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EURIPIDE
IPHIGÉNIE A AULIS,
TRAGÉDIE.
G. HINSTIN, EURIPIDE. Théâtre et fragments. Tome second. Paris, Hachette, 1923
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IPHIGÉNIE A AULIS. AGAMEMNON. Vieillard, sors de cette tente, et viens ici. LE VIEILLARD. Je viens. Quel est ton nouveau dessein, roi Agamemnon? AGAMEMNON. Te hâteras-tu? LE VIEILLARD. Je me hâte. Non, certes, ma vieillesse n'est pas endormie : elle a bon oeil encore. AGAMEMNON. Quelle est donc cette étoile brillante qui traverse le ciel? elle s'élance vers la Pléiade aux sept voies, mais n'est encore qu'au milieu de sa course. On n'entend ni le chant des oiseaux, ni le bruit de la mer; et là, sur l'Euripe, se taisent les vents. LE VIEILLARD. Pourquoi sors-tu si vite de ta tente, roi Agamemnon? Tout repose encore ici dans Aulis, et les gardes des remparts n'ont pas encore été relevés. Rentrons. AGAMEMNON. Heureux vieillard! heureux l'homme dont la vie s'écoule à l'abri des orages, ignorée, et sans gloire! Mais ceux qui vivent dans les honneurs me paraissent moins dignes d'envie. LE VIEILLARD. Là pourtant est l'éclat de la vie. AGAMEMNON. Éclat trompeur! Cette puissance est une douceur, sans doute, mais aussi un poison, dès qu'on en a goûté. Tantôt ce sont les dieux qui, pour un rite mal observé, bouleversent notre vie, et tantôt les hommes, si difficiles à satisfaire, dont la perpétuelle critique nous déchire. LE VIEILLARD. Je n'approuve pas un tel langage chez un homme de ton rang, Agamemnon. Ce n'est pas pour un bonheur sans mélange qu'Atrée t'a donné la vie. Tu dois éprouver tour à tour joie et douleur: car tu es un mortel, et, que tu le veuilles ou non, tel est l'arrêt des dieux. Mais je t'ai vu faire briller la lumière d'un flambeau, écrire cette lettre, que tu tiens encore à la main, puis effacer ce que tu avais écrit, y mettre le cachet, puis le rompre, et jeter à terre les tablettes, en baignant ton visage de larmes. Toutes les perplexités agitent ton cœur et semblent troubler ta raison. Quel est, dis-moi, {quel est} ton chagrin? Que t'arrive-t-il de nouveau, ô mon roi? Allons, confie-moi ta peine : c'est à un homme honnête et sûr que tu parleras. Car jadis Tyndare m'a envoyé chez toi, pour faire partie de la dot de ta femme, et pour être le fidèle serviteur qui accompagne la jeune épouse. AGAMEMNON. Léda, fille de Thestios, mit au monde trois filles, [50] Phoebé, Clytemnestre, ma femme, et Hélène. Celle-ci fut recherchée par les jeunes princes les plus puissants de la Grèce, qui s'envoyaient de terribles menaces, et se préparaient à s'entr'égorger, s'ils n'obtenaient pas la jeune fille. Le cas était embarrassant pour Tyndare, son père, qui se demandait s'il devait accorder ou refuser Hélène, et comment il se tirerait le mieux d'affaire. Voici quelle idée lui vint à l'esprit. Les prétendants devaient se lier par des serments, la main dans la main, et verser des libations sur la flamme des sacrifices, pour prendre cet engagement, confirmé par leurs imprécations : quel que fût celui dont la fille de Tyndare deviendrait la femme, ils s'uniraient pour lui venir en aide, si quelque ravisseur emmenait Hélène loin de son foyer et frustrait l'époux de sa couche nuptiale; ils lui feraient la guerre et détruiraient sa ville, grecque ou barbare, les armes à la main. Quand ils eurent engagé leur foi, et que la prudence du vieux Tyndare les eût adroitement amenés à ses fins, il permit à sa fille de choisir un des prétendants, celui vers qui la porterait le tendre souffle de Cypris. Elle choisit l'homme qui n'aurait jamais dû l'épouser, Ménélas. Or, voici que ce berger, qui se mêle de juger les déesses, arrive, comme le racontent les Grecs, de Phrygie à Lacédémone, somptueusement paré, brillant d'or et d'un luxe barbare. Il aime Hélène, s'en fait aimer, l'enlève, et s'enfuit avec elle vers les prairies de l'Ida : il avait saisi le moment d'une absence de Ménélas. Celui-ci court à travers toute la Grèce, poussé par l'aiguillon du désir : il rappelle l'antique promesse, jurée à Tyndare, de venir en aide à l'époux outragé. Aussitôt les Grecs se soulèvent, la lance à la main, revêtus de leurs armures, et ils arrivent à cette plage du détroit d'Aulis, avec un grand appareil de navires et de boucliers, de chevaux et de chars. Et c'est moi que, par égard pour Ménélas, moi, son frère, qu'ils ont pris pour chef. Plût aux dieux qu'un autre, à ma place, eût reçu cet honneur! L'armée s'est donc rassemblée : elle est prête. Mais elle ne peut mettre à la voile, et reste immobile à Aulis. Que faire? nous interrogeons Calchas, qui nous répond par cet oracle : Iphigénie, ma fille, doit être immolée à Artémis, qui règne sur cette contrée : si nous offrons ce sacrifice à la déesse, nous obtiendrons un vent favorable et la ruine de Troie; sinon, tout nous sera refusé. Je venais d'entendre cet arrêt, et j'allais donner l'ordre à Talthybios de proclamer à haute voix que je renvoyais toute l'armée : car jamais je n'aurais pu me résoudre à immoler ma fille. C'est alors que mon frère, alléguant mille raisons, me fit consentir à cet horrible sacrifice. Je pris des tablettes, et, dans leurs plis, j'écrivis à ma femme de m'envoyer sa fille, [100] comme pour la donner en mariage à Achille : je lui vantais le mérite de ce héros, et j'ajoutais qu'il refusait de faire voile avec nous, s'il ne recevait de nos mains une épouse qu'il emmènerait en Phthie. Je n'avais que ce moyen de persuader Clytemnestre : inventer pour notre fille le prétexte d'un mariage imaginaire. Seuls de tous les Grecs, Calchas, Ulysse et Ménélas savent avec moi la vérité. Mais, si