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EURIPIDE
ION,
TRAGÉDIE.
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NOTICE SUR ION. Le sujet d'Ion prête aussi au romanesque. Il s'agit d'une mortelle rendue mère par un dieu. Créuse, fille d'Érechthée, roi d'Athènes, a été séduite par Apollon; elle eu a un fils, qu'elle a mis au monde secrètement, et elle l'expose dans la grotte même qui fut le théâtre de sa faute. Mercure, envoyé par Apollon, enlève l'enfant et le porte à Delphes, où la Pythie le trouve dans son berceau, et le fait élever. Ce fils, parvenu à l'adolescence, est devenu gardien du temple de Delphes. Cependant Créuse a par la suite épousé Xuthus, venu d'Achaïe au secours des Athéniens en guerre avec les Mégariens, et Xuthus est ainsi devenu roi d'Athènes. Mais une chose manque au bonheur des deux époux : ils n'ont pas d'enfants, et ils vont à Delphes consulter l'oracle d'Apollon sur les moyens d'en avoir. Là, ils rencontrent, sans le connaître, Ion, ce jeune gardien du temple, ce fils de Créuse, élevé par la Pythie. Il y a un art remarquable dans une longue scène que le poète a ménagée entre Ion et Créuse, dans la première partie de la tragédie. Un vif intérêt s'attache à ce jeune homme si candide et si pur, qui laisse naïvement échapper les nobles sentiments de son ame. Créuse touche également par la triste mélancolie empreinte sur son caractère; on pressent le fatal secret qu'elle cache au fond de son cœur; il ne se trahit que par de rares appels à Apollon, qui fut son complice, et qui semble l'avoir oubliée. C'est avec raison qu'on a remarqué une certaine analogie entre cette scène et celle d'Athalie avec le jeune Joas, tout en tenant compte des différences que comportent les situations et le caractère de Créuse. Mais le dialogue offre dans les deux pièces des traits de ressemblance qui justifient cette comparaison. De son côté, Xuthus, qui a consulté l'oracle, est amené par la réponse du dieu à regarder Ion comme son propre fils ; il l'adopte donc, et se dispose à l'emmener à Athènes pour lui assurer le tronc après sa mort. Mais la jalousie de Créuse s'éveille contre Ion, qu'elle prend pour le fruit des amours de son époux avec une rivale. Irritée contre Xuthus, qui a retrouvé les joies de la paternité sans les lui faire partager, elle s'arme contre ce fils adoptif des sentiments d'une marâtre; elle conspire sa mort et se dispose à l'empoisonner. Prise sur le fait, elle est condamnée au dernier supplice. Mais les langes et le berceau conservés par la Pythie, qui avait sauvé l'enfant abandonné, amènent une reconnaissance entre la mère et son fils, et par suite un heureux dénouement. Cette tragédie a un caractère religieux et une marche solennelle qui la distinguent entre les autres ouvrages d'Euripide. Le lieu de la scène est à Delphes, et le poète en décrit le temple tel qu'il était à son époque, avec son cortège de prêtres, de devins et de sacrificateurs, avec la pompe et les mystères augustes du culte d'Apollon, l'antre de Trophonius, le trépied sacré, la Pythie, et par-dessus tout son oracle si révéré, dont le crédit était universel dans toute la Grèce. Une description qu'Ion fait aux femmes du Chœur des tableaux qui ornaient le portique du temple, a donné lieu à une conjecture assez vraisemblable sur la date de cette tragédie. Au rapport de Pausanias et de Diodore de Sicile (XII, 48 ), la troisième année de la guerre du Péloponnèse, après la victoire de Phormion sur les Lacédémoniens, les Athéniens consacrèrent à Delphes un nouveau portique. Il est probable qu'Euripide, par un anachronisme très pardonnable, et surtout très agréable à ses compatriotes, aura voulu célébrer par ses vers la consécration du nouveau monument. La représentation d'ion serait donc postérieure, mais sans doute dans un intervalle assez peu éloigné, a la à* année de la quatre-vingt-septième olympiade, c'est-à-dire à fan 428 avant J.