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table des matières de SÉNÈQUE

 

 

SÉNÈQUE


 

LETTRES A LUCILIUS.

 

LXXXI - CXXIV

 

(I - XL) (XLI-LXXX)

 

Oeuvre numérisée par Marc Szwajcer

 

 

SÉNÈQUE

LETTRES A LUCILIUS

 

 

LETTRE LXXXI.

Des bienfaits, de l'ingratitude, de la reconnaissance.

Tu te plains que ta générosité soit tombée sur un ingrat. Si c'est le premier, rends grâce à ta bonne fortune ou à ta prudence. Mais, en pareille matière, la prudence n'est bonne qu'à rendre parcimonieux : car, pour éviter un risque fâcheux, tu ne feras pas le bien, et la crainte de le voir perdu le fera sécher dans tes mains. Renonçons à recueillir plutôt que de ne pas donner. Souvent ce qu'avait fait perdre l'opiniâtre stérilité d'un sol ingrat, une seule bonne année l'a rendu. La chance de trouver un homme reconnaissant vaut bien un essai sur quelques ingrats. Nul n'a la main si sûre en bienfaits que souvent il ne se méprenne : manquons le but plusieurs fois pour l'atteindre une seule. Après le naufrage on affronte de nouveau les mers : le prêteur n'est point chassé du forum par un banqueroutier.[1] Bientôt la vie serait privée d'action et paralysée, s'il fallait abandonner tout ce qui rebute. Que le péril même te rende plus libéral : où le succès est incertain, ne faut-il pas, pour réussir une fois, multiplier les tentatives?

Au reste, j'en ai dit assez sur ce point dans le traité qui a pour titre Des bienfaits;[2] voyons plutôt cette question que je n'ai pas, ce me semble, suffisamment développée : Quelqu'un m'a obligé, et ensuite m'a nui ; y a-t-il compensation et suis-je dégagé de ma dette? Ajoute encore, si tu veux : il m'a nui bien plus qu'il ne m'avait servi. Veux-tu avoir l'arrêt impartial d'un juge rigoureux ; il voudra que l'un absolve l'autre, il dira : « Bien que le dommage l'emporte, fais remise au bienfait de ce qu'il y a de plus dans l'injure. Le tort a été plus grand? Mais le service a précédé : tiens compte aussi de l'ordre des dates. » Une autre réflexion, trop naturelle pour qu'on te la suggère, te fera rechercher quel empressement on mit à t'obliger et quelle répugnance à te nuire; car l'intention constitue le bienfait comme l'injure. Tel service que je ne voulais pas rendre m'a été arraché par respect humain, par des instances opiniâtres, par un espoir quelconque. Les choses sont dues comme elles sont données ; et ce n'est point leur valeur, mais la volonté dont elles émanent que l'on pèse. Mais écartons les conjectures. Reconnaissons d'une part un bienfait, de l'autre, une injure surpassant en grandeur le bienfait qui l'a précédée. Une âme honnête établit un double calcul en prenant la perte à son compte : elle ajoute au bienfait, elle retranche de l'injure : plus indulgente que le premier juge, et voilà comme je voudrais être, elle oubliera l'une pour ne se souvenir que de l'autre. « Mais certes, dit-on, il est selon la justice de rendre? chacun ce qui lui est dû, au bienfait la reconnaissance, à l'injure les représailles, ou du moins le ressentiment. « A la bonne heure, si l'injure vient d'une autre personne que le bienfait : car si c'est de la même personne, l'effet de l'injure est annulé. Ne nous eût-on pas obligé antérieurement, il aurait fallu pardonner ; à qui nous offense après le bienfait, on doit mieux que le pardon. Je n'évalue point l'une à l'égal de l'autre : je donne plus de poids au bienfait qu'à l'injure.

Sans qu'on soit ingrat, on ne sait pas toujours devoir un bienfait : un homme sans lumière et grossier, un homme de la foule peut le savoir, surtout quand l'obligation est récente ; mais il ignore combien il doit : le sage lui seul connaît le vrai taux de chaque chose. Mais l'ignorant dont je viens de parler, sa volonté fût-elle bonne, rend moins qu'il ne doit, ou choisit mal le temps, le lieu ; ce qu'il faut rapporter, il le jette gauchement, il le laisse tomber.

C'est chose merveilleuse que la justesse de certaines expressions; et le génie de l'ancien langage caractérise certains actes en termes si frappants que l'enseignement du devoir y est visiblement marqué. Telle est assurément la locution habituelle : Ille illi gratiam retulit (il a été reconnaissant), ce qui veut dire : il a spontanément rapporté ce qu'il devait. Nous ne disons pas il a rendu; on rend quand on en est prié, on rend malgré soi, et n'importe où et par intermédiaire. Nous ne disons pas il a remis, il a payé; nous n'avons voulu aucun de ces mots qui sentent la dette. Rapporter, c'est porter à celui dont on a reçu. Ce mot exprime une démarche volontaire, l'action d'un homme qui s'est mis lui-même en demeure. Le sage pèsera dans sa pensée tout ce qu'il aura reçu, et de qui, et l'époque, le lieu, la manière. Voilà pourquoi, selon nous, nul ne sait être reconnaissant que le sage ; et nul non plus ne sait donner un bienfait que le sage, c'est-à-dire que l'homme qui jouit plus de donner, qu'un autre de recevoir.

Peut-être verra-t-on ici l'une de ces doctrines par ou nous semblons heurter l'opinion générale, un paradoxe, comme l'appellent les Grecs; on dira : « Voilà donc que, hormis le sage, nul ne sait répondre aux bienfaits ; donc aussi nul autre que lui ne saura ni rembourser un créancier, ni payer à un vendeur le prix d'un achat? » Qu'on ne nous fasse point de mauvais parti, et sache qu'Epicure parle comme nous. Du moins Métrodore soutient-il « que le sage seul sait répondre à un bienfait. » Puis il s'étonne quand nous disons : « Le sage seul sait aimer; il n'y a d'ami que le sage. » Et pourtant n'est-ce pas un devoir d'affection et d'amitié que la reconnaissance? C'est même un acte plus vulgaire et dont plus d'hommes sont capables que de la vraie amitié.

Il s'étonne encore de nous entendre dire « que la bonne foi n'est que chez le sage, » comme s'il ne le confessait pas lui-même. Te semble-t-il homme de foi, celui qui ne sait pas être reconnaissant? Que l'on cesse donc de nous décrier sous prétexte que nous prêchons des choses incroyables ; et qu'on reconnaisse que l'honnête se trouve en réalité chez le sage, quand le commun des hommes n'en a que l'apparence et le simulacre. Nul ne sait répondre aux bienfaits que le sage : l'insensé aussi y répondra d'une manière telle quelle, selon sa portée; le savoir lui manquera plutôt que la volonté. La volonté ne s'apprend point. Le sage comparera toutes choses entre elles, parce qu'il s'attache plus ou moins de valeur au même bienfait, selon le temps, le lieu, le motif. Souvent des trésors versés à pleines mains firent moins que mille deniers donnés à propos. Car il y a grande différence entre un cadeau et un secours, entre la libéralité qui sauve et celle qui ajoute à l'aisance. Souvent le don, fort petit en soi, est immense par ses résultats. Et quelle différence encore entre l'homme qui tire de son coffre pour donner, et celui qui reçoit pour transmettre!

En résumé, et pour ne pas retomber sur des questions suffisamment approfondies, dans cette comparaison du bienfait et de l'injure l'homme de bien décidera en toute équité ; mais il aura plus égard au bienfait ; c'est de ce côté qu'il penchera. D'ordinaire aussi la qualité de la personne est d'un grand poids en pareille matière. Tu m'as rendu service dans la personne de mon esclave, et tu m'as fait injure dans celle de mon père ; tu as sauvé mon fils, mais tu m'as privé de mon père. Il poursuivra ainsi les autres détails par où procède tout parallèle ; si la nuance est imperceptible, il la dissimulera; si elle est tranchée, mais qu'elle puisse s'excuser sans que la voix du sang ou du devoir murmure, il en fera grâce, au cas, bien entendu, où l'injure ne touche que lui seul. En deux mots, il se montrera facile à la compensation, et se laissera même imputer plus qu'il ne doit. Répugnant à payer le bien en le balançant par le mal, il inclinera, il tendra toujours à se juger redevable, à vouloir s'acquitter. C'est se méprendre en effet que de trouver plus de plaisir à recevoir qu'à rendre. Autant il est plus agréable de se libérer que d'emprunter, autant celui qui se décharge de l'immense dette d'un bienfait doit plus jouir que l'homme qui contracte au moment même son obligation. Car, autre préjugé des ingrats : eux qui soldent à leurs créanciers quelque chose de plus que leur capital, ils se figurent que la jouissance des bienfaits est à titre gratuit. Le bienfait aussi croit avec le temps : il faut rembourser plus à mesure qu'on a plus tardé. Ingrat est celui qui ne rend pas avec usure. C'est de quoi il faut encore tenir compte en balançant la recette et la dépense.

Il faut tout faire pour montrer le plus de reconnaissance possible : c'est à soi pour lors que l'on fait du bien. Ainsi la justice ne profite pas, comme pense le vulgaire, à autrui seulement ; ce qu'il y a de plus excellent en elle lui revient. Toujours, en obligeant les autres, on s'oblige soi-même. Non que j'entende par là que l'homme assisté par moi m'assiste à son tour, qu'il court défendre son défenseur, et que tout acte méritoire remonte par un heureux circuit jusqu'à son auteur, tout comme les mauvaises œuvres retombent sur leurs artisans, tout comme la pitié s'éloigne de ceux qui éprouvent l'injustice s'ils l'ont autorisée en l'enseignant par leur exemple; mais je veux dire que toutes les vertus portent en elles leur récompense. On ne les pratique point par intérêt : le prix d'une bonne action, c'est de l'avoir faite. Je suis reconnaissant, non pour qu'un autre m'oblige plus volontiers, encouragé par une première épreuve, mais pour m'acquitter du plus doux comme du plus noble des devoirs. Je suis reconnaissant, non pour mon profit mais pour mon plaisir; et la preuve, c'est que si la reconnaissance ne m'était permise qu'à condition de paraître ingrat, si je ne pouvais rendre un bienfait que sous les semblants de l'injure, bien volontiers je marcherais où l'honnête m'appelle, même à travers l'infamie. Nul ne me semble mettre à plus haut prix la vertu, ni lui être plus dévoué que celui qui a perdu le titre d'homme de bien pour n'en pas perdre la conscience. Aussi, je le répète, ton bienfaiteur gagne-t-il moins que toi à ce que tu sois reconnaissant. Lui, en effet, recueille un avantage vulgaire et journalier : il recouvre ce qu'il a donné ; le tien est immense et part de la plus heureuse situation morale, du sentiment de ta gratitude. Car si l'on est malheureux par la méchanceté, heureux par la vertu, et si c'est une vertu que la gratitude, pour une restitution ordinaire tu as conquis un bien inestimable, la conscience d'une vertu remplie, et cette conscience n'est donnée qu'à une âme divine et bienheureuse. Quant à l'âme affectée du sentiment contraire, le plus affreux malheur l'accable. Quiconque est ingrat sera misérable ; ne le renvoyons pas au futur, il l'est à l'instant même. Gardons-nous donc d'un pareil vice, sinon à cause d'autrui, du moins pour nous. C'est la moindre et la plus légère partie de son fiel que l'iniquité distille sur autrui ; ce qu'elle a de plus nuisible et pour ainsi dire toute la lie séjourne et pèse au fond de l'âme perverse. Comme le disait Attalus, l'un des nôtres : « La méchanceté boit la plus grande partie de son propre venin.[3] « Celui des serpents, toujours prêt pour tuer l'ennemi, ne tue point l’animal qui le porte ; tel n'est pas le venin du méchant : l'âme qui le renferme en souffre le plus. L'ingrat se torture et se ronge lui-même : il hait ce qu'il a reçu, parce qu'il doit rendre; il le déprise : mais les torts, il les amplifie et les exagère. Or est-il une âme plus à plaindre que celle où le bienfait passe et où l'injure demeure? Le sage, au contraire, relève la moindre des grâces qu'il reçoit et l'embellit à ses propres yeux et en perpétue la jouissance par le souvenir. La satisfaction du méchant n'a lieu qu'une fois, pour un moment, quand il reçoit; celle du sage se prolonge et ne cesse plus. Car ce n'est pas de recevoir, mais d'avoir reçu qu'il est heureux, félicité permanente et de tous les instants. Il ne tient pas compte de ce qui le blesse; et non point par insouciance, mais volontairement, il oublie. Il n'interprète pas tout au pire, ne cherche pas à qui imputer un accident, et préfère attribuer à la Fortune les fautes des humains. Il n'incrimine ni les paroles, ni les airs de visage; il explique tout mécompte dans un esprit de bienveillance qui le lui rend léger : il ne se souvient pas de l'offense plutôt que du service. Autant qu'il le peut, il s'en tient au souvenir plus doux du bienfait précédent, et ne change pas de sentiments pour qui a bien mérité de lui, à moins que les torts ne l'emportent de beaucoup, et que la différence ne frappe l'œil même le plus indulgent ; encore ne change-t-il, quand l'injure est la plus forte, que pour redevenir ce qu'il était avant le bienfait. Car si le mal est égal au bien, il laisse encore dans l'âme un reste d'affection. De même que le partage des voix absout un accusé, et que toujours, dans le doute, l'humanité incline pour la douceur; ainsi le cœur du sage, lorsque le mal et le bien se balancent, peut n'être plus redevable, mais ne peut plus ne pas vouloir l'être ; il fait comme le débiteur qui, après l'abolition des dettes, persiste à payer.

Nul ne peut être reconnaissant s'il ne méprise ces choses dont le vulgaire est follement épris. Veux-tu être reconnaissant, sois prêt à partir pour l'exil, à répandre ton sang, à embrasser l'indigence, souvent même à voir ton innocence flétrie, exposée aux plus indignes rumeurs. Ce n'est pas pour peu que l'homme reconnaissant se tient quitte.

Rien n'a de prix comme une grâce qu'on demande, rien n'en a moins qu'une grâce obtenue.[4] Veux-tu savoir ce qui nous la fait mettre en oubli? La soif d'obtenir encore. On ne songe pas à ce qui est acquis, mais à ce qu'on veut acquérir.[5] Ce qui nous arrache au devoir, c'est la passion de l'or, des honneurs, de la puissance et de mille choses, précieuses selon nous, en réalité misérables. Nous ne savons point les estimer, ces choses : il faudrait pour cela interroger leur nature vraie et non pas la renommée. Elles n'ont rien de magnifique, rien qui leur puisse attirer nos cœurs, que notre habitude de les admirer. Ce n'est point parce qu'elles sont désirables qu'on les vante ; mais on les désire parce qu'elles sont vantées ; et comme l'aveuglement de chacun a formé le préjugé public, celui-ci renforce l'aveuglement de chacun. Or, si sur ce point nous croyons comme le peuple, croyons comme lui en cette vérité : rien n'est plus beau que la reconnaissance. Toutes les villes, tous les pays, toutes les races même barbares le proclameront à l'envi; bons et méchants tiendront même langage. Les uns vanteront les plaisirs, d'autres préféreront le travail ; ici la douleur s'appellera le plus grand des maux, là elle ne sera pas même un mal; plusieurs élèveront la richesse au rang du souverain bien, il s'en trouvera qui la diront créée pour le tourment de la vie; selon eux, le plus opulent c'est celui à qui la Fortune ne trouve rien à donner. Dans cette immense diversité d'opinions, toutes affirmeront, comme on dit, d'une seule voix, que l'homme qui mérite bien de nous doit être payé de retour : le genre humain, si partagé sur tout le reste, tombera ici d'accord, ce qui ne l'empêche pas mainte fois de rendre le mal pour le bien. Et la première cause qui fait les ingrats, c'est de n'avoir pu être assez reconnaissant.[6] Cette frénésie est venue au point que l'on court grands risques à rendre à certaines gens de grands services : car, ayant honte de ne rendre point, ils voudraient que l'homme auquel ils doivent rendre ne fût plus de ce monde. « Garde pour toi ce que tu as reçu; je ne répète, je n'exige rien : pardonne-moi le bien que je t'ai fait. » Point de haine plus dangereuse que celle qui vient de la honte d'avoir forfait à la reconnaissance.

LETTRE LXXXII.

Contre la mollesse. Subtilités des dialecticiens.

Je ne suis plus inquiet de toi. Et quel dieu ai-je pris pour garant? Tu le demandes! Celui qui ne trompe personne : ton âme passionnée pour la droiture et la vertu. La meilleure partie de toi-même est hors de péril. La Fortune peut te faire tort ; mais, chose plus essentielle, je ne crains plus que tu te fasses tort à toi-même. Suis toujours ta voie : recueille-toi dans les habitudes d'une vie paisible sans mollesse. J'aime mieux être mal que mollement ; et prends ce mot être mal dans le sens ordinaire du peuple, vivre durement, pâtir et travailler. Souvent nous entendons vanter l'existence de certains hommes et dire avec envie : « Ils vivent dans la mollesse; » c'est comme qui dirait : « Ils ne valent rien. » Car peu à peu leur âme s'effémine, et devient l’image même de la langueur, de la paresse où elle croupit et se fond. Et pour l'homme de cœur, s'endurcir à la peine ne vaut-il pas mieux? Et puis l'efféminé craint de mourir, quand de sa vie il s'est fait une mort! Il y a loin du vrai loisir à l'immobilité de la tombe. « Quoi donc? Ne vaut-il pas mieux rester immobile que d'être emporté par le tourbillon de tant de futiles devoirs? » Ce sont deux choses qui tuent également que les convulsions et le marasme. Et, je pense, un cadavre est aussi peu vivant sur un lit de parfums que sous le croc du bourreau. Le loisir sans les lettres est une mort ; c'est l'homme tout vif dans la sépulture. De quoi alors peut servir la retraite? Nos causes d'anxiété ne nous suivent-elles pas au delà des mers? Dans quel antre assez reculé ne pénétreront point les terreurs de la mort? Comment fortifier et bâtir assez haut la paix de notre existence pour que la douleur n'y porte point l'alarme? N'importe où tu te cacheras, les misères humaines t'assiégeront de leurs menaces. Combien au dehors, rôdant autour de nous, méditent une surprise ou l'assaut; et au dedans, en pleine solitude, que de rébellions! Que la philosophie nous enveloppe de son rempart inexpugnable : le sort, dût-il l'attaquer de ses mille machines, n'y fera point brèche. Elle est retranchée dans un poste invincible, l'âme qui a rompu avec l'extérieur : ce fort qu'elle s'est fait, elle sait s'y défendre ; tous les traits portent plus bas. La Fortune n'a pas les bras aussi longs qu'on le pense : elle ne saisit que ceux qui s'attachent à elle. Fuyons donc loin d'elle le plus que nous pourrons et fuyons vite ; mais nous ne le pourrons que par la connaissance de nous-mêmes et de la nature. Sachons où nous devons aller, d'où nous venons; ce qui est bien pour l'homme, ce qui est mal; ce qu'il faut vouloir ou éviter; ce qu'est cette raison qui discerne le désirable de ce qui ne l'est point, qui apprivoise les passions folles, qui émousse les poignantes terreurs. Quelques-uns se vantent d'avoir, même sans la philosophie, réprimé tout cela; mais le moindre accident qui met leur sécurité à l'épreuve leur arrache un tardif désaveu : tout ce fier langage tombe quand le bourreau leur vient prendre la main, quand la mort les attend tout proche.[7] On pourrait leur dire : « Vous braviez à votre aise des maux éloignés ; la voici cette douleur que vous disiez supportable. Voici cette mort contre laquelle vous faisiez tant de phrases intrépides. Les fouets résonnent, le glaive étincelle :

C'est ici qu'il vous faut un cœur, une âme ferme.[8]

Et ce qui donne cette fermeté, c'est de méditer assidûment, d'exercer non point ton langage, mais ton âme; de t'aguerrir contre la mort, sans espérer sur ce point ni encouragements ni force morale de ceux qui, par des chicanes de mots, tenteront de te persuader que la mort n'est point un mal. Car enfin, sage Lucilius, moquons-nous un peu de ces inepties grecques dont, à ma grande surprise, je ne suis pas encore bien revenu. Notre Zénon pose ce syllogisme : « Aucun mal n'est glorieux; la mort est glorieuse; donc la mort n'est point un mal. » Me voilà bien avancé! Délivré de ma peur, après ce beau mot je n'hésiterai plus à tendre le cou. Ne saurais-tu parler plus sérieusement, ne pas me donner à rire en face du supplice? Oui certes, il me serait difficile de dire quel est le plus extravagant de se flatter d'étouffer par un tel argument la crainte de la mort, ou de prendre à tâche, comme si c'était la peine, de débrouiller ton sophisme. Car Zénon s'est réfuté lui-même par un syllogisme contraire, tiré de ce que nous plaçons la mort parmi les choses indifférentes, ἀδιάφορα, comme s'expriment les Grecs. « Rien d'indifférent, a-t-il dit, n'est glorieux ; la mort est glorieuse; donc elle n'est pas indifférente. » Tu vois où va cette surprise de mots. La mort en elle-même n'est pas glorieuse ; c'est mourir courageusement qui est glorieux ; et quand il dit : « Rien d'indifférent n'est glorieux, » je l'accorde, sauf à dire aussi : rien de glorieux qui n'ait pour éléments des choses indifférentes. Je comprends comme telles, c'est-à-dire comme n'étant ni des biens ni des maux, la maladie, la douleur, la pauvreté, l'exil, la mort. Aucune de ces choses n'est essentiellement glorieuse, et rien pourtant ne l'est sans elles ; car on loue, non la pauvreté, mais l'homme qu'elle n'humilie ni ne fait plier; car on loue, non l'exil, mais l'homme, qu'il ne contriste pas; car on loue, non la douleur, mais l'homme qui ne lui cède rien ; on n'a jamais loué la mort ; on loue celui à qui la mort a plus tôt fait d'enlever l'existence que de troubler le cœur. Toutes ces choses n'ont en elles rien d'honnête ni de glorieux; mais quelle que soit celle où la vertu intervienne et mette la main, elle la fait honorable et glorieuse. Neutres par leur nature, elles se modifient selon que le vice ou la vertu y appliquent leur empreinte. Cette même mort, si belle chez Caton, est, chez Brutus, ignoble et déshonorante. Je parle de ce Brutus[9] qui, condamné à périr et cherchant des délais, se retira à l'écart pour satisfaire un besoin naturel, et comme on l'appelait au supplice, répondit à l'ordre de présenter sa tête : « Je la présenterai; si à ce prix on me laissait vivre! » Quelle démence de vouloir fuir, quand reculer est impossible! « Si à ce prix on me laissait vivre! » Peu s'en fallut qu'il n'ajoutât : « même sous Antoine! » Ο homme digne d'être livré à l'existence! Au reste, comme je viens de le dire, la mort en elle-même, tu le vois, n'est ni un mal ni un bien : Caton en a tiré le parti le plus honorable; Brutus, le plus honteux. Les choses qui ont le moins d'éclat en reçoivent de l'alliance de la vertu. Nous disons qu'une chambre est claire, bien que la nuit, elle, soit fort obscure : c'est le jour qui lui verse sa clarté, la nuit la lui ôte. Telles sont les choses que nous appelons indifférentes ou neutres : richesse, force, beauté, honneurs, rang suprême, et, dans les contraires, mort, exil, mauvaise santé, douleurs, tout ce qui excite plus ou moins nos appréhensions; tout cela reçoit du vice ou de la vertu le nom de bien ou de mal. Une masse métallique n'est par elle-même ni chaude ni froide : jetée dans la fournaise elle s'embrase, plongée dans l'eau elle se refroidit. La mort ne devient honorable que parce qui est honnête, à savoir : la vertu et le mépris de l'extérieur.

Il y a aussi, Lucilius, dans tout ce que nous appelons neutre, de grandes distinctions à faire. Car la mort n'est pas indifférente dans le même sens qu'il l'est que tes cheveux soient coupés également ou non ; la mort est de ces choses qui, sans être des maux, en ont toutefois l'apparence. Il y a dans l'homme un amour de soi, un instinct inné de conservation et de durée qui répugne à la dissolution de son être, parce qu'elle semble lui enlever une foule de biens et l'arracher à cette abondance à laquelle il s'est accoutumé. Voici encore pourquoi la mort nous effarouche : ce monde où nous sommes nous le connaissons; mais où l'on passe au sortir de là nous l'ignorons ; que sera-ce? l'inconnu fait peur. Et puis l'horreur naturelle des ténèbres où l'on se figure que le trépas nous plonge, tout cela fait que la mort, quoique dans le fond indifférente, n'est pas toutefois de ces accidents qu'on méprise facilement. Il faut de longs efforts pour y aguerrir l'âme, pour qu'elle en soutienne la vue et les approches. La mort est plus à dédaigner qu'on ne le fait d'ordinaire : oui, on la juge trop sur ouï-dire, trop de beaux esprits en ont à l'envi exagéré L'affreux tableau. On en a fait une prison souterraine, une région ensevelie dans une nuit perpétuelle où, de son antre sanglant, couché sur des os à demi rongés,

Le monstrueux gardien de ces demeures sombres,

Par d'éternels abois glace les pâles ombres.[10]

Mais, nous eût-on persuadé que tout cela n'est que fables,[11] et que les morts n'ont plus à s'épouvanter de rien, une autre crainte vient nous saisir : l'homme n'a pas moins peur de n'être nulle part que d'être chez les Mânes. Ayant à combattre ces chimères dont l'offusque un préjugé invétéré, comment la mort soufferte avec courage ne lui serait-elle pas glorieuse comme l'un des actes les plus grands de l'humanité? L'homme ne s'élèvera jamais à la vertu, s'il pense que la mort est un mal ; il s'y élèvera, s'il la juge indifférente. Il n'est pas dans la nature que l'on se dévoue de grand cœur à ce qu'on croit un mal ; on s'y portera lentement et avec hésitation : or est-il rien de glorieux dans ce qu'on fait de mauvais gré, en marchandant? La vertu ne fait rien par contrainte. Ajoutons que rien d'honnête ne s'accomplit, si l'âme ne s'y consacre et n'y intervient tout entière, si quelqu'une de ses facultés y répugne. Mais qu'on se résigne à un mal par crainte de plus grands maux, ou dans l'espérance de biens tels que leur conquête vaille bien un seul mal à souffrir et à dévorer, il y a dissidence entre les sentiments qui font agir : l'un commande de mener à fin l'entreprise ; l'autre nous rentraîne en arrière et veut fuir l'objet suspect et dangereux : deux tendances contraires nous partagent. Et dès lors, plus de gloire ; car la vertu exécute sans arrière-pensée ce qu'elle a résolu ; elle ne s'effraye point de ses actes.

Sans céder au malheur, marche avec plus d'audace

Où le sort te permet.....[12]

Marcheras-tu avec plus d'audace, si tu crois au malheur? Bannis cette croyance de ton âme : autrement tu hésites, ton élan est arrêté par la méfiance, tu es poussé de force où tu devrais te précipiter.

Nos stoïciens veulent qu'on tienne pour juste l'argumentation de Zénon, peur insidieuse et fausse celle qu'on y oppose. Moi je ne ramène point la question aux lois de la dialectique, ni à ces nœuds que tresse l'art le plus insipide : il faut proscrire, selon moi, tout cet attirail interrogatif par lequel l'adversaire, qui se sent circonvenu, est amené à confesser et à répondre le contraire de ce qu'il pense. Défendons la vérité par des armes plus franches; combattons la peur plus virilement. Ce que l'on embarrasse d'arguties, je voudrais le démêler et le développer de manière à persuader les hommes, non à leur donner le change. Au moment de conduire à l'ennemi des citoyens qui s'en vont mourir pour leurs femmes et pour leurs enfants, quelle sera la harangue du chef? Voici les Fabius qui détournent sur leur seule famille tout le poids d'une guerre nationale. Voici les Spartiates placés dans les gorges mêmes des Thermopyles : ni victoire ni retour à espérer : ce défilé sera leur tombeau. Comment les exhorteras-tu à opposer leurs corps pour barrière à l'avalanche de tout un peuple, à quitter plutôt la vie que leur poste? Diras-tu : « Ce qui est un mal n'est point glorieux : la mort est glorieuse ; donc la mort n'est point un mal? » Ο l'entraînant discours! qui après cela hésiterait à s'élancer sur les piques ennemies et à mourir debout? Mais quelle forte parole un héros, Léonidas, adresse à des héros : « Camarades, dînez en hommes qui souperez ce soir chez Pluton. » Et les morceaux ne demeurèrent point entassés dans leur bouche ni arrêtés dans leur gosier, ni ne tombèrent point de leurs mains : ils acceptèrent d'enthousiasme l'invitation à l'un comme à l'autre repas. Citerai-je ce général romain qui, envoyant une poignée d'hommes s'emparer d'une position où ils ne pouvaient arriver qu'à travers d'épais bataillons ennemis, leur tint ce langage : « Camarades, il faut aller là; mais il ne faut pas revenir.[13] » Vois combien le courage est simple et bref dans ses commandements. Mais vous, captieux raisonneur, de quel mortel sauriez-vous relever le moral, exalter l'énergie? Vous brisez l'âme humaine qu'on ne doit jamais moins rétrécir ni emprisonner dans l'épineux et subtil sophisme, que lorsqu'il faut la pousser aux grandes choses. Ce n'est pas à trois cents guerriers seulement, c'est à tous les mortels qu'il s'agit d'ôter la crainte de la mort. Comment leur enseignes-tu qu'elle n'est point un mal? Ces préjugés vieillis avec nous, sucés dès l'enfance, comment en viendras-tu à bout? De quel secours t'appuyer? Que dire à l'humaine faiblesse? Que lui dire qui l'enflamme et la lance au plus fort du péril? Par quelle harangue déconcerteras-tu cette ligue de la peur, par quelle puissance de génie, cette persuasion de tous révoltée contre toi? Tu viens m'ourdir des pièges de mots, des tissus de petites interrogations! Aux grands fléaux les grands moyens d'attaque. Ce serpent qui désolait l'Afrique, qui était pour nos légions plus terrible encore que la guerre, fut assailli vainement par les frondeurs et les archers : le javelot même ne l'entamait point; la dureté de ses écailles, proportionnée à sa prodigieuse longueur, repoussait le fer et tout ce qu'on lui jetait de main d'homme : il fallut des roches entières pour l'écraser.[14] Et toi, tu n'as contre la mort que des dards de si mince portée! Une alène pour affronter un lion! Elles sont affinées tes paroles : rien l'est-il plus qu'une barbe d'épi? Il est des armes que leur subtilité même rend inutiles et impuissantes.

