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EURIPIDE

 

 

 

IPHIGÉNIE EN TAURIDE,

 

texte grec

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NOTICE SUR IPHIGÉNIE EN TAURIDE.

 

Le sujet d'Iphigénie en Tauride paraît être la suite de d'Iphigénie en Aulide. Cependant il ne faudrait pas regarder les deux pièces d'Euripide comme faisant partie d'un même tout, par exemple, d'une de ces trilogies dont le théâtre grec offre plus d'un exemple. Tout concourt au contraire à prouver que l'Iphigénie en Tauride a été composée avant l'Iphigénie en Aulide. Ici, en effet, la fille d'Agamemnon dira, vers 171 : « Je vis loin de ma patrie, où l'on me croit couchée parmi les morts, comme une triste victime. » Ceci suppose que les Grecs ignoraient qu'une biche avait été substituée à Iphigénie, ce qui est contredit par le dénouaient de la pièce précédente. Nous avons vu d'ailleurs qu'Iphigénie en Aulide était le dernier, ou du moins un des derniers ouvrages d'Euripide; il paraît certain qu'elle ne fut représentée qu'après sa mort, tandis qu'Iphigénie en Tauride est citée dans les Grenouilles d'Aristophane (vers I223), représentées l'année même de la mort d'Euripide. Il n'est donc pas étonnant que la donnée soit différente.

La sœur d'Oreste a été transportée en Tauride, où elle est prêtresse de Diane. Ici encore nous retrouvons les sacrifices humains. La loi du pays veut que tous les Grecs qui y abordent soient immolés sur l'autel de la déesse. Oreste, accompagné de Pylade, y est conduit par l'oracle d'Apollon, qui lui a ordonné de s'y rendre pour enlever la statue de Diane et la rapporter dans Athènes, seul moyen qu'il ait de se délivrer des poursuites des Furies auxquelles il est en proie. Surpris par les habitants, peu après son arrivée, il est conduit au temple, où Iphigénie, en qualité de prêtresse, doit le préparer à la mort. Les scènes où le frère et la sœur, inconnus l'un à l'autre, s'entretiennent de ce qu'ils ont de plus cher, sans laisser pourtant échapper leur secret, et surtout celle qui amène la reconnaissance, sont au nombre des plus belles scènes du théâtre grec.

On sait qu'Aristote, dans sa Poétique, a fait l'éloge de cette scène. Il dit, au chapitre XVII : «La plus belle de toutes les reconnaissances est celle qui naît des incidents mêmes, et qui produit une très grande. surprise par des moyens vraisemblables, comme dans l'OEdipe de Sophocle et dans l'Iphigénie d'Euripide. Car il est ires vraisemblable qu'Oedipe soit curieux, et qu'Iphigénie écrive une lettre a Oreste. » Au chapitre XV, où il fait aussi ressortir le mérite de la pièce d'Euripide, il cite la manière dont Polyidès, autre poète tragique, qui avait traité le même sujet, amenait la reconnaissance. Au moment de recevoir le coup mortel, Oreste s'écriait : « Ce n'est donc pas assez que ma sœur ait été sacrifiée en Aulide, il faut que je le sois à mon tour. » Et là-dessus Iphigénie reconnaissait son frère.

C'est cette espèce de coup de théâtre qui a été emprunté à Polyidès par Guimond de La Touche. Cette pièce est une de celles où Euripide aie plus flatté le goût des Athéniens pour les souvenirs de leurs antiquités nationales. Ça et là il y rappelle l'origine de plusieurs institutions religieuses. Au culte inhumain de Diane dans la Chersonèse scythique, il oppose la naissance du culte de Diane Taurique à Brauron, bourg de l'Attique, qui se glorifiait de conserver la statue antique et révérée de la déesse. Il se plaît à montrer l'oracle d'Apollon s'établissant à Delphes sur les ruines du culte de Thémis, et détrônant la divination par les songes. Il fait revivre les traditions fabuleuses sur une fête populaire appelée la fête des Coupes. Enfin il saisit avec empressement l'occasion de célébrer l'Aréopage et ses formes judiciaires. Mais à côté de ces beautés locales et passagères brillent aussi des beautés de tous les temps.

On a imprimé dans les œuvres de Racine un plan du premier acte d'Iphigénie en Tauride. S'il eût traité ce sujet, nous aurions sans doute un chef-d'œuvre de plus à joindre à ceux que l'imitation du même poète lui a inspirés: Andromaque, Phèdre, Iphigénie en Aulide, auraient un digne pendant.

En revenant sur ces sujets des temps héroïques, dont l'action reposait en partie sur l'usage des sacrifices humains, Euripide, le poète philosophe, ne pouvait sans doute partager l'indifférence du vulgaire, et regarder ces pratiques barbares comme légitimes, par cela seul qu'elles avaient été sanctionnées autrefois par la religion. Le progrès des Idées morales, qui se révèle dans la plupart de ses tragédies, ne reste pas ici en arrière. On peut croire que le sentiment personnel de l'auteur se révélait dans ce passage où il fait dire à Iphigénie (vers 372-383) : «J'ai lieu de me plaindre de lois imposée! par la  déesse : les mortels souillés d'un meurtre ou d'un enfantement récent, ou par l'attouchement d'un cadavre, elle les écarte de set autels comme impurs, et elle prend plaisir à se faire immoler des victimes humaines ! Non, il n'est pas possible que l'épouse de Jupiter, Latone, ait enfanté une divinité si cruellement stupide. Le festin servi aux dieux par Tantale me paraît incroyable, ils n'ont pu se repaître du corps d'un enfant. Les habitants de ce pays, habitués à verser le sang des hommes, ont rejeté sur les dieux leurs mœurs inhumaines, car le ne saurais croire qu'une divinité puisse faire le mal. »

On voit dans ces belles paroles le bon sens qui, en présence des vieilles traditions mythologiques, les trouve en contradiction avec les notions les plus simples de la sociabilité, telles que l'expérience de la vie les enseigne. Les hommes se montrent ici beaucoup plus moraux que les dieux, et la philosophie épure peu à peu l'idée de la divinité, obscurcie par les antiques superstitions.


IPHIGÉNIE EN TAURIDE.

PERSONNAGES.

IPHIGÉNIE.

ORESTE.

PYLADE.

LÉ CHOEUR, composé de femmes Grecques.

UN BERGER.

THOAS.

UN MESSAGER.

MINERVE.

La scène est en Tauride, dans le vestibule du temple de Diane, élevé sur te rivage de la mer.


IPHIGÉNIE seule.