-C. Le poète n'a pas négligé non plus les antiques traditions qui s'offraient à lui sur les origines de la nation grecque. Ion est l'auteur de la race ionienne, comme Dorus, autre fils de Créuse et de Xuthus, est l'auteur de la race dorienne. Les quatre tribus entre lesquelles se partageait la population de l'Attique avant la création des dix tribus établies par Clisthène, sont rapportées aux quatre fils d'Ion. Ici encore, nous retrouvons une nouvelle preuve de la supériorité de la morale publique sur la religion officielle, au siècle de Socrate. Tandis que la mythologie s'y montre telle qu'elle était trop souvent, c'est-à-dire attribuant aux dieux toutes les passions, toutes les faiblesses des mortels, la raison publique, ou plutôt celle d'Euripide, s'exprimant par la voix d'Ion, gourmande ces mêmes dieux sur leurs vices. « Puis-je m'empêcher, dit-il, de blâmer Apollon? Abandonner une fille innocente après l'avoir séduite, et laisser mourir l'enfant dont il est le père ! Ah ! cette conduite est indigne de toi I Et puisque tu règnes sur les mortels, sois fidèle à la vertu. Les dieux punissent parmi les hommes ceux dont le cœur est pervers : est-il donc juste que, vous qui avez écrit les lois qui nous gouvernent, vous soyez vous-mêmes les violateurs des lois? S'il arrivait (chose impossible, je le sais, mais je le suppose ), s'il arrivait qu'un jour les hommes vous fissent porter la peine de vos violences et de vos criminelles amours, bientôt toi, Apollon, Neptune, et Jupiter, roi du ciel, vous seriez contraints de dépouiller vos temples pour payer le prix de vos fautes. En vous livrant à vos passions, au mépris de la sagesse, vous êtes coupables. Il n'est plus juste d'accuser les hommes s'ils imitent les vices des dieux, qui leur donnent de si funestes exemples. »
Dans cette
censure pleine de verve, dirigée contre la chronique scandaleuse de
l'Olympe mythologique, Euripide est un digne précurseur de Platon,
qui fera dans sa République une critique si sévère et si juste des
dieux d'Homère. ION. PERSONNAGES. MERCURE. ION. LE CHOEUR, composé de femmes esclaves de Créuse. CRÉUSE. XUTHUS. UN VIEILLARD. UN SERVITEUR DE CRÉUSE. LA PYTHIE. MINERVE. La scène est à l'entrée du temple de Delphes. MERCURE Atlas (01), qui sur ses épaules d'airain porte le ciel, antique demeure des dieux, engendra dans le sein d'une déesse (02), Maïa, qui me mit au monde, moi Mercure, messager de Jupiter, le plus grand des immortels. [5] J'arrive ici, à Delphes, dans ce temple placé au centre de la terre, où Apollon dévoile aux mortels ses oracles, qui révèlent le présent et l'avenir. Il est une ville célèbre de la Grèce à laquelle Pallas à la lance d'or a donné son nom (03): là Phébus surprit Créuse, fille d'Érechthée, et la força de céder à sa passion, au pied de la citadelle de Pallas, dans cette partie du territoire athénien que les maîtres de l'Attique appellent l'antre de Macra (04). A l'insu de son père (telle était la volonté du dieu), elle porta dans son sein le fruit de leur amour ; et, quand le temps fut venu, lorsque Créuse eut mis au monde un fils, elle le déposa dans la même grotte où le dieu l'avait rendue mère, et l'enferma pour mourir dans une corbeille arrondie. Elle resta fidèle à l'usage de ses ancêtres, à celui qui fut suivi pour Érichthon (05), fils de la Terre. En effet, Minerve avait mis près de lui deux serpents pour le défendre, en le confiant à la garde des filles d'Agraule (06). De là l'usage constant parmi les Érechthides (07) d'élever leurs enfants parmi des serpents dorés. Créuse attacha donc au cou de son fils un ornement semblable, puis elle l'exposa à la mort. Alors Apollon m'adresse cette prière : [29] « O mon frère, va vers le peuple autochtone de l'illustre Athènes ( tu connais la ville de Minerve). Sous une grotte creusée dans le roc tu trouveras un enfant nouveau-né. Prends-le avec le berceau et les langes qui l'enveloppent ; apporte-le à Delphes, où je rends mes oracles, et dépose-le à l'entrée de mon sanctuaire. C'est mon fils, afin, que tu le saches. Je veillerai sur sa destinée. » Pour complaire à mon frère Apollon, je transporte le berceau de joncs, je dépose l'enfant sur les marches du temple, et j'entrouvre la corbeille afin de laisser paraître ce qu'elle contenait. [41] Aussitôt que le Soleil pousse ses coursiers dans la céleste carrière, la prophétesse entre dans le temple. En jetant les yeux sur ce jeune enfant, elle s'étonne qu'une fille de Delphesa ait osé profaner la demeure du dieu, en y portant le fruit d'un amour criminel. Elle était disposée à rejeter du sanctuaire cette créature innocente ; mais la pitié attendrit son cœur, et le dieu protecteur de l'enfant le préserva d'un arrêt sévère. La prêtresse le prit et l'éleva. Elle ne sait ni qu'Apollon est son père ni de quelle mère il est né ; l'enfant lui-même ignore quels sont ses