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ESCHYLELES EUMÉNIDES.Oeuvre numérisée par Marc Szwajcer
TROISIÈME PARTIE DE LA TRILOGIE.
PERSONNAGES.
LA PYTHIE. APOLLON. ORESTE. L'OMBRE DE CLYTEMNESTRE. CHŒUR D'EUMÉNIDES. ATHÉNÉ. HERMÈS. LES JUGES. LE CORTÈGE.
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(La scène est à Delphes, devant le temple d’Apollon.) LA PYTHIE.A la Terre d'abord j'adresse ma prière : Elle a prophétisé dans Delphes la première. Puis à Thémis, sa fille : on dit que Thémis vint Présider la seconde à notre oracle saint, Et plus tard à ses droits, par un don volontaire, Fit succéder Phébé, fille aussi de la Terre. Phébé sur le trépied la troisième s'assit. Elle-même à Phébus à son tour le transmit, Pour fêter de ce dieu la naissance immortelle : Le grand nom qu'il reçut, il le tient aussi d'elle. Phébus, laissant Délos, son marais, ses rochers, Sur les bords où Pallas accueille les nochers, Descendit, et parvint jusqu'à cette contrée Où le Parnasse élève une cime sacrée. Par des fils de Vulcain il était escorté : Dévoués serviteurs de sa divinité, C'étaient eux qui frayaient à sa marche un passage, Et domptaient par la hache une terre sauvage. Il arriva, fêté par l'hommage pieux Du peuple et de Delphus qui régnait en ces lieux. Jupiter, dans son art l'ayant instruit lui-même, Sur ce trône inspiré l'assit, lui quatrième : Loxias de son père est le prophète ici. Par ces dieux je commence. Et je t'adore aussi, Athéné, que je vois devant ce temple où j'entre, Et vous qui de Coryce, ô nymphes ! peuplez l'antre, Profond asile, aimé des oiseaux de nos bois, Lieu paisible où les dieux se cachent quelquefois. Bacchus (t'oublierions-nous?) c'est un lieu que tu hantes: De là contre Penthée entraînant tes bacchantes, Tu le fis déchirer comme un lièvre peureux. Aux sources du Plistus j'adresse aussi mes vœux, Au fort Neptune, au dieu qui du monde a l'empire. Je monte ensuite au trône où l'oracle m'inspire. Puissé-je, franchissant le seuil religieux, Trouver plus que jamais de favorables dieux ! S'il vient ici des Grecs, suivant la loi formelle, Qu'ils paraissent dans l'ordre où le sort les appelle : Au dieu, sur mon trépied, je ne fais qu'obéir. (La Pythie entre dans le temple; bientôt après elle en sort épouvantée.[1]) O terreur! qu'ai-je vu? comment le dire? où fuir? Un spectacle effrayant m'a du temple chassée, Mes genoux ont fléchi; l'horreur m'a terrassée, Sur mes tremblantes mains je me tratne en rampant : Quand une vieille a peur, elle est comme un enfant. Du trépied couronné j'approchais : sur la pierre Par les dieux consacrée au centre de la terre Je vois un homme assis, qui souille ces lieux saints. Il est là suppliant : le sang rougit ses mains, Son glaive, humide encor, brille; il tient une branche D'olivier verdoyant; la longue laine blanche Enroule ses flocons sur le rameau pieux; Oui, cela je l'ai vu clairement de mes yeux. Mais des êtres hideux, des femmes, ô surprise! Sont là; leur troupe dort, devant cet homme assise. Des femmes! qu'ai-je dit? des Gorgones. Mais non, Pour les représenter, je cherche un autre nom. J'ai vu peints quelquefois les monstres effroyables Qui poursuivaient Phinée et qui pillaient ses tables. Mais, plus affreux, ceux-ci ne semblent point ailés. On frémit à les voir de noirs manteaux voilés. En ronflements impurs s'exhale leur haleine; Ils ont des yeux sanglants qui distillent la haine; Sous cet horrible aspect, ils souillent les autels ; Nul ne les souffrirait sous le toit des mortels. Quel peut être le peuple où cette race est née ! Toute terre bientôt doit être empoisonnée, Qui nourrit ces fléaux de malédiction. Mais de ce qui doit suivre, avec soumission, Abandonnons le soin à celui qu'il regarde, Au protecteur qui tient ce temple sous sa garde, Au puissant Loxias, dont l'infaillible esprit Explique tout prodige, au devin qui guérit, Et de toute maison sait laver les souillures.