j'ai pris alors une funeste résolution, revenu à de meilleurs sentiments, je la révoque dans ces tablettes que tu m'as vu ouvrir et refermer au milieu de la nuit, ô vieillard. Prends-les donc, et pars pour Argos. Tout ce que renferment leurs plis, ce qu'y a tracé ma main, je vais te le dire de vive voix, car tu es un fidèle serviteur de ma femme et de ma maison. LE VIEILLARD. Parle, explique-toi, pour que mes paroles soient d'accord avec ce que tu as écrit. AGAMEMNON. « Rejeton de Léda, par cette nouvelle lettre, je te défends d'envoyer ta fille vers l'aile sinueuse d'Eubée, dans Aulis abritée des flots. Nous remettons à d'autres temps la fille nuptiale d'Iphigénie. » LE VIEILLARD. Crois-tu donc que, frustré de ce mariage Achille ne s'emportera pas, enflammé de colère, contre toi et Clytemnestre? Voilà aussi ce qu'il faut craindre. Qu'en penses-tu? dis-moi. AGAMEMNON. Achille n'est pas ici une réalité, mais seulement un prête-nom. Il ignore ce mariage, et ne soupçonne pas nos projets ni la promesse que j'ai faite de lui remettre ma fille entre les bras pour partager sa couche. LE VIEILLARD. C'est une périlleuse entreprise, ô roi Agamemnon, de promettre ta fille en mariage au fils de la déesse, et de la livrer aux Grecs pour être immolée. AGAMEMNON. Malheureux! j'avais perdu l'esprit. Dans quelle infortune, hélas! suis-je tombé! Mais va, presse le pas, et ne succombe pas à la vieillesse. LE VIEILLARD. Je me hâte, ô mon roi. AGAMEMNON. Ne t'arrête pas au bord des sources ombragées, et ne te laisse pas aller aux douceurs du sommeil. LE VIEILLARD. Ah! parle mieux. AGAMEMNON. Quand tu passeras aux croisements des chemins, jette les yeux de tous côtés, et prends garde de laisser passer devant toi, à ton insu, le char aux roues rapides qui amène ici ma fille vers les navires des Grecs. LE VIEILLARD. Je t'obéirai. AGAMEMNON. Et, si tu la rencontres [150] avec les jeunes filles qui sont sorties de leurs retraites pour l'accompagner, fais-la retourner en arrière, secoue les rênes, et renvoie le char aux murs sacrés bâtis par les Cyclopes. LE VIEILLARD. Et comment, dis-moi, me ferai-je croire de ta fille et de ta femme, quand je leur parlerai en ton nom? AGAMEMNON. Conserve le sceau que portent ces tablettes. Pars donc. Vois l'horizon que blanchit déjà la brillante aurore et le quadrige enflammé du soleil. Prends part à mes souffrances. Nul parmi les mortels n'est jusqu'à la fin favorisé du sort et des dieux. Personne encore n'est venu au monde pour échapper à la douleur. LE CHOEUR. Me voici au rivage d'Aulis, sur sa grève sablonneuse, où m'a portée, à travers les courants de l'étroit Euripe, la barque partie de Chalcis, ma ville natale, qu'arrose, près des flots salés, l'eau pure de l'illustre Aréthuse : je viens voir l'armée des Achéens et ies rapides navires des brillants héros, que conduisent contre Troie sur leurs mille vaisseaux de bois le blond Ménélas et le noble Agamemnon, — nos maris nous l'ont raconté, — pour reprendre cette Hélène, enlevée jadis sur les bords fleuris de l'Eurotas par le berger Pâris, qui l'avait reçue en don d'Aphrodite, le jour où, près d'une fraîche fontaine, Cypris engagea la lutte contre Héra et Pallas, une lutte de beauté. A travers le bois sacré où Artémis reçoit d'innombrables sacrifices, j'accours, toute rougissante d'une virginale pudeur, curieuse de voir le rempart avec ses boucliers, et les tentes guerrières, et les troupes de cavaliers. J'ai vu, assis l'un près de l'autre, les deux Ajax, le fils d'Oïlée et le fils de Télamon, gloire de Salamine. J'ai vu, sur des sièges, prenant plaisir aux aspects compliqués des pièces du jeu, Protésilas et Palamède, petit-fils de Poseidon; et Diomède s'amusant [200] à lancer le disque; et, près de lui, Mèrionès, rejeton d'Arès, l'admiration des mortels; et le fils de Laërte, venu des montagnes de son île ; et, avec lui, Nirée, le plus beau des Achéens. Et le héros aux pieds rapides comme le vent, l'agile coureur, Achille, enfanté par Thétis, formé par Chiron, je l'ai vu, sur les bords de la mer, sur les cailloux de la grève, courir tout armé : il luttait de vitesse avec un quadrige, et faisait le tour de la carrière pour être vainqueur. Et l'on entendait crier le conducteur du char, Eumèlos, petit-fils de Phérès, dont j'ai vu les superbes coursiers aux freins d'or, qu'il excitait de l'aiguillon : les uns, ceux du milieu, près du timon, marquetés de blanc; les autres, ceux qui, en dehors, tiraient la longe, et opposaient leurs efforts dans les détours de la course, avoient le poil roux et les jambes, au-dessus du sabot, tachetées de diverses couleurs. A côté d'eux bondissait, avec ses armes, le fils de Pélée près de la rampe et des roues du char. Je suis venue voir aussi la multitude des vaisseaux, merveilleux spectacle! et goûter le délicieux plaisir de satisfaire ma curiosité féminine. A l'aile droite de la flotte étaient les cinquante rapides navires des guerriers myrmidons venus de la Phthiotide : au sommet des poupes se dressent les images d'or des Néréides; elles font reconnaître l'armée d'Achille. Près de là se tenaient les vaisseaux des Argiens, avec le même nombre de rames : ils avaient pour chef le fils de Mécistée, qu'éleva son aïeul Talaos comme un père, et le fils de Capanée, Sthénélos. Tout à côté était la station des soixante navires qu'amène d'Attique le fils de Thésée, [250] dont l'emblème est Pallas sur son char, conduite par des chevaux ailés, image propice aux matelots. J'ai vu l'armée des Béotiens, cinquante navires ornés d'emblèmes : c'était Cadmos, au sommet de la poupe, tenant un serpent d'or. Lèïtos, fils de la Terre, commandait cette armée navale. De Phocide aussi {étaient venus des vaisseaux.