parents. [52] Pendant sa jeunesse, nourri des dons offerts sur les autels, il se livrait aux plaisirs de son âge ; mais, lorsqu'il eut atteint l'âge viril, les citoyens de Delphes l'ont fait gardien des trésors du dieu et intendant des choses sacrées, et il mène jusqu'ici dans le temple une vie irréprochable. Créuse, la mère du jeune homme, a épousé Xuthus. Voici par quel événement. Les orages de la guerre avaient éclaté entre les Athéniens et les Chalcodontides (08), qui habitent l'Eubée; les armes de Xuthus ayant terminé heureusement cette guerre, on le récompensa par la main de Créuse, malgré son origine étrangère ; car il était Achéen, fils d'Eolus, né de Jupiter. Après plusieurs années d'un mariage stérile, ils viennent aujourd'hui consulter l'oracle dans le désir d'obtenir des enfants. Apollon dirige les événements avec prévoyance, on le suppose : il donnera son propre fils à Xuthus, qui vient consulter son oracle, et lui fera croire qu'il est né de lui, afin que ce fils, reçu dan ; la maison de sa mère, soit reconnu par Créuse, et que, sans trahir le secret de sa naissance, il jouisse d'une vie heureuse. Apollon veut que la Grèce l'appelle ION, et qu'il donne son nom aux colonies asiatiques (09). [76] Mais je me retire dans ces bosquets de lauriers, d'où j'apprendrai les arrêts du Destin sur cet enfant. Je vois le fils d'Apollon qui s'avance, pour orner les portes du temple avec des branches de laurier (10). Ion, je suis le premier des dieux à t'appeler de ce nom, que tu porteras dans l'avenir. ION, suivi des ministres du temple. [82] Déjà le Soleil fait briller sur la terre son char éclatant ; les astres, à l'aspect de ses feux, fuient dans le sein de la nuit sacrée ; déjà les sommets inaccessibles du Parnasse annoncent le jour aux mortels. La fumée de la myrrhe odorante s'élève à la voûte du temple, et la prêtresse de Delphes, assise sur le trépied sacré, va faire entendre aux Grecs les oracles qu'Apollon lui inspire. Allez, ministres de Phébus que Delphes adore, allez vers la source argentée de Castalie ; et, après vous être lavés dans ses eaux pures, entrez dans le temple. Abstenez-vous de paroles de mauvais augure ; que votre bouche annonce d'heureux événements aux mortels qui viennent consulter le dieu (11). Pour moi, fidèle aux soins que je remplis depuis mon enfance, je vais purifier l'entrée du temple avec des branches de laurier et des couronnes sacrées, et en répandant sur la terre une fraîche rosée, et j'écarterai à coups de flèches les oiseaux qui pourraient souiller les offrandes; car, sans mère et sans pore, je me dois au service du temple d'Apollon qui m'a nourri. Viens, rameau verdoyant du laurier touffu, destiné à purifier le sol que couvre la voûte du temple d'Apollon, toi qui crois dans les jardins des immortels, où de saintes rosées font jaillir une source intarissable pour arroser la chevelure sacrée du myrte, dont le feuillage me sert chaque jour, dès que le .Soleil prend son vol rapide, à balayer le temple du dieu auquel je rends un culte assidu. O Péan ! ô Péan ! béni, béni sois-tu, fils de Latone ! O Apollon, je remplis à l'entrée de ce temple un ministère honorable, en me vouant au service du sanctuaire où tu rends tes oracles. C'est en effet un glorieux ministère pour moi de servir les dieux, et non les mortels. Les fatigues de ces nobles travaux ne me lasseront jamais. Phébus est mon père : je bénis le dieu qui me nourrit. Oui, je donne le nom de père au bienfaisant Apollon, qu'on adore dans ce temple. O Péan ! ô Péan ! béni, béni sois-tu, fils de Latone ! [128] Mais laissons reposer ce rameau de laurier ; de ces vases d'or je répandrai l'eau limpide des sources de Castalie, je la verserai d'une main pure de souillures. Puisse ma vie s'écouler ainsi au service d'Apollon, ou puissé-je du moins ne le quitter que sous d'heureux auspices ! — Ah ! que vois-je ! — Les oiseaux du Parnasse ont quitté leurs nids; n'approchez pas des voûtes du temple, n'entrez pas sous ces lambris dorés. Je te percerai de mes flèches, héraut de Jupiter, toi dont les serres recourbées triomphent des autres oiseaux. Voici maintenant un cygne qui vogue à travers les airs jusque dans le sanctuaire. Que ne portes- tu ailleurs tes .pieds éclatants comme la pourpre? ta voix, dont les accents rivalisent avec la lyre d'Apollon, ne te dérobera pas à mes traits. Éloigne-toi à tire-d'aile, et va dans le