qui nous reste du Panégyrique des Othons comprend les événements de cette année,[17] et que postérieurement à ce poème, Hrotsvitha en composa un autre sur la fondation du monastère de Gandersheim. Casimir Oudin dit qu'elle mourut l'an 1001 ; elle aurait eu soixante-sept ans, si nous ne nous sommes pas trompés dans nos précédents calculs. Oudin fonde son opinion sur ce que Hrotsvitha a célébré les trois premiers Othons. Il est vrai que le premier livre du poème, le seul qui subsiste, finit à la mort d'Othon Ier; mais le titre même de l'ouvrage (Panegyris Oddonum), prouve que nous n'en possédons que la première partie. La seconde dédicace adressée à Othon, roi des Romains, qui devint bientôt Othon II, formait probablement le préambule du second livre, consacré aux actions de ce prince. Ajoutons qu'on lit dans une chronique des évêques d'Hildesheim, que Hrotsvitha a célébré les trois Othons. De ce dernier fait, s'il était bien établi, il résulterait que notre auteur aurait vécu au delà de l'an 1002, ce qui n'aurait, d'ailleurs, rien que de très vraisemblable.

La vie de cette femme illustre avant son entrée à Gandersheim nous est absolument inconnue. Cependant, elle montre dans ses écrits trop de connaissance du monde et des passions, pour que nous puissions supposer qu'elle leur soit demeurée entièrement étrangère. Quant à sa vie monastique, elle-même nous en révèle quelques particularités fort simples, mais qui sont intéressantes dans leur simplicité. Elle entra au monastère de Gandersheim un peu après Gerberge, c'est-à-dire, avant 959, à l'âge d'environ vingt-trois ans. Elle y perfectionna son éducation religieuse et littéraire. En effet, dans cette pieuse et docte maison, comme dans presque toutes celles de l'ordre de saint Benoît, on mêlait à l'étude des Livres Saints la lecture des chefs-d’œuvre de l'antiquité. Plusieurs écrivains assurent que Hrotsvitha était versée dans les lettres grecques, ce dont il nous semble permis de douter. Elle parle avec une modestie naïve de ses premiers essais poétiques. Dans la préface en prose placée à la tête de ses légendes, composées vers l'an 960, elle sollicite l'indulgence pour les fautes qu'elle a pu commettre contre la prosodie, et la grammaire, alléguant pour excuse la solitude du cloître, la faiblesse de son sexe et son âge encore éloigné de la maturité. Elle devait avoir à peu près vingt-cinq ans. « Elle ne s'est proposé, dit-elle, d'autre but en écrivant ses vers, que d'empêcher le faible génie que lui a départi le ciel de croupir dans son sein et de se rouiller par sa négligence ; elle a voulu le forcer à rendre, sous le marteau de la dévotion, un faible son à la louange de Dieu. » Dans une invocation en vers élégiaques qui précède le premier de ses récits en vers (l'Histoire de la nativité de la Sainte Vierge), elle demande à la mère de Dieu de lui délier la langue, et rappelle humblement, à cette occasion, l'exemple de l'ânesse de l'Ancien Testament, à laquelle Dieu daigna accorder la parole.

Hrotsvitha mentionne avec reconnaissance ses deux principales maîtresses.[18] La première fut une religieuse de Gandersheim, nommée Rikkarde ; la seconde, la jeune abbesse Gerberge II, elle-même, qui, quoique moins âgée que son élève, avait cependant sur elle la supériorité d'éducation qui convenait à une princesse du sang impérial. Hrotsvitha lui a dédié respectueusement plusieurs de ses ouvrages ; mais bientôt l'écolière surpassa ses maîtresses et même ses maîtres ; car, si elle gémit dans la préface de son premier recueil poétique d'être privée des conseils des hommes habiles, on verra dans l'épître qui précède ses comédies (Epistola ad quosdam sapientes), que l'attention et les suffrages des hommes les plus éminents ne lui manquèrent pas longtemps, et qu'elle reçut bientôt, de toutes parts, des encouragements et des éloges.

A tous les mérites qui placent Hrotsvitha au premier rang des femmes célèbres du moyen âge, quelques écrivains ont voulu joindre un talent d'un autre genre. On lit dans une Encyclopédie musicale, dirigée par M. le docteur Gust. Schilling, un article, d'ailleurs très incomplet, où l'on range Hrotsvitha parmi les musiciens compositeurs de l'Allemagne. L'auteur de cette notice prétend que son illustre compatriote a mis en musique le Panégyrique des Othons, ainsi que plusieurs récits héroïques, et il ajoute : « On a encore d'elle le martyre d'une sainte mis en vers et en musique. » Comme il n'existe, à ma connaissance, aucune trace de notation musicale dans le manuscrit de Hrotsvitha, il est fort à craindre que cette assertion dénuée de toutes preuves, ne soit le résultat d'une méprise. Hrotsvitha emploie fréquemment, en parlant de ses poésies, les expressions modulari, componere. Il est probable que le biographe dont nous parlons aura été induit en erreur par ces mots d'une signification fort complexe, et leur aura attribué le sens précis et technique qu'ils n'ont point dans l'occasion présente. Hrotsvitha a bien assez de sa gloire réelle, sans qu'il soit besoin de lui en créer une imaginaire.

Martin Frédéric Seidel, celui-là même qui, dans ses Icones et elogia virorum aliquot prcestantium, a si malheureusement transformé le nom de Hrotsvitha en celui de Helena a Rossow, a joint à la notice de cette femme illustre un portrait dont il ne fait pas connaître l'origine. Cette image, qui se retrouve dans Leuckfeld, dans Schurzfleisch, dans le Diarium theologicum et même dans le Mercure allemand de Wieland, n'en est pas pour cela plus authentique. Il nous a paru sans intérêt de la reproduire, et nous avons de beaucoup préféré emprunter la belle gravure sur bois qui se trouve à la tête de la première édition de Hrotsvitha, donnée par Conrad Celtes, et qui représente l'illustre nonne dans l'habit de son ordre, offrant à genoux ses poésies au vieil empereur Othon Ier. La ressemblance n'est probablement pas fort exacte ; mais la scène a de l'intérêt et les traits du moins offrent, à un degré remarquable, le caractère ascétique et passionné, qui convient si bien au temps et à la personne.[19]

IV.

Tous les ouvrages de Hrotsvitha (je pourrais me dispenser de le dire) sont écrits en latin, seule langue usitée au xe siècle en Occident, pour les compositions littéraires. Il existe deux éditions de ses œuvres, qui toutes deux sont incomplètes. La première a été imprimée en 1501 à Nuremberg, en un volume petit in-folio, par les soins de Conrad Celtes[20] (Meissel), littérateur érudit et poète lauréat de l'empereur Maximilien, le même à qui l'on doit, dit-on, la découverte des fables de Phèdre et celle de la carte dite de Peutinger. La seconde édition donnée par Schurzfleisch, n'est que la réimpression de celle de Conrad Celtes, augmentée de quelques éclaircissements biographiques et philologiques. Elle parut in-quarto, à Wittenberg, en 1717, et non en 1707, comme porte le titre.

Celtes a reproduit assez fidèlement un beau manuscrit de la fin du xe siècle ou du commencement du xie, qu'il découvrit et copia dans un monastère de l'ordre de saint Benoît. Ce manuscrit a passé du couvent de Saint-Emméran de Ratisbonne, dans la bibliothèque royale de Munich, où il est aujourd'hui. Personne n'en a fait usage depuis Celtes, qui l'a publié en entier, jusqu'à M. Pertz, qui s'en est servi pour sa nouvelle édition du Panegyris Oddonum. M. Gust. Freytag, qui a donné en 1839 une notice sur Hrotsvitha et une réimpression de la comédie d'Abraham, a regretté d'en avoir perdu la trace.

Ce précieux manuscrit est divisé en trois livres ou parties. Le premier livre renferme huit poèmes ou légendes ; le second contient nos six comédies en prose rimée. Puis vient un poème ou long fragment de poème, intitulé Panégyrique des Othons. Celtes, qui a reproduit ce manuscrit avec assez d'exactitude, a eu pourtant le tort d'en changer sans motif la disposition, qui nous paraît offrir l'ordre véritable et chronologique, dans lequel les productions de Hrotsvitha ont été composées. En effet, l'auteur montre dans la préface du Panégyrique, qui termine le recueil, moins de timidité et de défiance en ses talents que dans la préface de ses drames, et beaucoup moins surtout que dans la préface de ses histoires en vers. Nous allons faire connaître en détail le contenu des trois parties.

Le Premier Livre, Opera carmine con scripta, se compose de huit récits, savoir : 1° L'Histoire de la nativité de l'immaculée Vierge Marie, mère de Dieu, tirée du protévangile de saint Jacques, frère de Jésus ; 859 vers hexamètres léonins, comme le sont tous les hexamètres de Hrotsvitha ; 2° L’Histoire de l'ascension de Notre-Seigneur, pièce de 150 vers hexamètres, composée sur un récit traduit du grec en latin par Jean l'Evêque ; 3° La passion de saint Gandolfe, martyr ; 564 vers élégiaques. L'auteur a employé dans cette pièce un mètre moins grave que dans celles qui précèdent et qui suivent, sans doute parce que le sujet est plutôt comique qu'héroïque. Gandolfe, qui vivait au milieu du viiie siècle, sortait de la tige royale des Burgondes. La sainteté du jeune prince était si grande, qu'il reçut le don des miracles. Il épousa une fort belle femme, que Hrotsvitha nomme Ganea, probablement par allusion à ses mœurs dissolues. Elle s'abandonna bientôt à un clerc de la maison de son mari. L'adultère fut prouvé par l'épreuve de l'eau : Ganea se brûla la main et le bras, en les plongeant dans une cuve d'eau tiède. Au lieu d'accepter le pardon que lui offrait généreusement son mari, elle le fit assassiner à Varennes en Bourgogne. Plusieurs miracles opérés sur le tombeau de saint Gandolfe furent racontés à cette méchante femme, qui s'en moqua en des termes fort immodestes : « Miracula, dit la légende, non secus ut ventris crepitum existimavit. Elle fut aussitôt punie de cet impur blasphème par un châtiment digne de sa faute : « in pœnœ perfidiam (in pœnam perfidiae) venter illi quoad viver et perpetuo crepabat. » Ce sujet de poésie singulier, surtout dans un couvent de femmes, prouve que le badinage et une gaieté, même assez grossière, n'étaient pas entièrement bannis de ces pieux asiles ; 4° Le martyre de saint Pélage à Cordoue. Ce poème, composé de 404 hexamètres, est le récit d'une aventure que Hrotsvitha a mise en vers, d'après une relation orale qu'elle tenait d'un Espagnol, témoin de l'événement. Cette circonstance dénote des rapports remarquables, au xe siècle, entre l'Allemagne et les royaumes d'Espagne.[21] Aussi rencontre-t-on dans cette pièce quelques hispanismes singuliers, entre autres, le mot rostrum employé pour facies. Le fait s'est passé du temps d'Abdalrahman, ou, comme nous disons, d'Abderame III. Lors de l'expédition de ce prince contre les peuples de la Galice,[22] entre les années 940 et 943, le père de Pélage ayant été fait prisonnier par les Maures, ce jeune homme obtint d'être emmené captif à Cordoue, à la place de son père ; sa beauté l'exposa aux outrages des Sarrasins. Ayant refusé de servir aux plaisirs infâmes de leur chef, il fut précipité du haut des remparts dans le fleuve. Recueilli vivant par des pêcheurs, il fut achevé par les soldats d'Abderame. Le poème de Hrotsvitha obtint une si grande célébrité, qu'il a été cité par plusieurs hagiographes, notamment par ceux d'Espagne et de Portugal ; il a été inséré en entier dans le recueil des Bollandistes, sous la date du 4 février; 5° La chute et la conversion de Théophile, vidame ou archidiacre d'Adona en Cilicie, et non en Sicile, comme le disent à tort les deux éditions de Celtes et de Schurzfleisch. Cette légende est l'histoire d'un clerc qui, vers l'an 538, ayant été nommé très jeune aux fonctions de vidame de l'église d'Antioche et révoqué peu après, se voua au diable par dépit et par ambition. Cette aventure fantastique a été, pendant le moyen âge, le texte de beaucoup d'ouvrages d'imagination : tout le monde connaît le Miracle de Théophile, drame du xiiie siècle, composé par le trouvère Rutebeuf. Lors de la sécularisation des sciences au xvie siècle, le clerc Théophile est devenu le docteur Faust ; 6° L’Histoire de la conversion d'un jeune esclave exorcisé par saint Basile. Dans ce poème, composé de 249 vers, ce n'est pas par ambition, mais par amour, que l'esclave d'un habitant de Césarée se voue au diable. Eperdument amoureux de la fille de Proterius, que son père destinait au cloître, il parvint, avec l'aide de l'esprit malin, à se faire aimer d'elle, et l'épousa au grand déplaisir de sa famille. Cependant, la jeune femme, s'étant bientôt aperçue que son mari n'osait pas entrer dans l'église, devina la vérité. Elle sollicita aussitôt et obtint le divorce, et, suivant son premier dessein, embrassa la vie monastique. De son côté, le jeune homme, repentant de son crime, fut exorcisé par saint Basile, qui força le démon à rendre la cédule que l'imprudent avait souscrite. Cette histoire et la précédente devaient, comme on voit, rappeler agréablement aux pieuses habitantes de Gandersheim le miracle attribué à Hrotsvitha, leur quatrième abbesse ; 7° L'Histoire de la passion de saint Denis ; 266 vers hexamètres. Ce poème est calqué sur la légende que l'on peut lire dans les Bollandistes, sous la date du 9 octobre. La scène principale, c'est-à-dire le voyage miraculeux du saint décapité, est peinte par Hrotsvitha en traits qui ne manquent ni de poésie ni de grandeur ; 8° L'Histoire de la passion de sainte Agnès, vierge et martyre. Le sujet de cette pièce, composée de 459 vers et tirée d'un récit de saint Ambroise, est plus scabreux que celui d'aucun des poèmes précédents. Agnès, jeune Romaine d'une grande beauté, avait embrassé le christianisme et fait vœu de chasteté. Le fils du comte Sempronius, préfet de la ville, s'éprit de cette belle chrétienne et, n'ayant pu la gagner ni par ses prières, ni par ses présents, tomba dans une mélancolie, qui fit craindre pour ses jours. Les médecins, ayant découvert la cause de son mal, en informèrent Sempronius, qui commanda, avec emportement, à la jeune Agnès de céder aux désirs de son fils. Celle-ci étant restée inexorable, Sempronius la fit traîner au temple de Vesta, pour y adorer le feu sacré. Sur le refus d'Agnès, il ordonna qu'on la dépouillât de ses vêtements et qu'on la conduisît dans un lieu de prostitution ; mais au moment où on commençait à exécuter cet ordre, le ciel, pour garantir la pudeur d'Agnès, permit que ses cheveux grandissent, au point de tomber jusqu'à ses pieds, comme un voile. Le fils du préfet l'ayant poursuivie dans cette demeure infâme, n'eut pas plus tôt porté la main sur elle, qu'il tomba mort à ses pieds. Le père, au désespoir, accusa la jeune vierge de magie. Agnès, pour se disculper, demande au ciel et obtient la résurrection du jeune insensé. Le père et le fils se font chrétiens. Cependant, les prêtres païens poursuivent la condamnation d'Agnès. Celle-ci, qui consent au martyre, meurt sous l'épée du bourreau et va prendre place auprès de Jésus-Christ, dans le chœur immortel des vierges.

Entre le premier livre et le second, on trouve dans le manuscrit un court morceau en prose, servant à la fois d'épilogue aux récits en vers, et de prologue aux drames. Cet avertissement, commun aux légendes et aux comédies, semble indiquer que ces deux recueils avaient été disposés pour la lecture par Hrotsvitha elle-même, et rangés par elle dans l'ordre où les présente le manuscrit.

Le Second Livre (liber dramatica serie contextus), celui qui fait la matière du présent volume, contient six comédies, toutes composées, comme l'auteur nous l'apprend dans sa préface, à l'imitation de Térence. Ces pièces sont : Gallicanus, Dulcitius, Callimaque, Abraham, Paphnuce, Sapience ou Foi, Espérance et Charité. Il est aisé de deviner, d'après le caractère des poésies qui précèdent, quelle doit être la couleur générale du théâtre de Hrotsvitha. Honorer et recommander la chasteté, tel est le but presque unique que s'est proposé la pieuse nonne. C'est à une aussi louable intention qu'il faut attribuer ce qu'il y a ordinairement d'un peu chatouilleux dans les sujets qu'elle s'impose. Elle-même explique ingénument sa pensée dans la préface des comédies : elle a voulu, dit-elle, substituer d'édifiantes histoires de vierges pudiques aux déportements des femmes païennes; elle s'est efforcée, dans la mesure de son faible génie, de célébrer les triomphes de la chasteté, particulièrement ceux où l'on voit la faiblesse des femmes l'emporter sur les passions brutales des hommes. Or, pour montrer ces victoires féminines dans tout leur éclat, il était nécessaire que ces vertus de femmes fussent exposées aux plus grands périls. De là un choix de légendes, toutes au fond très édifiantes et très morales, mais qui roulent la plupart sur des aventures propres à alarmer un peu la modestie. Il est juste d'ajouter que, si les sujets traités par Hrotsvitha sont pris ordinairement dans un ordre de faits et d'idées qui semblent inquiétants pour la pudeur, la plume de la discrète religieuse demeure toujours aussi chaste et aussi réservée que ses intentions sont candides et irréprochables.

La première de ces comédies, intitulée Gallicanus, est tirée de deux légendes et forme deux pièces ou, du moins, une pièce en deux parties. M. Villemain, qui le premier a cité les productions de Hrotsvitha dans une chaire française, a fait remarquer que l'action de Gallicanus ne dure pas moins de vingt-cinq ans. « C'est une pièce libre, dit l'illustre critique, écrite dans une prose assez correcte, et où il y a un sentiment vrai de l'histoire. » Il a même fait à Hrotsvitha l'honneur de traduire une scène entière de Gallicanus, avec cette exactitude pleine d'élégance, dont il possède si bien le secret. Il s'agit, dans la première partie de la pièce, d'un général, homme consulaire, qui mérite par ses exploits la main de Constance, fille de l'empereur Constantin, et qui, devenu chrétien, renonce à la possession de cette princesse, pour pouvoir se consacrer, comme elle, au célibat. C'est la contrepartie de l'histoire du comte Bernhard et de l'abbesse de Gandersheim, Gerberge Ière. La seconde partie, qui ne se lie qu'assez indirectement à la première, nous fait assister au martyre de Jean et Paul, aumôniers de Constance, qui ont converti Gallicanus au christianisme, et sont mis à mort, par ordre de l'empereur Julien.

Dulcitius, qui vient ensuite, est le seul drame de Hrotsvitha qui, par la singularité plaisante de divers incidents, ait quelque rapport avec ce que nous appelons comédie. En effet, cet ouvrage, bien que composé, comme tous ceux du même écrivain, dans une pensée d'édification et de piété, remplit néanmoins la plus indispensable des conditions imposées à l'auteur comique, celle d'exciter le rire et la gaieté. On peut même dire qu'à cet égard Dulcitius dépasse quelque peu les bornes du genre. Cette pièce est plus qu'une comédie, c'est une farce religieuse, une bouffonnerie dévote, une parade sacrée, qui se déploie, chose étonnante ! sans trop de disparate, à côté du martyre des trois héroïques sœurs, Agape, Chionie et Irène. Dans cette pièce, où les prestiges et le merveilleux dominent, les persécuteurs ne sont pas simplement représentés, selon l'usage, comme des bourreaux farouches et sanguinaires, mais comme des hommes ineptes, des niais en butte aux plus ridicules illusions et livrés aux mystifications d'une main cachée qui se joue d'eux. Certes, les burlesques déconvenues qui assaillent tour à tour Dulcitius et Sisinnius, n'ont pas dû moins divertir la grave assemblée réunie au monastère de Gandersheim, que les grotesques tribulations qui pleuvent sur Monsieur de Pourceaugnac n'ont diverti, au xviie siècle, la cour joyeuse de Chambord et de Saint-Germain.

Cette bouffonnerie, dont la valeur poétique et littéraire n'est assurément pas très grande, ne nous en paraît pas moins un monument d'un intérêt considérable pour l'histoire du théâtre antérieur à la renaissance. Elle prouve jusqu'à l'évidence, que les pièces de Hrotsvitha n'étaient pas seulement destinées à être lues, comme l'ont avancé quelques critiques, notamment M. Price, mais qu'elles ont dû être représentées. En effet, tout le mérite comique de ce petit drame consiste en une suite de jeux de théâtre qui s'adressent bien plus aux yeux qu'à l'esprit. Peut-on voir autre chose qu'une parade calculée pour divertir des spectateurs, dans la scène où le triste gouverneur de Thessalonique, noirci comme un Éthiopien par le contact des chaudrons et des lèchefrites, méconnu par ses propres gardes, repoussé et gourmé par les huissiers du palais, se demande avec une intrépidité de bonne opinion vraiment risible, ce qu'il manque à sa toilette et s'il n'est pas vêtu de ses habits les plus splendides? Certes, quand de futurs érudits viendront à lire, dans quelques mille ans, les canevas de nos pièces bouffonnes, Le docteur barbouillé, Crispin médecin, ou ces farces de la comédie italienne dans lesquelles Arlequin ne manque jamais de plonger son masque noir dans une jatte de crème, ils affirmeront, à coup sûr, que de pareils jeux de scène ont été arrangés pour les yeux et nullement pour la lecture. Eh bien ! entre le comique de Dulcitius et celui de nos arlequinades ou de nos comédies-féeries, la ressemblance est complète.

Le sujet de la troisième pièce, intitulée Callimaque, n'est pas moins singulier que celui du drame précédent ; mais il est d'une nature entièrement différente. C'est de tous les ouvrages de Hrotsvitha celui qui, par la délicatesse passionnée des sentiments, l'exaltation du langage et le romanesque de la légende, se rapproche le plus du drame de nos jours. Poésie, mouvement, passion, couleur générale plus empreinte des idées germaniques, tels sont les caractères qui recommandent à notre examen cette originale et intéressante production.

On a dit souvent que l'amour est un sentiment moderne, né en Occident du mélange de la mysticité chrétienne et de l'enthousiasme naturel aux races du Nord. Toujours est-il bien remarquable que ce soit Hrotsvitha, une religieuse allemande, contemporaine des deux premiers Othons, qui nous ait légué la première et une des plus vives peintures de cette passion, peinture sur laquelle près de neuf cents ans ont passé et qu'on dirait d'hier, tant nous y trouvons déjà les subtilités, la mélancolie, le délire fébrile de l'âme et des sens, et jusqu'à cette fatale inclination au suicide et à l'adultère, attributs presque inséparables de l'amour au xixe siècle. Aussi, ne voit-on dans Callimaque aucun de ces jeunes ou vieux débauchés des comédies de Plaute et de Térence, qui se disputent une belle esclave ou marchandent une courtisane; ce que peint Hrotsvitha dans Callimaque, c'est la passion effrénée, aveugle, furieuse d'un jeune homme encore païen, pour une jeune femme chrétienne et mariée, femme chaste, mais sensible, et qui craint sa propre faiblesse, au point de demander en grâce à Dieu de la faire mourir, pour la soustraire aux dangers d'une tentation trop vive. Et en même temps que la vertu élève de si délicats scrupules dans la conscience de Drusiana, l'amour bouillonne si violemment dans les veines de Callimaque, qu'après la mort de celle qu'il aime, il ose, comme Roméo, violer sa tombe à peine fermée et chercher les embrassements qu'elle lui a refusés vivante, dans la couche de pierre où gisent ses restes inanimés. En vérité, quand cet ouvrage n'aurait d'autre mérite que de nous montrer un échantillon des sentiments et des paroles qu'échangeaient, au xe siècle, les amants dans leurs tête-à-tête, et de soulever ainsi un pan du voile qui nous a caché jusqu'ici la vie intime et passionnée de ces temps encore mal connus, ce drame, par cela seul, serait pour nous d'une valeur inappréciable. Toutefois, dans Callimaque la peinture des passions et des mœurs du temps est plutôt occasionnelle et fortuite, que volontaire et directe. L'action de la pièce n'est point contemporaine de l'écrivain. Drusiana est une habitante d'Ephèse, disciple de l'apôtre saint Jean et, par conséquent, elle est censée vivre à la fin du Ier siècle. C'est par un procédé constamment suivi par les dramatistes de tous les pays et de toutes les époques, que Hrotsvitha prête à ses personnages les idées et le langage qui avaient cours de son temps dans les relations plus ou moins intimes des classes les plus polies, langage qu'elle même avait dû parler, et certainement entendre bien des fois, si je ne me trompe, avant d'avoir été chercher le repos du cœur sons les paisibles voûtes de l'abbaye de Gandersheim.

J'ai rapproché involontairement Roméo et Callimaque. C'est qu'en effet il est impossible de n'être pas vivement frappé de plusieurs points de ressemblance qui existent entre cette première esquisse du drame passionné et le véritable chef-d'œuvre du genre, Roméo et Juliette. Un simple coup d'œil suffit pour faire apercevoir dans ces deux ouvrages des rapports, qui, pour être extérieurs et, en quelque sorte, matériels, n'en sont ni moins surprenants ni moins notables. Ainsi le dénouement des deux pièces présente aux yeux un tableau presque pareil. Dans l'un et l'autre, on voit un caveau sépulcral, une tombe de femme ouverte, une jeune morte, fraîche encore, dont le suaire a été écarté par la main égarée de son amant, un jeune homme étendu mort au pied d'un cercueil. Sur le lieu de cette scène douloureuse et tragique surviennent, dans l'un et l'autre drame, deux hommes navrés, de douleur, mais qui sont maîtres de leurs passions : dans Shakespeare, le père de la jeune fille et le moine Laurence ; dans Callimaque, le mari de la jeune défunte et l'apôtre saint Jean, qui, plus heureux que le franciscain, aura le double pouvoir de ressusciter Drusiana et Callimaque, et de rendre celui-ci à la sagesse, aussi bien qu'à la vie. Ce sont là, il faut l'avouer, des coïncidences de personnages et de situations incontestables, mais qui ne sont, après tout, peut-être que secondaires et accidentelles. Ce qui mérite d'être vraiment et sérieusement remarqué, c'est le ton de mysticité sophistique, qui donne aux plaintes amoureuses de Callimaque un air de si proche parenté avec celles de Roméo. Chose étrange ! la langue de l'amour au xe siècle est aussi raffinée, aussi quintessenciée, aussi précieuse qu'aux xvi et xviie siècles ! Ouvrez les deux pièces : elles commencent l'une et l'autre par un entretien de l'amant mélancolique avec ses amis. Eh bien ! dans ces deux scènes, l'affectation des idées et la recherche des expressions sont égales des deux parts. Seulement, dans le poète de la cour d'Elisabeth, le jeune amoureux se perd en concetti à la mode italienne, tandis que, dans Hrotsvitha, il s'épuise, suivant le goût de l'époque, en arguties scolastiques et en distinctions tirées de la doctrine des universaux. On serait vraiment tenté de conclure de cette ressemblance que la subtilité de la pensée, aussi bien que le raffinement du langage sont dans la nature même de ce sentiment si tumultueux, si complexe, si indéfinissable, de ce sentiment qui ne serait plus l'amour, s'il cessait d'être une énigme de vie ou de mort pour le cœur sanglant et l'imagination bouleversée qui l'éprouvent. En résumé, Callimaque nous offre au plus haut degré ce qui constitue le caractère spécial et le charme particulier des comédies de cette femme illustre, le mélange piquant d'une culture demi-érudite et d'une langue à demi barbare.

Les deux pièces qui suivent, Abraham et Paphnuce, sont comme deux variantes d'une même histoire. L'auteur a su pourtant y introduire les nuances les plus délicates. Le sujet d'Abraham est tiré d'une légende écrite au ive siècle, et qu'Arnauld d'Andilly a traduite dans ses Vies des Pères des déserts. Malgré la source respectable où a puisé l'auteur, l'action de ce drame pourra bien n'en pas paraître moins hasardée à quelques personnes, et choquera peut-être la pruderie de nos mœurs. Un saint homme, un pieux solitaire qui quitte son ermitage, s'habille en cavalier, couvre sa tonsure d'un large chapeau militaire et se rend dans un lieu plus que suspect, afin d'en retirer sa nièce, jeune sainte déchue, qui s'est envolée un matin de sa cellule, pour mener la vie honteuse de courtisane ; c'est là une étrange histoire ! Et, cependant, cette pièce qui repose sur une donnée si voisine de la licence, a été écrite par une religieuse enthousiaste de la chasteté, jouée par des religieuses, en présence de graves prélats, et n'a sans doute pas moins édifié la noble assemblée réunie à Gandersheim, que les tragédies d’Esther et d’Athalie n'ont édifié le pieux auditoire réuni à Saint-Cyr, autour de Louis XIV et de madame de Maintenon.

On reconnaîtra, si je ne m'abuse, dans la comédie d'Abraham un enchaînement de scènes bien liées, beaucoup de clarté dans l'action, un dialogue rapide et juste, un extrême naturel tant dans les sentiments que dans le langage, et, pour tout dire, beaucoup plus d'art que ne le suppose l'âge inculte où vivait l'écrivain. La tristesse que la jeune pécheresse éprouve au milieu de ses désordres, les larmes furtives qui lui échappent pendant le repas qu'elle devrait égayer, enfin la belle scène de la reconnaissance, au moment où, retiré dans un réduit secret elles portes bien closes, l'oncle jette à terre son chapeau de cavalier et montre à sa nièce foudroyée ses cheveux blanchis dans le jeûne et les veilles, les paroles compatissantes du saint ermite, la contrition profonde, les soupirs étouffés de la jeune pénitente, ce sont là des beautés de tous les lieux et de tous les temps. En vérité, on reste confondu, quand on songe qu'un dialogue si vrai et si touchant, sur un sujet si délicat et si mondain, à été écrit, il y a plus de huit cents ans, par une sainte fille, modeste habitante d'un couvent de la Basse-Saxe.

On verra dans Paphnuce, comme dans Abraham, un pieux ermite quitter sa solitude, pour aller, sous des habits séculiers, convertir une courtisane. Celle-ci, touchée de componction, jette dans un brasier toutes ses richesses mal acquises et pleure ses fautes pendant trois ans, au fond d'une étroite cellule. Ce qui rend peut-être ce drame moins pathétique que le précédent, c'est qu'il n'existe pas entre Thaïs et Paphnuce les mêmes liens d'affection et de parenté qu'entre Abraham et Marie ; mais l'auteur a su compenser cette cause réelle d'infériorité par l'effusion la plus abondante des sentiments de la plus angélique charité. Je serais bien surpris que la mort de Thaïs ne parût pas à tous les lecteurs une scène à la fois des plus naturelles et des plus touchantes. Je ne fais nulle difficulté de convenir, en revanche, que dans aucune autre pièce, Hrotsvitha ne s'est montrée aussi pédante et n'a étalé un appareil d'érudition aussi formidable et aussi déplacé. Dans aucune autre occasion, non plus, elle n'a aussi bizarrement substitué les mœurs de son temps à celles de l'époque où l'action du drame est supposée avoir lieu ; mais on me permettra de faire remarquer que certaines maladresses de composition et quelques anachronismes de costume, ne sont dans des œuvres aussi anciennes que celles de Hrotsvitha, ni moins piquantes ni moins instructives que ne le seraient des beautés.

Le sujet de ces deux pièces, tout étrange qu'il peut paraître, a été traité de plusieurs manières par les modernes, et, si je l'ose dire, avec bien moins de délicatesse et de goût que par Hrotsvitha. D'abord, dans la chaire, Barelette, le fameux prédicateur jacobin de la fin du xve siècle, a fait usage, à sa façon, de la légende de saint Paphnuce.[23] Erasme, à son tour, a glissé dans ses Colloques une petite scène, demi-badine et demi-morale, intitulée Adolescens et scortum, laquelle roule sur le même texte. Enfin Decker, poète anglais contemporain de Jacques Ier, a traité ce sujet sur le théâtre de Londres, sous le titre grossier de The honest whore. Dans cette pièce, comme dans celle d’Abraham, un père (mais un père véritable et selon la chair, et non pas seulement un père spirituel) franchit le seuil d'un lieu de débauche, pour en arracher sa fille tombée au dernier degré du vice et de l'abjection. S'il est vrai, comme on l'a dit souvent, que la comédie soit l'expression de la société, la comparaison que nous sommes à portée de faire entre les deux pièces de Hrotsvitha, le colloque d'Érasme et le drame de Decker, nous offrirait un moyen sûr et piquant d'apprécier la valeur morale des trois époques. Quant à moi, pour la pureté des sentiments, pour l'inspiration religieuse et la délicatesse du langage, les comédies d’Abraham et de Paphnuce me paraissent incontestablement supérieures au bel esprit libertin et médiocrement sérieux d'Érasme, aussi bien qu'au cynisme déclamatoire et aux prédications lourdement vertueuses du dramaturge anglais; de sorte que s'il nous fallait juger des xe, xvie et xviie siècles par ces ouvrages, tout l'avantage (je le dis à regret, mais je le dis sans hésiter) appartiendrait, suivant moi, au xe siècle.

La sixième et dernière comédie, intitulée Sapience, ou Foi, Espérance et Charité, m'avait semblé, au premier abord, offrir une sorte de création idéale, un drame allégorique, dans le genre de ceux qu'on a appelés plus tard moralités. Je me trompais ; Hrotsvitha, dans cette pièce, ne s'est pas départie de sa méthode habituelle. Ici, comme toujours, la prudente nonne s'est bien gardée de rien inventer. Elle se contente de dramatiser les récits des légendaires des ve et vie siècles, comme les grands dramatistes de la fin du xvie siècle ont dramatisé les chroniqueurs et les nouvellistes des xive et xve siècles. Hrotsvitha conserve, comme eux, tout ce qu'elle a d'invention, pour l'employer dans l'ordonnance de ses pièces et le répandre dans les détails. Aussi, ce qu'il peut y avoir d'allégorique dans le martyre de Sapience et de ses filles, appartient-il à l'imagination des hagiographes. Nous voyons dans ce drame trois vierges, Foi, Espérance et Charité, arriver de Grèce à Rome, avec Sapience leur mère, pour y propager le christianisme. L'empereur Hadrien essaie de ramener, par des flatteries et des menaces, ces femmes au culte des idoles, mais vainement : après avoir résisté aux séductions et aux tortures, les trois jeunes filles périssent par le fer. La mère rassemble leurs membres, et, aidée dans ce pieux office par des matrones chrétiennes, elle les enterre à trois milles de Rome. Alors, elle ne forme plus qu'un vœu, celui de mourir en Jésus-Christ, après avoir achevé sa prière. Elle élève donc son âme vers le ciel dans un hymne magnifique, et exhale sa vie dans cette sublime aspiration. Cette dernière scène, d'un effet religieux et grandiose, rappelle un peu, si j'ose le dire, le dénouement d'Œdipe à Colone.

Ou je me trompe, ou le théâtre, dont nous venons de donner une idée sommaire, a droit d'occuper une place éminente dans la littérature du moyen âge. Ces six drames sont un dernier rayon de l'antiquité classique, une imitation préméditée et assez peu reconnaissable, j'en conviens, des comédies de Térence, sur lesquels le christianisme et la barbarie ont déposé leur double empreinte ; mais c'est précisément par ce qu'ils ont de chrétien et même de barbare, c'est-à-dire, par ce que leur physionomie nous offre de moderne, que ces drames m'ont paru mériter d'être recueillis à part et traduits avec soin, pour prendre rang à la suite du théâtre ancien, et à la tête des collections théâtrales de toutes les nations de l'Europe. Nous recommandons seulement à ceux qui ne craindront pas de braver la lecture de ce singulier monument dramatique, de ne point oublier sa date. Pour être juste envers de pareilles œuvres, il faut les considérer avec l'affectueuse impartialité d'antiquaire, que nous apportons, surtout depuis quelques années, devant les peintures des Gimabue, des Lucas de Leyde ou devant les statues de Sabina de Steinbach.

La IIIe partie du manuscrit de Munich ne contient qu'un fragment de 837 vers, ayant pour titre Panegyris sive historia Oddonum. Ce poème n'a été composé, comme le déclare l'auteur, sur aucun document écrit, mais d'après des rapports oraux et, pour ainsi dire, confidentiels. Ce sont, en quelque façon, des mémoires de la famille ducale et impériale de Saxe. Bien que les troubles excités dans l'Empire par la révolte de Henri, duc de Bavière, surnommé Rixosus, père de l'abbesse Gerberge II, contre son frère Othon Ier, aient été fort atténués par la plume officieuse de Hrotsvitha, cette chronique en vers n'en offre pas moins un tableau intéressant, et véridique à beaucoup d'égards, des intrigues intérieures qui, à la fin du xe siècle, agitèrent l'Empire et la maison de Saxe.

Outre ces divers ouvrages, contenus dans le manuscrit de Munich, et qu'ont reproduits les deux éditions de Hrotsvitha (celle de Celtes et celle de Schurzfleish), on a imprimé d'après une copie plus récente, un poème ou fragment de poème, de 837 hexamètres, sur la fondation du monastère de Gandersheim (Carmen de constructione sive de primordiis cœnobii Gandesheimensis), chronique en vers, précieuse pour l'histoire littéraire et monastique des ixe et xe siècles. Hrotsvitha entre dans son sujet par un récit étendu de la vie de deux vénérables patrons du monastère, saint Innocent et saint Athanase. Quelques historiens, notamment Bodo, ont mentionné ce début du poème, de manière à induire plusieurs critiques et, entre autres, Fabricius, à croire que Hrotsvitha avait composé une Vie en vers de ces deux saints pontifes, séparée de son poème et aujourd'hui perdue. Par une erreur du même genre, plusieurs biographies, sur la foi de Trithème, ont signalé comme un ouvrage à part de Hrotsvitha, un livre d'épigrammes qui, du moins sous cette forme, ne nous est pas parvenu. Il est très vraisemblable, comme l'a soupçonné Fabricius, que ces épigrammes ne sont autre chose que les préfaces et les dédicaces en vers que Hrotsvitha a placées en tête de la plupart de ses ouvrages, et qu'un manuscrit, qui n'existe plus, avait peut-être rassemblées.

C'est par la même absence de critique, que Leuckfeld, l'historien allemand du monastère de Gandersheim, dans la liste des ouvrages en vers de Hrotsvitha, cite les huit légendes et le panégyrique des Othons, puis ajoute un dixième ouvrage purement imaginaire, qu'il intitule : De la chasteté des nonnes. Cette erreur, répétée par divers critiques, vient d'une phrase ambiguë et mal comprise de Henri Bodo. On a pris l'énoncé du caractère des productions de Hrotsvitha pour le titre d'un de ses ouvrages particuliers. Il est trop certain, d'ailleurs, que Leuckfeld, compilateur laborieux, qui a donné judicieusement une large place à Hrotsvitha dans ses Antiquités de Gandersheim, n'avait lu que bien superficiellement les œuvres qu'il louait. Dans la liste des comédies de l'illustre nonne, il traduit le titre de la première, Conversio Gallicani principis, par Histoire de la conversion d'un prince français.

Tels sont les écrits moins connus que vantés de cette femme extraordinaire. Ils sont de ceux qui honorent le plus son sexe, et qui, malgré quelques défauts inhérents à l'époque où elle a vécu, relèvent le mieux le Xe siècle de l'accusation de barbarie, qu'on lui a trop légèrement prodiguée. Un des anciens historiens de Gandersheim, que nous avons plusieurs fois cité, Henri Bodo, termine le chapitre qu'il consacre à Hrotsvitha, par ce trait : Rara avis in Saxonia visa est. C'est trop peu dire. Cette dixième muse, cette Sapho chrétienne, comme la proclamaient à l'envi ses enthousiastes compatriotes du xvie siècle, ne fut pas seulement une merveille pour la Saxe ; elle est une gloire pour l'Europe entière : dans la nuit du moyen âge, on signalerait difficilement une étoile poétique plus pure et plus éclatante.

V.