} Ceux des Locriens, en nombre égal, avaient pour chef le fils d'Oïlée, parti de l'illustre cité de Thronion. De Mycènes, la ville cyclopéenne, le fils d'Atrée amenait les matelots réunis de cent navires. Avec lui commandait son frère, comme un ami près d'un ami. Ils vont réclamer, au nom de la Grèce, celle qui a fui son palais pour un amant barbare. Pylos a envoyé Nestor de Gérènia ! J'ai vu l'emblème de ses vaisseaux : à la poupe, une figure aux pieds de taureau, image de son fleuve l'Alphée. Il y avait aussi douze vaisseaux des AEniens, conduits par leur roi Gunée. Ensuite, près d'eux, les chefs de l'Élide, que les peuples nomment Épéens : Eurytos les commande. La flotte taphienne aux blanches rames a pour chef Mégès, fils de Phylée, venu des îles Échinades, que n'aborde jamais le nautonier. Ajax, le glorieux nourrisson de Salamine, reliait son aile droite à l'aile gauche des vaisseaux mouillés près de lui : il les joignait de ses voiles, les dernières en ligne de la flotte grecque, douze navires agiles à la manoeuvre. Telle j'ai entendu vanter, telle j'ai vu cette troupe de marins. Malheur à qui lancera sur eux ses barques barbares! qu'il perde l'espoir du retour : [300] tant est redoutable cet appareil naval. J'en avais entendu parler à mon foyer : je l'ai vu, et je garde le souvenir de l'armée rassemblée sur ces bords. LE VIEILLARD. Ménélas, ce que tu oses faire est odieux : tu n'as pas le droit d'agir ainsi. MÉNÉLAS. Va-t'en! tu es trop fidèle à tes maîtres. LE VIEILLARD. Voilà, certes, un reproche qui m'honore. MÉNÉLAS. Malheur à toi, si tu fais ce que tu ne dois pas faire! LE VIEILLARD. Tu ne devais pas ouvrir les tablettes que je portais. MÉNÉLAS. Ni toi, porter un message fatal à toute la Grèce. LE VIEILLARD. C'est à d'autres qu'il faut faire cette querelle : laisse-moi cette lettre. MÉNÉLAS. Non, je ne te la rendrai pas. LE VIEILLARD. Et moi, je ne veux pas te la laisser. MÉNÉLAS. D'un coup de mon sceptre je vais t'ensanglanter la tête. LE VIEILLARD. Il est glorieux de mourir pour ses maîtres. MÉNÉLAS. Assez! voilà, pour un esclave, de bien longs discours. LE VIEILLARD. Au secours, ô mon maître ! Il m'a fait violence pour m'arracher ta lettre des mains, et il refuse d'écouter la justice. AGAMEMNON. Eh bien! que signifie ce bruit à ma porte et ce désordre de paroles? MÉNÉLAS. C'est moi, et non lui, qu'il faut entendre. AGAMEMNON. Mais pourquoi, Ménélas, te quereller avec cet homme, et l'entraîner de force? MÉNÉLAS. Regarde-moi en face : c'est par là que je veux commencer mon discours. AGAMEMNON. Crois-tu donc que j'aie peur de lever les yeux, moi, fils d'Atrée? MÉNÉLAS. Vois-tu ces tablettes, dépositaires d'un criminel message? AGAMEMNON. Je les vois. Mais commence par me les rendre. MÉNÉLAS. Non, pas avant du moins que j'aie lu à tous les Grecs ce qu'elles contiennent. AGAMEMNON. Ainsi tu as brisé le cachet, et tu sais ce que tu ne devais pas savoir? MÉNÉLAS. Oui, j'ai découvert ainsi, pour te les faire payer cher, les perfidies que tu tramais à l'insu de tous. AGAMEMNON. Où donc as-tu pris cette lettre? Dieux! quelle impudence! MÉNÉLAS. J'attendais ta fille, partie d'Argos, et son arrivée au camp. AGAMEMNON. De quel droit épier mes actions? N'est-ce pas le fait d'un impudent? MÉNÉLAS. J'ai eu cette fantaisie : je ne suis pas ton esclave. AGAMEMNON. N'est-ce pas odieux? on ne me laissera donc pas gouverner ma maison? MÉNÉLAS. C'est que tu ne sais pas ce que tu veux : aujourd'hui, hier, demain, toujours autre chose. AGAMEMNON. Tu fais le beau parleur. Quel fléau est une langue habile aux propos haineux! MÉNÉLAS. Il n'est rien de plus funeste qu'un esprit irrésolu, rien de moins sûr pour des amis. Je veux te confondre : ne t'emporte pas contre les vérités que tu vas entendre ; et moi, de mon côté, j'y mettrai quelque mesure. Souviens-toi du temps où tu aspirais à conduire les Grecs contre Troie, quand tu avais l'air de ne pas désirer cet honneur, et que, au fond de l'âme, tu en brûlais d'envie. Comme tu étais humble alors ! Tu tendais à chacun la main; ta porte s'ouvrait à qui voulait; tu offrais à tous, sans exception, même à ceux qui n'en avaient nul désir, l'occasion de t'adresser la parole : c'est au prix de ces manèges que tu essayais d'acheter le titre proposé à l'ambition de tous, convoité par la tienne. Tu reçois enfin le commandement : tu deviens aussitôt un autre homme. A tes amis d'hier tu ne témoignes plus la même amitié. On ne peut t'aborder : tu t'enfermes dans ta maison, et ne te montres que rarement. Un honnête homme ne doit pas, quand il devient puissant, changer ainsi de conduite ; mais c'est alors surtout qu'il doit rester fidèle à ses amis, quand il peut leur être le plus utile par sa haute fortune. Voilà mon premier reproche et le premier point où je te trouve coupable. [350] Plus tard, tu arrives à Aulis : mais l'armée alliée est réduite à l'impuissance, et les dieux abattent ton orgueil, en nous refusant la brise qui doit enfler nos voiles. Les Grecs demandaient le renvoi de la flotte : ils étaient las de se consumer vainement à Aulis. Comme tu avais l'air malheureux! quelle confusion sur ton visage, à la pensée que tu ne commanderais plus à mille vaisseaux pour couvrir de nos armes la plaine de Priam! Et tu m'appelais à ton aide : « Que faire? me disais-tu. Comment sortir de cette impasse? Allons-nous donc perdre le commandement et nos brillantes espérances de gloire?» C'est alors que Calchas, devant l'autel, annonce que tu dois immoler ta fille à Artémis, et qu'à cette condition la mer sera ouverte aux Grecs : tu t'en réjouis, tu