lac de Délos faire entendre tes chants harmonieux ; ton sang, si tu n'obéis, me vengera de ton audace... Ah ! quel est ce nouvel oiseau qui arrive? Ose-t-il construire sous cette voûte sacrée son nid de chaume, pour ses petits? le frémissement de cet arc te fera fuir. Quoi? tu restes encore? Va sur les bords de l'Alphée, ou dans les bosquets de Corinthe, donner le jour à ta jeune famille, et ne viens pas souiller les offrandes et le temple de Phébus. Je ne voudrais pas vous donner la mort, oiseaux, qui annoncez aux mortels la volonté des dieux ; mais je ne puis trahir les devoirs de mon ministère, et je resterai fidèle au service d'Apollon qui me nourri!. LE CHOEUR. [184] Athènes, chère aux immortels, n'est donc pas le seul lieu où leur demeure soit ornée de colonnes et de portiques, et où l'on célèbre le culte des Agyatides (12) : mais chez Apollon brille aussi la double image des enfants de Latone, DEMI-CHOEUR. Voyez cette peinture : c'est l'hydre de Lerne que le fils de Jupiter moissonne de sa faux dorée. Regardez, chères amies. DEMI-CHOEUR. Je le vois : à ses côtés un guerrier tient une torche ardente (13). DEMI-CHOEUR. Quel est-il? n'est-ce pas celui que notre navette a représenté sur la toile, lolas, le fidèle compagnon des glorieux travaux du fils de Jupiter? DEMI-CHOEUR. Voyez encore ce héros monté sur un coursier ailé, terrassant le monstre a trois corps qui vomit des flammes (14). DEMI-CHOEUR. Je porte de tous côtés mes regards attentifs. DEMI-CHOEUR. Contemplez sur ce mur le combat des Géants. DEMI-CHOEUR. [208] Chères amies, regardons ce tableau. DEMI-CHOEUR. Reconnaissez-vous la déesse qui tourne contre Encélade son égide à la tête de Gorgone ? DEMI-CHOEUR. Ah ! c'est Pallas, c'est notre divinité. DEMI-CHOEUR. Et ces carreaux étincelants que lance au loin la main redoutable de Jupiter ? DEMI-CHOEUR. Je le vois foudroyer le superbe Mimas. DEMI-CHOEUR. Ici, Bacchus, de son thyrse entouré de lierre pacifique, renverse un fils de la Terre (15). LE CHOEUR. O toi, qui te tiens à l'entrée du temple, dis-nous si nous pouvons pénétrer dans ce sanctuaire ? ION. [222] Ce n'est pas permis, étrangères. LE CHOEUR. Ne peux-tu du moins répondre à mes questions ? ION. Que veux-tu savoir? LE CHOEUR. Est-il vrai que ce temple enferme en son sein le point central de la terre? ION. Il est vrai (16) ; des couronnes l'entourent, et les Gorgones en défendent l'approche. LE CHOEUR. Voilà en effet ce que la renommée publie. ION. Immolez des victimes à la porte du temple avant de consulter le dieu, l'accès vous sera alors permis ; mais si vous ne faites couler le sang des brebis, l'entrée vous est interdite. LE CHOEUR. [230] Je comprends ; je ne transgresserai point la loi du dieu ; il me suffira de contempler au dehors les beautés de ce portique. ION. Vous pouvez, à votre gré, jouir de ce spectacle. LE CHOEUR. Nos maîtres nous ont envoyées admirer le temple du dieu. ION. Quels sont les maîtres que vous servez ? LE CHOEUR. Le séjour de Pallas est celui qu'habitent les rois que je sers. Mais voici ma maîtresse ; tu peux l'interroger. ION. [237] Ta noblesse et les généreux sentiments de ton âme se révèlent par la beauté de ton extérieur, ô femme, qui que tu sois. Le plus souvent on peut juger d'un homme à la vue de ses traits, et reconnaître s'il a l'âme noble... Mais que vois-je? des larmes remplissent tes yeux et baignent ton visage à l'aspect du temple d'Apollon. O femme, quelle est la cause d'une telle tristesse ? Quand tous les autres, en voyant le sanctuaire du dieu, se livrent à la joie, tes yeux versent des pleurs. CRÉUSE. [247] Étranger, tu n'as pas tort d'être surpris de mes pleurs : mais, à l'aspect du temple d'Apollon, je n'ai pu me défendre d'un douloureux souvenir. Mon cœur était dans ma patrie lorsque mon corps était en ces lieux. O femmes infortunées ! ô attentats des dieux ! Où donc trouverons- nous la justice, si nous sommes les victimes de l'injustice de ces dieux qui règnent sur nous? ION. Quelle est donc la cause mystérieuse de ce chagrin? CRÉUSE. Rien : j'ai soulagé mon cœur (17) : sur le reste je me tais, et toi, ne t'en inquiète plus. ION. Qui es-tu? d'où viens-tu? quelle est ta patrie? de quel nom dois-je t'appeler ? CRÉUSE. Créuse est mon nom ; je suis fille d'Érechthée ; Athènes est ma patrie. ION. O habitante d'une ville illustre, fille de nobles parents, combien je te révère ! CRÉUSE. Heureuse de ce côté, ô étranger, je ne le suis point d'ailleurs. ION. Au nom des dieux, ce que l'on raconte est-il vrai? CRÉUSE. A quel fait se rapporte ta question, étranger ? je désire le savoir. ION. L'aïeul de ton père était, dit-on, fils de la Terre? CRÉUSE. C'est Érichthonius que tu veux dire : mais que me sert une illustre naissance ? ION. Est-il vrai que Minerve l'enleva de la terre? CRÉUSE. [270] Dans ses mains virginales, sans l'avoir enfanté (18). ION. Le donna-t-elle à d'autres, comme cela est représenté dans un tableau ? CRÉUSE. Elle le confia aux filles de Cécrops, mais caché à leurs regards. ION. On raconte que les jeunes vierges ouvrirent la corbeille. CRÉUSE. Elles expièrent leur curiosité et teignirent les rochers de leur sang. ION. Bien. Et cet autre fait, est-il vrai, ou n'est-ce qu'un vain bruit? CRÉUSE. De quoi veux-tu parler? j'ai le loisir de te répondre, ION. Ton père, Érechthée, a-t-il fait périr tes sœurs? CRÉUSE. Il osa les immoler pour sauver son pays. ION. Et comment échappas-tu seule à la mort ? CRÉUSE. Enfant nouveau-né, j'étais dans les bras de ma mère. ION. Est-il vrai que la terre ait englouti ton père ? CREUSE. Neptune l'a fait périr d'un coup de son trident (19). ION. N'est-ce pas cet endroit qui fut appelé Macra (20) ? CRÉUSE. Que dis-tu là ? quel souvenir tu me rappelles ! ION. [285] Apollon, à l'arc étincelant, honore ce lieu. CRÉUSE. L'honore! que dis-tu? Ah! puissé-je ne l'avoir jamais vu! ION. Eh quoi ! hais-tu ce que le dieu chérit ? CRÉUSE. Nullement, mais je sais un crime qui s'est commis dans cette grotte. ION. Quel est celui des Athéniens qui t'a prise pour épouse ? CRÉUSE. Ce n'est pas un Athénien; mon époux est venu d'une terre étrangère. ION. Quel est-il? il doit être d'une illustre naissance. CRÉUSE. C'est Xuthus, fils d'Éole, issu de Jupiter. ION. Par quel événement un étranger est-il devenu ton époux ? CRÉUSE. L'Eubée est un pays voisin d'Athènes. ION. [295] Un bras de mer étroit est, dit-on, la limite qui l'en sépare. CRÉUSE. Xuthus a aidé les descendants de Cécrops à la soumettre. ION. Et, après les avoir secourus, il t'a obtenue pour épouse? CRÉUSE. Je fus la dot de la guerre et le prix de sa valeur. ION. Viens-tu seule consulter l'oracle, ou avec ton époux? CRÉUSE. Avec mon époux : il s'est arrêté à l'antre de Trophonius. ION. Est-ce par curiosité, ou pour interroger l'oracle? CRÉUSE. Il veut interroger cet oracle et celui de Phébus sur une même question. ION. Est-ce sur les fruits de la terre ou sur vos enfants que vous venez le consulter ? CRÉUSE. Nous n'avons point d'enfants, quoique depuis longtemps l'hymen nous ait unis. ION. [305] Ainsi tu n'as jamais été mère? CRÉUSE. Apollon sait que je n'ai point d'enfants. ION. Infortunée ! heureuse en tout le reste, combien ce bonheur te manque ! CRÉUSE. Mais toi, qui es-tu? Combien ta mère me paraît heureuse ! ION. Je suis le serviteur du dieu : tel est le nom qu'on me donne. CRÉUSE. Est-ce la ville qui t'a consacré à lui, on bien as-tu été vendu comme esclave? ION. Je l'ignore ; je sais seulement que j'appartiens à Phébus. CRÉUSE. A mon tour, étranger, je me sens touchée de pitié pour toi. ION. Sans doute parce que j'ignore celle qui m'a enfanté et celui qui m'a donné le jour. CRÉUSE. Habites-tu ce temple, ou quelque autre maison ? ION. La maison du dieu est la mienne, partout où le sommeil me surprend. CRÉUSE. Est-ce enfant ou jeune homme que tu es venu dans ce temple ? ION. C'est dès ma plus tendre enfance, a ce que disent ceux qui passent pour le savoir. CRÉUSE. Quelle est la femme de Delphes qui t'a nourri de son lait? ION. Je n'ai jamais connu le sein d'une nourrice. Celle qui m'a nourri, CRÉUSE. [320] Quelle est-elle, infortuné ? Dans ma misère, je trouve d'autres misérables. ION. La prêtresse d'Apollon me tint lieu de mère. CRÉUSE. Parvenu à l'âge d'homme, quel moyen d'existence avais-tu ? ION. Cet autel m'a nourri des dons des étrangers qui visitent ce temple. CRÉUSE. Que je plains celle qui t'a mis au monde, quelle qu'elle soit! ION. Peut-être suis-je le fruit d'une faute dont elle eut à rougir. CRÉUSE. As-tu de quoi subvenir à tes besoins? tes vêtements annoncent l'aisance. ION. Le dieu que je sers me pare de ses dons. CRÉUSE. N'as-tu fait aucune recherche pour découvrir les auteurs de tes jours ? ION. Je n'ai aucun signe auquel je puisse les reconnaître. CRÉUSE. [330] Hélas ! il est