Il ne me reste plus qu'à dire un mot de mon propre travail. En 1835, j'ignorais si le manuscrit, sur lequel Conrad Celtes a donné l'édition de 1501, existait encore. Ce savant éditeur avait négligé de faire connaître le nom du couvent de l'ordre de saint Benoît, où il avait découvert ce trésor. Jean Aventinus, dans la préface de sa Vie d'Henri IV, signala et répara cet oubli ; il apprit au monde savant que ce précieux recueil était conservé au couvent de Saint-Emmeran à Ratisbonne. Guidés par cette indication, Mabillon et ensuite Gottsched, purent voir et toucher ce manuscrit, dont ils ne firent d'ailleurs aucun usage. En 1835, M. Pol Nicard, le traducteur français du Manuel d'archéologie d'Otfried Müller, ayant fait un voyage en Allemagne, dans l'intention spéciale de visiter les musées et les bibliothèques, voulut bien, à ma prière, s'informer à Ratisbonne de ce qu'étaient devenus les livres et manuscrits de Saint-Emmeran. Il apprit qu'ils avaient été transportés, vers l'année 1803, dans la bibliothèque royale de Munich, et il m'envoya sur-le-champ une description exacte et détaillée du manuscrit de Hrotsvitha : il m'indiqua même un fait important, qui, si je ne me trompe, a été négligé par tous ceux qui ont examiné ce manuscrit; je veux parler de deux fragments, l'un de treize vers élégiaques, l'autre de trente-cinq vers hexamètres, qui sont jetés, je ne sais pourquoi, à la suite des comédies, le premier au verso du feuillet 129, le second au recto du feuillet 130. Ces vers sont encore inédits.

Grâce aux démarches de M. Nicard, secondées de l'obligeante entremise de M. de Martius, j'obtins du bibliothécaire, M. Lichtenthaler, de pouvoir faire prendre une copie exacte, page pour page et ligne pour ligne, de la seconde partie de ce manuscrit, depuis le feuillet 78 jusqu'au feuillet 129, comprenant toutes les comédies. Cette copie presque figurative est la base du texte que je donne aujourd'hui.

La comparaison attentive que j'ai été obligé de faire du manuscrit et de l'édition de Celtes, m'a convaincu que ce savant homme a apporté à ce travail beaucoup de soins et de lumières. Je n'ai eu à insérer dans mon texte qu'un petit nombre de lectures préférables à celles de la première édition. Pour permettre au lecteur d'apprécier la valeur de ces restitutions, j'ai eu soin de donner toujours au bas des pages la leçon du premier éditeur.

L'orthographe du manuscrit est tellement inconstante et si habituellement fautive, qu'il était impossible de la reproduire sans modification. L'ancien copiste, par exemple, supprime presque constamment l'h dans les mots où les Latins l'admettent, et il l'ajoute où elle ne doit pas être ; il écrit souvent les adverbes terminés en e par ae et par un e les génitifs de la première déclinaison, etc., etc. J'ai rétabli l'orthographe commune, avertissant, une fois pour toutes, de quelques incorrections constantes du manuscrit, mais signalant en note, d'une manière spéciale, certaines anomalies singulières. J'ai, d'ailleurs, accepté l'orthographe du manuscrit, toutes les fois qu'elle était admissible et surtout constante. Par exemple, le manuscrit porte, non pas une fois, mais toujours, neglegentia, neglegere; j'ai adopté cette forme, quoique moins bonne que negligentia, negligere, parce qu'elle est latine, et que tout porte à croire qu'elle a été celle de Hrotsvitha. Mais, quand le copiste n'a pas de règles fixes et qu'il écrit le même mot, tantôt d'une façon et tantôt d'une autre, je me suis cru autorisé à n'employer que la meilleure. J'ai suivi le même système pour la ponctuation et les capitales. Le manuscrit m'ayant paru ne présenter à cet égard aucune règle appréciable, j'ai dû me conformer à l'usage communément reçu.

Quant à la traduction, je me suis efforcé de la rendre aussi fidèle et aussi littérale qu'il était possible de le faire, en respectant le génie de notre langue; je serais heureux qu'elle pût reproduire quelque chose de la grâce et de la délicatesse de l'original. Elle aura toujours l'avantage d'être la première traduction complète de ce recueil théâtral. Gottsched n'a traduit que la première partie de Gallicanus en allemand. J'ai eu à surmonter dans ce travail, surtout pour le rétablissement du texte, d'assez graves et assez nombreuses difficultés. Si les juges compétents en cette matière, soit en France, soit à l'étranger, croient mes efforts dignes de quelques éloges, je dois en reporter la meilleure partie aux conseils que je n'ai cessé de recevoir de mon ami et collègue, M. Louis Dubeux, qui m'a prêté en cette occasion, comme en toutes, le secours de la sagacité philologique la plus sûre et du savoir le plus étendu.

4 juillet 1845.

 

 

 

 

 

Hrothsvita Gandersheimensis  

HROTSUITHAE IN SEX COMOEDIAS SUAS

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

PRAEFATIO.

Plures inveniuntur catholici, cujus nos penitus expurgare nequimus facti, qui, pro cultioris facundia sermonis, gentilium vanitatem librorum utilitati praeferunt sacrarum Scripturarum. Sunt etiam alii sacris inhaerentes paginis, qui licet alia gentilium spernant, Terentii tamen figmenta frequentius lectitant, et, dum dulcedine sermonis delectantur, nefandarum notitia rerum maculantur. Unde ego, Clamor validus Gandeishermensis, non recusavi illum imitari dictando, quem alii colunt legendo; quo, eodem dictationis genere, quo turpia lascivarum incesta feminarum recitabantur, laudabilis sacrarum castimonia virginum, juxta mei facultatem ingenioli, celebraretur. Hoc tamen facit non raro verecundari gravique rubore perfundi, quod, hujus modi specie dictationis cogente, detestabilem illicite amantium dementiam et male dulcia colloquia eorum, quae nec nostro auditui permittuntur, accommodari dictando mente tractavi et styli officio designavi. Sed, si haec erubescendo negligerem, nec proposito satisfacerem, nec innocentium laudem adeo plene juxta meum posse exponerem, quia quanto blanditiae amantium ad illiciendum promptiores, tanto et superni adjutoris gloria sublimior et triumphantium victoria probatur gloriosior, praesertim cum feminea fragilitas vinceret, et virile robur confusioni subjaceret. Non enim dubito mihi ab aliquibus objici quod hujus vilitas dictationis multo inferior, multo contractior, penitusque dissimilis ejus, quem proponebam imitari; sit, sententiis concedo: ipsis tamen denuntio me in hoc jure reprehendi non posse, quasi his vellem abusive assimilari, qui mei inertiam longe praecesserunt in scientia sublimiori. Nec enim tantae sum jactantiae, ut vel extremis me praesumam conferre auctorum alumnis, sed hoc solum nitor, ut, licet nullatenus valeam apte, supplici tamen mentis devotione, acceptum in datorem retorqueam ingenium. Ideoque non sum adeo amatrix mei, ut pro vitanda reprehensione, Christi, qui in sanctis operatur, virtutem (quocunque ipse dabit posse) cessem praedicare. Si enim alicui placet mea devotio, gaudebo; si autem, vel pro mei abjectione, vel pro vitiosi sermonis rusticitate nulli placet, memetipsam tamen juvat quod feci; quia, dum proprii vilitatem laboris in aliis meae inscientiae opusculis heroico ligatam strophio, in hac dragmatica junctura serie colo, perniciosas gentilium delicias abstinendo devito.

 

EPISTOLA EJUSDEM

Ad quosdam sapientes hujus libri fautores et emendatores priusquam libros suos ederet.

Plene sciis et bene moratis, nec alieno profectui invidentibus, sed, ut decet vere sapientes, congratulantibus, Hrotsuitha nesciola, nullaque probitate idonea, praesens valere et perpes gaudere. Vestrae igitur laudandae humilitatis magnitudinem satis admirari nequeo, magnificaeque, circa mei utilitatem, benignitatis atque dilectionis plenitudinem, condignarum recompensatione gratiarum remetiri non sufficio, quia, cum philosophicis apprime studiis enutriti et scientia longe excellentibus sitis perfecti, mei opusculum vilis mulierculae, vestra admiratione dignum duxistis, et largitorem in me operantis gratiae fraterno affectu gratulantes laudastis, arbitrantes mihi inesse aliquantulam scientiam artium, quarum subtilitas longe praeterit meum muliebre ingenium. Denique rusticitatem meae dictatiunculae hactenus vix audebam paucis ac solummodo familiaribus meis ostendere; unde pene opera cessavit dictandi ultra aliquid hujusmodi, quia, sicut pauci fuere qui me prodente perspicerent, ita non multi, qui, vel quid corrigendum inesset enuclearent, vel ad audendum aliquid huic simile provocarent. At nunc, quia trium testimonium constat esse verum, vestris corroborata sententiis, fiducialius praesumo et componendis operam dare, si quando Deus annuerit posse, et quorumcunque sapientium examen subire. Inter haec diversis affectibus, gaudio videlicet et metu, in diversum trahor. Deum namque, cujus solummodo gratia sum id quod sum, in me laudari cordetenus gaudeo; sed major quam sim videri timeo, quia utrumque nefas esse non ambigo, et gratuitum Dei donum negare, et non acceptum accepisse simulare. Unde non denego praestante gratia Creatoris per dynamin me artes scire, quia sum animal capax disciplinae, sed per energiam fateor omnino nescire. Perspicax quoque ingenium divinitus mihi collatum esse agnosco, sed magistrorum cessante diligentia, incultum et propriae pigritia inertiae torpet neglectum. Quapropter, ne in me donum Dei annullaretur ob neglegentiam mei, si qua forte fila vel etiam floccos de panniculis a veste philosophiae abruptis evellere quivi, praefato opusculo inserere curavi, quo vilitas meae inscientiae intermixtione nobilioris materiae illustraretur, et largitor ingenii tanto amplius in me jure laudaretur, quanto muliebris sensus tardior esse creditur. Haec mea in dictando intentio, haec sola mei sudoris est causa, neque simulando me nescita scire jacto, sed quantum ad me tantum scio quod nescio. Quia enim attactu vestri favoris atque petitionis arundineo more inclinata libellum, quem tali intentione disposui, sed usque huc pro sui vilitate occultare quam in palam proferre malui, vobis perscrutandum tradidi, decet ut non minoris, diligentia sollicitudinis eum emendando investigetis, quam proprii seriem laboris; et sic tandem ad normam rectitudinis reformatum mihi remittite, quo, vestri magisterio praemonstrante in quibus maxime peccassem possim agnoscere.

 

ICI COMMENCE LE LIVRE DES OEUVRES DRAMATIQUES DE HROTSVITHA,  VIERGE ET RELIGIEUSE ALLEMANDE, DE RACE SAXONNE.

 

J’ai puisé toute la matière du présent livre, comme celle du livre qui précède (1),[24] dans divers anciens ouvrages, dont les auteurs sont bien authentiques. J’excepte seulement la passion de saint Pélage, que j’ai racontée plus haut en vers. Les détails de ce martyre m’ont été rapportés par un habitant de la ville même où l’événement a eu lieu. Cet étranger véridique m’a assuré avoir vu Pélage, le plus beau des hommes, et avoir été témoin du dénouement de cette histoire. Si donc il se glisse dans les compositions suivantes des choses qui ne soient pas tout à fait conformes à la vérité, ce n’est pas de moi que viendra le mensonge; je n’aurai fait qu’imiter, à mon insu, des modèles trompeurs (2).

 

 

PRÉFACE DES COMEDIES (3).

Il y a beaucoup de catholiques (et nous ne saurions nous laver entièrement nous-même de ce reproche) qui, séduits par l'élégante politesse du langage, préfèrent la vanité des livres des gentils à l'utilité des Saintes Écritures. Il y a encore d'autres personnes, qui bien qu'attachées aux lettres sacrées et pleines de mépris pour les autres productions païennes, ne laissent pas cependant de lire assez souvent les fictions de Térence, et gagnées par les charmes de la diction, salissent leur esprit de la connaissance d'actions criminelles. C'est pour ce motif que moi, la voix forte de Gandersheim (4), je ne crains pas d'imiter dans mes écrits un poète que tant d'autres se permettent de lire, afin de célébrer, dans la mesure de mon faible génie, la louable chasteté des vierges chrétiennes, en employant la même forme de composition qui a servi aux anciens pour peindre les honteux déportements des femmes impudiques. Une chose, cependant, me rend confuse et me fait souvent monter la rougeur au front, c'est qu'il m'a fallu par la nature de cet ouvrage, appliquer mon esprit et ma plume à peindre le déplorable délire des âmes livrées aux amours défendues et la décevante douceur des entretiens passionnés, toutes choses auxquelles il ne nous est même pas permis de prêter l'oreille. Cependant si je m'étais interdit par pudeur, de traiter ces sujets, je n'aurais pu accomplir mon dessein, qui est de retracer, selon mon pouvoir, la gloire des âmes innocentes. En effet, plus les douces paroles des amants sont propres à séduire, plus grande est la gloire du secours divin et plus éclatant est le mérite de ceux qui triomphent, surtout lorsqu'on verra la fragilité de la femme victorieuse et la force de l'homme domptée et couverte de confusion. Je ne doute pas que quelques personnes ne m'objectent que mon imparfait ouvrage, bien loin d'avoir les beautés et la grandeur de celui que je me suis proposé pour modèle, en diffère même de tous points. Soit, je souscris à ce jugement, et je déclare qu'on ne peut avec justice m'accuser de vouloir me mettre indument au niveau de ceux qui, par la sublimité de leur talent, sont si fort au-dessus de ma faiblesse. Non, je n'ai pas un assez fol orgueil, pour oser me comparer même aux derniers écoliers des auteurs anciens. Je tâche seulement (quoique mes forces n'égalent point mon désir) d'employer avec un humble dévouement, à la gloire de celui qui me l'a donnée, la faible dose de génie que m'a départie sa grâce. Je ne suis point en effet assez infatuée de moi-même, pour que, dans le désir d'éviter le blâme, je m'abstienne de prêcher, partout où il me sera donné de le faire, la vertu du Christ, qui ne cesse d'opérer dans les Saints. Si ce pieux dévouement plaît à quelques-uns, je m'en réjouirai; et s'il ne plaît à personne, soit en raison de mon peu de mérite, soit à cause des vices de mon style grossier, je me féliciterai pourtant encore de ce que j'aurai fait ; car tandis que dans les autres productions de mon ignorance j'ai mis en vers des légendes héroïques (5), ici, en me jouant dans une suite de scènes dramatiques, j'évite, avec une prudente retenue, les pernicieuses voluptés des gentils.

 

********************

 

EPÎTRE DE LA MÊME

A

CERTAINS SAVANTS PROTECTEURS DE CE LIVRE.

A vous, hommes pleins de savoir et de vertu, qui ne portez point envie aux succès des autres et qui les félicitez, au contraire, comme il convient à de vrais sages, Hrotsvitha, pauvre ignorante et humble pécheresse, offre des vœux de santé pour le présent et de joie pour l'éternité. Je ne puis, en effet, assez admirer la grandeur de votre louable humilité ni rendre un assez digne et assez magnifique hommage à votre bienveillance et à votre affection pour moi, quand je songe que, nourris dans les profondes études de la philosophie et pourvus, aussi excellemment que vous l'êtes, de toute la perfection du savoir, vous avez jugé digne de votre approbation l'humble ouvrage d'une simple et modeste femme. D'ailleurs, en me congratulant avec une bonté fraternelle, c'est le dispensateur de la grâce qui opère en moi, que vous avez loué, persuadés que ce peu de connaissance des arts que je possède est d'une portée bien supérieure à mon faible génie féminin. Aussi, jusqu'à ce jour, avais-je osé à peine montrer à un petit nombre de personnes et seulement à mes plus intimes, la rusticité de mes chétives productions, d'où il est arrivé que je cessai presque de rien composer en ce genre, parce que, comme il y avait peu de gens aux regards desquels je crusse devoir soumettre mes ouvrages, il n'y en avait guère non plus qui m'indiquassent ce qu'il y avait en eux à corriger, ou qui m'engageassent à oser en entreprendre d'autres du même genre. Mais à présent (puisqu'il est reconnu que dans le témoignage de trois personnes réside la vérité) rassurée par votre suffrage, je me sens assez de confiance pour m'appliquer à écrire, si Dieu m'en donne le pouvoir, et pour ne plus craindre de subir l'examen de savants quels qu'ils soient. Cependant je suis tiraillée par deux sentiments contraires, la joie et la crainte. D'une part, je me réjouis du fond de l'âme de voir louer en moi Dieu dont la grâce seule m'a faite ce que je suis, d'une autre part, je crains qu'on ne me croie plus grande que je ne suis; car je sais qu'il est également blâmable soit de nier les dons gratuits du ciel, soit de feindre qu'on les a reçus, quand cela n'est point. Ainsi je ne nie pas qu'aidée de la grâce du Créateur, je n'aie acquis quelque connaissance des arts, par une puissance qu'il m'a prêtée, car je suis une créature capable d'instruction ; mais je confesse que je ne saurais rien, livrée à mes seules forces (6). Je reconnais aussi que Dieu m'a donné un esprit clairvoyant, mais inculte dès que viennent à lui manquer les soins des maîtres, et plongé alors dans la torpeur et l'abandon de sa paresse naturelle. Aussi pour que ma négligence n'anéantisse pas en moi les dons de Dieu, toutes les fois que par hasard j'ai pu recueillir quelques fils ou quelques légers débris arrachés du vieux manteau de la philosophie, j'ai eu grand soin de les insérer dans le tissu du livre qui nous occupe. J'espérais ainsi que la bassesse de mon ignorance serait un peu relevée par le mélange d'une matière plus noble, et que le suprême dispensateur du génie serait loué en moi avec d'autant plus de raison, que l'intelligence de mon sexe passe pour être moins active. Telle est l'intention que j'ai eue en écrivant et la seule cause des sueurs et des fatigues que je me suis imposées. Je ne me vante pas faussement de savoir ce que j'ignore; au contraire, je sais seulement, quant à moi, que je ne sais rien. Ainsi donc, puisque touchée par votre bienveillance et par le désir que vous m'avez témoigné, je viens, inclinée comme un roseau, présenter à votre examen ce livre que j'avais composé dans cette intention, mais que jusqu'ici, à cause de son peu de mérite, j'avais mieux aimé cacher que mettre en lumière ; il convient que vous l'examiniez, et le corrigiez avec autant de soin et d'attention que vous le feriez pour un de vos propres ouvrages. Et quand vous serez enfin parvenus à le ramener à la règle du bon goût, renvoyez-le moi, afin qu'avertie par vos leçons je puisse reconnaître quelles sont les principales fautes que j'ai commises.

 

 

Hrothsvita Gandersheimensis,

COMOEDIAE SEX

**********************

 

I.

GALLICANUS.

ARGUMENTUM IN GALLICANUM.

Conversio Gallicani principis militiae, qui iturus ad bellum contra Scythas, sacratissimam virginem Constantiam Constantini imperatoris filiam desponsavit, sed in conflictu praelii nimium coactatus, per Joannem et Paulum primicerios Constantiae conversus, ad baptisma convolavit, caelibemque vitam elegit. Postea autem, jubente Juliano Apostata, in exsilium missus martyrio est coronatus. Sed et Joannes et Paulus eodem jubente clam occisi et in domo occulte sunt sepulti. Nec mora: percussoris filius a daemonio arreptus, patris commissum et martyrum confitendo meritum juxta eorum sepulcra salvatus, una cum patre est baptizatus.

INCIPIT COMOEDIA.

ACTUS PRIMUS.

INTERLOCUTORES: CONSTANTINUS, GALLICANUS, CONSTANTIA, ARTEMIA, ATTICA, JOANNES, PAULUS, PRINCIPES.

SCENA I.

CONSTANTINUS.

Taedet me, Gallicane, morarum, quia gentem, quam scis Scytharum Romanae solam resistere paci nostrisque temere praeceptis reluctari, bello protrahis lacessere, cum pro tui strenuitate id tibimet exercitii ad defensionem non ignores patriae servari.

GALLICANUS.

Tuis enim, o Auguste Constantine, obnixe manibus pedibusque semper insistens obsequiis, tuae Augustalis excellentiae votis effectu conabar respondere operis, nec unquam me subtraxi faciendis.

CONSTANTINUS.

Si opus est monitu? nam memoriae fixum teneo. Unde monui hortando potius quam arguendo, morem ut geras.

GALLICANUS.

Idipsum etiam studebo nunc.

CONSTANTINUS.

Gaudeo.

GALLICANUS.

Nec amore vitae abduci potero quin peragam quae jubes.

CONSTANTINUS.

Placet, tuique in me benevolentiam laudo.

GALLICANUS.

Sed summa implendae intentio servitutis summam expetit recompensationem mercedis.

CONSTANTINUS.

Nec injuria.

GALLICANUS.

Difficultas enim cujuscunque laboris tolerabilius fertur, si haud incerta accipiendae spe mercedis relevatur.

CONSTANTINUS.

Patet.

GALLICANUS.

Unde ineundi praemium periculi mihi, quaeso, proponas in praesenti, quo impigre dimicans sudore non frangar certaminis, animatus spe retributionis.

CONSTANTINUS.

Quod dignissimum omnique videbatur senatui gravissimum [leg. gratissimum], nunquam tibi negabam aut negabo praemium, scilicet nostrae adeptionem familiaritatis, praecipuaeque inter palatinos dignitatis.

GALLICANUS.

Fateor, sed id nunc haud molior.

CONSTANTINUS.

Si aliud expetas, oportet proferas.

GALLICANUS.

Imo aliud.

CONSTANTINUS.

Quid?

GALLICANUS.

Si praesumo dicere. . . .

CONSTANTINUS.

Et bene.

GALLICANUS.

Irasceris.

CONSTANTINUS.

Nullo modo.

GALLICANUS.

Certe.

CONSTANTINUS.

Non.

GALLICANUS.

Moveberis indignatione.

CONSTANTINUS.

Ne id vereare.

GALLICANUS.

Dicam, jussisti; Constantiam tui natam amo.

CONSTANTINUS.

Et merito. Decet ut herilem filiam honorabiliter  ames et amabiliter honores.

GALLICANUS.

Interrumpis dicenda.

CONSTANTINUS.

Non interrumpo.

GALLICANUS.

Ipsamque, si tua annuerit pietas, desponsare gestio.

CONSTANTINUS.

Non leve appetit praemium, sed summum vobisque, o principes, ante insolitum.

GALLICANUS.

Heu! heu! dedignatur; praescivi. Instate, quaeso, mecum precibus.

PRINCIPES.

Decet tuam, imperator egregie, dignitatem, ut pro sui reverentia hoc illi non abnuas.

CONSTANTINUS.

Non abnuo quantum ad me; sed subtili primum inquisitione reor investigandum, an filia praebeat assensum.

PRINCIPES.

Consequens est.

CONSTANTINUS.

Ibo, ipsamque, si velis, Gallicane, pro hac re appellabo.

GALLICANUS.

Ac libens.

SCENA II.

CONSTANTIA.

Dominus imperator adit nos solito tristior. Quid velit vehementer admiror.

CONSTANTINUS.

Huc ades, o filia Constantia, paucis te volo.

CONSTANTIA.

Adsum, domine mi; jube, quid velis.

CONSTANTINUS.

Anxietate cordis fatigor, gravique tristitia afficior.

CONSTANTIA.

Ut te venientem aspexi, tristitiam deprehendi, et licet causam ignorarem, conturbata pertimui.

CONSTANTINUS.

Tui causa contristor.

CONSTANTIA.

Mei?

CONSTANTINUS.

Tui.

CONSTANTIA.

Expaveo; quid est, domine mi?

CONSTANTINUS.

Piget dicere, ne contristeris.

CONSTANTIA.

Multo magis contristor, si non dixeris.

CONSTANTINUS.

Gallicanus dux, cui frequens successus triumphorum primum inter principes dignitatis acquisivit gradum, cujusque ope saepissime indigemus ad defensionem patriae . . . . .

CONSTANTIA.

Quid ille?

CONSTANTINUS.

Desiderat te sponsam habitum ire.

CONSTANTIA.

Me?

CONSTANTINUS

Te.

CONSTANTIA.

Mallem mori.

CONSTANTINUS.

Praescivi.

CONSTANTIA.

Nec mirum, quia tuo consensu, tuo permissu, servandam Deo virginitatem devovi.

CONSTANTINUS.

Memini.

CONSTANTIA.

Nullis enim suppliciis unquam potero compelli, quin inviolatum custodiam sacramentum propositi.

CONSTANTINUS.

Convenit. Sed hinc coarctor nimium, quia si, quod debet fieri paterno more, te in proposito permansum ire consensero, haud leve damnum patiar in publica re. Si autem, quod absit, renitor, aeternis cruciandus poenis subjacebo.

CONSTANTIA.

Si enim divinum desperarem adesse auxilium, mihi quam maxime, mihi potissimum esset dolendum.

CONSTANTINUS.

Verum.

CONSTANTIA.

Nunc autem nullus relinquitur locus moestitiae, praesumenti  de Domini pietate.

CONSTANTINUS.

Quam bene dicis, mea Constantia!

CONSTANTIA.

Si meum digneris captare consilium, praemonstrabo qualiter utrumque evadere possis damnum.

CONSTANTINUS.

O utinam!

CONSTANTIA.

Simula, prudenter peracta expeditione, ipsius votis te satisfacturum esse; et ut meum concordari credat velle, suade, quo suas interim filias Atticam ac ARTEMIA.m, velut pro solidandi pignore amoris, mecum mansum ire, meosque primicerios Joannem et Paulum secum faciat iter arreptum ire.

CONSTANTINUS.

Et quid, si victor reverteretur, mihi erit agendum?

CONSTANTIA.

Reor Omnipatrem prius esse invocandum, quo ab hujusmodi intentione Gallicani revocet animum.

CONSTANTINUS.

O filia, filia, quantum dulcedine tuae allocutionis amaritudinem dulcorasti moesti patris, adeo ut pro hac re nulla post haec movear sollicitudine.

CONSTANTIA.

Non est necesse.

CONSTANTINUS.

Eam et Gallicanum laeta promissione circumveniam.

CONSTANTIA.

Vade in pace, mi domine.

SCENA III.

GALLICANUS.

Curiositate frangar, o principes, antequam, quid meus senior Augustus tandiu cum herili filia agat, experiar.

PRINCIPES

Suadet illi velle quae desideras.

GALLICANUS.

O utinam praevaleret suasio!

PAULUS [leg. PRINCIPES].

Forsitan praevalebit.

GALLICANUS.

Silete, quiescite, Augustus revertitur, non ut abiit obscuro, sed vultu admodum sereno.

PRINCIPES.

Bona fortuna.

GALLICANUS.

Si enim, ut dicitur, speculum mentis est facies, serenitas faciei mansuetudinem forte designat ejus animi.

PRINCIPES.

Ita.

SCENA IV.

CONSTANTINUS.

Gallicane!

GALLICANUS.

Quid dixit?

PRINCIPES.

Procede, procede, vocat te.

GALLICANUS.

Dii propitii, favete!

CONSTANTINUS.

Perge securus, Gallicane, ad bellum. Reversurus enim accipies, quod desideras, praemium.

GALLICANUS.

Illudisne me?

CONSTANTINUS.

Si illudo?

GALLICANUS.

Me felicem, si unum scirem.

CONSTANTINUS.

Quid unum?

GALLICANUS.

Ejus responsum.

CONSTANTINUS.

Filiae?

GALLICANUS.

Ipsius.

CONSTANTINUS.

Injusta satis ratio in hac re verecundae virginis responsum quaerere. Consequentia autem rerum monstrabit ejus assensum.

GALLICANUS.

Si hunc scirem, responsum flocci facerem.

CONSTANTINUS.

Licet, experiare.

GALLICANUS.

Exopto.

CONSTANTINUS.

Sui primicerios Joannem et Paulum tecum commoratum iri decrevit, usque in diem nuptiarum.

GALLICANUS.

Quam ob causam?

CONSTANTINUS.

Quo illorum  ex confabulatione ipsius vitam, mores, consuetudinem, possis praenoscere.

GALLICANUS.

Bonum consilium, mihique quam maxime placitum.

CONSTANTINUS.

Scilicet tui filias secum versa vice desiderat interim mansum ire, quatenus illarum per sodalitatem tibi fiat morigera.

GALLICANUS.

Euax, Euax! Omnia meis respondent votis.

CONSTANTINUS.

Fac ut adducantur citius.

GALLICANUS.

Statis, milites? Currite, abite, adducite filias ad obsequium suae dominae.

SCENA V.

MILITES.

Adsunt illustres Gallicani natae, tuae familiaritati, hera Constantia, pro sui pulchritudinis, sapientiae et probitatis perspicuitate satis aptae.

CONSTANTIA.

Placet. (Introducantur honorifice.) Amator virginitatis et inspirator castitatis, Christe, qui me precibus martyris tuae Agnetis a lepra pariter corporis et ab errore eripiens gentilitatis, invitasti ad virgineum tui genitricis thalamum, in quo tu manifestus es verus Deus, retro exordium natus a Deo Patre, idemque verus homo ex matre natus in tempore, te veram et coaeternam Patri sapientiam, per quam facta sunt omnia et cujus dispositione consistunt et moderantur universa, suppliciter exoro ut Gallicanum, qui tui in me amorem subripiendo conatur exstinguere, post te trahendo ab injusta intentione revocare, suique filias digneris tibi assignare sponsas, et instilla cogitationibus earum tui amoris dulcedinem, quatenus exsecrantes carnale consortium pervenire mereantur ad sacrarum societatem virginum.

ARTEMIA.

Ave, Constantia, imperialis hera.

CONSTANTIA.

Salvete, sorores, Attica et Artemia; state, state, ne procidatis, sed libate mihi osculum amoris.

ARTEMIA.

Tuum ad obsequium, domina, alacri mente venimus, tuae ditioni summa devotione nos subjecimus, tantum, ut tua nobis abundet gratia.

CONSTANTIA.

Unum Dominum habemus in coelis, cui debetur devotio nostrae servitutis, in cujus fide et dilectione condecet nos servata corporis integritate unanimiter perseverare, ut mereamur aulam coelestis patriae cum palma virginitatis introire.

ARTEMIA.

In nullo reluctamur, sed testes in omnibus praeceptis parere nitimur,  praecipue in agnitione veritatis et servandae proposito virginitatis.

CONSTANTIA.

Congrua satis responsio, vestraque ingenuitate condigna, nec dubito quin divinae inspiratione gratiae ad credendum estis perventae [ al., perventurae].

ARTEMIA.

Qui posset fieri ut servientes idolis sanum saperemus, sine illustratione supernae pietatis?

CONSTANTIA.

Stabilitas vestrae fidei spem mihi excitat de credulitate Gallicani.

ARTEMIA.

Admoneatur tantum; haud dubium quin credat.

CONSTANTIA.

Advocentur Joannes et Paulus.

SCENA VI.

JOANNES.

Praesto sumus, hera, quos vocasti.

CONSTANTIA.

Ite citi ad Gallicanum, et inhaerentes ejus lateri suadete illi paulatim mysterium nostrae fidei, si forsan illum Deus dignetur per nos lucrari.

PAULUS.

Deus det proventum! Nos adhibemus frequentationes hortamentorum.

SCENA VII.

GALLICANUS.

Opportune advenitis, Joannes et Paule; suspensis diu animis vestrum praestolabar adventum.

JOANNES.

Ut vocem jubentis domnae hausimus, tibi ab obsequendum convolavimus.

GALLICANUS.

Multo magis vestro quam aliorum delector obsequio.

PAULUS.

Non immerito, nam vulgo dicitur: Qui dilectis obsequitur, et ipse sit dilectus.

GALLICANUS.

Verum.

JOANNES.

Dilectio mittentis herae reconciliatur nos familiaritati tuae.

GALLICANUS.

Non nego. Convenite, congregamini, tribuni et centuriones, omnesque mei juris Milites. Adsunt Joannes et Paulus, quorum detinebar absentia ne pergerem.

TRIBUNI.

Praecede. (Collectim comitantur. )

GALLICANUS.

Capitolium et templa primum nobis intranda, numinaque deorum placanda sunt ritu sacrificiorum, quo prosperentur exitus pugnae.

TRIBUNI.

Necesse.

JOANNES.

Subtrahamus nos interim.

PAULUS.

Decet.

SCENA VIII.

JOANNES.

En, dux egreditur; ascendamus equos, offeramus nos obviam.

PAULUS.

Ac cito.

GALLICANUS.

Unde venitis! Ubi fuistis?

JOANNES.

Stravimus sarcinulas, praemisimus, quo expediti tuum iter possimus comitari.

GALLICANUS.

Placet.

SCENA IX.

GALLICANUS.

O tribuni, proh Jupiter! aspicio innumerabilis exercitus legiones, variis armorum instrumentis horribiles.

TRIBUNI.

Hercle hostes!

GALLICANUS.

Resistamus fortiter et congrediamur viriliter.

TRIBUNI.

Si est utilis nostri congressio cum tantis?

GALLICANUS.

Et quid mavultis?

TRIBUNI.

Submittere  colla.

GALLICANUS.

Nolit hoc Apollo!

TRIBUNI.

Aedepol faciendum. En, undiquesecus circumdamur, vulneramur, perimimur.

GALLICANUS.

Eh heu! quid erit, cum tribuni me spernunt, se tradunt?

JOANNES.

Fac votum Deo coeli te Christianum fieri, et vinces.

GALLICANUS.

Voveo, et opere implebo.

HOSTES.

Heus! rex Bradan, sperandae fortuna victoriae illudit nos. En, destrae languescunt, vires fatiscunt; sed et inconstantia pectoris cogit nos discedere ab armis.

BRADAN.

Quid dicam ignoro; ipsa quam toleratis me urget passio. Restat ut nos duci tradamus.

HOSTES.

Alias non evademus.

BRADAN.

Dux Gallicane, noli in nostri perniciem saevire, sed parce et utere ut libet nostra servitute.

GALLICANUS.

Ne trepidetis, ne formidetis; sed datis obsidibus facite vos tributarios imperatoris et vivite beate sub Romana pace.

BRADAN.

Tuo arbitrio pendet quot qualesque accipere quantumque pondus solvendi census nobis velis imponere.

GALLICANUS.

Solvite procinctum, mei milites; nemo laedatur, nemo perimatur; amplectamur foederatos, quos publicos insectabamur inimicos.

JOANNES.

Quanto magis valet intenta precatio, quam humana praesumptio!

GALLICANUS.

Verum.

PAULUS.

Quam efficax his aderit superna miseratio, quos Deo commendat humilis devotio!

GALLICANUS.

Perspicuum.

JOANNES.

Sed quod vovetur in perturbatione, solvendum est in tranquillitate.

GALLICANUS.

Assentio; unde quantocius baptizari gestio, ac reliquum vitae in Dei obsequio vacare.

PAULUS.

Justum.

SCENA X.

GALLICANUS.

Ecce, in introitu nostro proruunt Romani urbicolae, insignia laudum ferentes ex more.

JOANNES.

Consequens est.

GALLICANUS.

Sed nec nostrae, nec deorum fortitudini titulus debetur triumphi.

PAULUS.

Nullo modo, sed vero Deo.

GALLICANUS.

Unde templa arbitror transeunda.

JOANNES.

Recte arbitraris.

GALLICANUS

Et limina apostolorum supplici confessione esse intranda.

PAULUS.

O te tali opinione felicem! Nunc testaris te verum Christicolam.

SCENA XI.

CONSTANTINUS

Admiror, o milites, cur Gallicanus tandiu se subtrahat nostris conspectibus

MILITES.

Ut urbem intravit, gressum ad domum sancti Petri concite tetendit, terratenusque prostratus pro recepta victoria grater impendit Altithrono. 

CONSTANTINUS.

Gallicanus?

MILITES.

Ipse.

CONSTANTINUS.

Incredibile.

MILITES.

En, accedit; ipsum potes sciscitari.

SCENA XII.

CONSTANTINUS.

Diu te, Gallicane, sustinui, ut modum exitumque experirer praelii.

GALLICANUS.

Dicam digestim.

CONSTANTINUS.

Hoc interim parvi pendo, quo edisseras quod magis exopto.

GALLICANUS.

Quid est?

CONSTANTINUS.

Cur iturus deorum templa et revertens intrares apostolorum tecta.

GALLICANUS.

Rogas?

CONSTANTINUS.

Curiose.

GALLICANUS.

Expono.

CONSTANTINUS.

Exopto.

GALLICANUS.

Fateor, sacratissime imperator, iturus, ut objecisti, sacella intravi, meque daemoniis et diis supplex commisi.

CONSTANTINUS.

Hoc Romanis antiquitus fuit in more.

GALLICANUS.

Mala consuetudo.

CONSTANTINUS.

Pessima.

GALLICANUS.

Quo pacto tribuni cum suis legionibus advenere, meque euntem undiquesecus sepsere.

CONSTANTINUS.

Pomposo admodum apparatu egrediebaris.

GALLICANUS.

Promovimus, hostes impegimus, commisimus, victi sumus.

CONSTANTINUS.

Romani victi!

GALLICANUS.

Penitus.

CONSTANTINUS.

O res dira omnibusque saeclis inaudita!

GALLICANUS.

Ego quidem nefanda sacrificia iteravi, nec aderant qui adjuvarent dii; sed invalescente congressione plurimi ex nostris interiere.

CONSTANTINUS.

Confundor audiendo.

GALLICANUS.

Tandem tribuni me spreverunt, se tradiderunt.

CONSTANTINUS.

Hostibus?

GALLICANUS.

Ipsis.

CONSTANTINUS.

Ah! quid fecisti?

GALLICANUS.

Quid possem facere, nisi fugam captare?

CONSTANTINUS.

Non.

GALLICANUS.

Etiam.

CONSTANTINUS.

Quantis tunc angustiis urgebatur constantia tui pectoris!

GALLICANUS.

Maximis.

CONSTANTINUS.

Et quomodo evasisti?

GALLICANUS.

Mei familiares socii Joannes et Paulus suaserunt mihi votum fecisse Creatori.

CONSTANTINUS.

Salubre.

GALLICANUS.

Experiebar. Ut os ad vovendum aperui, coeleste juvamen sensi.

CONSTANTINUS.

Quo pacto?

GALLICANUS.

Apparuit mihi juvenis procerae magnitudinis crucem ferens in humeris, et praecepit ut stricto mucrone illum sequerer.

CONSTANTINUS.

Quisquis ille erat, coelitus missus fuerat.

GALLICANUS.

Comprobavi; nec mora, astiterunt mihi a dextra laevaque milites armati, quorum vultum minime agnovi, promittentes auxilium sui.

CONSTANTINUS.

Coelestis militia.

GALLICANUS.

Non ambigo. At ubi sequens praecedentem secutus [ leg. securus] inter medias hostium ingrederer acies, perveni ad regem eorum, nomine Bradan, qui mox incredibili  metu correptus, pedibusque meis provolutus, se cum suis subdidit, professus censum principi Romani orbis finetenus solvendum.

CONSTANTINUS.

Grates prosperitatis auctori, qui in se sperantes non patitur confundi.

GALLICANUS.

Experimento didici.

CONSTANTINUS.

Vellem experiri quid deinde profugi actitarent tribuni.

GALLICANUS.

Maturabant reconciliari.

CONSTANTINUS.

Recepistin' gratis?

GALLICANUS.

Ego illos gratis, qui me periclis, qui se inimicis? haud ita.

CONSTANTINUS.

Et qui?

GALLICANUS.

Proposui promerendae gratiae pretium.

CONSTANTINUS.

Quale?

GALLICANUS.

Videlicet sectam Christicolarum, quam qui elegerit, gratiam susciperet priorem honoremque ampliorem; qui vero spreverit, gratia simul privaretur et militia.

CONSTANTINUS.

Recta propositio, tuaque auctoritate condigna.

GALLICANUS.

Ego quidem, baptismate imbutus, totum me Deo subjugavi, in tantum, ut tuae quam prae omnibus dilexi abrenunciarem filiae, quo abstinens conjugii placerem Virginis proli.

CONSTANTINUS.

Accede propius, ut irruam in tuos amplexus. Nunc quidem, nunc cogor tibi detegere quod ad tempus studebam velare.

GALLICANUS.

Quid?

CONSTANTINUS.

Id videlicet, quod mea tuaeque natae eidem quam elegisti student religioni.

GALLICANUS.

Gaudeo.

CONSTANTINUS.

Tantoque servandae virginitatis flagrant amore, ut nec minis nec blandimentis revocari possint ab intentione.

GALLICANUS.

Perseverent, exopto.

CONSTANTINUS.

Introeamus in palatium, ubi ipsae commorantur.

GALLICANUS.

Praecede, sequar.

CONSTANTINUS.

Ecce, occurrunt cum Augusta Helena mei genitrice gloriosa, omnibusque lacrymae fluunt prae gaudio.

SCENA XIII.

GALLICANUS.

Vivite feliciter, o sanctae virgines, perseverantes in Dei timore, decusque virginitatis inviolatum servate, quo dignae inveniamini amplexibus Regis aeterni.

CONSTANTIA.

Eo liberius servabimus, quo te non contra luctari sentimus.

GALLICANUS.

Non contra luctor, non renitor, non prohibeo; sed vestris in hoc votis libens concedo in tantum, ut nec te, o mea Constantia, quam haud segniter emi vitae pretio, aliud quam coepisti velle cogam.