es heureux de promettre ce sacrifice, et, de ton plein gré, — ne va pas dire qu'on t'y a forcé, — tu envoies à ta femme l'ordre de faire venir ici ton enfant, sous prétexte de la donner en mariage à Achille. Et puis, tu changes d'avis ; et l'on te surprend à écrire une autre lettre, où tu déclares que tu ne seras pas le meurtrier de ta fille. Mais ce ciel est le même qui a entendu ta promesse. C'est ce qui arrive à la plupart des hommes, lorsqu'ils sont au pouvoir : ils s'épuisent en efforts volontaires pour le conquérir, et bientôt ils tombent misérablement, soit par la sottise du peuple, soit par leur impuissance réelle à défendre la cité ! Quant à moi, c'est la Grèce surtout dont je plains le malheureux sort. Elle voulait tenter quelque glorieuse entreprise : et ces méprisables Barbares, elle les laissera impunis, pour devenir l'objet de leur risée, à cause de toi et de ta fille! Jamais je ne confierais à un homme, parce qu'il est riche, le gouvernement d'un pays ni le commandement d'une armée. C'est du bon sens qu'il faut au chef d'un État. Tout homme suffit à cette tâche, s'il est intelligent. LE CHOEUR. Terribles sont les querelles et les luttes entre frères, quand la discorde les divise. AGAMEMNON. Je veux t'accuser à mon tour, mais, comme il convient, brièvement, sans lever sur toi un impudent regard, sans dépasser la mesure, puisque tu es mon frère : un honnête homme est habitué à respecter les convenances. Dis-moi, pourquoi cette violente colère? pourquoi ce regard sanglant? Qui t'a offensé? que te faut-il? une chaste épouse, sans doute? Il n'est pas en mon pouvoir de te la donner : que n'as-tu mieux gouverné celle que tu avais? Et je porterais la peine de tes fautes, moi qui n'ai rien à me reprocher? C'est peut-être mon ambition qui te blesse? N'est-ce pas plutôt que tu brûles de tenir dans tes bras une femme charmante, au mépris de la raison et de l'honneur? Le goût de ces honteuses voluptés est d'un homme méprisable. Est-ce donc moi qui suis fou, parce que je suis revenu sur une funeste résolution, pour prendre un meilleur parti? ou bien toi, qui as perdu une femme perverse, et qui veux la reprendre, quand le ciel t'a rendu un tel service? Les prétendants, pour obtenir cette femme, ont eu l'imprudence de jurer tout ce que voulait Tyndare. Mais l'espérance est une déesse, ce me semble; et c'est elle qui les a décidés à prêter ce serment, plutôt que toi et ta puissance. Eh bien ! emmène-les, fais campagne avec eux : ils y sont prêts, tant est grande leur folie. Mais les dieux ne sont pas aveugles : ils savent reconnaître les serments forcés, qui n'engagent pas la conscience. Non, je ne tuerai pas mes enfants : et il ne sera pas dit que tu verras, toi, tes voeux comblés, contre toute justice, par le châtiment d'une indigne épouse; tandis que moi, nuit et jour, je me consumerais dans les larmes, pour avoir violé les lois divines et humaines envers mon propre sang. [400] Voilà, en peu de mots clairs et nets, ce que j'avais à te dire. Si tu ne veux pas te rendre à la raison, je saurai bien conduire moi-même mes propres affaires. LE CHOEUR. Voilà un langage bien différent de ce que nous venions d'entendre : un père a raison de vouloir épargner ses enfants. MÉNÉLAS. Hélas ! hélas ! n'ai-je donc plus d'amis, infortuné que je suis? AGAMEMNON. Tu en as encore, si tu n'exiges pas leur ruine. MÉNÉLAS. Ne voudras-tu pas te montrer mon frère? AGAMEMNON. Je veux bien m'associer à ta sagesse, mais non à ta folie. MÉNÉLAS. Un ami doit partager les douleurs de son ami. AGAMEMNON. Pour avoir mon amitié, c'est du bien, et non du mal, qu'il faut me faire. MÉNÉLAS. Tu ne veux donc pas, avec la Grèce, prendre ta part de cette entreprise? AGAMEMNON. La Grèce est, avec toi, frappée de vertige par quelque dieu. MÉNÉLAS. Sois donc fier de ton sceptre, après ce lâche abandon d'un frère! Pour moi, j'aurai recours à d'autres moyens, à d'autres amis. UN MESSAGER. Chef des Grecs alliés, Agamemnon, je t'amène ta fille, celle que dans ta maison tu appelais du nom d'Iphigénie. Sa mère, ta femme elle-même, Clytemnestre, l'accompagne avec le petit Oreste. Tu seras heureux de les revoir, depuis si longtemps que tu es éloigné de ta maison. Comme elles ont fait une longue route, elles reposent leurs membres délicats près d'une limpide et fraîche fontaine; les cavales aussi, que nous avons lâchées dans l'herbe des prairies, pour les y laisser paître. Moi, j'ai pris les devants, afin que tu aies le temps de te préparer. L'armée sait déjà l'arrivée de ta fille : le bruit s'en est vite répandu. Les soldats accourent en foule pour la voir. Les grands brillent entre tous les mortels : ce sont eux qui attirent les regards. « Qu'est-ce qui se prépare? demande-t-on : un mariage? ou quelle autre fête? ou bien est-ce parce qu'il était impatient de la revoir, que le roi Agamemnon a fait venir sa fille? » On disait encore : « La jeune fiancée est conduite à l'autel d'Artémis, souveraine d'Aulis : qui donc va être son époux? » Allons! le moment est venu de préparer les corbeilles sacrées. Couronnez-vous de fleurs; et toi, Ménélas, dispose tout pour l'hyménée : que dans votre demeure résonne le chant de la flûte et le bruit des danses! Voici pour la jeune fille un jour de bonheur. AGAMEMNON. C'est bien; rentre. Pour le reste, laissons la fortune suivre son cours, et tout ira bien. AGAMEMNON. Hélas! que dire, infortuné? par où commencer? Dans quels liens inextricables m'a fait tomber le sort! Un dieu m'a tendu ce piège : je me croyais habile, il l'a été bien plus encore. Ah ! qu'une humble naissance a d'avantages ! Alors on a le droit de pleurer et de tout dire : mais, si