une autre femme dont le sort est semblable à celui de ta mère. ION. Quelle est-elle? parle. Quelle joie si tu m'aidais à la découvrir ! CRÉUSE. C'est pour elle que je suis venue ici avant l'arrivée de mon époux. ION. Que désire-t-elle ? je la servirai avec zèle. CRÉUSE. Elle voudrait consulter secrètement l'oracle d'Apollon. ION. Explique-toi : je seconderai ton désir. CRÉUSE. Écoute donc... Mais la pudeur m'empêche de parler. ION. Alors tes vœux seront stériles : la Pudeur est une divinité sans énergie. CRÉUSE. Cette amie dont je parle reçut Apollon dans ses bras. ION. Apollon dans les bras d'une femme ! ne parle pas ainsi, étrangère ! CRÉUSE. [340] Elle donna un fils à ce dieu, à l'insu de son père. ION. Non ; elle veut couvrir la faute d'un mortel, CRÉUSE. Ce qu'elle dit, l'infortunée l'a réellement éprouvé, ION. Que fit-elle, si elle fut aimée d'un dieu? CRÉUSE. Elle exposa l'enfant hors de la maison paternelle. ION. Et cet enfant exposé, où est-il? vit-il encore ? CRÉUSE. On l'ignore, et c'est là-dessus que je veux consulter l'oracle. ION. S'il n'est plus, de quelle manière a-t-il péri ? CRÉUSE. Elle craint qu'il ne soit devenu la proie des bêtes sauvages. ION. Sur quel indice a-t-elle conçu cette crainte? CRÉUSE. [350] En revenant à la place où elle l'avait expose, elle ne le trouva plus. ION. Y avait-il quelques traces de sang sur la route ? CRÉUSE. Elle assure n'en avoir pas vu, malgré tous ses soins à explorer les lieux d'alentour. ION. Quel temps s'est écoulé depuis la mort de l'enfant? CRÉUSE. Il aurait, s'il vivait, à peu près le même âge que toi (21). ION. Le dieu est injuste envers elle ; je plains cette malheureuse mère. CRÉUSE. Elle n'a eu depuis aucun autre enfant. ION. Mais si Phébus l'avait enlevé secrètement pour l'élever lui-même ? CRÉUSE. En se réservant à lui seul un bonheur commun, il n'agit pas avec justice. ION. Hélas ! que sa destinée a de rapports avec mon infortune! CRÉUSE. [360] Toi aussi, étranger, tu causes sans doute les regrets d'une malheureuse mère. ION. Ah ! ne réveille pas en mon cœur des douleurs assoupies. CRÉUSE. Je me tais ; mais achève de répondre à mes questions. ION. Sais-tu quel est le point le plus fâcheux dans ton récit? CRÉUSE. Et en quoi cette infortunée il 'a-t-elle pas à gémir ! ION. Comment le dieu révélera-t-il dans ses oracles ce qu'il veut tenir caché ? CRÉUSE. Il le fera, si sur le trépied sacré il répond à toute la Grèce. ION. Cette action est une honte pour. lui ; ne le pousse pas à bout CRÉUSE. Et c'est une souffrance pour la triste victime de sa passion. ION. [369] Non, nul ministre du dieu n'osera répondre à tes questions. Apollon, accusé d'un crime dans son propre temple, punirait justement celui qui ferait parler l'oracle pour toi. Retire-toi donc, femme ; on ne peut demander au dieu de se condamner lui-même. Ce serait le comble de la démence, quand les dieux ne veulent pas parler, de prétendre les y contraindre par des sacrifices de victimes ou par le vol des oiseaux. Les biens que nous poursuivons violemment malgré les dieux, cessent d'être des biens quand nous les possédons ; ceux qu'ils nous accordent de leur plein gré sont les seuls qui nous profitent. LE CHOEUR. Que de calamités diverses fondent sur la foule des mortels! les formes sont différentes. Il est bien difficile de trouver dans la vie humaine un bonheur continu. CRÉUSE. [384] O Apollon, aujourd'hui, comme autrefois (22), tu te montres bien injuste envers la femme absente pour laquelle je parle ici. Tu as laissé périr ton fils, sur lequel tu aurais dû veiller; et quoique prophète, tu ne réponds pas à sa mère, pour que du moins, s'il n'est plus, elle lui érige un tombeau, et que, s'il vit encore, il paraisse enfin aux yeux de sa mère. Eh bien ! il faut se résigner, si le dieu refuse de m'apprendre ce que je veux savoir. Mais, ô étranger, je vois Xuthus, mon noble époux, qui s'avance ; il sort de l'antre de Trophonius ; ne lui révèle pas nos entretiens, de peur de m'attirer quelque reproche pour ce secret divulgué, et que mes paroles ne soient mal interprétées ; car la condition des femmes est bien malheureuse vis-à-vis des hommes : les bonnes sont confondues dans une haine commune avec les méchantes. XUTHUS. Que mes premières paroles s'adressent au dieu pour lui fendre hommage ; et toi aussi, femme, salut. Mon retour tardif ne t'a-t-il point causé d'inquiétude ? CRÉUSE.