Pélops, fils de Tantale, étant venu à Pise avec ses coursiers rapides (01), épousa la fille d'Oenomaüs (02), dé laquelle naquit Atrée. Atrée eut pour fils Ménélas et Agamemnon ; et moi, Iphigénie, je naquis d'Agamemnon et dé la fille de Tyndare, près des flots agités de l'Euripe, que bouleverse sans cesse le souffle orageux des vents (03). Mon père, pour la cause d'Hélène, crut m'immoler â Diane dans le port célèbre d'Aulis. Là, en effet, le roi Agamemnon avait rassemblé une flotte de mille vaisseaux, afin d'assurer aux Grecs la glorieuse conquête d'Ilion, de venger l'outrage du rapt d'Hélène, et de satisfaire Ménélas. Mais en présence d'une mer impraticable et des vents contraires, il a recours aux sacrifices, et Calchas répond : « O toi qui commandes l'armée des Grecs, Agamemnon, tes vaisseaux ne sortiront point du port avant que Diane n'ait reçu pour victime ta fille Iphigénie. Tu fis vœu d'immoler à la déesse qui éclaire les cieux (04) ce que l'année produirait de plus beau. Ton épouse Clytemnestre a enfanté dans ton palais une fille (il m'attribuait ainsi l'avantage de la beauté), c'est elle que tu dois immoler. » Par les artifices d'Ulysse, on m'arrache des bras de ma mère comme pour me conduire à l'hymen d'Achille. A peine arrivée en Aulide, on m'élève sur le bûcher, et déjà l'on me frappait du fer homicide ; mais Diane me déroba aux Grecs en substituant une biche à ma place ; et, m'enlevant dans les airs, elle me transporta ici, en Tauride (05) où règne sur un peuple barbare le barbare Thoas (06), ainsi nommé pour l'agilité de ses pieds, comparable au vol rapide des oiseaux. La déesse m'établit prêtresse de ce temple, où, parmi les rites auxquels elle se complaît, il en est un qui n'a de beau que le nom. Je garde le silence sur le reste, par crainte de Diane.

En vertu d'une coutume antique  de ce pays, j'immole tout Grec qui aborde sur cette terre. C'est à moi d'initier les victimes ; à d'autres est remis le soin abominable de les égorger dans le sanctuaire de la déesse (07). Mais je raconterai à l'air (08) les nouvelles visions que la nuit m'a envoyées, j'essaierai ce remède aux maux dont je suis menacée. Il m'a semblé, pendant mon sommeil, qu'ayant quitté ce pays, j'habitais à Argos, et je dormais parmi les femmes qui me servaient : tout à coup la terre s'ébranle, je fuis, et à peine dehors, je vois le faîte du palais s'écrouler, et toute la toiture s'affaisser jusqu'à terre. De la maison de mon père une seule colonne restait debout, et de son chapiteau descendait une blonde chevelure et sortait une voix humaine; et moi, fidèle à mon culte homicide, je l'arrosais d'eau en pleurant, comme une victime destinée à la mort. Or, voici l'interprétation de mon songe : Oreste est mort, c'est son sacrifice que j'ai inauguré. En effet, les enfants mâles sont les colonnes des familles, et la mort frappe ceux que mes ablutions ont atteints. Je ne puis appliquer ce songe à d'autres amis ; Strophius (09)  n'avait pas de fils quand je fus sacrifiée. Maintenant donc je veux rendre les honneurs funèbres à mon père, qui n'est plus (c'est là ce qui dépend de moi), aidée des femmes grecques que le roi m'a données pour me servir ; mais elles ne paraissent point encore, je ne sais pour quelle cause, dans ce temple de la déesse où j'habite.

(Elle rentre dans le temple.)


ORESTE.

[67] Regarde, observe s'il n'est personne sur la voie publique.

PYLADE.

Je regarde, j'examine, en tournant mes yeux de tous les côtés.

ORESTE.

Cher Pylade, ne te semble-t-il pas que c'est là le temple de la déesse, vers lequel nous avons dirigé notre vaisseau en partant d'Argos ?

PYLADE.

Cela me semble, Oreste ; tu dois le reconnaître aussi.

ORESTE.

Voici donc l'autel sur lequel coule le sang des Grecs?

 PYLADE.

Ses flancs sont tout rougis de sang.

ORESTE.

Vois-tu des dépouilles suspendues à la corniche ?

PYLADE.

Ce sont les tristes restes des étrangers immolés.

ORESTE.

[77] Il faut donc bien observer de tous les côtés. O Phébus, en quel nouveau piége m'as-tu fait tomber par ton oracle,  depuis que j'ai vengé le sang de mon père par le meurtre de ma mère? Je suis poursuivi sans relâche par les Furies ; fugitif, banni de ma patrie, j'ai porté en bien des lieux mes pas errants. Je suis allé te demander où je trouverais le terme des fureurs qui m'agitent et des épreuves que j'ai subies dans mes courses à travers la Grèce; tu m'as répondu d'aller dans la Tauride, où Diane ta sœur a des autels, et d'y enlever la statue de la déesse, qu'on dit être descendue du ciel dans ce temple ; et après l'avoir enlevée, soit par adresse ou par quelque heureux coup du sort, le péril une fois passé, de la porter sur la terre d'Athènes (tu ne m'as point donné d'autres ordres), et qu'après avoir accompli cette tâche, je trouverais enfin le repos. Pour obéir à ton oracle, je viens ici, sur une terre inconnue, inhospitalière. Mais, dis-moi, Pylade, puisque tu veux bien t'associer à mes périls, que ferons-nous ? Tu vois l'enceinte et la hauteur de ces murs : escaladerons-nous ce temple ? et alors comment faire pour n'être pas vus ? ou bien ouvrirons-nous les verrous de ces portes d'airain, dont le mécanisme nous est inconnu ? et si l'on nous surprend à ouvrir les portes et à vouloir nous introduire, nous mourrons. Mais plutôt que de mourir, fuyons sur le vaisseau qui nous a portés sur ces bords.

PYLADE.

[104] La fuite ne peut se proposer, et ce n'est pas notre habitude ; il ne faut pas non plus mépriser l'oracle du dieu. Mais écartons- nous du temple et cachons-nous dans les cavernes que la mer baigne de ses eaux sombres, loin de notre vaisseau, de peur que si on le découvre, on n'en prévienne les chefs de ce pays et on ne nous prenne de force. Mais lorsque l'œil de la nuit obscure se montrera, nous tenterons d'enlever du temple la précieuse statue, et nous ferons jouer toutes nos ressources. Vois si dans l'espace de ces triglyphes il y a quelque vide pour y glisser ton corps. Les braves affrontent les dangers, les lâches ne sont bons à rien. Non certes, nous n'aurons pas entrepris une si longue navigation, pour ne penser qu'à notre retour, à peine arrivés au but.

ORESTE.