LETTRE LXXXIII.

Dieu connaît toutes nos pensées. Exercices et régime de Sénèque.

Sophisme de Zénon sur l'ivresse.

Tu me demandes compte de chacun de mes jours, de mes jours tout entiers. Tu présumes bien de moi si tu penses que je n'ai rien à déguiser de leur emploi. Oui certes, il faut régler sa vie comme si elle se passait sous l'œil du public ; ses pensées, comme si quelqu'un pouvait, et quelqu'un le peut, lire au fond de nos âmes. Que sert de se cacher en partie aux hommes? Rien n'est fermé pour Dieu. Il est présent dans nos consciences, il intervient dans nos pensées.[15] Il intervient, ai-je dit? comme si jamais il en était absent! Je ferai donc comme tu l'exiges ; la nature et l'ordre de mes occupations, je te manderai volontiers tout cela. Je vais m'observer dès à présent, et, suivant la plus utile des pratiques, faire la revue de ma journée. Ce qui nous endurcit dans le mal, c'est que nul ne tourne les yeux vers sa vie antérieure. Que ferons-nous? Voilà ce qui nous occupe, et rarement. Qu'avons-nous fait? cela n'inquiète guère ; et pourtant les conseils pour l'avenir, c'est du passé qu'ils viennent.[16]

Ce jour-ci est à moi sans réserve : personne ne m'en a rien enlevé; il a été partagé tout entier entre les méditations du lit et la lecture : j'en ai donné la moindre partie à l'exercice du corps. Et c'est de quoi je rends grâces à la vieillesse : elle ne me coûte pas grande dépense de temps; au moindre mouvement je suis las; et la lassitude, pour l'homme le plus fort, est le terme de l'exercice. Qui ai-je pour compagnons de gymnastique? Un seul me suffit, Éarinus, jeune esclave, comme tu sais, tout aimable : mais je le changerai. J'en cherche déjà un d'un âge plus tendre. Il prétend que nous sommes tous deux dans la même crise d'âge, parce que les dents[17] lui tombent comme à moi; mais déjà je puis à peine l'atteindre à la course ; encore quelques jours, je ne le pourrai plus : tu vois ce que je gagne à mes exercices quotidiens. L'intervalle s'agrandit bien vite entre deux coureurs qui vont en sens contraire : en même temps qu'il monte, moi je descends; et tu n'ignores pas combien de ces deux façons d'aller la dernière est la plus rapide. Encore n'ai-je pas dit vrai, car à mon âge on ne descend pas, on se précipite. Or veux-tu savoir le résultat de notre lutte d'aujourd'hui? Chose rare chez des coureurs, nous avons touché barre ensemble. A la suite de cette fatigue, je ne dis pas de cet exercice, j'ai pris mon bain d'eau froide, ce qui chez moi s'entend d'une eau médiocrement chaude. Moi qui, intrépide amant de l'eau glacée,[18] saluais l'Euripe[19] aux calendes de janvier, qui inaugurais la nouvelle année (comme d'autres la commenceraient par une lecture, un écrit, un discours) en me plongeant dans une onde[20] vierge, j'ai reculé mon camp d'abord sur le Tibre et en dernier lieu près de cette baignoire qui, dans mes jours de courage et d'allure franche, n'a que le soleil pour la tempérer. Peu s'en faut que je ne sois au régime des bains ordinaires. Puis du pain tout sec,[21] et une collation sans table après laquelle on n'a pas de mains à laver. Je dors très peu. Tu sais mon habitude : mon sommeil est fort court et va comme par relais. Il me suffit d'avoir cessé de veiller; souvent j'ignore que j'ai dormi, souvent j'en ai le vague soupçon.

Mais voici que la clameur du Cirque assiège mon oreille : un cri soudain, universel est venu la frapper, sans toutefois m'arracher à mes réflexions ni même les interrompre.[22] Je supporte très patiemment le bruit : des voix nombreuses et qui se confondent en une seule sont pour moi comme le flot qui gronde, comme le vent qui fouette la forêt, comme tout ce qui ne produit que d'indistincts retentissements.

Mais à quoi ai-je appliqué aujourd'hui mes pensées? A ceci, résumé de mes réflexions d'hier : Dans quel but des hommes pourvus de tant de lumières ont-ils, pour les vérités les plus importantes, imaginé des démonstrations si futiles et si embrouillées, qui, fussent-elles justes, ressemblent.si fort à l'erreur? Zénon, le grand Zénon, fondateur de la secte la plus courageuse et la plus austère, veut-il nous détourner de la passion du vin? Écoute comment il établit que l'honnête homme ne s'enivrera pas : « Nul ne confie un secret à l'homme ivre ; on le confie à l'honnête homme ; donc l'honnête homme ne sera pas ivre. » Observe comme, en opposant à Zénon une proposition du même genre, on parodie la sienne ; il suffit d'en produire une entre mille : « Nul ne confie un secret à un homme endormi : on en confie à l'honnête homme; donc l'honnête homme ne dort point. » La seule raison qu'on puisse fournir à l'appui de Zénon est de Posidonius; encore, selon moi, n'est-elle pas soutenable. Il prétend que cette expression, l'homme qui s'enivre, a deux sens : l'un s'appliquant à l'homme pris de vin, qui n'est plus à soi ; l'autre à celui qui s'enivre habituellement, qui est sujet à ce vice. Zénon parle de ce dernier, non du premier : et en effet personne ne confiera de secrets à celui que le vin pourrait faire parler. » Distinction fausse, car le premier membre du syllogisme concerne celui qui est ivre, et non celui qui le sera. Tu m'accorderas qu'il y a grande différence entre le mot ivre et le mot ivrogne; l'homme ivre peut l'être pour la première fois, sans que chez lui ce soit vice ; l'ivrogne peut souvent n'être pas ivre. Je prends donc le mot au sens ordinaire ; d'autant plus qu'il est employé par un auteur qui se pique d'exactitude et qui pèse ses expressions. Ajoute à cela que si Zénon l'a entendu et voulu faire entendre autrement, il a demandé à l'équivoque du mot un moyen de surprise, ce que ne doit pas faire quiconque cherche la vérité. Mais je veux qu'il l'ait entendu autrement; ce qui suit est faux, savoir qu'on ne confie pas de secret à l'homme qui a l'habitude de s'enivrer. Songe combien de soldats, gens d'ordinaire peu sobres, des généraux, des tribuns, des centurions ont pris pour confidents de choses essentiellement secrètes. Le projet de meurtre contre C. César (je parle de l'homme à qui la défaite de Pompée livra la République) fut communiqué à Tillius Cimber comme à C. Cassius, qui toute sa vie ne but que de l'eau, tandis que Tillius Cimber fut passionné pour le vin et brutal dans son langage, de quoi lui-même plaisantait en disant : « Comment supporterais-je un maître, moi qui ne supporte pas le vin? » Chacun peut connaître et nommer tels individus à qui on risquerait plus de confier du vin qu'un secret. J'en vais toutefois citer un seul exemple qui me vient à l'esprit, et que je ne veux pas laisser perdre, car il faut enrichir son expérience d'exemples notables, sans toujours recourir à l'antiquité. L. Pison, gouverneur de Rome, ne cessa d'être ivre du jour de son entrée en charge, passant la plus grande partie de la nuit en festins, et ne s'éveillant que vers la sixième heure (midi), où commençait sa matinée. Et pourtant ses fonctions, qui embrassaient la surveillance de la capitale, étaient fort exactement remplies. Nommé par Auguste gouverneur de la Thrace qu'il acheva de dompter, il reçut de lui des ordres confidentiels ; il en reçut de Tibère qui, partant pour la Campanie, laissait dans Rome plus d'un sujet de soupçon et d'ombrage. C'est sans doute parce que ce prince avait été content de l'ivrogne Pison qu'il lui donna pour successeur dans le commandement de la ville Cossus, homme de poids, modéré, mais noyé dans l'ivresse et dégoûtant de crapule, si bien que parfois, lorsqu'au sortir de table il était venu au sénat, on l'en emportait accablé d'un sommeil dont rien ne le pouvait tirer. Voilà pourtant l'homme à qui Tibère écrivit de sa main bien des choses qu'il ne croyait pas devoir confier même à ses ministres. Jamais secret politique ou autre n'échappa à Cossus.

Écartons donc ces déclamations banales : « L'âme, dans les liens de l'ivresse, ne s'appartient plus : de même qu'au sortir du pressoir le vin fait éclater les tonneaux et fermente avec tant de force que toute la lie du fond jaillit à la surface, ainsi les bouillonnements de l'ivresse soulèvent et portent au dehors tout ce que l'âme cache au plus profond d'elle-même; l'homme qui a l'estomac surchargé de flots de vin ne peut retenir ni sa nourriture ni ses secrets : les siens comme ceux des autres, tout déborde pêle-mêle. » Mais bien que la chose arrive souvent, souvent aussi des hommes, que nous savons enclins à boire, sont appelés par nous à délibérer sur de graves intérêts. Il y a donc erreur dans cette assertion de plaidoirie qu'on ne rend pas confident de choses qu'il faille taire quiconque est sujet à s'enivrer.

Ne vaut-il pas bien mieux attaquer de front l'ivrognerie et en exposer tous les vices, qu'évitera sans peine un homme ordinaire, à plus forte raison le sage accompli, satisfait d'éteindre sa soif, et qui, jusque dans ces repas où tout provoque à une gaieté que l'on prolonge en l'honneur d'autrui, s'arrête toujours en deçà de l'ivresse? Nous verrons plus tard si l'excès du vin trouble la raison du sage et lui fait faire ce que font les gens ivres. En attendant, si tu veux prouver que l'homme de bien ne doit pas s'enivrer, pourquoi procéder par syllogismes? Montre combien il est honteux d'absorber plus qu'on ne peut tenir, et d'ignorer la mesure de son estomac; que de choses on fait dans l'ivresse dont on rougit de sang-froid ; que l'ivresse n'est vraiment qu'une démence volontaire. Prolonge quelques jours cet état de l’esprit, douteras-tu qu'il n'y ait démence? Or ici elle existe, aussi forte, mais plus courte. Rappelle l'exemple d'Alexandre de Macédoine qui dans un festin perça Clitus, son plus cher, son plus fidèle ami, et qui, ayant reconnu son crime, voulut mourir et le méritait bien. Point de mauvais penchant que l'ivresse n'enflamme et ne dévoile : elle bannit le respect humain, ce frein des tentatives coupables. Car en général c'est par honte de mal faire plutôt que par pureté d'intention qu'on s'abstient de prévariquer. Dès que l'ivresse possède notre âme, toutes nos souillures cachées se font jour. L'ivresse ne fait pas le vice, elle lui ôte son masque : alors l'incontinent n'attend pas même le huis clos, et se permet sur-le-champ tout ce que lui demandent ses passions ; alors l'homme aux goûts obscènes confesse et proclame sa frénésie; le querelleur ne retient plus ni sa langue ni sa main. L'arrogance devient plus superbe, la cruauté plus impitoyable, l'envie plus mordante ; tout vice se dilate et fait explosion. Ajoute cette méconnaissance de soi-même, ces paroles hésitantes et inintelligibles, ces yeux égarés, cette chancelante démarche, ces vertiges, ces lambris qui semblent se mouvoir et tourbillonner avec la maison tout entière ; et cet estomac torturé par le vin qui fermente et distend jusqu'aux entrailles : tourments supportables encore, tant que le vin garde son action simple, mais qu'arrive-t-il s'il est vicié par le sommeil, si l'ivresse tourne à l'indigestion? Rappelle-toi quels désastres enfanta l'ivresse, quand des peuples entiers s'y plongèrent. Elle a livré à leurs ennemis des races intrépides et belliqueuses, elle a ouvert des cités qu'une opiniâtre vaillance défendait depuis longues années; les mortels les plus intraitables, les plus rebelles au joug sont tombés, poussés par elle, à la merci de l'étranger : ceux que la guerre trouvait invincibles ont été défaits par le vin.

Vois Alexandre, dont je faisais mention tout à l'heure : de tant d'expéditions lointaines, de tant de batailles, de tant d'hivers traversés nonobstant et l'intempérie et la difficulté des lieux, de tous ces fleuves aux sources ignorées, de toutes ces mers il a échappé sain et sauf; et son intempérance, et la coupe d'Hercule, cette fatale coupe l'a enterré! Quelle gloire y a-t-il à loger force vin dans son estomac? Que la palme te soit demeurée, que nul ne puisse plus répondre à tes rasades provocatrices, qu'au milieu des convives terrassés par le sommeil et vomissants, seul tu restes debout, que tu les aies tous vaincus par ton insigne courage, que tu aies tenu plus de vin que pas un ; un tonneau l'emporte sur toi.[23] Ce Marc-Antoine, grand homme d'ailleurs et génie distingué, quelle autre chose a pu le perdre et le jeter, transfuge de nos mœurs, dans tous les vices des barbares, sinon l'ivrognerie, et sa passion non moins forte pour Cléopâtre? Voilà ce qui l'a fait ennemi de la République et inégal à ses rivaux; voilà ce qui l'a rendu cruel jusqu'à se faire apporter à table les têtes des premiers citoyens, alors qu'au milieu des plus somptueux banquets et de tout le faste des rois, ses yeux cherchaient à reconnaître les mains et les traits de ses proscrits, alors que, gorgé de vin, il avait encore soif de sang. Chose révoltante qu'il s'enivrât, combien plus révoltante qu'il se fit bourreau dans l'ivresse! Presque toujours l'ivrognerie a la cruauté pour compagne ; car elle violente et exaspère l'âme la plus saine. Tout comme les yeux demeurent irritables après une longue ophtalmie, au point que le moindre rayon de soleil les blesse, ainsi des orgies continues rendent les caractères féroces. A force de mettre l'homme hors de soi, celte habitude de frénésie endurcit les vices qu'engendre le vin ; et même de sang-froid ils prévalent. Expose-nous donc pourquoi le sage devra fuir l'ivresse : montres-en la difformité et tous les périls par des faits, non par des paroles : la chose est facile. Prouve que ces plaisirs, comme on les appelle, quand ils outrepassent la mesure, sont des supplices. Car de prétendre par arguments qu'un excès de vin échauffera le sage et ne lui ôtera pas sa rectitude de sens, si offusqué que soit son cerveau, autant vaut dire qu'une coupe de poison ne le ferait pas mourir, qu'un narcotique ne l'endormirait pas, qu'il prendrait de l'ellébore sans rendre par toutes les issues tout ce qui encrasse ses entrailles. Mais si ses pieds chancellent, si sa langue n'est plus libre, qui t'autorise à supposer qu'en partie il est ivre, et qu'en partie il ne l'est point?

LETTRE LXXXIV.

La lecture. Comment elle sert à la composition. Les abeilles.

Ces excursions, qui secouent ma paresse, profitent à ma santé, je le sens, et à mes études. Ce que ma santé y gagne, tu le vois: quand l'amour des lettres me rend apathique et insoucieux de mon corps, un mouvement d'emprunt me tient lieu d'exercice. Comment cela sert-il mes études? Le voici : je ne quitte pas mes lectures. La lecture, à mon sens, est nécessaire, d'abord en ce qu'elle prévient l'exclusif contentement de moi-même; ensuite, m'initiant aux recherches des autres, elle me fait juger leurs découvertes et méditer sur ce qui reste à découvrir. Elle est l'aliment de l'esprit, qu'elle délasse de l'étude, sans cesser d'être une étude aussi. Il ne faut ni se borner à écrire, ni se borner à lire : car l'un amène la tristesse et l'épuisement (je parle de la composition) ; l'autre énerve et dissipe. Il faut passer de l'un à l'autre, et qu'ils se servent mutuellement de correctif : ce qu'aura glané la lecture, que la composition y mette quelque ensemble. Imitons, comme on dit, les abeilles, qui voltigent çà et là, picorant les fleure propres à faire le miel,[24] qui ensuite disposent et répartissent tout le butin par rayons et, comme s'exprime notre Virgile :

D'un miel liquide amassé lentement,

Délicieux nectar, emplissent leurs cellules.[25]

A ce propos, l'on n'est pas bien sûr si elles tirent des fleurs un suc qui à l'instant même devient miel ; ou si elles transforment leur récolte en cette substance au moyen d'un certain mélange et d'une propriété de leur organisation. Quelques-uns prétendent en effet que l'industrie de l'abeille consiste non à faire le miel, mais à le recueillir. Ils disent qu'on trouve dans l'Inde, sur les feuilles d'un roseau, un miel produit soit par la rosée du climat, soit par une sécrétion douce et onctueuse du roseau lui-même ; que ce principe est aussi déposé dans nos plantes, mais à une dose moins manifeste et moins sensible,[26] et que c'est ce principe que poursuit et extrait l'insecte né pour cela. Selon d'autres, c'est par la façon de le pétrir et de l'élaborer que l'abeille convertit en miel ce qu'elle a pompé sur la partie la plus tendre des feuilles et des fleurs; elle y ajoute une sorte de ferment qui d'éléments variés forme une masse homogène.

Mais, sans me laisser entraîner hors de mon sujet, répétons-le : nous devons, à l'exemple des abeilles, classer tout ce que nous avons rapporté de nos différentes lectures ; tout se conserve mieux par le classement. Puis employons la sagacité et les ressources de notre esprit à fondre en une saveur unique ces extraits divers, de telle sorte que, s'aperçût-on d'où ils furent pris, on s'aperçoive aussi qu'ils ne sont pas tels qu'on les a pris : ainsi voit-on opérer la nature dans le corps de l'homme sans que l'homme s'en mêle aucunement. Tant que nos aliments conservent leur substance première et nagent inaltérés dans l'estomac, c'est un poids pour nous; mais ont-ils achevé de subir leur métamorphose, alors enfin ce sont des forces, c'est un sang nouveau. Suivons le même procédé pour les aliments de l'esprit. A mesure que nous les prenons, ne leur laissons pas leur forme primitive, leur nature d'emprunt.[27] Digérons-les : sans quoi ils s'arrêtent à la mémoire et ne vont pas à l'intelligence.[28] Adoptons-les franchement et qu'ils deviennent nôtres, et transformons en unité ces mille parties, tout comme un total se compose de nombres plus petits et inégaux entre eux, compris un à un dans une seule addition. De même il faut que notre esprit, absorbant tout ce qu'il puise ailleurs, ne laisse voir que le produit obtenu. Si même on retrouve en toi les traits reproduits de quelque modèle profondément gravé dans ton âme par l'admiration, ressemble-lui, j'y consens, mais comme le fils au père, non comme le portrait à l'original : un portrait est une chose morte. « Comment! on ne reconnaîtra pas de qui sont imités le style, l'argumentation, les pensées? » La chose, je crois, sera même parfois impossible, si c'est un esprit supérieur qui, prenant de qui il veut les idées premières, fait son œuvre à lui, y met son type, son cachet, et fait tout tendre à l'unité. Ne vois-tu pas de quel grand nombre de voix un chœur est composé? Toutes cependant ne forment qu'un son, voix aiguës, voix graves, voix moyennes ; aux chants des femmes se marient ceux des hommes et l'accompagnement des flûtes; aucun effet n'est distinct, l'ensemble seul te frappe.

Je parle du chœur tel que les anciens philosophes l'ont connu. Nos concerts d'aujourd'hui emploient plus de chanteurs que les théâtres autrefois n'avaient de spectateurs. Quand tous les passages sont encombrés de ces chanteurs, que le bas du théâtre est bordé de trompettes, et que de l'avant-scène retentissent les flûtes et les instruments de tout genre, de ces sons divers naît l'accord général.[29] Tel je veux voir l'esprit : j'y veux force instructions, force préceptes, force exemples de plus d'une époque, et que le tout conspire à une même fin.

« Comment, dis-tu, parvenir à cette fin? » Par une attention soutenue, et en ne faisant rien que par les conseils de la raison. Consens à l'entendre, elle te dira : « Renonce enfin aux vanités que poursuit l'homme par tant de voies; renonce aux richesses, péril ou fardeau de qui les possède ; renonce aux folles joies du corps et de l'âme : elles amollissent, elles énervent ; renonce à l'ambition, gonflée de vide, de chimères et de vent : elle n'a point de limites, elle n'a pas moins peur de voir quelqu'un devant elle que derrière elle; deux envies la travaillent : la sienne, puis celle d'autrui ; or juge quelle misère : être envieux et envié! Jette les yeux sur la demeure des grands, sur ce seuil tumultueusement disputé par ceux qui les courtisent : combien d'humiliations pour entrer, combien plus quand tu es admis! Laisse là ces escaliers de l'opulence, ces vestibules suspendus sur d'énormes terrasses : tu t'y verrais sur la pente d'un abîme et sur une pente glissante. Viens plutôt par ici, viens à la sagesse : dirige-toi vers sa demeure si tranquille et en même temps si riche de ressources. Tout ce qui paraît bien haut placé parmi les choses humaines, en réalité fort petit, ne s'élève que relativement aux plus humbles objets ; on n'y aborde néanmoins que par de raides et difficiles sentiers. Elle est escarpée, la voie qui mène au faîte des dignités. Mais choisis de monter à cet autre séjour devant lequel la Fortune courbe le front ; tu verras sous tes pieds ce qui passe pour grandeurs suprêmes; et tu seras venu pourtant par un chemin uni au point qui les domine toutes. »

LETTRE LXXXV.

Que le sage s'interdise même les passions les plus modérées

Je t'avais ménagé ; j'avais omis tout ce qui restait encore de trop difficile à démêler, satisfait de te donner comme un avant-goût de ce que disent les nôtres pour établir que la vertu à elle seule suffit à remplir toutes les conditions du bonheur. Tu veux que je réunisse tous les arguments soit de notre école, soit imaginés pour nous persifler : si je l'entreprenais, au lieu d'une lettre je ferais un livre, moi qui témoigne à tout instant que ce genre de démonstration est loin de me plaire. J'ai honte de descendre dans la lice, pour la cause des dieux et des hommes, avec une alêne pour toute arme.

« Qui est prudent est aussi tempérant ; l'homme tempérant a de plus la constance ; la constance suppose l'imperturbabilité, laquelle n'admet point d'affection triste ; or qui est libre de tristesse est heureux : donc l'homme prudent est heureux, et la prudence suffit pour le bonheur. » A cette série de déductions, des péripatéticiens répondent que l'imperturbabilité, et la constance, et l'absence de tristesse s'attribuent, dans leur langage, à l'homme qui n'est troublé que rarement et médiocrement, et non pas qui ne l'est jamais ; l'exemption de tristesse, ils l'entendent de quiconque n'y est point enclin et ne se livre pas fréquemment ou avec excès à ce genre de faiblesse : car notre nature ne veut pas qu'aucune âme en soit affranchie ; leur sage, invincible au chagrin, y est toutefois vulnérable.... et le reste dans le même sens, suivant l'esprit de leur secte. Ils n'excluent pas les passions, ils les atténuent.

Mais que c'est accorder peu au sage que de le dire plus fort que les plus faibles, plus gai que les plus affligés, plus modéré que les plus fougueux, plus grand que l'extrême bassesse! Et que n'admire-t-il son agilité, que n'en est-il fier en considérant les boiteux et les estropiés?

Elle aurait pu courir sur le front des épis,

Sans froisser ni courber ce flexible tapis,

Ou de son pied léger suspendu sur l'abîme,

Sans l'y mouiller jamais, des flots raser la cime.[30]

Voilà la vitesse qu'on estime par elle-même, et non pas celle qu'on loue comparativement aux plus lentes allures. Appellerais-tu bien portant l'homme attaqué de fièvre, même légère? Un degré moindre dans le mal n'est pas la bonne santé.

« Le sage, disent-ils, est appelé imperturbable comme on appelle fruits sans noyau non ceux qui n'en ont point, mais ceux qui l'ont fort petit. « Erreur. Ce n'est pas la diminution, c'est l'absence des vices qui constitue l'homme vertueux tel que je le conçois; il faut qu'ils soient nuls, non pas moindres; si peu qu'il y en ait, on les verra croître et lui faire obstacle à chaque pas. Si une fluxion sur les yeux, grandie jusqu'au dernier période, ôte la vue, un commencement de fluxion la trouble. Donne au sage des passions quelconques, la raison, impuissante contre elles, sera emportée comme par un torrent, d'autant plus qu'au lieu d'une seule, c'est la ligue entière des passions que tu lui laisses à combattre. Or cette masse réunie, tout médiocre que soit chaque ennemi, est plus forte que le choc d'un seul, si grand qu'il puisse être. Ce sage a pour la richesse un amour qui est modéré, de l'ambition sans trop de fougue, une colère qu'on peut apaiser, une légèreté moins vagabonde et moins mobile que bien d'autres, un goût de débauche qui n'est point de la frénésie. Mieux partagé serait l'homme qui aurait un seul vice complet que celui qui, à moindre dose, les réunirait tous. D'ailleurs qu'importe le degré de la passion? Quel qu'il soit, elle ne sait pas obéir, elle ne reçoit pas de conseil. Tout comme nul animal, soit sauvage, soit domestique ou privé, n'obtempère à la raison, parce que leur nature est d'être sourds à sa voix ; de même les passions ne suivent ni n'écoutent, si minimes qu'elles soient. Les tigres ni les lions ne dépouillent jamais leur férocité, bien qu'elle plie quelquefois; et lorsqu'on s'y attend le moins, cette rage un instant radoucie se réveille terrible. Jamais le vice ne s’est franchement apprivoisé. Enfin, où la raison triomphe, les passions ne naîtront même point; où elles naissent malgré la raison, malgré elle elles gagnent du terrain. Car il est plus facile de les arrêter au début que de régler leur fougueux développement.[31]

Mensonge donc et danger que ce moindre degré dans le mal, système à mettre au même rang que celui qui dirait : « Sois modérément fou, modérément malade. » La vertu seule garde ce tempérament, que n'admettent point les mauvaises affections de l'âme : on les expulse plus aisément qu'on ne les dirige. N'est-il pas vrai que ces vices, invétérés et endurcis, qu'on appelle maladies de l'âme, sont immodérés, comme l'avarice, la cruauté, la tyrannie, l'impiété? Les passions le sont donc aussi : car des passions on passé aux vices. Et puis, pour peu que tu laisses d'empire à la tristesse, à la crainte, à la cupidité, à tout mouvement dépravé de l'âme, tu n'en seras plus maître. Pourquoi? Parce que c'est hors de toi qu'ils trouvent leurs stimulants. Aussi se développeront-ils selon que ces causes d'excitation seront plus ou moins énergiques. La crainte sera plus grande si l'objet qui la frappe semble plus grave ou plus imminent ; et le désir d'autant plus vif que de plus riches avantages éveilleront nos espérances. Si la naissance des passions dans l'homme ne dépend pas de l'homme, il dépend aussi peu de lui de les avoir à tel degré. Si tu leur permets de commencer, elles s'accroîtront avec leurs causes et toujours en proportion de celles-ci.[32] Ajoutons que même les plus petites affections de l'âme ne peuvent que grandir : jamais le mal ne garde de mesure. Les maladies les plus légères au début n'en suivent pas moins leur marche, et parfois une aggravation toute minime perd le malade. Mais quelle folie n'est-ce pas de croire qu'une chose dont le commencement ne dépend point de nous, prenne fin quand il nous plaira! Comment suis-je assez fort pour étouffer ce que je n'ai pu empêcher de se produire, bien qu'il soit plus aisé de fermer la porte à l'ennemi que de le maîtriser une fois reçu?

On a distingué, on a dit : « L'homme tempérant et sage, tranquille par sa complexion morale et physique, ne l'est point par le fait des événements. Si en effet, dans l'habitude de son âme, il ne sent ni trouble, ni tristesse, ni crainte, une foule de causes surgissent du dehors qui s'en viennent le troubler. » Voici ce qu'on veut dire par là : Il n'est point colère et se fâche pourtant quelquefois ; sans être timide, il a quelquefois peur : en d'autres termes, la crainte n'est pas en lui comme vice, mais comme impression. Admettons l'hypothèse; et la fréquence des impressions produira le vice ; et la colère, admise dans l'âme, refondra cette constitution morale où la colère n'avait point part. Je dis plus : qui ne méprise pas les accidents du dehors craint donc quelque chose ; et lorsqu'il faudra braver hardiment et en face les glaives et les feux pour la patrie, les lois, la liberté, il marchera de mauvaise grâce et à contrecœur. Le sage ne tombera jamais dans cette discordance de sentiments. Il faut prendre garde aussi, ce me semble, de confondre deux points qui veulent être établis séparément. On conclut de la nature même de la chose qu'il n'y a de bien que l'honnête, et pareillement, que la vertu suffit pour le bonheur. S'il n'y a de bien que l'honnête, tout le monde accordera que pour vivre heureusement il suffit de la vertu ; réciproquement, si la vertu seule fait le bonheur, on ne disconviendra pas que l'unique bien c'est l'honnête. Xénocrate et Speusippe tiennent que le bonheur peut à toute force être le fruit de la vertu seule, et que cependant l'honnête n'est pas l'unique bien. Epicure aussi est d'avis qu'avec la vertu l'homme est heureux ; mais qu'en elle-même la vertu n'est point assez pour le bonheur, vu qu'on est heureux par la volupté, qui procède de la vertu, mais qui n'est point la vertu même. — Inepte distinction! car il dit lui-même que jamais la vertu n'existe sans la volupté. D'après quoi, si toujours elle lui est inséparablement unie, seule elle suffira pour le bonheur, puisqu'elle a avec elle la volupté, puisqu'elle ne va point sans elle, lors même qu'elle est seule. Autre absurdité quand on dit qu'à toute force on sera heureux par la vertu, mais non parfaitement heureux : je ne vois pas comment cela peut se faire. Car la vie heureuse comprend le bien parfait et à son comble : elle est donc parfaitement heureuse. Si celle des dieux n'offre rien de plus grand ni de meilleur; si la vie heureuse c'est la vie divine, il n'est plus pour elle d'accroissement possible. Et encore, si la vie heureuse est celle qui n'a faute de rien, toute vie heureuse l'est parfaitement; là se trouve le bonheur et le bonheur suprême. Douteras-tu que la vie heureuse ne soit le souverain bien? Donc, si elle possède ce bien, elle est souverainement heureuse. Le souverain bien n'étant point susceptible d'augmenter, car qu'y aurait-il au delà du terme le plus élevé? il en est de même de la vie heureuse qui ne le serait pas sans le souverain bien. Que si tu fais l'un plus heureux que l'autre, tu mets à plus forte raison une infinité de degrés dans le souverain bien, ce bien au-dessus duquel je ne conçois aucun degré. Qu'un homme soit moins heureux qu'un autre, naturellement il ambitionnera cette vie plus heureuse que la sienne. Or l'homme vraiment heureux ne préfère rien à son sort. Il est de même peu croyable qu'il reste quelque chose que le sage aime mieux être que ce qu'il est, ou qu'il ne préfère pas ce qui serait meilleur à ce qu'il a. Car assurément, plus il sera sage, plus il se portera vivement vers la meilleure des situations et voudra la conquérir à tout prix. Or comment serait heureux l'homme qui peut encore, que dis-je? qui doit encore désirer quelque chose?