(La scène change et laisse voir l'intérieur du temple.) APOLLON, ORESTE, HERMÈS, LE CHŒUR endormi.APOLLON, à Oreste. Courage! En mon appui je veux que tu t'assures. Je veille; jusqu'au bout de toi je prendrai soin, Et te protégerai de près comme de loin. Tes ennemis sauront si je suis débonnaire. Tu vois sans mouvement la troupe sanguinaire, Dont un sommeil profond enchaîne les fureurs, Vieux monstres décrépits, abominables sœurs, Vierges que d'approcher nul n'aurait le courage, Nul, qu'il soit immortel, homme, ou bête sauvage. Terre et ciel, tout les hait : ces noirs esprits du mal Vivent où le mal règne, au séjour infernal. Sans te décourager cependant prends la fuite; Elles vont sans repos se mettre à ta poursuite, Sur tes pas, à travers le vaste continent, Les îles et les mers, en tous lieux s'obstinant. Soutiens la dure épreuve, et marche sans faiblesse. Mais venu dans la ville où Pallas est maîtresse, Assieds-toi dans son temple : entoure de tes bras Sa vénérable image; et là, n'en doute pas, Trouvant un tribunal et la sage éloquence Qui des juges touchés adoucit la sentence, Je viendrai du salut t'ouvrir enfin le port; Car ton bras, par mon ordre, a mis ta mère à mort. ORESTE.Tu sais rendre justice, ô Loxias auguste! Sache sur moi veiller aussi bien qu'être juste, Connaissant ta puissance, en tes bienfaits j'ai foi. APOLLON.Souviens-toi de fermer ton âme au lâche effroi. Et toi, né du grand dieu qui m'a donné la vie, A ta puissante garde, Hermès, je le confie. Conducteur est ton nom : sur tous ses pas veillant, Conduis-le donc, mon frère, il est mon suppliant ; Et Jupiter maintient le sacré privilège Des malheureux proscrits qu'Hermès guide et protège.
(Oreste sort avec Hermès. Apollon rentre au fond du sanctuaire.) APOLLON, LE CHŒUR.APOLLON.Je crois que vous dormez. Quel besoin avons-nous De dormeuses ici? Debout donc! Grâce à vous, Le peuple des enfers me voit humiliée. Quoi! parce que ma main est d'un meurtre souillée, Des insultes des morts je subis le tourment! Mon ombre au milieu d'eux erre honteusement! Je vous le dis, pour moi leur justice est sévère; Et lorsque ceux à qui je devrais être chère M'ont au cœur sans pitié plongé le fer cruel, Lorsqu'un fils s'est baigné dans le sang maternel, Il n'est pas un seul dieu que la colère enflamme ! Vois ces coups; oui, vois-les du regard de ton âme; Car c'est dans le sommeil que l'âme voit le mieux ; Mais, aux clartés du jour, un voile est sur ses yeux. Bien des libations, par ma main préparées, Dans des coupes sans vin vous ont désaltérées ; Et souvent, dans la nuit, quand du foyer pieux Le feu n'est allumé pour nul autre des dieux, J'y fis fumer les mets qui vous rendent propices. Mais vous avez aux pieds foulé mes sacrifices; Et lui, vous échappant ainsi qu'un faon léger, De vos filets tendus a pu se dégager ; Il vous jette un regard qui vous raille sans crainte. Entendez donc mes cris ; faites droit à ma plainte ! Déesses des enfers, reprenez vos esprits. De mon spectre en rêvant reconnaissez les cris.
(Ronflement du chœur.)
Oui, souffle bruyamment ! Qu'est devenu l'impie? Il t'échappe ; et de moi nul dieu ne se soucie.
(Ronflement du chœur.)
Insensible à mes maux, c'est trop longtemps dormir; Le parricide Oreste a cependant pu fuir.
(Murmure du chœur.)
Tu murmures ! tu dors ! Debout! fais diligence! Si ce n'est pour le mal, es-tu donc sans puissance?
(Murmure du chœur.)