Tu as raison, faisons ce que tu dis ; retirons-nous dans quelque endroit où nous puissions nous cacher : le dieu ne sera pas cause lui-même de l'impuissance de son oracle. Il faut oser : la jeunesse n'a point d'excuse pour reculer devant le danger.


IPHIGÉNIE.

[123] Faites un religieux silence, habitants du Pont-Euxin et des deux îles (10) qui trompent les yeux des voyageurs. O fille de Latone, Diane chasseresse, déesse des montagnes, je porte dans ton temple aux lambris dorés et aux colonnes magnifiques (11) mon pied virginal; sainte prêtresse d'une divinité sainte, j'ai quitté pour toi les murs de la Grèce, ma belliqueuse patrie, pour toi j'ai quitté les bois et les champs fertiles de l'Europe, et le séjour de la maison paternelle.

LE CHOEUR.

Me voici, qu'y a-t-il de nouveau? quel sujet t'inquiète? Pourquoi m'as-tu fait venir au temple, ô fille de  ce roi qui marcha contre les murs de Troie avec mille vaisseaux et l'armée innombrable des illustres Atrides ?

IPHIGÉNIE.

[143] Chères compagnes, je m'abandonne à mes tristes lamentations, aux chants funèbres d'une voix brisée par la douleur, et que n'accompagne point la lyre. Hélas! hélas! dans le deuil de ma famille, tels sont les maux qui m'accablent : je pleure la mort d'un frère. Quel songe funeste m'a envoyé cette nuit, dont les ténèbres viennent de disparaître ! Je suis perdue ! je suis perdue ! toute ma race a péri, la maison paternelle n'est plus. O infortune d'Argos! ô destin, tu me prives encore d'un frère, reste unique de ma famille éteinte; tu l'as envoyé aux Enfers; c'est pour lui que je prépare ces offrandes funèbres, et que je vais répandre sur la terre ces libations, le lait que donnent les troupeaux des montagnes, la liqueur de Bacchus et le doux labeur des abeilles, présents par lesquels on apaise les mânes. Donnez-moi ce vase d'or et les libations funèbres. O toi qui es sous la terre, rejeton d'Agamemnon, j'envoie ces offrandes à tes mânes! reçois-les; je ne pourrai déposer sur ta tombe ni ma blonde chevelure, ni mes larmes; car je suis loin de ta patrie et de la mienne, où l'on me croit couchée parmi les morts, comme une triste victime.

LE CHOEUR.

[179] J'entonnerai des chants pour répondre aux tiens, ô ma maîtresse, un hymne asiatique avec les accents d'un pays barbare, muse plaintive, agréable aux morts, inspirée par Pluton, et qui ignore les chants d'allégresse. La lumière de la maison des Atrides n'est plus, leur sceptre est brisé ! Ô race de mon père ! à qui appartient donc à présent l'empire des illustres rois d'Argos (12) ? La douleur naît de la douleur. Le soleil, dirigeant ses coursiers rapides, a détourné leur marche, et nous a dérobé sa brillante lumière. Des calamités diverses fondent sur la maison royale, toutes amenées par le rapt de la Toison d'or (13).  Le meurtre suit le meurtre, la douleur suit la douleur. Depuis ce trépas funeste des fils de Tantale, une furie vengeresse s'est attachée à sa race, et un génie ennemi te poursuit.

IPHIGÉNIE.

[203] Dès le commencement ; l'hymen de ma mère m'a été funeste, et dès cette première nuit nuptiale les Parques me destinèrent une naissance et des jours livrés à la souffrance; premier fruit de cet hymen, enfantée et élevée par la malheureuse fille de Léda, dont les Grecs avaient brigué la main, je fus élevée victime dévouée, misérablement sacrifiée par la démence d'un père, je fus conduite sur un char, aux rivages d'Aulis, en qualité d'épouse ; hélas ! déplorable épouse, destinée au fils de Thétis. Et maintenant, étrangère sur ces bords inhospitaliers (14), j'habite un séjour odieux, sans époux, sans enfants, sans patrie, sans amis. Mon temps ne se passe plus à chanter Junon, déesse d'Argos, ni à représenter sur la toile, avec la navette retentissante, l'image de Minerve et des Titans (15) ; mais j'arrose les autels du sang des étrangers qui poussent des gémissements lamentables, et dont les larmes excitent ma pitié. Mais maintenant j'oublie tous ces maux, et je pleure mon frère mort à Argos, lui que je laissai encore à la mamelle, tendre fleur, faible enfant encore suspendu au sein de sa mère, Oreste, destiné à porter le sceptre d'Argos.


LE CHOEUR.

[236] Voici un berger qui vient des bords de la mer ; sans doute il t'apporte quelque nouvelle.

LE BERGER.

Fille d'Agamemnon, fille de Clytemnestre, écoute la nouvelle que je viens t'apprendre.

IPHIGÉNIE.

Qu'y a-t-il, pour me distraire du sujet qui m'occupe?

LE BERGER.

Deux jeunes hommes sortis secrètement de leur vaisseau ont abordé sur là terre des Cyanées (16) victimes préparées pour la déesse, sacrifice agréable à Diane ! Prépare donc au plus tôt l'eau lustrale et les initiations.

IPHIGÉNIE.

D'où sont ces étrangers? quel est le nom de leur pays?

LE BERGER.

Ils sont Grecs t'est tout ce que je sais.

IPHIGÉNIE.

N'as-tu pas entendu leurs noms ? Ne peux-tu me les dire?

LE BERGER.

Pylade est le nom que l'un d'eux donnait à l'autre.

IPHIGÉNIE.

Et quel était celui de son compagnon ?

LE BERGER.

Personne ne le sait ; nous ne l'avons pas entendu.

IPHIGÉNIE

Comment les avez-vous vus, et comment les avez-vous pris?

LE BERGER.

Sur les bords de cette mer inhospitalière.

IPHIGÉNIE.

Et qu'est-ce que des bergers ont à faire avec la mer ?

LE BERGER.

Nous allions baigner nos boeufs dans ses eaux.

IPHIGÉNIE.

[256] Reviens à ma question : Comment les avez-vous pris, et par quel moyen? C'est ce que je veux savoir. Ils sont venus de bonne heure, et l'autel de la déesse n'a pas encore été arrosé de sang grec.

LE BERGER.