[404]
Non, mais tu es arrivé à temps pour la prévenir. Mais dis-moi quel
oracle tu rapportes de l'antre de Trophonius, et quel espoir XUTHUS. Il n'a pas voulu devancer lai réponse du dieu ; il m'a dit seulement que ni toi ni moi nous ne reviendrions de Delphes sans enfant. CRÉUSE. Vénérable mère d'Apollon, puisse notre voyage avoir un heureux succès ! puisse notre démarche auprès de l'oracle mieux réussir auprès de ton fils ! XUTHUS. Il en sera ainsi. Mais où est le prophète du dieu ? ION. Mon ministère ne s'étend qu'au dehors : dans l'intérieur du temple siègent près du trépied sacré les premiers citoyens de Delphes désignés par le sort. XUTHUS. [417] C'est bien, j'ai tout ce que je désirais. J'entre dans le temple. Voici en effet, à ce que j'apprends, le jour marqué par le sort, auquel l'oracle se fait entendre à tous les étrangers ; je n'en puis choisir un plus propice pour interroger le dieu. Pour toi, femme, prends des rameaux de laurier, et prie les dieux que je rapporte du sanctuaire d'Apollon un oracle qui nous promette d'heureux enfants. CRÉUSE. Je le ferai, oui, je le ferai. Si Apollon veut à présent réparer ses anciens torts, sans doute il ne sera pas encore complètement notre ami; mais puisqu'il est dieu, je recevrai toutes les faveurs qu'il voudra nous accorder. ION. [429] Qui peut porter cette étrangère à faire au dieu de secrets reproches ? Est-ce l'amante pour laquelle elle consulte l'oracle? est-ce quelque aventure secrète dont elle doit faire mystère?... Mais que m'importe la fille d'Érechthée? Aucun lien ne m'unit à elle. Je vais puiser de l'eau dans ces vases d'or pour arroser le temple. — Mais puis-je m'empêcher de blâmer Apollon? Abandonner une fille innocente après l'avoir séduite, et laisser mourir l'enfant dont il est le père ! ah ! cette conduite est indigne de toi ; et puisque tu règnes sur les mortels, sois fidèle à la vertu. Les dieux punissent parmi les hommes ceux dont le cœur est pervers : est-il donc juste que, vous qui avez écrit les lois qui nous gouvernent, vous soyez vous-mêmes les violateurs des lois? S'il arrivait (chose impossible, je le sais, mais je le suppose), s'il arrivait qu'un jour les hommes vous fissent . porter la peine de vos violences et de vos criminelles amours, bientôt toi, Apollon, et Neptune, et Jupiter, roi du ciel, vous seriez contraints de dépouiller vos temples pour payer le prix de vos fautes. En vous livrant à vos passions au mépris de la sagesse, vous êtes coupables. Il n'est plus juste d'accuser les hommes, s'ils imitent les vices des dieux, qui leur donnent de si funestes exemples. LE CHOEUR, seul. [452] Toi qui n'as jamais éprouvé les douleurs de l'enfantement, Minerve, ô ma déesse, je t'invoque, toi que Jupiter, aidé du Titan Prométhée, fit naître de son cerveau l'auguste Victoire (23), descends des lambris dorés de l'Olympe, et vole vers le temple de Delphes placé au centre de la terre, où Phébus rend ses oracles, du trépied sacré qu'entourent les danses religieuses. Viens avec la fille de Latone, toutes deux déesses, toutes deux vierges et sœurs d'Apollon, prier le dieu d'accorder à la fille d'Érechthée une fécondité si longtemps désirée. C'est pour les mortels un gage de prospérité inébranlable, de voir au sein de la maison paternelle une jeune et florissante postérité, qui transmettra ses richesses héréditaires à d'autres enfants : c'est un soutien dans l'adversité, une joie dans la bonne fortune, et dans la guerre c'est un rempart pour la défense de la patrie. A la richesse et aux alliances royales, je préfère le bonheur d'élever des enfants vertueux. Privé d'enfants, la vie m'est odieuse ; et celui à qui elle plaît ainsi, je le blâme. Puissé-je, dans une fortune médiocre, trouver le bonheur au milieu des mes enfants! [492] O retraite de Pan (24), grotte voisine des rochers de Macra, où les trois filles d'Agraulos, dans leurs danses légères, foulent les verts gazons qui fleurissent au pied du temple de Pallas, aux modulations variées de la flûte champêtre, lorsque Pan la fait résonner dans sa caverne, où une jeune fille, séduite par Apollon, déposa le faible enfant qui faisait sa honte, et qu'elle abandonnait aux oiseaux de proie et aux bêtes