CONSTANTIA.

Haec mutatio dextrae Excelsi.

GALLICANUS.

Si in melius mutatus non essem, tuae promissioni  assensum non praeberem.

CONSTANTIA.

Amicus pudicitiae virginalis et fautor totius bonae voluntatis, qui te ab injusta intentione revocavit, meamque virginitatem sibi signavit, dignetur nos pro corporali discidio quandoque associatum ire in aeterno gaudio.

GALLICANUS.

Fiat, fiat!

CONSTANTINUS.

Cum vinculum Christi amoris in unius nos societate conjungat religionis, decet ut, quasi gener Augustorum, honorifice nobiscum habites intra palatium.

GALLICANUS.

Nulla magis est vitanda tentatio, quam oculorum concupiscentia.

CONSTANTINUS.

Refragari nequeo.

GALLICANUS.

Unde non expedit me frequentius virginem intueri, quam prae parentibus, prae vita, prae anima, a me scis amari.

CONSTANTINUS.

Ut libet.

GALLICANUS.

Ecce, habes quadruplicatum exercitum Christo favente et me laborante, patere ut nunc militem imperatori, cujus juvamine vici, et cui debeo quidquid feliciter vixi.

CONSTANTINUS.

Ipsum decet laus et jubilatio, ipsi debet famulari omnis creatura.

GALLICANUS.

Sed illi potissimum, quis in necessitate largius praestat auxilium.

CONSTANTINUS.

Ut asseris.

GALLICANUS.

Partem possessionis, quae ad filias pertinet, excipio, partemque ad susceptionem peregrinorum mihi reservo. De reliquo proprios servos libertate donatos ditari, pauperumque necessitates volo sustentari.

CONSTANTINUS.

Prudenter possessa disponis, nec expers fles aeternae retributionis.

GALLICANUS.

Me ipsum etiam sancto viro Hilariano in urbe ostendi individuum sodalem ardeo associatum iri quo ibidem reliquum vitae in Dei laude pauperumque vacem susceptione.

CONSTANTINUS.

Simplex Esse, cui semper est posse, sinat tui esse prosperis successionibus juxta sui velle vigere, et perducat te ad gaudia aeternitatis, qui regnat et gloriatur in unitate Trinitatis.

GALLICANUS.

Amen.

 

GALLICANUS

ARGUMENT DE GALLICANUS.

Conversion de Gallicanus, prince de la milice, qui, sur le point d'aller faire la guerre aux Scythes, obtient d'être fiancé à Constance, vierge consacrée à Dieu et fille de l'empereur Constantin. Au plus fort de la mêlée, Gallicanus, près de succomber, se convertit par le conseil de Jean et Paul, primiciers (7) de Constance II reçoit le baptême et se voue au célibat. — Quelques années plus tard, Gallicanus, exilé par Julien l'Apostat, reçoit la couronne du martyre. Cependant Paul et Jean, mis à mort en secret par ordre du même prince, sont inhumés clandestinement dans leur maison ; mais peu après, le fils de l'exécuteur, dont le démon s'est emparé, ayant proclamé le meurtre commis par son père et confessé le mérite des martyrs, est délivré de la possession et reçoit le baptême ainsi que son père (8).

GALLICANUS.

PERSONNAGES.

CONSTANTIN, empereur.

GALLICANUS.

CONSTANCE, fille de Constantin.

ARTÉMIA, fille de Gallicanus.

ATTICA, fille de Gallicanus.

JEAN et PAUL, primiciers de Constance.

Seigneurs de la cous.

BRADAN, roi des Scythes.

Tribuns. (9).

Soldats romains. (9).

Soldats sctthzs. (9).

HÉLÈNE, mère de Constantin; personnage muet. (9).

SCENE PREMIERE.

CONSTANTIN, GALLICANUS, Seigneurs.

CONSTANTIN.

Je suis fatigué, Gallicanus, de toutes ces lenteurs; vous tardez trop à attaquer les Scythes, ce peuple qui, vous le savez, refuse seul la paix de Rome et résiste témérairement à notre puissance. Vous n'ignorez pas cependant qu'en considération de votre valeur, je vous ai réservé le commandement de l'armée chargée de la défense de la patrie.

GALLICANUS.

Auguste empereur, dévoué fermement et sans réserve à votre personne, j'ai fait de constants efforts pour que ma conduite répondît par des effets aux vœux de votre excellence auguste. Je n'ai jamais cherché à me soustraire à mes devoirs.

CONSTANTIN.

Est-il besoin de me le rappeler ? Tous vos services sont présents à ma mémoire. Aussi ai-je employé plutôt les exhortations que les reproches pour vous presser d'agir suivant mes vues.

GALLICANES.

Je vais m'en occuper sur-le-champ.

CONSTANTIN.

Je m'en réjouis.

GALLICANUS.

Jamais le soin de ma vie ne m'empêchera d'exécuter vos ordres.

CONSTANTIN.

Votre zèle me plaît. Je loue le dévouement que vous montrez à ma personne.

GALLICANUS.

Mais ce zèle sans bornes que je voue à votre service attend une récompense qui lui soit proportionnée.

CONSTANTIN.

Rien n'est plus juste.

GALLICANUS.

On affronte plus aisément la difficulté d'une entreprise, quelque grande qu'elle soit, quand on est soutenu par l'espoir d'une récompense assurée.

CONSTANTIN.

Cela est évident.

GALLICANUS.

Veuillez donc, de grâce, m'assurer, dès aujourd'hui, le prix des dangers que je vais courir, afin que tout entier à mon ardeur guerrière, je ne sois point abattu par la sueur du combat, et trouve de nouvelles forces dans l'espoir de cette récompense.

CONSTANTIN.

Je ne vous ai jamais refusé, jamais je ne vous refuserai le prix que le sénat tout entier regarde comme le plus désirable et le plus glorieux, l'admission dans mon intimité et les premières charges du palais.

GALLICANUS.

J'en conviens; mais ce n'est pas là aujourd'hui le but de mon ambition.

CONSTANTIN.

Si vous désirez autre chose, il faut le déclarer.

GALLICANUS.

Oui, je désire autre chose.

CONSTANTIN.

Quoi?

GALLICANUS.

Si j'ose le dire....

CONSTANTIN.

Vous ferez bien.

GALLICANUS.

Vous vous irriterez.

CONSTANTIN.

Point du tout.

GALLICANUS.

Cela est certain.

CONSTANTIN.

Non.

GALLICANUS.

Vous serez transporté d'indignation.

CONSTANTIN.

Ne le craignez pas.

GALLICANUS.

Eh bien ! je parlerai, puisque vous l'ordonnez. J'aime Constance, votre fille....

CONSTANTIN.

Et il est juste, en effet, et convenable que vous aimiez respectueusement la fille de votre maître, et la respectiez avec amour.

GALLICANUS.

Vous interrompez ma requête.

CONSTANTIN.

Je ne l'interromps pas.

GALLICANUS.

Et je désirerais, si votre bonté daigne y consentir, la recevoir de vous pour fiancée.

CONSTANTIN, aux seigneurs de la cour.

Certes, il ne demande pas là une petite récompense : il aspire à une faveur inouïe et jusqu'ici, mes seigneurs, sans exemple parmi vous.

GALLICANUS.

Hélas ! hélas! il me dédaigne ! Je l'avais prévu, (Aux seigneurs.) Joignez, je vous prie, vos prières aux miennes.

LES SEIGNEURS.

Illustre empereur, il convient à votre dignité, et en considération de son mérite, de ne pas rejeter sa demande.

CONSTANTIN.

Je ne la rejette pas, quant à moi; mais je crois devoir apporter le plus grand soin à m'assurer du consentement de ma fille.

LES SEIGNEURS.

Cela est juste.

CONSTANTIN.

Je vais me rendre auprès d'elle, et, si vous le désirez, Gallicanus, je la consulterai sur ce sujet.

GALLICANUS.

C'est là tout mon désir.

SCÈNE II (10).

CONSTANCE, CONSTANTIN.

CONSTANCE, à part.

L'empereur notre maître vient vers nous plus triste que de coutume. Je cherche avec un extrême étonnement ce qu'il peut vouloir.

CONSTANTIN.

Approchez, Constance, ma fille, j'ai quelques mots à vous dire.

CONSTANCE.

Me voici, mon seigneur; dites, que me voulez-vous ?

CONSTANTIN.

Je suis en proie à une grande anxiété de cœur, et j'éprouve une profonde tristesse.

CONSTANCE.

Tout à l'heure en vous voyant venir, je me suis aperçue de cette tristesse, et, sans en savoir la cause, j'en ai ressenti du trouble et de la crainte.

CONSTANTIN.

C'est à cause de vous que je m'afflige.

CONSTANCE.

De moi ?

CONSTANTIN.

De vous.

CONSTANCE.

Vous m'effrayez. Qu'y a-t-il, mon seigneur?

CONSTANTIN.

Je crains, en le disant, de vous affliger.

CONSTANCE.

Vous m'affligerez bien davantage en ne le disant pas.

CONSTANTIN.

Gallicanus, ce général (11) qu'une suite de triomphes a élevé au premier rang parmi les seigneurs de ma cour, et dont l'aide nous est si souvent nécessaire pour la défense de la patrie....

CONSTANCE.

Eh bien! Il....

CONSTANTIN.

Il désire vous avoir pour femme.

CONSTANCE.

Moi?

CONSTANTIN.

Vous-même.

CONSTANCE.

J'aimerais mieux mourir.

CONSTANTIN.

Je l'avais prévu.

CONSTANCE.

Cela ne peut vous étonner, puisqu'avec votre permission et votre consentement, j'ai voué à Dieu ma virginité.

CONSTANTIN.

Je me le rappelle.

CONSTANCE.

Aucun supplice ne m'empêchera jamais de garder mon serment pur de toute atteinte.

CONSTANTIN.

Cette résolution est convenable ; mais je me vois par là jeté dans une extrême perplexité. Car si, comme le veut mon devoir de père, je vous permets d'exécuter votre dessein, la république n'en souffrira pas médiocrement ; et si, au contraire, ce qu'à Dieu ne plaise ! je mets obstacle à vos projets, je m'expose à souffrir les peines éternelles.

CONSTANCE.

Si je désespérais de l'assistance divine, ce serait moi surtout, moi, plus que nulle autre, qui aurais sujet de me livrer à la douleur.

CONSTANTIN.

C'est la vérité.

CONSTANCE.

Mais il ne peut y avoir de place pour la tristesse dans un cœur qui se fie en la bonté divine.

CONSTANTIN.

Que vous parlez bien, ma Constance !

CONSTANCE.

Si vous daignez prendre mon conseil, je vous indiquerai un moyen d'échapper à ce double danger.

CONSTANTIN.

Oh ! plût au ciel !

CONSTANCE.

Feignez d'être disposé à satisfaire les vœux de Gallicanus, aussitôt après l'heureuse issue de la guerre; et, pour lui faire croire que ma volonté s'accorde avec la vôtre, persuadez-le de laisser auprès de moi, pendant son absence, ses deux filles Attica et Artémia, comme gage de l'amour qui nous doit unir; de son côté, qu'il se fasse accompagner de Paul et Jean, mes primiciers.

CONSTANTIN.

Et que ferai-je s'il revient victorieux ?

CONSTANCE.

Il nous faudra invoquer, avant son retour, le créateur de toutes choses, pour qu'il détourne Gallicanus de ce dessein.

CONSTANTIN.

O ma fille, ma fille ! le charme de vos paroles a si bien adouci l'amer chagrin de votre père, que je n'éprouve plus désormais d'inquiétude à ce sujet.

CONSTANCE.

Il n'y a pas lieu d'en avoir.

CONSTANTIN.

Je vais rejoindre Gallicanus, et je le séduirai par cette agréable promesse.

CONSTANCE.

Allez en paix, mon seigneur.

SCENE III.

GALLICANUS, Seigneurs.

GALLICANUS.

O princes, je mourrai de curiosité avant d'apprendre le résultat du long entretien de notre auguste seigneur avec sa fille, notre maîtresse.

LES SEIGNEURS.

Il l'engage à se rendre à vos désirs.

GALLICANUS.

Oh ! puisse la persuasion prévaloir !

LES SEIGNEURS.

Elle prévaudra, nous l'espérons.

GALLICANUS.

Paix, silence ! l'empereur revient, non plus le front soucieux, comme il est parti, mais avec un visage tout à fait serein.

LES SEIGNEURS.

La fortune est favorable !

GALLICANUS.

Si, comme on le dit, le visage est le miroir de l'âme, la sérénité qui paraît sur le sien annonce les sentiments bienveillants de son cœur.

LES SEIGNEURS.

Nous le croyons.

SCÈNE IV.

Les précédents, CONSTANTIN, Gardes.

CONSTANTIN.

Gallicanus !

GALLICANUS.

Qu'a-t-il dit?

LES SEIGNEURS, à Gallicanus.

Avancez, avancez ; il vous appelle.

GALLICANUS.

Dieux propices ! prêtez-moi votre aide !

CONSTANTIN.

Partez sans crainte pour la guerre, Gallicanus. A votre retour, vous recevrez le prix que vous désirez.

GALLICANUS.

Ne vous jouez-vous pas de moi ?

CONSTANTIN.

Pouvez-vous bien demander si je me joue?

GALLICANUS.

Mon bonheur serait au comble, si je savais seulement une chose.

CONSTANTIN.

Quelle est cette seule chose ?

GALLICANUS.

Sa réponse.

CONSTANTIN.

La réponse de ma fille?

GALLICANUS.

Oui, d'elle-même.

CONSTANTIN.

Il n'est pas juste de demander qu'une vierge pudique réponde à une telle question. La suite des événements prouvera assez son consentement.

GALLICANUS.

Si je le savais, je m'inquiéterais fort peu de sa réponse.

CONSTANTIN.

Vous en aurez la preuve.

GALLICANUS.

Je le souhaite avec ardeur.

CONSTANTIN.

Elle a décidé que ses primiciers Paul et Jean demeureront auprès de vous, jusqu'au jour de vos noces.

GALLICANUS.

Pour quelle raison ?

CONSTANTIN.

Pour qu'en vous entretenant souvent avec eux, vous puissiez connaître à l'avance sa vie, ses mœurs, ses habitudes.

GALLICANUS.

Cette pensée est excellente et me plaît infiniment.

CONSTANTIN.

Elle désire aussi qu'à votre tour vous permettiez à vos deux filles d'habiter, pendant le même temps, auprès d'elle, pour qu'elle apprenne dans leur société à faire tout ce qui peut vous être agréable.

GALLICANUS.

Ah ! bonheur ! bonheur ! Tout répond à mes vœux.

CONSTANTIN.

Donnez ordre qu'on amène vos Biles au plus vite.

GALLICANUS, nu ûrrin.

Quoi ! vous n'êtes pas partis, soldats ? Allez, courez, amenez mes filles aux pieds de leur souveraine.

SCÈNE V.

CONSTANCE, Gardes; ensuite ATTICA ET ARTÉMIA.

LES GARDES.

O Constance, notre maîtresse! Voici que se présentent les illustres filles de Gallicanus qui, par l'éclat de leur beauté, de leur sagesse et de leur vertu, sont tout à fait dignes de votre intimité.

CONSTANCE.

Bien. (On les introduit un honneur (12).) ― O Christ ! Amant de la virginité, toi qui souffles la chasteté dans nos cœurs, et qui, exauçant les prières de ta sainte martyre Agnès, m'as préservée à la fois de la lèpre du corps et des erreurs païennes ; toi qui m'as montré pour exemple le lit virginal de ta mère, où tu t'es manifesté vraiment Dieu; toi qui, avant le commencement des choses, naquis de Dieu le père, et qui, dans le temps, es né du sein d'une mère, homme véritable ; je t'en supplie, vraie sagesse, coéternelle à celle du Père, qui créas, maintiens et gouvernes l'univers; fais que Gallicanus, qui veut éteindre, en se l'appropriant, l'amour que je te porte, renonce à son injuste dessein et soit attiré vers toi; daigne aussi prendre ses filles pour épouses, et fais pénétrer goutte à goutte dans leurs pensées la douceur infinie de ton amour, en sorte qu'abhorrant tous liens charnels, elles méritent d'être admises dans la société des vierges qui te sont consacrées.

ARTÉMIA.

Salut, Constance, notre auguste maîtresse !

CONSTANCE.

Salut, mes sœurs, Attica et Artémia ! Restez, restez debout; ne vous prosternez point : donnez-moi plutôt le baiser d'amour.

ARTÉMIA.

Nous venons avec joie vous offrir nos hommages, madame ; nous nous mettons, avec un entier dévouement, à votre discrétion, seulement pour jouir de la plénitude de vos grâces.

CONSTANCE.

Le Seigneur seul, qui est aux cieux, doit être servi par nous avec un dévouement d'esclave. L'amour et la fidélité que nous lui devons exigent qu'unies de cœur avec lui, nous conservions la parfaite intégrité de notre corps, pour mériter d'entrer dans le palais de la céleste patrie, avec la palme des vierges.

ARTÉMIA.

Nous n'opposons aucune résistance; au contraire, nous nous efforcerons d'obéir à tous vos préceptes, surtout en ce qui touche la connaissance de la vérité et la résolution de conserver notre pureté virginale.

CONSTANCE.

Cette réponse est convenable et tout à fait digne de votre vertu (13); aussi ne douté-je pas que par l'inspiration de la grâce divine, vous ne soyez déjà parvenues à croire.

ARTÉMIA.

Comment pourrions-nous, servantes des idoles, avoir aucune sage pensée, sans l'illumination de la bonté céleste?

CONSTANCE.

La fermeté de votre foi me donne l'espoir que Gallicanus aussi croira bientôt.

ARTÉMIA.

Il ne faut que l'instruire, et il est certain qu'il croira.

CONSTANCE, aux Gardes.

Faites venir Jean et Paul.

SCÈNE VI.

Les mêmes, PAUL et JEAN.

JEAN.

Voici devant vous, madame, ceux que vous avez mandés.

CONSTANCE.

Allez sur-le-champ trouver Gallicanus, et, vous attachant à sa personne, instruisez-le peu à peu du mystère de notre foi. Peut-être Dieu daignera-t-il se servir de nous pour le gagner à lui.

PAUL.

Que Dieu nous donne le succès ! Pour nous, nous offrirons à Gallicanus de continuelles exhortations.

SCÈNE VII.

GALLICANUS, PAUL et JEAN, les tribuns, l'armée romaine.

gallicanus.

Vous arrivez à propos, Jean et vous Paul ; je vous attendais depuis longtemps avec inquiétude.

JEAN.

Dès que nous avons entendu les ordres de notre souveraine, nous sommes accourus tous deux pour vous offrir nos services.

GALLICANUS.

Je reçois vos offres de services avec beaucoup plus de joie que d'aucune autre part.

PAUL.

Ce n'est pas sans raison ; car on dit vulgairement : Celui qui accueille bien nos amis devient notre ami lui-même.

GALLICANUS.

Cela est vrai.

JEAN.

L'affection que vous porte la maîtresse qui nous envoie nous conciliera votre bienveillance.

GALLICANUS.

Certainement. — Venez, tribuns et centurions, rassemblez les troupes! Venez, vous tous, soldats, sous mes ordres ! Voici Jean et Paul, dont l'absence m'empêchait de me mettre en route.

LES TRIBUNS.

Précédez-nous. (Les tribuns suivent en troupe Gallicanus) (14.)

GALLICANUS.

Montons d'abord au Capitole, entrons dans les temples, et apaisons la majesté des dieux par les sacrifices accoutumés : c'est le moyen d'obtenir pour nos armes un heureux succès.

LES TRIBUNS.

L'accomplissement de ces rites est nécessaire.

JEAN.

Retirons-nous en attendant.

PAUL.

La bienséance le commande.

SCÈNE VIII.

Les mêmes.

JEAN.

Voici le général qui sort du temple; montons à cheval et allons à sa rencontre.

PAUL.

Sans perdre un instant.

GALLICANUS.

D'où venez-vous? Où étiez-vous?

JEAN.

Nous venons de préparer nos bagages; nous les avons envoyés devant, pour pouvoir vous accompagner en liberté.

GALLICANUS.

C'est bien.

SCÈNE IX

Les mêmes, BRADAN, soldats scythes.

GALLICANUS.

Par Jupiter ! ô tribuns ! j'aperçois les légions d'une innombrable armée. La diversité de leurs armes offre un spectacle effrayant (15).

LES TRIBUNS.

Par Hercule ! ce sont les ennemis !

gallicaNus.

Résistons avec courage et combattons en hommes.

LES TRIBUNS.

A quoi peut-il nous servir de combattre une telle multitude ?

GALLICANUS.

Et qu'aimez-vous mieux faire ?

LES TRIBUNS.

Nous soumettre au joug.

GALLICANUS.

Qu'Apollon nous préserve de cette honte !

LES TRIBUNS.

Par Pollux ! il faut bien le faire ; voyez, nous sommes enveloppés de toutes parts : on nous blesse, on nous massacre.

GALLICANUS.

Hélas ! qu'arrivera-t-il si les tribuns méprisent mes ordres et se rendent?

JEAN.

Faites vœu au Dieu du ciel d'embrasser la religion du Christ, et vous serez vainqueur (16).

GALLICANUS.

Je fais ce vœu et je l'accomplirai.

LES ENNEMIS.

Hélas ! roi Bradan, la fortune qui nous avait montré la victoire, se joue de nous. Voyez, nos bras faiblissent, nos forces s'épuisent ; une incroyable faiblesse de cœur nous force d'abandonner la bataille.

BRADAN.

Je ne sais que vous dire : le même mal dont vous vous plaignez me frappe. Il ne nous reste qu'à nous rendre au général romain.

LES ENNEMIS.

C'est notre unique voie de salut.

BRADAN.

Général Gallicanus, ne vous obstinez pas à notre perte ; laissez-nous la vie, et disposez de nous comme de vos esclaves.

GALLICANUS.

Cessez de craindre ; ne tremblez point ; donnez-moi seulement des otages, reconnaissez-vous tributaires de l'empereur, et vivez heureux sous la paix romaine.

BRADAN.

Vous n'avez qu'à fixer vous-même le nombre et la qualité des otages, ainsi que le poids du tribut que vous exigez.

GALLICANUS.

Soldats, déposez vos armes ; ne tuez, ne blessez personne ; embrassons comme alliés ceux que nous combattions comme ennemis publics.

JEAN.

Combien est plus efficace une prière fervente que toute la présomption humaine !

GALLICANUS.

Cela est vrai.

PAUL.

Quel appui secourable la miséricorde divine accorde à ceux qui se recommandent à elle par une humble dévotion!

GALLICANUS.

J'en ai la preuve évidente.

JEAN.

Mais le vœu qu'on a fait pendant la tourmente, il faut l'accomplir lorsque le calme est revenu.

GALLICANUS.

C'est bien mon sentiment. Aussi désiré-je d'être baptisé le plus tôt possible et de consacrer le reste de ma vie au service de Dieu.

PAUL.

Ce sera justice.

SCÈNE X.

Les mêmes.

gallicanus.

Voyez comme à notre entrée dans Rome tous les citoyens accourent et nous apportent, selon l'usage, les insignes de la gloire (17).

JEAN.

Cet accueil est mérité.

GALLICANUS.

Ce n'est pourtant ni à notre valeur ni à la protection de leurs dieux qu'est dû l'honneur du triomphe.

PAUL.

Non, assurément; c'est au vrai Dieu.

GALLICANUS.

Je pense donc que nous devons passer devant les temples, sans nous y arrêter....

JEAN.

Votre pensée est juste.

GALLICANUS.

Et entrer, au contraire, dans l'église des saints apôtres en humbles confesseurs de la foi.

PAUL.

Oh ! que vous êtes heureux de penser ainsi ! Vous venez de témoigner que vous êtes un vrai chrétien.

SCÈNE XI.

CONSTANTIN, soldats romains.

CONSTANTIN.

Je m'étonne, à soldats ! que Gallicanus se dérobe aussi longtemps à nos regards.

LES SOLDATS.

A peine entré dans Rome, il a porté ses pas vers l'église de Saint-Pierre, et, prosterné jusqu'à terre, il a rendu grâce au Tout-Puissant, qui lui a donné la victoire.

CONSTANTIN.

Gallicanus ?

LES SOLDATS.

Lui-même.

CONSTANTIN.

Voilà qui est incroyable.

LES SOLDATS.

Il vient ; vous pouvez l'interroger.

SCÈNE XII.

Les mêmes, GALLICANUS.

CONSTANTIN.

Depuis longtemps je vous attendais, Gallicanus, pour apprendre de vous les circonstances et l'issue du combat.

GALLICAN US.

Je vous les raconterai de point en point.

CONSTANTIN.

C'est pourtant là ce qui m'intéresse le moins. Dites-moi d'abord ce que je désire surtout d'apprendre.

GALLICANUS.

Qu'est-ce ?

CONSTANTIN.

Pourquoi en partant êtes-vous entré dans les temples des dieux, et à votre retour avez-vous visité l'église des saints apôtres ?

GALLICANUS.

Vous le demandez!

CONSTANTIN.

Avec la plus vive curiosité.

GALLICANCS.

Je vais vous l'expliquer.

CONSTANTIN.

Je le souhaite.

GALLICANUS.

Empereur très sacré, à mon départ, je le confesse, j'entrai dans les temples, comme vous m'en faites le reproche, et je me présentai aux dieux et aux démons en suppliant.

CONSTANTIN

Cette coutume a été de toute antiquité reçue chez les Romains.

GALLICANUS.

Coutume funeste.

CONSTANTIN.

Déplorable.

GALLICANUS.

Ensuite, les tribuns arrivèrent avec leurs légions et accompagnèrent ma marche.

CONSTANTIN.

Vous êtes sorti de Rome dans un très pompeux appareil.

GALLICANUS.

Nous allâmes en avant, nous rencontrâmes les ennemis, nous combattîmes, et nous fûmes vaincus (18).

CONSTANTIN.

Les Romains vaincus !

GALLICANUS.

Complètement.

CONSTANTIN.

O événement cruel et dont aucun siècle n'offre d'exemples !

GALLICANUS.

Je recommençai les sacrifices criminels ; mais aucun dieu ne vint à mon secours. Au contraire, la fureur du combat ne fit que s'accroître, et beaucoup des nôtres périrent.

CONSTANTIN.

Ce récit me confond.

GALLICANUS.

Enfin, les tribuns cessèrent d'obéir à mes ordres et se rendirent.

CONSTANTIN.

A l'ennemi ?

GALLICANUS.

A l'ennemi.

CONSTANTIN.

O ciel ! et qu'avez-vous fait ?

GALLICANUS.

Que pouvais-je faire que de prendre la fuite ?

CONSTANTIN.

Non.

GALLICANUS.

Il est trop vrai.

CONSTANTIN.

Quelles angoisses dut alors souffrir votre courage?

GALLICANUS.

Les plus pénibles.

CONSTANTIN.

Et comment êtes-vous sorti de ce danger?

GALLICANUS.

Mes deux fidèles compagnons Jean et Paul me conseillèrent de faire un vœu au Créateur.

CONSTANTIN.

Salutaire conseil !

GALLICANUS.

Je l'ai bien éprouvé. A peine avais-je ouvert la bouche pour prononcer ce vœu, que je ressentis l'effet du secours céleste.

CONSTANTIN.

Comment cela ?

GALLICANUS.

Un jeune homme de haute stature m'apparut. Il portait une croix sur son épaule et m'ordonna de le suivre, l'épée à la main.

CONSTANTIN.

Ce jeune homme, quel qu'il fût, était un envoyé du ciel.

GALLICANUS.

J'en eus bientôt la preuve. A l'instant même, je vis à mes côtés des soldats dont le visage m'était inconnu, et qui me promettaient leur aide.

CONSTANTIN.

C'était la milice céleste.

GALLICANUS.

Je n'en doute point. Alors, suivant les pas de mon guide, je pénétrai sans crainte au milieu des rangs ennemis, et je parvins jusqu'à leur roi, nommé Bradan, qui, saisi tout à coup d'une incroyable terreur, et se jetant à mes pieds, se rendit avec les siens et s'engagea à payer un tribut perpétuel au maître du monde romain.

CONSTANTIN.

Grâces soient rendues à l'auteur de notre victoire, qui ne souffre pas que ceux qui mettent leur espoir en lui soient confondus.

GALLICANUS.

L'expérience me l'a bien prouvé.

CONSTANTIN.

Je voudrais savoir ce que firent ensuite les tribuns fugitifs.

GALLICANUS.

Ils s'empressèrent de se réconcilier avec moi.

CONSTANTIN.

Et les avez-vous reçus à merci?

GALLICANUS.

Moi ! recevoir à merci des hommes qui m'avaient abandonné dans le péril, et s'étaient rendus à l'ennemi ! non, certes.

CONSTANTIN.

Et que fîtes-vous?

GALLICANUS.

Je leur proposai un moyen d'obtenir leur pardon.

CONSTANTIN.

Lequel ?

GALLICANUS.

Je déclarai que ceux qui embrasseraient la religion chrétienne rentreraient dans leur grade et recevraient même de nouveaux honneurs, et que ceux qui s'y refuseraient n'obtiendraient point leur grâce et seraient dégradés.

CONSTANTIN.

Cette condition était juste, et vous aviez le droit de l'imposer.

GALLICANUS.

Pour moi, purifié par les eaux du baptême, je me suis donné si complètement à Dieu, que je renonce même à votre fille, que j'aimais cependant plus que toutes choses au monde, afin qu'en m'abstenant du mariage, je puisse plaire au fils de la Vierge.

CONSTANTIN.

Approchez, approchez, que je me jette dans vos bras ! Aujourd'hui, Gallicanus, le moment est venu de vous révéler ce que, pour un temps, j'ai dû couvrir d'un voile.

GALLICANUS.

Et quoi ?

CONSTANTIN.

Ma fille et les deux vôtres sont entrées dans la voie sainte que vous avez choisie.

GALLICANUS.

Je m'en réjouis.

CONSTANTIN.

Et elles ont un si ardent désir de garder leur virginité, que ni les prières, ni les menaces ne pourraient ébranler leur résolution.

GALLICANUS.

Qu'elles y persévèrent! je le désire.

CONSTANTIN.

Entrons dans l'appartement qu'elles occupent.

GALLICANUS.

Marchez devant, je vous suivrai.

CONSTANTIN.

Les voici ; elles accourent, avec l'auguste Hélène, ma glorieuse mère. Elles versent toutes des larmes de joie.

SCENE XIII.

Les mêmes, CONSTANCE, ATTICA, ARTÉMIA, HÉLÈNE, PAUL et JEAN.

GALLICANUS.

Vivez heureuses, ô vierges saintes! Persévérez dans la crainte de Dieu, et conservez l'honneur intact de votre virginité! C'est ainsi que le monarque éternel vous jugera dignes de ses embrassements.

CONSTANCE.

Nous garderons notre virginité d'autant plus aisément que nous vous voyons disposé à ne pas contrarier notre désir.

GALLICANUS.

Je n'y mets ni opposition, ni empêchement, ni obstacle ; au contraire, je cède si volontiers à vos vœux, que je ne souhaite rien tant que de vous voir achever ce que votre volonté a entrepris, ô ma Constance! vous que j'ai achetée avec tant d'ardeur aux prix de mon sang.

CONSTANCE.

Dans ce changement apparaît la main du très Haut.

GALLICANUS.

Si Dieu ne m'avait changé et rendu meilleur, je ne pourrais consentir à l'accomplissement de votre vœu.

CONSTANCE.

Que le protecteur de la pureté virginale, que le fauteur de toutes les bonnes résolutions, que celui qui vous a fait renoncer à un mauvais dessein, et qui s'est réservé ma virginité, daigne, pour prix de notre séparation corporelle, nous réunir un jour dans les joies de l'éternité.

GALLICANUS.

Puisse cela arriver !

CONSTANTIN.

A présent que le lien de l'amour du Christ nous unit dans une même communion, il convient qu'on vous honore comme gendre des Augustes, et que vous partagiez nos honneurs en venant habiter avec nous dans le palais.

GALLICANUS.

Il n'y a pas de tentation plus à craindre que la séduction des yeux.

CONSTANTIN.

Je ne puis le nier.

GALLICANUS.

Il n'est pas à propos que je voie trop souvent une vierge que j'aime, vous le savez, plus que mes parents, plus que ma vie, plus que mon âme.

CONSTANTIN.

Faites votre volonté.

GALLICANUS.

Aujourd'hui, grâce à Jésus-Christ et à mes soins, vous avez une armée quadruple. Permettez donc que je serve à présent sous le drapeau de l'Empereur, par la protection duquel j'ai vaincu, et à qui je dois tout ce que j'ai eu de succès dans ma vie.

CONSTANTIN.

A lui sont dues la louange et les actions de grâces. Toute créature doit le servir.

GALLICANUS.

Surtout celles qu'il a assistées le plus généreusement dans les dangers.

CONSTANTIN.

Cela est vrai.

GALLICANUS.

De tout ce que je possède, je fais d'abord une part de ce qui appartient à mes filles, je m'en réserve une autre pour le soulagement des pèlerins ; avec le reste, je veux enrichir mes esclaves rendus à la liberté, et subvenir aux besoins des pauvres (19).

CONSTANTIN.

Vous disposez sagement de vos richesses, aussi ne serez-vous pas privé de la récompense éternelle.

GALLICANES.

Quant à moi, je brûle de me rendre à Ostie, auprès du saint homme Hilarianus, et me faire son compagnon inséparable, afin de pouvoir passer là le reste de ma vie à louer Dieu et à soulager les pauvres.

CONSTANTIN.

Que l'Être unique, à qui la puissance ne manque jamais, vous permette d'exécuter heureusement vos projets et de vivre selon sa volonté ! Qu'il vous conduise à la possession des joies éternelles, celui qui règne et se glorifie dans l'unité de la Trinité !

GALLICANUS.

Amen.

 

ACTUS SECUNDUS.

INTERLOCUTORES: JULIANUS IMPERATOR, CONSULES, MILITES, TERENTIANUS, JOANNES, CHRISTICOLAE.

SCENA I.

JULIANUS.

 Incommodum satis nostro probatur esse imperio, quod christiani libero utuntur arbitrio, et jactant se leges debere sequi, quas accipiebant temporibus Constantini.

CONSULES.

Turpe, si pateris.

JULIANUS.

Non patiar.

CONSULES.

Decet.

JULIANUS.

O milites, accingimini, et nudate christicolas possessionibus propriis, objiciendo sententiam Christi dicentis: Qui non renuntiaverit omnibus quae possidet, N. P. T. M. V. E. S. P. T.

MILITES.

In nobis non erit mora.

SCENA II.

CONSULES.

En, milites revertuntur.

JULIANUS.

Secundusne est vester reditus?

MILITES.

Secundus.

JULIANUS.

Et cur tam citus?

MILITES.

Dicemus: Castella, quae Gallicanus sibi retinuit, decrevimus intrasse, tuaeque servituti usurpasse; sed, si quis ex nostris pedem admovit, leprosus seu energumenus est factus.

JULIANUS.

Revertimini, ipsumque compellite vel patriam deserere, vel idolis sacrificare.

SCENA III.

GALLICANUS.

Ne fatigemini, o milites, inutilia suadendo, quia in aestimatione aeternae vitae flocci facio quidquid habetur sub sole. Unde patriam desero et exsul pro Christo Alexandriam peto, optans ibidem coronari martyrio.

SCENA IV.

MILITES.

Gallicanus, ut jussisti, patria expulsus Alexandriam petiit, ibique a Rauciano comite tentus gladio est peremptus.

JULIANUS.

O bene factum!

MILITES.

Sed Joannes et Paulus te fastidiunt.

JULIANUS.

Quid agunt?

MILITES.

Libere vagantur, thesauros Constantiae erogant.

JULIANUS.

Advocentur.

MILITES.

Adsunt.

SCENA V.

JULIANUS.

Non nescio vos, Joannes et Paule, a cunabulis Augustorum mancipatos fuisse obsequio.

JOANNES.

Fuimus.

JULIANUS.

Unde decet ut meo inhaerentes lateri serviatis in palatio, in quo nutriti estis a puero.

PAULUS.

Haud serviemus.

JULIANUS.

Mihin' non servietis?

JOANNES.

Diximus.

JULIANUS.

Num non videmur Augustus?

PAULUS.

Sed dissimilis prioribus.

JULIANUS.

In quo?

JOANNES.

Religione et merito.

JULIANUS.

Vellem plenius audire.

PAULUS.

Volumus dicere: Gloriosissimi et famosissimi imperatores Constantinus, Constans et Constantius, quorum famulabamus imperio, fuere viri Christianissimi, et gloriabantur se servos esse Christi.

JULIANUS.

Memini, sed non opto eos in hoc sequi.

PAULUS.

Deteriora imitaris. Qui ecclesias frequentabant, et excusso diademate  prostrati Jesum Christum adorabant.

JULIANUS.

Ad haec me non cogitis.

JOANNES.

Ideo illis es dissimilis.

PAULUS.

Nam quia adolebantur Creatori, Augustalis apicem dignitatis ornabant et beatificabant insignibus suae probitatis et sanctitatis, prosperisque ad vota successionibus pollebant.

JULIANUS.

Certe ego.

JOANNES.

Non simili modo, quia eos divina comitabatur gratia.

JULIANUS.

Frivola. Ego quondam stultus talia exercui, et clericatum in Ecclesia obtinui.

JOANNES.

Placetne tibi, o Paule, clericus?

PAULUS.

Diaboli capellanus.

JULIANUS.

At ubi nihil utilitatis inesse deprehendi, ad culturam deorum me inflexi, quorum pietas me provexit ad fastigium regni.

JOANNES.

Abrupisti nostri orationem, ne audires justorum laudem.

JULIANUS.

Quid ad me?

PAULUS.

Nihil; sed subjungendum est quod ad te. Postquam enim mundus eis non erat dignus habendis, suscepti sunt inter angelos, tibique infelix respublica relinquebatur regenda.

JULIANUS.

Cur infelix juxta id temporis?

JOANNES.

Ex qualitate rectoris.

PAULUS.

Reliquisti omnem religionem, et imitatus es idololatriae superstitionem. Pro hac iniquitate, et a tuis conspectibus et a tuorum societate nos subtraximus

JULIANUS.

Licet satis multis a vobis dehonestatus sim, adhuc tamen parcens audaciae cupio vos inter primos in palatio extollere.

JOANNES.

Ne fatiga te, quia nec minis, nec blandimentis cogimur cedere.

JULIANUS.

Decem dierum dabo inducias, quo tandem resipiscentes ultro maturetis reconciliari gratiae nostrae dignitatis. Sin autem, quod faciendum est faciam, non ultra vobis ludibrio fiam.

PAULUS.

Quod facturus eris hodie perfice, quia nec ad tui salutationem, nec ad palatium, nec ad culturam deorum nos poteris revocare.

JULIANUS.

Abite, discedite, quae monui perpetrate.

JOANNES.

Acceptas non flocci faciamus inducias, sed facultates coelo permittamus, nosque jejuniis et obsecrationibus Deo interim commendemus.

PAULUS.

Consequens est.

SCENA VI.

JULIANUS.

Vade, Terentiane, sumptis tecum militibus compelle Joannem et Paulum deo Jovi sacrificare. Si autem obstinato resisterint pectore, perimantur, non palam, sed nimium  occulte, quia palatini fuere.

SCENA VII.

TERENTIANUS.

Imperator Julianus cui servio misit vobis, Joannes et Paule, pro sui clementia aureum simulacrum Jovis, cui thura gratis imponere debetis. Quod si nolueritis, capitalem sententiam subibitis.

JOANNES.

Si Julianus sit tuus dominus, habeto pacem cum illo, et utere ejus gratia. Nobis non est alius nisi Dominus noster Jesus Christus, pro cujus amore desideramus mori, quo mereamur aeternis gaudiis perfrui.

TERENTIANUS.

Quid tardatis, milites? stringite ferrum, et interficite imperatoris deorumque rebelles; interfectos clam in domo sepelite, nullumque sanguinis vestigium relinquite.

MILITES.

Et quid dicemus rogati?

TERENTIANUS.

Simulate quasi exsilio sint destinati.

JOANNES, PAULUS.

Te, Christe, cum Patre et sancto Spiritu regnantem, unum Deum, sub hoc periculo invocamus, te moriendo laudamus; tu suscipe animas, pro te de lutea habitatione eliminatas.

SCENA VIII.

TERENTIANUS.

Eh heu, o Chisticolae. quid patitur unicus filius meus?

CHRISTICOLAE.

Stridet dentibus, sputa jacit, torquet insana lumina; nam plenus est daemoniis.

TERENTIANUS.

Vae patri! ubi agitatur.

CHRISTICOLAE.