[260] Nous avions conduit nos boeufs habitués à paître dans les bois, au bras de mer qui sépare les Symplégades : là est une roche escarpée, et creusée par l'agitation des vagues, retraite pour ceux qui pêchent le coquillage dont on tire la pourpre. Là, un des bergers vit deux jeunes gens, et il se retira sur la pointe des pieds, en disant : « Ne voyez-» vous pas? il y a là des divinités. » Un de nous, homme pieux, leva les mains et les adora avec respect. « O fils de Leucothée déesse des mers, protecteur des navires, divin » Palémon, sois-nous propice. Ou peut-être êtes-vous les deux Dioscures, ou les fils de Nérée, qui engendra la noble troupe des cinquante Néréides. » Mais un autre, plus léger, et d'une impiété hardie, se moqua de ces prières, et dit que c'étaient des matelots naufragés, qui s'étaient cachés dans la caverne, par crainte de l'usage établi parmi nous d'immoler les étrangers. Son avis parut sensé à la plupart de nous, et l'on convint de donner la chasse à ces victimes destinées à la déesse. Cependant l'un des deux étrangers sortit de la grotte, et debout, agitant la tête d'un air égaré, il poussait de profonds soupirs : ses bras étaient saisis d'un affreux tremblement, et, dans les transports de sa fureur, il poussait des cris comme un chasseur : « Pylade, vois-tu celle-ci ? ne vois-tu pas cette furie infernale? elle veut me tuer, en tournant contre moi les horribles serpents dont elle est armée. Elle respire la flamme et le sang, et sous les voiles qui l'enveloppent elle agite ses ailes, tenant ma mère entre ses bras, pour m'écraser sous cet énorme rocher (17). . . Ah ! elle va me tuer. Où  fuir ? » On ne voyait pas ces formes elles-mêmes, mais il poussait tantôt des mugissements comme un taureau, tantôt des aboiements comme les chiens, dont les Furies imitent, dit-on, les cris. Pour nous, frappés d'effroi et comme de stupeur, nous restions en silence. Mais lui, tirant son épée, se précipite au milieu de nos troupeaux comme un lion ; il frappe, il perce leurs entrailles, croyant se défendre ainsi contre les Furies ; une écume sanglante couvre la mer. Cependant chacun de nous, voyant ses troupeaux tomber égorgés, prend les armes, et sonne de la trompe (18) pour appeler les habitants ; car, contre ces étrangers jeunes et pleins de vigueur, nous pensions que des bergers seraient trop faibles. Une troupe nombreuse se rassemble en un moment : cependant l'étranger tombe, l'accès de sa fureur se calme, l'écume coule de ses lèvres. En le voyant tomber si à propos, chacun de nous se mot à l'œuvre, à frapper, à lancer des pierres; mais l'autre étranger essuyait l'écume qui sortait de la bouche de son ami ; il veillait sur lui, le  couvrait de ses vêtements, observait et parait les coups, et lui rendait tous les soins d'un ami dévoué. L'étranger, revenu à lui, se relève, et, à l'aspect de cette nuée d'ennemis et de l'orage qui les menace, il gémit ; nous lie cessions de lancer des pierres, en les pressant de toutes parts. Alors nous entendîmes ces paroles terribles : « Pylade, nous mourrons, mais mourons avec gloire ; prends ton épée et suis-moi. » Quand nous vîmes les deux épées nues, toute notre troupe en fuite couvrait les bois d'alentour; mais tandis que les uns fuyaient, les autres recommençaient l'attaque; et lorsque ces derniers étaient repoussés, les fuyards revenaient sur leurs pas, et faisaient à leur tour voler les pierres. Mais chose incroyable ! de tant de bras réunis, nul ne pouvait atteindre les victimes destinées à la déesse. C'est avec peine, et non à force ouverte, que nous sommes venus à bout de les prendre; . nous les avons enveloppés, et nous leur avons fait tomber les épées des mains à coups de pierres. Épuisés de fatigue, leurs genoux fléchissent jusqu'à terre. Nous les conduisons au roi de ce pays; après un regard jeté sur eux, il te les envoie aussitôt, pour les soumettre aux ablutions, et les immoler. Souhaite, jeune fille, d'avoir souvent de pareilles victimes à immoler ; en versant leur sang, tu puniras la cruauté des Grecs, et tu vengeras ton sacrifice accompli en Aulide.

LE CHOEUR.

[340] Tu as dit des choses surprenantes de cet étranger, quel qu'il soit, qui est apparu de la Grèce sur cette mer inhospitalière.

IPHIGÉNIE.

[342] C'est bien. Va, et amène les étrangers. J'aurai soin du reste.

(il sort)

IPHIGÉNIE.

Ô mon triste cœur, jadis tu étais doux et compatissant pour les étrangers, accordant des larmes à tes compatriotes, lorsque des Grecs tombaient entre tes mains (19). Mais aujourd'hui le songe qui a aigri mon cœur, en me persuadant qu'Oreste ne voit plus le jour, me laisse malveillante pour vous, qui que vous soyez; et c'est avec justice. Mon cœur est ulcéré, chères amies : le bonheur d'autrui blesse les malheureux, quand ils ont eux-mêmes connu la prospérité. Mais jamais les vents et les vaisseaux conduits par Jupiter n'amèneront-ils en ces lieux Hélène, auteur de mes maux, ni Ménélas, pour les livrer à ma vengeance et leur trouver ici une autre Aulide, où les Grecs m'ont immolée comme une faible génisse ? Et mon père était le sacrificateur. Hélas! (je ne puis oublier ces horreurs) combien de fois ai-je porté les mains au visage de mon père (20), attachée à ses genoux, que je tenais embrassés! « O mon père, lui disais-je, à quel triste hymen tu me condamnes ! Ma mère, à l'instant même où tu m'immoles, et les femmes d'Argos célèbrent cet hymen par leurs chants ; tout le palais retentit du son des flûtes, et cependant je péris par tes mains ! Cet Achille que tu m'avais promis pour époux, c'était donc Pluton, et non le fils de Pélée ? Et c'est par artifice que tu m'as conduite sur un char de triomphe à ce sanglant hymen ! » Contente de mes regards à travers mes voiles légers, je pris entre mes bras ce frère qui aujourd'hui n'est plus. Malgré le titre de sœur, je n'approchai point mes lèvres des siennes par pudeur (21), parce que j'allais dans la maison de Pélée ; et je différai mes tendres caresses jusqu'à mon retour à Argos. O malheureux Oreste, si tu as péri, quel coup funeste, quelle ambition d'un père a causé ta perte (22)? Mais j'ai lieu de me plaindre des lois imposées par la déesse ; les mortels souillés d'un meurtre ou d'un enfantement récent, ou par l'attouchement d'un cadavre, elle les écarte de ses autels comme impurs, et elle prend plaisir à se faire immoler des victimes humaines ! Non, il n'est pas possible que l'épouse de Jupiter, Latone, ait enfanté une divinité si cruellement stupide. Le festin servi aux dieux par Tantale me paraît incroyable ; ils n'ont pu se repaître du corps d'un enfant (23). Les habitants de ce pays, habitués à verser le sang des hommes, ont rejeté sur les dieux leurs mœurs inhumaines; car je ne saurais croire qu'une divinité puisse faire le mal.