un homme est de sang noble, sa haute fortune le lui défend. C'est l'orgueil qui dirige toute notre vie, [450] et nous sommes les esclaves de la multitude. Ainsi, moi, j'ai honte de verser des larmes, et j'aurai honte aussi de ne pas pleurer, dans l'abîme de maux où je suis tombé. Et puis, que dire à ma femme? Comment rencontrer son regard? Ce n'était pas assez des malheurs qui m'accablent : elle y met le comble, en venant ici sans être appelée. Elle avait pourtant bien le droit d'accompagner sa fille pour la marier, pour donner ce qu'elle a de plus cher ; mais c'est alors qu'elle découvrira mes coupables desseins. Et la vierge infortunée, — que dis-je? vierge! Hadès, je pense, va tout à l'heure la prendre pour épouse, — combien j'ai pitié d'elle! Je crois entendre sa prière : « O mon père, tu veux donc me faire périr? Je te souhaite un pareil hymen à toi et à tous ceux qui te sont chers. » Oreste sera là, à ses côtés, et poussera des cris inintelligibles pour tout autre que pour un père : car il ne parle pas encore. Hélas! hélas! combien m'a été fatale l'union adultère d'Hélène et du fils de Priam! De là viennent tous nos malheurs. LE CHOEUR. Moi aussi, j'ai pitié de ton sort, autant du moins qu'une femme étrangère a le droit de gémir sur les infortunes des rois. MÉNÉLAS. Mon frère, laisse-moi te toucher la main. AGAMEMNON. La voici : c'est toi qui l'emportes, et moi je suis bien malheureux. MÉNÉLAS. Par Pélops, qui fut mon aïeul et le tien, par Atrée, qui nous a donné le jour, j'en fais le serment : je vais t'ouvrir mon coeur, et te dire sans détour, sans artifice, tout ce que je pense. Quand j'ai vu des larmes couler de tes yeux, j'ai été ému de pitié, et j'ai, à mon tour, pleuré ton malheur. Je rétracte tout ce que je viens de dire : je ne veux plus être si dur pour toi. J'entre maintenant dans tes sentiments : ne tue pas ta fille, ne la sacrifie pas à mes intérêts. Il n'est pas juste que tu sois dans les larmes, et moi dans la joie; que les tiens meurent, et que les miens voient la lumière. Que me faut-il donc? ne puis-je trouver quelque autre belle épouse, si j'en veux une? Mais irai-je perdre un frère, l'homme qui moins que tout autre devait être ma victime, pour recouvrer Hélène et racheter ce mal au prix d'un bien ? J'étais fou, j'étais aveugle ; maintenant la réalité a frappé mes yeux, et j'ai vu ce que c'est de tuer ses enfants. Et puis, en songeant qu'elle est du même sang que moi, j'ai été pris de pitié pour cette malheureuse jeune fille, qui doit être immolée parce que j'ai épousé une telle femme. Qu'y a-t-il de commun entre Hélène et elle? Renvoyons l'armée, quittons Aulis. Et toi, mon frère, cesse de mouiller tes yeux de larmes, et de faire ainsi couler les miennes. Si les oracles me donnent quelque droit sur ta fille, j'y renonce, je te l'abandonne. On dira que j'avais de cruelles pensées, et que j'en ai de toutes différentes? [500] Mais n'est-il pas naturel que l'amour d'un frère m'ait fait changer d'avis? Se rendre toujours aux meilleures raisons n'est pas le fait d'un homme endurci dans le mal. LE CHOEUR. Généreuses paroles, bien dignes de Tantale, fils de Zeus! tu ne démens pas tes ancêtres. AGAMEMNON. Bien, Ménélas! voilà, contre mon attente, un nouveau langage plus raisonnable et plus digne de toi. Ce qui divise les frères, c'est l'amour ou l'ambition : si nous sommes unis par le sang, que ce ne soit pas pour nous perdre l'un l'autre. Mais je ne puis plus échapper à la fatale nécessité d'accomplir le sanglant sacrifice de ma fille. MÉNÉLAS. Comment? qui te forcera de tuer celle qui est ton enfant? AGAMEMNON. L'armée grecque tout entière, réunie contre moi. MÉNÉLAS. Non, si tu as pris soin d'abord de renvoyer Iphigénie à Argos. AGAMEMNON. Je pourrais leur cacher ce départ, mais il y a une chose qui ne leur échappera pas. MÉNÉLAS. Quoi donc? il ne faut pas trop craindre la multitude. AGAMEMNON. Calchas révélera les oracles à l'armée grecque. MÉNÉLAS. A moins qu'il ne meure d'abord, et rien n'est plus facile. AGAMEMNON. Toute cette engeance des devins est une peste d'ambition. MÉNÉLAS. Et leur présence n'est bonne, n'est utile à rien. AGAMEMNON. Ne crains-tu pas aussi un autre danger qui me vient à l'esprit? MÉNÉLAS. Si tu ne parles, comment le devinerais-je? AGAMEMNON. Le bâtard de Sisyphe sait tout. MÉNÉLAS. En quoi Ulysse pourrait-il nous nuire? AGAMEMNON. Il est habile, et toujours du côté de la foule. MÉNÉLAS. Oui, l'ambition le dévore, et c'est un mal terrible. AGAMEMNON. Figure-toi donc Ulysse debout au milieu des Grecs : il leur dit et les oracles de Calchas, et la promesse que j'ai faite de sacrifier ma fille à Artémis, et mon mensonge. Il entraîne l'armée, il excite les Grecs à me tuer d'abord, ainsi que toi, puis à égorger ma fille. Et, si je m'enfuis à Argos, accourus à ma poursuite, ils m'en arracheront avec les murailles mêmes des Cyclopes, et ravageront mon pays. Voilà les maux qui m'accablent. Infortuné, quelle n'est pas ma détresse! Au nom des dieux, je t'en prie, Ménélas, retourne au camp, et prends bien garde que Clytemnestre ne sache la vérité, avant que j'aie saisi ma fille pour la livrer à Hadès : épargne le plus de larmes possible à ma misère. Et vous, étrangères, gardez le silence. LE CHOEUR. Heureux ceux qui, retenus par la déesse dans la mesure et dans la pudeur, ne goûtent sur la couche d'Aphrodite qu'un bonheur paisible, étranger au délire des passions, quand Éros, le dieu à la chevelure d'or, lance tour à tour les deux flèches du plaisir, [550] l'une pour la félicité, l'autre pour le trouble de la vie : celle-ci, éloigne-la de ma couche, ô très belle Cypris! Puissé-je n'inspirer