Ante sepulcra martyrum Joannis et Pauli humi provolvitur, seque ipsorum precibus torqueri fatetur.

TERENTIANUS.

Mea culpa, meum facinus. Nam meo hortatu, meo jussu ipse infelix impias manus in sanctos martyres misit.

CHRISTICOLAE.

Si te hortante deliquit, te compatiente poenas luit.

TERENTIANUS.

Ego quidem parui jussis impiissimi imperatoris Juliani.

CHRISTICOLAE.

Ideo namque ipse divina perculsus est ultione.

TERENTIANUS.

Scio, eoque magis expaveo, quo nullum hostem Dei servorum impunitum evasisse meminero.

CHRISTICOLAE.

Recte.

TERENTIANUS.

Quid si curram et poenitens sceleris sacris provolvar tumulis?

CHRISTICOLAE.

Veniam mereberis, si tamen baptismate mundaberis.

SCENA IX.

TERENTIANUS.

Gloriosi testes Christi, Joannes et Paule, imitamini exemplum magistri eadem jubentis, et orate pro persecutorum delictis. Este compatientes orbati patris angustiis et misereamini furientis nati miseriis, quo ambo tincti fonte baptismatis perseveremus in fide sanctae Trinitatis.

CHRISTICOLAE.

Parce, Terentiane,  lacrymis, et parce anxietati cordis. En, filius tuus resipiscit et per martyrum suffragia sanum recepit.

TERENTIANUS.

Gratias Regis aeternitatis, qui suis militibus tantum praestitit honoris, ut non solum animae gaudent in coelo, sed etiam mortua in tumulis ossa variis fulgent miraculorum titulis, in testimonium sui sanctitatis, praestante Domino nostro Jesu Christo qui vivit et regnat.

 

SECONDE PARTIE

DE GALLICANUS(20),

ou LE MARTYRE DE JEAN ET PAUL.

PERSONNAGES.

JULIEN, empereur.

GALLICANUS.

TERENTIANUS.

JEAN et PAUL.

Les consuls.

Soldats romains.

une troupe de chrétiens.

Le fils de Terentianus, personnage muet.

SCÈNE PREMIÈRE.

JULIEN, LES CONSULS, GARDES

JULIEN.

Il m'est bien démontré que le malaise de notre empire vient de l'extrême liberté dont jouissent les chrétiens, qui prétendent suivre les lois qu'ils ont reçues du temps de Constantin.

LES CONSULS.

Il serait honteux pour vous de le souffrir.

JULIEN.

Je ne le souffrirai pas.

LES CONSULS.

Vous agirez ainsi d'une manière convenable.

JULIEN.

Soldats! prenez les armes et dépouillez les chrétiens de ce qu'ils possèdent, en leur objectant la maxime de Jésus-Christ qui a dit : « Celui qui ne renoncera pas pour moi à tout ce qu'il possède ne peut être mon disciple (21). »

LES GARDES.

Nous vous obéirons sans retard.

SCÈNE II.

Les mêmes.

les consuls.

Voici les soldats qui reviennent.

JULIEN.

Est-ce un heureux retour que le vôtre ?

LES GARDES.

Heureux. (22)

JULIEN.

Et pourquoi si prompt ?

LES GARDES.

Nous allons vous le dire. Nous avions résolu d'enlever les châteaux forts que Gallicanus possède, et de les occuper pour vous (23) ; mais à peine un des nôtres avait-il posé le pied sur le seuil, qu'il était frappé tout à coup de lèpre ou de frénésie.

JULIEN.

Retournez, et forcez Gallicanus à quitter sa patrie ou à sacrifier aux idoles.

SCÈNE III.

GALLICANUS, gardes.

GALLICANUS.

Soldats, ne perdez pas vos peines à me donner d'inutiles conseils ; je ne fais, en comparaison de la vie éternelle, nul cas de tout ce qui existe sous le soleil. Je vais donc abandonner ma patrie ; et, banni pour le Christ, je me rendrai à Alexandrie, où j'espère recevoir la couronne du martyre.

SCÈNE IV.

JULIEN, GARDES.

LES GARDES.

Gallicanus exilé, suivant vos ordres, s'est retiré à Alexandrie. Arrêté dans cette ville par le comte Rautianus, il a péri par le glaive.

JULIEN.

Oh ! la bonne action !

LES GARDES.

Mais Jean et Paul vous bravent.

JULIEN.

Que font-ils?

LES GARDES.

Ils parcourent librement les provinces et distribuent les trésors que leur a laissés Constance.

JULIEN.

Qu'on les fasse venir.

LES GARDES.

Les voici.

SCÈNE V.

Les mêmes, PAUL et JEAN.

JULIEN.

Je n'ignore pas, Jean et Paul, que, dès le berceau, vous avez été attachés au service des empereurs qui m'ont précédé.

JEAN.

Nous l'avons été.

JULIEN.

Il convient dès lors que, toujours à mes côtés, vous serviez dans le palais, où vous avez été nourris dès l'enfance.

PAUL.

Nous ne servirons pas.

JULIEN.

Refusez-vous de me servir?

JEAN.

Nous l'avons dit.

JULIEN.

Ne me reconnaissez-vous pas pour un Auguste ?

PAUL.

Oui ; mais pour un Auguste bien différent de ses prédécesseurs.

JULIEN.

En quoi ?

JEAN.

En religion et en mérite.

JULIEN.

Je souhaite que vous développiez plus amplement votre pensée.

PAUL.

Nous voulons dire que les très glorieux et très renommés empereurs Constantin, Constant et Constance, dont nous étions les officiers, furent des princes très chrétiens et se glorifiaient de servir le Christ.

JULIEN.

Je ne l'ai pas oublié ; mais je n'ai nulle envie de suivre en cela leur exemple.

PAUL.

Vous n'imitez que le mal. Ils fréquentaient les églises, et, déposant leur diadème, ils adoraient à genoux Jésus-Christ.

JULIEN.

Vous ne me forcerez point d'agir comme eux.

JEAN.

Aussi ne leur ressemblez-vous pas.

PAUL.

En offrant leur encens au Créateur, ils rehaussaient la dignité impériale ; ils la béatifiaient par l'éclat de leur vertu et de leur sainteté, et méritaient que le succès couronnât tous leurs vœux.

JULIEN.

Et moi de même.

JEAN.

Par des moyens bien différents ; car, eux, la grâce divine les accompagnait.

JULIEN.

Niaiseries ! Moi aussi, je fus assez simple jadis pour suivre de telles pratiques. J'ai été clerc dans l'Église.

JEAN.

Que t'en semble, Paul? Il a été clerc !

PAUL.

Chapelain du diable.

JULIEN.

Mais lorsque je vis qu'il n'y avait là rien à gagner, je me tournai vers le culte des dieux, dont la bonté m'a élevé au faite du pouvoir.

JEAN.

Vous nous avez interrompus, pour ne pas entendre la louange des justes.

JULIEN.

En quoi cela me regarde-t-il ?

PAUL.

En rien ; mais ce que nous allons ajouter vous regarde. Lorsque ce monde ne fut plus digne de les posséder, Dieu les plaça dans le chœur des anges, et la malheureuse république tomba sous votre pouvoir.

JULIEN.

Pourquoi l'appelez-vous à présent malheureuse ?

JEAN.

A cause du caractère de son souverain.

PAUL.

Vous avez déserté toute religion et imité les superstitions de l'idolâtrie. Cette iniquité nous a obligés de fuir votre présence et la société de vos courtisans.

JULIEN.

Quoique vous ayez manqué gravement au respect qui m'est dû, je veux bien encore pardonner à votre audace, et désire vous élever au premier rang des dignitaires du palais.

JEAN.

Ne vous fatiguez pas en vain ! nous ne céderons ni aux séductions ni aux menaces.

JULIEN.

Je vous accorde un délai de dix jours, pour que vous ayez le temps de revenir à résipiscence et de regagner notre faveur impériale. S'il en arrive autrement, je ferai ce qu'il conviendra pour ne pas vous servir plus longtemps de jouet.

PAUL.

Ce que vous méditez contre nous, faites-le dès ce moment, car vous ne nous ramènerez jamais ni à votre cour, ni à votre service, ni au culte de vos dieux.

JULIEN.

Allez ; retirez-vous, et obéissez à mes conseils.

JEAN.

Nous acceptons volontiers le délai que vous nous donnez *, mais c'est pour consacrer toutes nos facultés au ciel et nous recommander à Dieu, dans cet intervalle, par les jeûnes et les prières.

PAUL.

Cette conduite est seule raisonnable (24).

SCÈNE VI.

julien, Terentianus.

JULIEN.

Allez, Terentianus, prenez avec vous quelques soldats, et forcez Jean et Paul de sacrifier au dieu Jupiter. S'ils s'obstinent dans leur refus, qu'ils soient mis à mort, non pas en public, mais aussi secrètement que vous pourrez, parce qu'ils ont exercé la charge d'officiers du palais.

SCÈNE VII.

TÉRENTIANUS, PAUL et JEAN, gardes.

TÉRENTIANUS.

Paul, et vous Jean, l'empereur Julien, mon maître, vous envoie, dans sa clémence, cette statue d'or de Jupiter, et vous ordonne de lui offrir de l'encens. Si vous refusez d'obéir, vous subirez la peine capitale.

JEAN.

Puisque Julien est votre maître, vivez en paix avec lui et jouissez de ses faveurs. Quant à nous, nous n'avons nul autre maître que Notre Seigneur Jésus-Christ, pour l'amour duquel nous désirons mourir, afin de mériter une part des joies éternelles.

TÉRENTIANUS.

Que tardez-vous, soldats? tirez vos épées et tuez ces rebelles aux dieux et à l'empereur. Quand ils auront rendu le dernier soupir, inhumez-les secrètement dans cette maison, et ne laissez aucune trace du sang versé.

LES GARDES.

Et que dirons-nous si l'on nous interroge?

térentianus.

Vous direz qu'ils ont été envoyés en exil.

JEAN ET PAUL.

O toi, Christ ! qui règnes avec le Père et le Saint-Esprit, Dieu unique ! nous t'invoquons dans ce péril; nous proclamons tes louanges en expirant; daigne, 6 Dieu ! recevoir nos âmes, qui pour toi sont chassées de leur habitation de boue!

SCÈNE VIII.

terentianus, troupe de chrétiens.

térentianus.

Hélas! ô chrétiens? quel mal a saisi mon fils unique?

LES CHRÉTIENS.

Il grince les dents ; sa bouche écume ; il roule les yeux comme un insensé. Il est la proie du démon.

TERENTIANUS.

Malheur à son père ! Et en quel lieu souffre-t-il ces tourments ?

LES CHRÉTIENS.

Auprès des tombeaux des martyrs Jean et Paul. Il se roule par terre, et déclare que leurs prières sont la cause de ses tortures.

TERENTIANUS.

C'est ma faute, c'est mon crime ; car à ma voix et par mon ordre, l'infortuné a porté ses mains impies sur les saints martyrs.

les chrétiens.

Si vous avez partagé la faute par vos conseils, vous partagez le châtiment par vos souffrances.

terentianus.

Hélas! je n'ai fait qu'obéir aux ordres de l'impie Julien.

LES CHRÉTIENS.

Lui-même a été frappé par la colère divine.

TÉRENTIANUS.

Je le sais, et ma frayeur en redouble; car je n'ignore pas que nul ennemi des serviteurs de Dieu n'est demeuré impuni.

LES CHRÉTIENS.

La justice le voulait ainsi.

térentianus.

Si, en expiation de mon crime, j'allais me jeter à genoux devant les saints tombeaux ?

LES CHRÉTIENS.

Vous mériteriez votre pardon, pourvu que vous fussiez purifié par le baptême.

SCÈNE IX.

térentianus, troupe de chrétiens, le fils de Térentianus.

térentianus.

Glorieux confesseurs du Christ, Jean et Paul, suivez l'exemple et le commandement de votre maître, et priez pour les péchés de vos persécuteurs. Compatissez aux angoisses d'un père qui craint d'être prive de son enfant ; ayez pitié des souffrances d'un fils tombé dans la frénésie; faites que tous les deux, purifiés par les eaux du baptême, nous persévérions dans, la foi de la sainte Trinité.

LES CHRÉTIENS.

Séchez vos larmes, Terentianus, et calmez les angoisses de votre cœur. Voyez, votre fils a recouvré la santé et la raison par l'intercession des martyrs (25).

térentianus.

Grâces soit rendues au roi de l'éternité qui accorde tant de gloire à ses soldats, que non seulement leurs âmes se réjouissent au ciel, mais qu'au fond du sépulcre leurs os inanimés opèrent encore les plus éclatants miracles, en témoignage de leur sainteté, et par la grâce de Notre Seigneur Jésus-Christ, qui vit et règne dans tous les siècles. Amen (26).

 

 

 

II.

DULCITIUS.

ARGUMENTUM IN DULCITIUM.

Passio sanctarum virgiuum Agapes, Chioniae et Irenae, quas sub nocturno silentio Dulcitius praeses clam adiit, cupiens earum amplexibus saturari. Sed mox ut intravit, mente captus ollas et sartagines pro virginibus amplectendo osculabatur, donec facies et vestes horribili nigredine inficiebantur. Deinde Sisinnio comiti jussu perpuniendas [ leg. j. imperatoris pun.] virgines cessit, qui etiam miris modis illusus tandem Agapen et Chioniam concremari et Irenam jussit perfodi.

INTERLOCUTORES: DIOCLETIANUS, AGAPE, CHIONIA, IRENA, DULCITIUS, MILITES.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

SCENA I.

DIOCLETIANUS.

Parentelae claritas, ingenuitas, vestrumque serenitas pulchritudinis exigit vos nuptiali lege primis in palatio copulari, quod nostri jussio annuerit fieri, si Christum negare nostrisque diis sacrificia velitis ferre.

AGAPE.

Esto securus curarum, nec te gravet nostrarum praeparatio nuptiarum, quia nec ad negationem confitendi nominis, nec ad corruptionem integritatis ullis rebus compelli poterimus.

DIOCLETIANUS.

Quid sibi vult ista quae vos agitat fatuitas?

AGAPE.

Quod signum fatuitatis nobis inesse deprehendis?

 DIOCLETIANUS.

Evidens magnumque.

AGAPE.

In quo?

DIOCLETIANUS.

In hoc praecipue quod, relicta vetustae observantia religionis, inutilem Christianae novitatem sequimini superstitionis.

AGAPE.

Temere calumniaris statum Dei omnipotentis. Periculum.

DIOCLETIANUS.

Cujus?

AGAPE.

Tui reique publicae quam gubernas.

DIOCLETIANUS.

Ista insanit. Amoveatur.

CHIONIA.

Mea germana non insanit, sed tui stultitiam juste reprehendit.

DIOCLETIANUS.

Ista inclementius bacchatur, unde nostris conspectibus aeque subtrahatur, et tertia discutiatur.

IRENA.

Tertiam rebellem tibique penitus probabis renitentem.

DIOCLETIANUS.

Irena, cum sis minor aetate, fito major dignitate.

IRENA.

Ostende, quaeso, quo pacto.

DIOCLETIANUS.

Flecte cervicem diis, et esto sororibus exemplum correctionis et causa liberationis.

IRENA.

Conquiniscant idolis, qui velint incurrere iram Celsitonantis, ego quidem caput regali unguento delibutum non dehonestabo, pedibus simulacrorum submittendo.

DIOCLETIANUS.

Cultura deorum non adducit dehonestatem, sed praecipuum honorem.

IRENA.

Et quae inhonestas turpior, quae turpitudo major, quam servos venerari ut dominos?

DIOCLETIANUS.

Non suadeo tibi venerari servos, sed dominorum principumque deos.

IRENA.

Nonne is est cujusvis servus, qui ab artifice pretio comparatur, ut emptitius?

DIOCLETIANUS.

Hujus praesumptio verbositatis tollenda est suppliciis.

IRENA.

Hoc optamus, hoc amplectimur, ut pro Christi amore suppliciis laceremur.

DIOCLETIANUS.

Istae contumaces nostrisque decretis contraluctantes catenis irretiantur, et ad examen Dulcitii praesulis [ leg. praesidis] sub carcerali squalore serventur.

SCENA II.

DULCITIUS.

Producite, milites, producite quas tenetis in carcere.

MILITES.

Ecce quas vocasti.

DULCITIUS.

Papae! quam pulchrae, quam venustae, quam egregiae puellulae!

MILITES.

Profecto decorae.

DULCITIUS.

Captus sum illarum specie.

MILITES.

Credibile.

DULCITIUS.

Exaestuo illas ad mei amorem trahere.

MILITES.

Diffidimus te praevalere.

DULCITIUS.

Quare?

MILITES.

Quia stabiles fide.

DULCITIUS.

Quid si suadeam blandimentis?

MILITES.

Contemnunt.

DULCITIUS.

Quid si terream suppliciis?

MILITES.

Parvi pendunt.

DULCITIUS.

Et quid fiet?

MILITES.

Praecogita.

DULCITIUS.

Ponite illas  in custodiam in interiorem officinae aedem, in cujus proaulio ministrorum servantur vasa.

MILITES.

Ut quid eo loci?

DULCITIUS.

Quo a me saepiuscule possint videri.

MILITES.

Ut jubes.

SCENA III.

DULCITIUS.

Quid agunt captivae sub hoc noctis tempore?

MILITES.

Vacant hymnis.

DULCITIUS.

Accedamus propius.

MILITES.

Tinnulae sonitum vocis a longe audiemus.

DULCITIUS.

Observate pro foribus cum lucernis; ego autem intrabo et vel optatis amplexibus me saturabo.

MILITES.

Intra, praestolabimur.

SCENA IV.

AGAPE.

Quid strepit prae foribus?

IRENA.

Infelix Dulcitius ingreditur.

CHIONIA.

Deus nos tueatur!

AGAPE.

Amen.

CHIONIA.

Quid sibi vult collisio ollarum, cacaborum et sartaginum?

IRENA.

Lustrabo. Accedite, quaeso, per rimulas perspicite.

AGAPE.

Quid est?

IRENA.

Ecce, iste stultus mente alienatus aestimat se nostris uti amplexibus.

AGAPE.

Quid facit?

IRENA.

Nunc ollas molli fovet gremio, nunc sartagines et cacabos amplecitur mitia libans oscula.

CHIONIA.

Ridiculum!

IRENA.

Nam facies, manus ac vestimenta, adeo sordida, adeo coinquinata, ut nigredo quae inhaesit similitudinem Aethiopis exprimat.

AGAPE.

Decet, ut talis appareat corpore, qualis a diabolo possidetur in mente.

IRENA.

En, parat egredi. Intendamus quid illo egrediente agant milites pro foribus exspectantes.

SCENA V.

MILITES.

Quis hic egreditur daemoniacus, vel magis ipse diabolus? Fugiamus.

DULCITIUS.

Milites, quo fugitis? State, exspectate, ducite me cum lucernis ad cubile.

MILITES.

Vox senioris nostri, sed imago diaboli. Non subsistamus, sed fugam maturemus; phantasma vult nos pessumdare.

DULCITIUS.

Ad palatium ibo, et quam abjectionem patior principibus vulgabo

SCENA VI.

DULCITIUS.

Ostiarii, introducite me in palatium, quia ad imperatorem habeo secretum.

OSTIARII.

Quid hoc vile ac detestabile monstrum, scissis et nigellis panniculis obsitum? Pugnis tundamus, de gradu praecipitemus, nec ultra huc detur liber accessus.

DULCITIUS.

Vae, vae! Quid contigit? Nonne splendidissimis vestibus indutus, totoque corpore videor nitidus, et quicunque me aspicit velut horribile monstrum fastidit? Ad conjugem revertar, quo ab illa quid erga me actum sit experiar.  En, solutis crinibus egreditur, omnisque domus lacrymis prosequitur.

SCENA VII.

CONJUX.

Heu, heu! mi senior, Dulciti! Quid pateris? Non es sanae mentis? Factus es in derisum Christicolis.

DULCITIUS.

Nunc tandem sentio me illusum illarum maleficiis.

CONJUX.

Hoc me vehementer confudit, hoc praecipue contristavit, quod quid patiebaris ignorasti.

DULCITIUS.

Mando ut lascivae praesententur puellae, et abstractis vestibus publice denudentur, quo versa vice quid nostra possint ludibria experiantur.

SCENA VIII.

MILITES.

Frustra sudamus, in vanum laboramus. Ecce, vestimenta virgineis corporibus inhaerent velut coria. Sed et ipse qui nos ad exspoliandum urgebat praeses stetit sedendo, nec ullatenus excitari potest a somno. Ad imperatorem adeamus, ipsique rerum quae geruntur propalemus.

SCENA IX.

DIOCLETIANUS.

Dolet nimium quod praesidem Dulcitium audio adeo illusum, adeo exprobratum, adeo calumniatum. Sed, ne viles mulierculae jactent se impune nostris diis deorumque cultoribus illudere, Sisinnium comitem dirigam ad ultionem exercendam.

SCENA X.

SISINNIUS.

O milites, ubi sunt lascivae, quae torqueri debent, puellae?

MILITES.

Affliguntur in carcere.

SISINNIUS.

Irenam reservate et reliquas producite.

MILITES.

Cur unam excipis?

SISINNIUS.

Parcens infantiae. Forte facilius convertetur, si sororum praesentia non terrebitur.

MILITES.

Ita.

SCENA XI.

MILITES.

Praesto sunt quas jussisti.

SISINNIUS.

Praebete assensum, Agape et Chionia, meis consiliis.

AGAPE.

Si praebebimus?

SISINNIUS.

Ferte libamina diis

CHIONIA.

Vero et aeterno Patri ejusque coaeterno Filio, sanctoque amborum Paraclito, sacrificium laudis sine intermissione libamus.

SISINNIUS.

Hoc vobis non suadeo, sed poenis prohibeo.

AGAPE.

Non prohibebis, nec unquam sacrificabimus daemoniis.

SISINNIUS.

Deponite duritiam cordis, et sacrificate. Sin autem, faciam vos interfectum iri, juxta praeceptum imperatoris Diocletiani.

CHIONIA.

Decet ut in nostri necem obtemperes jussis tui imperatoris, cujus nos decreta contemnere noscis. Si autem parcendo moram feceris, aequum est ut tu interficiaris.

SISINNIUS.

Non tardetis, milites, non tardetis capere blasphemas has,  et in ignem projicite vivas.

MILITES.

Instemus construendis rogis et tradamus illas bacchantibus flammis, quo finem demus conviciis.

AGAPE.

Non tibi, Domine, non tibi haec potentia insolita, ut ignis vim virtutis suae obliviscatur, tibi obtemperando. Sed taedet nos morarum. Ideo rogamus solvi retinacula animarum, quo exstinctis corporibus tecum plaudent in aethere nostri spiritus.

MILITES.

O novum, o stupendum miraculum! Ecce, animae egressae sunt corpore, et nulla laesionis reperiuntur vestigia; sed nec capilli, nec vestimenta ab igne sunt ambusta, quo minus corpora.

SISINNIUS.

Proferte Irenam.

MILITES.

Etiam.

SCENA XII.

SISINNIUS.

Pertimesce, Irena, necem sororum, et cave perire exemplo illarum.

IRENA.

Opto exemplum earum moriendo sequi, quo merear cum his aeternaliter laetari.

SISINNIUS.

Cede, cede meae suasioni.

IRENA.

Haud cedam facinus suadenti.

SISINNIUS.

Si non cesseris, non citum tibi praestabo exitum, sed differam et nova in dies supplicia multiplicabo.

IRENA.

Quanto acrius torqueor, tanto gloriosius exaltabor.

SISINNIUS.

Supplicia non metuis; admovebo quod horresces.

IRENA.

Quidquid irrogabis adversi, evadam juvamine Christi.

SISINNIUS.

Faciam te ad lupanar duci, corpusque tuum turpiter coinquinari.

IRENA.

Melius est ut corpus quibuscunque injuriis maculetur, quam anima idolis polluatur.

SISINNIUS.

Si socia eris meretricum, non poteris polluta ultra intra contubernium computari virginum.

IRENA.

Voluptas parit poenam, necessitas autem coronam; nec dicitur reatus nisi quod consentit animus.

SISINNIUS.

Frustra parcebam, frustra miserebar hujus infantiae.

MILITES.

Praescivimus; nullatenus ad deorum culturam potest flecti, nec terrore unquam potest frangi.

SISINNIUS.

Non ultra parcam.

MILITES.

Rectum.

SISINNIUS.

Capite illam sine miseratione, et trahentes cum crudelitate ducite ad lupanar sine honore.

IRENA.

Non perducent.

SISINNIUS.

Quis prohibere potest?

IRENA.

Qui mundum sui providentia regit.

SISINNIUS.

Probabo.

IRENA.

Ac citius libito.

SISINNIUS.

Ne terreamini, milites, fallacibus hujus blasphemae praesagiis.

MILITES.

Non terremur, sed tuis praeceptis parere nitimur.

SCENA XIII.

SISINNIUS.

Qui sunt hi  qui nos invadunt? Quam similes sunt militibus quibus Irenam tradidimus. Ipsi sunt. Cur tam cito revertimini? Quo tenditis tam anheli?

MILITES.

Te ipsum quaerimus.

SISINNIUS.

Ubi est quam traxistis?

MILITES.

In supercilio montis.

SISINNIUS.

Cujus?

MILITES.

Proximi.

SISINNIUS.

O insensati et hebetes, totiusque rationis incapaces!

MILITES.

Cur causaris? Cur voce et vultu nobis minaris?

SISINNIUS.

Dii vos perdant!

MILITES.

Quid in te commisimus? Quam tibi injuriam fecimus? Quae tua jussa transgressi sumus?

SISINNIUS.

Nonne praecepi ut rebellem deorum ad turpitudinis locum traheretis?

MILITES

Praecepisti, nosque tuis praeceptis operam dedimus implendis, sed supervenere duo ignoti juvenes, asserentes se ad hoc ex te missos, ut Irenam ad cacumen montis perducerent.

SISINNIUS.

Ignorabam.

MILITES.

Agnoscimus.

SISINNIUS.

Quales fuerunt?

MILITES.

Amictu splendidi, vultu admodum reverendi.

SISINNIUS.

Num sequebamini illos?

MILITES.

Sequebamur.

SISINNIUS.

Quid fecerunt?

MILITES.

A dextra laevaque Irenae se locaverunt, et nos huc direxerunt, quo te exitus rei non lateret.

SISINNIUS.

Restat ut ascenso equo pergam, et qui fuerint, qui nos tam libere illuserunt, perquiram.

MILITES.

Properemus pariter.

SCENA XIV.

SISINNIUS.

Hem! ignoro quid agam. Pessumdatus sum maleficiis christicolarum. En montem circumeo, et semitam aliquoties reperiens, nec ascensum comprehendere, nec reditum queo repetere.

MILITES.

Miris modis omnes illudimur, nimiaque lassitudine fatigamur, et si insanum caput diutius vivere sustines, te ipsum et nos perdes.

SISINNIUS.

Quisquis es meorum, strenue extende arcum, jace sagittam, perfode hanc maleficam.

MILITES.

Decet.

IRENA.

Infelix, erubesce, teque turpiter victum ingemisce, quia tenellae infantiam virgunculae absque armorum apparatu nequisti superare.

SISINNIUS.

Quidquid dedecoris accidit levius tolero, quia te morituram haud dubito.

IRENA.

Hinc mihi quam maxime gaudendum, tibi vero dolendum, quia pro tui severitate malignitatis in Tartara damnaberis; ego autem martyrii palmam virginitatisque receptura coronam,  intrabo aethereum aeterni regis thalamum, cui est honor et gloria in saecula.

 

II.

DULCITIUS.

ARGUMENT DE DULCITIUS.

Martyre des saintes vierges Agape, Chionie et Irène. Le gouverneur Dulcitius va trouver furtivement ces pieuses filles pendant le silence de la nuit, dans une intention criminelle ; mais à peine est-il entré, que, perdant tout à coup la raison, il saisit, au lieu des vierges, des marmites et des poêles à frire, et les couvre de baisers, au point que son visage et ses vêtements en sont horriblement noircis. Ensuite, par ordre de Dioctétien, il livre les pieuses vierges au comte Sisinnius, chargé de les punir. Celui-ci, ayant été à son tour le jouet des plus étonnantes illusions, fait enfin brûler Agape et Chionie, et percer Irène à coups de flèches (27).

PERSONNAGES.

DIOCLÉTIEN.

AGAPE.

CHIONIE.

IRENE.

DULCITIUS, gouverneur de Thessalonique.

SISINNIUS.

La femme de DULCITIUS.

Huissiers du palais impérial.

Gardes.

Suivantes de la femme de DULCITIUS.

SCÈNE PREMIÈRE.

DIOCLÉTIEN, AGAPE, CHIONIE, IRÈNE, GARDES.

DIOCLÉTIEN.

L'illustration de votre famille, votre haute naissance, l'éclat de votre beauté, exigent que vous soyez unies par les lois de l'hymen aux premiers officiers de mon palais. Ma puissance ne s'opposera pas à ce qu'il en soit ainsi, pourvu que vous consentiez à renier le Christ et à sacrifier à nos dieux.

AGAPE.

Vous pouvez vous épargner de pareils soucis et ne pas vous fatiguer des apprêts de nos noces, car rien au monde ne pourra nous forcer à renier un nom que nous devons confesser, ni à souiller notre pureté virginale.

DIOCLÉTIEN.

Que signifie, Agape, la folie qui vous agite?

AGAPE.

Quel signe de folie découvrez-vous un moi?

DIOCLÉTIEN.

Un signe évident et considérable.

AGAPE.

En quoi suis-je folle ?

DIOCLÉTIEN.

D'abord en ce que, renonçant à la pratique de notre antique religion, vous suivez les nouveautés futiles de la superstition chrétienne.

AGAPE.

Votre témérité calomnie la majesté du Dieu tout-puissant. Il y a péril!

DIOCLÉTIEN.

Pour qui?

AGAPE.

Pour vous et pour la république que vous gouvernez.

DIOCLÉTIEN.

Cette fille extravague ; qu'on l'éloigné !

CHIONIE.

Ma sœur n'extravague point; elle blâme votre égarement insensé; elle a raison.

DIOCLÉTIEN

Cette seconde ménade est encore plus violente que la première; qu'on l'éloigne aussi de ma présence, et interrogeons la troisième.

IRENE.

Vous trouverez la troisième également rebelle à vos ordres et prête à vous résister opiniâtrement.

DIOCLÉTIEN.

Irène, bien que tu sois la dernière en âge, deviens la première en dignité.

IRÈNE.

Montrez-moi comment, je vous prie.

DIOCLÉTIEN.

Courbe la tête devant nos dieux, et sois pour tes sœurs un exemple qui les corrige et les sauve.

IRÈNE.

Que ceux qui veulent encourir la colère du très Haut se souillent en sacrifiant aux idoles; moi, je ne déshonorerai pas ma tête, sur laquelle a coulé l'onction du Roi céleste, en l'abaissant aux pieds de ces vains simulacres.

DIOCLÉTIEN.

Le culte des dieux, loin d'apporter la honte, honore extrêmement ceux qui le pratiquent.

IRÈNE.

Y a-t-il bassesse plus honteuse, y a-t-il turpitude plus grande que de rendre à des esclaves l'hommage que l’on doit aux maîtres ?

DIOCLÉT1EN.

Je ne vous engage pas à adorer des esclaves, mais les dieux des maîtres et des princes.

IRÈNE.

N'est-il pas l'esclave du premier venu, le dieu qu'un artisan vend comme une marchandise pour un vil prix ?

DIOCLÉT1EN.

Il faut que les supplices mettent fin à ce présomptueux verbiage.

IRÈNE.

Notre souhait, notre désir le plus ardent est de subir les plus cruelles tortures pour l'amour du Christ.

DIOCLÉTIEN.

Que ces femmes opiniâtres, qui luttent contre nos édits, soient chargées de chaînes et retenues dans les horreurs d'un cachot, pour être examinées par le gouverneur Dulcitius.

SCÈNE II.

DULCITIUS, AGAPE, CHIONIE, IRÈNE, gardes.

DULCITIUS.

Amenez, soldats, amenez ici vos prisonnières.

LES GARDES.

Voici celles que vous demandez.

DULCITIUS.

Dieux! qu'elles sont belles ! que ces jeunes filles ont de grâces et d'attraits !

LES GARDES.

Elles sont d'une beauté parfaite.

DULCITIUS.

Je suis épris de leurs charmes.

LES GARDES.

Cela est facile à croire.

DULCITIUS.

Je brûle de les amener à partager mon amour.

LES GARDES.

Il nous paraît douteux que vous réussissiez.

DULCITIUS.

Pourquoi ?

LES GARDES.

Parce qu'elles sont inébranlables dans la foi.

DULCITIUS.

Qu'importe, si je les persuade par de douces paroles?

LES GARDES.

Elles les méprisent.

DULCITIUS.

Et si je les effraie par les supplices ?

LES GARDES.

Elles les dédaignent.

DULCITIUS.

Que faire donc?

LES GARDES.

C'est à vous d'y penser.

DULCITIUS.

Enfermez-les dans la salle intérieure de l'office, dont le vestibule contient les ustensiles de cuisine.

LES GARDES.

Pourquoi dans ce lieu?

DULCITIUS.

Pour que je puisse les visiter plus fréquemment.

LES GARDES.

Nous obéissons à vos ordres.

SCÈNE III.

DULCITIUS, GARDES.

DULCITIUS.

Que peuvent faire nos captives à cette heure de la nuit?

LES GARDES.

Elles s'occupent à chanter des hymnes.

DULCITIUS.

Approchons. Nous pourrons entendre dans l'éloignement le son de leurs voix argentines.

DULCITIUS.

Restez en observation devant cette porte avec vos flambeaux; moi, j'entrerai et je jouirai de leurs embrassements tant désirés.

LES GARDES.

Entrez ; nous vous attendrons.

SCÈNE IV.

AGAPE, CHIONIE, IRÈNE.

AGAPE.

Quel bruit entends-je à la première porte ?

IRÈNE.

C'est le misérable Dulcitius qui entre.

CHIONIE.

Dieu nous protège !

AGAPE.

Amen.

CHIONIE.

Que signifie ce cliquetis de marmites, de chaudrons et de poêles qui s'entrechoquent ?

IRÈNE.

Je vais voir ce que c'est. — Approchez, je vous prie; regardez à travers les fentes de la porte.

AGAPE.

Qu'y a-t-il ?

IRÈNE.

Voyez ! cet insensé a perdu la raison ; il croit jouir de nos embrassements.

AGAPE.

Que fait-il ?

IRÈNE.

Tantôt il presse tendrement des marmites sur son sein ; tantôt il embrasse des chaudrons et des poêles à frire, et leur donne d'amoureux baisers.

CHIONIE.

Cela est risible !

IRÈNE.

Déjà son visage, ses mains, ses vêtements, sont tellement salis et noircis, qu'il ressemble tout à fait à un Éthiopien.

AGAPE.

Il est juste que son corps apparaisse aussi noir que son âme possédée du démon (28).

IRÈNE.

Voici qu'il se dispose à s'en aller; examinons ce que vont faire, quand il sortira, les soldats qui l'attendent à la porte.

SCENE V.

DULCITIUS, GARDES.

LES GARDES.

Quel est ce démoniaque, ou plutôt ce démon qui sort? Fuyons!

DULCITIUS.

Soldats, où fuyez-vous? Restez, attendez; conduisez-moi avec vos flambeaux à ma demeure.

LES GARDES.

C'est la voix de notre seigneur, mais c'est l'image du diable. Ne nous arrêtons pas, pressons notre fuite: ce fantôme veut notre perte.

DULCITIUS.

Je cours au palais, et j'apprendrai aux princes comment on m'outrage.

SCÈNE VI.

DULCITIUS, LES HUISSIERS DU PALAIS.

DULCITIUS.

Huissiers, introduisez-moi dans le palais, j'ai à parler en particulier à l'empereur.

LES HUISSIERS.

Quel est ce monstre affreux et dégoûtant, couvert de haillons noirs et déchirés? Gourmons-le, et précipitons-le du haut des degrés ; il ne faut pas qu'il pénètre plus avant.

DULCITIUS.

Malheur, malheur à moi! Qu'est-il arrivé? Ne suis-je pas paré des vêtements les plus riches (29)? toute ma personne n'est-elle pas éclatante? Et cependant tous ceux que j'aborde témoignent à ma vue autant de dégoût qu'à l'aspect d'un monstre horrible. Je vais retourner auprès de ma femme, j'apprendrai d'elle ce qui m'est arrivé. Mais la voici; elle accourt les cheveux épars, et toute sa maison la suit en larmes.

SCÈNE VII.

DULCITIUS, LA FEMME DE DULCITIUS, GARDES.

LA FEMME DE DULCITIUS.

Hélas! hélas! mon seigneur, à quel mal êtes-vous en proie? Vous n'avez plus votre raison, Dulcitius. Vous êtes devenu un objet de risée pour les chrétiens.

DULCITIUS.

Oui, je le sens enfin ; j'ai été le jouet des maléfices de ces femmes.

LA FEMME DE DULCITIUS.

Ce qui me confondait surtout, ce qui me contristait le plus, c'est que vous ne connussiez pas votre mal.

DULCITIUS, aux gardes.

J'ordonne qu'on expose en place publique ces filles impudiques, qu'on leur arrache leurs vêtements et qu'on les livre nues à tous les regards, afin qu'elles sachent, à leur tour, quels outrages nous pouvons leur faire subir.

SCÈNE VIII.

DULCITIUS, endormi sur son tribunal, GARDES.

LES GARDES.

Nous nous fatiguons en vain ; nos efforts sont inutiles : les vêtements de ces vierges tiennent à leur corps autant que leur peau. Et voilà que notre chef, Dulcitius lui-même, qui nous pressait de les dépouiller, s'est endormi et ronfle sur son siège, sans qu'il y ait moyen de le réveiller. Allons trouver l'empereur et informons-le des choses qui se passent.

SCÈNE IX.

DIOCLÉTIEN.

Il m'est pénible d'apprendre que le gouverneur Dulcitius ait été en butte à tant d'insultes, d'outrages et de cruelles déceptions. Mais pour que ces misérables femmelettes ne puissent pas se vanter d'insulter impunément nos dieux et se jouer de ceux qui les adorent, je chargerai le comte Sisinnius d'être l'exécuteur de ma vengeance.

SCÈNE X.

SISINNIUS, GARDES.

SISINNIUS.

Soldats, où sont les filles impudiques qui doivent subir la torture ?

LES GARDES.

Elles sont dans cette triste prison.

SISINNIUS.

Mettez à part Irène, et amenez ici les autres.

LES GARDES.

Pourquoi exceptez-vous une d'elles ?

SISINNIUS.

Par pitié pour son jeune âge. Peut-être sera-t-elle convertie plus aisément, si la présence de ses sœurs ne l'intimide pas.

LES GARDES.

Cela est certain.

SCÈNE XI.

Les précédents, AGAPE, CHIONIE.

LES GARDES.

Voici celles que vous demandez.

SISINNIUS.

Agape et vous, Chionie, suivez mes conseils.

AGAPE.

Nous pourrions suivre vos conseils !

SISINNIUS.

Offrez des libations aux dieux.

CHIONIE.

Nous offrons un continuel sacrifice de louanges à Dieu, le père véritable et éternel, à son fils coéternel et à leur saint Paraclet.

SISINNIUS.

Ce n'est point là ce que je vous conseille; je vous le défends même sous les peines les plus sévères.

AGAPE.

Vos défenses sont impuissantes ; jamais nous ne sacrifierons aux démons.

SISINNIUS.

Que votre cœur dépose son endurcissement ; sacrifiez aux dieux, sinon je vous ferai mettre à mort, suivant Tordre de l'empereur Dioclétien.

CHIONIE.

Il faut bien, lorsque votre empereur ordonne notre mort, que vous lui obéissiez, vous qui savez que nous méprisons ses édits ; si même la pitié vous faisait tarder à lui obéir, il serait juste qu'on vous punît de mort.

SISINNIUS.

Ne tardez pas, soldats! ne tardez pas à saisir ces blasphématrices, et jetez-les vivantes dans un brasier.

LES GARDES.

Hâtons-nous de construire un bûcher et livrons-les à la fureur des flammes, afin de mettre un terme à leur insolence.

AGAPE.

Non, Seigneur, non, ce ne serait pas un effet sans exemple de votre pouvoir que d'ordonner au feu d'oublier sa violence et de le forcer à vous obéir. Mais tout ce qui nous retient ici-bas nous est à charge. Nous vous supplions donc de rompre les liens qui enchaînent nos âmes, afin que nos corps étant consumés, nous nous réjouissions avec vous dans les régions célestes.

LES GARDES.