LE CHOEUR.

[392] Mer d'azur qui baignes les îles Cyanées, que traversa la frénétique Io (24) lorsque d'Argos elle vint sur le Pont-Euxin, et qu'elle passa d'Europe en Asie, quels sont ces étrangers qui ont quitté les belles eaux de l'Eurotas aux verts roseaux (25), ou les rives de Dircé, pour aborder sur cette terre inhospitalière, où une prêtresse teint de sang humain l'autel et les colonnes du temple ? Portés par l'effort impétueux de leur double rang de rames, ont-ils lancé sur les flots leur navire, à l'aide des vents qui enflent les voiles, pour satisfaire la passion de l'or qui enrichit leurs maisons? La douce espérance se change en passion insatiable, pour la perte des mortels, qui reviennent accablés sous le poids des richesses après avoir erré sur les mers et traversé les villes barbares, pour obéir à une vaine ambition : mais si les uns ne gardent point de mesure dans leur cupidité, les autres y conservent la modération. Comment ont-ils franchi cette barrière de rochers (26) et les écueils de Phinée (27), qui jamais ne sommeille, traversant ces bords dangereux au milieu des vagues retentissantes d'Amphitrite (28), où les chœurs des cinquante Néréides font entendre leurs chants même avec le souffle des vents favorables, et le solide gouvernail qui fend les flots gémissants poussés par l'haleine du Notas ou du Zéphyr ? Comment ont-ils pu pénétrer sur cette terre qui sert de retraite aux oiseaux, cette île aux rives blanchissantes (30), illustrée par les courses d'Achille dans le Pont-Euxin ?

Plût aux dieux que, secondant les vœux de ma maîtresse, le hasard amenât en ces lieux Hélène, la fille chérie de Léda, à son départ de Troie, afin que, saisie par les cheveux et purifiée par l'eau lustrale qui désigne à la mort, elle expire sous la main d'Iphigénie, payant ainsi les maux qu'elle lui a causés ! Avec quelle joie je recevrais la nouvelle que de la Grèce il est arrivé un navigateur, pour mettre un terme aux maux de ma triste servitude ! Puissé-je, même en songe, jouir, au sein de ma patrie et de la maison paternelle, des chants d'allégresse qui sont le partage des heureux !

LE CHOEUR.

 Mais voici les deux victimes qui s'avancent, les mains chargées de chaînes. Faites silence, chères amies. Les deux Grecs destinés au sacrifice s'approchent du temple, et le berger ne nous a point fait un faux rapport. Vénérable déesse, si le culte que ce peuple te rend t'est agréable, reçois ce sacrifice que la loi du pays te présente, mais que les mœurs des Grecs déclarent impie.

IPHIGÉNIE.

[466] C'est bien. Mes premiers soins doivent être pour le culte de la déesse. Déliez d'abord la main de ces étrangers ; dès qu'ils sont consacrés, ils ne doivent plus porter de chaînes. Entrez dans le temple (31), préparez tout ce qu'il faut pour la cérémonie, et tout ce que la loi exige. Hélas ! quelle est la mère qui vous a donné le jour? quel est votre père, quelle est votre sœur, si vous en avez ? de quels frères elle va être privée ! Car qui connaît les événements et qui sait à qui ils sont réservés ? Les volontés des dieux sont enveloppées de ténèbres, et nul ne prévoit les malheurs qui le menacent : c'est par de secrets détours que la fortune nous conduit dans l'adversité. D'où venez-vous, malheureux étrangers ? quel long chemin vous avez parcouru pour aborder en cette contrée ! Mais que votre absence de votre patrie sera longue, une fois descendus aux Enfers !

ORESTE.

[483] Pourquoi gémir ainsi ? pourquoi nous attrister par les malheurs qui nous attendent, ô femme, qui que tu sois ? Je n'appelle pas sage celui qui au moment de mourir veut vaincre la crainte de la mort par l'attendrissement, ni celui qui, en présence du moment fatal, se livre aux lamentations sans espoir de salut. Il redouble en effet son malheur ; il encourt le reproche de démence, et il n'en meurt pas moins. Il faut laisser aller la fortune. Cessez de plaindre notre sort : nous connaissons trop les sacrifices en usage dans ce pays.

IPHIGÉNIE.

[492] Lequel de vous se nomme Pylade ? voilà ce que je veux savoir d'abord.

ORESTE.

C'est lui, s'il peut t'être agréable de l'apprendre.

IPHIGÉNIE.

De quelle ville grecque est-il citoyen?

ORESTE.

Quand tu le sauras, que t'en reviendra-t-il, ô femme ?

IPHIGÉNIE.

Êtes-vous frères nés de la même mère ?

ORESTE.

Nous sommes frères par l'amitié, non par la naissance.

IPHIGÉNIE.

Mais toi, quel nom as-tu reçu de l'auteur de tes jours?

ORESTE.

Je suis malheureux ; voilà le nom qui me convient.

IPHIGÉNIE.

Ce n'est pas ce que je demande; c'est là un tort de la fortune.

ORESTE.

En mourant inconnus, on ne rira point de nous.

IPHIGÉNIE.

Pourquoi ce refus, ou pourquoi cette fierté ?

ORESTE.

Tu immoleras mon corps, et non pas mon nom.

IPHIGÉNIE.

[505] Ne diras-tu pas même la ville où tu es né ?

ORESTE.

Tu demandes là une chose inutile à un homme qui va mourir.

IPHIGÉNIE.

Et qui t'empêche de m'accorder cette grâce ?

ORESTE.

La célèbre Argos est ma glorieuse patrie (32).

IPHIGÉNIE.

Au nom des dieux, étranger, es-tu vraiment de ce pays ?

ORESTE.

Je suis de Mycènes, ville jadis fortunée.

IPHIGÉNIE.

Est-ce l'exil qui te chasse de ta patrie, ou quelque autre événement ?

ORESTE.

Un exil involontaire en quelque sorte, et toutefois volontaire.

IPHIGÉNIE.

Voudrais-tu me dire quelqu'une des choses que je de- sire savoir ?

ORESTE.

Ce sera comme un surcroît à mon infortune.

IPHIGÉNIE.

Ton arrivée d'Argos remplit mes vœux.

ORESTE.

Non les miens : mais s'il te plaît ainsi, interroge-moi.

IPHIGÉNIE.

Troie, cette ville dont on parle partout, t'est sans doute connue.

ORESTE,

Plût aux dieux que je ne l'eusse jamais connue, pas même en songe !

IPHIGÉNIE.

On dit qu'elle n'est plus, et que la guerre l'a détruite.

ORESTE.