qu'un pudique amour, n'éprouver que d'honnêtes désirs, connaître les douceurs d'Aphrodite, mais ignorer ses fureurs! Diverses sont les natures des mortels, diverses aussi leurs manières d'être. Un naturel vraiment noble est toujours facile à reconnaître. Mais la culture de l'éducation contribue aussi beaucoup à nous rendre vertueux. Avoir de la pudeur, c'est être déjà sage : mais le premier mérite est de comprendre et de discerner le devoir. Alors nous avons le droit d'espérer pour les actes de notre vie une gloire qui ne vieillira pas. Il est beau de s'attacher à la poursuite de la vertu, pour les femmes, en évitant l'amour clandestin, et, pour les hommes, en aimant, sous toutes ses formes, l'ordre qui fait la grandeur des cités. Tu es venu, Pâris, aux lieux où tu as grandi, humble bouvier, près des blanches génisses de l'Ida, sifflant des airs barbares, imitant sur le chalumeau les modulations phrygiennes de la flûte d'Olympos, pendant que paissaient tes génisses aux florissantes mamelles. C'est alors que le jugement des déesses t'a égaré d'une folle passion, et conduit en Grèce devant le palais brillant d'ivoire, où, les yeux fixés sur les yeux d'Hélène, tu y as fait naître l'amour, pour en être toi-même frappé au coeur. C'est cette lutte des déesses qui enflamme la lutte des mortels, et qui entraîne les armées et les flottes de la Grèce vers les remparts de Troie. Ah! combien sont grandes les félicités des grands! Voyez la fille du roi, la princesse Iphigénie, et la fille de Tyndare, Clytemnestre : de quelle glorieuse souche elles sont nées ! et pour quelle haute fortune elles arrivent ici! Pour les mortels que n'a pas favorisés le sort, les grands et les puissants sont des dieux. Arrêtons-nous, filles de Chalcis : recevons la reine [600] à sa descente du char, et prenons garde que son pied ne glisse en touchant le sol. {Soutenons-la doucement de nos mains, et montrons-lui un coeur bienveillant, pour rassurer la jeune fille que nous voyons venir avec elle, l'illustre enfant d'Agamemnon. Étrangères, ne causons ni trouble ni effroi aux étrangères d'Argos.} CLYTEMNESTRE. Nous regardons comme un présage favorable et votre bienveillant accueil et ces paroles de bon augure. Oui, je l'espère, c'est pour un heureux mariage que j'amène ici la fiancée. Vous, retirez du char les présents de noces destinés à ma fille, et portez-les avec précaution dans la tente du roi. Toi, mon enfant, quitte cet attelage, et pose sur le sol ton pied délicat et tremblant. Jeunes femmes, recevez-la dans vos bras, et aidez-la à descendre du char. Que l'une de vous me prête aussi l'appui de sa main, pour que je puisse sans peine quitter ce siège. Vous autres, tenez-vous au devant des chevaux : ils s'effarouchent vite, si on ne les rassure. Et cet entant, le fils d'Agamemnon, Oreste, prenez-le : car il est encore tout petit. Tu dors, mon enfant, assoupi par le mouvement du char? Réveille-toi joyeusement pour l'hymen de ta sœur. Tu es déjà de grande race, et tu vas encore t'anoblir d'une glorieuse alliance, celle du fils de Thétis, égal aux dieux. Iphigénie, viens ici, tout près de moi, la fille près de la mère; et, debout à mes côtés, montre à ces femmes étrangères combien je suis heureuse. Je vois venir ton père chéri : adressons-lui la parole. O toi, que je révère au-dessus de tout, roi Agamemnon, nous voilà : nous avons obéi à tes ordres. IPHIGÉNIE. O ma mère, laisse-moi prendre les devants, — ne m'en blâme pas, — et me jeter dans les bras de mon père. {Je cours à toi, ô mon père : serre-moi sur ta poitrine, après une si longue absence! Je désire rencontrer ton regard : ne me le reproche pas.} CLYTEMNESTRE. Mais, ma fille, c'est ton devoir : de tous les enfants que j'ai donnés à ton père, c'est toi qui l'as toujours le plus aimé. IPHIGÉNIE. O mon père, que je suis heureuse de te revoir après un si long temps! AGAMEMNON. Ton père aussi, ma fille : ce que tu dis est vrai de nous deux. IPHIGÉNIE. Salut! tu as bien fait de m'appeler auprès de toi, ô mon père. AGAMEMNON. Ai-je bien fait, ou non? je l'ignore, mon enfant. IPHIGÉNIE. Tu me revois avec plaisir; et cependant, hélas! de quel air soucieux tu me regardes! AGMEMNON. Bien des soins préoccupent un roi, un chef d'armée. IPHIGÉNIE. Sois maintenant tout à moi; ne te laisse pas aller à d'antres pensées. AGAMEMNON. Mais c'est près de toi, de toi seule, que je suis en ce moment, et non ailleurs. IPHIGÉNIE. Allons! déride ton front : épanouis un tendre regard. AGAMEMNON. Vois, je me réjouis autant que je puis me réjouir à ta vue, ô ma fille ! [650] IPHIGÉNIE. Et cependant des larmes s'échappent de tes yeux. AGAMEMNON. C'est qu'une longue absence va nous séparer. IPHIGÉNIE. Je ne sais pas ce que tu veux dire, et pourtant je le sais, ô mon père bien-aimé! AGAMEMNON. Tes paroles pleines de sens ajoutent encore à mon attendrissement. IPHIGÉNIE. Eh bien! j'en dirai d'insensées, si je puis t'égayer ainsi. AGAMEMNON. Ah! je n'ai plus la force de me taire. C'est bien, ma fille. IPHIGÉNIE. Reste, ô mon père, dans ta demeure, auprès de tes enfants. AGAMEMNON. Je le voudrais bien; mais je n'ai pas le droit de le vouloir, et c'est ce qui me fait souffrir. IPHIGÉNIE. Périssent les combats et les maux que nous cause Ménélas! AGAMEMNON. Ils feront d'abord d'autres victimes, et c'est là ce qui me tue. IPHIGÉNIE. Comme tu es resté longtemps loin de nous dans le golfe d'Aulis! AGAMEMNON. Un obstacle m'y retient encore, et empoche le départ de l'armée. IPHIGÉNIE. Où dit-on que se trouve le pays des Phrygiens, ô mon père? AGAMEMNON. Où n'aurait jamais dû habiter Pâris, le fils de Priam ! IPHIGÉNIE. Tu pars donc pour un long