Je vais dire d'où vient cette erreur : on ne sait point qu'il n'y a qu'une vie heureuse. Ce qui fait d'elle la meilleure situation possible, c'est sa qualité et non sa grandeur. Aussi est-elle la même, longue ou courte, répandue ou concentrée, qu'elle se partage entre une infinité de lieux et de devoirs, ou qu'elle se replie sur un seul objet. L'estimer par nombre, mesure et parties, c'est lui ôter son excellence. Or qu'y a-t-il d'excellent en elle? qu'elle est une vie pleine. Le terme du manger comme du boire est, je pense, la satiété. L'un a mangé plus, l'autre moins ; qu'importe? les voilà tous deux rassasiés. L'un boit davantage, l'autre moins; qu'importe, si tous deux n'ont plus soif? Celui-ci a vécu plus d'années que celui-là : il n'importe, si les nombreuses années du premier n'ont point comporté plus de bonheur que le peu d'années du second. L'homme dont tu dis : « Il est moins heureux, » ne l'est pas du tout ; ce titre d'heureux n'admet pas de diminutif.

« Qui est courageux est sans crainte ; qui est sans crainte est sans tristesse ; qui est sans tristesse est heureux. » Ce syllogisme est de notre école. On cherche à répondre à cela : que nous nous emparons d'un fait erroné et contestable comme d'une chose avouée, en disant que l'homme courageux est sans crainte. Car enfin, cet homme ne craindra-t-il pas des maux imminents? Ne pas les craindre serait pure folie, aliénation d'esprit plutôt que courage. Il craindra, sans doute très légèrement; mais il ne sera pas tout à fait hors de crainte. « Parler ainsi, c'est toujours retomber dans l'abus de prendre pour vertus des vices moindres. Car celui qui craint, quoique plus rarement et moins que d'autres, n'est point pur des atteintes du mal ; seulement elles sont plus légères. » — Encore une fois, je tiens pour insensé quiconque n'appréhende pas tout mal imminent. — « Vous dites vrai, si c'est un mal ; mais s'il sait que ce n'en est point un, s'il ne juge comme mal que la turpitude, il devra envisager le péril d'un œil calme et dédaigner ce que d'autres peuvent craindre ; ou bien, s'il est d'un fou et d'un homme hors de sens de ne pas avoir peur du mal, plus on sera sage, plus cette peur sera forte. » A votre sens, l'homme courageux se jettera donc au-devant des dangers? « Point du tout. Il ne les craindra pas, mais il les évitera : la prudence lui sied, si la crainte ne lui sied point. » Eh quoi! la mort, les fers, les brasiers, tous les traits de la Fortune ne l'effrayeront pas? « Non : il sait que ce ne sont point des maux, mais des semblants de maux ; il voit dans tout cela des épouvantails. Représente-lui la captivité, les fouets sanglants, les chaînes, l'indigence et ces membres que déchirent la maladie ou les cruautés des hommes, évoque d'autres fléaux encore, il les comptera parmi les terreurs paniques. C'est aux peureux à en avoir peur. Regardes-tu comme mal ce à quoi l'homme doit souvent se porter de lui-même?

Tu demandes : Qu'est-ce que le mal? C'est de céder à ce qu'on appelle maux, et de livrer lâchement cette indépendance pour laquelle il faut tout souffrir. C'en est fait de l'indépendance, si on ne brave les vaines menaces qui nous imposent leur joug. On ne mettrait pas en problème ce qui convient à l'homme courageux, si l'on savait ce que c'est que courage. Ce n'est point témérité irréfléchie ni amour des périls, ni manie de rechercher ce que tous redoutent ; c'est la science de distinguer ce qui est mal et ce qui ne l'est pas. Le courage n'excelle pas moins à se protéger lui-même qu'à supporter ces choses qui ont une fausse apparence de maux. « Mais enfin, si le fer est levé sur la tête de l'homme courageux ou va creusant tour à tour telle et telle partie de son corps ; s'il voit rouler sur ses genoux ses entrailles ; si par intervalles, pour qu'il sente mieux ses tortures, on revient à la charge ; si de ses viscères, de ses plaies ressuyées on tire encore de nouveau sang,[33] n'éprouve-t-il, dis-moi, ni crainte ni douleur? » Il souffre sans doute, car le plus grand courage ne dépouille point la sensation physique ; mais il ne craint pas, il n'est pas vaincu, il regarde d'en haut ses souffrances. Yeux-tu savoir quel esprit l'anime? Celui d'un ami exhortant son ami malade.

« Ce qui est un mal est nuisible; ce qui nuit fait que l'homme vaut moins : ni la douleur, ni la pauvreté n'altèrent ses mérites ; donc elles ne sont point des maux. » Cette proposition, nous dit-on, est fausse ; car il y a telle chose qui peut nuire à l'homme sans qu'il en vaille moins. La tempête et les mauvais temps nuisent au pilote, et ne lui ôtent rien de son talent. — Certains stoïciens répondent que le talent du pilote se perd dans la tempête et le mauvais temps en ce qu'il ne peut plus accomplir ce qu'il se propose et suivre sa direction : il tombe au-dessous non point de son art, mais de son œuvre. Sur quoi le péripatéticien : « Voilà donc aussi le sage qui vaut moins si la pauvreté, si la douleur, si d'autres crises semblables le pressent : elles ne lui ôtent pas sa vertu, elles en empêchent l'action. » L'objection serait juste, s'il n'y avait disparité entre le pilote et le sage. Celui-ci se propose, dans la conduite de sa vie, non d'accomplir quoi qu'il arrive ce qu'il entreprend, mais d'agir en tout selon le devoir; le but du pilote est de vaincre tous les obstacles pour mener son navire au port. Les arts ne sont que des agents : ils doivent tenir ce qu'ils promettent ; la sagesse commande et dirige. Les arts sont les serviteurs de la vie ; la sagesse en est la souveraine.

Il y a une autre réponse à faire, ce me semble ; savoir : que jamais ni l'art du pilote ne perd à la tempête, ni l'application de cet art. Le pilote ne te promet point une heureuse traversée : il te promet ses utiles services, son habileté à conduire un vaisseau, laquelle brille d'autant plus que des contretemps fortuits lui suscitent plus d'obstacles. Celui qui peut dire : « Neptune, jamais tu n'engloutiras ce vaisseau sans que je tienne mon gouvernail droit,[34] » a satisfait à l'art; ce n'est pas l'œuvre du pilote, c'est le succès que compromet la tempête. « Comment? il ne nuit pas au pilote l'accident qui l'empêche de gagner le port, qui rend ses efforts impuissants, qui le reporte en arrière ou le tient immobile, ou enlève ses agrès? » Ce n'est pas comme pilote, c'est comme navigateur qu'il en souffre. Loin que cela déconcerte son art, il en ressort davantage : car en temps calme, comme on dit, le premier venu est pilote. Le gros temps fait tort au navire, non au pilote en tant que pilote. Il y a en lui deux personnes : l'une qui lui est commune avec tous ceux qui montent le bâtiment où lui-même compte comme passager; l'autre qui lui est propre et qui le constitue pilote. La tempête lui nuit sous le premier rapport, non pas sous le second. Et puis son art existe pour le service d'autrui : ce sont les passagers qu'il intéresse, comme l'art du médecin s'applique à ceux qu'il traite. La sagesse est un bien tout à la fois commun aux hommes avec lesquels vit le sage, et personnel au sage. Ainsi peut-être· la tempête contrarie le pilote en paralysant le ministère qu'il a promis aux passagers ; mais le sage ne reçoit d’échec ni de la pauvreté, ni de la douleur, ni d'aucun des orages de la vie ; car ils n'enchaînent point tous ses actes, mais seulement ceux qui touchent ses semblables : lui-même agit toujours sans toujours réussir,[35] et n'est jamais plus grand que quand le sort lui fait obstacle : il remplit alors la vraie mission de la sagesse, qui est le bien, avons-nous dit, et des autres hommes et du sage.

Mais de plus, il ne tombe même pas dans l'impuissance de les servir, lorsque pour son compte il est victime de quelque fatalité. L'humilité de sa fortune l'empêche-t-elle d'enseigner d'exemple l'art de gouverner les peuples, il enseignera comment se gouverne la pauvreté ; son œuvre s'étend à toutes les circonstances de la vie. Et il n'y a ni condition, ni événement qui exclue son action : il remplit alors ce même rôle qui lui interdit de remplir les autres. Également propre à toutes deux, la bonne fortune il la réglera, la mauvaise il la vaincra. Il a exercé sa vertu de manière à la déployer dans les revers comme dans le succès, à n'envisager qu'elle, non la matière qu'elle doit mettre en œuvre. Voilà pourquoi ni pauvreté, ni douleur, ni rien de ce qui pousse les esprits ignorants hors de la voie et dans l'abîme n'arrête le sage. Tu crois que le malheur l'accable? Le malheur lui sert. Ce n'était pas d'ivoire seulement que Phidias savait faire des statues ; il en faisait de bronze. Tu lui aurais donné du marbre, ou toute autre matière, vile au prix du marbre, qu'il en eût tiré, selon qu'elle s'y fût prêtée, des chefs-d'œuvre. Ainsi le sage signalera sa vertu, s'il le peut, dans la richesse ; faute de mieux, dans la pauvreté ; dans sa patrie, s'il y habite ; sinon, sur la terre d'exil ; comme général ou comme soldat, en santé comme en maladie. Quelque destinée qui lui advienne, il en fera sortir de mémorables résultats. Certains hommes domptent les bêtes sauvages et soumettent au joug les plus féroces, celles dont la rencontre nous glace de terreur. C'est peu qu'ils les dépouillent de leur caractère farouche, ils les apprivoisent jusqu'à la familiarité. Le lion souffre de son maître qu'il porte la main dans sa gueule ; le tigre se laisse embrasser de son gardien ; un nain d'Ethiopie fait mettre à genoux et marcher sur la corde un éléphant.[36] De même le sage est expert dans l'art de dompter les maux. La douleur, l'indigence, l'ignominie, la captivité, l'exil, monstres affreux partout ailleurs, dès qu'ils approchent ne sont plus intraitables.

LETTRE LXXXVI.

Maison de campagne et bains de Scipion l'Africain.

Bains modernes. Plantation des oliviers.

Je t'écris de la villa même de Scipion l'Africain[37] où je me repose, non sans avoir religieusement salué ses mânes et l'autel que je présume être le sépulcre du grand homme. Pour son âme, elle est remontée au ciel sa patrie ; et je me le persuade, non parce qu'il a conduit de grandes armées, honneur qu'il partage avec ce fou de Cambyse qui réussit par sa folie même, mais à cause de sa rare modération et de son patriotisme plus admirable lorsqu'il s'exile que lorsqu'il défend son pays. Ou Scipion devait être perdu pour Rome, ou Rome pour la liberté. « Je ne veux, se dit-il, blesser en rien nos lois ni nos institutions : que le droit reste égal pour tous ; jouis sans moi, ô ma patrie! du bienfait que tu tiens de moi : j'ai été le sauveur et je serai la preuve de ton indépendance. Je pars, si tu me crois devenu plus grand qu'il ne te convient. »

Comment n'admirerais-je pas cette magnanimité qui embrasse un exil volontaire pour soulager Rome d'un nom qui l'offusque? Les choses en étaient venues au point que la liberté allait faire outrage à Scipion, ou Scipion à la liberté. Sacrilège des deux parts : donc il céda la place aux lois et prit Liternum pour retraite, laissant à son pays la honte de son exil, comme avait fait Annibal.[38]

J'ai vu cette villa toute en pierre de taille, cette muraille qui ceint la forêt, ces tours de défense élevées sur les deux flancs de l'édifice, cette citerne masquée de constructions et de verdure et qui suffirait aux besoins d'une armée, ce bain tout étroit, et ténébreux selon l'usage antique : nos pères n'imaginaient pas qu'il fit chaud dans une pièce, à moins qu'il n'y fît pas clair. De quelle douce émotion je fus saisi en comparant les habitudes de Scipion aux nôtres! Voilà l'humble recoin où la terreur de Carthage, où celui à qui Rome doit de n'avoir été qu'une fois prise,[39] baignait ses membres fatigués de rustiques travaux : car tels étaient ses exercices, et, comme faisaient nos aïeux, il domptait le sol de ses propres mains. Il habita sous ce toit grossier, ce vil pavé portait le héros. Qui consentirait de nos jours à se baigner si mesquinement? On s'estime pauvre et misérablement logé, si les murs de nos bains ne resplendissent d'astragales dont l'ampleur égale la richesse ; si les marbres numides, pour trancher de couleurs, ne s'incrustent dans ceux d'Alexandrie ; si des festons de mosaïque, prodiges de travail et rivaux de la peinture, ne serpentent tout autour ; si le verre ne lambrisse les plafonds ; si la pierre de Thasos,[40] jadis la rare curiosité de quelque temple, ne revêt ces piscines où nous plongeons nos corps desséchés par d'excessives transpirations, et si des bouches d'argent n'y vomissent l'onde à grands flots. Et je ne parle encore que de bains plébéiens : si je décrivais ceux de nos affranchis! Que de statues, que de colonnes qui ne soutiennent rien,[41] qu’ils dressent là comme décor, par besoin de dépense! Quelles masses d'eaux tombant en cascades avec fracas! Nous voilà blasés à tel point que nos pieds ne veulent plus fouler que des pierres précieuses.

Il y a dans ce bain de Scipion de faibles jours, fentes plutôt que fenêtres, pratiqués dans la pierre du mur pour recevoir la clarté sans nuire aux fortifications. Aujourd'hui on appelle nid de cloportes un bain qui n'est point disposé de telle façon que de vastes fenêtres y admettent le soleil à toute heure du jour, que l'on puisse tout ensemble et se laver et se brunir la peau, et que de sa baignoire on découvre au loin la campagne et les mers. Aussi des édifices qui attiraient le concours et l'admiration de tous le jour de leur dédicace, sont rejetés au rang des antiquités à mesure que le luxe trouve par de nouveaux moyens à s'éclipser lui-même. Jadis les bains publics étaient rares, et nul embellissement ne les ornait : à quoi bon orner ce qui coûtait d'entrée le quart d'un as, ce que l'on créait pour l'utilité, non pour l'agrément? L'eau ne montait point du fond des bassins et ne se renouvelait pas sans cesse comme le courant d'une source thermale : on n'attachait pas tant de prix au degré de transparence d'une eau où le corps allait déposer ses souillures. Mais, ô dieux! quel plaisir n'est-ce pas d'entrer dans ces bains obscurs, revêtus d'un crépi grossier, quand vous savez qu'un édile comme Caton, ou Fabius Maximus, ou l'un des Cornélius Scipions y mettaient la main pour en régler la chaleur! Car c'était aussi pour ces grands hommes une des fonctions de l'édilité de visiter les lieux qui s'ouvraient pour le peuple, d'y faire régner la propreté, une convenable et saine température, non point celle dont on s'est naguère avisé, température d'incendie, au point qu'un esclave convaincu d'un crime devrait n'être que baigné tout vif. Je ne vois plus en quoi diffère un bain chaud d'un bain d'eau bouillante. Combien aujourd'hui certaines gens ne taxent-ils pas Scipion de rusticité! Ne devait-il point faire entrer le jour dans son étuve par de larges spéculaires,[42] et rôtir en plein soleil, en attendant d'être cuit dans son bain? L'infortuné mortel! Il ne sut pas jouir. Son eau n'était pas filtrée, mais bien souvent trouble et, s'il avait plu un peu fort, presque bourbeuse. Or il ne s'inquiétait guère de la trouver telle : il y venait laver sa sueur et non ses parfums. Ici, dis-moi, n'entends-tu pas d'avance ces exclamations : « Je n'envie guère ce Scipion : oui, c'était vivre en exilé que se baigner de la sorte. » Et même, le sais-tu, il ne se baignait pas tous les jours. Car, au dire de ceux qui nous ont décrit les usages de la vieille Rome, on se lavait chaque jour les bras et les jambes, à cause des souillures contractées par le travail ; mais l'ablution du corps entier n'avait lieu qu'aux jours de marché. Sur quoi l'on va me dire : « Ils étaient donc bien sales! Quelle odeur ils devaient avoir! » Ils sentaient la guerre, le travail, l'homme enfin.[43] Depuis que les bains sont devenus si nets, les corps sont plus souillés que jamais. Si Horace veut peindre un infâme trop connu par ses raffinements sensuels, que dit-il?

Rufillus sent le musc.[44]

Rufillus vivrait aujourd'hui qu'il semblerait sentir le bouc, qu'il serait comme ce Gorgonius que le même Horace lui oppose. Prendre des parfums n'est plus rien, si on ne les renouvelle deux, trois fois le jour, de peur que tout ne s'évapore. Et ces gens font gloire de leurs odeurs, comme si elles venaient d'eux!

Si tu trouves ceci trop austère, accuses-en l'influence du lieu. Là j'ai appris d'Aegialus, chef d'exploitation très intelligent et possesseur actuel de ce domaine, que même les vieux arbres peuvent se transplanter. Chose essentielle à savoir pour nous autres vieillards qui ne mettons pas en terre un olivier qui ne soit pour un autre. Aegialus en a transplanté devant moi en automne un de trois ou quatre ans dont les fruits ne l'avaient point satisfait. Toi aussi tu pourras t'abriter sous cet arbre lent à venir

………………..Qui, né pour un autre âge,

A nos futurs neveux réserve son ombrage.[45]

comme dit notre Virgile, moins soigneux de l'exacte vérité que de la grâce parfaite des détails ; il a voulu non pas instruire l'homme des champs, mais charmer ses lecteurs. En effet, sans parler de mainte autre erreur, il a fallu qu'aujourd'hui je le prisse en défaut sur le point que voici :

Sème au printemps la fève ; au printemps les sainfoins

Et le millet doré redemandent tes soins.[46]

N'y a-t-il qu'une époque pour semer ces trois choses, et chacune doit-elle se semer au printemps? Tu vas en juger.

Je t'écris au moment où juin décline déjà vers juillet : eh bien! je viens de voir, le même jour, semer le millet et récolter la fève.

Revenons à l'olivier, que j'ai vu aussi transplanter de deux manières. Figure-toi des arbres de belle grandeur, tous leurs rameaux coupés à un pied du tronc : ils ont leur tige, on a retranché, sans toucher à la souche principale où elles tiennent, le chevelu des racines : cette souche frottée de fumier est plongée dans la fosse ; puis non content d'y amonceler la terre, on la presse en piétinant. Rien, à ce que dit Aegialus, n'est plus efficace que cette pression : elle ferme passage au froid et au vent, rend l'arbre moins mobile et permet aux racines nouvelles de s'étendre et de mordre le sol : elles sont si tendres et si faiblement adhérentes que la moindre agitation les arracherait infailliblement. De plus, avant d'enfouir l'arbre, il ratisse légèrement l'écorce ; car il prétend qu'il repousse des racines de toute la partie mise à nu. Le tronc ne doit pas s'élever de terre au delà de trois ou quatre pieds, vu qu'en très peu de temps il se garnira de branches depuis le bas et ne restera pas en grande partie, comme les vieux oliviers, aride et rabougri.

Voici quel fut son second mode de transplantation : de fortes branches, dont l'écorce non durcie encore ressemble à celle des jeunes arbres, se plantaient comme des troncs. Leur croissance est un peu plus lente ; mais, comme s'ils partaient d'une tige mère, ils n'ont rien qui choque le toucher ni la vue.

J'ai vu encore un vieux cep de vigne qu'on détache du tronc pour le transplanter : il faut ramasser en faisceau, s'il se peut, jusqu'aux moindres poils des racines, puis coucher le plant bien au long, pour que le cep même en jette de nouvelles. Et j'en ai vu de plantés en février, et même à la fin de mars, qui déjà tiennent embrassé l'ormeau de leur voisin. Au surplus tous ces arbres que j'appelle à haute tige[47] veulent, suivant Aegialus, être arrosés d'eau de citerne : si ce moyen est bon, nous· avons la pluie à commandement. Je ne veux pas t'en apprendre plus, crainte de te mettre en état, comme Aegialus l'a fait avec moi, de disputer contre ton maître.

LETTRE LXXXVII.

Frugalité de Sénèque. Du luxe. Les richesses sont-elles un bien?

J'ai fait naufrage avant de m'embarquer : comment la chose arriva-t-elle, je ne le dirai pas; tu pourrais la ranger parmi les paradoxes stoïciens dont aucun pourtant n'est ni mensonger, ni si étrange qu'il paraît l'être au premier aspect, ce que je te ferai voir quand tu voudras, et même quand tu ne le voudrais pas. En attendant, mon expédition m'a appris combien nous avons d'objets superflus, et qu'un facile raisonnement porterait l'homme à se défaire de choses que parfois la nécessité lui enlève et dont il ne sent pas la perte. Avec le peu d'esclaves que pouvait tenir un seul chariot, sans autre garde-robe que ce que nous portons sur nous, mon cher Maxime et moi sommes déjà au second jour du plus heureux voyage. Mon matelas est par terre, et moi sur mon matelas. De deux manteaux l'un sert à garnir ma couche, l'autre à la couvrir. Quant au dîner, on n'aurait su rien en distraire ; il n'a pas fallu grand temps pour l'apprêter : je ne suis jamais sans figues sèches, pas plus que sans tablettes à écrire. Si j'ai du pain, les figues font mon ragoût ; sinon, elles me servent de pain. Grâce à elles, chaque jour est pour moi un jour[48] le de nouvel an que je me rends propice et heureux au moyen de bonnes pensées et de tout ce qui élève l'âme. Or jamais l'âme ne s'élève plus haut que lorsque isolée des choses étrangères elle a conquis la paix en bannissant la crainte ; la richesse, en ne désirant rien. La voiture où je suis placé est tout à fait rustique : nos mules ne donnent signe de vie que parce qu'elles se traînent encore ; le muletier va sans chaussure, et ce n'est pas à cause de la chaleur. J'ai peine à gagner sur moi de laisser croire qu'une pareille voiture est la mienne : elle survit donc toujours en moi, la mauvaise honte de ce qui est bien! Chaque fois qu'un train plus élégant arrive sur nous, j'ai beau m'en vouloir, je rougis, preuve que ces beaux plans, approuvés et vantés par moi, ne sont pas encore adoptés franchement et d'une manière invariable. Qui rougit d'un attelage mesquin sera glorieux d'une voiture de prix. J'ai fait peu de progrès jusqu'ici : je n'ose point être simple à la face des gens ; je m'inquiète toujours de ce que pensent de moi ceux qui passent.

Et c'est contre ce que pense tout le genre humain que ma voix devrait s'élever : insensés, dupes que vous êtes, en extase devant des superfluités, vous n'estimez jamais l'homme par ses biens propres. S'agit-il de patrimoine? Calculateurs des plus experts, vous dressez l'inventaire de l'homme à qui vous allez prêter ou votre argent ou vos services, car cet article aussi se porte en compte, et vous dites : « Ses biens sont considérables, mais il doit beaucoup; il a une maison superbe, mais payée d'emprunts ; personne ne présente au premier signal des valets de meilleure mine, mais il ne fait pas honneur à ses engagements ; ses créanciers soldés il n'aurait plus rien. » Ne devriez-vous pas à tout autre égard raisonner de même, vous enquérir avec soin des qualités que chacun possède en propre? Cet homme est riche, pensez-vous : car il se fait suivre, même en voyage, d'une vaisselle d'or ; car il a des terres de labour dans toutes les provinces ; car il feuillette un énorme livre d'échéances ; car il possède, aux portes de Rome, plus d'arpents qu'on ne lui pardonnerait d'en posséder dans les déserts de l'Apulie. « Avez-vous tout dit? Eh bien, il est pauvre. Comment? Parce qu'il doit. Combien? Tout ce qu'il a. » N'est-ce pas la même chose à vos yeux d'emprunter aux hommes que d'emprunter à la Fortune? Que me font ces mules rebondies, toutes de couleur pareille? Et ces voitures ciselées?

L'or se mêle aux dessins de leur housse écarlate ;

L'or brille aux longs colliers sur leur poitrail pendants,

Et des freins d'or massif sont rongés sous leurs dents.[49]

Tout cela ne fait pas que le maître en vaille mieux,[50] non plus que la mule. M. Caton le censeur, dont la naissance fut aussi heureuse pour la République que celle de Scipion, car si l'un fit la guerre à nos ennemis, l'autre la fit aux mauvaises mœurs, Caton montait un méchant bidet, et portait en croupe un bissac, pour avoir avec lui l'indispensable. Oh! s'il pouvait aujourd'hui se rencontrer avec l'un de ces élégants, si magnifiques sur les grands chemins, escortés de coureurs, d'écuyers numides, de torrents de poussière qu'ils chassent devant eux[51]! Caton sans doute paraîtrait moins bien équipé, moins bien entouré que le raffiné qui, au milieu de tout cet appareil, en est à se demander s'il se louera comme gladiateur ou comme bestiaire. Siècle glorieux que celui où un général triomphateur, un censeur de Rome et plus que tout cela, un Caton se contentait d'un seul cheval qui n'était pas même tout pour lui : car moitié était occupée par son bagage pendant de chaque côté de la selle. A tous ces coursiers brillants d'embonpoint, à ces andalous, à ces agiles trotteurs ne préférerais-tu pas l'unique cheval de Caton, pansé par Caton lui-même?

Mais, je le vois, une telle matière serait sans terme, si moi-même je ne finissais. Je n'en dirai donc pas davantage de ces équipages de route qu'on devinait sans doute devoir être un jour ce qu'ils sont, quand on les appela pour la première fois impedimenta, des embarras. Je veux en revanche t'entretenir encore de quelques syllogismes de notre école au sujet de la vertu, qui, nous le prétendons, satisfait à toutes les conditions du bonheur. « Ce qui est bon rend l'homme bon, de même que ce qu'il y a de bon dans l'art musical fait le musicien ; les dons du hasard ne font pas l'homme bon; ce ne sont donc pas des biens. » A quoi les péripatéticiens répondent que le premier terme de notre énoncé est faux : « De ce qu'une chose est bonne, il ne suit pas nécessairement qu'elle rende l'homme bon. Il peut y avoir dans la musique quelque chose de bon comme les cordes, la flûte ou tout autre instrument propre à accompagner le chanteur; mais rien de tout cela ne fait un musicien. « Nous répliquons qu'ils ne saisissent pas dans quel sens nous prenons ces termes : ce qu'il y a de bon dans la musique. Nous ne parlons pas du bagage d'un musicien, mais de ce qui le fait musicien : eux considèrent le matériel de l'art, au lieu de l'art même. Mais si dans cet art proprement dit il y a quelque chose de bon, c'est là nécessairement ce qui fera le musicien. Tâchons de rendre ceci encore plus clair : le mot bon, en musique, se dit de deux choses, de ce qui sert le musicien comme exécutant, et de ce qui fait l'art accompli. A l'exécution appartiennent les instruments, les flûtes, les cordes : ils ne tiennent point directement à l'art. On est artiste même sans instruments : peut-être ne peut-on pas alors tirer parti de son art. Cette distinction n'a pas lieu dans l'homme : le bien de l'homme est aussi le bien de sa vie.

« Ce que l'homme le plus méprisé, ce que l'infâme peut obtenir n'est pas un bien ; or un prostitueur, un maître d'escrime obtiennent la richesse : elle n'est donc pas un bien. » Proposition fausse, s'écrie-t-on. Car dans les professions de grammairien, de médecin, de pilote, on voit les plus minces individus arriver aux richesses. — Mais ces professions ne se piquent pas de grandeur d'âme, ne portent pas le cœur haut, ne dédaignent pas les dons du hasard. La vertu élève l'homme au-dessus de lui-même, au-dessus des objets les plus chers aux autres mortels : ce qu'ils appellent biens, ce qu'ils appellent maux, n'excite en lui ni désirs passionnés, ni folles craintes. Chélidon, l'un des eunuques de Cléopâtre, posséda un immense patrimoine. Tout récemment Natalis, dont la langue était aussi impure que méchante, dont la bouche recueillait les purgations périodiques des femmes, hérita d'une foule de testateurs et eut lui-même nombre d'héritiers. Eh bien, est-ce la richesse qui l'a souillé, ou lui qui a rendu la richesse immonde?

L'argent tombe sur certains hommes comme une pièce de monnaie dans un égout. La vertu est plus haut placée que ce vil métal : sa valeur à elle est tout intrinsèque ; aucun de ces profits qui arrivent par bonnes comme par mauvaises voies ne sont à ses yeux des biens. Or la science soit du médecin, soit du pilote, ne défend ni à elle-même ni aux siens l'admiration de ces choses-là. Qui n'est pas honnête homme peut néanmoins être médecin, pilote ou grammairien, tout comme cuisinier sans doute. Mais qui possède des avantages peu communs ne peut être classé dans le commun des hommes. Tel est le bien, tel sera l'homme. Un coffre-fort vaut ce qu'il contient, ou plutôt il est l'accessoire de ce qu'il contient. Un sac d'écus a-t-il jamais d'autre prix que celui de l'argent qu'il renferme? Il en est de même des possesseurs de grands patrimoines : ils sont des accessoires, des appendices de leurs propriétés. D'où vient donc la grandeur du sage? De ce que son âme est grande. Il est donc vrai que ce qu'on voit échoir aux mortels les plus méprisés n'est pas un bien. Aussi ne dirai-je jamais que l'insensibilité soit un bien : elle est le partage de la cigale, de la puce. Je ne donnerai pas même ce nom à la tranquillité, à l'absence de chagrin : quoi.de plus tranquille que le vermisseau?

Tu veux savoir ce qui constitue le sage? Ce qui constitue Dieu. Tu es forcé d'accorder au sage quelque chose de divin, de céleste, de sublime. Le vrai bien n'est pas fait pour tous, et n'admet pas pour possesseur le premier venu.

Il faut voir ce que donne ou refuse une terre.

Là réussit le blé, la vigne ailleurs prospère ;

Plus loin l'arbre fertile en verger grandira.

Et sans culture ici le gazon verdira.