Le sommeil, la fatigue ensemble ont conspiré. Des serpents affaiblis l'affreux dard est rentré. LE CHŒUR.Arrête ! arrête ! arrête ! et ne perds pas la trace. APOLLON.Jusque dans ton sommeil, oui, tu poursuis ta chasse. Tu donnes de la voix comme un chien bien dressé Que sa vaillante ardeur n'a pas encor lassé. Que fais-tu? lève-toi ! Ranime ton courage : Vois ce que ton sommeil a causé de dommage, Que mon juste reproche entre en ton cœur blessé ! Le blâme est l'aiguillon de tout esprit sensé. Lance sur le cruel les flammes de ta bouche ; De ton souffle sanglant que la vapeur le touche ; Qu'il sèche, revoyant sur ses pas le chasseur.
(Clytemnestre sort.) LE CHŒUR.Debout, sœur ! je t'éveille; éveille aussi ta sœur. Tu dors! debout! debout! du sommeil romps les chaînes ; Sache s'il te livrait à des visions vaines. STROPHE 1.Grands dieux! notre pouvoir, ma sœur, est outragé. O fatigue inutile ! injure intolérable ! O rage! affront cruel! honte qui nous accable! De nos puissants lacs dégagé, Le monstre sauvage est en fuite : Succombant au sommeil, j'ai manqué sa poursuite. ANTISTROPHE 1.O fils de Jupiter, c'est donc toi le voleur ! Jeune dieu, tu te ris des antiques déesses ; Au sort du meurtrier c'est toi qui t'intéresses ! Du parricide ô protecteur, A l'impiété dieu propice, Tu m'as soustrait ma proie. Est-ce là ta justice ? STROPHE 2.Dans mon sommeil, des reproches sanglants Ont pénétré mon cœur sensible à leur outrage. Ainsi que l'aiguillon qui, pressant l'attelage, Des chevaux déchire les flancs, Le terrible fouet de l'injure, M'a fait bondir sous la douleur; J'ai senti jusqu'au fond du cœur Le froid aigu de la blessure. ANTISTROPHE 2.Les dieux nouveaux m'osent ainsi traiter ! Leur pouvoir méconnaît les limites du juste. Voyez ce trône saint, du monde centre auguste, Voyez-le de sang dégoutter. Du meurtre la rosée impure Sur lui de tous côtés a plu : De l'homicide il a voulu Recevoir l'affreuse souillure. STROPHE 3.Oui, toi-même, et de ton plein gré, A ton foyer déshonoré Tu fis, ô dieu prophète, asseoir le crime impie. Les mortels sont favorisés, Les arrêts divins méprisés, Et des antiques lois la majesté flétrie. ANTISTROPHE 3.Tu m'as fait un affront cruel, Mais sans sauver le criminel. Sous la terre il peut fuir : vaine sera sa fuite. Là même il n'échappera pas, Mais il retrouvera le bras Des dieux vengeurs, levé sur sa tête maudite. APOLLON, LE CHŒUR.APOLLON.Hors d'ici ! m'entends-tu ? Quitte ces lieux sacrés, Et que mes purs autels de toi soient délivrés. Crains le serpent sifflant de quelque flèche ailée, Qui de mon carquois d'or peut prendre sa volée, Et te faire à longs flots vomir, dans ta douleur, Le noir sang des humains, sucé près de leur cœur. Ces demeures de paix pour toi ne sont pas faites; Mais va chercher les lieux où l'on abat les têtes, Où l'œil pend tout sanglant, de l'orbite arraché, Où des jeunes enfants le sexe est retranché, Où le bourreau mutile et lapide et déchire, Où, jetant d'affreux cris, sur le pal on expire. Monstres qu'ont en horreur les dieux, entendez-vous En quels lieux vous goûtez vos plaisirs les plus doux ? Votre aspect le proclame, ô hideuses déesses : L'abri qui vous convient est l'antre des tigresses; Mais près de mes autels lorsque vous vous tenez, Mes oracles divins par vous sont profanés. Fuyez, courez les champs, sans pasteur qui vous mène : De paître un tel troupeau quel dieu prendrait la peine? LE CHŒUR.Apollon souverain, à mon tour de parler. Complice, est-il