sauvages. Ni dans les aventures que la navette reproduit sur la toile, ni dans les récits du passé, je n'ai jamais appris que les enfants nés du commerce d'un dieu avec les mortelles, aient été heureux. ION. [510] Femmes qui veillez autour de ce temple saint, attendant le retour de votre maître, Xuthus a-t-il déjà quitté le trépied sacré, ou est-il encore dans le sanctuaire à consulter le dieu ? LE CHOEUR. Étranger, Xuthus est encore dans le temple, il n'est point sorti de ce lieu sacré. Mais j'entends le bruit des portes qui s'ouvrent, comme s'il allait sortir; et tu peux le voir lui-même qui s'avance. XUTHUS. Réjouis-toi, ô mon fils; car je puis t'appeler ce ce nom. ION. Je me réjouis ; toi-même, que la sagesse t'éclaire, et tous deux nous serons heureux. XUTHUS. Donne-moi ta main à baiser, que je te presse dans mes bras. ION. [520] Étranger, es-tu dans ton bon sens? un dieu a-t-il égaré ta raison? XUTHUS. Ma raison n'est point égarée ; en retrouvant l'objet le plus cher, je désire lui témoigner ma tendresse. ION. Arrête : prends garde, en me touchant, de briser les couronnes du dieu. XUTHUS. Je te presserai contre mon sein ; je ne suis point un ravisseur. Je retrouve ce que j'ai de plus cher. ION. Si tu ne t'éloignes, ces flèches vont te percer le cœur. XUTHUS. Pourquoi me fuir quand tu reconnais celui que tu dois chérir? ION. Je n'aime pas ramener à la raison les étrangers malappris ou en délire. XUTHUS. Tue-moi et place-moi sur le bûcher ; en me tuant, tu seras le meurtrier de ton père. ION. Comment es-tu mon père ? N'ai-je pas lieu de rire d'une telle parole ? XUTHUS. Non. Écoute-moi ; la suite t'expliquera ce mystère. ION. [530] Et que me diras- ta? XUTHUS. Je suis ton père, et tu es mon fils. ION. Qui dit cela ? XUTHUS. Apollon, le dieu qui t'a élevé. ION. Tu n'as d'autre témoin que toi-même. XUTHUS. Je parle d'après l'oracle même du dieu. ION. Tu es abusé par ses paroles énigmatiques XUTHUS. N'ai-je pas entendu clairement la voix du dieu ? ION. Quelle est la réponse d'Apollon ? XUTHUS. Que le premier qui s'offrirait à ma vue. ION. En quel lieu? XUTHUS. Sans sortir du sanctuaire. ION. Que lui arrivera-t-il ? XUTHUS. Est mon fils. ION. Par la naissance, ou par adoption ? XUTHUS. Par adoption, quoiqu'il soit né de mon sang. ION. Et je me suis le premier trouvé sur tes pas ? XUTHUS. Toi-même, mon cher fils ! ION. D'où vient ce coup de la fortune ? XUTHUS. J'en suis frappé comme toi. ION. [540] Mais quelle est la mère qui m'a donné à toi ? XUTHUS. Je ne saurais le dire. ION. Phébus ne l'a-t-il pas nommée ? XUTHUS. Dans l'excès de ma joie, je ne l'ai pas demandé. ION. J'ai donc eu la terre pour mère ? XUTHUS. La terre ne produit point d'enfants. ION. A quel titre puis-je donc t'appartenir ? XUTHUS. Je ne sais ; je m'en remets au dieu. ION. Abordons un autre sujet. XUTHUS. Cela vaut mieux, mon fils. ION. As-tu formé quelque union illégitime ? XUTHUS. J'ai eu des folies de jeunesse. ION. Avant d'épouser la fille d'Érechthée ? XUTHUS. Jamais depuis ce temps. ION. M'aurais-tu donné le jour avant cette époque ? XUTHUS. Le temps s'accorde avec ton âge. ION. Et comment serais-je venu en ces lieux ? XUTHUS. Là-dessus je ne sais que dire. ION. Le trajet était-il bien long ? XUTHUS. Je ne suis pas moins incertain à cet égard. ION. [550] Avais-tu déjà visité la roche Pythique ? XUTHUS. J'y suis venu autrefois pour célébrer les fêtes de Bacchus. ION. Quel citoyen de Delphes (25) te donna l'hospitalité ? XUTHUS. Celui qui m'associa au culte des jennes filles de Delphes, ION. A leurs mystères sacrés ? XUTHUS. Et aux fêtes des Ménades. ION. L'ivresse avait-elle troublé ta raison ? XUTHUS. Je m'étais livré aux plaisirs de Bacchus. ION. Voilà le moment où j'ai été engendré. XUTHUS. O mon fils, le Destin a révélé ta naissance, ION. Mais comment suis-je venu dans ce temple? XUTHUS, Sans doute tu fus exposé par celle qui te mit au monde. ION. J'ai échappé à l'esclavage. XUTHUS. Maintenant, mon fils, reconnais ton père. ION. Je dois ajouter foi à l'oracle du dieu. XUTHUS. Tu fais sagement. ION, Que pourrais-je vouloir de plus XUTHUS. Tu vois maintenant comme il faut voir. ION. Que d'être fils du fils de Jupiter (26) ? XUTHUS. |