Elégies de Tibulle

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Élégie 1,10

L'or et la guerre

TIBULLE : On sait peu de choses sur la vie d'Albius TIBULLUS : il appartenait à une famille riche qui fut dépouillée d'une partie de ses biens après Philippes ; il fit deux voyages, l'un en Aquitaine (avec MESSALA CORVINUS chez qui il connut Horace et Ovide), l'autre en Orient.
Tibulle chante surtout l'amour avec ses joies, ses espoirs, ses déceptions, ses souffrances ; il exprime aussi son dégoût pour la vie turbulente, son désir de tranquillité, son goût pour la campagne, sa tristesse face à la mort qui le ravit fort jeune.
Son oeuvre comprend 4 livres d'élégies (le Corpus Tibullianum), mais tout n'est pas de lui : le troisième livre est attribué à un certain Lygdamus et le quatrième contient six billets de Sulpicia, la nièce de Messala.
Son originalité : l'union de l'amour et de la nature (thème qu'on retrouvera chez J.-J. ROUSSEAU), la sérénité de la vie campagnarde, remède à la maladie d'amour.

Nous commencerons par cette élégie qui est probablement la première en date du recueil (date vraisemblable : 32 av. J.C.). Une correction, au v. 11 (uulgi en Valgi), a donné lieu à l'opinion que la pièce avait été dédiée à C. Valgius Rufus, et on a soutenu que ce serait Valgius l'introducteur de Tibulle dans le cercle de Messalla. L'hypothèse est gratuite, et la correction demeure assez conjecturale. En l'état actuel du texte, l'élégie ne mentionne ni Messella ni aucun membre de son cercle. Elle ne peut être datée que par référence à ce que nous croyons savoir, ou reconstruire, de la carrière du poète. Il est remarquable qu'il n'y soit pas question de Delia et que les thèmes amoureux y soient traités de façon impersonnelle. Tibulle y développe des "loci", qu'il conviendra de reconnaître et de définir. Cependant, quelques notations personnelles nous empêchent de voir là un pur exercice d'école (v. 15, etc)

X

L'or et la guerre

Quis fuit, horrendos primus qui protulit enses?
     Quam ferus et vere ferreus ille fuit!
Tum caedes hominum generi, tum proelia nata,
     Tum brevior dirae mortis aperta via est.
An nihil ille miser meruit, nos ad mala nostra               5
     Vertimus, in saevas quod dedit ille feras ?
Divitis hoc vitium est auri, nec bella fuerunt,
     Faginus adstabat cum scyphus ante dapes.
Non arces, non vallus erat, somnumque petebat
     Securus sparsas dux gregis inter oves.                     10

   vocabulaire

L'or et la guerre

Quel est le premier qui apporta l'horrible épée? Quel sauvage, celui-là, quel coeur de fer vraiment! Alors naquirent pour le genre humain les meurtres et les combats; alors s'ouvrit à la mort farouche une voie plus courte. Mais non, le malheureux n'a pas été coupable c'est nous qui le sommes, nous qui avons tourné vers notre propre perte les armes qu'il nous donna contre les bêtes féroces. La faute en est à l'or qui enrichit; la guerre n'existait point, lorsque devant ses plats on n'avait qu'une coupe en hêtre. Les citadelles, les palissades n'existaient pas, et le conducteur du troupeau trouvait un sommeil tranquille au milieu de ses brebis aux toisons différentes.

v. 1 - 10 : lieu commun, malédiction de la guerre (Horace, Virgile, Ovide, etc.), mais les circonstances dans lesquelles se trouve le poète expliquent loi le développement (ton personnel : v. 13 : nunc ad bella trahor...)

profero : "faire connaître" (un art, une invention), terme propre (CIC., Acad. II, 2, etc.). Il existait des recueils nommant les "inventeurs" ou les Initiateurs d'une coutume (cf. SEN., De Brev. V., XIII, 3).

Ferus...ferreus : allitération de ton épique (Ennius) (cf. CIC. ad Quint. Fr., I, 3, 3, "ego ferus ac ferreus", avec une intention parodique).

An... : "mais peut-être..." (question rhétorique) ; noter l'asyndète soulignant l'opposition : ille...nihil meruit, nos uertimus (ce n'est pas lui qui.., c'est nous qui...).

Diuitis...auri : l'or qui enrichit (même enploi I, 9, 31, etc.). Malédictlons contre l'or, thème rebattu. Cf. VIRG., En., III, 56, etc.

Faginus...scyphus : noter le terme grec, évocateur de vases précieux, à côté de l'adjectif indiquant une vaisselle primitive (le bois de hêtre est facile à travailler). Au temps de Tibulle, les "scyphi" (larges coupes à deux anses) sont généralement d'argent ou d'or.

Vallus : litt. "le pieu" (ici, collectif : le palissade des camps).

Dux gregis : peut désigner le berger, endormi au milieu du troupeau ou aussi le bélier "conducteur" du troupeau. Allusion à l'âge d'or, lorsque les animaux vivaient en paix, que les loups n'attaquaient pas les moutons, etc.

Varias...oues : désigne, très probablement,les toisons naturellement teintes de couleurs vives, qui étaient celles des brebis pendant l'âge d'Or (VIRG., Buc., IV, 43-44).