[520] Il en est ainsi, on ne t'a point abusée.

IPHIGÉNIE.

Hélène est-elle revenue dans la maison de Ménélas?

ORESTE.

Elle est revenue, et son retour a été funeste à quelqu'un des miens !

IPHIGÉNIE.

Où est-elle ? moi aussi, il est des maux dont j'ai à lui demander compte.

ORESTE.

Elle habite Sparte avec son ancien époux.

IPHIGÉNIE.

O Hélène ton nom odieux pour la Grèce entière, et non pour moi seule !

ORESTE,

Moi aussi, j'ai connu les fruits de son hymen.

IPHIGÉNIE.

Le retour des Grecs s'est-il accompli, comme la renommée le publie ?

ORESTE.

Comme dans une seule de tes questions se pressent à la fois toutes les autres !

IPHIGÉNIE.

Avant que tu ne meures, je veux m'instruire de ces faits.

ORESTE.

Questionne-moi, puisque tu le désires ; je répondrai.

IPHIGÉNIE.

Un devin nommé Calchas est-il revenu de Troie ?

ORESTE.

Il est  mort, à ce qu'on disait à Mycènes.

IPHIGÉNIE.

O vénérable déesse, quelle justice ! Et le fils de Laërte ?

ORESTE.

Il n'est pas encore de retour à Ithaque ; cependant il existe, on le croit.

IPHIGÉNIE.

[535] Puisse-t-il périr, et ne jamais revoir sa patrie !

ORESTE.

Ne fais point d'imprécation ; son sort est assez triste.

IPHIGÉNIE.

Et le fils de Thétis vit-il encore?

ORESTE.

Il n'est plus : vainement son hymen fut préparé en Aulide.

IPHIGÉNIE.

Ce ne fut qu'une feinte, à ce que prétendent ceux qui l'apprirent à leurs dépens.

ORESTE.

Qui es-tu donc ? avec quel intérêt tu t'informes des affaires de la Grèce !

IPHIGÉNIE.

Je suis de ce pays. J'ai péri encore enfant.

ORESTE.

Ce n'est donc pas sans sujet que tu désires savoir ce qui s'y passe.

IPHIGÉNIE.

Et ce général qu'on disait si heureux ?

ORESTE.

Lequel? car, hélas! celui qui m'est connu ne saurait être appelé heureux.

IPHIGÉNIE.

On l'appelait le roi Agamemnon, fils d'Atrée.

ORESTE.

Je ne sais rien : femme, laisse là toutes ces questions.

IPHIGÉNIE.

Ah ! plutôt, au nom des dieux, parle, étranger, pour me rendre quelque joie.

ORESTE.

Il est mort, l'infortuné, et sa mort a été funeste à quelqu'un.

IPHIGÉNIE.

Il est mort? Par quel événement? Ah! malheureuse que je suis !

ORESTE.

[550] Pourquoi ces gémissements qui t'échappent? qu'avait-il de commun avec toi ?

IPHIGÉNIE.

Je gémis sur son antique fortune.

ORESTE.

Mort déplorable, en effet, de périr par la main de son épouse.

IPHIGÉNIE.

O que de larmes à verser, et sur la coupable, et sur sa victime !

ORESTE.

Cesse tes questions, ne m'interroge pas davantage.

IPHIGÉNIE.

Encore un mot : l'épouse de cet infortuné vit-elle encore?

ORESTE.

Elle n'est plus ; le fils qu'elle avait enfanté lui a ôté la vie.

IPHIGÉNIE.

O maison en proie au trouble et au désordre ! Et est-ce volontairement qu'il l'a tuée?

ORESTE.

Ce fut pour venger la mort de son père.

IPHIGÉNIE.

Hélas ! qu'il a bien fait d'en tirer ce juste châtiment!

ORESTE.

Cependant il a les dieux contre lui, quelque juste que soit sa cause.

IPHIGÉNIE.

Agamemnon a-t-il laissé quelque autre rejeton ?

ORESTE.

Il a laissé une seule fille, Électre.

IPHIGÉNIE.

Mais quoi? ne dit-on rien de son autre fille immolée en Aulide?

ORESTE.

Rien, si ce n'est qu'elle est morte et qu'elle ne voit plus le jour.

IPHIGÉNIE.

[565] Elle est bien à plaindre, elle et le père qui l'a immolée.

ORESTE.

Elle a péri pour une femme perfide, bien peu digne d'un tel sacrifice (33).

IPHIGÉNIE.

Mais le fils du roi mort est-il dans Argos ?

ORESTE.

Il vit, et il est malheureux, forcé d'errer par toute la terre.

IPHIGÉNIE.

Adieu, songes trompeurs; vous n'êtes qu'illusion.

ORESTE.

[570] Les dieux, qu'on appelle sages, ne sont pas moins trompeurs que les songes légers. Une grande confusion règne dans les choses divines et dans les choses humaines. Une seule chose subsiste : c'est que, sans être dans le délire, il a cru aux oracles. des devins, et il a péri de la mort que renaissent ceux qui en ont le secret.

LE CHŒUR.

Hélas ! qui nous apprendra aussi la destinée de nos parents? vivent-ils ? sont-ils privés de la vie?

IPHIGÉNIE.

[578] Écoutez, étrangers ; je médite un projet qui peut vous être utile, ainsi qu'à moi. Un plan n'a jamais plus de chances de succès, que lorsqu'il rencontre l'approbation générale. Veux-tu, si je te donne la vie, retourner à Argos avec un message de ma part pour mes amis, et y porter une lettre qu'un captif touché de compassion a écrite en mon nom, convaincu que ma main était innocenté du sang qu'elle versait, et qu'il mourait victime de la loi, et de la volonté de la déesse qui justifiait ce barbare usage. Je n'ai trouvé personne jusqu'à ce jour qui pût retourner à Argos chargé de mon message, et rendre cette lettre à un de mes amis. Pour toi, qui parais être de naissance distinguée, et qui connais Mycènes et ceux que j'ai en vue, sois libre, et toi aussi tu auras une récompense qui n'est pas à dédaigner, la vie, en échange du service que tu m'auras rendu. Pour ton compagnon, puisque nos lois l'exigent, qu'il soit, seul et sans toi, la victime offerte à la déesse.

ORESTE.

[597] J'approuve tout ce que tu as dit, hors un seul point, ô étrangère ! laisser égorger cet ami serait pour moi une peine trop cruelle. Je suis le pilote qui l'embarquai sur cette merde calamités, et il partage ma malheureuse navigation. Il n'est pas juste que je le perde pour te servir, et pour me soustraire au péril. Mais voici ce qu'il faut faire : remets-lui ta lettre; il la portera à Argos, et remplira tes désirs; et moi, j'abandonne ma vie à qui la voudra. Quoi de plus lâche que se sauver soi-même, après avoir plongé son ami dans la détresse ? Mais celui-ci est mon ami, et ses jours me sont plus précieux que les miens.