le nom dont je dois t'appeler ! Non; l'auteur du forfait c'est toi seul sans nul doute. APOLLON.Comment? Que veux-tu dire ? Explique-toi : j'écoute. LE CHŒUR.Le fils tua sa mère, à ton ordre soumis. APOLLON.J'ordonnai que le père eût pour vengeur le fils. LE CHŒUR.Tu reçois l'assassin, quand le sang fume encore. APOLLON.J'ai commandé qu'il vînt au temple où l’on m'implore. LE CHŒUR.Mais nous qui l'escortons, pourquoi nous insulter? APOLLON.De cet auguste lieu je dois vous écarter. LE CHŒUR.Il fallait cependant remplir mon ministère. APOLLON.Quel est ce noble emploi, dont tu sembles si fière? LE CHŒUR.Par moi le parricide est des maisons chassé. APOLLON.Mais le sang de l'époux par l'épouse versé Devait.... LE CHŒUR.Des deux époux le sang n'est pas le même. APOLLON.Souveraine Junon, et toi, Maitre suprême, O vous qui de l'hymen garantissez la foi, Voilà donc quel respect on a pour votre loi ! Cypris dans ces discours n'est pas moins dédaignée, Elle qui des humains charme la destinée; Car le lit des époux unit divinement, Gardé par la Justice, et plus saint qu'un serment. Si tu souffres qu'un d'eux aux jours de l'autre attente, Si de pareils forfaits te trouvent indulgente, Oreste est sans raison par toi persécuté. Je te vois à punir ardente d'un côté, Et de l'autre inclinant à plus de complaisance. Mais la juste Pallas réglera la balance. LE CHŒUR.Tu me verras sans trêve à ses pas m'attacher. APOLLON.Suis-le, si tu n'es point lasse encor de marcher. LE CHŒUR.Respecte mes honneurs et garde-toi d'en rire. APOLLON.Tes honneurs ne sont pas une gloire où j'aspire. LE CHŒUR.Pour en être jaloux certes un dieu tel que toi Auprès de Jupiter est trop grand. Mais pour moi, Que le sang d'une mère excite à cette chasse, Je poursuivrai cet homme et vais chercher sa trace. APOLLON.Je le prends sous ma garde : il toucha mes autels ; Et toujours chez les dieux comme chez les mortels, Il faut du suppliant redouter la colère, Si, pouvant l'assister, on trahit sa prière.
(La scène change. Elle est à Athènes, dans le temple d'Athéné.) ORESTE.Souveraine Athéné, par l’ordre d'Apollon J'arrive : au malheureux que ton accueil soit bon ! Ce n'est point teint de sang qu'ici je me présente : Sur ma main a séché la tache pâlissante ; Tandis que s'effaçaient des souvenirs vieillis, J'ai d'asile en asile erré par tout pays. Du continent, des mers j'ai franchi l'étendue, Envoyé par la voix dans Delphes entendue. Au pied de ton image, en ton temple clément Je viens m'asseoir ; et là j'attends le jugement. LE CHŒUR, ORESTE.LE CHŒUR.Bien ! c'est de son passage un évident indice; Suis la trace de sang, muette délatrice. Comme le chien dépiste un faon qui fuit blessé, À ces gouttes je vois qu'il est par là passé. Un souffle haletant fatigue ma poitrine ; Car par toute la terre à courir je m'obstine ; Et sur mer, sans avoir les ailes d'un oiseau, J'ai volé, j'ai suivi son rapide vaisseau. Mais il est par ici caché, je le devine ; L'odeur du sang humain a flatté ma narine.
Cherchons, cherchons de toutes parts : Que rien n'échappe à nos regards ! Que le fils qui frappa sa mère Ne puisse éviter ma colère ! STROPHE.Je le vois encor protégé. À cette auguste image il demande un refuge ; De ses bras il l'entoure; il veut être jugé : Il n'est plus temps de réclamer un juge. ANTISTROPHE.Quand sur le sol est répandu Le sang à flots sorti des veines d'une mère, Au corps qu'il animait il n'est jamais rendu, Et sans retour il est bu par la terre.