O prodige nouveau et inexplicable ! les âmes de ces femmes viennent de quitter leurs corps, sans qu'on puisse apercevoir aucune trace de lésion. Ni leurs cheveux, ni leurs vêtements n'ont été atteints par le feu, encore moins leurs corps.

SISINNIUS.

Faites approcher Irène.

LES GARDES.

La voici.

SCENE XII.

Les mêmes, IRÈNE.

SISINNIUS.

Redoutez, Irène, le sort de vos sœurs et craignez de périr en les prenant pour exemple.

IRÈNE.

Je souhaite suivre leur exemple et mourir pour mériter de me réjouir éternellement avec elles.

SISINNIUS.

Cède, cède à mes conseils.

IRÈNE.

Je ne céderai point à qui me conseille le crime.

sisinnius.

Si tu t'obstines dans tes refus, je ne t'accorderai pas une mort prompte ; mais je la différerai, et chaque jour je multiplierai et renouvellerai tes supplices.

IRÈNE.

Plus cruelles seront mes tortures, plus grande sera ma gloire.

SISINNIUS.

Tu ne crains pas les supplices ; mais j'en emploierai un dont tu as horreur.

IRÈNE.

J'échapperai, avec l'aide du Christ, à tout ce que vous inventerez contre moi.

SISINNIUS.

Je te ferai conduire dans un lieu de débauche, où ton corps sera souillé par les plus honteuses impuretés.

IRÈNE.

Il vaut mieux que mon corps soit livré à toutes sortes d'outrages, que mon âme salie par le culte des idoles.

SISINNIUS.

Si tu deviens la compagne des courtisanes, tu ne pourras plus, ainsi déshonorée, être comptée dans la phalange des vierges.

IRÈNE.

La volupté attire le châtiment, mais la nécessité donne la couronne céleste. On n'est déclaré coupable que pour des fautes auxquelles l'âme a consenti (30).

SISINNIUS.

En vain je l'épargnais ; en vain j'avais pitié de son enfance.

LES GARDES.

Nous savions bien que rien ne la pourrait forcer à adorer les dieux, et que la terreur ne pourrait jamais la vaincre.

SISINNIUS.

Je ne l'épargnerai pas plus longtemps.

LES GARDES.

Vous ferez bien.

SISINNIUS.

Saisissez-la sans pitié, traînez-la sans miséricorde et conduisez-la honteusement dans un lieu de prostitution.

IRÈNE.

Ils ne m'y conduiront pas.

SISINNIUS.

Qui pourra les en empêcher ?

IRÈNE.

Celui dont la providence régit le monde.

SISINNIUS.

Nous verrons.

IRÈNE.

Et plus tôt que tu ne le voudras.

SISINNIUS.

Soldats, ne vous laissez pas effrayer par les fausses prédictions de cette blasphématrice.

LES GARDES.

Elle ne nous effraie point; nous nous efforçons d'exécuter vos ordres.

SCÈNE XIII.

SISINNIUS, ensuite LES GARDES.

SISINNIUS.

Quels sont ces hommes qui accourent vers nous? Combien ils ressemblent aux soldats à qui j'ai livré Irène! Ce sont eux. (Aux gardes.)Pourquoi revenez-vous si vite ? où courez-vous si hors d'haleine ?

LES GARDES.

C'est vous que nous cherchons.

SISINNIUS.

Et où est celle que vous avez emmenée?

LES GARDES.

Sur la crête de la montagne.

SISINNIUS.

De quelle montagne?

LES GARDES.

De la montagne voisine.

SISINNIUS.

O hommes stupides et insensés, qui avez perdu toute raison !

LES GARDES.

Pourquoi ces reproches ? Pourquoi cette voix et ce visage menaçants ?

SISINNIUS.

Que les dieux vous foudroient!

LES GARDES.

Quel crime avons-nous commis contre vous ? quelle injure vous avons-nous faite? en quoi avons-nous transgressé vos ordres?

SISINNIUS.

Ne vous ai-je pas ordonné de traîner dans un lieu d'ignominie cette fille rebelle à nos dieux?

LES GARDES.

Oui, et nous étions occupés à vous obéir, quand deux jeunes inconnus survinrent et nous assurèrent que vous les aviez envoyés pour conduire Irène au sommet de la montagne.

SISINNIUS.

Vous me l'apprenez.

LES GARDES.

Nous le voyons.

SISINNIUS.

Quel aspect avaient ces inconnus ?

LES GARDES.

Leurs vêtements étaient éclatants, leurs traits imposants et graves.

SISINNIUS.

Ne les suivîtes-vous pas?

LES GARDES.

Oui, nous les suivîmes.

SISINNIUS.

Qu'ont-ils fait?

LES GARDES.

Ils se placèrent aux deux côtés d'Irène, et nous envoyèrent ici pour vous informer de la conclusion de cette affaire.

SISINNIUS.

Il ne me reste plus qu'à monter à cheval et à chercher qui ose se jouer aussi insolemment de nous.

LES GARDES.

Courons-y également.

SCENE XIV.

Les précédents, IRÈNE.

SISINNIUS, à cheval.

Qu'est-ce ? je ne sais que faire ; je suis ensorcelé par les chrétiens. Voyez, je tourne incessamment autour de cette montagne, et si je parviens à trouver un sentier, je ne puis ni monter ni revenir sur mes pas (31).

LES GARDES.

Nous sommes tous le jouet des enchantements les plus étranges; la fatigue nous accable. Si vous laissez vivre plus longtemps cette tête écervelée, vous causerez votre perte et la nôtre.

SISINNIUS.

Qu'un des miens bande fortement son arc, décoche une flèche et perce cette odieuse magicienne.

LES GARDES.

C'est là ce qui convient.

IRÈNE.

Rougis, malheureux Sisinnius, rougis de te voir honteusement vaincu et de n'avoir pu triompher que par la force et par les armes, de l'enfance d'une faible vierge.

SISINNIUS.

Je me résigne sans beaucoup de peine à cette honte, parce que je suis sûr que tu vas mourir.

IRÈNE.

C'est pour moi un très grand sujet de joie, et c'en doit être un d'affliction pour toi ; car, à cause de ta cruauté, tu seras damné dans le Tartare (32). Moi, au contraire, j'irai recevoir la palme du martyre, et parée de la couronne de la virginité, j'entrerai dans la couche céleste du Roi éternel, à qui appartiennent l'honneur et la gloire dans tous les siècles.

 

 

III.

CALLIMACHUS.

ARGUMENTUM IN CALLIMACHUM.

Resuscitatio Drusianae et Callimachi, qui eam non solum vivam, sed etiam prae tristitia atque excaecatione illiciti amoris, in Domino mortuam plus justo amavit, unde morsu serpentis male periit; sed precibus sancti Joannis apostoli una cum Drusiana resuscitatus, in Christo est renatus.

INTERLOCUTORES: CALLIMACHUS, AMICI, DRUSIANA, ANDRONICUS, SANCTUS JOANNES, FORTUNATUS.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

SCENA I.

CALLIMACHUS

Paucis vos, amici, volo.

AMICI.

Utere quantumlibet nostro colloquio.

CALLIMACHUS.

Si aegre non accipitis, malo vos interim sequestrari aliorum colloquio.

AMICI.

Quod tibi videtur commodum nobis est sequendum.

CALLIMACHUS.

Accedamus in secretiora loca, ne aliquis superveniens interrumpat dicenda.

AMICI.

Ut libet.

SCENA II.

CALLIMACHUS.

Anxie diuque gravem sustinui dolorem, quem vestro consilio relevari posse spero.

AMICI.

Aequum est ut communicata invicem compassione patiamur quidquid unicuique nostrum utriusque eventu fortunae ingeratur.

CALLIMACHUS.

O utinam voluissetis meam passionem compatiendo mecum partiri!

AMICI.

Enuclea quid patiaris, et, si res exigit, compatiemur; sin autem, animum tuum a nequam intentione revocare nitemur

CALLIMACHUS.

Amo.

AMICI

Quid?

CALLIMACHUS.

Rem pulchram, rem venustam.

AMICI.

Nec in solo, nec in omni. Ideo atomum quod amas per hoc nequit intelligi.

CALLIMACHUS.

Mulierem.

AMICI.

Cum mulierem dixeris, omnes comprehendis.

CALLIMACHUS.

Non omnes aequaliter, sed  unam specialiter.

AMICI.

Quod de subjecto dicitur, non nisi de subjecto aliquo cognoscitur. Unde, si velis nos enarithmum agnoscere, dic primum usiam.

CALLIMACHUS.

Drusianam.

AMICI.

Andronici hujus principis conjugem?

CALLIMACHUS.

Ipsam.

AMICI.

Erras, socie: est lota baptismate.

CALLIMACHUS.

Inde non curo, si ipsam ad mei amorem attrahere potero.

AMICI.

Non poteris.

CALLIMACHUS.

Cur diffiditis?

AMICI.

Quia rem difficilem petis.

CALLIMACHUS.

Num ego primus hujusmodi rem peto, et non multorum ad audendum provocatus sum exemplo?

AMICI.

Intende, frater: ea ipsa quam ardes, sancti Joannis apostoli doctrinam secuta, totam se devovit Deo, in tantum ut nec ad torum Andronici Christianissimi viri jamdudum potuit revocari, quo minus tuae consentiet vanitati.

CALLIMACHUS.

Quaesivi a vobis consolationem, sed incutitis mihi desperationem.

AMICI.

Qui simulat fallit, et qui profert adulationem vendit veritatem.

CALLIMACHUS.

Quia mihi vestrum auxilium subtrahitis, ipsam adibo, ejusque animo mei amorem blandimentis persuadebo

AMICI.

Haud persuadebis.

CALLIMACHUS.

Quippe vetar fatis.

AMICI.

Experiemur.

SCENA III.

CALLIMACHUS.

Sermo meus ad te, Drusiana, praecordialis amor.

DRUSIANA.

Quid mecum velis, Callimache, sermonibus agere vehementer admiror.

CALLIMACHUS.

Miraris?

DRUSIANA.

Satis.

CALLIMACHUS.

Primum de amore.

DRUSIANA.

Quid de amore?

CALLIMACHUS.

Id scilicet quod te prae omnibus diligo

DRUSIANA.

Quae vis consanguinitatis, quaeve legalis conditio institutionis compellit te ad mei amorem?

CALLIMACHUS.

Tui pulchritudo.

DRUSIANA.

Mea pulchritudo

CALLIMACHUS.

Imo.

DRUSIANA.

Quid ad te?

CALLIMACHUS.

Proh dolor! hactenus parum, sed spero quod attineat postmodum.

DRUSIANA.

Discede, discede, leno nefande; confundor enim diutius tecum verba miscere, quem sentio plenum diabolica deceptione.

CALLIMACHUS.

Mea Drusiana, ne repellas te amantem tuoque amori cordetenus inhaerentem, sed impende amori vicem.

DRUSIANA.

Lenocinia tua parvipendo, tuique lasciviam fastidio, sed teipsum penitus sperno.

CALLIMACHUS.

Adhuc non reperi occasionem irascendi; quia quid mea in te agat dilectio forte erubescis fateri.

DRUSIANA.

Nihil aliud nisi indignationem.

CALLIMACHUS.

Credo te  hanc sententiam mutatum ire.

DRUSIANA.

Non mutabo pro certo.

CALLIMACHUS.

Forte.

DRUSIANA.

O insensate et amens! Cur falleris? Cur te vacua spe illudis? Quo pacto, qua dementia reris me tuae cedere nugacitati, quae per multum temporis a legalis toro viri me abstinui?

CALLIMACHUS.

Proh Deum atque hominum fidem! si non consenseris, non quiescam, non desistam, donec te captiosis circumveniam insidiis.

SCENA IV.

DRUSIANA.

Eh heu! Domine Jesu Christe, quid prodest castitatis professionem subiisse, cum is amens mea deceptus est specie? Intende, Domine, mei timorem, intende quem patior dolorem. Quid mihi, quid agendum sit, ignoro. Si prodidero, civilis per me fiet discordia; si celavero, insidiis diabolicis sine te refragari nequeo. Jube me in te, Christe, ocius mori, ne fiam in ruinam delicato juveni.

ANDRONICUS.

Vae mihi infortunato! Ex improviso mortua es Drusiana. Curro, sanctumque Joannem advoco.

SCENA V

JOANNES.

Cur nimium contristaris, Andronice? Cur fluunt lacrymae?

ANDRONICUS.

Heu! heu! domine, taedeo vitae propriae.

JOANNES.

Quid pateris?

ANDRONICUS.

Drusiana, tui assecla . . . . .

JOANNES.

Estne homine exuta?

ANDRONICUS.

Hem! est.

JOANNES.

Multum disconvenit ut pro his fundantur lacrymae, quorum animas credimus laetari in requie.

ANDRONICUS.

Non dubitem licet quin, ut asseris, anima aeternaliter laetetur corpusque quandoque incorruptum resuscitetur, hoc tamen me vehementer exurit, quod ipsa me praesente mortem ut adveniret optando invitavit.

JOANNES.

Agnostin' causam?

ANDRONICUS.

Agnovi, tibique enucleam, si quando ex tristitia hac convalescam.

JOANNES.

Accedamus, exsequiasque diligenter celebremus.

ANDRONICUS.

Marmoreum in proximo sepulcrum habetur, in quod funus ponatur; servandique cura sepulcri Fortunato nostro relinquatur procuratori.

JOANNES.

Decet ut tumuletur honorifice. Deus laetificet animam in requie

SCENA VI.

CALLIMACHUS.

Quid fiet, Fortunate, quia nec morte Drusianae revocari possum ab amore?

FORTUNATUS.

Miserabile.

CALLIMACHUS.

Pereo nisi me adjuvet tua industria.

FORTUNATUS.

In quo possum adjuvare?

CALLIMACHUS.

In eo ut vel mortuam me facias videre.

FORTUNATUS.

Corpus adhuc integrum manet, ut reor, quia  non languore exesum, sed levi, ut experiebare, febre est solutum

CALLIMACHUS.

O me felicem, si unquam experirer!

FORTUNATUS.

Si placabis muneribus, dedam illud tuis usibus

CALLIMACHUS.

Quae in praesenti ad manus habeo interim accipe, nec diffidas te multo majora accepturum fore.

FORTUNATUS.

Eamus cito.

CALLIMACHUS.

In me non erit mora.

SCENA VII.

FORTUNATUS.

Ecce corpus: nec facies cadaverosa, nec membra sunt tabida; utere ut libet.

CALLIMACHUS.

O Drusiana, Drusiana, quo affectu cordis te colui, qua sinceritate dilectionis te viscera tenus amplexatus fui! Et tu semper abjecisti, meis votis contradixisti. Nunc in mea situm est potestate quantislibet injuriis te velim lacessere.

FORTUNATUS.

At, at! horribilis serpens invadit nos.

CALLIMACHUS.

Hei mihi! Fortunate, cur me decepisti? Cur detestabile scelus persuasisti? En, tu morieris serpentis vulnere, et ego commorior prae timore.

SCENA VIII.

JOANNES.

Accedamus, Andronice, ad tumulum Drusianae, quo animam Christo commendemus prece.

ANDRONICUS.

Hoc decet tui sanctitatem, ut non obliviscaris in te confidentem.

JOANNES.

Ecce, invisibilis Deus nobis apparet visibilis in pulcherrimi similitudine juvenis.

ANDRONICUS.

Expaveo.

JOANNES.

Domine Jesu, cur juxta id loci dignatus es servis tuis manifestari?

DEUS.

Propter Drusianae ejusque qui juxta sepulcrum illius jacet resuscitationem apparui, quia nomen meum in his debet gloriari.

ANDRONICUS.

Quam subito receptus est coelo.

JOANNES.

Ideo causam penitus non intelligo.

ANDRONICUS.

Maturemus gressum; forte experieris in perventione quod asseris te minus intelligere.

SCENA IX.

JOANNES.

In nomine Christi, quid est hoc quod videt miraculi? Ecce, aperto sepulcro corpus Drusianae foras est ejectum, juxta quod jacent duo cadavera amplexu serpentis circumflexa.

ANDRONICUS.

Conjecto quid significet. Is ipse Callimachus Drusianam dum viveret illicite amavit, quod illa aegre ferens in febrem prae tristitia incidit, et mortem ut adveniret invitavit.

JOANNES.

Hoc amor castitatis coegit.

ANDRONICUS

Post cujus occasum hic amens infelicis languorem amoris et negati taedium conglomerans sceleris, tabescebat animo, eoque magis desiderio aestuabat.

JOANNES.

Miserabile!

 ANDRONICUS.

Non ambigo quin hunc improbum servum mercede conduceret, quo illi patrandi occasionem facinoris praeberet.

JOANNES.

O nefas incomparabile!

ANDRONICUS.

Ideo ambo, ut video, morte sunt consumpti, ne effectum administrarent sceleri.

JOANNES.

Nec injuria.

ANDRONICUS.

In hoc tamen illud est vel maxime admirandum, cur hujus qui pravum voluit resuscitatio, magis quam ejus qui consensit, divina sit voce praenuntiata, nisi quia forte hic carnali deceptus delectatione deliquit ignorantia, iste autem sola malitia.

JOANNES.

Quanta supernus arbiter districtione cunctorum facta examinat, quamque aequa lance singulorum merita pensat, id non obvium nec cuiquam explicabile fore potest, quia divini subtilitas judicii longe praeterit humani sagacitatem ingenii.

ANDRONICUS.

Ideo admirando defecimus, quia rerum quae geruntur causas docte internoscere nequimus.

JOANNES.

Eventus post facta docet persaepe rerum discrimina

ANDRONICUS.

Verum age jam, beate Joannes, quod acturus es. Fac ut resuscitetur Callimachus, quo solvatur hujusmodi ambiguitatis nodus.

JOANNES.

Reor prius invocato Christi nomine anguem proturbandum, post vero Callimachum resuscitandum.

ANDRONICUS.

Recte reris, ne ultra laedatur morsu serpentis.

JOANNES.

Discede ab hoc, crudelis bestia, quia serviturus est Christo.

ANDRONICUS.

Licet irrationale sit animal, haud surda tamen aure quod jussisti obaudivit.

JOANNES.

Non mea sed Christi virtute paruit.

ANDRONICUS.

Ideo citius dicto evanuit.

JOANNES.

Deus incircumscriptus et incomprehensibilis, simplex et inaestimabilis, qui solus es id quod es, qui diversa duo socians ex hoc et hoc hominem fingis, eademque dissocians unum quod constabat resolvis, jube ut reducto halitu disjunctaque compagine rursus colliminata, Callimachus resurgat plenus, ut fuit, homo, quo ab omnibus magnificeris, qui solus miranda operaris.

ANDRONICUS.

Amen. Ecce, vitales auras carpit, sed prae stupore adhuc quiescit.

JOANNES.

Callimache, surge in Christi nomine, et utcunque se res habeat confitere; quantilisbet obnoxius sis vitiis proferas, ne nos in modico  lateat veritas.

CALLIMACHUS.

Negare nequeo, quin patrandi causa facinoris accesserim, quia infelici languore tabescebam, nec illiciti aestum amoris compescere poteram

JOANNES.

Quae dementia, quae insania te decepit, ut castis praesumeres fragmentis alicujus injuriam conferre dehonestatis?

CALLIMACHUS.

Propria stultitia hujusque Fortunati fraudulenta deceptio.

JOANNES.

Num triplici infortunio adeo infelix effectus es, ut nefas quod voluisti perficere posses?

CALLIMACHUS.

Nullatenus. Licet non defuisset velle possibilitas, tamen omnino defuit posse.

JOANNES.

Quo pacto impediebaris?

CALLIMACHUS.

Ut primum distracto tegmine conviciis tentavi lacessere corpus exanime, iste Fortunatus, qui fomes mali et incentor exstitit, serpentinis perfusus venenis periit.

ANDRONICUS.

O factum bene!

CALLIMACHUS.

Mihi autem apparuit juvenis aspectu terribilis, qui detectum corpus honorifice texit, ex cujus flammea facie candentes in bustum scintillae transiliebant, quarum una resiliens mihi in faciem ferebatur, simulque vox facta est dicens: Callimache, morere ut vivas! His dictis, exspiravi.

JOANNES.

Opus coelestis gratiae, quae non delectatur in impiorum perditione.

CALLIMACHUS.

Audisti miseriam meae perditionis, noli elongare medelam tuae miserationis.

JOANNES.

Non elongabo.

CALLIMACHUS.

Nam nimium confundor, cordetenus contristor, anxior, gemo, doleo super gravi impietate mea.

JOANNES.

Nec immerito, quippe grave delictum haud leve poenitudinis exspectat remedium.

CALLIMACHUS.

O utinam reserarentur secreta meorum viscerum latibula, quo interim amaritudinem quam patior doloris perspiceres, et dolenti condoleres!

JOANNES.

Congaudeo hujusmodi dolori, quia sentio te salubriter contristari.

CALLIMACHUS.

Taedet me prioris vitae, taedet delectationis iniquae.

JOANNES.

Nec injuria.

CALLIMACHUS.

Poenitetque delicti.

JOANNES.

Et merito

CALLIMACHUS.

Displicet omne quod feci in tantum, ut nullus amor, nulla voluptas sit vivendi, nisi renatus in Christo merear in melius transmutari.

JOANNES.

Non dubito quin superna gratia in te appareat.

CALLIMACHUS.

Ideo ne moreris, ne pigriteris lassum erigere, moerentem consolationibus attollere  , quo tuo monitu, tuo magisterio, a gentili in Christianum, a nugace in castum transmutatus virum, tuoque ducatu semitam arripiens veritatis, vivam juxta divinae praeconium promissionis.

JOANNES.

Benedicta sit unica Progenies Divinitatis, idemque particeps nostrae fragilitatis, qui te, fili Callimache, parcendo occidit et occidendo vivificavit, quo suum plasma mortis specie ab interitu liberaret animae.

ANDRONICUS.

Res insolita, omnique admiratione digna!

JOANNES.

O Christe, mundi redemptio, et peccatorum propitiatio, qualibus laudum praeconiis te talem celebrem ignoro. Expaveo tui benignam clementiam et clementem patientiam, qui peccantes nunc paterno more tolerando blandiris, nunc justa severitate castigando ad poenitentiam cogis.

ANDRONICUS.

Laus ejus divinae pietati.

JOANNES.

Quis auderet credere, quisve praesumeret sperare, ut hunc, quem criminosis intentum vitiis mors invenit et inventum abstulit, tui miseratio ad vitam excitare, ad veniam dignaretur reparare? Sit nomen tuum sanctum benedictum in saecula, qui solus facis stupenda mirabilia.

ANDRONICUS.

Eia, sancte Joannes, et me consolari ne tardes. Nam conjugalis amor Drusianae meam haud patitur mentem consistere, nisi et ipsam quantocius videam resurrectum ire.

JOANNES.

Drusiana, resuscitet te Dominus Jesus Christus.

DRUSIANA.

Laus et honor tibi, Christe, qui me fecisti reviviscere.

CALLIMACHUS.

Sospitatis auctori grates, qui te, mea Drusiana, resurgere dedit in laetitia, quae gravi cum tristitia die fungebaris extrema.

DRUSIANA.

Decet tui sanctitatem, venerande Pater Joannes, ut resuscitato Callimacho, qui me illicite amavit, et hunc resuscites, qui mei proditor funeris exstitit.

CALLIMACHUS.

Ne dignum ducas, Christi apostole, hunc proditorem, hunc malefactorem, a vinculis mortis absolvere, qui me decepit, me seduxit, meque ad audendum horribile facinus provocavit

JOANNES.

Non debes illi invidere gratiam divinae clementiae.

CALLIMACHUS.

Non est enim dignus resurrectione, qui auctor exstitit perditionis alienae.

JOANNES.

Lex nostrae religionis docet, ut homo homini dimittat, si ipse  a Deo dimitti ambiat.

ANDRONICUS.

Justum.

JOANNES.

Quando etiam Dei Unigenitus, idemque Virginis primogenitus, qui solus innocens, solus immaculatus, solus sine veterni sorde delicti in mundum venit, omnes sub gravi onere peccati depressos invenit.

ANDRONICUS

Verum.

JOANNES

Scilicet nullum justum, nullum misericordia inveniret dignum, neminem tamen sprevit, neminem suae gratia pietatis privavit, sed seipsum omnibus tradidit, suique dilectam animam pro omnibus posuit.

ANDRONICUS.

Si innocens non occideretur, nemo juste liberaretur.

JOANNES.

Ideo in hominum non delectatur perditione, quos suo emptos meminit pretioso sanguine.

ANDRONICUS.

Gratias illi.

JOANNES.

Unde aliis Dei gratiam non debemus invidere, quam ex nullis praecedentibus meritis in nobis gaudemus abundare.

CALLIMACHUS.

Terruisti me monitu.

JOANNES

Ne autem tuis videar reniti votis, non suscitetur per me, sed per Drusianam, quia ad hoc implendum a Deo accepit gratiam.

DRUSIANA.

Divina substantia, quae vere et singulariter es sine materiae forma, quae hominem ad tui imaginem plasmasti, et plasmato spiraculum vitae inspirasti, jube materiale corpus Fortunati reducto calore in viventem animam iterum reformari, quo trina nostri resuscitatio tibi in laudem vertatur, Trinitas veneranda.

JOANNES.

Amen.

DRUSIANA.

Expergiscere, Fortunate et jussu Christi retinacula mortis disrumpe.

FORTUNATUS.

Quis me apprehensa manu erexit? Quis vocem ut resurgerem dedit?

JOANNES.

DRUSIANA.

FORTUNATUS.

Num me suscitavit Drusiana?

JOANNES.

Ipsa.

FORTUNATUS.

Nonne ante aliquot dies improvisa morte fuerat consumpta?

JOANNES.

At vivit in Christo.

FORTUNATUS

Et cur manet Callimachus gravi vultu modestus nec perfurit solito more in amore Drusianae?

JOANNES.

Quia a nequam intentione transmutatus, vere est Christi discipulus.

FORTUNATUS.

Non.

JOANNES.

Etiam.

FORTUNATUS

Si, ut asseris, Drusiana me suscitavit, et Callimachus Christo credidit, vitam repudio mortemque eligo sponte, quia malo non esse, quam in his tantum abundanter virtutum gratiam sentiscere.

JOANNES.

O admiranda diaboli invidia, o malitia serpentis antiqui, qui et protoplastis mortem  propinavit et super justorum gloria semper gemit! Iste infelicissimus Fortunatus, diabolicae amaritudinis felle plenissimus, comparatur malae arbori amaros fructus facienti. Unde excisus a collegio justorum et abjectus a consortio Deum timentium, mittatur in aeterni ignem supplicii, cruciandus sine alicujus intermistione refrigerii.

ANDRONICUS.

Ecce, turgescentibus serpentinis morsibus ad occasum rursus vergitur et citius dicto morietur.

JOANNES.

Moriatur, sitque incola gehennae, qui propter alieni invidiam profectus recusavit vivere.

ANDRONICUS.

Terribile.

JOANNES.

Nihil terribilius invido, nihil scelestius superbo.

ANDRONICUS.

Uterque miserabilis

JOANNES.

Una eademque persona utroque semper laborat vitio, quia neutrum sine altero.

ANDRONICUS.

Expone enucleatius.

JOANNES.

Nam qui superbit, invidet, et qui invidet, superbit; quia mens invida, dum alienam laudem nec patitur audire, et in sui comparatione perfectiores ambit vilescere, dedignatur subjici dignioribus, et superbe conatur praeferri comparibus.

ANDRONICUS.

Patet.

JOANNES.

Unde iste miserrimus vulnerabatur mente, quia se his inferiorem aestimari non sustinuit, in quis ampliorem Dei gratiam lucere non nescivit.

ANDRONICUS.

Nunc tandem intelligo quod inter surgentes minime est computatus, quia ocius erat moriturus.

JOANNES.

Dignus est enim utraque morte, quia et commandatum funus afficiebat injuria, et resurgentes injusto insectabatur odio.

ANDRONICUS.

Infelix est mortuus.

JOANNES.

Recedamus, suumque diabolo filium relinquamus. Nos autem diem istum, et pro miranda Callimachi mutatione, et pro utriusque resuscitatione, cum laetitia agamus, gratias ferentes Deo, aequo judici secretorumque discretissimo cognitori, qui solus omnia subtiliter examinans, omnia recte disponens, unumquemque, juxta quod dignum praenoscit, praemiis suppliciisve aptabit. Ipsi soli honor, virtus, fortitudo, et victoria, laus et jubilatio per infinita saeculorum saecula. Amen.

 

III.

CALLIMACHUS.

ARGUMENT DE CALLIMAQUE.

Résurrection de Drusiana et de Callimaque. Cette jeune femme étant morte dans le Seigneur, Callimaque, qui l'avait aimée vivante, désolé de l'avoir perdue et aveuglé par une passion coupable, l'aima encore dans le tombeau plus qu'il ne devait. De là sa mort misérable causée par la morsure d'un serpent; mais, grâce aux prières de l'apôtre saint Jean, il est ressuscité, ainsi que Drusiana, et renaît dans le Christ (33).

CALLIMAQUE.

PERSONNAGES.

CALLIMAQUE, jeune habitant d'Ephète.

Les amis de CallimaquE.

DRUSIANA.

ANDRONIQUE, mari de Drusiana.

L'apôtre SAINT JEAN.

FORTUNATUS, esclave d'Andronique.

DIEU.

SCÈNE PREMIÈRE.

CALLIMAQUE, ses amis.

CALLIMAQUE.

Je voudrais, mes amis, vous dire quelques mots.

LES AMIS.

Usez de notre entretien aussi longtemps qu'il vous plaira.

CALLIMAQUE.

Je préfère, si cette proposition ne vous déplaît pas, vous mettre à l'abri de la foule des importuns.

LES AMIS.

Nous sommes prêts à faire tout ce qui vous paraîtra commode.

CALLIMAQUE.

Gagnons des lieux moins ouverts, afin que personne ne vienne interrompre ce que j'ai à vous dire.

LES AMIS.

Comme il vous conviendra.

SCÈNE II.

Les précédents.

callimaque.

Je suis depuis longtemps atteint d'une peine profonde que vos conseils pourront adoucir, j'espère.

LES AMIS.

Il est juste que la communauté de nos sympathies nous fasse tous compatir à ce que la fortune apporte de bien ou de mal à chacun de nous.

CALLIMAQUE.

Oh ! plût à Dieu que vous voulussiez prendre une part de ma souffrance en y compatissant !

LES AMIS.

Apprenez-nous quels sont vos chagrins; et, si leur gravité l'exige, nous y compatirons : sinon, nous ferons nos efforts pour distraire votre esprit d'une préoccupation funeste.

CALLIMAQUE.

J'aime.

LES AMIS.

Qu'aimez-vous ?

CALLIMAQUE.

Une chose belle et pleine de grâces.

LES AMIS.

Ce sont là des attributs ; et les attributs ne s'appliquent ni à un seul ordre d'objets, ni à tous les individus d'un même ordre (34). Aussi ne peut-on savoir par votre réponse l'être particulier que vous aimez.

CALLIMAQUE.

Eh bien ! je me servirai du mot femme.

LES AMIS.

Employer le mot femme, c'est les comprendre toutes.

CALLIMAQUE.

Non pas toutes généralement, mais une en particulier.

LES AMIS.

Ce qu'on dit d'un sujet ne peut s'entendre que d'un sujet déterminé. Si donc vous voulez que nous connaissions les attributs, dites-nous d'abord quelle est la substance.

CALLIMAQUE.

Drusiana.

LES AMIS.

La femme du prince Andronique ?

CALLIMAQUE.

Elle-même.

LES AMIS.

Vous délirez, notre ami ; elle a été purifiée par le baptême.

CALLIMAQUE.

Je m'en inquiète peu, si je puis l'amener à m'aimer.

LES AMIS.

Vous ne le pourrez pas.

CALLIMAQUE.

Pourquoi cette défiance ?

LES AMIS.

Parce que vous entreprenez une chose difficile.

CALLIMAQUE.

Suis-je le premier qui tente une aventure de ce genre, et de nombreux exemples ne me provoquent-ils pas à tout oser?

LES AMIS.

Ecoutez, frère : celle pour laquelle vous brûlez suit la doctrine de l'apôtre saint Jean ; elle s'est vouée tout entière à Dieu, à tel point que rien, depuis longtemps, n'a pu la rappeler dans le lit de son époux Andronique, chrétien zélé. Encore bien moins consentira-t-elle à satisfaire vos désirs frivoles.

CALLIMAQUE.

Je vous ai demandé des consolations, et vous enfoncez le désespoir dans mon cœur !

LES AMIS.

Dissimuler, c'est tromper, et celui qui flatte vend la vérité.

CALLIMAQUE.

Puisque vous me refusez votre secours, j'irai trouver Drusiana, et par mes discours passionnés je persuaderai à son cœur de m'accorder son amour.

LES AMIS.

Vous n'y parviendrez pas.

CALLIMAQUE.

C'est qu'alors j'aurai les destins contraires (35).

LES AMIS.

Nous verrons à l'épreuve.

SCÈNE III.

CALLIMAQUE, DRUSIANA (36).

CALLIMAQUE.

C'est à vous que je parle, Drusiana, à vous mon plus cher et mon plus cordial amour.

DRUSIANA.

Je cherche avec surprise, Callimaque, ce que vous voulez de moi en m'adressant la parole.

CALLIMAQUE.

Vous le cherchez avec surprise ?

DRUSIANA.

Oui, vraiment.

CALLIMAQUE.

Je veux, avant tout, vous parler de mon amour.

DRUSIANA.

Que voulez-vous dire par votre amour ?

CALLIMAQUE.

Je veux dire q«e je vous chéris plus que toutes choses au monde.

DRUSIANA.

Quels sont les liens étroits du sang, quels sont les nœuds formés par les lois qui vous portent à m'aimer ?

CALLIMAQUE.

Votre beauté.

DRUSIANA.

Ma beauté !

CALLIMAQUE.

Oui, certes.

DRUSIANA.

Quel rapport y a-t-il entre ma beauté et vous ?

CALLIMAQUE.

Hélas ! il y en a eu bien peu jusqu'à ce jour; mais j'espère qu'il en sera bientôt différemment.

DRUSIANA.

Loin de moi ! loin de moi ! odieux suborneur ! je rougis d'échanger plus longtemps des paroles avec vous. Je sens que vous êtes rempli des ruses du démon.

CALLIMAQUE.

Ma Drusiana, ne repoussez pas un homme qui vous aime, un homme qui vous est attaché de toute son âme ! Répondez plutôt à son amour.

DRUSIANA.

Je ne fais pas le moindre cas de votre langage corrupteur ; je n'ai que du dégoût pour vos désirs lascifs, et je méprise profondément votre personne.

CALLIMAQUE.

Je n'ai pas voulu jusqu’ici me livrera la colère, parce que je pense que peut-être la pudeur vous empêche d'avouer l'effet que ma tendresse produit sur vous.

DRUSIANA.

Votre tendresse n'excite en moi que l'indignation.

CALLIMAQUE.

Je crois que vous ne tarderez pas à changer de sentiment.

DRUSIANA.

Je n'en changerai jamais, soyez-en certain.

CALLIMAQUE.

Peut-être.

DRUSIANA.

O homme insensé ! amant égaré ! pourquoi te tromper toi-même? pourquoi t'abuser par un vain espoir? Par quelle raison, par quel aveuglement peux-tu espérer que je cède à tes folles avances, moi qui depuis longtemps me suis abstenue de partager la couche de mon légitime époux ?

CALLIMAQUE.

J'en atteste Dieu et les hommes, Drusiana ! si tu ne cèdes pas à mon amour, je n'aurai ni repos ni relâche, que je ne t'aie enveloppée et prise dans mes pièges.

SCÈNE IV.

DRUSIANA, ANDRONIQUE.

DRUSIANA, se croyant seule.

Hélas ! Seigneur Jésus-Christ! que me sert d'avoir fait profession de chasteté, puisque ma beauté n'en a pas moins séduit ce jeune fou ? Voyez mon effroi, Seigneur; voyez de quelle douleur je suis pénétrée. Je ne sais ce que je dois faire : si je dénonce l'audace de Callimaque, je causerai des discordes civiles; si je me tais, je ne pourrai, sans votre secours, éviter ces embûches diaboliques. Ordonnez plutôt, ô Christ ! que je meure en vous bien vite, afin que je ne devienne pas une occasion de chute pour ce jeune voluptueux! (Elle meurt).

ANDRONIQUE.

Infortuné que je suis! Drusiana vient de trépasser subitement. Je cours appeler saint Jean.

SCÈNE V.

ANDRONIQUE, JEAN.

JEAN.

Pourquoi vous affligez-vous avec tant d'excès, Andronique? pour quelle raison coulent vos larmes?

ANDRONIQUE.

Hélas ! hélas ! seigneur ! la vie m'est devenue un fardeau.

JEAN.

Quel malheur vous a frappé ?

ANDRONIQUE.

Drusiana, votre élève…

JEAN.

A-t-elle quitté son enveloppe humaine ?

ANDRONIQUE.

Hélas ! vous l'avez dit.

JEAN.

Il n'est nullement convenable de verser des pleurs sur la mort de ceux dont nous croyons les âmes heureuses dans le repos céleste.

ANDRONIQUE.

Bien que je ne doute pas que son âme, comme vous l'assurée, ne goûte les joies éternelles, et que son corps inaccessible à la corruption ne ressuscite un jour, cependant une chose me pénètre de douleur : c'est que par ses vœux elle ait, devant moi, invité la mort à venir la prendre.

JEAN.

Avez-vous su quel a été son motif ?

ANDRONIQUE.

Je l'ai su, et je vous l'apprendrai, si jamais je parviens à me guérir de ma tristesse.

JEAN.

Allons, et employons tous nos soins à célébrer ses obsèques.

ANDRONIQUE.

Il y a non loin d'ici un tombeau de marbre ; nous y déposerons ses restes. Je chargerai Fortunatus, un de mes serviteurs, du soin de garder ce monument.

JEAN.

Il est convenable que Drusiana soit inhumée avec honneur. Puisse Dieu donner à son âme la joie et le repos!

SCENE VI.

CALLIMAQUE, FORTUNATUS (37).

CALLIMAQUE.

Qu'arrivera-t-il de tout ceci, Fortunatus? La mort même de Drusiana ne peut éteindre mon amour.

FORTUNATUS.

Votre situation est digne de pitié.

CALLIMAQUE.

Je meurs si ton adresse ne me vient en aide.

FORTUNATUS.

En quoi puis-je vous aider?

CALLIMAQUE.

En faisant que je la voie, quoique morte.

FORTUNATUS.

Son corps, je le pense, est encore intact, parce qu'il n'a pas été flétri par de longues souffrances, et qu'elle a, vous le savez, été enlevée par une fièvre légère.

CALLIMAQUE.

O plût à Dieu que j'en pusse faire l'épreuve !

FORTUNATUS.

Si vous me payez généreusement, je livrerai le corps de Drusiana à vos désirs.

CALLIMAQUE.

Prends d'abord tout ce que j'ai sous la main, et sois sûr que tu recevras de moi beaucoup plus ensuite.

FORTUNATUS.

Allons vite à la tombe.

CALLIMAQUE.

Ce n'est pas moi qui tarderai.

SCÈNE VII.

LES PRÉCÉDENTS, DRUSIANA, couchée dans son cercueil.

FORTUNATUS.

Voici le corps. (Écartant le linceul.)Ces traits ne sont pas ceux d'une morte ; ces membres ont toute la fraîcheur de la vie ; faites d'elle selon vos désirs.

CALLIMAQUE.

O Drusiana ! Drusiana ! quelle tendresse de cœur je t'avais vouée! comme je t'aimais sincèrement et du fond de mes entrailles ! Et toi, tu m'as toujours repoussé ! toujours tu as contredit mes vœux ! (Il l’enlève hors de la tombe.) Maintenant il est en mon pouvoir de pousser contre toi mes violences aussi loin que je voudrai.

FORTUNATUS.

Ah ! ah ! un horrible serpent s'élance sur nous !

CALLIMAQUE.

Malheur à moi! Fortunatus, pourquoi m'as-tu séduit? pourquoi m'as-tu conseillé ce crime détestable ? Voici que tu meurs sous la blessure de ce serpent, et moi j'expire avec toi de terreur.

SCENE VIII.

JEAN, ANDRONIQUE, ensuite DIEU.

JEAN.

Andronique, allons au tombeau de Drusiana, afin de recommander son âme au Christ par nos prières.

ANDRONIQUE.

Il est digne de votre sainteté de ne pas oublier celle qui avait mis toute sa confiance en vous.

(Dieu apparaît.)

JEAN.

Voyez! le Dieu invisible se montre à nous sous une forme visible. Il a pris les traits d'un très beau jeune homme.

ANDRONIQUE aux spectateus (38).

Tremblez !

JEAN.