L'Inde aura son ivoire, et Saba dans ses plaines

Récoltera l'encens, et de ses noirs domaines

Le Chalybe aux flancs nus nous enverra le fer;

Le Tmole son safran parfumé.....[52]

Ces productions furent réparties en divers climats, pour obliger les mortels à commercer entre eux, si les uns voulaient recevoir des autres et leur donner réciproquement. Le souverain bien aussi a sa patrie à lui : il ne naît point aux mêmes lieux que l'ivoire,[53] aux mêmes lieux que le fer. Et où donc naît-il? Dans notre âme. Si elle n'est pure, si elle n'est sainte, Dieu n'y logera point.

« Le bien ne peut naître du mal : la cupidité crée la richesse, la richesse n'est donc pas un bien. » On répond qu'il n'est pas vrai que le bien ne naisse point du mal ; car du sacrilège et du vol il provient de l'argent. Ainsi ce sera un mal que le sacrilège et que le vol, mais à ce titre qu'ils font plus de maux que de biens ; car encore donnent-ils du profit, quoique empoisonné par la crainte, l'anxiété, les tourments de l'âme et du corps. — Quiconque parle ainsi se condamne à admettre que si le sacrilège est un mal comme, entraînant beaucoup de maux, c'est un bien à quelque autre égard, parce qu'il rapporte quelque avantage ; or se peut-il rien de plus monstrueux, bien qu'on ait dès longtemps persuadé aux hommes que le sacrilège, le vol, l'adultère sont au sombre des biens? Que de gens n'ont point honte du vol! combien font gloire de l'adultère! On punit les petits sacrilèges, les grands sont portés en triomphe.[54] D'ailleurs si sous un rapport quelconque le sacrilège est réellement un bien, il sera plus, il sera honorable et qualifié de méritoire,[55] ce que nulle conscience humaine n'admettra. Non, encore une fois, le bien ne peut naître du mal. Si en effet, comme vous le dites, le sacrilège est un mal uniquement parce qu'il entraîne beaucoup de maux, faites-lui remise des supplices, garantissez-lui la sécurité, ce sera un bien complet de tout point. Et pour, tant le plus grand supplice du crime n'est-il pas dans le crime même? Crois-tu la peine différée tant que le bourreau, tant que les cachots ne sont point là? erreur; elle se fait sentir sitôt l'acte commis, que dis-je? lors même qu'il se commet. Ainsi du mal ne peut naître le bien, pas plus que la figue de l'olivier. Le fruit répond à la semence : le bien ne dégénère pas. Dès que l'honnête ne peut provenir de la turpitude, le mal ne produit pas le bien : car l'honnête et le bien, c'est tout un. Quelques stoïciens objectent à ceci : qu'en admettant que l'argent est un bien de quelque part qu'il vienne, if ne s'ensuit pas que ce soit un argent sacrilège, quoique étant le fruit d'un sacrilège. Voici comment je comprends la chose. Dans la même urne il y a de l'or et une vipère : si tu en tires l'or,[56] ce n'est pas parce qu'elle renferme une vipère que l'urne te fournit cet or, mais elle te le fournit quoiqu'elle renferme aussi une vipère. Les profits du sacrilège ont lieu de la même manière, non parce que c'est chose honteuse et criminelle que le sacrilège, mais parce qu'au crime se joint le profit. De même que dans cette urne il n'y a de mauvais que la vipère, et non l'or qui s'y trouve en même temps ; ainsi pour le sacrilège le mal est dans le crime, non dans le profit. Cette opinion n'est pas la mienne : les deux termes de la comparaison sont très dissemblables. Je puis d'une part prendre l'or sans la vipère, de l'autre je ne puis arriver au profit que par le sacrilège. Ce profit-là n'est point à côté du crime ; il fait corps avec lui.

« Toute chose dont la poursuite nous fera tomber dans une foule de maux n'est pas un bien. La poursuite des richesses nous jette dans une foule de maux ; donc les richesses ne sont pas un bien. « Votre proposition, nous dit-on, signifie deux choses : l'une qu'en voulant arriver aux richesses nous tombons dans une foule de maux : or cet inconvénient a lieu aussi dans la poursuite de la vertu. Tel qui court les mers pour s'instruire aboutit au naufrage; tel autre à la captivité. Voici le second sens : ce qui nous fait tomber dans le mal n'est pas un bien. Mais il ne suit pas de cette proposition que les richesses ou les voluptés nous précipitent dans le malheur ; autrement, loin d'être un bien, elles seraient un mal. Or vous vous bornez à dire qu'elles ne sont pas un bien. Ce n'est pas tout : vous accordez que les richesses ont quelque utilité ; vous les rangez parmi les avantages de la vie. Mais d'après votre raisonnement elles ne seront pas même des avantages, car par elles une foule d'inconvénients nous arrivent.

Certains philosophes répondent : « qu'on impute faussement aux richesses ces inconvénients. Elles ne font de mal à personne : le mal ne vient que de notre folie à nous ou de l'iniquité d'autrui. Ainsi l'épée d'elle-même ne tue point; elle est l'arme de celui qui tue. Il n'est pas vrai que les richesses vous nuisent, parce qu'on vous nuit à cause de vos richesses. » Posidonius, ce me semble, a mieux répondu : « Les richesses sont des causes de maux, non pas qu'elles-mêmes fassent quelque mal, mais parce qu'elles excitent à mal faire. » Car autre est la cause efficiente, qui produit à l'instant et nécessairement le mal, autre la cause antérieure; et les richesses ne renferment que celle-là. Elles enflent l'âme, engendrent l'orgueil et suscitent l'envie ; elles égarent à tel point la raison que le renom d'homme riche, dût-il nous porter malheur, nous enchante. Or les vrais biens doivent être irréprochables : ils sont purs, ne corrompent point l'âme, ne la troublent point : ils relèvent et l'agrandissent, mais sans la gonfler. Les vrais biens inspirent de la confiance; les richesses, de l'audace; les vrais biens donnent de la grandeur à l'âme ; les richesses, de l'insolence. Et l'insolence n'est qu'un faux semblant de grandeur. « A ce compte les richesses non seulement ne sont pas un bien, elles sont même un mal. » Oui, si elles nuisaient par elles-mêmes ; si, comme je l'ai dit, elles étaient cause efficiente; mais elles ne sont qu'une cause antérieure, laquelle, il est vrai, excite au mal, y entraîne même ; car elles offrent des apparences, des semblants de bien, et le grand nombre y peut croire. La vertu aussi est une cause antécédente d'envie ; car que de gens dont la sagesse, dont la justice excitent ce sentiment! mais cette cause n'est pas immédiate et ne frappe pas tout d'abord. Loin de là, ce qui dans la vertu frappe le plus l'imagination des hommes, c'est qu'elle inspire l'amour et l'admiration. Posidonius veut qu'on pose ainsi la question : « Ce qui ne donne à l'âme ni grandeur, ni confiance, ni sécurité, n'est pas un bien; or les richesses, la santé et autres dons semblables ne procurent aucune de ces trois choses ; donc ce ne sont pas des biens. » Il renforce encore sa proposition de cette manière : « Ce qui, loin de donner de la grandeur, de la confiance, de la sécurité à l'âme, n'engendre au contraire qu'insolence, morgue, présomption, n'est pas un bien ; or les dons du hasard nous portent à tout cela ; donc ce ne sont pas des biens. » — A ce compte, disent nos adversaires, ce ne seront pas même des avantages. — Les avantages ne sont pas de même nature que les biens. Un avantage apporte plus d'utilité que de désagrément; un bien doit être sans mélange et n'avoir en soi rien de nuisible. Ce qui fait le bien, ce n'est pas d'être plus utile que nuisible, c'est d'être exclusivement utile. D'ailleurs les avantages sont aussi pour les animaux, pour les hommes imparfaits, pour les sots. C'est pourquoi les inconvénients peuvent s'y mêler; mais on appelle avantage ce qu'on juge tel sous la plupart des rapports. Le bien appartient au sage seul, et ne doit point comporter d'alliage.

Prends courage : il ne te reste plus qu'un nœud à dénouer, mais c'est le nœud d'Hercule.[57] « Une somme de maux ne fait pas un bien : plusieurs pauvretés font une richesse ; donc la richesse n'est pas un bien. » Notre école ne reconnaît pas ce syllogisme : les péripatéticiens qui l'imaginèrent en donnent aussi le mot. Mais, dit Posidonius, ce sophisme rebattu dans toutes les chaires de dialectique est ainsi réfuté par Antipater : « Qui dit pauvreté ne dit pas possession, mais retranchement ou, comme les anciens, privation, orbationem, que les Grecs nomment οτέρησιν. On vous appelle pauvre à raison non de ce que vous avez, mais de ce que vous n'avez pas. Des vides multipliés ne rempliront rien : les richesses se composent de plusieurs possessions, et non d'une somme de dénuements. Vous n'entendez pas comme il faut le mot de pauvreté. C'est l'état non de qui a peu, mais de l'homme à qui il manque beaucoup. Il se dit non de ce qu'on possède, mais de ce qu'on n'a pas. » J'exprimerais plus facilement ma pensée s'il existait un mot latin qui eût le sens d'ἀνυπαξία (non existence), qualification qu'Antipater assigne à la pauvreté. Pour moi, je ne vois pis que la pauvreté soit autre chose que la possession de peu. Nous examinerons, quelque jour que nous serons bien de loisir, ce qui constitue la richesse et la pauvreté. Mais alors aussi nous considérerons s'il ne vaudrait pas mieux l'apprivoiser, cette pauvreté, et ôter à la richesse sa morgue sourcilleuse, que de disputer sur les mots comme si l'on était d'accord, sur les choses. Prenons que nous sommes convoqués à une assemblée du peuple. On propose une loi sur l'abolition des richesses : est-ce avec de tels syllogismes que nous comptons la soutenir ou la combattre? Obtiendrons-nous ainsi que le peuple romain redemande avec enthousiasme cette pauvreté qui fut le fondement et la cause de sa puissance, et qu'il s'alarme de ses richesses; et qu'il se dise qu'il les a trouvées chez des vaincus ; que par elles la brigue, la vénalité, les séditions ont fait irruption dans la cité la plus pure et la plus tempérante ; que l'on étale avec trop de faste la dépouille des nations ; que ce qu'un peuple a ravi à tous, il est plus facile à tous de le reprendre à un seul?[58] — Voilà ce qu'il importe plus de démontrer. Exterminons les vices, au lieu de les définir. Parlons, si nous pouvons, avec plus de vigueur, sinon, plus nettement.

LETTRE LXXXVIII.

Des arts libéraux.[59]

Tu désires savoir ce que je pense des arts libéraux. Pas un que j'estime, pas un que je mette au rang des bonnes choses; c'est au lucre qu'ils visent. Industries mercenaires, elles n'ont d'utilité que si elles préparent l'intelligence, mais ne la captivent point. On peut s'y arrêter tant que l'âme n'est capable de rien de plus haut ; ce sont des apprentissages, non des œuvres de maîtres. On les a nommés arts libéraux, tu le vois, comme étant dignes d'un homme libre. Mais il n'est qu'un art vraiment libéral : celui qui fait libre; c'est la sagesse, cet art sublime, généreux, magnanime ; le reste n'est que petitesse, puérilités. Penses-tu qu'il y ait rien de bon dans ces arts qui ont, remarque-le, pour professeurs les plus ignobles et les plus dégradés des hommes? Il faut, non pas les apprendre, mais les avoir appris.

. On a cru devoir rechercher si les arts libéraux rendent l'homme vertueux. Ils ne le promettent même pas ; c'est une science où ils n'aspirent point. Le grammairien s'évertue à épurer le langage ; veut-il s'aventurer davantage, il va jusqu'aux abords de l'histoire, ou, reculât-il au plus loin ses limites, jusqu'à la versification. Qu'y a-t-il là qui aplanisse le chemin à la vertu? Classification de syllabes, exacte appréciation des mots, traditions mythologiques, lois et variétés du mètre? Qu'y a-t-il là qui bannisse la crainte, qui affranchisse de la cupidité, qui refrène l'incontinence? Allons chez le géomètre et chez le musicien : trouveras-tu rien là qui te défende de craindre, qui te défende de désirer? Hors ces deux points, nulle autre science ne sert.

Il s'agit de voir si ces professeurs enseignent la vertu ou non ; s'ils ne l'enseignent pas, ils ne peuvent l'inspirer ; s'ils l'enseignent, ce sont des philosophes. Veux-tu te convaincre que ce n'est pas pour enseigner la vertu qu'ils montent dans leurs chaires? Regarde combien sont diverses les tendances de chacun d'eux ; or le but serait un si l'enseignement était le même. Mais peut-être voudront-ils te persuader qu'Homère était un philosophe, quand les preuves mêmes qu'ils en donnent les démentent. Car tantôt on fait de lui un stoïcien, n'admirant rien que la force d'âme, ayant horreur des voluptés et ne s'écartant pas de l'honnête, même au prix de l'immortalité ; tantôt c'est un épicurien, qui fait l'éloge d'une cité où règne la paix et où la vie s'écoule parmi les festins et les chants ; c'est encore un péripatéticien qui admet trois sortes de biens dans la vie ; c'est enfin un académicien qui dit que tout n'est qu'incertitude. La preuve qu'il n'est rien de tout cela, c'est qu'il est tout pela à la fois : systèmes entre eux incompatibles. Accordons-leur qu'Homère ait été philosophe. Nécessairement il la sera devenu avant d'avoir songé le moins du monde aux vers ; étudions[60] donc cette sagesse qui a fait d'Homère son adepte. Quant à rechercher lequel fut antérieur à l'autre, d'Homère ou d'Hésiode, c'est chose aussi indifférente que de savoir si Hécube était plus jeune qu'Hélène, et pourquoi elle portait si mal son âge. Est-il bien important, dis-moi, de rechercher l'âge de Patrocle et d'Achille?[61] Veux-tu savoir sur quelles mers a erré Ulysse plutôt que de nous empêcher, nous, d'errer incessamment? Je n'ai pas le loisir d'apprendre si c'est entre l'Italie et la Sicile ou en dehors du monde connu qu'il fut le jouet des tempêtes, car dans un cercle si étroit pouvait-on errer si longtemps? Mais nous, les tempêtes de l'âme nous secouent chaque jour; nos mauvaises passions nous poussent dans toutes les mésaventures d'Ulysse. Assez de beautés attirent nos regards, assez d'ennemis aussi ; d'une part des monstres implacables qui s'enivrent du sang des hommes ; de l'autre d'insidieux enchantements préparés pour l'oreille; plus loin des naufrages et tant de fléaux variés. Enseigne-moi comment je dois aimer ma patrie, mon épouse, mon père, et voguer, au prix du naufrage, vers de si nobles affections. Que demandes-tu si Pénélope a été peu chaste, si elle en a imposé à son siècle, si, avant de l'apprendre, elle n'a pas deviné qu'elle revoyait Ulysse? Enseigne-moi ce que c'est que la chasteté et tout le prix de cette vertu, si c'est dans le corps ou dans l'âme qu'elle réside.

Je passe à la musique. Tu m'enseignes comment les voix du ton aigu s'accordent avec celles du ton grave ; comment des cordes qui rendent des sons différents produisent un accord parfait. Ah! fais plutôt que mon âme s'accorde avec elle-même, et que dans mes résolutions il n'y ait point de dissonance. Tu me montres quels sont les modes plaintifs ; montre-moi plutôt à ne point exhaler de plainte au milieu de l'adversité.

La géométrie m'apprend à mesurer de vastes fonds de terre·; qu'elle m'apprenne plutôt la juste mesure de ce qui suffît à l'homme. L'arithmétique m'apprend l'art de compter, de prêter mes doigts aux calculs de l'avarice; qu'elle m'apprenne plutôt le néant de pareils calculs, qu'il n'en est pas plus heureux l'homme dont l'immense fortune lasse ses teneurs de livres, et que bien superflues sont des possessions dont le maître serait le plus à plaindre des hommes s'il devait par lui-même supputer tout son avoir. Que me sert de savoir régler le partage du plus petit champ, si je ne sais point partager avec un frère? A quoi bon relever en expert jusqu'au dernier pied d'un arpent, et ressaisir une minime fraction échappée à la toise, si je me chagrine de ce qu'un voisin puissant écorne ma propriété? L'arithmétique me donne le secret de ne rien perdre de mes limites ; et je voudrais, moi, qu'on me donnât celui de tout perdre avec sérénité. « Mais c'est du champ de mon père et de mon aïeul qu'on m'évince! » Et avant ton aïeul quel en était le maître? Peux-tu me dire nettement, non pas même à quel homme, mais à quel peuple il a appartenu? Tu y es entré non comme maître, mais comme fermier. Fermier de qui? De ton héritier, au cas le plus heureux pour toi. Au dire des jurisconsultes on ne prescrit point sur le domaine public ; tu n'es ici que l'occupant ; ce que tu dis être à toi est au public, que dis-je? à tout le genre humain.[62] Que ton art est sublime! Tu sais mesurer les corps ronds ; tu réduis au carré toutes les figures qu'on te présente, tu nous dis les distances des astres, il n'est rien qui ne soit soumis à ton compas. Homme si habile, mesure donc l'âme humaine, montre toute sa grandeur, montre toute sa petitesse. Tu sais ce que c'est qu'une ligne droite; que t'en revient-il, si ce qui est droit en morale tu ne le sais pas? A toi maintenant qui fais gloire de connaître les corps célestes,

Où va le froid Saturne, et quels cercles des cieux

Parcourt le vol errant du messager des dieux.[63]

A quoi cette science me sera-t-elle bonne? A me donner l'alarme chaque fois que Saturne et Mars seront en présence, ou quand Mercure, à son coucher sur l'horizon, sera regardé de· Saturne? J'aime bien mieux me persuader que, quelle que soit leur position, les astres sont propices et nullement sujets à changer. Mus par les destins dont l'ordre ne s'interrompt, dont le cours ne s'évite jamais, c'est par des périodes marquées que se font leurs retours. « Ils sont les moteurs ou les pronostics de tout événement! » Eh bien, s'ils opèrent tout ce qui arrive, que gagne-t-on à connaître ce qu'on ne changera point? S'ils ne font que l'annoncer, à quoi bon prévoir l'inévitable? Que tu le saches ou non, la chose se fera.[64]

Observe le soleil au terme de sa course,

La Jupe à son lever, pour n'être point séduit

Par la sérénité d'une trompeuse nuit.[65]

J'ai songé de reste à bien m'assurer contre les surprises : tout lendemain n'est-il pas trompeur? Ce que par avance on ignore trompe toujours. J'ignore ce qui sera, mais je sais bien ce qui peut être. Je ne me désespérerai de rien, je m'attends à tout : s'il m'est fait grâce de quelque chose, je le tiens pour gain. Le sort ne me trompe que s'il m'épargne, et même alors ne me trompe-t-il pas ; car comme je sais que tout accident est possible, je sais aussi que tous n'ont pas lieu infailliblement. Et j'attendrai les succès en homme préparé aux revers.

Il faut ici que tu me pardonnes de ne pas suivre les classifications reçues. On ne m'amènera pas à compter parmi les arts libéraux la peinture, non plus que l'art du statuaire, du marbrier et autres pourvoyeurs du luxe. Ainsi des lutteurs et de leur science toute pétrie d'huile et de poussière:[66] je les rejette en dehors des études relevées, ou bien j'y ferai entrer les parfumeurs et les cuisiniers, et quiconque met son industrie au service de nos voluptés. Car enfin, je te prie, qu'ont-ils de libéral ces hommes qui vomissent leur vin pris à jeun, corps appesantis de graisse, âmes appauvries et perdues de marasme? Verrons-nous là une étude libérale pour cette jeunesse que nos pères obligeaient à s'exercer debout, à lancer le javelot, à ficher l'épieu, à dompter un coursier, à manier les armes? Ils n'enseignaient rien à leurs enfants qu'ils pussent apprendre couchés. Mais ni ces exercices ni les arts dont je parle n'enseignent ou ne nourrissent la vertu. Que sert en effet de gouverner un cheval et de modérer sa course avec le mors, si les passions les plus effrénées nous emportent? Que sert de triompher de mille rivaux à la lutte et au ceste, si la colère triomphe de nous?

« Mais enfin, les arts libéraux n'auront ils donc aucune utilité? » Aucune pour la vertu, beaucoup pour d'autres choses. Les arts mécaniques, ces professions viles qui n'emploient que la main, quoique apportant beaucoup au matériel de la vie, ne se rattachent nullement à la vertu. Pourquoi donc instruisons-nous nos fils dans les études libérales? Ce n'est pas qu'elles puissent donner la vertu, c'est qu'elles mettent l'âme en état de la recevoir. De même que cette première teinture des lettres, comme disaient nos pères, ces éléments qu'on enseigne à l'enfance ne sont pas les arts libéraux dont l'étude va suivre, mais leur préparent la place; ainsi les arts libéraux ne mènent pas jusqu'à la vertu, mais en facilitent les voies.

Posidonius partage les arts en quatre classes : arts vulgaires et infimes, arts d'agrément, arts éducateurs, arts libéraux! Les premiers, attributs de l'artisan, purement manuels, s'occupent de fournir aux besoins de l'existence : là rien qui offre l'apparence du beau ni de l'honnête. Les arts d'agrément ont pour but le plaisir des yeux et des oreilles. A quoi l'on peut rattacher les conceptions du machiniste, ces échafaudages de théâtre qui surgissent comme par enchantement, ces décorations qui montent sans bruit dans les airs, et ces changements inattendus où des masses réunies se disjoignent, séparées se rapprochent spontanément, s'élèvent pour s'abaisser ensuite insensiblement sur elles-mêmes, choses dont s'éblouit une foule ignorante que tout effet soudain, dont elle ne connaît pas les causes, jette dans l'ébahissement. Les arts éducateurs, que les Grecs appellent encycliques, ont quelque ressemblance avec les arts libéraux dont ils portent le nom parmi nous. Toutefois il n'est d'arts libéraux, ou pour mieux dire, libres, que ceux qui ont pour objet la vertu.

« Mais, dit-on, tout comme il y a dans la philosophie la partie naturelle, la partie morale et la partie rationnelle, la classe des arts libéraux y réclame à son tour une place. Quand il s'agit de questions de physique, on s'appuie du témoignage de la géométrie. Elle fait donc, comme auxiliaire, partie de cette science. » Eh! que d'auxiliaires nous avons, qui ne font point partie de nous-mêmes? Je dis plus : s'ils en faisaient partie, ils ne seraient point auxiliaires. La nourriture est l'auxiliaire du corps et pourtant n'en fait point partie. La géométrie nous rend des services; mais la philosophie n'a besoin d'elle que comme elle a besoin du mécanicien ; elle ne fait pas plus partie de la philosophie que le mécanicien de la géométrie. Ces deux sciences d'ailleurs ont chacune leurs limites. Le philosophe recherche et découvre les causes naturelles ; le géomètre s'applique à les supputer et par nombres et par mesures. Le principe constituant des corps célestes, leur action, leur nature, voilà la science du philosophe ; leurs cours, leurs retours, l'observation des lois spéciales suivant lesquelles ils descendent, s'élèvent et parfois, semblent stationnaires, bien qu'ils ne puissent s'arrêter jamais, tout cela est recueilli par le mathématicien. Le philosophe saura d'où vient qu'un miroir réfléchit les objets ; le géomètre pourra te dire à quelle distance de l'image doit se trouver le corps, et que telle forme de miroir renverra telle image. Le philosophe prouvera que le soleil est grand ; le mathématicien, combien il est grand ; le mathématicien procède par une certaine routine ou pratique ; mais, pour procéder, il faut qu'il ait acquis quelques principes philosophiques. Or ce n'est pas un art indépendant que celui dont la base est d'emprunt. La philosophie ne demande rien à d'autres : elle tire du sol même tout son édifice. Les mathématiques sont pour ainsi dire une science de surface ; elles bâtissent sur le fonds d'autrui : elles reçoivent les premiers matériaux et par ce moyen leur œuvre aboutit ; si elles allaient au vrai par elles-mêmes, si elles pouvaient complètement embrasser la nature de la création, je dirais qu'elles peuvent être d'un immense secours à nos âmes, car l'étude du monde céleste communique à l'âme une grandeur qu'elle semble puiser d'en haut.

Il n'est pour l'âme qu'une sorte de perfection, la science des principes fixes du bien et du mal, science qui relève de la philosophie seule : nul autre art ne s'occupe des biens ni des maux. Voulons-nous examiner les vertus une à une? Le courage, c'est le mépris de ce que les hommes craignent : ces épouvantails, qui font tomber sous le joug notre indépendance, il les dédaigne, les provoque, les brise; est-ce donc aux arts libéraux qu'il doit tant de vigueur? La bonne foi, c'est le trésor le plus inviolable de la conscience humaine ; aucune nécessité ne la forcerait au parjure, aucune largesse ne la corrompt. « Vos lames ardentes, s'écrie-t-elle, vos verges, vos échafauds ne me feront point trahir mon secret ; plus la douleur tentera de me l'arracher, plus je le cacherai profondément. » Les arts libéraux font-ils de ces âmes héroïques? La tempérance maîtrise les voluptés : elle déteste et repousse les unes ; elle fait la part des autres, elle les rappelle à une sage mesure et ne les recherche jamais pour elles-mêmes. Elle sait que la meilleure règle du désir est de ne s'y livrer qu'autant qu'on le doit, non autant qu'on le veut. Cette autre vertu qui nous humanise nous défend l'orgueil envers tout membre de la société ; elle nous défend d'être cupides; dans ses paroles, ses actes, ses sentiments, elle se montre affable et facile à tous; leurs maux deviennent les siens, et si elle s'applaudit du bien qui lui arrive, c'est surtout parce qu'il doit lui servir à faire quelque heureux. Les arts libéraux prescrivent-ils une pareille morale? Non : pas plus qu'ils n'enseignent la sincérité, la modestie, la modération; pas plus qu'ils n'inspirent la frugalité, l'économie, ou la clémence qui épargne le sang d'autrui comme si c'était le sien, et qui sait que l'homme ne doit pas être prodigue de la vie des hommes.

« On demande comment nous, qui disons que sans les arts libéraux on n'arrive point à la vertu, nous nions que ces arts lui soient d'aucune aide. » Il en est d'eux comme de la nourriture, sans laquelle on ne deviendrait pas vertueux, et qui pourtant n'a nul rapport avec la vertu. Un amas de bois ne fait pas par lui-même un vaisseau ; néanmoins un vaisseau ne se peut construire que de bois. En un mot, de ce qu'une chose ne peut se faire sans une autre, il ne s'ensuit pas qu'elle se fasse par son auxiliaire. On peut même dire qu'il n'est pas besoin d'arts libéraux pour arriver à la sagesse : car quoiqu'il faille apprendre la vertu, ce n'est point par eux qu'on l'apprend. Et pourquoi m'imaginerais-je qu'on ne peut devenir sage si l'on est illettré, puisque la sagesse ne réside pas dans les lettres? Elle enseigne des choses, non des mots ; et je ne sais si la mémoire n'est pas plus sûre quand elle ne s'aide d'aucun secours extérieur. Grande et vaste science que la sagesse : il lui faut la place libre ; elle embrasse dans ses leçons les choses divines et humaines, le passé, l'avenir, le périssable, l'éternel, le temps qui à lui seul, tu le vois, soulève tant de questions. D'abord est-il quelque chose par lui-même? ensuite quelque chose a-t-il existé avant lui et sans lui? a-t-il commencé avec le monde, ou, même avant le monde, si quelque chose existait, le temps aussi existait-il? Rien que sur l'âme les questions sont innombrables : D'où vient-elle? Quelle est-elle? Quand commence-t-elle à être? Quelle est sa durée? Passe-t-elle d'un lieu à un autre, et change-t-elle de domiciles, emprisonnée successivement sous la figure de tel ou tel être ; ou bien n'est-elle captive qu'une fois, avant d'avoir son essor libre au sein du grand, tout? Est-elle un corps ou non? Que fera-t-elle quand elle cessera d'agir par nos sens? Comment usera-t-elle de sa liberté, quand elle aura fui de son cachot? Oublie-t-elle son premier état, et ne commence-t-elle à se connaître qu'après que, séparée du corps, elle s'est retirée dans les cieux? Quelque partie que tu embrasses parmi les sciences divines et humaines, un énorme amas de problèmes et d'enseignements viendra t'accabler. Pour que tant et de si grands objets puissent y loger à l'aise, tu dois bannir de ton âme les inutilités qui la rétrécissent : la vertu n'y entrerait point ; à une grande chose il faut un large espace. Loin de toi ce qui n'est pas elle : que ton âme soit toute libre pour la recevoir.

« Mais il y a du charme à connaître un grand nombre d'arts. » N'en retenons donc que l'indispensable. Tu jugeras répréhensible l'homme qui fait provision de superfluités pour en déployer dans sa maison le coûteux étalage ; et tu ne blâmeras point celui qui s'occupe à entasser un inutile bagage littéraire? Vouloir apprendre plus que de besoin est une sorte d'intempérance. Et puis cette manie d'arts libéraux fait des importuns, de grands parleurs, des fâcheux, des esprits amoureux d'eux-mêmes, d'autant moins portés à apprendre le nécessaire qu'ils se sont farcis de bagatelles. Le grammairien Didyme[67] a écrit quatre mille volumes : homme à plaindre, n'eût-il fait qu'en lire un pareil nombre d'inutiles. Dans ces livres il recherche quelle fut la patrie d'Homère ; la véritable mère d'Enée; ce qu'Anacréon aima le mieux, du vin ou des femmes ; si Sapho se livrait au public, et mille autres fadaises que je voudrais désapprendre, si je les savais. Qu'on vienne dire maintenant que la vie est trop peu longue! Et dans notre école même, viens, je te montrerai de nombreux abatis à faire. Il faut trop dépenser de temps, trop blesser de jalouses oreilles pour entendre de soi cet éloge : Le savant homme! Contentons-nous du titre plus modeste d'homme de bien. Eh quoi! je compulserai autant d'annales qu'il y a eu de peuples; je leur demanderai qui fit les premiers vers; je supputerai, sans avoir de fastes, combien d'années séparent Orphée d'Homère ; je contrôlerai une à une les impertinences dont Aristarque a hérissé les poèmes d'autrui, et j'userai ma vie sur des syllabes[68]! Quoi! que je demeure cloué sur la poussière du géomètre?[69] Aurais-je à ce point oublié le salutaire précepte : Sois ménager du temps? Moi, savoir de telles choses! Que m'est-il donc permis d'ignorer?