Ce sang, tu le paieras ; il faut que, tout vivant, Tu me sentes du tien à longs traits m'abreuvant, Que mon horrible soif dans tes veines s'étanche, Et que tout pâle et décharné Tu sois au sombre enfer par mes mains entraîné : Là, ta mère aura sa revanche. Tu pourras voir les mortels scélérats, Les contempteurs des divines puissances, L'hôte traître à son hôte et les enfants ingrats Y recevoir chacun leurs justes récompenses. Car c'est Pluton qui tient les comptes des humains; Son regard sait partout vous suivre Du fond des gouffres souterrains; Tout s'inscrit dans son âme, ineffaçable livre. ORESTE.Je sais, grâce aux leçons des maux que j'ai soufferts, Pour l'expiation bien des rites divers. Je sais, quand il le faut, soit parler, soit me taire. En ce moment le dieu, dont le conseil m'éclaire, M'ordonne de parler ; car la tache a pâli Sur ma main ; le sang dort, son cri s'est affaibli. Oui l'affreux parricide est lavé, je le jure. Quand dégouttait encor la récente souillure, Au temple d'Apollon, j'ai, sur le saint foyer, Immolé les pourceaux, pour me purifier. Comment nommer tous ceux qui, s'approchant d'Oreste, N'ont pourtant rien sur eux attiré de funeste? Le temps efface tout ; et maintenant je peux, Quand ma bouche plus pure ose former des vœux, Confiant, invoquer l'aide de la déesse Qui de cette contrée est l'auguste maîtresse. Elle va, sans combat, conquérir à jamais Moi, ma terre et mon peuple : Argos, je le promets, Lui gardera toujours sa fidèle alliance. Soit donc que sur les bords, témoins de sa naissance, Aux lieux que le Triton arrose de son cours, Debout ou sur son char, elle porte secours A ses chers Lybiens; soit qu'aux plaines de Thrace, Ainsi qu'un vaillant chef, en revue elle passe Les rangs de ses guerriers dans les champs de Phlégra, Je l'appelle; de loin, déesse, elle entendra. Viens à ma voix, Pallas; sois ma libératrice ; Et ce jour aura vu la fin de mon supplice. LE CHŒUR.Non, non, n'espère rien de Pallas, d'Apollon; Quoi qu'ils fassent, tu dois périr dans l'abandon, L'âme au bonheur fermée, ignorant toute joie, Ombre chez les vivants, ma pâture, ma proie. Tu ne me réponds rien et tu feins le mépris? Mais j'aurai ma victime, et son sang m'est promis; Vivant, sans qu'à l'autel mon bras te sacrifie, Je te dévore : entends cet hymne qui te lie. Mes sœurs, allons! formons un chœur. Nous voulons mêler à la danse Un chant qui glace de terreur, Et dire comment la puissance Que le sort a mise en nos mains, Sans que jamais de la justice L'incorruptible loi fléchisse, S'exerce parmi les humains. Qui n'a point souillé par le crime impie Ses mains, qu'au grand jour il peut présenter, En paix sentira s'écouler sa vie ; Et n'aura de nous rien à redouter. Mais tous les mortels, comme toi coupables, Ayant sur leurs mains du sang à cacher, Nous verront, des morts témoins redoutables, Paraîtront partout sur leurs pas marcher. STROPHE 1.Entends ta fille, ô Nuit, toi qui l’as enfantée Pour le châtiment des pervers Sur la terre et dans les enfers. Par le fils de Latone elle est déshéritée. Il vient lui ravir ses honneurs Et dérober à sa colère Le lièvre épouvanté qui du sang de sa mère Doit le prix aux démons vengeurs. Au condamné ce chant, le trouble et le délire, L'égarement et la fureur, L'hymne dont les accents l'enchaînent par la peur, L'hymne infernal, l'hymne sans lyre, Sûr poison qui ronge le cœur. ANTISTROPHE 1.Car c'est l'ordre établi par la Parque sévère, Lorsqu'elle a filé notre sort, Que tous ceux qui donnent la mort, Les fils souillés du sang d'un père ou d'une mère, Nous doivent trouver sur leurs pas Jusqu'au dernier jour de leur vie, Et que leur ombre encore est par nous poursuivie Par delà l'heure du trépas. Au condamné ce chant, le trouble et le délire, L'égarement et la fureur, L'hymne dont les accents l'enchaînent par la peur, L'hymne infernal, l'hymne sans lyre, Sûr poison qui ronge le cœur. STROPHE 2.Ainsi fut, en naissant, fixé