Seigneur Jésus! pourquoi avez-vous daigné vous manifester en ce lieu à vos serviteurs ?

DIEU.

C'est pour la résurrection de Drusiana et de ce jeune homme étendu près de sa tombe, que je vous apparais. Mon nom doit être glorifié en eux.

ANDRONIQUE, à Jean.

Avec quelle promptitude il est remonté au ciel (39) !

JEAN.

Je ne comprends pas entièrement la cause de tout ceci.

ANDRONIQUE.

Hâtons notre marche ; peut-être, quand nous serons arrivés, trouverons-nous, à la vue des faits, l'explication de ce que vous assurez ne pas bien comprendre.

SCÈNE IX.

LES PRÉCÉDENTS, les trois corps de DRUSIANA, de FORTUNATUS et de CALLIMAQUE.

JEAN.

Au nom du Christ, quel prodige vois-je ici ? Le sépulcre est ouvert, le corps de Drusiana a été jeté hors de sa tombe ; à côté gisent deux cadavres enlaces dans les nœuds d'un serpent!

ANDRONIQUE.

Je devine ce que cela signifie. Durant sa vie, le jeune Callimaque aima Drusiana d'un amour criminel, Drusiana en fut contristée ; le chagrin qu'elle en conçut la fit tomber dans la fièvre, et elle invita la mort à venir la visiter.

JEAN.

L'amour de la chasteté a-t-il pu la pousser jusque-là ?

ANDRONIQUE.

Après la mort de celle qu'il aimait, ce jeune insensé, tourmenté à la fois par l'amour et par le chagrin de n'avoir pu commettre le crime qu'il méditait, s'abandonna au désespoir et sentit s'irriter le feu de ses désirs.

JEAN.

Obstination déplorable !

ANDRONIQUE.

Je ne doute pas qu'il n'ait séduit à prix d'argent ce méchant esclave, pour obtenir de lui l'occasion d'accomplir son dessein criminel.

JEAN.

O forfait sans exemple !

ANDRONIQUE.

Aussi, tous les deux, je le vois, ont-ils été frappés de mort, afin de les empêcher de consommer leur entreprise scélérate.

JEAN.

Juste châtiment !

ANDRONIQUE.

Ce qui dans tout ceci m'étonne le plus, c'est que la voix de Dieu ait plutôt annoncé la résurrection de celui dont la volonté fut coupable, que celle de l'homme qui n'a été que son complice ; cela vient peut-être de ce que l'un, entraîné par les séductions de la chair, a failli sans discernement, tandis que l'autre a péché par pure méchanceté.

JEAN.

Avec quel scrupule l'Arbitre suprême juge les actions humaines, et dans quelle juste balance il pèse les mérites de chacun, c'est ce qu'il est difficile de savoir, et ce que personne ne peut expliquer ; car le mystère des jugements divins passe de bien loin la sagacité de l'esprit de l'homme.

ANDRONIQUE.

Aussi n'avons-nous pas pour les jugements de Dieu assez d'admiration : nous voyons les événements ; mais la science nous manque pour en discerner les causes.

JEAN.

Ce n'est d'ordinaire qu'après les faits accomplis que l'événement nous révèle le secret des choses.

ANDRONIQUE.

Mais, faites donc, bienheureux Jean, ce que vous avez reçu la mission de faire : ressuscitez Callimaque, pour que nous arrivions au dénouement de cette mystérieuse aventure.

JEAN.

Je pense devoir invoquer d'abord le nom du Christ pour chasser le serpent ; ensuite je ressusciterai Callimaque.

ANDRONIQUE.

Vous avez raison ; c'est le moyen qu'il ne soit pas blessé de nouveau par la morsure du reptile.

JEAN, au serpent.

Éloigne-toi de ce jeune homme, bête cruelle ! car il doit dorénavant servir le Christ.

ANDRONIQUE.

Quoique cette brute soit sans raison, son oreille au moins n'est pas sourde; elle a entendu votre ordre.

JEAN.

Ce n'est pas à ma puissance, mais à celle du Christ qu'elle a obéi.

ANDRONIQUE.

Aussi a-t-elle disparu plus vite que la parole (40).

JEAN.

Dieu infini et que nul espace ne peut contenir, être simple et incommensurable, qui seul es ce que tu es ; qui, réunissant deux substances dissemblables, as de l'une et de l'autre créé l'homme, et qui, désunissant ces deux principes, sépares ce qui formait un tout ; ordonne que le souffle de vie rentre dans ce corps, que l'union rompue se rétablisse, et que Callimaque ressuscite homme parfait comme auparavant, afin que tu sois glorifié par toutes les créatures, toi qui peux seul opérer de tels miracles !

ANDRONIQUE.

Amen. — Tenez ! voici Callimaque qui respire l'air vital ! Seulement la stupeur le retient encore immobile.

JEAN.

Callimaque, au nom du Christ, levez-vous! et quoi que vous ayez fait, confessez-le; à quelques tentations coupables que vous ayez succombé, proclamez-les, pour que la vérité ne nous reste en rien cachée.

CALLIMAQUE.

Je ne puis nier que je ne sois venu ici dans une intention criminelle. J'étais consumé par une mélancolie funeste et je ne pouvais apaiser le feu de mon amour illicite.

JEAN.

Quelle démence, quelle frénésie s'était emparée de vous, pour oser vouloir faire subir à ces chastes restes un si honteux outrage?

CALLIMAQUE.

J'étais entraîné par ma propre folie et par les suggestions captieuses de ce Fortunatus.

JEAN.

Avez-vous eu, trois fois infortuné, le malheur de parvenir à commettre le mal que vous désiriez ?

CALLIMAQUE.

Nullement. J'ai eu la possibilité de vouloir ; mais le pouvoir d'exécuter m'a tout à fait manqué.

JEAN.

Quel obstacle vous arrêta ?

CALLIMAQUE.

A peine avais-je écarté le suaire et essayé d'odieux attentats sur le corps inanimé de Drusiana, que ce Fortunatus, le fauteur et l'instigateur du crime, périt sous le venin d'un serpent.

ANDRONIQUE.

O punition bien méritée !

CALLIMAQUE.

Alors m'apparut un jeune homme d'un aspect terrible ; sa main recouvrit respectueusement le corps ; de sa face rayonnante jaillirent des étincelles sur le tombeau ; une d'elles atteignit mon visage, et en même temps se fit entendre une voix qui dit : « Callimaque, meurs pour vivre ! » Ayant ouï ces mots, j'expirai.

JEAN.

Bienfait de la grâce céleste, qui ne se complaît pas dans la perle des impies !

CALLIMAQUE.

Vous avez entendu la misère de ma chute, daignez ne pas ajourner le remède de votre miséricorde.

JEAN.

Je ne l'ajournerai point.

CALLIMAQUE.

Car je suis confus et contristé jusqu'au fond de l'âme, je souffre, je gémis, je pleure sur mon horrible sacrilège.

JEAN.

Ce n'est pas sans raison ; un aussi grave délit exige ic remède d'une pénitence qui ne soit point légère.

CALLIMAQUE.

Oh! plût à Dieu que je pusse vous ouvrir les plus profonds replis de mon cœur ! vous y verriez l'amertume du regret que je souffre, et vous compatiriez à ma douleur.

JEAN.

Je me réjouis de cette douleur ; car je sens que la tristesse vous est salutaire.

CALLIMAQUE.

Je n'ai que dégoût pour ma vie passée, je n'ai que dégoût pour les voluptés coupables.

JEAN.

Ce n'est point à tort.

CALLIMAQUE.

Je me repens du crime que j'ai commis.

JEAN.

La raison le veut.

CALLIMAQUE.

J'ai tant de déplaisir de ce que j'ai fait, que je ne puis éprouver ni le désir ni le bonheur de vivre, à moins que, renaissant en Jésus-Christ, je ne mérite de devenir meilleur.

JEAN.

Je ne doute pas que la grâce d'en-haut ne se manifeste en vous.

CALLIMAQUE.

Ne tardez donc pas, ne différez pas à relever mon abattement, à adoucir ma tristesse par vos consolations, afin qu'aidé de vos avis et sous votre direction, de gentil je devienne chrétien, et que de débauché je devienne chaste ; et qu'entré, sous votre conduite, dans le chemin de la vérité, je vive selon les préceptes de la promission divine.

JEAN.

Béni soit le fils unique de Dieu, qui a bien voulu participer à notre faiblesse, et dont la clémence, ô mon fils Callimaque, vous a tué et en vous tuant vous a vivifié ! Béni soit celui qui, par ce faux semblant de trépas, a délivré sa créature de la mort de l'âme !

ANDRONIQUE.

Chose inouïe et digne de toute notre admiration !

JEAN.

O Christ ! rédemption du monde, holocauste offert pour nos péchés ! je ne sais par quelles louanges assez éclatantes te célébrer dignement. J'adore avec crainte ta bénigne clémence et ta clémente patience, toi qui tantôt traites les pécheurs avec une bonté de père, tantôt les châties avec une juste sévérité et les forces à la pénitence.

ANDRONIQUE.

Gloire à sa divine miséricorde!

JEAN.

Qui aurait osé le croire? qui l'aurait espéré? La mort surprend ce jeune homme tout occupé de satisfaire ses désirs coupables ; elle l'enlève au moment du crime, et ta miséricorde, ô Seigneur! daigne le rappeler à la vie et lui rendre des chances de pardon ! Béni soit ton saint nom dans tous les siècles, ô toi qui seul opères de si admirables prodiges !

ANDRONIQUE.

Et moi donc, bienheureux Jean ! ne tardez pas à me consoler ; car la tendresse conjugale que je porte à Drusiana ne permet à mon âme aucun repos, jusqu'à ce que je Taie vue, elle aussi, ressuscitée au plus vite.

JEAN.

Drusiana, que Jésus-Christ, noire Seigneur, vous ressuscite !

DRUSIANA.

Gloire et honneur à toi, Christ, qui me fais revivre.

CALLIMAQUE.

O ma Drusiana ! grâces soient rendues à celui qui vous sauve, à celui qui vous fait renaître dans la joie, vous qui aviez atteint votre dernier jour dans la tristesse.

DRUSIANA.

O mon vénérable père, bienheureux Jean, il est digne de votre sainteté qu'après avoir ressuscité Callimaque qui m'aima d'un amour coupable, vous ressuscitiez aussi l'esclave qui lui a livré mon corps enseveli.

CALLIMAQUE.

Apôtre du Christ, ne croyez point qu'il soit digne de vous de délivrer des liens de la mort ce traître, ce malfaiteur qui m'a trompé, qui m'a séduit, qui m'a provoqué à oser cet horrible attentat.

JEAN.

Vous ne devez point lui envier la grâce de la clémence divine.

CALLIMAQUE.

Non, il n'est pas digne de la résurrection celui qui fut cause de la perte de son prochain.

JEAN.

La loi de notre religion nous enseigne qu'un homme doit remettre ses offenses à un autre homme, s'il souhaite que Dieu lui remette les siennes (41).

ANDRONIQUE.

Cela est juste.

JEAN.

Car le fils unique de Dieu, le premier né de la Vierge, qui seul est venu au monde innocent, immaculé et exempt de la tache du péché originel, a trouvé tous les hommes courbés sous le lourd fardeau du péché.

ANDRONIQUE.

Cela est vrai.

JEAN.

Certes, il ne pouvait rencontrer aucun juste, aucun homme digne de sa miséricorde; cependant il ne méprisa personne, il n'excepta personne de sa grâce et de sa charité ; mais il s'offrit lui-même pour tous, et donna sa vie précieuse pour le salut de tous.

ANDRONIQUE.

Si l'innocent n'eût pas été mis à mort, nul homme n'eût été justement sauvé.

JEAN.

Aussi ne se réjouit-il pas de la perte des hommes, lui qui se rappelle les avoir rachetés de son sang précieux.

ANDRONIQUE.

Grâces lui soient rendues !

JEAN.

C'est pourquoi nous ne devons pas envier aux autres la grâce divine, que nous voyons avec joie abonder en nous, sans que nous l’ayons méritée.

CALLIMAQUE.

Votre remontrance m'a effrayé.

JEAN.

Néanmoins, pour ne pas paraître repousser vos désirs, cet homme ne sera pas ressuscité par moi, mais par Drusiana, qui a reçu de Dieu le pouvoir de le faire.

DRUSIANA.

Substance divine, qui seule es vraiment immatérielle et sans forme ! loi qui as créé et modelé l'homme à ton image (42), et qui as inspiré à ta créature le souffle de vie, permets que le corps matériel de Fortunatus recouvre sa chaleur et redevienne une âme vivante, afin que notre triple résurrection tourne à ta louange, vénérable Trinité !

JEAN.

Amen.

DRUSIANA.

Réveillez-vous, Fortunatus, et, par l'ordre du Christ, rompez les liens de la mort !

FORTUNATUS.

Qui me prend par la main et me relève ? qui a parlé pour me faire revivre ?

JEAN.

Drusiana.

FORTUNATUS.

Quoi ! c'est Drusiana qui m'a ressuscité ?

JEAN.

Elle-même.

FORTUNATUS.

N'avait-elle pas succombé, il y a quelques jours, à une mort imprévue ?

JEAN.

Oui, mais elle vit en Jésus-Christ.

FORTUNATU8.

Et pourquoi Callimaque a-t-il ce maintien grave et modeste? pourquoi ne laisse-t-il pas éclater, selon sa coutume, son amour effréné pour Drusiana?

JEAN.

Parce que, renonçant à cette mauvaise pensée, il s'est transformé en un vrai disciple du Christ.

FORTUNATUS.

Non ; cela n'est pas.

JEAN.

Il en est ainsi.

FORTUNATUS.

Eh bien ! si, comme vous l'assurez, Drusiana m'a ressuscité, et si Callimaque croit au Christ, je rejette la vie, et fais volontairement choix de la mort; car j'aime mieux ne pas exister que de sentir continuellement en eux une telle abondance de grâce et de vertus.

JEAN.

O étonnante envie du démon ! ô malice de l'antique serpent, qui fit goûter la coupe de la mort à nos premiers pères, et qui ne cesse de gémir sur la gloire des justes ! Ce malheureux Fortunatus, tout rempli d'un fiel diabolique, ressemble à un mauvais arbre qui ne produit que des fruits amers. Qu'il soit donc retranché du collège des justes et rejeté de la société de ceux qui craignent le Seigneur ; qu'il soit précipité dans le feu de l'éternel supplice, pour y être torturé sans un seul intervalle de rafraîchissement.

ANDRONIQUE.

Voyez comme les blessures que le serpent lui a faites se gonflent : il tourne de nouveau à la mort; il trépassera plus vite que je n'aurai parlé.

JEAN.

Qu'il meure, et devienne un des habitants de l'enfer, lui qui, par haine du bonheur d'autrui, a refusé de vivre.

ANDRONIQUE.

Punition effroyable!

JEAN.

Rien n'est plus effroyable que l'envieux ; nul n'est plus criminel que le superbe.

ANDRONIQUE.

L'un et l'autre sont misérables.

JEAN.

Un seul et même homme est toujours en proie à ces deux vices, parce qu'ils ne vont jamais l'un sans l'autre.

ANDRONIQUE.

Expliquez-vous plus clairement.

JEAN.

Oui, le superbe est envieux et l'envieux est superbe, parce qu'un esprit rongé par l'envie, ne pouvant souffrir d'entendre l'éloge d'autrui et désirant voir déprimer ceux qui le surpassent en perfection, dédaigne d'être placé au-dessous des plus dignes et s'efforce orgueilleusement d'être mis au-dessus de ses égaux.

ANDRONIQUE.

Evidemment.

JEAN.

De là vint que ce misérable se trouva blessé au fond du cœur, et ne put supporter l'humiliation de se reconnaître inférieur à ceux dans lesquels il voyait briller avec plus d'éclat la grâce divine.

ANDRONIQUE.

Je comprends enfin, maintenant, pourquoi Dieu n'avait pas compté Fortunatus au nombre de ceux qui devaient ressusciter ; c'est qu'il devait mourir presque aussitôt.

JEAN.

Il méritait ce double trépas, d'abord pour avoir outragé une sépulture qui lui était confiée, ensuite pour avoir poursuivi de sa haine injuste ceux qui étaient ressuscites.

ANDRONIQUE.

Le malheureux a cessé de vivre.

JEAN.

Retirons-nous et laissons le démon reprendre son fils. Nous, cependant, pour célébrer dignement la conversion merveilleuse de Callimaque et cette double résurrection, passons ce jour dans la joie (43), rendant grâces à Dieu, ce juge équitable, ce pénétrant scrutateur de toutes les consciences, qui seul voit tout, et, disposant toutes choses comme il convient, distribuera à chacun, selon qu'il l'en aura reconnu digne, les récompenses ou les châtiments. A lui seul l'honneur, la vertu, la force, la victoire ! à lui seul la gloire et le triomphe pendant la durée infinie des siècles ! Amen.

IV. 

ABRAHAM.

ARGUMENTUM IN ABRAHAM.

Lapsus et conversio Mariae, neptis Abrahae eremicolae, quae ubi XX annos solitariam vitam egit, corrupta virginitate saeculum repetiit et contubernio meretricum admisceri non metuit; sed post biennium praefati Abrahae monitis, illam sub amatoris specie quaerentis, reducta, larga effusione lacrymarum continuaque exercitatione jejuniorum, vigiliarum atque orationum per vicenos annos emundavit maculas criminum.

INTERLOCUTORES: ABRAHAM, EPHREM, MARIA.

 

 

 

 

 

SCENA I.

ABRAHAM.

Tune, frater et coeremita Ephrem, commodum ducis meae adhuc confabulationi vacare, an quoad usque divinas expleas laudes, me vis praestolari?

EPHREM.

Nostrorum confabulatio ejus debet esse laudatio, qui se congregatis in suo nomine medium spopondit interesse.

ABRAHAM.

Nihil aliud locuturus accessi, nisi quod divinae voluntati non nescio commodari.

EPHREM.

Quare nec ad momentum quidem me subtraho, sed tuo affectui totum dedo.

ABRAHAM.

Quiddam agendum mihi exaestuat mente, in quo tuum velle meis votis exopto respondere.

EPHREM.

Si unum cor unaque anima jubetur esse, idem velle, idem cogimur nolle.

ABRAHAM.

Est mihi neptis tenella utriusque parentis solamine destituta, in quam pro compassione orbitatis nimio affectu ducor, cujusque causa continua sollicitudine fatigor.

EPHREM

Et quid tibi, triumphator saeculi, cum curis mundi?

ABRAHAM.

Id scilicet curo ne immensa ejus serenitas pulchritudinis alicujus obfuscetur sorde coinquinationis.

EPHREM.

Hujusmodi cura non est vituperanda?

ABRAHAM.

Spero.

EPHREM.

Cujus est aetatis?

 ABRAHAM.

Si unius rotatus mensurni apponeretur, duas olympiades vitali aura vesceretur.

EPHREM.

Immatura pupilla.

ABRAHAM.

Ideo non deest mihi cura.

EPHREM.

Ubi degit?

ABRAHAM.

In meis mansiunculis. Nam rogatu propinquorum nutriendam eam suscepi; sed ejus gazas pauperibus erogare decrevi.

EPHREM.

Despectio temporalium concedet animum coelo intentum.

ABRAHAM.

Exaestuo mente gestiens illam Christo desponsare ejusque tirocinio mancipatum ire.

EPHREM.

Laudabile.

ABRAHAM.

Cogor nomine.

EPHREM.

Quid vocatur?

ABRAHAM.

MARIA.

EPHREM.

Ita est; tanti excellentiam nominis decet stemma virginitatis.

ABRAHAM.

Non diffido quin, si nostris suaviter hortamentis provocetur, ad cedendum facilis experiatur.

EPHREM.

Accedamus, ejusque cogitationi caelibis securitatem vitae instillemus.

SCENA II.

ABRAHAM.

O adoptiva filia, o meae pars animae, Maria, cede meis paternis monitionibus meique comparis Ephrem saluberrimis institutionibus; enitere ut auctricem virginitatis quam aequivoco aequiparas nomine, imiteris et castitate.

EPHREM.

Multum disconvenit, filia, ut quae cum Dei genitrice Maria per mysterium nominis praeemines in axe inter sidera nunquam casura, inferior meritis in terrae volutes infimis.

MARIA.

Mysterium nominis ignoro; unde quid circuitione verborum significes haud intelligo.

EPHREM.

Maria interpretatur stella maris, circa quam videlicet fertur mundus et vocatur populus.

MARIA.

Cur maris stella dicitur?

EPHREM.

Quia nunquam occidit, sed navigantibus recti semitam itineris dirigit.

MARIA.

Et qui posset fieri, ut ego tantilla ex lutea materia confecta eo attingerem meritis, quo mysterium rutilat nominis?

EPHREM.

Illibata corporis integritate puraque mentis sanctitate.

MARIA.

Grandis est honoris hominem aequari astrorum radiis.

EPHREM.

Nam si incorrupta et virgo permanebis, angelis Dei fies aequalis, quibus tandem stipata gravi corporis onere abjecto, pertransiens aera supergradieris aethera, zodiacum percurres circulum, nec subsistendo temperabis gressum, donec amplexaris amplexibus Filii Virginis in lucifluo thalamo sui Genitricis.

 MARIA.

Qui haec parvi pendet asinum vivit. Unde praesentia despicio, memet ipsam denego quo merear ascribi gaudiis tantae felicitatis.

EPHREM.

Ecce nanciscimur in pectore infantili senilis maturitatem ingenii.

ABRAHAM.

Gratia Dei id est quod est.

EPHREM.

Negari nequit

ABRAHAM.

Sed licet Dei gratia sit illustrata, imbecillem tamen aetatem suo uti non prodest arbitrio.

EPHREM.

Verum.

ABRAHAM.

Ideo faciam illi exiguam ab introitu cellulam meis mansiunculis contiguam, per cujus fenestram psalterium caeterasque divinae legis paginas, illam crebrius visitando, instruam.

EPHREM.

Convenit.

MARIA.

Tuo, Pater Ephrem, interventui me committo.

EPHREM.

Coelestis sponsus, cujus affectu in tenella aetate inhaesisti, tueatur te, filia, ab omni fraude diaboli.

SCENA III

ABRAHAM.

Frater Ephrem, si quid mihi utriusque casu fortunae ingeritur, te primum adeo, te solum consulo. Unde ne sis adversus querimoniae quam prosequor sed fer opem dolori quem patior.

EPHREM

Abraham, Abraham, quid pateris? Cur plus licito contristaris? Nunquam fuit fas eremicolae conturbari saecularium more

ABRAHAM.

Incomparabilis luctus mihi contigit, intolerabilis dolor me afficit.

EPHREM.

Ne fatiga me longa verborum circuitione; sed quid patiaris expone.

ABRAHAM.

Maria, mis optiva filia, quam per bis bina lustra summa diligentia nutrivi, summa solertia instruxi . . .

EPHREM.

Quid illa?

ABRAHAM

Hei mihi! periit.

EPHREM.

Qualiter?

ABRAHAM.

Miserabiliter; deinde evasit latenter.

EPHREM.

Quibus insidiis circumvenit eam fraus antiqui serpentis?

ABRAHAM.

Per illicitum cujusdam simulatoris affectum, qui monachico adveniens habitu simulata eam visitatione frequentabat, donec indocile juvenilis ingenium pectoris ad sui amorem inflexit, adeo ut per fenestram ad patrandum facinus exiliret.

EPHREM.

Contremisco auditu.

ABRAHAM.

At ubi ipsa infelix se corruptam sensit, pectus pulsavit, faciem manu laceravit, vestes scidit, capillos eruit, voces in altum ejulando dedit.

EPHREM.

Nec injuria, hujusmodi namque ruina toto lacrymarum fonte est lugenda.

ABRAHAM.

Lamentabatur namque se quod fuerat non esse.

EPHREM.

Vae illi miserae!

ABRAHAM.

 Lugebat se nostris contraria monitis egisse.

EPHREM.

Ac valde.

ABRAHAM.

Deflevit se vigiliarum, orationum, jejuniique sudores evacuasse.

EPHREM.

Si in tali compunctione perseveraret, salva fieret.

ABRAHAM.

Haud perseveravit, sed pejora prioribus apposuit.

EPHREM.

Viscera tenus conturbor totisque membris resolvor.

ABRAHAM.

Postquam enim hisce lamentis se punivit, nimietate victa doloris praeceps ferebatur in foveam desperationis.

EPHREM.

Eh heu! quam gravis perditio!

ABRAHAM.

Et quia veniam desperavit posse mereri, saeculum repetere vanitatique elegit deservire.

EPHREM.

Hem! par victoria spiritalibus in sorte eremitarum nequitiis antea fuit insolita.

ABRAHAM.

Sed nunc daemonum sumus praeda.

EPHREM.

Mirum qui fieri posset, ut te ignorante evaderet.

ABRAHAM.

Interim fueram consternatus mente ex ostensae visionis terrore, qua, si mens non fuisset laeva, mihi praefigurabatur ejus ruina.

EPHREM.

Vellem modum visionis audire.

ABRAHAM.

Putabam me ante fores cellulae stetisse, et ecce draco mirae magnitudinis nimiique foetoris rapido impetu adveniens candidulam secus me columbam reperiens cepit, devoravit subitoque non comparuit.

EPHREM.

Evidens visio.

ABRAHAM.

At ego, ubi expergiscens mente quae videbam tractavi, verebar aliquam Ecclesiae imminere persecutionem, quae fideles quosdam attraheret in errorem.

EPHREM.

Verendum erat.

ABRAHAM.

Unde prostratus in orationem praecognitori futurorum supplicavi. ut mihi detegeret solutionem somnii.

EPHREM.

Recte egisti.

ABRAHAM.

Tertia demum nocte, cum lassa sopori membra dedissem, putabam eumdem draconem meis vestigiis disruptum volutasse, ipsamque columbam absque laesione emicuisse.

EPHREM.

Laetificor auditu, nec ambigo quin tua quandoque ad te revertatur Maria.

ABRAHAM.

Postquam evigilans hujus solamine visionis temperabam tristitiam prioris, mentem recepit ut reminiscerer alumnae. Illud quoque si sine tristitia memini, quod ipsam in duorum intervallo dierum divinae innittentem laudi solito non sensi.

EPHREM.

Sero meministi.

ABRAHAM.

Fateor. Accessi, manu fenestram pulsavi,  filiam saepius nominando vocavi.

EPHREM.

Ah! frustra vocasti.

ABRAHAM.

Hoc adhuc non sensi, sed cur negligenter in divinis ageret rogavi; sed nec levis tinnitum responsi recepi.

EPHREM.

Et quid tunc fecisti?

ABRAHAM.

Ubi abesse quam quaerebam deprehendi, viscera discutiebantur timore, membra contremuerunt pavore.

EPHREM.

Nec mirum. Certe et ego id ipsum nunc patior audiendo

ABRAHAM.

Deinde flebilibus sonis auras pollui, rogitans quis lupus meam agnam raperet, quis latro meam filiam captivaret?

EPHREM.

Jure conquestus fuisti ejus perditionem, quam nutrivisti.

ABRAHAM.

Tandem accesserunt qui veritatem scientes rem esse, ita ut tibi nunc exposui, habere ipsamque vanitati dixerunt deservire.

EPHREM.

Ubi moratur

ABRAHAM.

Ignoratur.

EPHREM.

Quid fiet?

ABRAHAM.

Est mihi fidelis amicus qui civitates villasque peragrans non quiescet, donec quae illam terra susceperit agnoscet.

EPHREM.

Quid si experietur?

ABRAHAM.

Habitum mutabo, ipsamque sub amatoris specie adibo, si forte meo monitu post grave naufragium revertatur ad pristinae quietis portum.

EPHREM.

Etiam, quid fiet si carnium esus vinique haustus apponetur?

ABRAHAM.

Haud abrogabo, ne agnoscar.

EPHREM.

Recta prorsus laudabilique discretione uteris, si arctioris frena observantiae aliquantisper laxabis, quo errantem Christo lucreris.

ABRAHAM.

Eo magis ad audendum incitor, quo te mihi in hac concordari re experior.

EPHREM.

Qui clancula cordium cognoscit qua intentione unaquaeque res geratur intelligit, nec in discretissimo ejus examine reus praevaricationis habetur, qui a strictioris rigore conversationis ad tempus descendendo imbecillioribus assimilari non respuit, quo efficacius animam revocet quae erravit

ABRAHAM.

Tuum est interim me precibus adjuvare ne impediar diabolica fraude.

EPHREM.

Ipsum summum bonum, sine quo nihil fit boni, faciat tuum velle in bono consummari.

SCENA IV.

ABRAHAM.

Num ille est meus amicus, quem ante hoc biennium pro inquisitu direxi Mariae? Ipse est.

AMICUS.

Ave, venerande Pater.

ABRAHAM.

Ave, affabilis amice; diu te sustinui, sed nunc advenire  desperavi.

AMICUS.

Ideo moram feci, quia te ambigua re sollicitari non praesumpsi. At ubi veritatem investigavi, reditum maturavi.

ABRAHAM.

Vidistin' Mariam?

AMICUS.

Vidi.

ABRAHAM.

Ubi?

AMICUS.

Quam dictu miserabile!

ABRAHAM.

Dic, obsecro.

AMICUS.

In domo cujusdam lenonis habitationem elegit, qui tenello amore illam colit; nec frustra: nam omni die non modica illi pecunia ab ejus amatoribus adducitur.

ABRAHAM.

A Mariae amatoribus.

AMICUS.

Ab ipsis.

ABRAHAM.

Qui sunt ejus amatores?

AMICUS.

Perplures.

ABRAHAM.

Hei mihi, o bone Jesu! Quid hoc monstri est, quod hanc, quam tibi sponsam nutrivi, alienos amatores audio sequi?

AMICUS.

Hoc meretricibus antiquitus fuit in more, ut alieno delectarentur amore?

ABRAHAM.

Affer mihi sonipedem delicatum et militarem habitum, quo deposito tegmine religionis ipsam adeam sub specie amatoris

AMICUS.

Ecce omnia.

ABRAHAM

Obsecro, affer et pileum, quo coronam velem capitis.

AMICUS.

Hoc maxime opus est, ne agnoscaris.

ABRAHAM.

Quid si unum solidum, quem habeo, mecum afferam, quo stabulario pro mercede tribuam?

AMICUS.

Aliter ad colloquium Mariae non potes pervenire.

SCENA V.

ABRAHAM.

Salve, bone stabulari.

STABULARIUS.

Quis loquitur? Hospes, salve.

ABRAHAM.

Estne apud te locus viatori ad pernoctandum aptus?

STABULARIUS.

Est plane; nostra hospitiola nulli sunt neganda.

ABRAHAM.

Laudabile.

STABULARIUS.

Intra, ut tibi praeparetur coena.

ABRAHAM.

Magna tibi pro hilari susceptione debeo, sed adhuc majora a te expeto.

STABULARIUS.

Quae voles ut concessurum efflagita.

ABRAHAM.

Accipe vile munus quod defero, et fac ut perpulchra, quam tecum obversari experiebar, puella nostro intersit convivio.

STABULARIUS.

Cur illam desideras videre?

ABRAHAM.

Quia nimium delector in ejus agnitione, cujus pulchritudinem a pluribus laudari audiebam saepissime.

STABULARIUS.

Quisquis laudator ejus formae exstitit, nihil fefellit. Nam praenitet venusta vultu prae ceteris mulieribus.

ABRAHAM.

Ideo ardeo in ejus amore.

STABULARIUS.

Miror te in decrepita senectute juvenculae mulieris amorem spirare.

ABRAHAM.

Percerte nullius alius rei causa accessi, nisi eam videndi.

SCENA VI.

STABULARIUS.

Procede, Maria, tuique pulchritudinem nostro neophyto ostende.

 MARIA.

Ecce venio.

ABRAHAM.

Quae fiducia, quae constantia mentis mihi post haec, cum hanc, quam nutrivi in eremi latibulis, meretricio vultu ornatam conspicio? Sed non est tempus ut praefiguretur in facie quod tenetur in corde. Erumpentes lacrymas viriliter stringo, et simulata vultus hilaritate internae amaritudinem moestitudinis contego.

STABULARIUS.

Fortunata Maria, laetare, quia non solum ut hactenus tui coaevi, sed etiam senio jam confecti te adeunt, te ad amandum confluunt.

MARIA.

Quicunque me diligunt aequalem amoris vicem a me recipiunt.

ABRAHAM.

Accede, Maria, et da mihi osculum.

MARIA.

Non solum dulcia oscula libabo, sed etiam crebris senile collum amplexibus mulcebo.

ABRAHAM.

Hoc volo

MARIA.

Quid sentio? Quid stupendae novitatis gustando haurio? Ecce, odor istius fragrantiae praetendit fragrantiam mihi quondam usitatae abstinentiae.

ABRAHAM.

Nunc, nunc simulandum, nunc lascivientis more pueri jocis instandum, ne et ego agnoscar prae gravitate, et ipsa se reddat latibulis prae pudore.

MARIA.

Vae mihi infelici! Unde cecidi, et in quam perditionis foveam corrui?

ABRAHAM.

Hic non est aptus querelae locus, ubi convivarum confluit conventus.

STABULARIUS.

Domna Maria, cur suspiria trahis? Cur mades lacrymis? Nonne per biennium hic conversabaris, et nunquam ex te gemitus prorupit, nunquam tristior sermo prodiit.

MARIA.

O utinam fuissem ante trium annorum spatia morte absumpta, ne ad tanta devenirem flagitia.

ABRAHAM.

Non ut tua peccata plangerem adveni, sed ut tuo jungerer amori.

MARIA.

Levi compunctione permovebar, ideo talia fabar. Sed epulemur et laetemur, quia, ut monuisti, hic non est tempus peccata plangendi.

ABRAHAM.

Affatim refecti, affatim sumus ebriati tua largitate administrante, o bone stabulari; da licentiam a coena surgendi, quo lassum corpus in stratum componam dulcique quiete recreem.

STABULARIUS.

Ut libet.

MARIA.

Surge, domne mi, surge; tecum pariter tendam ad cubile.

ABRAHAM.

Placet. Nullatenus cogi possem ut te non comitante exirem.

SCENA VII.

MARIA.

Ecce triclinium ad inhabitandum  nobis aptum; ecce lectus haud vilibus stramentis compositus. Sede, ut tibi detraham calceamenta, ne tu ipse fatigeris discalceando.

ABRAHAM.

Muni prius seris ostium, ne quis introeundi inveniat aditum.

MARIA.

Super hoc ne solliciteris; faciam ut nulli ad nos tribuatur accessus facilis.

ABRAHAM.

Tempus ablato capitis velamine quis sim aperire. O adoptiva filia, o meae pars animae, Maria, agnoscisne me senem, qui te paterno amore nutrivi, qui te coelestis Regis unigenito desponsavi?

MARIA.

Hei mihi! Pater et magister meus Abraham est qui loquitur.

ABRAHAM.

Quid contigit tibi, filia?

MARIA.

Gravis miseria.

ABRAHAM.

Quis te decepit? Quis te seduxit?

MARIA.

Qui protoplastos prostravit.

ABRAHAM.

Ubi est angelica illa, quam in terris egisti, conversatio?

MARIA.

Prorsus perdita.

ABRAHAM.

Ubi est verecundia tua virginalis? Ubi continentia admirabilis?

MARIA.

Evacuata.

ABRAHAM.

Quam mercedem, nisi resipiscas, pro jejuniorum, orationum vigiliarum sudore ultra potes sperare, cum velut lapsa ab altitudine coeli dimersa es in profundum inferni?

MARIA.

Eh heu!

ABRAHAM.

Quare me despexisti? Quare deseruisti? Quare eventum tuae perditionis mihi non indicasti, quo ego, cum dilecto meo Ephrem, dignam pro te poenitentiam agerem?

MARIA.

Postquam lapsa in peccatis corrui, tuae sanctitati polluta proximare non praesumpsi.

ABRAHAM.

Quis unquam a peccato exstitit immunis, nisi solus Filius Virginis?

MARIA.

Nullus.

ABRAHAM.

Humanum est peccare, diabolicum in peccatis durare, nec jure reprehenditur qui subito cadit, sed qui citius surgere negligit.

MARIA.

Hei mihi infelici!

ABRAHAM.

Cur decidis? Cur in terra jaces immobilis? Erigere et quae dicam percipe.

MARIA.

Pavore concussa corrui, quia vim paternae monitionis ferre nequivi.

ABRAHAM.

Attende mei in te dilectionem et depone timorem.

MARIA.

Nequeo.

ABRAHAM.

Nonne tui causa desiderabilem eremi habitationem reliqui, omnem regularis observantiam conversationis pene evacuavi, in tantum ut ego verus cremicola, factus sum lascivientium conviva, et qui diu silentio studebam, jocularia verba, ne agnoscerer,  proferebam? Cur demisso vultu terram inspicis? Cur respondendo mecum verba miscere dedignaris?

MARIA.

Proprii conscientia reatus confundor. Ideo nec oculos ad coelum levare, nec sermonem tecum praesumo conserere.

ABRAHAM.

Noli diffidere, filia, noli desperare; sed emerge de abysso desperationis et fige in Deo spem mentis.

MARIA.

Enormitas peccatorum prostravit me in desperationis profundum.

ABRAHAM.

Peccata quidem tua sunt gravia, sed superna pietas major est omni creatura. Unde tristitias rumpe, datumque poenitendi spatiolum pigritando noli negligere, quatenus superabundet divina gratia ubi superabundavit facinorum abominatio.

MARIA.

Si ulla promerendae spes suae veniae inesset, studium poenitendi minime deesset.

ABRAHAM.

Miserere meae quam pro te subii lassitudinis, et depone perniciosam desperationem, quam omnibus commissis non nescimus esse graviorem. Qui enim peccantibus Deum misereri velle desperat, irremediabiliter peccat, quia sicut scintilla silicis pelagus nequit inflammare, ita nostrorum acerbitas peccaminum divinae dulcedinem benignitatis non valet immutare.

MARIA.

Non enim supernae magnificentiam pietatis nego, sed proprii enormitatem sceleris considerando, ad dignae satisfactionem poenitentiae vereor non sufficere.

ABRAHAM.

In me sit iniquitas tua; tantummodo revertere ad locum unde existi, et ini secundo conversationem, quam deseruisti.

MARIA.

In nullo unquam tui renitor votis, sed quae jubes obtemperanter amplector.

ABRAHAM

Nunc fateor te vere quam nutrivi filiam, nunc censeo te prae omnibus fore diligendam.

MARIA.

Aliquantulum auri vestiumque possideo, quod tua de his auctoritas decreverit exspecto.

ABRAHAM.

Quae acquisivisti peccando cum ipsis peccatis sunt abjicienda.

MARIA.

Rebar pauperibus eroganda, seu sacris esse altaribus offerenda.

ABRAHAM.

Non satis acceptabile munus Deo esse comprobatur, quod criminibus acquiritur.

MARIA.

Nulla super his ultra sollicitudine fatigar.

ABRAHAM.

Matuta nitescit, lucescit, abeamus.

MARIA.

Tuum est,  Pater amande, ut ad instar boni pastoris praecedas repertam ovem, et ego paribus incedens vestigiis subsequor praecedentem.

ABRAHAM.

Haud ita; sed ego pedibus incedam, te autem equo superponam ne itineris asperitas secet teneras plantas.

MARIA.

O, quem te memorem, quam tibi gratiarum impendam recompensationem, qui me indignam miseratione non terrore cogis, sed miti condescensione ad poenitentiam hortaris?

ABRAHAM.

Nihil aliud a te expeto, nisi ut reliquum vitae inhaerendo insistas Dei obsequio.

MARIA.

Spontanea mente inhaeream, pro viribus insistam et, si facultas desit posse, nunquam tamen deerit velle.

ABRAHAM

Convenit ut, quo studio deserviebas vanitati, famuleris divinae voluntati.

MARIA.

Fiat, precor, tuis meritis, ut in me perficiatur voluntas Divinitatis.

ABRAHAM

Maturemus reditum.

MARIA.

Maturemus; nam me taedet morarum.

SCENA VIII.

ABRAHAM.

Quanta celeritate asperi difficultatem itineris transcurrimus!

MARIA.

Quod devote agitur, facile perficitur.

ABRAHAM.

Ecce tua deserta cellula.

MARIA.

Hei mihi! Ipsa mei sceleris est conscia, ideo ingredi formido.

ABRAHAM.

Et merito; fugiendus est quippe locus, in quo hostem sequitur triumphus.

MARIA.

Et ubi me decernis compunctioni vacare?

ABRAHAM.

Ingredere in cellam interiorem, ne vetustus serpens decipiendi ultra inveniat occasionem.

MARIA.

Non contra luctor, sed quae jubes amplector.

ABRAHAM.

Familiarem meum Ephrem accedam, quo ipse, qui solus mecum tuae condoluit perditioni, congaudeat inventioni.