Appion le grammairien qui, sous Caligula, courut en charlatan toute la Grèce et y fut accueilli de ville en ville comme un second Homère, prétendait « que ce n'était qu'après avoir fini ses deux poèmes, l'Iliade et l'Odyssée, qu'Homère avait ajouté le début de celui qui contient la guerre de Troie; » et il en apportait pour preuve « que deux lettres[70] placées à dessein en tête du premier vers indiquaient le nombre de livres des deux poèmes. » Voilà ce qu'il faut savoir, quand on ne veut que savoir beaucoup.

Ne songeras-tu pas, ô homme! combien de temps te dérobent et les maladies, et les affaires publiques, et tes affaires privées, et les soins journaliers de la vie, et le sommeil? Mesure la durée de tes jours : elle n'a point place pour tant de choses.

Je parle des arts libéraux : et chez les philosophes, que de choses inapplicables et de nul usage! Eux aussi sont descendus à des discussions de syllabes, aux propriétés des conjonctions et des prépositions; ils ont empiété sur le grammairien, empiété sur le géomètre. Tout ce que ceux-ci avaient dans leur domaine de plus inutile, les philosophes l'ont transplanté dans le leur. De là est venu qu'ils savent mieux l'art de bien dire que l'art de bien faire. Écoute combien le trop de subtilité fait de mal, et quel obstacle c'est à la vérité! Protagoras dit qu'on peut soutenir le pour et le contre sur toute question, à commencer par celle-ci : le pour et le contre sont-ils également soutenables en toute chose? Nausiphane prétend que de ce qui semble être, il n'y a rien dont l'être soit plus constant que le non être. Parménide affirme que de tout ce que nous voyons rien n'existe en dehors de l'unité. Zénon[71] d'Élée nous débarrasse de tout embarras : il dit que rien n'existe. Les Pyrrhoniens tournent à peu près dans le même cercle avec les Mégariques, les Erétriens et les Académiciens, ces introducteurs d'une science nouvelle, ne rien savoir [72]

Tout cela est à reléguer parmi le stérile fatras des arts libéraux. L'un m'offre une science qui ne me servira de rien ; l'autre m'enlève l'espoir d'arriver à une science quelconque : encore vaut-il mieux savoir du superflu que rien. Ici l'on ne me présente pas le flambeau qui pourrait me conduire à la vérité ; là on prétend me crever les yeux. Si j'en crois Protagoras, il n'y a que doute sur toutes choses; si Nausiphane, la seule chose certaine c'est que rien n'est certain; selon Parménide il n'y a au monde qu'une chose ; selon Zénon cette chose même n'est pas. Que sommes-nous donc, nous et cette nature qui nous environne, qui nous alimente, qui nous porte? L'univers n'est donc qu'une ombre sans corps, ou dont le vrai corps nous échappe? J'aurais peine à dire qui me fâche le plus, de ceux qui nous interdisent de savoir quoi que ce soit, ou de ceux qui ne nous laissent pas même l'avantage de ne rien savoir.

LETTRE LXXXIX.

Division de la philosophie. Du luxe et de l'avarice.

Tu demandes une chose utile, nécessaire même à qui désire arriver vite à la sagesse : tu veux que je divise la philosophie, et que je décompose ce vaste corps en plusieurs membres. En effet la connaissance des parties nous amène plus facilement à celle du tout. Et plût au ciel, tout comme la face de l'univers se développe à nos regards, que la philosophie pût nous apparaître tout entière, spectacle beau comme l'univers. Certes elle ravirait à elle l'admiration du genre humain et lui ferait quitter tout ce qui lui semble grand aujourd'hui, ignorant qu'il est de la vraie grandeur. Mais ce bonheur n'étant point fait pour nous, force nous est d'observer ici, de la même façon que nous contemplons les secrets de la nature. L'âme du sage, il est vrai, embrasse l'universalité de ce grand tout : son œil le parcourt aussi rapidement que fait le nôtre la voûte céleste; quant à nous, qui avons à percer tant d'épais nuages et dont la vue s'arrête à un horizon si prochain, il est plus facile de nous exposer les détails, puisque l'ensemble nous échappe encore.

Je vais donc, comme tu l'exiges, distribuer la philosophie par divisions, non par lambeaux : car c'est la division, non le morcellement qui est utile, et il est aussi difficile de saisir le trop grand que le trop petit. Le peuple se divise en tribus, l'armée en centuries. Ce qui s'élève à de hautes proportions s'étudie mieux dans le classement de ses parties, lesquelles, ai-je dit, ne doivent être ni innombrables ni imperceptibles. Car c'est un abus de diviser à l'excès comme de ne point diviser du tout : c'est l'image de la confusion qu'un fractionnement qui réduit la chose en poussière.

Et d'abord énonçons, pour te satisfaire, en quoi la sagesse diffère de la philosophie. La sagesse est pour l'âme humaine la perfection dans le bien; la philosophie, c'est l'amour et la poursuite de cette perfection. La première montre le but où la seconde est parvenue. Pourquoi l'appelle-t-on philosophie? L'étymologie même du mot l'indique clairement. Quelques-uns ont défini la sagesse la science des choses divines et humaines. D'autres y ont ajouté : et de leurs causes ; adjonction superflue, ce me semble : car les causes ici font partie des choses mêmes. La philosophie aussi a été diversement définie : on l'a nommée tantôt l'étude de la vertu, tantôt l'étude propre à corriger l'âme, tantôt la recherche de la droite raison. Il est demeuré à peu près constant qu'il y a quelque différence entre la philosophie et la sagesse : car il ne se peut faire que l'objet poursuivi et le poursuivant soient identiques. Il y a grande différence entre l'avarice et l'argent, puisque l'une désire et que l'autre est désiré ; de même entre la philosophie et la sagesse. Celle-ci est l'effet et la récompense de celle-là : l'une est le terme où marche l'autre. La sagesse est ce que les Grecs appellent σοφίαν, expression usitée aussi chez nos pères, comme chez nous celle de philosophie. C'est ce que prouvent nos vieilles comédies nationales et les mots inscrits sur la tombe de Bossennus :

………………….Arrête, voyageur,

Et lis de Bossennus quelle fut la sagesse.

Bien que la philosophie soit l'étude de la vertu, dont elle se distingue comme le moyen de la fin, quelques stoïciens n'ont pas cru pourtant qu'on pût les séparer, vu qu'il n'y a pas de philosophie sans vertu, ni de vertu sans philosophie. La philosophie est l'étude de la vertu, mais par la vertu même : or la vertu ne peut exister sans l'étude d'elle-même, ni l'étude de la vertu, sans la vertu. Car il n'en est point ici comme du but qu'on s'exerce à frapper de loin : ailleurs se trouve le point d'attaque, ailleurs le point de mire; il n'en est pas comme des chemins qui conduisent à une ville, et qui sont en dehors. On n'arrive à la vertu que par elle-même. La philosophie et la vertu ont donc entre elles un lien commun.

La philosophie se compose de trois parties, selon les autorités les plus graves et les plus nombreuses : la science morale, la science naturelle et la science logique. La première forme le cœur; la seconde étudie la nature ; la troisième éclaircit les propriétés des mots, leur composition, et les moyens d'argumentation pour que le faux ne se glisse point à la place du vrai. Au reste, il s'est trouvé des auteurs qui réduisaient cette division, et d'autres qui l’étendaient. Quelques péripatéticiens y joignirent une quatrième partie, la science civile, attendu que celle-ci exige une pratique spéciale et s'occupe de matières étrangères aux trois précédentes. D'autres y rattachent encore ce que les Grecs appellent οίχονομικήν, la science de l'administration domestique. D'autres ont fait des genres de vie une classe à part : mais il n'est rien de tout cela qui ne se trouve dans la morale.

Les épicuriens comprennent toute la philosophie sous deux titres : l'un de la science naturelle, l'autre de la morale ; quant à la logique, ils l'écartent. Puis comme la nature même des choses les obligeait à distinguer les équivoques et à signaler le faux caché sous l'apparence du vrai, ils ont à leur tour admis une partie logique sous cette autre dénomination : du jugement et de la règle, l'estimant toutefois accessoire de la partie naturelle. Les cyrénaïques ne voulurent ni de l'une ni de l'autre et se bornèrent à la morale, mais ils ne les écartent que pour les réadmettre sous des titres différents. Ils établissent en effet cinq divisions de la morale : la première, des choses à fuir ou à rechercher; la deuxième, des passions; la troisième, des actions; la quatrième, des principes des choses; la cinquième, des arguments. Or les principes des choses appartiennent aux sciences naturelles; les arguments, à la logique, et les actions, à la morale. Ariston de Chio, non content d'avancer que les sciences naturelles et logiques sont superflues, va jusqu'à les dire contradictoires : la morale elle-même, qu'il nous laisse toute seule, perd sous sa main de ses dépendances. Il lui enlève toute la partie des maximes, qui sont, selon lui, du précepteur, non du philosophe ; comme si le sage était autre chose que le précepteur du genre humain.

Puis donc que nous avons fait trois branches de la philosophie, procédons d'abord à la distribution de la morale. On a cru devoir en former aussi trois sections, dont la première est cette étude qui rend à chacun selon son droit et estime toutes choses leur vrai prix. C'est la plus utile ; car quoi d'aussi indispensable que d'appliquer aux objets leur valeur? La deuxième section traite des désirs, et la troisième, des actions. Car il faut avant tout juger ce que vaut la chose, en second lieu régler et tempérer le désir qui porte vers elle; enfin établir entre le désir et l'action une harmonie telle que dans ces trois faits réunis l'homme soit constamment d'accord avec lui-même. Qu'un seul des trois vienne à faillir, les deux autres ne se répondent plus. Que sert-il en effet de bien apprécier intérieurement toute chose, si tes désirs sont trop impétueux? Que sert de réprimer cette impétuosité et de tenir tes passions en bride, si dans l'action l'à propos t'échappe, si tu ignores le temps, le lieu, le mode convenables pour agir? Car autre chose est de connaître, le mérite et le prix de chaque objet, autre chose de saisir les occasions; on peut contenir la fougue de ses appétits, et ne pas savoir se porter à l'action sans s'y précipiter. Ainsi la vie concorde avec elle-même quand l'action ne manque pas au désir, et quand le désir est conçu suivant le mérite de la chose, désir plus tiède ou plus vif en raison de ce mérite même.

Les sciences naturelles s'occupent de deux ordres de substances : les corporelles et les incorporelles, subdivisées à leur tour, pour ainsi dire, en plusieurs degrés. La première classe comprend les corps engendrants, puis les corps engendrés, et, parmi ceux-ci, les éléments. Quant à l’élément-principe, quelques-uns le croient simple, quelques autres complexe, c'est-à-dire contenant et la matière et la cause de tout mouvement et les éléments dérivés. Reste la section des sciences logiques. Tout discours est ou continu, ou coupé par demandes et réponses. Celui-ci s'est appelé dialectique, et celui-là rhétorique, laquelle s'occupe des mots, de leur sens et de leur arrangement. L'objet de la dialectique est double : elle s'attache aux termes et à leur définition ou, si l'on veut, au fond et à la forme des propositions. Vient ensuite une ample classification de ces deux parties, et c'est ici que je dois m'arrêter ;

Sur la fleur des objets glissons d'un pas rapide[73] : autrement, si je voulais donner les divisions des divisions, tout cela ferait un volume.

Pour toi, Lucilius, mon excellent ami, lis ces choses, je ne te le défends pas; mais quoi que tu puisses lire, rapporte-le tout de suite aux mœurs. Ce sont tes mœurs qu'il faut discipliner : réveille les langueurs de ton âme, raffermis ce qui se relâche en toi, dompte ce qui résiste et fais une guerre à outrance à tes vices et aux vices du siècle. A ceux qui te crient : « Quoi! toujours les mêmes reproches? » Réponds : « C'est à moi de vous dire : quoi! toujours les mêmes fautes! Voulez-vous que les remèdes cessent plus tôt que la maladie? Non : je les veux répéter encore ; vous les repoussez, j'insisterai d'autant plus. La cure commence à opérer, quand elle rappelle un corps en léthargie au sentiment de la douleur. En dépit de vous-mêmes je vous apprendrai à guérir. Plus d'une fois mes paroles peu flatteuses frapperont vos oreilles; et la vérité, que chacun de vous refuse d'ouïr, tous ensemble vous l'entendrez. Jusqu'où reculerez-vous les bornes de vos possessions? Une terre qui contint tout un peuple, est trop étroite pour un seul maître. Jusqu'où pousserez-vous vos labours, vous qui ensemencez des provinces, métairies pour vous encore trop circonscrites? Des fleuves renommés arrosent durant tout leur cours une propriété privée ; de grandes rivières, limites de grandes nations, de leur source à leur embouchure sont à vous. C'est peu encore, si vous ne donnez à vos domaines les mers pour ceinture ; si votre fermier ne commande au delà de l'Adriatique, de la mer d'Ionie, de la mer Egée; si des lies, jadis demeures de grands capitaines, ne sont pour vous de très chétifs manoirs.[74] Possédez tant que vous voudrez, au loin et au large : faites un fonds de terre de ce qui s'appelait un empire, ayez à vous tout autant que vous pourrez, toujours il en restera plus qui ne sera point à vous.[75]

« A votre tour maintenant, vous chez qui le luxe déborde en aussi larges envahissements que chez d'autres la cupidité. Jusqu'à quand, vous dirai-je, n'y aura-t-il point de lac sur lequel le faîte de vos villas ne s'élève comme suspendu, point de fleuve que ne bordent vos édifices somptueux? Partout où l'on verra sourdre un filet d'eau thermale, de nouvelles maisons de plaisir vont sortir du sol. Partout où le rivage forme en se courbant quelque sinuosité, vous y bâtissez à l'instant; le terrain n'est point digne de vous, si vous ne le créez de main d'homme, si vous n'y emprisonnez les mers.[76] Mais en vain vos palais resplendiront-ils en tous lieux, et sur ces hautes montagnes d'où l'œil découvre au loin la terre et les flots, et au sein des plaines d'où ils s'élèvent rivaux des montagnes ; quand vous aurez construit sans fin comme sans mesure, chacun de vous n'aura pourtant qu'un corps et bien mince. Que vous servent tant de chambres à coucher? Vous ne reposez que dans une seule. Elle n'est point vôtre, la place où vous n'êtes point.

« A vous ensuite, qui pour votre table, gouffre insatiable et sans fond, faites fouiller la terre aussi bien que les mers. Hameçons, lacets, filets de tout genre font la plus laborieuse chasse à tous les animaux; pas un n'obtient la paix que de vos dédains. De cette chère, que vous apprêtent des milliers de bras, combien peu en effleurent vos lèvres blasées de raffinements? De cette énorme bête, prise au péril de tant de vies, combien peu en goûte le patron, gonflé d'indigestion et de nausées! Ces amas de coquillages, voitures de si loin, combien peu en reçoit cet estomac que rien n'assouvit! Malheureux! vous ne comprenez même pas que vous avez plus d'appétit que de ventre! »

Dis cela aux autres, de manière à l'entendre aussi toi-même; écris-le, mais pour te lire en écrivant, rapportant tout aux mœurs et à l'apaisement de nos fougueuses passions. Etudie, non pour savoir plus, mais pour savoir mieux.

LETTRE XC.

Eloge de la philosophie. Les premiers hommes.

La philosophie n'a pas inventé les arts mécaniques.

Nul n'en peut douter, Lucilius : c'est aux dieux immortels que nous avons l'obligation de vivre, et bien vivre est un don de la philosophie. Nous lui devrons donc à elle plus qu'aux dieux, en proportion de la supériorité du bienfait ; puisqu'une bonne vie l'emporte sur la vie elle-même. Oui certes, on lui devrait davantage, si cette philosophie ne venait encore des immortels:[77] c'est un trésor qu'ils n'ouvrent à personne, mais dont ils donnent la clef à tous. S'ils en eussent fait le bien de tout le monde, et si l'on apportait la sagesse en naissant, elle perdait son plus précieux caractère ; ce n'était plus qu'une chose fortuite. Ce qu'il y a en elle d'inestimable et de magnifique, c'est qu'elle ne vient pas spontanément, c'est qu'on la tient de soi, et qu'on ne l'emprunte pas à autrui. Qu'aurais-tu à admirer dans la philosophie, si elle n'était qu'un don banal? Son unique but est la vérité dans les choses divines et humaines : toujours viennent sur ses pas la justice, le sentiment du devoir, la religion, en un mot le cortège de toutes les vertus enchaînées l'une à l'autre et se donnant la main. Elle enseigne le culte des dieux, l'amour des hommes, et que les premiers sont nos maîtres, les seconds nos associés; association quelque temps respectée avant que la cupidité en rompît les nœuds et devint une cause de pauvreté pour ceux mêmes qu'elle lit les plus riches. Car on cessa de posséder toutes choses, dès qu'on voulut posséder en propre.[78]

Mais les premiers mortels et les fils des premiers mortels suivaient ingénument la nature : ils la prenaient pour guide et pour loi, en se confiant à l'autorité du meilleur d'entre eux. Car il est dans la nature que ce qui vaut le moins soit soumis à ce qui vaut le mieux. Les animaux privés de la parole ont pour chef le plus grand ou le plus fort de leur bande. Le taureau qui marche en tête du troupeau n'est point de race dégénérée : non, c'est celui qui par sa taille et ses muscles l'emporte sur ses mâles rivaux ; l'éléphant le plus haut de stature conduit ceux de son espèce : chez les hommes le plus grand c'est le plus vertueux. Aussi était-ce alors ce qui faisait choisir les chefs ; et la félicité des peuples était la plus grande possible, l'autorité ne se donnant qu'à la vertu. Car il peut tout ce qu'il veut, celui qui ne croit pouvoir que ce qu'il doit.[79]

Dans ce siècle appelé l'âge d'or, l'empire était donc aux sages, comme le pense Posidonius. Ils arrêtaient la violence et protégeaient le faible contre le fort; ils exhortaient et dissuadaient, ils signalaient l'utile et le nuisible. Leur prudence pourvoyait à ce que rien ne manquât à leurs peuples : leur valeur écartait les périls, leur bienfaisance rendait la société prospère et brillante. Commander était une charge, non un droit. Jamais on n'essayait toute la force du pouvoir contre des hommes d'où le pouvoir émanait, comme aussi nul n'avait ou l'intention ou le motif de nuire. Un bon gouvernement trouvait une prompte obéissance ; et un roi ne pouvait faire à son peuple indocile une plus grande menace que celle d'abdiquer. Mais lorsque les sourds progrès de la corruption eurent changé en tyrannies les royautés, le besoin des lois se fit sentir; et ces lois, dans le principe, furent encore établies par les sages. Solon, qui fonda celles d'Athènes sur l'équité, est connu comme l'un des sept sages de son époque ; et si la Grèce eût alors enfanté Lycurgue, ce nombre sacré se fut enrichi d'un huitième génie : on loue encore les lois de Zaleucus et de Charondas. Ce n'est point au forum, ni dans l'école des jurisconsultes, mais dans la retraite silencieuse et révérée de Pythagore, que ceux-ci étudièrent les lois qu'ils devaient transplanter dans la Sicile alors florissante et dans l'Italie grecque.

Jusqu'ici je pense comme Posidonius : mais que la philosophie ait inventé les arts qui sont d'un usage journalier dans la vie, je ne l'accorde pas ; je ne lui décerne pas la gloire des œuvres manuelles. « Les humains dispersés, dit-il, et n'ayant d'abri qu'une excavation sous terre ou au pied d'une roche, ou le creux d'un tronc d'arbre, apprirent d'elle à construire des cabanes. » Pour moi, je crois que la philosophie n'a pas plus imaginé ces échafaudages de toits élevés sur des toits et de villes assises sur des villes, que ces viviers tenus bien clos pour que la gourmandise ne coure pas les risques des tempêtes : pour que, dans les bourrasques même les plus violentes, la sensualité ait ses ports choisis où elle engraisse des poissons tous parqués selon leur espèce. Qu'est-ce à dire? La philosophie a montré aux hommes à avoir clef et serrure? Qu'eût-elle fait là? Rien qu'un appel à l'avarice. La philosophie aurait, au grand péril de qui les habite, suspendu sur nos têtes ces toits menaçants? Ne suffisait-il pas du premier abri venu, de quelque retraite naturelle, trouvée sans art et sans difficulté? Crois-moi, ce siècle de bonheur a précédé les architectes. C'est quand déjà naissait le luxe que naquit l'usage et d'équarrir les pièces de bois, et de faire courir la scie sur des lignes tracées d'avance qui permettent de diviser d'une main sûre

La poutre que jadis les coins seuls déchiraient.[80]

Alors les maisons n'étaient point faites pour les salles de festin où pût tenir un peuple de convives ; on ne voiturait pas sur une longue file de chariots, qui font trembler tout un quartier, des pins et des sapins énormes où des lambris d'or massif dussent être suspendus. Deux fourches parallèles soutenaient la cabane ; un amas de ramées et de feuilles entassées disposé en pente suffisait, même à l'écoulement des grandis pluies. Sous de pareils toits habitait la sécurité. Le chaume couvrit des hommes libres : sous le marbre et l'or loge la servitude.

Je suis encore d'autre avis que Posidonius, quand il prétend que les outils en fer sont de l'invention des sages. A ce compte il pourrait leur attribuer aussi

Et la toile perfide, et la glu du chasseur,

Et sa meute, des bois ceignant la profondeur ;[81]

toutes inventions de l'industrie humaine, non de la sagesse. Je ne pense pas non plus que ce furent les sages qui découvrirent les mines de fer et d'airain, quand l'incendie des forêts calcina le sol, et que les veines gisant à sa surface coulèrent liquéfiées. Ces choses-là sont trouvées par les mêmes gens qui les exploitent. Autre problème, qui ne me semble pas aussi difficile qu'à Posidonius : « L'usage du marteau a-t-il précédé celui des tenailles? » Ces deux objets sont dus à quelque esprit exercé, pénétrant, plutôt que grand et élevé : et ainsi de toutes les recherches qui veulent un corps courbé vers la terre et une âme absorbée par elle. Le sage était de facile entretien. Pourquoi non? puisque en nos jours même il désire le moins d'attirail possible.

Comment, je te prie, concilies-tu ton admiration pour Diogène avec celle que l'inspire Dédale? Lequel des deux te semble sage? L'inventeur de la scie, ou celui qui, voyant un enfant boire de l'eau dans le creux de sa main, brisa aussitôt son écuelle qu'il tira de sa besace, et se reprochant sa sottise, s'écria : « Comment ai-je gardé si longtemps un meuble superflu? » celui enfin qui fit d'un tonneau son logement et son lit? De nos jours, dis-moi, est-il plus sage l'homme qui trouva moyen de faire jaillir par de secrets tuyaux,[82] l'eau safranée à une immense hauteur, de remplir ou vider brusquement de leurs masses d'eau des bras de mer factices, d'adapter aux salles de festin des lambris mobiles qui en renouvellent successivement la face, si bien qu'on change de plafonds autant de fois que de services, est-il plus sage que l'homme qui prouve aux autres comme à lui-même que la nature est loin de nous avoir rien imposé de dur et de difficile ; qu'on peut se loger sans marbrier et sans sculpteur, se vêtir sans avoir commerce au pays des Sères, posséder tout ce qui est nécessaire à nos besoins en se contentant de ce que la terre offre à sa surface? Si le genre humain voulait écouter cette voix, il saurait qu'il peut aussi bien se passer de cuisiniers que de soldats. Ceux-là furent les vrais sages, ou du moins le plus près de l'être, qui presque sans frais pourvurent à l'entretien du corps. Des soins bien simples procurent le nécessaire ; c'est pour les raffinements qu'on s'épuise de travail. On n'a pas besoin d'artisans si on suit la nature : elle n'a pas voulu nous partager entre tant de choses : en nous donnant des besoins, elle nous donne de quoi les satisfaire. Le froid est insupportable pour l'homme nu. Eh bien! est-ce que la dépouille des bêtes sauvages et autres ne suffit pas et au delà pour nous garantir? Des écorces d'arbres ne sont-elles pas le vêtement de la plupart des races barbares? La plume des oiseaux ne se tresse·t-elle point en commodes habits? Aujourd'hui même les Scythes en grande partie n'endossent-ils pas des fourrures de renards et de martres, molles au toucher et impénétrables au vent? « Il faut bien pourtant repousser par la fraîcheur de l'ombre les traits brûlants d'un soleil d'été. » Eh quoi! les siècles ne nous ont-ils pas préparé une foule de retraites qui, soit injure du temps, soit tout autre accident, se sont creusées en profondes cavernes? Et puis des branches flexibles que la main façonnait en claie, qu'on enduisait d'un grossier limon recouvert de paille et d'herbes sauvages, tout cela ne fit-il pas un toit incliné où glissaient les pluies et sous lequel on passait tranquillement la saison des orages? Et enfin les habitants des Syrtes ne se cachent-ils pas dans des trous, les ardeurs excessives du soleil ne leur laissant d'abri suffisamment compacte que la terre même, toute brûlante qu'elle est?

La nature n'a pas été si marâtre, qu'elle ait donné à tous les autres animaux de faciles moyens d'existence, quand l'homme lui seul ne pourrait vivre sans nos milliers d'arts. Rien de semblable n'est exigé par elle, rien qu'il doive chercher à grand' peine pour pouvoir prolonger sa vie. Tout est sous sa main dès qu'il naît ; mais nous rendons tout difficile par notre dégoût des choses faciles. Le toit et le vêtement, et les remèdes et la nourriture, et ces accessoires devenus une si grande affaire, s'offraient gratuitement, ou au prix d'une légère peine : car la mesure en tout se bornait aux exigences du nécessaire ; on a tout transformé en objets coûteux, en merveilles qui veulent le concours d'arts aussi pénibles que multipliés. La nature suffit pour ce qu'elle, réclame. Or le luxe s'est écarté de la nature, le luxe qui s'aiguillonne lui-même de jour en jour, qui grandit avec les siècles, ingénieux auxiliaire des vices. Convoitant d'abord le superflu, puis le pernicieux, il a fini par faire de l'âme le sujet du corps, le valet forcé de vils appétits. Toutes ces industries qui réveillent la cité ou qui l'étourdissent, s'évertuent au service du corps.[83] Tout ce que jadis on lui donnait comme à un esclave, on le lui apprête comme à un roi. De là fabriques de tissus, mécaniques sans sombre, distilleries de parfums, professeurs de poses gracieuses, de chants lubriques et efféminés. Tant nous sommes loin de cette modération naturelle qui donne au désir le besoin pour limite : c'est chose rustique et misérable que de vouloir simplement ce qui suffit.

Il est incroyable, cher Lucilius, combien l'entraînement du discours éloigne du vrai même de grands esprits. Vois Posidonius, à mon avis l'un de ceux qui ont le plus mérité de la philosophie : il veut décrire d'abord comment se tordent certains fils, comment on ramène certains autres lâches et disjoints; ensuite comment la toile à l'aide de poids suspendus s'étend en une chaîne droite; comment la trame, introduite entre les deux parties de la chaîne dont elle surmonte la résistance, s'y mêle et s'y incorpore par la pression de la lame ; puis il attribue aux sages jusqu'à l'art du tisserand, oubliant que depuis on a trouvé une méthode plus ingénieuse, suivant laquelle

La navette en courant entrelace la trame

Entre deux rangs de fils sur le métier tendus;

Et le peigne resserre, aplanit les tissus.[84]

Et s'il avait pu y joindre ces tissus de notre époque, dont on fabrique des vêtements qui ne cachent rien,[85] qui ne sont d'aucun secours, je ne dis pas au corps, mais à la pudeur?

De là il passe aux agriculteurs et décrit, avec le même talent, le soc divisant la terre et, au moyen des seconds labours, cette terre plus meuble se prêtant mieux à l'éruption des germes; les semences confiées à son sein; la main de l'homme arrachant les herbes sauvages qui naissent d'elles-mêmes et qui étoufferaient le bon grain. C'est encore là, dit-il, l'œuvre du sage ; comme si, même à présent, les cultivateurs ne découvraient pas nombre de procédés nouveaux qui accroissent la fertilité du sol.

Mais non content de tout cela, il va jusqu'à courber le sage sur le pétrin du boulanger. Il conte en effet de quelle manière, en imitant la nature, celui-ci s'est mis à faire le pain : » L'homme met un fruit dans sa bouche, ajoute-t-il ; un double rang de corps très durs, les dents le brisent sous leur pression; ce qui en échappe leur est ramené par la langue : alors le tout se mêle à la salive qui en facilite le passage à travers le gosier qu'elle lubrifie. Arrivé dans l'estomac et cuit par sa chaleur, il finit par s'assimiler à notre substance. A l'instar de ce mécanisme, on a placé l'une sur l'autre deux pierres brutes en guise de dents, dont la première, immobile, attend l'action de la seconde ; après quoi, par le frottement réciproque, les grains sont broyés et repoussés sous les meules qui ne cessent de les triturer jusqu'à les réduire en poudre. Puis il trempe d'eau sa farine qui, façonnée et pétrie sans relâche, a formé du pain à la cuisson duquel suffirent d'abord des cendres chaudes et un âtre brûlant. Plus tard et successivement on imagina les fours et autres constructions dont la chaleur se règle à volonté. » Peu s'en est fallu qu'il n'eût donné l'industrie du cordonnier comme une invention du sage.

Sans doute l'intelligence imagina toutes ces choses, mais non l'intelligence rectifiée par la philosophie. C'est à l'homme, ce n'est point au sage qu'on doit ces inventions. J'en dirai certes autant de ces vaisseaux qui servirent à passer les fleuves et les mers au moyen de voiles adaptées pour recevoir le souffle des vents, et de gouvernails placés à l'arrière pour guider dans tous les sens la course du bâtiment, modèle pris des poissons qui se dirigent à l'aide de leur queue et, par une légère inclinaison, tournent leur élan à droite ou à gauche.[86] « Toutes ces inventions, dit-il, sont du sage; mais trop peu nobles pour que lui-même en tirât parti, il les transmit à de vils manœuvres. » Moi je dis plus : elles ne furent pas imaginées par d'autres que par ceux qui jusqu'aujourd'hui s'en occupent. Il est des découvertes qui, nous le savons, ne datent que de notre temps, comme l'usage des pierres spéculaires[87] dont les feuilles diaphanes transmettent la lumière dans toute sa pureté; comme les bains suspendus au-dessus de leurs foyers, et ces tubes, appliqués dans les murs, qui font circuler la chaleur et l'entretiennent de bas en haut toujours égale. Que dirai-je des marbres dont nos temples, dont nos maisons resplendissent? Et ces masses de pierres polies en colonnes où s'appuient des portiques et des palais à recevoir des peuples entiers? Et ces caractères abrégés, au moyen desquels le discours le plus rapide est recueilli, et la main suit la célérité de la parole?[88]

Les plus vils esclaves ont trouvé tout cela : la sagesse a plus haut son siège ; elle ne fait pas l'éducation des mains, elle est l'institutrice des âmes. Tu veux savoir ce qu'elle a découvert, ce qu'elle a produit? Ce ne sont pas des mouvements de corps déshonnêtes, ni des sons variés qui, passant de la bouche humaine par la trompette ou par la flûte, prennent à leur sortie ou dans leur trajet les inflexions de la voix ; ce ne sont pas les armes, les remparts, la guerre : elle rêve à l'utile, plaide pour la paix, et appelle le genre humain à la concorde. Elle n'est point, non elle n'est point fabricatrice d'outils pour nos vulgaires nécessités.