 IPHIGÉNIE.

[609] O généreux caractère ! combien doit être noble la source où tu as puisé ce dévouement pour tes amis! puisse te ressembler celui des miens qui survit! Car, étrangers, moi »ossi j'ai un frère ; mon seul malheur est de ne pas le voir. Mais puisque tu le veux ainsi, nous enverrons ton ami porter mon message ; et toi, tu mourras. Une grande passion pour cet ami te possède.

ORESTE.

Mais qui me sacrifiera ? qui remplira ce cruel office ?

IPHIGÉNIE.

Moi : je suis prêtresse de la déesse.

ORESTE.

Office indigne de toi, ô jeune fille, et bien horrible !

IPHIGÉNIE.

Mais la nécessité m'y oblige : il faut obéir.

ORESTE.

Quoi ! une femme, plonger le glaive dans le sein des hommes !

IPHIGÉNIE.

Non ; mais je répandrai l'eau lustrale sur ta chevelure.

ORESTE.

Et quel sera le sacrificateur, si cette question m'est permise?

IPHIGÉNIE.

Ceux qu'on charge de ce soin sont dans ce temple.

ORESTE.

[625] Et quel tombeau me recevra après ma mort?

IPHIGÉNIE.

Le feu sacré, et une caverne ténébreuse (34).

ORESTE.

Ah! si la main de mu sœur me rendait les derniers devoirs !

IPHIGÉNIE.

[628] Vains souhaits ! étranger, qui que tu sois, ta sœur est bien loin de cette terre barbare. Mais puisque tu es d'Argos, je ne manquerai pas de te servir en tout ce qui sera possible : je déposerai sur ton tombeau de nombreuses offrandes, je répandrai une huile pure sur ton corps, et je ferai couler sur ton bûcher la liqueur que l'abeille dorée exprime du suc des fleurs (35). Mais j'entre dans le temple de la déesse, et j'en rapporterai ma lettre ; ne prends point de malveillance contre moi. Gardes, veillez sur eux, mais sans les charger de chaînes. Je vais envoyer à Argos des nouvelles inespérées peut-être pour un ami, celui de tous que je chéris le plus ; et ma lettre, en lui apprenant que ceux qu'il croit morts sont vivants, le comblera de joie.

LE CHOEUR en se retirant, à Oreste.

Je pleure en te voyant destiné aux sanglantes aspersions.

ORESTE.

Non, mon sort n'est point à plaindre ; réjouissez-vous plutôt, étrangères.

LE CHOEUR à Pyiade.

Pour toi, jeune homme, nous te félicitons de l'heureuse fortune qui te permet de retourner dans ta patrie.

PYLADE.

Il n'est point de bonheur pour un ami, quand il voit mourir son ami.

LE CHOEUR.

O funeste départ ! Hélas ! hélas ! tu péris. Lequel des deux est la victime ? Mon esprit indécis doute encore si c'est sur toi, ou sur lui, que je dois pleurer.


ORESTE.

[658] Pylade, au nom des dieux, éprouves-tu les mêmes sentiments que moi ?

PYLADE.

Je ne sais : tu me fais une question à laquelle je ne puis répondre.

ORESTE.

Quelle est cette jeune fille ? Ne dirait-on pas une Grecque, à la manière dont elle nous interrogeait sur les travaux de la guerre de Troie, sur le retour des Grecs, sur le devin Calchas et sur Achille ! Et comme elle a gémi sur les malheurs d'Agamemnon ! elle s'est informée aussi de son épouse et de ses enfants. Cette étrangère est née à Argos; autrement, quelle raison aurait-elle d'écrire en ce pays, et de s'intéresser aux affaires d'Argos comme aux siennes propres?

PYLADE.

[669] Tu m'as prévenu ; tes paroles expriment mes pensées, si ce n'est peut-être que la destinée des rois est connue de tous ceux qui ont l'expérience de la vie. Mais elle a dit une autre parole (36)..

ORESTE.

Laquelle ? En me la communiquant, peut-être l'entendras-tu mieux.

PYLADE.

[674] C'est une honte pour moi, quand tu meurs, de voir la lumière. Avec toi j'ai traversé les mers, avec toi je dois mourir : on m'accusera de peur et de lâcheté à Argos et dans les vallées de la Phocide (37) ! Je passerai aux yeux de la multitude (la multitude est malveillante ) pour t'avoir trahi, et m'être sauvé seul, ou même pour t'avoir tué, pour avoir machiné ta mort après la ruine de ta maison, dans l'espoir de ravir ton sceptre en épousant ta sœur, héritière de tous tes biens. Voilà ma crainte, voilà ce qui me fait rougir. Non, rien ne pourra m'empêcher de mourir avec toi, d'offrir avec toi ma tête au glaive et mon corps au bûcher, moi, ton ami, qui redoute le blâme public.

ORESTE.

[687] Sois raisonnable : je dois supporter mes maux ; assez fort pour une seule épreuve, je n'en pourrais supporter deux. Car ce que tu appelles un chagrin, tu l'appelles aussi un déshonneur. Tout cela m'est réservé, si, quand tu partages mes périls, je te donne encore la mort. Car pour ce qui me touche, ce n'est pas un malheur, persécuté par les dieux, comme je le suis, de perdre la vie. Mais toi, tu es heureux, ta maison est pure, innocente, tandis que la mienne est coupable et malheureuse. Sauve tes jours, aie des enfants de ma sœur, que je t'ai donnée pour épouse, et la race de mon père ne périra pas sans postérité. Pars donc, vis et habite la maison paternelle. Et lorsque tu seras de retour en Grèce, et dans Argos aux vaillants coursiers, je t'en conjure par cette main que je touche, élève- moi un tombeau qui perpétue ma mémoire, et que ma sœur l'arrose de ses larmes et y dépose sa chevelure (38). Raconte-lui comment j'ai péri immolé par une femme d'Argos sur l'autel de Diane. N'abandonne jamais ma sœur, en voyant la solitude de tes proches et de la maison de ton père. Adieu, compagnon de mes plaisirs (39), le plus fidèle de mes amis, élevé avec moi dès l'enfance, toi qui as porté si constamment le fardeau de mes douleurs. Apollon, ce dieu prophète, usant de ruse, nous avait abusés ; il nous a rejetés le plus loin possible de la Grèce, rougissant de ses anciens oracles. Je m'abandonnai entièrement à sa conduite; pour obéir à ses ordres, j'ai tué ma mère, et je meurs à mon tour!

PYLADE.