MARIA.

Competit.

SCENA IX.

EPHREM.

Num mihi aliquid affers gaudii?

ABRAHAM.

Ac magni.

EPHREM.

Placet, nec dubito quin Mariam manciscereris.

ABRAHAM.

Nanciscebar plane; et gaudens reduxi ad ovile.

EPHREM.

Divinae gratia visitationis factum, credo.

ABRAHAM.

Procul dubio.

EPHREM.

Vellem scire, qualiter juxta id temporis vitam moresque ordinaverit.

ABRAHAM.

Juxta meum velle.

EPHREM.

Hoc illi expedit vel maxime.

ABRAHAM.

Quidquid ipsi agendum proposui, quamvis difficile, quamvis grave, haud abrogavit subire.

EPHREM.

Laudabile.

ABRAHAM.

Nam induta cilicio continuaque vigiliarum et jejunii exercitatione macerata,  arctissimae legis observatione corpus tenerum animae cogit pati imperium.

EPHREM.

Aequum est ut iniquae sordes delectationis eliminentur acerbitate castigationis.

ABRAHAM.

Quisquis ejus lamenta intelligit, mente vulneratur, quisquis compunctionem sentit et ipse compungitur.

EPHREM.

Solet fieri.

ABRAHAM.

Elaborat pro viribus, ut quibus causa fuit perditionis fiat exemplum conversionis.

EPHREM.

Consequens est.

ABRAHAM.

Nititur ut quanto exstitit foedior, tanto appareat nitidior

EPHREM.

Jucundior audiendo precor, dialique laetor gaudimonio () .

ABRAHAM.

Et merito, nam phalanges angelicae gaudentes Dominum laudant super peccatoris conversione.

EPHREM.

Nec mirum; nullius namque justi magis delectatur perseverantia, quam impii poenitentia.

ABRAHAM.

Unde in illa tanto justius laudatur, quanto ultra resipisci posse desperabatur.

EPHREM.

Congratulantes laudemus, laudantes glorificemus unigenitum et venerabilem, dilectum et clementem Dei Filium, qui non vult perire quos sui sacro redemit sanguine.

ABRAHAM.

Ipsi honor, gloria et jubilatio per infinita saecula. Amen.

IV.

ABRAHAM.

ARGUMENT D'ABRAHAM.

Chute et conversion de Marie, nièce d'Abraham, ermite. Marie, après avoir vécu vingt années en solitude, se laisse séduire, rentre dans le siècle, et ne craint pas de se mêler à une troupe de courtisanes. Au bout de deux ans, les prières d'Abraham, qui s'était présenté à elle comme un amant, la rappellent à la vertu. Elle effaça par des larmes abondantes, par des jeûnes, des veilles et des prières continuées pendant vingt ans, les souillures de ses péchés (44).

PERSONNAGES.

ABRAHAM, ermite.

ÉPHREM(45), ermite.

MARIE, nièce d'Abraham.

Un ami d'Abraham.

Un Hôtelier.

SCÈNE PREMIÈRE.

ABRAHAM, ÉPHREM.

ABRAHAM.

Éphrem, mon frère et le compagnon de ma solitude, vous convient-il de vous entretenir avec moi, ou dois-je attendre que vous ayez fini de louer le Seigneur?

ÉPHREM.

La conversation doit avoir pour unique objet, entre nous, la louange de celui qui a promis de se trouver au milieu de ceux qui s'assemblent en son nom.

ABRAHAM.

Je ne suis venu que pour m'entretenir de ce que je sais être agréable à la divine volonté.

ÉPHREM.

C'est pourquoi je ne différerai pas cet entretien d'un seul moment, et je me donne tout à votre désir.

ABRAHAM.

Un projet fermente dans mon esprit, et je souhaite ardemment que votre volonté réponde à mes vœux.

ÉPHREM.

Avec un même cœur, avec une même âme, nous devons vouloir ou ne vouloir pas les mêmes choses.

ABRAHAM.

J'ai une nièce toute jeune, privée de l'appui de son père et de sa mère. La compassion que m'inspire son isolement me donne pour elle la plus vive affection, et j'éprouve à son sujet de continuelles inquiétudes.

ÉPHREM.

Que vous font les soucis du monde, à vous qui avez triomphé du siècle ?

ABRAHAM.

Mon seul souci est que l'éclatante beauté de ma nièce ne soit un jour ternie par la souillure du péché.

ÉPHREM.

Peut-on blâmer une telle crainte?

ABRAHAM.

J'espère que non.

ÉPHREM.

Quel est son âge ?

ABRAHAM.

Qu'une révolution de douze mois s'accomplisse, et elle aura respiré l'air vital pendant deux olympiades.

ÉPHREM.

Votre pupille est loin de la maturité.

ABRAHAM.

Aussi ne suis-je pas sans inquiétude.

ÉPHREM.

Où habite-t-elle ?

ABRAHAM.

Dans mon ermitage ; car, à la prière de ses parents, je l'ai prise chez moi pour l'élever; de plus, j'ai résolu de distribuer ses richesses aux pauvres.

ÉPHREM.

Le mépris des biens temporels convient à un esprit tourné vers le ciel.

ABRAHAM.

Je brûle du désir de fiancer ma nièce au Christ et de la soumettre à sa discipline.

ÉPHREM.

Ce désir est louable.

ABRAHAM.

Le nom qu'elle porte m'en fait une loi.

ÉPHREM.

Quel est son nom ?

ABRAHAM.

Marie.

ÉPHREM.

Il est vrai que la couronne de la virginité sied bien à l'excellence d'un tel nom.

ABRAHAM.

Je ne doute pas que, si nous lui adressons de douces exhortations, nous ne la trouvions facile à céder à nos conseils.

ÉPHREM.

Allons près d'elle, et tâchons de faire comprendre à son esprit la paisible douceur du célibat.

SCÈNE II.

Les précédents, MARIE.

ABRAHAM.

O ma fille adoptive ! ô partie de mon âme ! Marie, cède à mes avis paternels et aux instructions salutaires de mon compagnon Éphrem, tâche d'imiter par ta chasteté la patronne de la virginité, à qui tu ressembles déjà par le nom.

ÉPHREM.

Il ne convient pas, ma fille, que vous qui, par le mystère de votre nom, vous élevez sur l'axe du monde près de Marie, la mère de Dieu, au milieu des astres qui ne doivent jamais tomber, vous rampiez, inférieure en mérite, parmi les plus infimes créatures de la terre.

MARIE.

J'ignore le mystère de mon nom ; de là vient que je ne puis comprendre ce que signifient les circonlocutions dont vous vous servez (46).

ÉPHREM.

Marie signifie l’étoile de la mer, autour de laquelle roule le monde, et sont appelés les peuples.

MARIE.

Pourquoi l'appelle-t-on l’étoile de la mer?

ÉPHREM.

Parce qu'elle ne se couche jamais et indique aux navigateurs le sentier du droit chemin. 

MARIE.

Et comment pourrait-il se faire que moi, si faible créature, formée de boue, je pusse atteindre aux mérites dont brille le mystère de mon nom ?

ÉPHREM.

Vous le pourrez par une virginale pureté de corps et une entière sainteté d'esprit.

MARIE.

C'est un honneur bien grand pour un être mortel, que d'égaler les rayons des astres (47).

ÉPHREM.

Oui, si vous restez vierge et pure, vous deviendrez l'égale des anges de Dieu. Entourée de leur phalange, quand vous aurez déposé votre grossière enveloppe corporelle, traversant les airs, franchissant les nuages, vous parcourrez le cercle du zodiaque et ne vous arrêterez que dans les bras du fils de la Vierge, sur la couche radieuse de sa mère.

MARIE.

Qui ne sait pas apprécier ce bonheur vit comme la brûle (48); aussi je méprise les biens terrestres, et je renonce à moi-même, pour mériter d'être admise à jouir d'une si grande félicité.

ÉPHREM.

En vérité, nous trouvons dans le cœur de cette enfant la maturité d'esprit d'un vieillard.

ABRAHAM.

C'est à la grâce divine qu'elle le doit.

ÉPHREM.

On ne peut le nier.

ABRAHAM.

Mais, bien qu'elle soit éclairée par la grâce, il n'est pas bon, cependant, que, dans un âge aussi faible, elle soit abandonnée à sa propre volonté.

ÉPHREM.

Cela est vrai.

ABRAHAM.

Je lui construirai, auprès de mon ermitage, une cellule dont l'entrée sera très étroite, et par la fenêtre de laquelle je lui apprendrai, dans mes fréquentes visites, les psaumes et les autres parties de la loi divine.

ÉPHREM.

Cela est convenable.

MARIE.

Éphrem, mon père, je m'abandonne à votre direction.

ÉPHREM.

Que l'époux céleste à l'amour duquel vous vous êtes vouée dans un âge si tendre, vous protège, ma fille, contre toutes les ruses du démon !

SCENE III.

ABRAHAM, ÉPHREM.

ABRAHAM.

Ephrem, mon frère, si quelque coup de la bonne ou de la mauvaise fortune vient à m'atteindre, c'est vous que je vais trouver le premier, vous seul que je consulte. Ne repoussez donc pas les plaintes que je profère; mais assistez-moi dans ma douleur.

ÉPHREM.

Abraham, Abraham, quel chagrin éprouvez-vous? pourquoi cette tristesse qui passe toutes les bornes ? Un solitaire doit-il être agité des mêmes troubles que les séculiers ?

ABRAHAM.

Un immense sujet de deuil m'a frappé, une douleur intolérable m'accable.

ÉPHREM.

Ne me fatiguez pas par de longs détours ; dites-moi ce que vous souffrez.

ABRAHAM.

Marie, ma fille adoptive, que j'ai pendant quatre lustres nourrie avec tant de soin, instruite avec tant de zèle...

ÉPHREM.

Eh bien ? Elle....

ABRAHAM.

Hélas ! elle est perdue.

EPHREM.

Comment?

ABRAHAM.

D'une manière déplorable. Après sa faute, elle s'est échappée secrètement.

ÉPHREM.

De quels pièges l'a donc environnée la ruse de Tan-tique serpent?

ABRAHAM.

Il s'est servi de la passion perverse d'un imposteur qui, lui rendant souvent d'hypocrites visites sous un habit de moine (49), a enfin amené le cœur rétif de cette jeune fille à partager son amour; elle en est venue à s'échapper par la fenêtre pour commettre le crime.

ÉPHREM.

Ce récit me fait frémir.

ABRAHAM.

Mais lorsque l'infortunée se sentit perdue, elle se frappa la poitrine, se meurtrit le visage, déchira ses vêtements, s'arracha les cheveux et jeta des cris lamentables.

ÉPHREM.

Ce n'était pas sans raison; une ruine semblable doit être pleurée par un torrent de larmes.

ABRAHAM.

Elle gémissait de n'être plus ce qu'elle avait été.

ÉPHKEM.

Malheur à elle !

ABRAHAM.

Elle pleurait d'avoir agi contrairement à nos préceptes.

ÉPHREM.

Oui, grandement.

ABRAHAM.

Elle répandait d'abondantes larmes, en pensant qu'elle avait perdu le fruit de ses veilles, de ses jeûnes et de ses prières.

ÉPHREM.

Si elle persévérait dans un tel repentir, elle serait sauvée.

ABRAHAM.

Elle n'y a point persévéré ; mais à une première faute elle a ajouté des fautes plus graves.

ÉPHREM.

Je suis troublé jusqu'au fond du cœur ; tous mes membres perdent leur force.

ABRAHAM.

Après s'être punie par ses larmes, vaincue par l'excès de la douleur, elle se précipita dans l'abîme du désespoir.

ÉPHKEM.

Hélas ! quelle perte funeste !

ABRAHAM.

Désespérant de mériter jamais son pardon, elle est rentrée dans le siècle, et a résolu de se faire un instrument des vanités du monde.

ÉPHREM.

Hélas ! jamais jusqu'à ce jour les mauvais esprits n'avaient remporté une pareille victoire sur un solitaire.

ABRAHAM.

Nous sommes maintenant la proie des démons.

ÉPHREM.

Il est étonnant qu'elle ait pu s'échapper à votre insu.

ABRAHAM.

J'avais déjà l'esprit troublé; déjà une vision effrayante, si mon esprit n'eût pas été frappé d'aveuglement (50), me présageait la ruine de Marie.

ÉPHREM.

Je voudrais entendre les détails de cette vision.

ABRAHAM.

Il me semblait que j'étais devant la porte de ma cellule, lorsqu'un dragon énorme et qui répandait l'odeur la plus fétide, s'abattit avec impétuosité sur une jeune et blanche colombe qui se trouvait auprès de moi, la saisit, la dévora et disparut aussitôt.

ÉPHREM.

Cette vision était bien claire.

ABRAHAM.

A mon réveil, réfléchissant à ce que j'avais vu, je craignis que l'Église ne fût menacée d'une persécution qui fît tomber quelques fidèles dans l'erreur.

ÉPHREM.

Cela était à craindre.

ABRAHAM.

Ensuite, me prosternant pour prier, je suppliai celui dont la prescience connaît l'avenir, de me découvrir les suites que devait avoir ce songe.

ÉPHREM.

Vous avez bien agi.

ABRAHAM.

Enfin, la troisième nuit, lorsque je reposais dans le sommeil mes membres fatigués, je crus voir le même dragon rouler mort à mes pieds et la colombe reparaître à mes yeux sans la moindre blessure.

ÉPHREM.

Ce récit me comble de joie; car je ne doute pas que votre chère Marie ne revienne un jour près de vous.

ABRAHAM.

A mon réveil, en me rappelant ce songe, je me consolais du malheur que me présageait le premier. Je me recueillis alors pour penser à ma pupille. Je me souvins aussi, non sans tristesse, que depuis deux jours je ne l'entendais plus chanter, selon sa coutume, les louanges du Seigneur.

ÉPHREM.

Ce souvenir était bien tardif.

ABRAHAM.

Je l'avoue. Je m'approchai, je frappai de la main à la fenêtre de Marie, je l'appelai plusieurs fois en la nommant ma fille.

ÉPHREM.

Hélas! vous l'appeliez en vain.

ABRAHAM.

Cette idée ne me vint pas encore ; je lui demandai la cause de sa négligence à remplir ses devoirs pieux; mais je ne reçus pas le plus faible murmure pour réponse.

ÉPHREM.

Que fîtes-vous alors ?

ABRAHAM.

Dès que je m'aperçus que celle que je cherchais était absente, mes entrailles furent émues de crainte, tout mon corps trembla.

ÉPHREM.

On ne peut s'en étonner; moi aussi j'éprouve le même trouble en vous écoutant.

ABRAHAM.

Puis je remplis les airs de cris lamentables, demandant quel loup m'avait ravi mon agneau, quel brigand retenait ma fille captive ?

ÉPHREM.

Vous déploriez avec raison la perte de celle que vous avez nourrie.

ABRAHAM.

Enfin arrivèrent des gens qui, sachant la vérité, me dirent ce que je vous ai raconté et m'apprirent qu'elle s'était faite la servante des vaines passions du siècle.

ÉPHREM.

Où demeure-t-elle?

ABRAHAM.

On l'ignore.

ÉPHREM.

Que ferez-vous?

ABRAHAM.

J'ai un ami fidèle qui parcourt les villes et les campagnes et ne prendra pas de repos, qu'il n'ait appris quelle terre a reçu Marie.

ÉPHREM.

Et s'il découvre sa retraite ?

ABRAHAM.

Je changerai d'habits et j'irai la trouver sous l'extérieur d'un amant ; j'essaierai si mes exhortations peuvent la faire rentrer, après ce triste naufrage, dans le port de son premier repos.

ÉPHREM.

Bien ; mais que ferez-vous si on vous offre à manger des viandes et à vider des coupes de vin ?

ABRAHAM.

Je ne refuserai point, de peur d'être reconnu.

ÉPHREM.

Ce sera user d'un sage et louable discernement, que de relâcher pour quelques moments le frein étroit de la discipline, afin de regagner une âme à Jésus-Christ.

ABRAHAM.

Je m'enhardis d'autant plus à tenter cette entreprise, que votre pensée se trouve sur ce point conforme à la mienne.

ÉPHREM.

Celui qui connaît les replis des cœurs sait l'intention qui dirige chacune de nos actions ; dans son examen équitable, il ne regarde point comme coupable de prévarication celui qui, s'affranchissant pour un moment de la rigueur d'une stricte observance, ne dédaigne point de s'assimiler aux créatures les plus faibles, afin de ramener plus sûrement une âme égarée.

ABRAHAM.

C'est à vous cependant de m'aider de vos prières, pour empêcher que la malice du démon n'entrave mes desseins.

ÉPHREM.

Que l'être souverainement bon, sans lequel aucune chose bonne n'est faisable, permette que votre projet tourne à bien !

SCÈNE IV.

ABRAHAM, Un ami d'Abraham.

ABRAHAM.

Ne vois-je pas cet ami que j'envoyai il y a plus de deux ans à la recherche de Marie? C'est lui-même. l'ami. Salut, mon vénérable père !

ABRAHAM.

Salut, obligeant ami ! Je vous ai attendu longtemps, mais j'avais fini par désespérer de votre retour.

l'ami.

J'ai tardé ainsi, parce que je ne voulais pas prolonger votre inquiétude par des renseignements incertains ; mais aussitôt que j'ai eu découvert la vérité, j'ai hâté mon retour.

ABRAHAM.

Avez-vous vu Marie?

l'ami.

Je l'ai vue.

ABRAHAM.

Où?

l'ami.

Quelle chose déplorable à dire !

ABRAHAM.

Dites-la moi, je vous en supplie.

l'ami.

Elle a choisi pour demeure la maison d'un homme qui fait un métier honteux ; cet homme a pour elle beaucoup de soins et d'attachement, et ce n'est pas sans raison, car chaque jour il reçoit de grosses sommes des amants de Marie.

ABRAHAM.

Des amants de Marie !

l'ami.

Oui.

ABRAHAM.

Et qui sont ces amants?,

l'ami.

Ils sont très nombreux.

ABRAHAM.

Hélas ! ô bon Jésus ! quelle monstruosité ! Celle que j'avais élevée pour être ton épouse se livre, me dit-on, à des amants étrangers!

l'ami.

Ce fut de tout temps la coutume des courtisanes de se plaire à l'amour des étrangers.

ABRAHAM.

Procurez-moi un cheval léger et un habit militaire; je veux déposer mon vêtement de religion, et me présenter à elle sous les dehors d'un amant.

l'ami.

Voici tout ce que vous m'avez demandé.

ABRAHAM.

Apportez-moi encore, je vous prie, un grand chapeau pour voiler ma tonsure.

l'ami.

Cette précaution est surtout nécessaire, pour que vous ne soyez pas reconnu.

ABRAHAM.

Si j'emportais avec moi une pièce d'or que je possède, afin de payer l'hôtelier?

l'ami.

Autrement vous ne pourriez parvenir à converser avec Marie.

SCÈNE V.

ABRAHAM, l'hôtelier.

ABRAHAM.

Salut, bon hôtelier.

l'hôtelier.

Qui me parle? Hôte, salut.

ABRAHAM.

Avez-vous de la place pour un voyageur qui veut passer la nuit chez vous?

l'hôtelier.

Oui, sans doute; nous ne devons refuser notre humble hôtellerie à personne.

ABRAHAM.

C'est très louable.

l'hôtelier.

Entrez, on va vous préparer à souper.

ABRAHAM.

Je vous dois beaucoup pour ce gracieux accueil ; mais j'ai à vous demander un plus grand service.

l'hôtelier.

Dites ce que vous désirez, vous l'obtiendrez, à coup sûr.

ABRAHAM.

Acceptez ce petit présent que je vous offre, et faites en sorte que cette très belle fille qui, je le sais, demeure chez vous, vienne prendre place à notre table.

l'hôtelier.

Pourquoi avez-vous envie de la voir ?

ABRAHAM.

Parce que je me fais une grande joie de connaître cette femme dont j'ai entendu louer si souvent la beauté.

l'hôtelier.

Ceux qui vantent ses charmes ne mentent point; car par les grâces de son visage elle éclipse toutes les autres femmes.

ABRAHAM.

De là vient que je brûle d'amour pour elle.

l'hôtelier.

Je m'étonne que vous puissiez, vieux et décrépit comme vous êtes, soupirer d'amour pour une jeune femme.

ABRAHAM.

Il est très certain que je ne suis venu ici que pour la voir (51).

SCÈNE VI.

Les précédents, MARIE.

l'hôtelier.

Avancez, avancez, Marie, et faites admirer votre beauté à ce néophyte.

MARIE.

Me voici.

ABRAHAM, à part.

De quelle constance, de quelle fermeté d'esprit ne dois-je pas m'armer, quand je vois celle que j’ai nourrie dans la solitude de mon ermitage, chargée des parures d'une courtisane ? Mais il n'est pas temps que mon visage révèle ce qui se passe dans mon âme. Je retiens avec un mâle courage mes larmes prêtes à s'échapper, et je couvre sous une feinte gaieté la profonde amertume de ma douleur.

l'hôtelier.

Heureuse Marie, réjouissez-vous, car, non seulement, comme de coutume, les jeunes gens de votre âge, mais les vieillards eux-mêmes vous recherchent et accourent en foule pour vous témoigner leur amour.

MARIE.

Tous ceux qui m'aiment reçoivent de moi en retour un amour égal.

ABRAHAM.

Approchez, Marie, et donnez-moi un baiser.

MARIE.

Non seulement je vous donnerai les plus doux baisers, mais je caresserai et j'entourerai de mes bras ce col que les ans ont courbé.

ABRAHAM.

Volontiers.

MARIE, à part.

Quelle est l'odeur que je sens ? quel est le parfum extraordinaire que je respire? Cette saveur particulière me rappelle celle de mon ancienne abstinence.

ABRAHAM, à part.

C'est à présent qu'il faut feindre, à présent qu'il faut me livrer à de joyeux ébats comme un jeune étourdi, de peur que ma gravité ne me fasse reconnaître, et que la honte ne la pousse à rentrer dans sa retraite.

MARIE.

Hélas ! malheureuse! D'où suis-je tombée? et dans quel abîme de perdition ai-je roulé ?

ABRAHAM.

Ce lieu où se rassemble la foule des convives n'est pas fait pour entendre des plaintes.

l'hôtelier.

Dame Marie, pourquoi soupirez-vous ? pourquoi versez-vous des larmes? N'habitez-vous pas ici depuis deux ans ? et jamais je ne vous ai entendu gémir ; jamais je n'ai remarqué que vos propos aient été plus tristes.

MARIE.

Oh ! plût à Dieu que la mort m'eût enlevée il y a trois ans ! Je ne serais point descendue à une vie aussi criminelle.

ABRAHAM.

Je ne suis pas venu pour pleurer vos péchés avec vous, mais pour partager votre amour.

MARIE.

Un léger repentir m'attristait et me faisait ainsi parler ; mais soupons et livrons-nous à la joie ; car, comme vous m'en faites souvenir, ce n'est ni le moment ni le lieu de pleurer mes péchés.

ABRAHAM.

Nous avons largement soupé, largement bu, grâce à votre libérale hospitalité, à digne hôtelier. Permettez-moi de me lever de table, pour aller étendre dans un lit mon corps fatigué et refaire mes forces par un doux repos.

l'hôtelier.

Comme il vous plaira.

MARIE.

Levez-vous, mon seigneur, levez-vous; je vais me rendre avec vous dans la chambre à coucher.

ABRAHAM.

Je le désire; rien ne m'aurait fait sortir d'ici, si vous n'aviez dû m'accompagner.

SCÈNE VII.

MARIE, ABRAHAM.

MARIE.

Voici une chambre où nous serons commodément ; voici un lit qui n'est point composé de pauvres matelas. Asseyez-vous, que je vous épargne la fatigue d'ôter votre chaussure.

ABRAHAM.

Fermez d'abord les verrous avec soin, pour que personne ne puisse entrer.

MARIE.

Que cela ne vous inquiète pas ; je saurai faire en sorte que personne n'arrive aisément jusqu'à nous.

ABRAHAM, à parut.

Il est temps maintenant d'ôter le grand chapeau qui couvre ma tête et de montrer qui je suis. (Haut.) O ma fille d'adoption ! ô moitié de mon âme, Marie, reconnaissez-vous en moi le vieillard qui vous a nourrie avec la tendresse d'un père et qui vous a fiancée au fils unique du Roi céleste?

MARIE.

O Dieu ! c'est mon père et mon maître Abraham qui me parle ! (Elle demeure frappée de crainte (52).)

ABRAHAM.

Que t'est-il arrivé, ma fille ?

MARIE.

Un grand malheur.

ABRAHAM.

Qui t'a trompée? qui t'a séduite?

MARIE.

Celui qui a fait tomber nos premiers pères.

ABRAHAM.

Où est la vie angélique que tu menais sur la terre ?

MARIE.

Tout à fait perdue.

ABRAHAM.

Où est ta pudeur virginale? où est ton admirable chasteté ?

MARIE.

Perdue.

ABRAHAM.

Si tu ne rentres dans la voie du salut, quel prix peux-tu espérer recevoir de tes jeûnes, de tes veilles, de tes prières, lorsque, tombée de la hauteur du ciel, tu t'es comme noyée dans les profondeurs de l'enfer ?

MARIE.

Hélas !

ABRAHAM.

Pourquoi m'as-tu méprisé? pourquoi m'as-tu abandonné ? pourquoi ne m'as-tu pas instruit de ta chute ? Aidé de mon cher Éphrem, j'aurais fait pour toi une complète pénitence.

MARIB.

Après que je fus tombée dans le péché, souillée comme je l'étais, je n'osai plus m'approcher de votre sainteté.

ABRAHAM.

Qui jamais fut exempt de péché, si ce n'est le fils de la Vierge?

MARIE.

Personne.

ABRAHAM.

Pécher est le propre de l'humanité; ce qui est du démon, c'est de persévérer dans ses fautes. On doit blâmer non pas celui qui tombe par surprise, mais celui qui néglige de se relever aussitôt.

MARIE.

Malheureuse que je suis! (Elle se prosterne.)

ABRAHAM.

Pourquoi te laisses-tu abattre? pourquoi rester ainsi immobile, prosternée à terre ? Relève-toi et écoute ce que je vais dire.

MARIE.

Je suis tombée frappée de terreur ; je n'ai pu soutenir le poids de vos remontrances paternelles.

ABRAHAM.

Songe, ma fille, à ma tendresse pour toi, et cesse de craindre.

MARIE.

Je ne puis.

ABRAHAM.

N'est-ce pas pour toi que j'ai quitté mon désert si regrettable et renoncé à l'observance de presque toute discipline régulière? n'est-ce pas pour toi, que moi, véritable ermite, je me suis fait le compagnon de table de gens débauchés? Moi, qui depuis si longtemps m'étais voué au silence, n'ai-je pas proféré des paroles joviales pour ne pas être reconnu ? Pourquoi baisser les yeux et regarder la terre ? pourquoi dédaignes-tu de me répondre et d'échanger avec moi tes pensées?

MARIE.

La conscience de mon crime m'accable ; je n'ose lever les yeux vers le ciel, ni mêler mes paroles aux vôtres.

ABRAHAM.

Ne te défie pas ainsi du ciel, ma fille, ne désespère pas ; mais sors de cet abîme de désespoir et mets ton espérance en Dieu.

MARIE.

L'énormité de mes péchés m'a plongée dans le plus profond désespoir.

ABRAHAM.

Vos péchés sont bien grands, je l'avoue; mais la miséricorde divine est plus grande que toutes les choses créées (53). Bannisses donc cette tristesse, et profitez du peu de temps qui vous est donné pour vous repentir ; car la grâce divine abonde où ont le plus abondé l'abomination et les désordres.

MARIE.

Si on avait le moindre espoir de mériter son pardon, on ne manquerait pas de se livrer avec ardeur à la pénitence.

ABRAHAM.

Ayez pitié, ma fille, des fatigues auxquelles je me suis exposé pour vous; renoncez à ce funeste découragement qui est, je le déclare, plus coupable que toutes les fautes ; car celui qui désespère de la miséricorde de Dieu envers les pécheurs, commet un péché irrémissible. En effet, comme l'étincelle qui jaillit du caillou ne peut embraser la mer, l'amertume de nos péchés ne saurait altérer la douceur de la clémence divine.

MARIE.

Je ne nie pas la grandeur de la bonté suprême ; mais quand je considère l'énormité de mon crime, j'ai peur qu'il n'y ait pas de pénitence qui puisse suffire à l'expier.

ABRAHAM.

Je me charge de votre iniquité ; seulement retournez au lieu que vous avez quitté et reprenez le genre de vie que vous avez abandonné.

MARIE.

Je ne m'opposerai jamais à aucun de vos désirs ; j'obéis respectueusement à vos ordres.

ABRAHAM.

Je vois bien à présent que j'ai retrouvé ma fille, celle que j'ai nourrie ; à présent c'est vous que je dois chérir par-dessus toutes choses.

MARIE.

Je possède un peu d'or et quelques vêtements précieux; j'attends ce que votre autorité décidera à cet égard.

ABRAHAM.

Ce que vous avez acquis par le péché, il faut l'abandonner avec le péché.

MARIE.

Je pensais à distribuer ces objets aux pauvres ou bien à les offrir aux saints autels.

ABRAHAM.

Le produit du crime n'est certainement point une offrande agréable à Dieu (54).

MARIE.

Je ne me préoccuperai plus de cette idée.

ABRAHAM.

L'aurore paraît ; le jour est venu ; partons.

MARIE.

C'est à vous, père chéri, de précéder, comme le bon pasteur, la brebis que vous avez retrouvée, et moi, marchant derrière, je suivrai vos traces.

ABRAHAM.

Il n'en sera pas ainsi ; j'irai à pied et vous monterez sur mon cheval, de peur que l'aspérité du chemin ne blesse la plante de vos pieds délicats (55).

MARIE.

Oh ! comment vous louer dignement? par quelle reconnaissance payer tant de bonté? Loin de me forcer au repentir par la terreur, vous m'y amenez, moi indigne de pitié, par les plus douces, par les plus tendres exhortations.

ABRAHAM.

Je ne vous demande rien autre chose que de demeurer fidèle au Seigneur pendant le reste de votre vie.

MARIE.

Je m'attacherai à Dieu de toute ma volonté, de toutes mes forces ; et si le pouvoir me manque, du moins jamais la volonté ne me manquera.

ABRAHAM.

Il convient maintenant de servir Dieu avec la même ardeur que vous aviez mise au service des vanités du monde.

MARIE.

Je demande à Dieu que, par vos mérites, sa volonté s'accomplisse en moi.

ABRAHAM.

Hâtons notre retour.

MARIE.

Oui, hâtons-le; car tout délai m'est pénible.

SCÈNE VIII.

Les mêmes.

ABRAHAM.

Avec quelle rapidité nous avons surmonté les difficultés de ce rude voyage (56)!

MARIE.

Ce qu'on fait avec dévotion se fait aisément.

ABRAHAM.

Voici votre cellule déserte.

MARIE.

Hélas ! elle fut témoin et confidente de mon crime, je n'ose y entrer (57).

ABRAHAM.

Vous avez raison ; il convient de fuir un lieu où le triomphe a été du côté de l'ennemi.

MARIE.

Et où m'ordonnez-vous de faire pénitence?

ABRAHAM.

Entrez dans cette cellule plus retirée, afin que le vieux serpent ne trouve plus désormais l'occasion de vous tromper.

MARIE.

Je ne résiste pas, et je me soumets à vos ordres.

ABRAHAM.

Je vais aller trouver mon compagnon Éphrem, afin qu'il se réjouisse avec moi de ce que je vous ai retrouvée, lui qui seul a pleuré avec moi votre perte.

MARIE.

Cela est juste.

SCÈNE IX.

ABRAHAM, ÉPHREM.

ÉPHREM.

M'apportez-vous d'heureuses nouvelles ?

ABRAHAM.

Oui ; de très heureuses.

ÉPHREM.

Je m'en félicite ; je ne doute pas que vous n'ayez retrouvé Marie.

ABRAHAM.

Je l'ai retrouvée, en effet, et je l'ai ramenée avec joie au bercail.

ÉPHREM.

C'est l'œuvre de l'assistance divine ; je le crois.

ABRAHAM.

Il n'en faut pas douter.

ÉPHREM.

Je voudrais savoir de quelle manière elle a maintenant réglé ses mœurs et sa vie.

ABRAHAM.

Suivant ma volonté.

ÉPHREM.

Rien ne peut lui être plus utile.

ABRAHAM.

Elle s'est soumise à tout ce que je lui ai ordonné de faire, quelque difficile, quelque pénible que cela fût.

ÉPHREM.

Cette obéissance est digne d'éloge.

ABRAHAM.

Revêtue d'un cilice, se mortifiant par des veilles et par un jeûne continuel, elle observe la discipline la plus austère et force son corps délicat à subir l'empire de l'âme.

ÉPHREM.

Il est juste que les souillures d'une volupté criminelle ne puissent se laver que par les plus rudes macérations.

ABRAHAM.

Quand on l'entend gémir, on a le cœur déchiré; quand on voit son repentir, on se livre soi-même à la contrition.

ÉPHREM.

Il en est presque toujours ainsi.

ABRAHAM.

Elle travaille de toutes ses forces à devenir pour le monde un exemple de conversion, comme elle a été une cause de chute.

ÉPHREM.

Cela est bien pensé.

ABRAHAM.

Plus elle a été souillée, plus elle s'efforce de se montrer pure.

ÉPHREM.

Ce récit me comble de joie et fait pénétrer la satisfaction jusqu'au fond de mon cœur.

ABRAHAM.

Et avec raison, car les phalanges angéliques se réjouissent et louent le très Haut pour la conversion d'un pécheur.

ÉPHREM.

On ne peut s'en étonner, car Dieu ressent peut-être moins de joie de la persévérance du juste que du repentir de l'impie.

ABRAHAM.

Aussi devons-nous louer d'autant plus la bonté du Seigneur envers Marie, que nous espérions moins qu'elle pût revenir jamais à la vertu.

ÉPHREM.

Félicitons et louons, louons et glorifions l'unique, le vénérable, le bien-aimé et le clément fils de Dieu, qui ne veut pas laisser périr celui qu'il a rachetés de son sang divin.

ABRAHAM.

A lui honneur, gloire, louange et jubilation pendant les siècles sans fin ! Amen.

 

V.

PAPHNUTIUS

ARGUMENTUM IN PAPHNUTIUM.

Conversio Thaidis meretricis, quam Paphnutius eremita, aeque ut Abraham, sub specie adiens amatoris convertit, et data poenitentia per quinquennium in angusta cellula conclusit, donec digna satisfactione Deo reconciliata, quinta decima peractae poenitentiae die, obdormivit in Christo.

INTERLOCUTORES: PAPHNUTIUS, DISCIPULI, THAIS, JUVENES AMANTES, ANTONIUS, PAULUS.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

SCENA I.

DISCIPULI.

Cur obscurum, Pater, vultum nec solito geris, Paphnuti, serenum?

PAPHNUTIUS.

Cujus cor contristatur, ejus et vultus obscuratur.

DISCIPULI.

Pro qua re contristaris?

PAPHNUTIUS.

Pro injuria Factoris

DISCIPULI.

Quae haec injuria?

PAPHNUTIUS.

Ipsam quam a propria patitur creatura ad sui imaginem condita.

DISCIPULI.

Terruisti nos dictu.

PAPHNUTIUS.

Licet illa impassibilis majestas affici non possit injuriis, tamen, ut affectus nostrae fragilitatis metaphorice transferam in Deum, quae major injuria dici potest, quam, quod ejus imperio, cujus gubernaculis major mundus obtemperanter subditur, solus minor contra luctetur?

DISCIPULI.

Quis est minor mundus?

PAPHNUTIUS.

Homo.

DISCIPULI.

Homo?

PAPHNUTIUS.

Porro.

DISCIPULI.

Quis homo?

PAPHNUTIUS.

Omnis.

DISCIPULI.

Qui potest fieri?

PAPHNUTIUS.

Ut placuit Creatori.

DISCIPULI.

Non sapimus.

PAPHNUTIUS.

Non obvium est perpluribus.

DISCIPULI.

Expone.

PAPHNUTIUS.

Intendite.

DISCIPULI.

Ac prompta mente.

PAPHNUTIUS.

Sicut enim major mundus ex quatuor contrariis elementis, sed ad votum Creatoris secundum harmonicam moderationem concordantibus perficitur, ita et homo non solum ab eisdem elementis, sed etiam ex magis contrariis partibus coaptatur.

DISCIPULI.

Et quid magis contrarium quam elementa?

PAPHNUTIUS.

Corpus et anima, quia licet illa sint contraria, tamen sunt corporalia; anima nec mortalis, ut corpus, nec corpus spiritale, ut anima.

DISCIPULI.

Ita.

PAPHNUTIUS.

Si tamen dialecticos sequimur, nec illa contraria esse fatemur.

DISCIPULI.

Et quis potest negare?

PAPHNUTIUS.

Qui dialectice scit disputare, quia usiae nihil est contrarium, sed receptatrix est contrariorum.

DISCIPULI.

Quid sibi vult quod dixisti, secundum harmonicam moderationem?

PAPHNUTIUS.

Id scilicet, quod, sicut pressi excellentesque soni harmonice conjuncti quiddam perficiunt musicum, ita dissona elementa convenienter concordantia unum perficiunt mundum.

DISCIPULI.

Mirum quomodo dissona concordari vel concordantia possint dissona dici.

PAPHNUTIUS.

Quia nihil ex similibus componi videtur, nec ex his, quae nulla rationis proportione junguntur, et a se omni substantia naturaque discreta sunt.

DISCIPULI.

Quid est musica?

PAPHNUTIUS.

Disciplina una de philosophiae quadruvio.

DISCIPULI.

Quid est hoc quod dicis quadruvium?

PAPHNUTIUS.

Arithmetica, geometrica, musica, astronomica.

DISCIPULI.

Cur quadruvium?

PAPHNUTIUS.

Quia, sicut a quadruvio semitae, ita ab uno philosophiae principio harum disciplinarum prodeunt progressiones rectae.

DISCIPULI.

Veremur quiddam investigando rogitare de tribus, quia coeptae scrupulum disputationis capedine mentis vix penetrare quimus.

PAPHNUTIUS.

Difficile captu.

DISCIPULI.

Dic nobis de ea superficietenus, cujus mentionem in praesenti fecimus.

PAPHNUTIUS.

Perparum dicere scio, quia eremicolis est incognita.

DISCIPULI.

Quid agit?

PAPHNUTIUS.

Musica?

DISCIPULI.

Ipsa.

PAPHNUTIUS.

Disputat de sonis.

DISCIPULI.

Utrum est una, an plures?

PAPHNUTIUS.

Tres esse dicuntur; sed unaquaeque ratione proportionationis alteri ita conjungitur, ut idem quod accidit uni non deest alteri.

DISCIPULI.

Et quae distantia inter tres?

PAPHNUTIUS.

Prima dicitur mundana sive coelestis, secunda mundana [ leg. humana], tertia, quae instrumentis exercetur.

DISCIPULI.

In quo constat coelestis?

PAPHNUTIUS.

In septem planetis et in coelesti sphaera.

DISCIPULI.

Quomodo?

PAPHNUTIUS.

Eo videlicet quo illa quae in instrumentis; quia tot spatia pares productiones, eaedem symphoniae reperiuntur in his quae et in chordis.

DISCIPULI.

Quid sunt spatia?

PAPHNUTIUS.

Dimensiones, quae numerantur inter planetas sive inter chordas.

DISCIPULI.

Et quid productiones?

PAPHNUTIUS.

Idem quod toni.

DISCIPULI.

Nec horum notitia nos tangit.

PAPHNUTIUS.

Tonus fit ex duobus sonis et possidet rationem epogdoi numeri sive sesquioctavi.

DISCIPULI.

Quanto velocius praeposita investigando satagimus transire, tanto difficiliora nobis non desinis apponere.

PAPHNUTIUS.

Hoc exigit hujusmodi disputatio.

DISCIPULI.

Edissere summotenus aliquantulum de symphoniis, quo saltim sciamus significationem nominis.

PAPHNUTIUS.

Symphonia dicitur modulationis temperamentum.

DISCIPULI.

Quare?

PAPHNUTIUS.

Quia nunc quatuor, nunc quinque, nunc octo sonis perficitur.

DISCIPULI.

Quia tres esse cognoscimus, singularum vocabula dignoscere cupimus.

PAPHNUTIUS.

Prima dicitur  diatessaron, quasi ex quatuor, et possidet proportionem epitritam sive sesquitertiam; secunda diapente, quae constat ex quinque et est in ratione hemiolii sive sesquialteri; tertia diapason; haec fit in duplo, perficiturque sonitibus octo.

DISCIPULI.