Quel chétif rôle tu lui assignes! Vois en elle l'artisan de la vie. Elle a d'autres arts sans doute sous sa dépendance : car celle dont la vie relève tient à ses ordres les ornements de la vie ; du reste c'est au bonheur qu'elle tend, qu'elle nous conduit, qu'elle nous ouvre les voies. Elle montre ce qui est mal, ce qui ne l'est qu'en apparence ; elle nous dépouille de nos illusions, elle donne la solide grandeur; elle fait justice de la morgue, de tout ce qui est vide et spécieux, ne nous laisse pas ignorer en quoi diffère l'enflure de l'élévation, nous livre enfin la connaissance de toute la nature et d'elle-même. Elle révèle ce que sont les dieux et leurs attributs, les puissances infernales, les Lares, les Génies, les âmes perpétuées sous la forme de dieux secondaires, leur séjour, leur emploi, leur pouvoir, leur volonté. Voilà par quelles initiations elle nous ouvre non la chapelle de quelque municipe, mais l'immense temple de tous les dieux, le ciel même, dont elle a produit les vraies images et les représentations fidèles aux yeux de l'intelligence : car pour de si grands spectacles les yeux du corps sont trop faibles. De là elle revient aux principes des choses, à l'éternelle raison incorporée au grand tout, à cette vertu de tous les germes qui donne à chaque être sa figure propre. Puis elle entre dans l'étude de l'âme, de son origine, de son siège, de sa durée, du nombre de parties qui la composent. Du corporel elle passe à l'incorporel, approfondit la vérité, les arguments qui là prouvent, et après cela comment s'éclaircissent les problèmes de la vie et du langage ; car dans l'une et dans l'autre le faux se mêle au vrai.

Le sage, je le répète, ne s'est point arraché aux arts matériels, comme il semble à Posidonius : il ne les a nullement abordés. Jamais il n'eût cru digne des frais d'invention ce qu'il ne pouvait croire digne de servir à tout jamais : il n'adopterait point pour répudier. « Anacharsis, dit Posidonius, a trouvé la roue du potier, qui en tournant forme des vases. » Ensuite, comme dans Homère se rencontre cette roue du potier, il aime mieux croire les vers apocryphes que son assertion erronée. Je ne prétends pas, moi, qu'Anacharsis soit l'auteur de cette découverte; ou, s'il l'est, ce sera bien un sage qui l'aura faite, mais non à titre de sage, de même que les sages font beaucoup de choses comme hommes et non point comme sages. Imagine un sage excellent coureur : il devancera les autres en vertu de sa légèreté, non de sa sagesse. Je voudrais que Posidonius pût voir le verrier donner au verre avec son souffle une multitude de formes que la plus habile main aurait peine à produire. On a trouvé cela depuis qu'on ne trouve plus de sages.

« Démocrite, poursuit-il, a, dit-on, inventé les voûtes de pierres, qui se courbent en arceaux doucement inclinés et réunis par une pierre centrale. » Je dirai que le fait est faux. Car nécessairement, avant Démocrite, il y eut des ponts et des portes, dont généralement la partie supérieure est en voûte. « Avez-vous oublié, me dit-on, que ce même Démocrite trouva l'art d'amollir l'ivoire, de convertir par la cuisson le caillou en émeraude, procédé qui aujourd'hui encore sert à colorer certaines pierres qui s'y prêtent? » Oui : mais bien qu'un sage ait trouvé ces secrets, ce n'est pas en tant que sage qu'il les a trouvés; car il fait beaucoup de choses que les hommes les moins éclairés font sous nos yeux tout aussi bien, ou avec plus d'adresse et d'expérience que lui.

Tu veux savoir quelles furent les explorations du sage, quels mystères il nous dévoila? D'abord ceux de la nature, qu'il n'a pas vue, comme font les autres animaux, d'un œil insoucieux des choses divines ; ensuite la loi de la vie, loi qu'il a appliquée à tout. Il nous a appris non seulement à connaître les dieux, mais à leur obéir, et à recevoir les événements comme des ordres. Il nous a défendu de céder aux jugements de l'erreur ; il a estimé au poids de la vérité ce que vaut chaque chose ; il a condamné les jouissances mêlées de repentir et loué les biens faits pour toujours plaire; il a signalé à tous comme le plus fortuné des hommes celui qui n'a pas besoin de la Fortune, comme le plus puissant, celui qui sait l'être sur lui-même. Je ne parle pas de cette philosophie qui place le citoyen hors de la patrie et les dieux hors du monde, qui donne la vertu en apanage à la volupté, mais de celle qui ne voit de bien que l'honnête, de celle que les présents ni de l'homme ni de la Fortune ne séduiraient point, de celle dont le prix consiste à ne pouvoir se vendre à aucun prix.

Que cette philosophie ait existé dans l'âge grossier où toute industrie manquait encore et où l'utile ne s'apprenait que par l'usage, je ne le crois pas ; de même avant cette époque, au temps heureux où les bienfaits de la nature étaient a la portée et à la discrétion de tous, avant que la cupidité et le luxe eussent désuni les mortels qui coururent à la rapine au lieu de partager en frères, il n'y avait pas de vrais sages, bien que tous fissent alors ce que des sages devaient faire. Car jamais situation plus admirable pour la race humaine ne peut s'imaginer ; et qu'un dieu permette à un homme de créer une terre et de régler la condition de ses habitants, il ne choisira pas autre chose que ce qu'on raconte de ces peuples primitifs chez lesquels

Jamais d'enclos, de bornes, de partage.

La terre était de tous le commun héritage;

Et sans qu'on l'arrachât, prodigue de son bien,

La terre donnait plus à qui n'exigeait rien.[89]

Quelle génération fut plus heureuse? Ils jouissaient en commun de la nature ; elle suffisait, en bonne mère, à l'entretien de tous : on possédait là publique richesse en pleine sécurité. Comment ne pas nommer les plus opulents des mortels ceux parmi lesquels un pauvre était impossible à trouver? L'avarice a fait irruption sur cette trop heureuse abondance : comme elle voulut distraire une part qui lui devînt propre, le trésor de tous cessa d'être le sien, et de l'immense fleuve elle s'est réduite à un filet d'eau ; elle a introduit la pauvreté ; aspirant à beaucoup, elle a vu tout lui échapper. Aussi quoique aujourd'hui elle se travaille en tous sens pour réparer ses pertes, quoiqu'elle ajoute des champs à ses champs et dépossède le voisin à force d'or ou d'injustices, quoiqu'elle donne à ses terres l'étendue de provinces, et que posséder pour elle ce soit voyager bien loin sur le sien, aucun prolongement de limites ne nous ramènera au point dont nous sommes descendus. Quand nous serons à bout d'envahir, nous aurons beaucoup ; nous avions tout auparavant. La terre elle-même était plus fertile sans culture et se prodiguait aux besoins des peuples qui ne la pillaient point à l'envi. Découvrir quelque production de la nature n'était pas un plus grand plaisir que celui de l'indiquer à autrui;[90] nul ne pouvait avoir trop ou trop peu : la concorde présidait aux partages. La main du plus fort ne s'était point encore appesantie sur le plus faible ; point d'avare qui, celant des trésors inutiles pour lui, privât personne du nécessaire. On prenait le même souci des autres que de soi. La guerre était inconnue et les mains pures du sang des hommes : on n'en voulait qu'aux bêtes féroces. Quand l'épaisseur du bocage voisin pouvait garantir du soleil, et qu'on bravait l'inclémence des hivers ou des pluies sous l'abri naturel d'un toit de feuilles, la vie coulait paisible et les nuits étaient sans cauchemar. Tandis que les soucis nous retournent sur nos lits de pourpre et nous réveillent de leurs poignants aiguillons, quel doux sommeil ces hommes goûtaient sur la dure! Ils n'avaient point au-dessus d'eux des lambris ciselés, mais sans obstacle ils voyaient de leur couche les astres glisser sur leurs têtes et le sublime spectacle des nuits menant en silence la grande révolution du ciel.

A toute heure du jour et de la nuit s'ouvrait pour eux la perspective de cette merveilleuse demeure ; ils se plaisaient à voir une partie des astres décliner du milieu du ciel vers l'horizon, et d'autres à l'opposite se rendre visibles et monter. Avec quel charme ils promenaient leurs yeux dans cette immensité semée de prodiges! Mais vous, le moindre bruit de vos plafonds vous alarme ; et si entre vos riches peintures quelque craquement se fait entendre, vous fuyez comme si c'était la foudre. Au lieu de palais grands comme des villes, un air pur, circulant librement et à ciel ouvert, l'ombre légère d'un rocher ou d'un arbre, de limpides fontaines, des ruisseaux que ni travail humain, ni tuyaux, ni direction forcée n'avaient profanés, mais qui suivaient leur cours volontaire, et des prairies belles sans art, et au milieu de tout cela un toit agreste élevé par une rustique main, c'était là une demeure selon la nature, où l'on aimait à habiter sans la craindre et sans craindre pour elle. Aujourd'hui un de nos grands sujets de frayeur, ce sont nos maisons.

Mais toute belle et toute pure de fraude qu'ait été leur vie, ces mortels ne furent point des sages, nom qui n'est dû qu'à la perfection même. Je ne nie point toutefois qu'il n'y eût alors des hommes d'une haute inspiration et comme fraîchement sortis de la main des dieux : car il est hors de doute que le monde non encore épuisé enfantait des âmes plus généreuses. Or si elles étaient toutes de trempe plus forte et plus aptes aux travaux, elles n'avaient point toutes atteint le point suprême. La nature en effet ne donne point la vertu; c'est un art que·d'y arriver.[91] On ne cherchait pas l'or, ni l'argent, ni les pierres transparentes dans les abîmes fangeux de la terre; on épargnait l'animal inoffensif, tant l'homme était loin d'égorger l'homme sans colère ni crainte, pour le seul plaisir d'un spectacle. Il n'avait point encore de vêtement brodé ni de tissu d'or : l'or n'était point sorti des mines. Pour tout dire enfin, son ignorance faisait son innocence : or la distance est grande entre ne pas vouloir et ne pas savoir faire le mal. Il lui manquait la justice, il lui manquait la prudence, la tempérance, le vrai courage. Il y avait quelque image de ces vertus dans leur vie d'inexpérience ; mais la vertu n'est donnée aux âmes qu'après la culture et la science, et quand d'assidus exercices les ont perfectionnées. Nous naissons pour elle, mais sans elle ; et le meilleur naturel, avant qu'on ne l'instruise, est un élément de vertu, mais n'est point la vertu.

LETTRE XCI.

Sur l'incendie de Lyon, l'instabilité des choses humaines et la mort.

Notre ami Libéralis est aujourd'hui bien triste: il vient d'apprendre qu'un incendie a consumé entièrement la colonie de Lyon,[92] catastrophe faite pour émouvoir les plus indifférents, à plus forte raison un homme qui aime tant son pays. Aussi ne peut-il retrouver la fermeté d'âme dont il a dû travailler à se munir contre les accidents qu'il jugeait possibles. Mais pour ce coup si imprévu, et peu s'en faut inouï, je ne m'étonne pas qu'il fût sans crainte quand la chose était sans exemple : car si la flamme a maltraité bien des villes, elle n'en a fait disparaître aucune.

Même dans celles où la main de l'ennemi lance le feu sur les habitations, il s'éteint en nombre d'endroits; on a beau par moments l'attiser, rarement il dévore tout au point que le fer n'ait plus rien à achever. Et les tremblements de terre! Presque aucun n'est assez violent, assez destructeur pour renverser des villes tout entières. Jamais en un mot n'éclata si funeste incendie qu'il ne laissât matière pour un autre. Or tant de superbes édifices dont chacun ferait l'honneur d'une cité, qu'une nuit les a jetés par terre ; et, dans une paix si profonde, ce que la guerre même ne saurait faire craindre a fondu sur eux. Qui le croirait? Dans le silence universel des armes, quand par toute la terre régnait la sécurité, Lyon, que la Gaule montrait avec orgueil, on cherche où fut sa place. A tous ceux qu'un fléau public doit abattre, la Fortune donne le temps d'appréhender ses coups : toute grande catastrophe laisse un répit quelconque avant de se consommer: ici il n'y eut que l'espace d'une nuit entre une puissante ville et plus rien;[93] que dis-je? elle a péri en moins de temps que je ne le raconte. Tout cela brise le cœur patriotique de notre Libéralis, pour lui-même si ferme et si résolu. Ce n'est pas à tort qu'il est bouleversé : l'inattendu accable davantage, et leur étrangeté augmente le poids des infortunes; point de mortel chez qui la surprise même n'ajoute à l'affliction.

Aussi n'est-il rien qu'on ne doive prévoir, rien où d'avance on ne doive se placer en esprit ; il faut prévoir non seulement l'habituel, mais tout le possible. Car qu'y a-t-il que la Fortune ne précipite, dès qu'il lui plaît, de l'état le plus florissant, et qu'elle n'attaque et ne brise d'autant mieux qu'il se pare d'un plus bel éclat? Qu'y a-t-il pour elle d'inaccessible ou de difficile? Ce n'est pas toujours par une seule voie ni avec toutes ses forces qu'elle se rue sur nous. Tantôt armant nos mains contre nous-mêmes, tantôt contente de son seul pouvoir, elle fait naître le péril où l'écueil n'était point. Elle n'excepte aucun temps: de la volupté même elle fait éclore la douleur. La guerre surgit du milieu de la paix ; et les secours qui rassuraient se transforment en objets d'alarmes, l'ami en adversaire, l'allié en ennemi. De soudaines tempêtes, plus terribles que celles des hivers, éclatent par le calme d'un beau jour d'été. Sans ennemi, que d'hostilités on essuyé! Ce qui crée le désastre, à défaut d'autres causes, c'est l'excès de prospérité. La maladie atteint le plus tempérant ; la phtisie, le plus robuste ; la condamnation, le plus innocent; les troubles du monde, le plus solitaire des hommes. Toujours le sort, comme craignant notre oubli, trouve un nouveau moyen de nous faire sentir sa puissance. Tout ce qu'une longue suite de travaux constants, aidés de la constante faveur des dieux, réussit à élever, un seul jour le brise et le disperse. C'est donner un terme trop long à ces révolutions rapides que de parler d'un jour: une heure, un moment a suffi au renversement des empires. Ce serait une sorte de consolation pour notre fragilité comme pour celle des choses qui nous touchent, si tout était aussi lent à périr qu'à croître; mais le progrès veut du temps pour se développer : la chute vient au pas de course.

Rien chez l'homme privé, rien dans l'État n'est stable ; hommes et villes ont leur jour fatal qui s'approche. Sous le plus grand calme couve la terreur; et quand rien au dehors n'est gros de tempêtes, elles s'élancent d'où on les attend le moins. Des royaumes que les guerres civiles, que les guerres étrangères avaient laissés debout, s'écroulent sans que nulle main les pousse. Est-il beaucoup d'États qui se soient toujours maintenus prospères? Donc il faut s'attendre à toutes choses et affermir son âme contre les chocs qu'elle pourra subir. Exils, tortures, guerres, maladies, naufrages, pensons à tout cela. Le sort peut ravir le citoyen à la patrie, ou la patrie au citoyen ; il peut le jeter sur une plage déserte ; ces lieux mêmes où s'étouffe la foule peuvent se changer en un désert. Mettons sous nos yeux toutes les chances de l'humaine condition : pressentons par la pensée, je ne dis point les événements ordinaires, mais tous ceux qui sont possibles, si nous voulons n'être pas accablés et ne jamais voir dans la rareté du fait une nouveauté qui stupéfie. Envisageons la destinée sous toutes ses faces. Que de villes dans l'Asie, dans l'Achaïe, un tremblement du sol a jetées bas! Combien en Syrie, en Macédoine furent englouties! Que de fois Chypre fut dévastée par le même fléau! Que de fois Paphos croula sur elle-même! Fréquemment nous reçûmes la nouvelle de villes entières anéanties; et nous-mêmes, qui apprenons ces choses, quelles faibles parcelles nous sommes du grand tout! Raidissons-nous donc contre le hasard, et, quoi qu'il nous amène, sachons que le mal n'est pas si grand que le bruit qu'en fait l'opinion. La flamme a détruit cette ville opulente, l'ornement des provinces où elle était à la fois enclavée et distincte, assise sur une seule montagne qui n'était pas fort haute. Eh bien, toutes les cités dont la magnificence et la gloire retentissent maintenant à nos oreilles, le temps en balayera jusqu'aux vestiges. Ne vois-tu pas comme en Achaïe il a déjà consumé les fondements des plus illustres villes, et qu'il n'y reste rien qui annonce même qu'elles aient existé? non seulement les œuvres de nos mains s'en vont en poussière ; non seulement tout ce que l'art et l'industrie humaine établissent est bouleversé par les âges, mais la cime des monts s'affaisse, des contrées entières s'abîment, les flots viennent couvrir des lieux placés loin de l'aspect des mers; le feu a dévasté des collines le long desquelles il brillait dans nos demeures,[94] il a rongé ces crêtes jadis si élevées dont la vue récréait le navigateur; il a rabaissé les plus hauts postes d'observation au niveau du sol. Quand les créations de la nature sont ainsi maltraitées, ne doit-on pas souffrir avec résignation la destruction des villes? Rien n'est debout que pour tomber, et la même fin attend hommes et choses, soit qu'une force intérieure, un vent privé d'issue seooue violemment le poids qui le tient captif; soit que des torrents cachés sous nos pieds le plus fort vienne à briser tout obstacle ; soit que des flammes impétueuses aient crevé la charpente du globe; soit que la vétusté, que rien ne brave, ait insensiblement tout miné; soit que l'insalubrité du climat ait chassé les peuples et fait de l'inculte désert un foyer de pestilence. Enumérer toutes les causes de destruction serait chose trop longue. Ce que je sais, c'est que toute œuvre des mortels est condamnée à mourir: nous vivons entourés d'objets périssables.

Voilà entre autres discours les consolations que je présente à notre Libéralis qui brûle d'un incroyable amour pour sa patrie; et cette patrie peut-être n'a été consumée que pour renaître plus brillante. Souvent le dommage a préparé la place à une situation meilleure : bien des choses sont tombées pour se relever plus grandes et plus belles. Timagène, cet ennemi de la prospérité de Rome, disait : « Si les incendies de cette ville me font peine, c'est que je sais que ses débris ressusciteront en meilleur état qu'auparavant. » Et Lyon aussi, tous vraisemblablement s'empresseront à l'envi de la rétablir plus grande et mieux garantie[95] qu'avant le désastre. Puisse-t-elle être durable, et sous de meilleurs auspices se fonder pour un plus long avenir! Car cette colonie depuis son origine ne compte que cent ans, ce qui n'est pas, même pour l'homme, le terme le plus reculé. Etablie par Plancus, les avantages du lieu l'avaient fait jusqu'ici croître en population, bien que, dans l'espace d'une vie de vieillard, elle eût souffert de très graves échecs.

Formons notre âme à l'intelligence de son sort et à la résignation ; sachons qu'il n'est rien que n'ose la Fortune ; qu'elle a sur les empires les mêmes droits que sur leurs chefs, qu'elle peut contre les villes tout ce qu'elle peut contre les hommes. Rien ne doit là nous indigner : tel est le monde où nous sommes entrés, telles les lois sous lesquelles on y rit. Te plaisent-elles? soumets-toi. Ne te plaisent-elles point? sors par où tu voudras. Indigne-toi, si cette constitution n'est injuste que pour toi seul : mais si la même nécessité enchaîne grands et petits, réconcilie-toi avec le destin qui condamne tout à se dissoudre. Ne nous mesure pas à nos tombeaux ni à ces monuments plus ou moins riches qui bordent nos grandes voies; notre cendre à tous est pareille : nés inégaux, nous mourons dans l'égalité. Je dis des villes ce que je dis de leurs habitants: Rome a été prise aussi bien qu'Ardée. Le grand législateur de l'humanité ne nous distingue par la naissance et l'éclat des noms que pour le temps de cette vie. Mais arrive-t-on au point où tout mortel finit: « Hors d'ici! dit-il, vanités humaines; que tout ce qui pèse sur la terre subisse la même loi. » Nous sommes égaux devant toutes les souffrances ; nul n'est plus fragile qu'un autre; nul n'est plus qu'un autre assuré de vivre demain. Alexandre, roi de Macédoine, commençait l'étude de la géométrie; le malheureux! il allait savoir combien est petit ce globe dont il n'avait conquis qu'une bien faible part ; malheureux, dis-je, il allait sentir la fausseté du surnom qu'il portait : car qui peut être grand sur un mince théâtre? Ces leçons étaient fort abstraites et exigeaient une attention soutenue : elles n'étaient pas faites pour entrer dans une tête insensée dont les rêves s'égaraient par delà l'Océan. Il s'écria: « Enseigne-moi des choses plus faciles. — Elles sont pour vous, dit le maître, comme pour tout le monde, également difficiles.[96] »

Prenons que la nature nous tient même langage : « Les choses dont tu te plains existent pour tous ; je ne puis les offrir plus faciles à personne, mais quiconque le voudra saura tout, seul se les rendre aisées. » Comment? Par l'égalité d'âme. Il faut que tu pleures, que tu aies soif, que tu aies faim, que tu vieillisses si tu es gratifié d'un plus long séjour chez les hommes, que tu sois malade, que tu perdes, que tu périsses. Ne va pas toutefois croire aux plaintes qui retentissent autour de toi : rien dans tout cela n'est mal, rien n'est intolérable ou trop dur. Il n'y a là que peurs de convention : en craignant la mort c'est un bruit public que tu crains. Et quoi de moins sensé qu'un homme qu'effrayent de simples paroles? Démétrius notre ami a coutume de dire plaisamment : « Je fais autant de cas des propos des ignorants que des vents qui s'échappent de leurs entrailles. Que m'importe en effet que le son vienne d'en haut ou d'en bas? »

Quelle folie de craindre d'être diffamé par des infâmes? Comme on a sans motif redouté ce qui n'était qu'un bruit, on a pris peur de choses qui jamais n'alarmeraient, si le bruit public ne le voulait ainsi. Un homme de bien perd-il le moins du monde à ce que des rumeurs calomnieuses pleuvent sur lui? Aux vaines rumeurs la mort elle-même ne doit rien perdre auprès de nous : elle aussi a mauvais renom. Nul de ceux qui l'accusent n'en a fait l'épreuve ; et il est toujours téméraire de condamner ce qu'on ne connaît pas. Du moins tu sais à combien d'hommes elle rend service ; combien elle en arrache aux tourments, à l'indigence, aux lamentations, aux supplices, à l'ennui.

L'homme n'est au pouvoir de personne, dès que la mort est en son pouvoir.

LETTRE XCII.

Contre les épicuriens. Le souverain bien n'est pas dans la volupté.

Tous deux, je pense, nous serons d'accord sur ce point, que les choses extérieures se recherchent pour le corps ; qu'on soigne le corps en considération de l'âme ; que l'âme a ses ministres, parties d'elle-même, à l'aide desquels l'homme se meut et se nourrit, et qu'il doit subordonner à la partie principale. Dans celle-ci se trouve l'irraisonnable et le raisonnable. Le premier obéit au second qui seul, sans se rattacher ailleurs, rattache tout à lui. Car la divine raison elle-même commande à toutes choses et n'est sujette de quoi que ce soit ; or la raison de l'homme est de même nature, elle vient de la raison divine. Si nous sommes d'accord sur ce point, par voie de conséquence nous conviendrons aussi qu'en une seule chose réside la vie heureuse, savoir, dans une raison parfaite. Car elle seule ne laisse point fléchir le courage et tient bon contre la Fortune : c'est d'elle qu'en toute conjoncture nous vient la sécurité, le salut; et le caractère du vrai bien est de ne-jamais être entamé. Celui-là, dis-je, est heureux que rien ne peut amoindrir: il est au faite des choses et ne s'appuie que sur lui-même, car quiconque s'étaye de quelque support peut tomber. Autrement, on commence à tenir grand compte de ce qui n'est point à soi. Or qui voudrait ne relever que de la Fortune? Quel homme de sens se glorifie de ce qui lui est étranger? Qu'est-ce que la vie heureuse? C'est la sécurité et la permanence dans le calme. Ce qui donne cela, c'est une âme grande, c'est la constance qui maintient ce que la justice a décidé. Mais comment acquérir ces vertus? il faut avoir étudié la vérité sous tous ses aspects et gardé dans nos actions l'ordre, la mesure, la convenance, une volonté inoffensive et bienveillante, toute à la raison dont jamais elle ne se dépare, et digne à la fois d'amour et d'admiration. Enfin, pour te tracer la règle en deux mots, l'âme du sage doit être telle que pourrait être l'âme d'un dieu. Que peut désirer l'homme qui possède tout ce qui est honnête? Car, si ce qui n'est point honnête pouvait en quelque chose contribuer au bien suprême, le bonheur serait dans des choses avec lesquelles il n'est point.[97] Et quoi de plus insensé ou de plus honteux que de rattacher le bonheur d'une âme raisonnable à ce qui n'a point de raison?

Quelques-uns pourtant jugent que le souverain bien peut s'accroître, vu qu'il n'atteint point à sa plénitude si l'extérieur lui est contraire. Antipater aussi, l'une des graves autorités de notre secte, dit « qu'il accorde quelque influence à l'extérieur, mais fort peu. » Or que penser d'un homme à qui ne suffit pas la clarté du jour, s'il n'y joint celle de quelque bougie? Auprès des splendeurs du soleil, de quelle importance peut être une étincelle? Si l'honnête tout seul ne te satisfait pas, nécessairement tu y voudras joindre ou le repos, l'άοχλησία des Grecs, ou la volupté. Le premier, à la rigueur, peut s'admettre ; car l'âme du sage est exempte de contrariété ; elle a toute liberté d'étudier l'univers et rien ne l'enlève à la contemplation de la nature. Quant au second point, la volupté, c'est le bonheur de l'animal. Vous alliez la raison à son contraire, l'honnête à ce qui ne l'est pas. Grande est, selon vous, la volupté que donne le chatouillement des sens. Pourquoi n'oser pas dire que tout est bien pour l'homme si son palais est satisfait? Et vous comptez, je ne dis pas comme homme de cœur, mais comme homme celui pour qui le bien suprême est dans les saveurs, les couleurs, les sons? Excluons-le de la noble classe qui après les dieux marche la première ; qu'il aille grossir le troupeau des brutes, l'être qui fait de sa pâture toute sa joie!

La partie irraisonnable de l'âme se divise en deux autres : la première, ardente, ambitieuse, violente, tout entière aux passions ; la seconde, basse, languissante, que la volupté asservit. La partie effrénée, meilleure toutefois que l'autre, et certes plus courageuse et plus digne de l'homme, on n'en a pas tenu compte ; on a cru indispensable au bonheur la partie débile et abjecte. On a voulu lui assujettir la raison ; et le bien du plus généreux des êtres, on en a fait un bien dégradé et ignoble, pétri en outre d'un alliage monstrueux, de membres tout divers et mal concordants; car, comme dit notre Virgile, parlant de Scylla :

Jusqu'au-dessous du sein son visage, son corps

Représente une vierge aux séduisants dehors ;

Ses flancs offrent aux yeux la louve, la baleine,

Et sa queue en dauphin se recourbe et se traîne.[98]

A cette Scylla du moins sont adaptés des animaux féroces, effroyables, agiles : mais de quels monstres a-t-on composé la sagesse? La partie supérieure de l'homme, c'est la vertu : elle a pour associée une chair incommode et molle, « qui n'est propre qu'à absorber des aliments, » comme dit Posidonius. Cette vertu divine se termine par de lascifs organes : à cette tête vénérable et céleste est accolé un animal inerte et flétri. Le repos des épicuriens, si profond qu'il soit, ne procurait déjà nul avantage à l'âme, mais il écartait d'elle les embarras : voici venir la volupté qui la dissout, qui en énerve toute la force. Où trouver un assemblage de corps si antipathiques? La vigueur accouplée à la faiblesse, la frivolité au sérieux, la sainteté même à l'incontinence, à l'inceste!

« Eh quoi! dit-on, si la bonne santé, et le repos, et l'absence de douleur ne doivent empêcher en rien la vertu, ne les rechercherez-vous pas? » Pourquoi non? Je les rechercherai; non qu'elles soient des biens, mais parce qu'elles sont selon la nature et que j'y mettrai du discernement. Qu'y aura-t-il alors de bon en elles? Rien que le mérite d'un bon choix. Quand je porte un habit décent, quand mon allure, si je marche, est convenable, quand je soupe comme il sied que je le fasse, ce n'est ni le souper, ni la promenade, ni l'habit qui est un bien, mais le but qu'en tout cela je me propose, qui est de garder en tout la mesure qu'exige la raison. J'ajouterai ceci encore : le choix d'un vêtement propre est désirable pour l'homme ; car l'homme, de sa nature, est ami de la propreté, de l'élégance. Ainsi ce qui est bien par soi-même, ce n'est pas un vêtement propre, c'est le choix de ce vêtement : le bien n'étant pas dans la chose, mais dans le discernement qui fait que nos actions sont honnêtes, non la matière de nos actions. Ce que j'ai dit du vêtement, je le dis du corps, crois-le bien. Car la nature en a enveloppé l'âme comme d'un vêtement qui la voile aux yeux. Or estime-t-on jamais l'habit par le coffre où il est serré! Le fourreau ne rend l'épée ni bonne ni mauvaise. A l'égard du corps je te réponds de même : je le prendrai, si je puis choisir, et sain et robuste ; mais le bien sera dans mon choix, non dans la force ou la santé.