voyage, ô mon père, et tu me laisses? AGAMEMNON. Toi aussi, ma fille, tu vas faire comme ton père. IPHIGÉNIE. Ah! s'il t'était permis de m'emmener, et à moi de te suivre, sur ton navire! AGAMEMNON. Il te reste aussi à faire une traversée, où tu te souviendras de ton père. IPHIGÉNIE. Naviguerai-je avec ma mère, ou ferai-je seule le voyage? AGAMEMNON. Seule, séparée de ton père et de ta mère. IPHIGÉNIE. Tu vas peut-être m'établir dans une autre maison, ô mon père? AGAMEMNON. Laissons cela : ce sont des choses que doivent ignorer les jeunes filles. IPHIGÉNIE. Reviens-nous vite, ô mon père, du pays des Phrygiens, après le succès de ta lointaine entreprise. AGAMEMNON. J'ai d'abord ici un sacrifice à accomplir. IPHIGÉNIE. Eh bien! laisse-nous, à côté de toi, en voir ce qu'il est permis. AGAMEMNON. Tu verras tout : tu seras près de l'eau lustrale. IPHIGÉNIE. Formerons-nous des choeurs de danses autour de l'autel, ô mon père? AGAMEMNON. Combien tu es plus heureuse que moi de ne rien savoir! Mais rentre dans la tente : il ne convient pas que des jeunes filles se laissent ainsi voir. Donne-moi d'abord un amer baiser, donne-moi ta main, puisque tu vas rester si longtemps éloignée de ton père. O poitrine, ô joues, ô blonde chevelure! combien la ville des Phrygiens, combien Hélène vous est funeste! Je m'arrête : car, en te caressant, je sens aussitôt mes yeux se mouiller de pleurs. Va donc. AGAMEMNON. Pardonne-moi, fille de Léda, si je me suis attendri à ce point, au moment de donner ma fille à Achille : une telle séparation est heureuse sans doute, et pourtant elle nous déchire le coeur, quand un père fait passer dans une autre famille l'enfant qui lui a coûté tant de soins. CLYTEMNESTRE. Ne me juge pas si peu capable de te comprendre, et crois bien que, loin de te reprocher cette faiblesse, moi aussi je l'éprouverai à mon tour, lorsque ma fille me quittera au milieu des chants d'hyménée : mais c'est la loi commune, et avec le temps s'adouciront nos regrets. Je sais donc le nom de celui à qui tu as promis notre enfant : je voudrais connaître aussi sa famille et son pays. AGAMEMNON. AEgine était fille d'Asopos. CLYTEMNESTRE. Qui des mortels ou des dieux s'unit à elle? AGAMEMNON. Zeus : et elle mit au monde AEaque, roi d'OEnone. [700] CLYTEMNESTRE. A quel fils AEaque laissa-t-il sa maison? AGAMEMNON. A Pélée : or Pélée eut pour femme la fille de Nérée. CLYTEMNESTRE. L'avait-il reçue du dieu, ou prise malgré la volonté des dieux? AGAMEMNON. Zeus la lui promit, et celui qui avait tout pouvoir sur elle la lui donna. CLYTEMNESTRE. Où s'accomplit leur union? dans les flots de la mer? AGAMEMNON. Dans les saintes retraites du Pélion, où Chiron a fixé sa demeure. CLYTEMNESTRE. Où l'on dit qu'habite la race des Centaures? AGAMEMNON. Oui, c'est là que les dieux célébrèrent les noces de Pélée. CLYTEMNESTRE. Qui éleva Achille? Thétis ou son père? AGAMEMNON. Chiron, pour le préserver des vices des méchants. CLYTEMNESTRE. Ah! j'admire la sagesse du maître, et celle du père qui confie son enfant à de plus sages. AGAMEMNON. Voilà l'homme qui sera l'époux de ta fille. CLYTEMNESTRE. Il est irréprochable. Quelle ville de Grèce habite-t-il? AGAMEMNON. Sur les bords du fleuve Apidanos, dans le pays de Phthie. CLYTEMNESTRE. C'est là qu'il emmènera notre fille ? AGAMEMNON. Ce soin regarde celui à qui elle doit appartenir. CLYTEMNESTRE. Qu'ils soient donc heureux! Quel jour doit-il l'épouser? AGAMEMNON. Quand sera venue la phase propice de la lune. CLYTEMNESTRE. As-tu déjà offert à la déesse, pour notre enfant, le sacrifice qui précède le mariage? AGAMEMNON. Je vais le faire : nous en sommes là précisement. CLYTEMNESTRE. Et ensuite tu donneras le festin nuptial? AGAMEMNON. Oui, après avoir offert aux dieux le sacrifice que je leur dois. CLYTEMNESTRE. Et nous, où dresserons-nous le repas des femmes? AGAMEMNON. Ici, près des belles poupes de la flotte grecque. CLYTEMNESTRE. Fâcheuse nécessité ! puisse toutefois la chose tourner à bien ! AGAMEMNON. Sais-tu, femme, ce que tu dois faire ? écoute-moi. CLYTEMNESTRE. Quoi donc? je suis habituée à t'obéir. AGAMEMNON. Nous seuls, ici, où est l'époux... CLYTEMNESTRE. Ferez-vous sans moi ce que doit faire la mère? AGAMEMNON. Nous marierons ta fille en présence des Grecs. CLYTEMNESTRE. Et moi, où faut-il que je sois alors? AGAMEMNON. Retourne à Argos, et prends soin de tes filles. CLYTEMNESTRE. Que j'abandonne celle-ci! Et qui donc portera le flambeau? AGAMEMNON. C'est moi qui tiendrai la torche de la cérémonie nuptiale. CLYTEMNESTRE. Ce n'est pas l'usage : mais que t'importe? AGAMEMNON. Il ne convient pas que, hors de ta demeure, tu te mêles à la foule des soldats. CLYTEMNESTRE. Il convient que ce soit moi, leur mère, qui préside au mariage de mes enfants. AGAMEMNON. Et que celles de tes filles qui sont à la maison ne restent pas seules. CLYTEMNESTRE. Leurs chambres ont des portes solides : elles y sont bien gardées. AGAMEMNON. Obéis. CLYTEMNESTRE. Non, par la déesse qui règne à Argos! Va commander au dehors; moi, je dirige la maison et ce qui convient au mariage de mes filles. AGAMEMNON. Hélas ! j'ai fait de vains efforts, qui ont trompé mes espérances, pour écarter une mère de ce spectacle. Je m'ingénie en ruses, j'invente toutes sortes d'artifices pour tromper ce que j'ai de plus cher, et j'échoue de tous côtés. Cependant je vais consulter le devin Calchas sur cet ordre de la déesse, qui me rend si malheureux et me fait souffrir pour la Grèce. Un homme de sens doit avoir dans sa maison [750] une femme sage et honnête, ou n'en pas avoir. LE CHOEUR. Elle viendra près da Simoïs et de ses tourbillons argentés l'innombrable