Num sphaera et planetae proferunt sonum, ut mereantur comparationem chordarum?

PAPHNUTIUS.

Ac maximum.

DISCIPULI.

Cur non auditur?

PAPHNUTIUS.

Multifariam exponunt. Alii autumant non audiri posse propter assiduitatem; alii propter aeris spissitudinem. Quidam autem ferunt quod tanti enormitas sonitus artos aurium nequeat intrare meatus. Sunt etiam qui dicunt quod sphaera tam jucundum, tam dulcem efferat sonum, ut si audiretur omnes in commune homines, semetipsis neglectis omnibusque postpositis studii, ducentem sonum ab oriente sequerentur in occidentem.

DISCIPULI.

Praestat ut non audiatur.

PAPHNUTIUS.

Hoc a Creatore praesciebatur.

DISCIPULI.

Sit satis de ista, prosequere de humana.

PAPHNUTIUS.

Quid de illa?

DISCIPULI.

In quo percipiatur.

PAPHNUTIUS.

Non solum, ut dixi, in compagine corporis et animae, necnon in emissione nunc gravis, nunc clarae vocis, sed etiam in pulsibus venarum atque in quorumdam mensura membrorum, sicut in articulis digitorum, in quibus easdem proportiones mensurando reperimus, quas in symphoniis praemisimus, quia musica dicitur convenientia non solum vocum, sed etiam aliarum dissimilium rerum.

DISCIPULI.

Si praescissemus quod hujusmodi nodus quaestionis tam difficilis ad solvendum esset insciis, maluissemus minorem mundum nescire, quam tantum difficultatis subire.

PAPHNUTIUS.

Nil officit quod elaborastis, cum ante ignorata experti estis.

DISCIPULI.

Verum; sed taedet nos philosophicae disputationis, quia nescimus sensu emetiri scrupulum tuae rationis.

PAPHNUTIUS.

Cur me illuditis, qui plane sum nescius, non philosophus?

DISCIPULI.

Et unde tibi haec, quae nos fatigando protulisti?

PAPHNUTIUS.

Tenuem scientiae guttulam, quam de plenis sciorum puteis effluentem, non ad colligendum residens, sed casu praeteriens,  repertam elambi, vobiscum communicare studui.

DISCIPULI.

Gratulamur tuae benignitati, sed terremur sententia Apostoli dicentis: Nam stulta mundi elegit Deus, ut confunderet sophistica.

PAPHNUTIUS.

Sive stultus sive sophista perversa operentur, confusionem a Deo merentur.

DISCIPULI.

Ita.

PAPHNUTIUS.

Nec scientia scibilis Deum offendit, sed injustitia scientis.

DISCIPULI.

Verum.

PAPHNUTIUS.

Et in cujus laudem dignius justiusque scientia artium retorquetur, quam in ejus, qui scibile fecit et scientiam dedit?

DISCIPULI.

In nullius.

PAPHNUTIUS.

Quanto enim mirabiliori lege Deum omnia in numero et mensura et pondere posuisse quis agnoscit, tanto in ejus amore ardescit.

DISCIPULI

Nec injuria.

PAPHNUTIUS.

Sed quid moror in istis, quae nobis minimum afferunt delectationis?

DISCIPULI.

Enuclea nobis causam tui moeroris, ne diutins frangamur pondere curiositatis.

PAPHNUTIUS.

Si quando experiemini, auditu non delectabimini.

DISCIPULI.

Haud raro contristatur qui curiositatem sectatur; sed tamen hanc nequimus superare, quia familiaris est fragilitati nostrae.

PAPHNUTIUS.

Quaedam impudens femina moratur in hac patria.

DISCIPULI.

Res civibus periculosa.

PAPHNUTIUS.

Haec miranda praenitet pulchritudine, et horrenda sordet turpitudine.

DISCIPULI.

Miserabile! Quid vocatur?

PAPHNUTIUS.

Thais.

DISCIPULI.

Illa meretrix?

PAPHNUTIUS.

Ipsa.

DISCIPULI.

Ejus infamia nulli est incognita.

PAPHNUTIUS.

Nec mirum, quia non dignatur cum paucis ad interitum tendere, sed prompta est omnes lenociniis suae formae illicere, secumque ad interitum trahere.

DISCIPULI

Lugubre.

PAPHNUTIUS.

Nec solum nugaces vilitatem suae familiaris rei dissipant illam colendo, sed etiam praepotentes viri pretiosae varietatem suppellectilis pessumdant, non absque sui damno hanc ditando.

DISCIPULI.

Horescimus auditu.

PAPHNUTIUS.

Greges amatorum ad illam confluunt.

DISCIPULI.

Se ipsos perdunt.

PAPHNUTIUS

Qui amentes, dum caeco corde quis illam adeat contendunt, convicia congerunt.

DISCIPULI.

Unum vitium parat aliud.

PAPHNUTIUS.

Deinde inito certamine, nunc ora naresque pugnis frangendo, nunc armis vicissim ejiciendo, decurrentis illuvie sanguinis madefaciunt limina lupanaris.

DISCIPULI.

O nefas detestabile!

PAPHNUTIUS.

Haec injuria quam deflevi Factoris, haec est causa mei doloris.

DISCIPULI.

Merito super hoc contristaris, nec dubitamus quin tecum contristentur cives patriae coelestis.

PAPHNUTIUS.

Quid si illam adeam sub specie amatoris, si forte revocari possit ab intentione nugacitatis?

DISCIPULI.

Qui tuae cogitationi instillavit velle, ipse praestet efficaciam posse.

PAPHNUTIUS.

Fulcite me interim precibus assiduis, ne superer insidiis vitiosi serpentis.

DISCIPULI.

Qui regem prostravit tenebricolarum, largiatur tibi contra hostem triumphum.

SCENA II.

PAPHNUTIUS.

Ecce juvenes in foro; illos primum adibo, et ubi hanc quam quaero inveniam rogabo.

JUVENES.

En, ignotus quidam nos adit; experiemur quid velit.

PAPHNUTIUS.

Heus, juvenes, qui estis?

JUVENES.

Urbicolae hujus civitatis.

PAPHNUTIUS.

Avete.

JUVENES.

Et tu salve, sive sis hujus patriae indigena, sive advena.

PAPHNUTIUS.

Advena nunc advenio.

JUVENES.

Cur advenis? Quid quaeris?

PAPHNUTIUS.

Non est dicendum.

JUVENES.

Quare?

PAPHNUTIUS.

Quia mihi secretum.

JUVENES.

Melius ut proferas, quia si non es nostras, difficile poteris aliquod inter nos negotium absque consilio peragere incolarum.

PAPHNUTIUS.

Quid si dixero, et dicendo aliquod mihi impedimentum excitavero?

JUVENES.

Non a nobis.

PAPHNUTIUS.

Laetis promissionibus cedo, vestraeque fidei confidens secretum enucleo.

JUVENES.

Nihil nostra de parte infidelitatis, nihil tibi obviabit contrarietatis.

PAPHNUTIUS.

Quorumdam relatu comperi mulierem secus vos commorari omnibus amabilem, omnibus affabilem.

JUVENES.

Nosti ejus nomen?

PAPHNUTIUS.

Novi.

JUVENES.

Quid vocatur?

PAPHNUTIUS.

Thais.

JUVENES.

Ipsa nostratium est ignis.

PAPHNUTIUS.

Ferunt illam mulierem pulcherrimam, omnium esse delicatissimam.

JUVENES.

Qui retulere nihil fefellere.

PAPHNUTIUS.

Ipsius causa difficilis prolixitatem viae surripui; ipsam ut viderem adveni.

JUVENES.

Nullum tibi obstat impedimentum eam videndi.

PAPHNUTIUS.

Ubi moratur?

JUVENES.

Ecce, mansio in proximo.

PAPHNUTIUS.

Haec quam indice proditis?

JUVENES.

Ipsa.

PAPHNUTIUS.

Illo pergam.

JUVENES.

Si placet, tecum pergemus.

PAPHNUTIUS.

Malo ire solus.

JUVENES.

Ut libet.

SCENA III.

APHNUTIUS.

Tu istaec intro, Thais, quam quaero?

THAIS.

Quis hic qui loquitur  ignotus?

PAPHNUTIUS.

Amator tuus.

THAIS.

Quicunque me amore colit, aequam vicem amoris a me recipit.

PAPHNUTIUS.

O Thais, Thais, quanta gravissimi itineris currebam spatia, quo mihi daretur copia tecum fandi tuique faciem contemplandi.

THAIS.

Nec aspectum subtraho, nec colloquium denego.

PAPHNUTIUS.

Secretum nostrae confabulationis desiderat solitu dinem loci secretioris.

THAIS.

Ecce cubile bene stratum et delectabile ad inhabitandum.

PAPHNUTIUS.

Estne hic aliud penitius, in quo possimus colloqui secretius?

THAIS.

Est etenim aliud occultum tam secretum, ut ejus penetral nulli praeter me, nisi Deo, sit cognitum.

PAPHNUTIUS.

Cui Deo?

THAIS.

Vero.

PAPHNUTIUS.

Credis illum aliquid scire?

THAIS.

Non nescio illum nihil latere.

PAPHNUTIUS.

Utrumne reris illum facta pravorum negligere, an sui aequitatem servare?

THAIS.

Aestimo ipsius aequitatis lance singulorum merita pensari, et unicuique, prout gessit, sive supplicium, sive praemium servari.

PAPHNUTIUS.

O Christe, quam miranda tuae circa nos benignitatis patientia, qui te scientes vides peccare et tamen tardas perdere?

THAIS.

Cur contremiscis mutato colore? Cur fluunt lacrymae?

PAPHNUTIUS.

Tui praesumptionem horresco, tui perditionem defleo, quia haec nosti, et tantas animas perdidisti.

THAIS.

Vae, vae mihi infelici

PAPHNUTIUS.

Tanto justius damnaberis, quanto praesumptuosius scienter offendisti majestatem Divinitatis.

THAIS.

Heu, heu, quid agis? Quid infelici minitaris?

PAPHNUTIUS.

Supplicium tibi imminet gehennae, si permanebis in scelere.

THAIS.

Severitas tuae correptionis concussit penetral pavidi cordis.

PAPHNUTIUS.

O utinam esses viscera tenus concussa timore, ne ultra praesumeres periculosae delectationi assensum praebere.

THAIS.

Et quis posthaec locus pestiferae delectationi in meo corde potest relinqui, ubi solum intestini moeroris amaritudo consciique reatus nova dominatur formido?

PAPHNUTIUS.

Hoc opto, quo resectis vitiorum spinis emergere possit lacryma compunctionis.

THAIS.

O, si crederes, o, si sperares me sordidulam, millies millenis sordium oblitam offuscationibus,  ullatenus posse expiari, seu ullo compunctionis modo veniam promereri! . . .

PAPHNUTIUS.

Nullum enim grave peccatum, nullum tam immane est delictum, quod nequeat expiari poenitentiae lacrymis, si effectus sequetur operis.

THAIS.

Ostende, quaeso, mi Pater, quo effectu operis promereri queam munus reconciliationis.

PAPHNUTIUS.

Contemne saeculum, fuge lascivorum consortia amasionum.

THAIS.

Et quid mihi tunc erit agendum?

PAPHNUTIUS.

In secretum locum secedendum, in quo te ipsam discutiendo possis lamentari enormitatem tui delicti.

THAIS.

Si hoc speras proficere, non addo momentum morulae.

PAPHNUTIUS.

Non dubito quin prosit.

THAIS.

Da mihi aliquantuli spatium tempusculi, ut proferam mammonam, quam male collectam diu servavi.

PAPHNUTIUS.

Ne solliciteris pro ea. Non desunt, qui utentur inventa.

THAIS.

Non ob id sollicitor, ut vel mihi servare, vel amicis vellem dare; sed nec egenis conor dispensare, quia non arbitror pretium piaculi aptum esse ad opus beneficii.

PAPHNUTIUS.

Recte arbitraris. Et quid de congestis actum ire meditaris?

THAIS.

Igni tradere et in favillam redigere.

PAPHNUTIUS.

Quamobrem?

THAIS.

Ne retineantur in mundo, quae male acquisivi non absque mundi Factoris injuria.

PAPHNUTIUS.

O quam mutata es ab illa quae prius eras, quando illicito amore flagrabas, avaritiae calore aestuabas!

THAIS.

Fortasse mutabor in melius, si annuerit Deus.

PAPHNUTIUS.

Non est difficile immutabili ejus substantiae res ut libet mutare.

THAIS.

Ibo, et quae cogitavi opere complebo.

PAPHNUTIUS.

Vade in pace, citiusque ad me revertere.

SCENA IV.

THAIS.

Convenite, properamini, nequam amatores mei.

AMATORES.

Vox Thaidis nos vocantis. Adventum maturemus, ne illam tardando offendamus.

THAIS.

Accelerate, accedite, ut queam vobiscum verba miscere.

AMATORES.

O Thais, Thais, quid sibi vult rogus, quem construis? Cur pretiosarum varietatem divitiarum juxta rogum congeris?

THAIS.

Rogatis?

AMATORES.

Admiramur satis.

THAIS.

Exponam citius.

AMATORES.

Hoc optamus.

THAIS.

Aspicite.

AMATORES.

Quiesce, quiesce,

THAIS.

Quid agis? Num  insanis?

THAIS.

Non insanio, sed sanum sapio.

AMATORES.

Ut quid haec perditio quadringentarum auri librarum, cum aliarum diversitate gazarum?

THAIS.

Omne quod injuste a vobis extorsi, igne volo eremari, ne ullus fomes vobis relinquatur sperandi me ultra vestro amori cedendi.

AMATORES.

Subsiste paulisper, subsiste, et materiam tuae perturbationis detege.

THAIS.

Non subsisto, nec sermonem vobiscum confero.

AMATORES.

Cur dedignando nos fastidis? Num alicujus infidelitatis nos arguis? Nonne semper satisfecimus tuis votis? Et tu iniquo odio nos gratis insectaris.

THAIS.

Dimittite, nolite vestem meam attrahendo scindere. Sit satis, quod huc usque peccando vobis consensi. Finis instat peccandi, tempusque nostri discidii.

AMATORES.

Quo tendis?

THAIS.

Ubi nemo vestrum posthac me videbit.

AMATORES.

Papae! Quid hoc monstri est, quod nostri deliciae Thais, quae divitiis affluere semper laboravit, quae mentem a lascivia nunquam retraxit et se voluptati penitus dedit, tanta auri gemmarumque insignia absque retractatione perdidit, et nos sui amasiones dedignando sprevit subitoque non comparuit?

SCENA V.

THAIS.

En, pater Paphnuti, venio ad obsequendum tibi promptissima.

PAPHNUTIUS.

Quia moram in veniendo fecisti, coarctabar nimis verendo te iterum implicitam esse saecularibus negotiis.

THAIS.

Ne id vereare, quia multo aliud mihi versatur in mente. Nam res familiares juxta velle meum disposui, meisque amasionibus publice abrenuntiavi.

PAPHNUTIUS.

Quia his abrenuntiasti, superno amatori jam nunc poteris copulari.

THAIS.

Tuum est mihi velut radio praescribere quid me oporteat factum ire.

PAPHNUTIUS.

Sequere me.

THAIS.

Sequar enim ambulatione; o utinam sequerer et actione!

SCENA VI.

PAPHNUTIUS.

Ecce coenobium, in quo sacrarum virginum nobile commoratur collegium. Eo loci gestio te mansum ire agendae spatium poenitentiae.

THAIS.

Non contra luctor.

PAPHNUTIUS.

Intrabo, et abbatissam ductricem virginum pro tui susceptione placabo.

THAIS.

Quid jubes me interim agere?

PAPHNUTIUS.

Mecum pergere.

THAIS.

Ut jubes.

PAPHNUTIUS.

Ecce, abbatissa occurrit.  Admiror quis illi nos adesse tam cito retulerit

THAIS.

Fama, quae nulla stringitur mora.

SCENA VII.

PAPHNUTIUS.

Opportune occurris, illustris abbatissa, te ipsam quaero.

ABBATISSA.

Gratanter advenis, venerande Pater Paphnuti; benedictus tui adventus, dilecte Dei.

PAPHNUTIUS.

Beatitudinem aeternae benedictionis infundat tibi gratia Omniparentis.

ABBATISSA.

Unde hoc mihi ut sanctitas tua dignaretur invisere exiguitatem habitationis meae?

PAPHNUTIUS.

Opus est tuo juvamine in aliqua sollicitanda necessitate.

ABBATISSA.

Jube solum modo levi famine quid me velis agere, et ego tui jussa complere tuisque votis studebo pro viribus satisfacere.

PAPHNUTIUS.

Attuli capellam semivivam, dentibus luporum nuper abstractam, quam tui miseratione foveri, tui sollicitudine gestio mederi, quoadusque, abjecta haedinae pellis austeritate, ovini velleris induatur mollitie.

ABBATISSA.

Exprime enucleatius.

PAPHNUTIUS.

Isthaec quam vides meretricio more vitam instituit.

ABBATISSA.

Miserabile.

PAPHNUTIUS.

Seseque totam lasciviae dedit.

ABBATISSA.

Semetipsam perdidit.

PAPHNUTIUS.

At nunc, me hortante Christoque cooperante, frivola quae sectabatur obediendo refugit, et castum sapit.

ABBATISSA.

Mutationis auctori grates.

PAPHNUTIUS.

Quia enim aegritudo animarum, aeque ut corporum, curanda est medelis, consequens est ut haec, a solita saecularium inquietudine sequestrata, sola in angusta retrudatur cellula, quo liberius possit discutere sui crimina.

ABBATISSA.

Hoc potissimum prodest.

PAPHNUTIUS.

Manda ut quantocius cellula construatur.

ABBATISSA.

Parvo spatio perficietur.

PAPHNUTIUS.

Nullus introitus, nullus relinquatur aditus, sed solummodo exigua fenestra, per quam modicum possit victum accipere, quem statutis diebus et horis illi debes parce praebitum ire.

ABBATISSA.

Vereor quod delicatae teneritudo mentis aegre patiatur difficultatem tanti laboris.

PAPHNUTIUS.

Ne id vereare: nam grave delictum forte desiderat sperare remedium.

ABBATISSA.

Verum.

PAPHNUTIUS.

Taedet me magis morarum, quia timeo illam corrumpi visitatione hominum.

ABBATISSA.

Cur taedium pateris? Cur illam non includis? Ecce cellula quam desiderasti est  perfecta.

PAPHNUTIUS.

Placet. Ingredere, Thais, habitaculum tuis facinoribus deflendis satis congruum.

THAIS.

Quam breve, quam obscurum et quam incommodum tenellae mulieri ad inhabitandum!

PAPHNUTIUS.

Cur habitaculum exsecraris? Cur ingredi horrescis? Decet ut, quae hactenus fuisti indomite vaga, nunc tandem in solitario refreneris loco.

THAIS.

Mens assueta lasciviae haud raro impatiens est anterioris vitae.

PAPHNUTIUS.

Ideo debet habenis disciplinae stringi, quoadusque desinat contra luctari.

THAIS.

Quod jubet tua paternitas non recusat subitum ire mea vilitas; sed quaedam inopportunitas inest huic habitationi difficilis ad sufferendum meae fragilitati.

PAPHNUTIUS.

Quae haec importunitas?

THAIS.

Erubesco dicere.

PAPHNUTIUS.

Ne erubescas, sed penitus detege.

THAIS.

Quid importunius, quidve poterit esse incommodius, quam quod in uno eodemque loco diversa corporis necessaria supplere debebo? Nec dubium quin ocius fiat inhabitabilis prae nimietate fetoris.

PAPHNUTIUS.

Formida perpetis crudelitatem gehennae, et desine transitoria pertimescere.

THAIS.

Fragilitas mei cogit me terreri.

PAPHNUTIUS.

Convenit ut malae blandimentorum dulcedinem delectationis luas molestia nimii fetoris.

THAIS.

Non recuso, non nego me sordidam non injuria foedo sordidoque habitatum ire in tugurio; sed hoc dolet vehementius, quod nullus est relictus locus, in quo apte et caste possim tremendae nomen maiestatis invocare.

PAPHNUTIUS.

Et unde tibi tanta fiducia, ut pollutis labiis praesumas proferre nomen impollutae Divinitatis?

THAIS.

Et a quo veniam sperare, cujusve salvari possum miseratione, si ipsum prohibeor invocare, cui soli deliqui, et cui uni devotio orationum debet offerri?

PAPHNUTIUS.

Debes plane orare non verbis, sed lacrymis, non sonoritate tinnulae vocis, sed compuncti rugitu cordis.

THAIS.

Et si vetar Deum verbis orare, quomodo possum veniam sperare?

PAPHNUTIUS.

Tanto celerius mereberis, quanto perfectius humiliaberis. Dic tantum: Qui me plasmasti, miserere mei.

THAIS.

Opus est ejus miseratione, ne frangar in dubio certamine  .

PAPHNUTIUS.

Certa viriliter, ut possis triumphum obtinere feliciter.

THAIS.

Tuum est pro me orare, ut merear palmam victoriae.

PAPHNUTIUS.

Non opus est monitu.

THAIS.

Spero.

PAPHNUTIUS.

Tempus est optatas solitudinis repetam latebras, et charos visitem discipulos. Tuae igitur sollicitudini, tuae pietati, venerabilis abbatissa, hanc captivam committo, ut et corpus delicatum mediocriter foveas necessariis, et animam sufficienter reficias saluberrimis monitis.

ABBATISSA.

Ne solliciteris pro ea, quia eam materno affectu fovebo.

PAPHNUTIUS.

Vadam.

ABBATISSA.

In pace.

SCENA VIII.

DISCIPULI.

Quis pulsat portam?

PAPHNUTIUS.

Ego.

DISCIPULI.

Vox Paphnutii Patris nostri.

PAPHNUTIUS

Amovete pessulum.

DISCIPULI.

O pater, salve.

PAPHNUTIUS.

Avete.

DISCIPULI.

Coarctabamur nimium pro diutina absentia tui.

PAPHNUTIUS.

Juvat quod abfui.

DISCIPULI.

Quid actum est de Thaide?

PAPHNUTIUS.

Juxta meum velle.

DISCIPULI.

Ubi moratur?

PAPHNUTIUS.

In exigua cellula deflet sui commissa.

DISCIPULI.

Laus sit summae Trinitati.

PAPHNUTIUS.

Et benedictum nomen ejus tremendum nunc et per aevum.

DISCIPULI.

Amen.

SCENA IX.

PAPHNUTIUS.

Ecce, tres mensurni poenitentiae Thaidis transiere, et ego ignoro utrumne Deo acceptabilis sit ejus compunctio. Surgam, et vadam ad fratrem meum Antonium, quo mihi manifestetur per ejus interventum.

SCENA X.

ANTONIUS.

Quid insperatae jucunditatis accidit? Quid novi gaudii mihi contigit? Num hic est frater et coeremicola meus Paphnutius? Ipse est.

PAPHNUTIUS.

Sum etenim.

ANTONIUS.

Bene, frater, venisti, bene me adveniendo laetificasti.

PAPHNUTIUS.

Haud minus tripudio tui visu, quam tu mei adventu.

ANTONIUS.

Quae haec causa tam acceptabilis, tam grata nobis, quae te huc duxit de tuis latibulis?

PAPHNUTIUS.

En valeo.

ANTONIUS.

Hoc desidero.

PAPHNUTIUS.

Ante hoc triennium morabatur secus nos quaedam meretrix nomine Thais, quae non solum sese perditioni dedit, sed etiam plures secum ad interitum trahere consuevit.

ANTONIUS.

Heu! gemenda consuetudo!

PAPHNUTIUS.

Hanc sub specie amatoris adii, et lascivientem animum nunc suavibus hortamentis blandiendo mulcebam, nunc acrioribus monitis minitando terrebam.

ANTONIUS.

Hoc temperamentum ejus  lasciviae fuit necessarium.

PAPHNUTIUS.

Tandem cessit, et spreta reprehensibili consuetudine castitatem elegit, seseque in angustissima cellula concludi consensit.

ANTONIUS.

Delector audiendo in tantum, ut omnes praecordiorum venae intrinsecus exsiliant gaudendo.

PAPHNUTIUS.

Decet tui sanctitatem; et ego quidem, licet supra modum gaudeam de conversione, non levi tamen conturbor sollicitudine, eo quod vereor ejus teneritudinem aegre ferre diutinum laborem.

ANTONIUS.

Ubi adest vera dilectio, non deest pia compassio.

PAPHNUTIUS.

Unde tuam dilectionem efflagito, ut tu tuique discipuli mecum in orationibus concordando velitis persistere, quoadusque coelitus demonstretur utrumne benignitas divinae miserationis ad indulgentiam mollita sit poenitentis lacrymis.

ANTONIUS.

Consentimus tuae petitioni libenter.

PAPHNUTIUS.

Nec dubito vos a Deo exauditum iri clementer.

SCENA XI.

ANTONIUS.

Ecce evangelica promissio in nobis est impleta.

PAPHNUTIUS.

Quae haec promissio?

ANTONIUS.

Ea videlicet quae consentientes in oratione promisit omnia impetrare posse.

PAPHNUTIUS.

Quid est?

ANTONIUS.

Paulo meo discipulo ostensa est quaedam visio.

PAPHNUTIUS.

Voca illum.

ANTONIUS.

Paule, accede, et quae vidisti Paphnutio expone.

PAULUS.

Videbam in visione lectulum candidulis palliolis in coelo magnifice stratum, cui quatuor splendidae virgines praeerant, et quasi custodiendo astabant; at ubi jucunditatem mirae claritatis aspiciebam, intra me dicebam: Haec gloria nemini magis congruit, quam Patri et domino meo Antonio.

ANTONIUS.

Tali me non dignor beatitudine.

PAULUS.

Quo dicto intonuit vox divina dicens: « Non, ut speras, Antonio, sed Thaidi meretrici servanda est haec gloria. »

PAPHNUTIUS.

Laus dulcedini tuae, Christe, unice Dei, quod mei tristitiam tam pie dignatus es consolari.

ANTONIUS.

Dignus est laudari.

PAPHNUTIUS.

Ibo, et mei captivam visitabo.

ANTONIUS.

Tempus est ut illi et spem veniae et solamen promittas beatitudinis aeternae.

SCENA XII.

PAPHNUTIUS.

Thais, mea adoptiva filia, aperi fenestram, ut te videam.

THAIS.

Quis loquitur?

PAPHNUTIUS.

Paphnutius Pater tuus.

THAIS.

Unde mihi jucunditas  tantae laetitiae, ut tu me peccatricem digneris visitare?

PAPHNUTIUS.

Licet per hoc triennium absens essem corpore, haud modicum tamen sollicitus fui pro tui salute.

THAIS.

Non dubito.

PAPHNUTIUS.

Expone mihi historiam tuae conversationis, modumque compunctionis.

THAIS.

Hoc possum exponere, quod non nescio me nihil dignum Deo egisse.

PAPHNUTIUS.

Si Deus iniquitates observabit, nemo sustinebit.

THAIS.

Si tamen quid fecerim vis scire, numerositatem meorum scelerum intra conscientiam, quasi in fasciculum collegi et pertractando mente semper inspexi, quo, sicut naribus nunquam molestia fetoris, ita formido gehennae non abesset visibus cordis.

PAPHNUTIUS.

Quia te compunctione punisti, ideo veniam meruisti.

THAIS.

O utinam!

PAPHNUTIUS.

Da manum, ut te educam.

THAIS.

Noli, Pater venerande, noli me sordidulam his immunditiis abstrahere, sed sine in loco meis meritis condigno mansum ire.

PAPHNUTIUS.

Tempus est ut levigato timore incipias vitam sperare, quia tui poenitentia acceptabilis est Deo.

THAIS.

Ejus pietati laudem ferant omnes angeli, quia non sprevit humilitatem cordis contriti.

PAPHNUTIUS.

Esto stabilis in Dei timore, et permane in ejus dilectione; post quindecim namque dies hominem exues, et tandem felici cursu peracto, superna favente gratia, transmigrabis ad astra.

THAIS.

O utinam mererer poenas evadere, vel saltem clementius exuri mitiori igne! Non est enim hoc mei meriti, ut doner beatitudine interminabili.

PAPHNUTIUS.

Gratuitum Dei donum non pensat humanum meritum, quia si meritis tribueretur, gratia non diceretur.

THAIS.

Unde laudet illum coeli concentus, omnisque terrae surculus, necnon universae animalis species, atque confusae aquarum gurgites, qui non solum peccantes patitur, sed etiam poenitentibus praemia gratis largitur.

PAPHNUTIUS.

Hoc illi antiquitus fuit in more, ut mallet misereri quam ferire.

SCENA XIII.

THAIS.

Noli abire, Pater venerabilis; sed adesto mihi pro solatio in hora meae dissolutionis.

PAPHNUTIUS.

Non abeo, non discedo, donec anima super aethera plaudente corpus  tradam sepulturae.

THAIS.

En, incipio mori.

PAPHNUTIUS.

Nunc est tempus orandi.

THAIS.

Qui plasmasti me, miserere mei, et fac felici reditu ad te reverti animam quam inspirasti.

PAPHNUTIUS.

Qui factus a nullo vere es sine materia [ f. materiae] forma, cujus simplex esse hominem, qui non est id quod est, ex hoc et hoc fecit consistere, da diversas partes hujus solvendae hominis prospere repetere principium sui originis, quo et anima coelitus indita coelestibus gaudiis intermisceatur, et corpus in molli gremio terrae suae materiae pacifice foveatur, quoadusque pulverea favilla coeunte et vivaci flatu redivivos artus iterum intrante, haec eadem Thais resurgat perfecta, ut fuit, homo inter candidulas oves collocanda et in gaudium aeternitatis inducenda; tu, qui solus es id quod es, in unitate Trinitatis regnas et gloriaris per infinita saecula saeculorum. Amen.

 

V.

PAPHNUTIUS.

ARGUMENT DE PAPHNUCE.

Conversion de la courtisane Thaïs, que Termite Paphnuce va trouver, comme Abraham, sous les dehors d'un amant. Paphnuce la convertit et lui impose pour pénitence de rester pendant cinq ans renfermée dans une étroite cellule. Thaïs, par cette juste expiation, est réconciliée à Dieu, et, quinze jours après avoir accompli sa pénitence, elle s'endort dans le Christ (58).

PAPHNUCE.

PERSONNAGES.

PAPHNUCE, ermite.

Disciples de Paphnuce.

THAÏS, courtisane.

Jeunes gens, amoureux de Thaïs.

ANTOINE et PAUL, ermites de la Thébaïde.

Une abbesse.

SCÈNE PREMIÈRE.

PAPHNUCE, LES DISCIPLES.

LES DISCIPLES.

Pourquoi ce sombre visage, Paphnuce notre père ? Pourquoi ne nous montrez-vous pas un air serein, comme de coutume?

PAPHNUCE.

Celui dont le cœur est contristé ne peut montrer qu'un sombre visage.

LES DISCIPLES.

Quelle est la cause de votre tristesse ?

PAPHNUCE.

L'injure qu'on fait au Créateur.

LES DISCIPLES.

De quelle injure parlez-vous?

PAPHNUCE.

De celle que lui fait souffrir sa propre créature, formée à son image.

LES DISCIPLES.

Vos paroles nous ont effrayés.

PAPHNUCE.

Quoique son impassible majesté ne puisse être atteinte par aucun outrage, cependant, s'il m'est permis de transporter métaphoriquement à Dieu les sentiments propres à notre faible nature, quelle plus sensible injure peut-on lui faire, que de mettre le monde mineur en révolte contre sa volonté, quand le monde majeur obéit avec soumission à sa toute-puissance ?

LES DISCIPLES.

Qu'est-ce que le monde mineur (59)?

PAPHHUCE.

L'homme.

LES DISCIPLES.

L'homme ?

PAPHNUCE.

Sans doute.

LES DISCIPLES.

Quel homme ?

PAPHNUCE.

L'homme en général.

LES DISCIPLES.

Comment cela peut-il se faire ?

PAPHNUCE.

Comme il a plu au Créateur.

LES DISCIPLES.

Nous ne comprenons pas.

PAPHNUCE.

C'est qu'en effet cette matière n'est pas accessible à tous les esprits.

LES DISCIPLES.

Expliquez-nous cela.

PAPHNUCE.

Prêtez-moi votre attention.

LES DISCIPLES.

Oui, et la plus complète.

PAPHNUCE.

Comme le monde majeur est formé de quatre éléments opposés, mais qui, par la volonté du Créateur, s'accordent entre eux selon les lois de l'harmonie, de même l'homme est composé non seulement de ces quatre éléments, mais d'autres parties, qui sont encore plus contraires entre elles.

LES DISCIPLES.

Et qu'y a-t-il de plus contraire que les éléments ?

PAPHNUCE.

Le corps et l'âme. Car les éléments, bien que contraires, ont cependant un point commun, qui est d'être matériels ; au lieu que l'âme n'est pas mortelle comme le corps, ni le corps spirituel comme l'âme.

LES DISCIPLES.

Cela est vrai.

PAPHNUCE.

Cependant, si nous suivons la méthode des dialecticiens, nous ne conviendrons pas même que le corps et l'âme soient contraires.

LES DISCIPLES.

Et qui peut le nier ?

PAPHNUCE.

Ceux qui sont exercés aux discussions de la dialectique. Rien, suivant eux, n'est contraire à la substance (όυσία), qui est le réceptacle de tous les contraires.

LES DISCIPLES.

Qu'entendiez-vous tout à l'heure par cette expression : suivant les lois de l'harmonie (60) ?

PAPHNUCE.

Le voici. Comme les sons graves et les sons aigus (61) produisent un résultat musical, s'ils sont unis suivant des rapports harmoniques, de même des éléments dissonants forment un seul monde, s'ils sont convenablement mis d'accord.

LES DISCIPLES.

Il est étonnant que des choses dissonantes pansent concorder, ou qu'il soit possible d'appeler concordantes des choses dissonantes.

PAPHNUCE.

C'est que rien ne peut se composer d'éléments semblables, non plus que d'éléments qui n'ont entre eux aucun rapport de proportion et qui diffèrent entièrement de substance et de nature.

LES DISCIPLES.

Qu'est-ce que la musique ?

PAPHNUCE.

Une des sciences du quadrivium de la philosophie.

LES DISCIPLES.

Qu'appelez-vous quadrivium ?

PAPHNUCE.

L'arithmétique, la géométrie, la musique et l'astronomie (62).

LES DISCIPLES.

Pourquoi ce nom de quadrivium ?

PAPHNUCE.

Parce que, comme d'un carrefour, d'où partent quatre chemins, ces quatre sciences découlent directement d'un seul et même principe de philosophie.

LES DISCIPLES.

Nous n'osons pas vous questionner sur les trois autres sciences ; car à peine la faible portée de notre esprit peut-elle atteindre la hauteur de la discussion que vous avez commencée.

PAPHNUCE.

Cela est, en effet, d'une difficile intelligence.

LES DISCIPLES.

Donnez-nous quelques notions superficielles de la science dont nous nous occupons en ce moment.

PAPHNUCE.

Je ne saurais vous en parler que très succinctement, car elle est peu connue des solitaires.

LES DISCIPLES.

De quoi s'occupe-t-elle?

paphNUce.

La musique ?

LES DISCIPLES.

Oui.

PAPHNUCE.

Elle traite des sons.

LES DISCIPLES.

Y en a-t-il une ou plusieurs?

PAPHNUCE.

On en compte trois, mais qui sont tellement liées entre elles par des rapports de proportion, que ce qui est dans l'une ne peut manquer d'être dans les autres.

LES DISCIPLES.

Et quelle différence y a-t-il entre les trois ?

PAPHNUCE.

La première se nomme la musique du monde ou musique céleste, la seconde la musique humaine, et la troisième l'instrumentale (63).

LES DISCIPLES.

En quoi consiste la céleste?

PAPHNUCE.

Dans les sept planètes et la sphère céleste.

LES DISCIPLES.

Comment cela?

PAPHNUCE.

Parce qu'il en est de la musique céleste comme de l'instrumentale. Car on trouve dans les planètes et dans la sphère le même nombre d'intervalles, les mêmes degrés et les mêmes consonances que dans les cordes.

LES DISCIPLES.

Qu'est-ce que les intervalles ?

PAPHNUCE.

Les espaces appréciables qui sont entre les planètes ou entre les cordes.

LES DISCIPLES.

Et les degrés ?

PAPHNUCE.

La même chose que les tons (64).

LES DISCIPLES.

Nous n'avons aucune notion de ceux-ci.

PAPHNUCE.

Le ton se compose de deux sons : il est proportionnel au nombre epogdous ou sesquioctave (c'est-à-dire dans le rapport de 9 à 8).

LES DISCIPLES.

Plus nous faisons d'efforts pour comprendre et franchir rapidement vos premières propositions, plus vous nous en apportez sans cesse d'une difficulté croissante.

PAPHNUCE.

Cela est inévitable dans ces sortes de discussions.

LES DISCIPLES.

Dites-nous quelques mots des consonances en général, pour qu'au moins nous sachions le sens de ce terme.

PAPHNUCE.

La consonance est une certaine combinaison harmonique (65).

LES DISCIPLES.

Comment cela ?

PÀPHNUCE.

Parce qu'elle est composée tantôt de quatre, tantôt de cinq, et tantôt de huit sons.

LES DISCIPLES.

A présent que nous savons qu'il y a trois consonances, nous voudrions connaître le nom de chacune d'elles.

PAPHNUCE.

La première se nomme diatessaron, comme formée de quatre sons; elle est en proportion épitrite ou sesquitierce (dans le rapport de 4 à 3). La seconde se nomme diapente, ou composée de cinq sons; elle est en proportion hémiole ou sesquialtère (dans le rapport de 3 à 2). La troisième se nomme diapason; elle est en raison double (c'est-à-dire formée par l'union de la quarte et de la quinte) (66), et se compose de huit sons.

LES DISCIPLES.

La sphère et les planètes rendent-elles donc des sons, pour qu'on puisse les comparer aux cordes ?

PAPHNUCE.

Oui, et des sons très forts.

LES DISCIPLES.

Pourquoi ne les entendons-nous pas?

PAPHNUCE.

On en donne plusieurs raisons. Les uns pensent qu'on ne peut entendre les sons de la sphère céleste à cause de leur continuité. Les autres croient que cela vient de la densité de l'air. Quelques-uns pensent qu'un aussi énorme volume de son ne peut pénétrer dans notre étroit conduit auditif (67). Quelques personnes enfin soutiennent que la sphère produit un son si doux, si enchanteur, que si les hommes pouvaient l'entendre, ils se réuniraient en foule, négligeraient toutes leurs affaires, et, s'oubliant eux-mêmes, suivraient le son conducteur de l'Orient en Occident.

LES DISCIPLES.

Il vaut mieux ne pas l'entendre.

PAPHNUCE.

La prescience du Créateur en a jugé ainsi.

LES DISCIPLES.

Cela peut suffire sur la musique céleste; passons à la musique humaine.

PAPHNUCE.

Que voulez-vous en savoir ?

LES DISCIPLES.

En quoi elle consiste.

PAPHNUCE.

Non-seulement elle consiste, comme je vous l'ai dit, dans l'union du corps et de l'âme, ainsi que dans l'émission de la voix tantôt grave et tantôt aiguë ; mais on la retrouve encore dans la pulsation des artères et dans la mesure de certains membres, tels que les articulations des doigts, qui nous offrent, quand nous les mesurons, les mêmes proportions que nous avons signalées dans les consonances; car la musique est non seulement la convenance des voix, mais encore celle des autres choses dissemblables.

LES DISCIPLES.

Si nous avions prévu que le nœud de cette question dût être si difficile à dénouer pour des ignorants, nous aurions mieux aimé ne rien savoir du monde mineur, que de nous jeter dans de telles difficultés.

PAPHNUCE.

La peine que vous avez prise n'est rien, à présent que vous savez ce que vous ignoriez auparavant.

LES DISCIPLES.

Il est vrai ; mais nous n'avons aucun goût pour les discussions philosophiques. Notre intelligence ne peut saisir la subtilité de votre argumentation.

PAPHNUCE.

Pourquoi vous moquez-vous ? je ne suis qu'un ignorant, et non pas un philosophe.

LES DISCIPLES.

Et d'où avez-vous tiré ces connaissances dont nous n'avons pu suivre l'exposition sans fatigue?

PAPHNUCE.

C'est une faible goutte que, par hasard et sans m'être assis au banquet de la science, j'ai vue, en passant, tomber de la pleine coupe des sages ; je l'ai recueillie, et j'ai voulu vous en faire part.

LES DISCIPLES.

Nous rendons grâce à votre bonté ; mais cette maxime de l'Apôtre nous effraie : « Dieu choisit les insensés suivant le monde, pour confondre les prétendus sages (68)

PAPHNUCE.