« Sans doute, dira-t-on, le sage est heureux; mais le bonheur complet lui échappe, s'il n'en possède aussi les instruments matériels. De cette sorte on ne peut être malheureux avec la vertu ; mais on n'est pas au faîte du bonheur, lorsque les biens physiques nous manquent, comme la santé et l'intégrité des organes. » Ce qui paraît le moins admissible, tu l'accordes, savoir, qu'un homme en proie à d'extrêmes et continuelles douleurs n'est pas à plaindre, qu'il est même heureux, et tu nies la conséquence, bien moindre, qu'il le soit parfaitement: Cependant, si la vertu peut faire qu'un homme ne soit pas malheureux, bien plus aisément complétera-t-elle son bonheur, car il reste moins d'intervalle entre l'heureux et le très heureux, qu'entre le misérable et l'heureux. Quoi! la puissance capable d'arracher l'homme aux calamités pour le mettre au rang des heureux, ne saurait achever son œuvre et l'élever au bonheur suprême! Elle fléchit quand elle touche au sommet! La vie a ses avantages et ses désavantages : les uns et les autres sont hors de nous. Si l'homme de bien n'est point misérable, eût-il à subir tous les désavantages, comment cesse-t-il d'être très heureux si quelques avantages l'abandonnent? Comme en effet le poids des uns ne le précipite pas jusque dans le malheur, de même la privation des autres ne l'arrache point à sa félicité ; elle reste alors aussi complète que son malheur est nul dans le premier cas : autrement on peut lui ravir son bonheur, si on peut le diminuer.

Je disais tout à l'heure que la lueur d'une bougie n'ajoute rien aux clartés du soleil dont la splendeur efface tout ce qui sans lui aurait de l'éclat. « Mais il est des choses qui s'interposent entre le soleil et nous. » Oui, et la force de ses rayons demeure entière, au milieu de ces obstacles mêmes ; et malgré l'intermédiaire qui nous en dérobe l'aspect, il est à son œuvre et poursuit sa course. Lorsqu'il luit au sein des nuages, il n'est pas moindre que par un beau ciel, ni plus lent dans sa marche ; car il y a grande différence entre un obstacle et l'empêchement absolu. De même ce qui fait obstacle à la vertu ne lui enlève rien. Elle n'est pas moindre, mais elle brille moins ; à nos yeux peut-être ne parait-elle pas aussi éclatante, aussi pure ; et comme l'astre éclipsé, son influence voilée agit encore. Ainsi calamités, pertes, injustices, sont aussi impuissantes contre la vertu qu'un léger nuage contre le soleil.

Nous trouvons des gens qui nous disent que le sage mal partagé corporellement n'est ni malheureux ni heureux. Ceux-là aussi se trompent : ils mettent les avantages fortuits au niveau des vertus, et n'accordent pas plus aux choses honnêtes qu'à celles qui le sont le moins. Or quoi de plus indigne, de plus révoltant que de comparer des choses respectables à celles qui méritent le dédain? La vénération est due à la justice, à la piété, à la loyauté, au courage, à la prudence ; ce qui est vil au contraire, c'est ce dont souvent les plus vils mortels sont le plus largement pourvus : la jambe solide, et les bras et les dents, tout cela sain et à l'épreuve. Mais d'ailleurs si le sage, avec une santé fâcheuse, ne doit passer ni pour malheureux ni pour heureux, et qu'on le laisse sur la ligne mitoyenne, sa vie non plus ne sera ni à désirer ni à fuir. Et qu'y a-t-il de si absurde que ceci : « La vie du sage n'est pas à désirer, » ou de si incroyable que de prétendre qu'il y a telle vie qui n'est ni à désirer ni à fuir? Et puis, si les incommodités physiques ne rendent pas malheureux, elles permettent d'être heureux. Ce qui n'a pas la puissance de me faire passer dans un état pire ne peut m'interdire le meilleur état. « Le froid et le chaud, répond-on, sont deux choses connues dont le moyen terme est le tiède ; ainsi tel est heureux, tel misérable ; tel enfin n'est ni l'un ni l'autre. » Je veux faire justice de cette comparaison qu'on nous oppose. Si j'ajoute un degré de froid au tiède, il deviendra froid, un degré de chaud, il finira par être chaud. Mais l'homme qui n'est ni misérable ni heureux, quelque élément de misère que je lui apporte, ne sera pas misérable, vous-mêmes vous le dites : la comparaison est donc inexacte. Enfin, je vous livre un homme qui n'est ni misérable ni heureux : je le frappe de cécité, sans qu'il soit misérable ; de paralysie, il ne l'est point encore; de douleurs continuelles et graves, il ne l'est pas davantage. Si tant de maux ne sauraient le faire malheureux, ils ne le font même pas déchoir du bonheur. Si le sage ne peut tomber, comme vous le dites, du bonheur dans la misère, il ne tombera pas dans la privation du bonheur. Car pourquoi de si beaux commencements s'arrêteraient-ils à un point quelconque? Ce qui l'empêche de rouler jusqu'en bas le retient au sommet. Comment le bonheur ne serait-il pas indivisible? Il ne peut même être discontinu ; c'est pourquoi la vertu suffit d'elle-même à le produire. « Quoi! s'écrie-t-on, un sage comblé de jours qu'aucune douleur n'a traversés n'est pas plus heureux que celui qui a toujours lutté contre la mauvaise fortune? » Qu'on me réponde si le second est meilleur et plus vertueux que le premier : s'il n'en est rien, il n'est pas plus heureux. Il faut que sa vie soit plus pure pour qu'elle devienne plus heureuse ; elle ne le devient qu'à ce prix. La vertu ne saurait s'accroître, ni par conséquent le bonheur, qui vient d'elle. La vertu est un si grand bien, qu'elle ne sent point tous ces petits accidents tels que la brièveté de la vie, la douleur, les diverses incommodités du corps. Car, pour la volupté, elle ne mérite pas même un de ses regards. Quel est le plus beau privilège de la vertu? De n'avoir nul besoin de l'avenir, de ne point compter le nombre de ses jours : le plus court espace de temps lui complète un bonheur sans fin. Cela nous paraît hors de toute croyance et dépasser les limites de notre nature : car cette majestueuse vertu, nous la mesurons à notre faiblesse, et c'est à nos vices mêmes que nous appliquons le nom de vertu. Mais ne semble-t-il pas aussi incroyable qu'un homme au fort des plus vives douleurs s'écrie. : Je suis heureux? Pourtant c'est dans l'officine même de la volupté que ce mot-là s'est fait entendre. « Voici le dernier et le plus heureux jour de ma vie, » disait Epicure,[99] quand d'une part des embarras de vessie le torturaient, et que de l'autre un incurable ulcère lui rongeait les entrailles. Pourquoi donc ne pas croire à de pareils traits venant d'hommes qui vouent leur culte à la vertu, quand on les trouve jusque chez ceux qui prirent la volupté pour souveraine? Oui, même ces âmes dégénérées, si peu élevées dans leurs sentiments, soutiennent qu'au sein d'extrêmes douleurs, d'extrêmes calamités, le sage ne sera ni heureux ni malheureux. Toutefois cette assertion aussi est incroyable, plus incroyable que la nôtre. Car je ne vois pas comment ne tomberait point jusqu'au plus bas degré la vertu une fois renversée de son trône. Ou elle doit donner le bonheur, ou, si elle perd cette prérogative, elle n'empêchera point le malheur. Tant qu'il se tient debout, l'athlète n'est pas renvoyé du combat : il faut qu'il soit vainqueur ou vaincu. « Mais ce n'est que pour les dieux immortels que la vertu et le bonheur sont faits : nous n'avons de ces biens que l'ombre et qu'une sorte d'image : nous en approchons sans y atteindre. » Je réponds que la raison est commune aux dieux comme à nous : seulement chez eux elle est parfaite, chez nous perfectible. Mais ce qui nous amène à désespérer, ce sont nos vices. L'homme faible n'est au second rang que par son peu de persistance à observer les meilleurs principes, et parce que son jugement chancelle encore incertain. Il a besoin que sa vue et son ouïe soient bonnes, sa santé satisfaisante, son extérieur non disgracieux, et qu'il se maintienne dispos de tous ses membres, et puis que sa carrière soit longue : ainsi pourra-t-il ne point se repentir de la vie. Ce demi-sage garde en lui un levain de malignité qui tient à sa mobilité d'âme ; ce fond de malice qui ne le quitte point le pousse à violer la règle, et l'agite et l'éloigné du bien. Il n'est pas encore vertueux, il s'essaye à l'être ; or quiconque ne l'est pas sans restriction n'est qu'un méchant.

Mais un cœur généreux qu'habite la vertu[100]

est l'égal des dieux ; c'est vers eux qu'il s'élève, car il a souvenir de son origine. Ce n'est jamais une témérité de vouloir remonter au lieu d'où l'on est descendu. Et pourquoi ne pas voir quelque chose de divin dans l'être qui est une parcelle de la divinité? Ce grand tout, dans lequel nous sommes compris, est un, et cet un est dieu : nous sommes ses associés, nous sommes ses membres.[101] L'esprit de l'homme qui embrasse tarit de choses s'élève jusqu'à lui, si les vices ne dépriment point son essor. Et comme l'attitude de son corps est droite et ses yeux tournés vers le ciel, de même son esprit, qui peut s'étendre aussi loin qu'il lui plaît, a été de telle sorte formé par la nature qu'il veut atteindre au niveau des dieux, déployer ainsi toutes ses forces et parcourir à l'aise son domaine. Elle ne lui est pas étrangère la route par où il gravit vers le ciel ; y monter était une œuvre immense : mais il y retourne, il est né pour ce chemin-là. Il marche hardiment, sans souci pour tout le reste : les trésors, il n'y regarde point ; cet or et cet argent, si dignes des ténèbres où ils gisaient, il ne les prise pas sur le brillant dont ils frappent les yeux de l'ignorance, mais d'après la fange originelle dont notre cupidité les a séparés en les exhumant. Il sait, disons-le bien, que les richesses sont placées autre part qu'où on les entasse, que c'est son âme qu'il doit remplir, non ses coffres. Un tel homme, on peut l'investir du domaine de toutes choses, on peut l'envoyer en possession de la nature entière, sans autres limites que celles de l'Orient et de l'Occident ; tout doit, comme aux dieux, lui appartenir à lui qui regarde d'en haut ceux qui, regorgeant d'opulence, sont tous moins heureux de ce qu'ils ont que malheureux de ce qu'ils n'ont pas.[102] Parvenu à ce point de sublimité, il songe aussi à son corps, ce fardeau nécessaire, non en aveugle ami, mais en tuteur, et ne se met pas sous la dépendance de ce qui fut mis sous la sienne. Nul ne peut être libre, qui est esclave de son corps. Car échappât-on aux autres servages que nous crée l'amour excessif et inquiet qu'on lui porte, le corps est déjà un fantasque et difficile maître. Tantôt le sage en sort sans murmure, tantôt il s'en élance avec courage, et ne s'informe point de ce que ses restes vont devenir. Mais comme nous ne prenons point souci des poils coupés de notre barbe, cette âme divine, alors qu'elle va quitter l'homme, estime que l'endroit où son enveloppe sera portée, que le feu la consume, ou que le sol la couvre, ou que les bêtes la déchirent, ne lui importe pas plus que l'arrière-faix au nouveau-né. Qu'on la jette à dépecer aux oiseaux de proie, ou que

Les chiens de mer en fassent leur pâture,[103]

cela le touche-t-il? Lors même qu'il est parmi les hommes, nulle menace ne l'intimide; craindra-t-il, mort, les menaces de ceux pour qui ce n'est pas assez; d'être craints en deçà du trépas? « Je ne m'épouvante, dit-il, ni de vos crocs, ni des outrages auxquels seront en butte les lambeaux de mon cadavre, hideux pour ceux qui le verront. Je ne réclame de personne les derniers devoirs ; je ne recommande à personne ma dépouille. Nul ne reste sans inhumation : la nature y a pourvu. Ceux que la cruauté humaine jette à l'abandon, le temps les ensevelit. Mécène a très bien dit :

Que m'importe un tombeau? Le sein de la nature

De ses fils délaissés devient la sépulture. »

Ce mot semble d'une âme résolue : c'était en effet un haut et mâle génie, si l'homme n'eût énervé le poète.

LETTRE XCIII.

Sur la mort de Métronax. Mesurer la vie sur l'emploi qu'on en fait, non sur sa durée.

Dans la lettre où tu te plaignais de la mort du philosophe Métronax,[104] comme s'il eût pu et dû vivre plus longtemps, je n'ai point reconnu cet esprit de justice qui pour toute personne et en toute cause surabonde chez toi : mais il ne te fait faute que là où il manque à tout le monde. J'ai trouvé beaucoup d'hommes justes envers les hommes; envers les dieux, pas un seul. Nous faisons chaque jour le procès à la destinée : « Pourquoi celui-ci est-il enlevé au milieu de sa carrière? Pourquoi celui-là ne l'est-il pas et prolonge-t-il une vieillesse à charge à lui-même et aux autres? » Qu'estimes-tu, je te prie, le plus légitime, ou que tu obéisses à la nature, ou que la nature t'obéisse? Et qu'importe que tu sortes plus ou moins tôt d'où il faudra toujours sortir? Ce n'est pas de vivre longtemps qu'il faut se mettre en peine, mais de vivre assez. Le premier point est l'affaire du sort, le second est la tienne. La vie est longue si elle est remplie ; or elle n'est remplie que si l'âme a ressaisi ses biens propres et s'est remise en possession d'elle-même. Que servent à cet homme quatre-vingts ans passés à ne rien faire? Il n'a pas vécu, il a séjourné dans la vie ; ça été non une mort tardive, mais une longue mort. « Il a vécu quatre-vingts ans! » Je voudrais savoir à quel jour tu fais remonter sa fin.[105] « Mais cet autre, mort dans la verdeur de l'âge! » Lui du moins s'est acquitté de tous les devoirs d'un bon citoyen, d'un bon ami, d'un bon fils ; il ne s'est relâché sur aucun point. Quoique son âge soit incomplet, sa vie est complète. « Le premier a vécu quatre-vingts ans! » Dis plutôt : il a duré tout ce temps-là, à moins que tu n'entendes qu'il a vécu comme on le dit des végétaux.

Voici mon vœu, Lucilius : tâchons qu'à l'instar des métaux précieux notre vie gagne non en volume, mais en valeur. Mesurons-la par ses œuvres, non par sa durée.[106] Veux-tu savoir ce qui distingue ce jeune héros, contempteur de la Fortune, et à tout égard déjà vétéran de l'existence dont il a conquis le plus riche trésor, ce qui le distingue de cet homme qui a laissé derrière lui nombre d'années! L'un vit encore après qu'il n'est plus, l'autre avant de mourir avait cessé d'être. Louons donc et plaçons parmi les heureux celui qui, du peu de temps qui lui fut octroyé, sut faire un bon emploi. Il a joui de la vraie lumière : ce n'a pas été un homme de la foule ; il a vécu, et d'une vie énergique ; tantôt le ciel a été serein pour lui, et tantôt, selon l'ordinaire, l'astre aux puissants rayons n'a percé qu'à peine les nuages. Pourquoi demander combien de temps il a pu vivre? Il a vécu, il s'est élancé jusque dans la postérité, il a pris rang dans la mémoire des hommes.

Ce n'est pas que, si un surcroît d'années m'était offert, je le refuserais : toutefois je dis que rien n'aura manqué à mon bonheur, si on en abrège la durée. Car je n'ai pas arrangé mes plans pour le plus long terme qu'une avide espérance pouvait se promettre; mais il n'est point de jour que je n'aie regardé comme le dernier de mes jours. Pourquoi m'interroger sur la date de ma naissance, et si je compte encore parmi les jeunes gens? J'ai mon lot. De même qu'un homme peut dans une petite taille être complètement homme, ainsi un court espace de temps peut compléter la vie. La longueur de l'âge ne fait rien ici.[107] La durée de ma vie est hors de mon pouvoir; être homme de bien tant que je vivrai, voilà qui dépend de moi. Exige de moi que mes jours ne s'écoulent pas un à un dans d'ignobles ténèbres, que je dirige ma vie et ne la laisse pas fuir devant moi.

Tu demandes quel est l'âge le plus avancé? L'âge de la sagesse. Y parvenir c'est avoir atteint non la plus lointaine limite, mais la plus élevée. Que l'homme alors se glorifie hardiment et remercie les dieux en se retrouvant parmi eux, et sache gré autant à lui-même qu'à la nature de ce qu'il a été. Oui, il a droit de s'applaudir d'avoir rendu à la nature une vie meilleure qu'il ne la reçut. Il a réalisé le modèle de l'homme de bien; il en a fait voir le caractère et la grandeur : eût-il ajouté à ses jours, il n'eût fait que continuer son passé. Et jusqu'où donc voulons-nous vivre? Nous avons tout connu, joui de tout. Nous savons d'où relève le grand principe des choses, la nature; comment elle ordonne le monde; par quels retours elle ramène l'année ; comment elle a réuni en elle tous les êtres épars et s'est donnée pour fin à elle-même. Nous savons que les astres marchent par leur propre impulsion; qu'excepté la terre rien n'est fixe ; que tout le reste fuit d'une vitesse continuelle. Nous savons comment la lune devance le soleil; pourquoi, plus lente, elle le laisse derrière elle, lui si prompt dans sa course; comment elle reçoit ou perd sa lumière; quelle cause amène la nuit et quelle autre nous rend le jour. Il nous reste à aller où nous verrons de plus près ces merveilles. Et, dit le sage, ce n'est pas cet espoir qui me fait partir avec plus de courage, bien sûr que pour moi s'ouvre un chemin vers mes dieux bien-aimés. J'ai mérité sans doute d'être admis dans leur sein et je m'y suis déjà vu : j'ai envoyé vers eux ma pensée et ils m'ont envoyé la leur. Mais suppose-moi anéanti, et qu'à la mort rien de l'homme ne reste, ma résolution n'en est pas moins ferme, dussé-je n'aborder nulle part au sortir d'ici. « Il n'a pas vécu autant d'années qu'il aurait pu vivre! » Un petit nombre de lignes peut former un livre, un livre louable et utile. Tu sais combien les annales de Tanusius sont volumineuses et comment on les appelle.[108] La longue vie de quelques hommes ressemble à ces annales et mérite l'épithète qu'on y joint. Estimes-tu plus heureux le gladiateur qu'on égorge le soir que celui qui tombe au milieu du jour? en est-il, penses-tu, un seul assez sottement épris de la vie pour aimer mieux recevoir le coup de grâce au spoliaire[109] que dans l'arène? Voilà à quelle distance nous nous devançons les uns les autres. La mort nous fauche tous, le meurtrier après la victime. C'est en vue d'un moment que l'on s'agite avec tant d'anxiété. Eh! que sert d'éviter plus ou moins longtemps l'inévitable?

LETTRE XCIV.

De l'utilité des préceptes. De l'ambition, de ses angoisses.

Cette partie de la philosophie qui donne les préceptes propres à chaque personne, qui ne forme point l'homme en général, mais qui prescrit au mari la conduite à tenir avec sa femme, au père la manière d'élever ses enfants, au maître celle de gouverner ses esclaves, a été seule admise par quelques esprits. Ils ont laissé là tout le reste qu'ils tenaient pour pures digressions en dehors de l'utile, comme si l'on pouvait donner conseil sur des cas spéciaux sans avoir d'abord embrassé tout l'ensemble de la vie humaine. D'après Aristote le stoïcien, au contraire, ces préceptes ont peu de poids et ne descendent pas jusqu'au fond de l'âme. Ils tirent un grand secours, selon lui, des axiomes de la philosophie et de la constitution même du souverain bien ; et les avoir bien compris et étudiés, c'est s'être prescrit ce qu'il faut faire dans chaque occurrence. Celui qui apprend à lancer le javelot se choisit un point de mire, et sa main se forme à bien diriger le trait; quand il a acquis ce talent par les leçons et l'exercice, partout où il veut, il en fait usage : car ce n'est pas tel ou tel objet qu'il sait frapper, mais tous ceux qu'il voudra. De même l'homme instruit des devoirs de la vie en général n'a pas besoin d'avis partiels, quand le tout lui est familier: ce qu'il sait, ce n'est pas la manière de vivre avec sa femme ou son fils, mais celle de bien vivre, qui renferme aussi les deux premières.

Cléanthe juge que cette branche de la science est utile aussi, mais impuissante si elle n'est entée sur le tronc, si les décrets mêmes et les points capitaux de la philosophie ne nous sont connus.

Le problème se divise donc en deux points : cette branche est-elle utile ou inutile, et peut-elle, à elle seule, former l'homme de bien, c'est-à-dire est-elle superflue ou rend-elle superflues toutes les autres? Ceux qui la veulent faire croire superflue disent: « Si quelque obstacle arrête ma vue, il faut l'écarter; tant qu'il est devant moi, c'est peine perdue que de me prescrire et la façon de marcher et où je dois étendre la main. Ainsi encore, si quelque nuage aveugle mon âme et s'oppose à ce qu'elle discerne l'ordre de ses devoirs, que me fait l'homme qui me dit : « Tu vivras de telle sorte avec ton père, de telle autre avec ta femme! » Vos préceptes n'avancent à rien, tant que l'erreur offusque mon esprit; dissipez-la, je verrai clairement ce que chaque devoir exige de moi. Sinon, vous enseignez au malade ce que l'homme sain doit foire, vous ne lui rendez pas la santé. Tous enseignez au pauvre le rôle du riche. Comment le remplira-t-il s'il reste dans sa pauvreté? Tous apprenez à celui qui a faim ce qu'il doit faire en tant que rassasié; cette faim qui lui ronge les moelles, ôtez-la lui d'abord. Je vous dis de même pour tous les vices : c'est d'eux qu'il faut débarrasser l'homme, au lieu de recommander ce qui, avec eux, est impraticable. Si vous ne dissipez les préjugés qui nous travaillent, ni l'avare ne comprendra comment il faut user de l'argent, ni le poltron comment mépriser les périls. Il faut faire bien comprendre à l'un que l'argent n'est ni un bien ni un mal, et lui montrer des riches très misérables ; il faut convaincre l'autre que tout ce que redoute la multitude n'est pas si à craindre que la renommée le crie en tous lieux, fût-ce même la douleur ou la mort. Que dans la mort, cette loi qu'il faut subir, il y a cette grande consolation qu'elle ne nous visite pas deux fois ; que dans la douleur on aura pour remède ce courage obstiné qui rend plus léger ce qu'on supporte avec énergie ; que la douleur a cela de bon qu'elle ne peut être extrême quand elle dure, ni durer quand elle est extrême; qu'il faut accepter avec constance tout ce que nous imposent les nécessités d'ici-bas. Lorsqu'avec ces principes vous aurez amené l'homme en présence de sa condition, et qu'il aura reconnu que la vie heureuse n'est point une vie selon la volupté, mais selon la nature ; qu'il aura affectionné dans la vertu l'unique bien de l'homme et fui la turpitude comme l'unique mal; que tout le reste, richesse, honneurs, santé, force, puissance seront à ses yeux dessillés choses indifférentes qui ne doivent compter ni dans les biens ni dans les maux, il n'aura que faire de ces moniteurs de détails pour lui dire : « Marchez ou mangez de telle sorte ; ceci convient à l'homme, ceci à la femme, ceci au mari, ceci au célibataire. » Les plus ardents donneurs de ces conseils n'ont pas eux-mêmes la force de les suivre. Le pédagogue les prodigue à l'enfant, l'aïeule au petit-fils, et le plus colère des précepteurs démontre qu'il ne se faut point mettre en colère.

Entre dans une école publique, tu verras que ce que les philosophes débitent avec tant d'importance et d'emphase est dans les livrets de l'enfance.[110]

« Et après tout, enseignerez-vous des choses évidentes ou douteuses? Évidentes, elles n'ont pas besoin qu'on en donne avis; douteuses, on n'en croit pas le précepteur : les préceptes sont donc superflus. Veuillez bien me comprendre. Si vos avis sont obscurs et ambigus, il faudra les appuyer de preuves ; s'il vous faut prouver, vos démonstrations ont plus de valeur que le reste et suffisent toutes seules. « Voici comme il faut en user avec un ami, un citoyen, un allié. — Pourquoi? — Ainsi le veut la justice. » Une théorie de la justice me fournit tout cela. J'y trouve que l'équité est en soi chose désirable, que ce n'est pas la crainte qui nous y force, l'intérêt qui nous y engage ; que celui-là n'est pas juste à qui cette vertu plaît par autre chose que par elle-même.

« Quand, bien persuadé, je me suis imbu de ces doctrines, que me font vos préceptes qui m'apprennent ce que je sais déjà? Les préceptes sont superflus pour qui a la science; pour qui ne l'a pas, c'est peu de chose. Car il lui faut concevoir non seulement ce qu'on lui prescrit, mais encore le pourquoi. Est-ce, je le répète, à l'homme qui a des idées justes sur les biens et sur les maux que les préceptes sont nécessaires, ou à l'homme qui en a des idées fausses? Le second ne tirera de vous aucune aide : son oreille est acquise au préjugé public qui combat vos avertissements ; le premier, dont le jugement est arrêté sur ce qu'il doit rechercher ou fuir, sait ce qu'il a à faire sans même que vous parliez. Toute cette partie de la philosophie peut donc être écartée.

« Deux choses nous amènent à faillir, ou un fonds de mauvais penchants que des opinions dépravées ont fait contracter à l'âme, ou, sans que l'erreur la domine, c'est une propension vers l'erreur ; et bientôt entraînée par de faux-semblants loin du devoir, la voilà corrompue. C'est pourquoi nous devons ou guérir radicalement cette âme malade et la délivrer de ses vices, ou, si elle est libre encore mais tendant au mal, nous emparer d'elle les premiers. Les décrets de la philosophie opèrent ce double effet : donc ici vos préceptes n'ont rien à faire.

« D'ailleurs, si nous voulons donner des préceptes pour chaque individu, c'est une œuvre qui passe toute portée. Car nous devons d'autres avis aux capitalistes qu'aux cultivateurs, aux commerçants qu'aux suivants et amis des rois, à celui qui veut s'attacher à ses égaux qu'à celui qui veut vivre avec ses inférieurs. Pour l'état de mariage vous prescrirez comment on doit vivre avec celle qu'on a épousée fille, et comment avec celle qui a l'expérience d'un premier hymen, comment avec une femme riche, comment avec une non dotée. Ne pensez-vous pas qu'il y a quelque différence entre une épouse stérile ou féconde, déjà mûre ou toute jeune, entre une mère ou une marâtre? Nous ne pouvons embrasser tous les cas, et chacun pourtant veut des préceptes particuliers. Mais les lois de la philosophie sont sommaires et comprennent tous les cas. Ajoute ici que les préceptes de la sagesse doivent être précis et positifs : ce qui ne peut être précisé est en dehors de la sagesse ; la sagesse connaît les limites des choses. Nouvelle raison d'écarter la partie des préceptes qui promet à peu de personnes, loin de pouvoir fournir à toutes, tandis que la sagesse s'adresse à tout le monde. La démence publique et celle qu'on livre aux soins des médecins ne diffèrent nullement: sinon que celle-ci est travaillée de maladie, celle-là de faux préjugés. L'une vient d'un dérangement d'organes : l'autre est un dérangement d'esprit. Celui qui recommanderait à un fou la manière dont on doit parler, la démarche qu'on doit avoir, la conduite qu'on doit tenir en public, en particulier, serait plus fou que celui qu'il voudrait morigéner ; c'est la bile noire qu'il faut guérir, c'est la cause même de sa folie qu'il faut écarter. Agissez pareillement pour cette autre folie de l'âme : dissipez le mal lui-même, sinon vos bons avis se perdent en vaines paroles. »

Voilà les raisons d'Ariston. Nous les réfuterons une à une. D'abord, pour répondre à celle-ci: « Si quelque obstacle empêche l'œil de voir, il faut l'écarter, » j'avoue que l'œil n'a pas besoin de préceptes pour voir, mais d'un remède qui le nettoie et le débarrasse de l'obstacle. Car il est dans la nature que l'homme voie, et c'est le rendre à ses fonctions que d'écarter ce qui les gêne. Mais ce que chaque devoir exige de nous, la nature ne l'enseigne pas. Et puis, l'homme guéri d'une fluxion ne se trouve pas, par cela même qu'il recouvre la vue, en état de la rendre à d'autres: l'homme délivré du vice en délivre autrui. Il n'est besoin ni d'exhortation ni même de conseil pour que l'œil saisisse la différence des couleurs : il distinguera le blanc du noir sans que personne l'en avertisse : l'âme au contraire exige force préceptes pour reconnaître les devoirs qu'impose la vie. Et encore, pour des yeux malades le médecin fait plus que traiter, il conseille. « Gardez-vous, dit-il, d'exposer la vue affaiblie à une trop vive lumière : des ténèbres passez d'abord à un demi-jour, puis osez davantage, et par degrés accoutumez-vous à supporter le plein midi. Après le repas point d'étude : ne forcez point un organe plein et gonflé ; l'impression de l'air, du froid qui vous frappe au visage, est à éviter; » à quoi il ajoute d'autres avis semblables non moins efficaces que les médicaments.[111] « L'erreur, dit Ariston, est la cause de nos fautes; les préceptes ne nous l'enlèvent pas, ils ne détruisent pas les opinions fausses touchant le bien et le mal. « J'accorde que par eux-mêmes les préceptes sont impuissants pour renverser les préventions erronées de l'âme ; mais est-ce à dire qu'ils le sont toujours, même avec d'autres auxiliaires? En premier lieu ils renouvellent nos souvenirs, et puis, ce qui en bloc paraissait trop confus, la division des parties l'offre sous un jour plus exact. Dans votre système vous pourriez taxer de superflues toute consolation, toute exhortation ; or elles ne le sont pas ; donc les simples avis ne le sont pas non plus. « C'est folie, dites-vous, de prescrire au malade ce qu'il devrait faire bien portant; c'est la santé qu'il faut lui rendre, sans quoi les préceptes sont vains. » Mais n'y a-t-il pas des règles communes à la maladie et à la santé, dont il faut être instruit, comme de ne point manger gloutonnement, d'éviter la fatigue? Il y a des préceptes communs au pauvre et au riche. « Guérissez la cupidité et vous n'aurez rien à recommander ni au pauvre ni au riche, si la passion s'éteint chez tous les deux. » Comme si ce n'étaient pas choses différentes que de ne point désirer l'argent et que de savoir user de la richesse dont l'avare ignore la mesure, dont l'homme même qui ne l'est pas ne sait point l'usage? « Extirpez les erreurs, les préceptes sont superflus. » Cela est faux : supposez en effet l'avarice plus généreuse, le luxe moins dissipateur, la témérité soumise au frein, l'apathie réveillée par l'éperon, tous les vices repoussés, encore reste-t-il à savoir et ce qu'on doit faire et comment on doit le faire. « Les avertissements seront sans effet, appliqués à des vices invétérés. » Mais la médecine elle-même ne triomphe pas des maux incurables: pourtant on l'y emploie tantôt comme remède, tantôt comme soulagement. La philosophie à son tour, dût-elle agir tout entière et rassembler toutes ses forces, ne saurait extirper un ulcère endurci, en vieilli dans l'âme; s'ensuit-il qu'elle ne guérisse rien parce qu'elle ne guérit pas tout? « Que sert de démontrer des choses évidentes? » Cela sert beaucoup. Car souvent nous savons telle chose et nous n'y songeons point. L'admonition n'instruit pas, mais pique l'attention, mais réveille, mais fortifie nos souvenirs et les empêche de s'échapper. Nous passons devant tant d'objets sans les voir! Avertir, c'est une manière d'exhorter. Souvent l'esprit ferme les yeux aux choses les plus visibles : il faut d'autorité le rappeler à la connaissance de ce qu'il connaît le mieux. C'est ici le cas de rappeler le mot de Calvus plaidant contre Vatinius : « Il y a eu brigue, vous le savez, et tous savent que vous le savez. » De même vous savez que l'amitié veut être saintement observée, et vous la trahissez ; vous savez qu'il est injuste d'exiger que votre femme soit chaste, quand vous corrompez celles des autres: vous savez que si elle doit être pure d'adultère, vous devez l'être de concubinage, et vous ne l'êtes pas. Aussi faut-il vous ramener fréquemment à ces souvenirs, car vous devez les tenir non pas à l'écart, mais sous la main. Toute vérité salutaire veut être souvent méditée, souvent approfondie; et qu'on ne se borne pas à la connaître, mais qu'on l'ait à commandement. Ajoute que les choses déjà claires deviennent ainsi plus claires encore. « Si ce que vous prescrivez est contestable, vous devrez y joindre des preuves; ce seront donc ces preuves, non les préceptes, qui feront effet. » Mais, sans même recourir aux preuves, l'autorité seule de celui qui conseille n'a-t-elle pas son efficacité, tout ainsi que les réponses des jurisconsultes gardent leur valeur, même quand les raisons n'en sont pas données? En outre les préceptes mêmes ont intrinsèquement beaucoup de poids, surtout formulés en vers ou resserrés en prose sous forme de sentences, comme ces adages de Caton: « Achète, non pas l'utile, mais l'indispensable. Ce qui n'est pas utile, ne coûtât-il qu'un as, est trop cher. » Telles sont les réponses d'oracles ou les mots qui y ressemblent : « Sois ménager du temps. Connais-toi toi-même. » Exigeras-tu des preuves quand on te citera ces vers :

Pour remède à l'injure il ne faut que l'oubli.