armée des Grecs sur ses mille vaisseaux, avec ses guerriers, contre Ilion et le sol de Troie, chère à Apollon, où j'entends dire que Cassandre s'arrache les boucles de sa blonde chevelure couronnée du laurier au vert feuillage, quand s'exhale de ses lèvres le souffle prophétique dont elle subit la loi. Et les Phrygiens se tiendront sur les remparts, autour des murs de Troie, quand arrivera près du Simois, porté sur des navires aux belles poupes qui fendent la mer à coups de rames, Arès avec son bouclier d'airain, pour ramener de la ville de Priam sur la terre grecque, grâce aux lances guerrières et aux boucliers des Achéens, Hélène, la soeur des deux Dioscures qui habitent l'éther. Il entourera d'un cercle de lances homicides Pergame, la ville des Phygiens, et ses tours de pierre; il arrachera les têtes tranchées par son glaive, renversera la cité de fond en comble, et plongera dans les larmes les filles et l'épouse de Priam. La fille de Zeus, Hélène, apprendra à ses dépens qu'elle a trahi la foi conjugale. Puissions-nous ne jamais connaitre, ni moi ni les enfants de mes enfants, l'attente cruelle qu'endureront les riches Lydiennes et les femmes des Phrygiens, lorsqu'en tournant leurs fuseaux elles se diront les unes aux autres : "Qui donc me traînera, misérable captive, par les tresses de ma belle chevelure, pour m'arracher de ma patrie en ruines ?" Et c'est toi qui leur causeras cette infortune, toi qui es née du cygne au long cou, s'il est vrai, comme on le raconte, que Léda t'enfanta pour l'oiseau au beau plumage, quand Zeus prit cette forme, à moins que les tablettes des Piérides [800] n'aient mal à propos répandu parmi les hommes cette histoire imaginaire. ACHILLE. Où est celui qui commande ici l'armée grecque? Lequel des serviteurs voudrait lui dire que le fils de Pélée, Achille, le demande à sa porte ? N'attendons-nous pas tous avec la même impatience les souffles de l'Euripe? Il y en a, parmi nous, qui ne connaissent pas encore les liens du mariage, et qui ont laissé leur maison vide, pour en venir à rester immobiles sur ces bords; les autres ont abandonné femmes et enfants : tel est l'irrésistible élan qui a entraîné la Grèce à cette guerre, non sans la volonté des dieux! A moi de dire les justes raisons que j'ai de me plaindre : quant aux autres, que chacun à son gré parle pour lui-même. J'ai quitté le pays de Pharsale et Pélée..., et me voilà encore sur le rivage de cet Euripe où ne souffle plus le vent. J'ai peine à contenir les Myrmidons, qui me pressent sans relâche et me disent : "Achille, qu'attendons-nous? combien de jours encore nous faut-il compter jusqu'au départ pour Ilion? Agis, si tu veux agir, ou ramène l'armée dans ses foyers, sans attendre davantage les lenteurs des Atrides". CLYTEMNESTRE. O fils de la divine Néréide, ta voix est arrivée à mes oreilles derrière cette tente, et je suis sortie. ACHILLE. Sainte pudeur, que vois-je? quelle est cette femme d'une si noble beauté ? CLYTEMNESTRE. Il n'est pas étonnant que tu ne saches pas qui je suis, puisque tu ne m'as pas encore vue : je te loue de respecter la pudeur. ACHILLE. Qui es-tu ? pourquoi es-tu venue dans le camp des Grecs, toi, femme, au milieu d'hommes armés de boucliers ? CLYTEMNESTRE. Je suis fille de Léda : Clytemnestre est mon nom. Le roi Agamemnon est mon époux. ACHILLE. Tu as bien dit en peu de mots ce qu'il fallait dire. Mais je rougis de m'entretenir avec une femme. CLYTEMNESTRE. Reste; pourquoi fuir? Mets ta main dans la mienne : que ce soit le gage d'un heureux hymen. ACHILLE. Que dis-tu? moi, te donner la main? Je craindrais d'offenser Agamemnon, si je te touchais seulement : je n'en ai pas le droit. CLYTEMNESTRE. Tu en as le droit, assurément, puisque tu vas épouser ma fille, ô fils de la Néréide, déesse des mers. ACHILLE. Femme, de quel mariage parles-tu? Je reste muet de surprise : à moins que quelque dérangement d'esprit ne te fasse tenir cet étrange langage. CLYTEMNESTRE. Cette réserve est naturelle à tous les hommes, quand ils voient de nouveaux amis, et qu'on leur parle de mariage. ACHILLE. Jamais, ô femme, je n'ai demandé ta fille, et les Atrides ne m'ont fait aucune proposition de mariage. CLYTEMNESTRE. Qu'est-ce à dire? A ton tour, étonne-toi encore une fois de mes paroles : ton langage est pour moi un sujet d'étonnement. ACHILLE. Cherche, ou plutôt cherchons ensemble à nous expliquer ce mystère : car l'un et l'autre, en ce que nous venons de dire, nous nous sommes également trompés. CLYTEMNESTRE. Se serait-on indignement joué de moi? Je poursuis un projet de mariage qui, selon toute apparence, est imaginaire : j'en rougis de honte. ACHILLE. On s'est peut-être raillé de nous deux. [850] Mais n'y songe plus, et ne t'en fais aucun souci. CLYTEMNESTRE. Adieu : car je n'ose plus te regarder en face après ce mensonge, après l'odieux affront que j'ai reçu. ACHILLE. Je puis t'en dire autant. Je vais entrer dans cette tente pour y chercher ton époux. LE VIEILLARD. Étranger, rejeton d'Æaque, demeure : oui, c'est à toi que je parle, fils d'une déesse, à toi aussi, fille de Léda. ACHILLE. Qui m'appelle, en ouvrant la porte, et tremble ainsi en m'appelant? LE VIEILLARD. Un esclave : je ne suis pas fier de ce nom; la fortune ne m'en donne pas le droit. ACHILLE. A qui es-tu? tu ne m'appartiens pas. Je n'ai rien de commun avec Agamemnon. LE VIEILLARD. A cette femme, qui se tient devant la tente : je lui ai été donné par Tyndare, son père. ACHILLE. Je suis prêt à t'entendre, parle : que veux-tu ? pourquoi me retenir? LE VIEILLARD. Êtes-vous tous les deux seuls devant cette porte ? ACHILLE.
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