notre partage. Mais aux dieux immortels nos mains ne touchent pas; Nul d'eux n'assiste à nos repas; Des blancs habits nos lois nous défendent l'usage. Car le soin qui nous est commis, C'est d'abîmer sous les ruines Toute maison livrée aux fureurs intestines, Où le meurtre perfide égorge les amis. Oui, qui frappa les siens en traître Veut fuir en vain : mon courroux le poursuit; Et quelque puissant qu'il croie être Je sais l'atteindre : en poudre il est réduit. ANTISTROPHE 2.J'épargne aux dieux ce soin; qu'à moi seule ils le laissent. Contre mes criminels, à leur pouvoir soustraits, On n'a plus à rendre d'arrêts : Jupiter devant lui ne veut pas qu'ils paraissent; Car il doit, souillés et sanglants, Les tenir loin de sa présence. Mais moi, de loin sur eux d'un seul bond je m'élance, Et je heurte mon pied à leurs pieds chancelants. Dans leur fuite je les arrête : Leur genou plie; ils tombent lourdement; Et de tout son poids sur leur tète Fond, à ma voix, le cruel châtiment. STROPHE 3.En vain jusques aux cieux montait leur gloire altière, Qui meurt dans la poussière, Quand sous mes voiles noirs je viens, et foule aux pieds Ces fronts humiliés. ANTISTROPHE 3.Sans voir d'où vient le coup, tombe alors ma victime, Tant l'aveugle son crime! On la plaint : quel nuage est descendu, dit-on, Sur sa triste maison? STROPHE 4.Il est adroit et sûr le trait de ma colère. Dans mon terrible souvenir Les forfaits sont gravés. Rien ne me peut fléchir. Mon implacable ministère Dans une sombre horreur s'exerce loin des dieux. Mes demeures sont ténébreuses ; Leur nuit égare en des routes affreuses Et le peuple vivant et le peuple sans yeux. ANTISTROPHE 4.Devant un tel pouvoir, qui d'une terreur sainte Ne sent pas son cœur étonné î Lorsqu'il entend quel droit les destins m'ont donné, Quel mortel n'est saisi de crainte? Fière d'un privilège antique et vénéré, J'ai mes divins honneurs, ma gloire, Quoique là-bas cachant dans l'ombre noire Mon trône, qui du jour n'est jamais éclairé.
(Athéné paraît sur un char.) ATHÉNÉ, ORESTE, LE CHŒUR.ATHÉNÉ.Une voix qui de loin vient de se faire entendre A frappé mon oreille aux rives du Scamandre, Où ma divinité prenait possession D'un sol, don glorieux des vainqueurs d'Ilion, La plus belle dépouille aux champs troyens conquise, Que les chefs Achéens entre mes mains ont mise, Lorsqu'aux fils de Thésée offrant un noble prix, Ils m'ont à tout jamais consacré ce pays. Delà jusqu'en ces lieux j'ai pris un vol rapide, Sans ailes, mais au vent déployant mon égide; Grâce à ces forts coursiers mon char fendait les cieux. Une étrange assemblée est là devant mes yeux; Je n'ai point de frayeur; mais ma surprise est grande. Qui donc pouvez-vous être? A tous je le demande, A toi que ma statue à ses pieds voit trembler, A vous, spectres, à qui rien ne peut ressembler Parmi tout ce qui naît ; terribles inconnues, Que dans leurs rangs divins jamais les dieux n'ont vues, Et qui n'avez non plus les traits d'aucun mortel... Mais railler la laideur est injuste et cruel. LE CHŒUR.Vierge, un mot suffira pour que je te réponde : Nous sommes les enfants que la Nuit mit au monde. On nous nomme aux enfers les Malédictions. ATHÉNÉ.Votre nom, votre race, ah ! nous les connaissions. LE CHŒUR.Tu dois apprendre aussi quel est mon ministère. ATHÉNÉ.Vous allez clairement me l'expliquer, j'espère. LE CHŒUR.Loin de toute maison nous chassons l'assassin. ATHÉNÉ.Mais de votre poursuite où trouve-t-il la fin? LE CHŒUR.Dans ces lieux où la joie est à tous interdite. ATHÉNÉ.Condamnes-tu cet homme à cette horrible fuite? LE CHŒUR.Oui, parce que sa mère est morte sous ses coups. ATHÉNÉ.Mais ne craignait-il pas quelque autre grand courroux? LE CHŒUR.Qui peut contraindre un fils à ces fureurs impies? ATHÉNÉ.Je n'entends qu'une voix, et voici deux parties. LE CHŒUR.Qu'il me laisse jurer; qu'ensuite il jure aussi. Mais il ne le veut pas. ATHÉNÉ.Tu n'as aucun souci D'être juste en effet, tu l’es en