[716] Tu auras un tombeau, et je n'abandonnerai jamais la couche d'Électre, ô infortuné ! car, mort, tu me seras plus cher que pendant ta vie. Mais l'oracle du dieu ne t'a point encore perdu, quoique tu sois bien près du trépas. Mais souvent, souvent l'excès du malheur amène d'étonnantes révolutions.

ORESTE.

Garde le silence : les oracles d'Apollon ne me servent de rien ; car voici la prêtresse qui sort du temple.


IPHIGÉNIE (40).

[725] Retirez-vous, chères compagnes, allez dans le temple préparer les choses nécessaires aux sacrificateurs. — Voici, ô étrangers, les tablettes qui contiennent ma lettre : mais écoutez ce que je désire en outre. Une fois le danger passé, nul homme ne reste le même, quand la peur a fait place à l'assurance. Mais je crains qu'à peine échappé de cette contrée, celui de vous qui se chargera de porter mon message à Argos ne l'oublie complètement.

ORESTE.

Que veux-tu donc? qu'est-ce qui t'inquiète?

IPHIGÉNIE.

Qu'il me fasse le serment de rendre cette lettre dans Argos à ceux à qui je l'adresse.

ORESTE.

T'engageras- tu aussi par un serment réciproque ?

IPHIGÉNIE.

A quoi faut-il que je m'engage ? parle.

ORESTE.

A renvoyer celui-ci sain et sauf de cette terre barbare.

IPHIGÉNIE.

C'est juste; comment pourrait-il porter mon message ?

ORESTE.

Mais le tyran accordera-t-il cette faveur ?

IPHIGÉNIE.

Je l'y déciderai, et je ferai moi-même embarquer ton ami.

ORESTE.

Jure donc, Pylade ; et toi, indique-lui les termes saints du serment qu'il doit prêter.

IPHIGÉNIE.

Qu'il dise : « Je rendrai cette lettre a tes amis. »

PYLADE.

[745] Oui, je rendrai cet écrit à tes amis.

 IPHIGÉNIE.

Et moi je te renverrai sain et sauf des îles Cyanées.

ORESTE.

Quel dieu prends-tu a témoin de ton serment ?

IPHIGÉNIE.

Diane, dont je suis la prêtresse.

PYLADE.

Et moi, le roi du ciel, le grand Jupiter.

IPHIGÉNIE.

Et si tu me trahis, au mépris de ton serment ?

PYLADE.

Puissé-je ne revoir jamais ma patrie. Et toi, si tu ne sauves mes jours ?

IPHIGÉNIE.

Puissé-je ne jamais porter vivante mes pas dans Argos !

PYLADE.

Écoute maintenant une chose que nous avons omise.

IPHIGÉNIE.

 Il sera toujours temps si elle est convenable.

PYLADE.

Accorde-moi cette exception : si le vaisseau fait naufrage, si ta lettre périt avec mes biens dans la tempête, si je ne sauve que ma vie, que le serment ne soit plus obligatoire pour moi.

IPHIGÉNIE.

[759] Sais-tu ce que je ferai ? plus on prend de soins, plus on a de chances de succès. Je te dirai le contenu de ma lettre, pour que tu puisses la rendre à mes amis : ainsi tout sera en sûreté. Si en effet tu conserves ma lettre, pour que tu puisses la rendre à mes amis : ainsi tout sera en, sûreté. Si en effet tu conserves ma lettre, ses muets caractères diront ce qu'elle contient; si au contraire elle disparaît dans la mer, tu en conserveras le sens en sauvant ta vie.

PYLADE.

C'est bien dit, dans l'intérêt des dieux et dans le mien. Mais fais-moi connaître à qui dans Argos je dois porter ta lettre, et ce que je dois dire, comme le tenant de ta bouche.

IPHIGÉNIE.

[769] Dis à Oreste, fils d'Agamemnon : « Celle qui t'écrit est celle qui fut immolée en Aulide, Iphigénie, qui vit encore, quoiqu'elle ne vive plus pour vous... »

ORESTE.

Où est-elle ? après sa mort, comment a-t-elle pu revivre ?

IPHIGÉNIE.

C'est elle-même que tu vois : ne m'interromps point. « Ramène-moi dans Argos, ô mon frère ; délivre-moi, avant que je meure, de cette terre barbare et du culte cruel de la déesse, à qui mon ministère m'oblige d'immoler les étrangers. »

ORESTE.

Ah I Pylade, que dire ? où sommes-nous ?

IPHIGÉNIE.

« Ou mes imprécations s'attacheront à ta famille,  Oreste.... » (A Pylade.} C'est son nom que je répète une seconde fois pour que tu le saches bien.

PYLADE.

O dieux !

IPHIGÉNIE.

Pourquoi invoques-tu les dieux dans une affaire qui me touche ?

PYLADE.

Rien. Poursuis : mon esprit était distrait. Peut-être, sans t'interroger, arriverai-je à la certitude.

IPHIGÉNIE.

[783] Dis-lui que Diane me sauva en mettant à ma place une biche, que mon père immola, croyant plonger le glaive dans mon sein, et que la déesse me transporta dans cette contrée. Tel est mon message ; voilà ce qui est contenu dans ma lettre.

PYLADE.

O serment, facile à accomplir, que tu as exigé de moi ; ô heureux serment que tu as prêté toi-même ! je ne tarderai pas longtemps à m'acquitter du mien. Tiens, Oreste, voilà la lettre que je t'apporte et que je te remets de la part de ta sœur.

ORESTE.

Je la reçois : mais laissons là ce que contiennent ces tablettes, et livrons-nous d'abord à un plaisir plus réel. 0 sœur chérie ! dans ma surprise, je doute encore de mon bonheur en te serrant dans mes bras, et je m'abandonne à la joie en apprenant ces faits incroyables.


LE CHOEUR.

[798] Étranger, tu souilles témérairement la prêtresse de Diane, en portant une main profane sur les voiles sacrés qui la couvrent.

ORESTE.

O ma sœur, fille de mon père Agamemnon, ne me repousse pas, en retrouvant un frère que tu croyais ne revoir jamais.

IPHIGÉNIE.

Toi, mon frère ? Ah ! cesse de le prétendre. Il est à Argos ou à Nauplie (41).

ORESTE.

Infortunée, ton frère n'est pas aux lieux que tu nommes.

IPHIGÉNIE.

La fille de Tyndare t'aurait-elle donné le jour ?

ORESTE.

Oui, et j'ai pour père le petit-fils de Pélops.

IPHIGÉNIE.

Que dis-tu?... Peux-tu m'en donner quelque preuve?

ORESTE.

Je le puis : interroge-moi sur notre famille.

IPHIGÉNIE.

C'est à toi de parler, et à moi de t'écouter.