V. 11 - 13. Retour du poète sur lui-même. Foret : exprime un souhait dans le passé, irréalisable. Equivaut pour la construction, mais non pour le sens, à une hypothétique : "ai j'avais vécu..."; d'où les deux principales à l'irréel : nossem...audissem.

ad, prép. : + Acc. : vers, à, près de
adsto, as, are, stiti, stitum : se tenir auprès de, (en poésie : atterrir)
an, conj. : est-ce que, si (int. ind.), ou (int. double)
ante, prép. : +acc., devant, avant ; adv. avant
aperio, is, ire, ui, apertum : ouvrir, mettre au grand jour (apertus, a, um : 1 - découvert, ouvert; dégagé, libre. - 2 - qui se fait ouvertement, manifeste, évident; qui s'expose. - 3 - clair, intelligible. - 4 - franc, ouvert, sincère, candide; impudent.)
arx, arcis, f. : la citadelle
aurum, i, n. : l'or
bellum, i, n. : la guerre
brevior, oris : comparatif de breuis : court
caedes, is, f. : 1 - l'action de couper, l'action de tailler. - 2 - l'action de battre, l'abattage. - 3 - l'action de tuer, le meurtre, le carnage, le massacre. - 4 - le sang versé, les cadavres.
cum, inv. :1. Préposition + abl. = avec 2. conjonction + ind. = quand, lorsque, comme, ainsi que 3. conjonction + subj. : alors que
daps, dapis, f. : surtout au pl. dapes, dapum : le sacrifice offert aux dieux, le repas, le banquet
dedo, is, ere, dedidi, deditum : livrer, remettre
dirus, a, um : sinistre, de mauvaise augure, effrayant (dira, orum : les présages funestes)
dives, divitis : riche
do, das, dare, dedi, datum : donner
dux, ducis, m. : le chef, le guide
ensis, is, m. : l'épée, le glaive
et, conj. : et. adv. aussi
faginus, a, um : de hêtre
fera, ae, f. : la bête sauvage
ferreus, a, um : de fer
ferus, a, um : sauvage, barbare
genus, eris, n. : la race, l'origine, l'espèce
grex, gregis, m. : 1 - le troupeau (de menu bétail). - 2 - le troupeau, la troupe (d'animaux). - 3 - la troupe (d'hommes), la bande, la réunion. - 4 - la troupe (d'acteurs). - 5 - le choeur (des Muses). - 6 - le troupeau (des fidèles), les ouailles. - 7 - la foule, le vulgaire.
hic, haec, hoc : adj. : ce, cette, ces, pronom : celui-ci, celle-ci
homo, minis, m. : l'homme, l'humain
horrendus, a, um : horrible, terrible, terrifiant
ille, illa, illud : adjectif : ce, cette (là), pronom : celui-là, ...
in, prép. : (acc. ou abl.) dans, sur, contre
inter, prép. : + Acc. : parmi, entre
malus, a, um : mauvais, malheureux, méchant (malum, i, n. : le mal, le malheur, les mauvais traitements)
mereo, es, ere, rui, ritum (mereri, eor, itus sum) : mériter, gagner; merere ou mereri (stipendia) : toucher la solde militaire, faire son service militaire
miser, a, um : 1 - malheureux, misérable, digne de pitié. - 2 - triste, déplorable, lamentable. - 3 - qui fait souffrir, violent, extravagant, excessif. - 4 - malade, souffrant. - 5 - misérable, coupable.
mors, mortis, f. : la mort
nascor, eris, i, natus sum : 1. naître 2. prendre son origine, provenir
nec, adv. : et...ne...pas
nihil, indéfini : rien
non, neg. : ne...pas
nos, nostrum : nous, je
noster, tra, trum : adj. notre, nos pronom : le nôtre, les nôtres
ovis, is, f. : la brebis, le mouton
peto, is, ere, i(u)i, itum : 1. chercher à atteindre, attaquer, 2. chercher à obtenir, rechercher, briguer, demander
primus, a, um : premier
proelium, ii, n. : le combat
profero, fers, ferre, tuli, latum : présenter, faire paraître, remettre, reporter
qui, 1. nominatif masculin singulier ou nominatif masculin pluriel du relatif 2. idem de l'interrogatif 3. après si, nisi, ne, num = aliqui 4. faux relatif = et ei 5. interrogatif = en quoi, par quoi
quod, 1. pronom relatif nom. ou acc. neutre singulier : qui, que 2. faux relatif = et id 3. conjonction : parce que, le fait que 4. après si, nisi, ne, num = aliquod = quelque chose 5. pronom interrogatif nom. ou acc. neutre sing. = quel?
saevus, a, um : cruel
scyphus, i, m. : une coupe, un vase à boire
securus, a, um : tranquille, sûr
somnus, i, m. : le sommeil
spargo, is, ere, sparsi, sum : 1. jeter çà et là, répandre 2. disperser, disséminer 3. parsemer, joncher
sum, es, esse, fui : être
tum, adv. : alors
vallus, i, m. : A - vallus, i, m. : - 1 - le pieu, l'échalas (pour soutenir la vigne). - 2 - le pieu (pour faire une palissade), la palissade, le retranchement. - 3 - la pointe, la dent (d'un peigne). - 4 - une sorte de moissonneuse (machine garnie de pointes pour moissonner; machine utilisée par les Gaulois).
vere, adv. : vraiment, conformément à la vérité, justement
verto, is, ere, verti, versum : tourner, changer, traduire
via, ae, f. : la route, le chemin, le voyage
vitium, ii, n. : le vice, le défaut

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