apparence. LE CHŒUR.Comment? Explique-toi : car ta sage éloquence N'est jamais en défaut. ATHÉNÉ.Je dis que le serment Dans une cause injuste est un faible argument. LE CHŒUR.Entre nous sois donc juge; examine la cause. ATHÉNÉ.Quoi! le rôle d'arbitre est ce qu'on me propose? LE CHŒUR.Oui, car nous t'honorons. Qui pourrait mieux juger? ATHÉNÉ.Tu l'entends, parle donc à ton tour, étranger. Dis ton pays, ta race, et ta funeste histoire. A l'accusation ne nous laisse pas croire, Puisqu'ici je te vois, dans ton droit confiant, Comme un autre Ixion, assis en suppliant, Près de mon saint foyer embrasser ma statue. Songe à répondre; et fais que je sois convaincue. ORESTE.Souveraine Athéné, c'est d'abord mon devoir De t'ôter un souci que tu m'as laissé voir. Ton suppliant est pur; de ton image sainte Il approche une main qui de sang n'est plus teinte. J'en donnerai la preuve, on y peut avoir foi : L'homicide au silence est contraint par la loi, Tant que n'a point coulé, pour le laver du crime, Le sang réparateur d'une jeune victime : J'ai dès longtemps ailleurs été purifié; J'ai puisé l'eau lustrale, et j'ai sacrifié. Voilà donc sur ce point toute crainte calmée. De ma race à présent tu veux être informée : Je suis d'Argos ; mon père est bien connu de toi, Mon père Agamemnon, chef des vaisseaux, grand roi, Avec qui d'Ilion tu rasas les murailles. De retour chez les siens, loin des nobles batailles Il tomba; dans un piège infâme enveloppé, Il fut traîtreusement par ma mère frappé : De sang on a pu voir la baignoire rougie. Après un long exil rentré dans ma patrie, Moi, j’ai tué ma mère, et ne le nierai pas. De mon père chéri j'ai vengé le trépas. J'eus, lorsque je frappai, Loxias pour complice; Car si des meurtriers je ne faisais justice, Il menaçait mon cœur d'un sanglant aiguillon. C'est à toi de juger si j'ai bien fait ou non. Gloire à ton équité, quelque arrêt qu'elle rende ! ATHÉNÉ.Pour des juges mortels cette cause est trop grande Et sur le sang versé moi-même décidant, J'excéderais mon droit dans ce débat ardent. Toi d'ailleurs, malheureux, dont ce meurtre est l'ouvrage, Au temple d'Athéné tu ne fais point outrage : Purifié, tu viens au pied des autels purs ; Ma ville te reçoit sans danger dans ses murs. Mais ces vierges n'ont pas un pouvoir débonnaire ; Et si l'événement est à leurs vœux contraire, Elles fuiront ce sol, où leur cruel venin Va de leurs cœurs tomber, germe de maux sans fin. Puisqu'il en est ainsi, je vous laisse en présence : Si je vous renvoyais, je vous ferais offense ; Et comme le débat doit être ici vidé, Qu'un tribunal du meurtre y soit par nous fondé, Sainte institution pour toujours établie ; Choisissons-le nous-même, et qu'un serment le lie. Vous, à l'aide appelez preuves, témoins, serments, Tout ce qui prête force aux justes jugements ; Moi, je vais, proposant la cause à leurs suffrages, Parmi nos citoyens faire choix des plus sages. Bientôt je les ramène, et du serment prêté Leur justice saura garder la sainteté.
(Athéné sort.) LE CHŒUR, ORESTE.LE CHŒUR. STROPHE. 1.O bouleversement funeste? Du vieux droit le règne est fini, Si la victoire aujourd'hui reste A ce parricide impuni. Désormais je vois la carrière Ouverte aux forfaits déchaînés; Des enfants la main meurtrière Fait trembler ceux dont ils sont nés. ANTISTROPHE 1.Car ces vierges dont l'œil sévère Était des mortels redouté, Désormais verront sans colère Le sang couler en liberté. Invoquant en vain la vengeance, Les parents trahis vont savoir Que leurs maux n'ont plus d'assistance, De consolateur, ni d'espoir. STROPHE 2.Vous que le malheur frappe, étouffez donc vos plaintes; Ne criez plus : « O lois des Euménides saintes! » Il ne faut plus nous appeler, O pères gémissants, mères dont le flanc saigne. Car voici que le temple, où la Justice règne, De fond en comble va crouler. ANTISTROPHE 2.La terreur est souvent un flambeau salutaire Qui veille au fond des cœurs. La sagesse s'é |