Osons : le sort nous aidera.[112]

Le paresseux fait obstacle à lui-même.

Ces vérités n'ont nul besoin d'avocat, elles nous prennent par nos sentiments intimes, et c'est alors que la nature nous montre sa puissance et triomphe.[113] Nos âmes portent les germes de toutes les vertus, que développent les bons avis, comme à l'aide d'un souffle léger s'étend le feu d'une étincelle. La vertu se réveille dès qu'on la touche et qu'on la provoque. Il y a, en outre, des principes qui sont en nous, mais que nous n'avons pas bien présents, et qui obéissent à l'appel dès qu'on les énonce. Il est aussi des idées éparses et peu liées entre elles, qu'un esprit non exercé ne saurait réunir. C'est cette réunion qu'il importe d'opérer, pour leur donner à toutes plus de consistance et à l'esprit plus d'allégement. Autrement, si les préceptes ne sont d'aucun secours, il faut abolir tout corps de doctrine et s'en tenir a la simple nature. Ceux qui le prétendent ne voient pas qu'il y a des esprits actifs et pénétrants, comme des esprits lents et obtus ; que tel enfin est plus ingénieux que tel autre. La vigueur de l'esprit se nourrit et s'accroît par les préceptes qui ajoutent des idées aux idées naturelles, et qui rectifient les mauvaises tendances.

« Mais l'homme qui manque de principes droits, à quoi vos avertissements lui serviront-ils, enchaîné qu'il est par ses vices? » Ils lui serviront à s'en affranchir. Car tout sentiment naturel n'est pas éteint en lui, mais seulement éclipsé et comprimé : en cet état même il tente de se relever, il lutte contre le génie du mal. Mais qu'il trouve assistance et soit soutenu par vos préceptes, il remonte à la vie, si toutefois une corruption invétérée ne l'a pas gangrené et frappé de mort ; car alors la philosophie avec toutes ses règles, avec toute l'instance de ses efforts, ne le ressusciterait pas. En quoi d'ailleurs diffèrent ses décrets de ses préceptes, sinon que les uns sont généraux, les autres particuliers? Ce sont toujours des prescriptions, mais absolues dans le premier cas, et, dans le second, relatives. « A l'homme qui a des principes droits et honnêtes les avertissements sont superflus. » Point du tout : car tout instruit qu'il est de ce qu'il doit faire, il ne lit pas assez clairement dans ses devoirs. Ce ne sont pas nos passions seulement qui nous empêchent de faire des actes dignes d'éloge, c'est aussi l'incapacité de découvrir ce que chaque chose exige de nous. Parfois notre âme est bien réglée, mais apathique, et n'est pais exercée à trouver la route du devoir : les bons avis la lui montrent. « Bannissez les fausses opinions touchant les biens et les maux, et mettez les vraies à la place : les bons avis n'auront rien à faire. » Sans doute c'est un moyen d'établir l'harmonie de l'âme, mais ce n'est pas le seul. Car encore qu'on ait démontré par de bons arguments ce qui est bien, ce qui est mal, les préceptes n'en ont pas moins leur rôle : la prudence, la justice constituent des devoirs, et les devoirs se règlent par les préceptes. Et puis le jugement qu'on porte du bien et du mal se fortifie par l'exécution des devoirs à laquelle les préceptes conduisent. Car le conseil et l'action marchent d'accord, et l'un ne peut précéder l'autre sans en être suivi ; l'action vient en son lieu, d'où l'on voit que les préceptes la devancent. « Mais les préceptes sont infinis. » Cela est faux. Ils ne le sont pas sur les points principaux et nécessaires ; ils n'offrent alors que de légères variétés selon l'exigence des temps, des lieux, des personnes, et encore donne-t-on pour tout cela des préceptes généraux. « Jamais des préceptes généraux n'ont guéri la folie, ni même la méchanceté. « Il y a ici dissemblance. Car ôtez la folie, vous avez rendu la santé ; mais bannissez les fausses opinions, vous n'obtenez pas à l'instant l'intelligence claire des devoirs, et quand vous l'obtiendriez, les bons avis n'en fortifieront pas moins un jugement déjà droit sur les biens et sur les maux. Il est également faux que les préceptes ne profitent pas à l'insensé : car si tout seuls ils ne suffisent pas, ils aident du moins à la guérison : les menaces et les corrections ont souvent contenu l'insensé. Je parle de celui dont l'esprit est dérangé, non entièrement perdu.

« Mais les lois, pour nous porter au devoir, sont inefficaces : et que sont les lois, que des préceptes mêlés de menaces? » D'abord ce qui ôte aux lois le pouvoir de persuader, c'est qu'elles menacent : les préceptes gagnent la volonté, mais ne la forcent point. Ensuite, les lois détournent du crime : les préceptes ne font qu'exhorter au devoir. Ajoute que les lois aussi contribuent aux bonnes mœurs, quand surtout elles instruisent et ne se bornent pas à commander. Sur ce point je suis d'autre avis que Posidonius, qui n'approuve pas que les lois de Platon soient accompagnées d'exposés de motifs.[114] « La loi, dit-il, doit être brève, pour être plus facilement retenue par les ignorants ; qu'elle soit comme une voix partie du ciel ; qu'elle ordonne et ne discute pas. Rien ne me semble plus froid ni plus déplacé qu'une loi avec préambule. Commande, dis ce que tu veux que je fasse : ma tâche n'est pas d'apprendre, mais d'obéir. » Je tiens, moi, que les lois influent sur les mœurs ; aussi voit-on de mauvaises mœurs partout où les lois sont mauvaises. « Mais les lois n'influent pas sur tous! » Ni la philosophie non plus : est-ce à dire qu'elle soit inutile et impuissante à former les âmes? or la philosophie qu'est-elle, sinon la loi de la vie? Mais admettons que les lois soient sans influence, il ne suit pas de là qu'il en soit de même de tout avertissement, ou il faudra le dire aussi des discours qui consolent, qui dissuadent, qui exhortent, de la réprimande et de l'éloge. Toutes ces choses sont des espèces d'avertissements, des moyens de faire arriver à la perfection morale.

Rien n'inspire mieux des sentiments honnêtes et ne rappelle mieux au droit chemin une âme flottante et encline à s'égarer, que la fréquentation des gens de bien. C'est un charme qui peu à peu s'insinue dans les cœurs ; et les voir souvent, les entendre souvent, agit avec autant de force que le précepte. Oui, j'aime à le dire, la simple rencontre du sage fait du bien ; et tout d'un grand homme, jusqu'à son silence, profite en quelque point.[115] Il ne m'est pas si aisé de dire comment on en devient meilleur, qu'il me l'est de sentir que je le suis devenu. « Il y a dit Phédon, de menus insectes dont la morsure ne se sent point, tant le dard est imperceptible et nous trompe pour mieux nous blesser; la tumeur indique une morsure, et sur la tumeur même nulle lésion ne parait. Semblable chose arrive dans le commerce des sages; on ne reconnaît ni quand, ni comment il profite; on reconnaît qu'il a profité. » — Que prétends-tu conclure de là? — Que les bons préceptes, si tu les médites souvent, te serviront autant que les bons exemples. Pythagore a dit « que notre âme devient tout autre, lorsque entrés dans un temple nous voyons de près les images des dieux et attendons la voix de quelque oracle.[116] »

Mais qui peut nier que certains préceptes ne frappent efficacement les esprits même les moins éclairés? Tels sont ces axiomes si brefs, mais d'un grand poids :

Rien de trop.

Jamais un cœur avare a-t-il dit « C'est assez? »

Attendez-vous à la pareille.

Ces mots-là portent coup, et nul n'est maître de douter ou de s'enquérir du pourquoi. Tant la vérité, même sans démonstration, nous entraîne toute seule!

Si le respect est un frein pour l'âme, une barrière pour le vice, pourquoi l'avertissement n'aurait-il pas le même pouvoir? Si le châtiment imprime la honte, pourquoi l'avertissement ne le ferait-il pas, lors même qu'il n'emploie que les préceptes sans rien de plus? Mais il est plus efficace et pénètre plus avant, s'il appuie de raisons ses conseils, s'il ajoute pourquoi la chose doit se faire, quel fruit est réservé à celui qui la fait et qui obéit aux préceptes. Si l'autorité est utile, l'avertissement le sera ; or elle est utile, par conséquent l'avertissement aussi.

La vertu se divise en deux parties, la contemplation du vrai et l'action ; la doctrine nous porte à la première, l'avertissement à la seconde. L'action droite est à la fois l'exercice et la manifestation de la vertu ; or si celui qui conseille sert pour l'action, celui qui avertit sert encore. Si donc l'action droite est nécessaire à la vertu, et que cette action nous soit indiquée par l'avertissement, l'avertissement aussi est nécessaire. Deux choses ajoutent singulièrement aux forces de l'âme, sa foi en la vérité et en elle-même : l'avertissement donne l'une et l'autre. Il lui fait croire à la vérité, et cette croyance lui inspire l'enthousiasme et la remplit de confiance : concluons que l'avertissement n'est pas superflu. M. Agrippa, homme d'un grand caractère et, entre tous ceux que les guerres civiles ont faits illustres et puissants, le seul dont les succès aient été ceux de la patrie, répétait souvent qu'il devait beaucoup à cette maxime : « L'union fait prospérer les plus faibles établissements, l'anarchie dissout les plus forts. » Maxime qui, disait-il, l'avait rendu excellent frère, excellent ami. Si des sentences de ce genre, devenues familières à l'âme, la forment au bien, pourquoi cette portion de la philosophie, dont elles sont l'essence, n'en ferait-elle pas autant? La vertu consiste, partie dans la doctrine, partie dans l'exercice : il faut apprendre, et confirmer par l'action ce qu'on a appris. S'il en est ainsi, non seulement les décrets de la sagesse sont utiles, mais encore ses préceptes, véritables édits qui répriment nos passions et qui les enchaînent.

« La philosophie, dit-on, se partage en deux points : la science, et l'état de l'âme. Qui possède la science, qui s'est instruit de ce qu'il doit faire ou éviter, n'est point sage encore, s'il n'a comme identifié son âme avec ses instructions. La troisième partie, celle des préceptes, tient des deux premières, des décrets et de l'état de l'âme, et partant ne contribue en rien à compléter la vertu, puisque les deux autres suffisent. » Ainsi donc la consolation aussi serait superflue, car elle a la même origine ; et aussi l'exhortation, les conseils, les raisonnements même, toutes choses qui proviennent de l'état d'une âme bien réglée et forte. Mais quoiqu'elles naissent d'une excellente situation de l'âme, cette situation est produite par elles, tout comme elle les produit. Et puis votre objection suppose déjà un homme parfait et monté au comble de la félicité humaine. Or on n'arrive là que bien tard, et, en attendant, l'homme imparfait, mais en progrès, a besoin qu'on lui montre les voies et façons d'agir. Ces voies, peut-être la sagesse saura-t-elle les trouver sans avertissements, elle qui a déjà conduit l'âme à ne pouvoir se porter que vers le bien ; quant aux esprits encore débiles, il est nécessaire que quelqu'un les précède et leur dise : « Évitez ceci, faites cela. » D'ailleurs, s'ils attendent à savoir par eux-mêmes ce qu'il y a de meilleur à faire, jusque-là ils ne peuvent qu'errer et leurs erreurs les empêcheront d'arriver à se suffire ; il leur faut donc un guide, pendant qu'ils se rendent capables de se guider. Les enfants apprennent par règles : on leur tient les doigts, que la main du maître promène sur le tracé des lettres figurées ; puis on leur prescrit d'imiter le modèle d'après lequel se réforme leur écriture ; ainsi notre âme trouve dans les préceptes instruction et secours.

Voilà comment on prouve que cette partie de la philosophie n'est point superflue. On se demande ensuite si seule elle suffit pour faire un sage. Cette question aura son jour;[117] jusque-là, toute argumentation à part, n'est-il pas clair que nous avons besoin d'un conseiller dont les leçons combattent celles que nous donne le peuple? Aucune parole n'arrive impunément à nos oreilles : qui nous souhaite du bien nous nuit, qui nous souhaite du mal nous nuit encore ; les imprécations des uns nous inspirent de chimériques terreurs, et l'affection des autres nous abuse par ses vœux bienveillants, en nous envoyant vers des biens éloignés, incertains, fugitifs, quand nous pouvons puiser chez nous la félicité. On n'est plus libre, je le répète, de suivre le droit chemin : on est entraîné dans le faux par des parents, par des serviteurs ; nul ne s'égare pour soi seul ; on répand l'esprit d'erreur sur ses voisins, et réciproquement on le reçoit d'eux. Et pourquoi l'individu a-t-il les vices de la société? La société les lui donne. A corrompre les autres on se corrompt soi-même ; on apprend le mal, ensuite on l'enseigne, et on arrive à ce comble de dépravation qui concentre dans un seul cœur la science perverse de tous. Ayons donc quelque surveillant[118] qui par intervalles pique notre apathie, ferme notre oreille aux rumeurs de l'opinion et proteste quand le public ne fait que louer. Car on se trompe si l'on croit que nos vices naissent avec nous : ils nous sont survenus, on nous les inculque. Que de fréquents avertissements repoussent donc les cris étourdissants qui résonnent autour de nous. La nature ne nous prédispose pour aucun vice:[119] elle nous a engendrés purs et libres de souillures ; rien qui pût irriter notre cupidité ne fut mis par elle sous nos yeux ; elle a enfoncé sous nos pieds l'or et l'argent ; elle nous a donné à fouler et à écraser tout ce pour quoi l'on nous foule et l'on nous écrase. Elle a élevé nos fronts vers le ciel ; tous ses magnifiques et merveilleux ouvrages, elle a voulu les mettre à portée de nos regards le lever, le coucher des étoiles, la rapide révolution des cieux qui le jour nous découvre les scènes terrestres et la nuit celles du firmament ; la marche des astres, tardive si on la compare à celle du monde céleste, des plus promptes si l'on songe aux immenses cercles qu'ils parcourent avec une vitesse qui ne s'interrompt jamais ; les éclipses du soleil et de la lune placés en opposition réciproque ; puis d'autres phénomènes dignes d'admiration, soit qu'ils se succèdent régulièrement, soit qu'ils jaillissent déterminés par des causes subites, comme de nocturnes traînées de feux, des éclairs qui déchirent le ciel sans bruit et sans tonnerre, des colonnes, des poutres ardentes, des flammes sous tant d'autres formes. La nature a ainsi réglé ce qui devait se passer au-dessus de nos têtes ; mais l'or et l'argent, mais le fer qui à cause d'eux ne reste jamais en paix, comme pour prouver qu'il y a péril à nous les livrer elle les a tenus cachés. Nous seuls avons arraché et produit à la lumière ce qui devait nous mettre aux prises ; c'est nous qui, bouleversant de pesantes masses de terres, avons exhumé les motifs et les instruments de nos dangers, nous qui, armant la Fortune des fléaux dont elle nous frappe, n'avons pas honte de mettre au plus haut rang ce qui gisait aux dernières profondeurs du sol. Veux-tu savoir quel faux éclat a déçu tes yeux? Rien de plus sale, de moins brillant que ces métaux tant qu'ils restent ensevelis et noyés dans leur boue.[120] Et en effet, quand on les extrait à travers de sombres et interminables tranchées, et avant qu'ils se produisent dégagés de leurs scories, il n'est rien de plus terne. Enfin considère ceux qui les travaillent et sous la main desquels cette sorte de terre stérile et informe laisse successivement ses impuretés, et vois de quel enduit fuligineux ils sont couverts. Eh bien! les âmes en sont plus salies que les corps, et il en reste plus d'ordures chez le possesseur que chez l'ouvrier.

Ayons donc, il le faut, ayons un moniteur un conseiller de bon sens, et qu'au milieu de tout ce fracas, de ces frémissements du mensonge, une voix sincère se fasse entendre à nous. Quelle sera cette voix? Ce sera celle qui à travers les cris assourdissants de l'ambition saura nous glisser de salutaires paroles et nous dire : « Tu n'as pas sujet de rien envier à ceux que le peuple appelle grands et heureux ; non, ne laisse pas ébranler la paisible assiette, la santé de ton âme, à de futiles battements de mains ; non, ne prends pas en dégoût ta tranquillité devant ces faisceaux qui précèdent cet homme habillé de pourpre. Non, ne juge pas celui à qui on fait faire place plus heureux que toi, que le licteur écarte de sa route. Veux-tu exercer une dictature aussi profitable à toi-même que peu tyrannique pour les autres? chasse bien loin tous tes vices. Beaucoup d'hommes se rencontrent, incendiaires des cités, qui vont rasant des murailles indestructibles au temps et vierges d'invasion durant plusieurs siècles ; beaucoup élèvent des terrasses au niveau des forteresses, et voient des remparts prodigieux en hauteur foudroyés par leurs béliers et leurs machines ; beaucoup poussent devant eux des armées, portent les derniers coups aux ennemis en fuite et arrivent jusqu'à la grande mer, tout dégouttants du sang des nations ; mais eux aussi, pour vaincre leurs adversaires, avaient été vaincus par la cupidité. Ils sont accourus, et nul n'a fait résistance; mais eux non plus n'avaient point résisté à la soif des conquêtes· et du carnage : voilà ce qui les poussait, quand ils semblaient pousser les autres.

« Ainsi courait le malheureux Alexandre, en proie à cette rage de dévastation qui l'envoyait sous des cieux inconnus. Le crois-tu sain d'esprit, lui qui préludant par les désastres de la Grèce, son institutrice, ravit à chacun ce qu'il a de plus précieux, à Sparte l'indépendance, à Athènes la parole? Non content de la ruine de tant de villes, subjuguées ou achetées par Philippe, il va renversant ça et là d'autres villes et promène ses armes sur tout le globe ; sa cruauté ne s'arrête et ne se lasse nulle part ; c'est la bête féroce qui mord au delà de sa faim. Déjà il a entassé vingt royaumes en un seul ; déjà il est la terreur commune du Grec et du Persan ; déjà reçoivent son joug des peuples restés libres devant Darius ; et cependant il veut marcher par delà l'Océan et le soleil : il s'indigne que la victoire rétrograde et délaisse les traces d'Hercule et de Bacchus : il veut faire violence à la nature elle-même. C'est moins désir d'aller toujours qu'impuissance de faire halte, comme ces masses que l'on précipite et dont la chute n'a de terme que le fond de l'abîme.

Et Cn. Pompée lui-même, qui l'engageait dans ses guerres étrangères et civiles? Ce n'étaient ni le courage ni la raison : c'était l'amour insensé d'une fausse grandeur. Tantôt marchant en Espagne contre les aigles de Sertorius, tantôt courant traquer les pirates et pacifier les mers, il se parait de ces prétextes pour perpétuer son pouvoir. Qui l'entraînait en Afrique, dans le Nord, contre Mithridate, et dans l'Arménie et vers tous les recoins de l'Asie, sinon cette passion démesurée de s'élever qui le faisait lui seul ne pas s'estimer assez grand? Qui a rendu César le fléau de sa propre fortune et de la patrie? La gloire et l'ambition et l'insatiable besoin d'être le premier. Il ne put souffrir un seul homme devant lui,[121] quand la République en souffrait deux au-dessus d'elle. C. Marius une seule fois consul, car il reçut un seul consulat et usurpa les autres, Marius taillant en pièces les Teutons et les Cimbres et poursuivant Jugurtha dans les déserts d'Afrique, n'avait-il, dis-moi, en recherchant tant de périls que son courage pour instigateur? Marius menait son armée, l'ambition menait Marius.[122] Ces hommes qui ébranlaient le monde étaient eux-mêmes plus agités encore ; pareils à l'ouragan qui arrache et entraîne, entraîné qu'il est tout le premier, et qui fond avec une impétuosité d'autant plus grande qu'il n'a nul moyen de se maîtriser. Et c'est pourquoi, après avoir fait des victimes sans nombre, ces pestes du genre humain ressentent le contrecoup des atteintes dont ils l'accablèrent. Ah! crois-le bien, nul n'est heureux par le malheur d'autrui.

De tous ces types dont nos yeux, dont nos oreilles sont fatigués, prenons le contrepied, et purgeons notre âme des mauvaises doctrines qui la remplissent. Ramenons la vertu dans la place usurpée sur elle ; qu'elle en extirpe tout mensonge et tout ce qui plaît sous un faux titre ; qu'elle nous sépare du peuple auquel nous croyons trop, et nous rende aux saines opinions. Car la sagesse est de revenir à la nature et de rentrer en possession du bien d'où l'erreur publique nous avait bannis. C'est un grand pas vers la raison que d'avoir quitté les prêcheurs de folie en fuyant loin de cette foule où l'homme est nuisible pour l'homme. Pour te convaincre que je dis vrai, observe combien chacun vit autrement pour le monde, autrement pour soi. Non que par elle-même la solitude soit une école d'innocence, ni que les champs enseignent la frugalité; mais quand le témoin et le spectateur sont partis, peu à peu se calment les vices dont la jouissance est d'être montrés, d'attirer les regards. Qui a jamais endossé la pourpre pour ne la faire voir à personne? Qui a jamais fait servir dans l'or son repas solitaire? Quel homme couché à l'ombre de quelque arbre éloigné des villes a déployé pour lui seul la pompe de son luxe? Nul n'a de faste pour ses propres yeux, pas même pour un petit cercle d'amis : on étale l'attirail de ses vices en proportion du nombre des regardants. Oui, dans tous ces objets de nos extravagances, le stimulant c'est l'admiration et la présence d'autrui. Tu empêcheras qu'on ne les désire, si tu empêches qu'on ne les montre. L'ambition, le luxe, la tyrannie ont besoin d'un théâtre : les tenir dans l'ombre c'est les guérir.[123]

Si donc le sort nous a placés au milieu du fracas des villes, qu'un moniteur s'y tienne à nos côtés et loue, devant les admirateurs des immenses patrimoines, le mortel qui, riche de peu, règle son avoir sur le besoin. Devant ceux qui exaltent le crédit et la puissance, il mettra plus haut le loisir consacré aux lettres, l'âme détachée de l'extérieur et revenue à ses vrais biens. Ceux que les décisions du vulgaire proclament heureux, il les montrera qui chancellent étourdis sur ce faîte envié de tous et qui portent de leur état un bien autre jugement que la foule. Car ce qui à la foule semble élévation est pour eux le bord d'un abîme. Ils ne respirent plus, le vertige les prend chaque fois que leur vue plonge dans ce précipice de leur grandeur. Ils songent que le sort est variable,[124] que plus le poste est haut, plus il est glissant ; ce qu'ils convoitaient les épouvante ; et cette même fortune qui les fait peser sur autrui leur pèse à eux, bien plus accablante; alors ils font l'éloge d'une douce et indépendante retraite : ils abhorrent l'éclat, ils cherchent par où fuir de l'édifice encore debout: alors enfin vous voyez la crainte philosopher[125] et des affaires malades inspirer de saines résolutions. Car, comme si c'étaient choses incompatibles que bonne fortune et bon esprit, le malheur nous donne la sagesse que la prospérité emporte.

LETTRE XCV.

Insuffisance des préceptes philosophiques. Il faut encore des principes généraux.

Sur l'intempérance.

Tu me pries de payer comptant ce que j'avais dit devoir s'ajourner, et de t'apprendre si cette partie de la philosophie que les Grecs appellent παραινετικήν et nous préceptive, suffit pour faire un sage accompli. Je sais que tu prendrais en bonne part mon refus. Je n'en tiendrai que mieux ma promesse et ne laisserai pas tomber l'adage vulgaire : « Une autre fois ne demande plus ce que tune voudras pas obtenir. » Parfois en effet nous sollicitons avec instance ce que nous refuserions si on nous l'offrait. Que ce soit inconséquence ou cajolerie, on doit nous punir en nous prenant vite au mot.[126] Il y a trop d'hypocrites demandes qui cachent des répugnances réelles. Un lecteur apporte une longue histoire écrite fort menu, en rouleau très serré, et, quand une bonne part en est lue : « Je cesserai, dit-il, si on le désire. — Continuez, continuez, » lui crient ceux-là même qui voudraient le voir se taire à l'instant.[127] Souvent nous désirons une chose et en sollicitons une autre, et nous taisons la vérité même aux dieux ; mais ou les dieux ne nous exaucent pas, ou ils nous pardonnent

Pour moi, sans pitié aucune, je veux me venger et te décocher une énorme lettre; que si elle t'ennuie à lire, dis alors: « Je me la suis attirée, » et compare-toi à ceux qui, parvenus à force d'intrigue à épouser une femme, ne l'ont que pour leur supplice ; ou à ces avares que leurs richesses acquises par des sueurs infinies rendent malheureux; ou à ces ambitieux que leurs honneurs gagnés au prix, de mille artifices et de mille efforts déchirent de tant d'épines, à tous ceux enfin qui sont en pleine possession de leurs maux.

Mais, sans plus de préambule, j'entre en matière. « La vie heureuse, disent nos adversaires, se fonde sur les bonnes actions vers lesquelles conduisent les préceptes; donc les préceptes suffisent pour la vie heureuse. » — Si les préceptes conduisent aux bonnes actions, ce n'est pas toujours; c'est quand ils trouvent l'esprit docile : quelquefois ils se présentent en vain, si l'âme est circonvenue d'opinions erronées. D'ailleurs, lors même qu'on fait bien, on ne sait pas qu'on fait bien. Car il est impossible à qui que ce soit, s'il n'est dès le principe formé et gouverné par une raison parfaite, de remplir toutes les conditions du devoir jusqu'à en connaître et les moments et l'étendue, et envers qui et comment les remplir. Aussi lui est-il impossible de se porter vers l'honnête de toute son âme, ni même avec constance ou affection; il regarde en arrière, il hésite. « Si, dit-on, l'action honnête vient des préceptes, les préceptes sont bien suffisants pour rendre la vie heureuse : or l'un est vrai, donc l'autre l'est aussi. » A quoi nous répondons que les actions honnêtes se font un peu grâce aux préceptes, mais non grâce aux préceptes seuls. On insiste et l'on dit: » « Si les autres arts ont assez des préceptes, il en sera de même de la sagesse qui est l'art de la vie. On forme un pilote en lui enseignant à mouvoir le gouvernail, à carguer les voiles, à profiter du bon vent, à lutter contre le mauvais, à tirer parti d'une brise incertaine et sans direction fixe. Les préceptes instruisent de même les autres artisans: donc ceux dont l'art est de bien vivre y trouveront les mêmes ressources. » Mais les autres arts ne s'occupent que du matériel de la vie, non de la vie dans son ensemble. Aussi rencontrent-ils au dehors beaucoup d'empêchements et d'embarras, l'espérance, la cupidité, le découragement. Celui qui s'intitule l'art de vivre ne peut être arrêté par rien dans son exercice ; il renverse les barrières et se joue avec les obstacles. Veux-tu savoir quelle dissemblance il y a entre cet art et les autres? Dans les autres on est plus excusable de pécher volontairement que par accident ; dans celui-ci, la plus grande faute est celle qu'on a voulu commettre. Ce que je dis va s'expliquer. Un grammairien ne rougit pas d'un solécisme qu'il a fait sciemment; il en rougit, s'il l'a fait par ignorance. Le médecin qui ne voit pas que l'état du malade empire, pèche plus contre son art que s'il feint de ne le pas voir. Mais dans l'art de la vie, il y a plus de honte à faillir volontairement. Ajoute que le plus grand nombre des arts, même les plus libéraux, ont leurs axiomes en outre des préceptes, comme la médecine. C'est pourquoi autre est l'école d'Hippocrate, autre celle d'Asclépiade, autre celle de Thémison. D'ailleurs point de science contemplative qui n'ait ses axiomes, nommés par les Grecs δόγματα, que nous pouvons appeler ou decreta, ou scita, ou placita, et que tu trouveras dans la géométrie et l'astronomie.[128] Or, la philosophie est à la fois contemplative et active : elle observe et agit tout ensemble. On se trompe si l'on croit qu'elle ne promette que des œuvres terrestres ; elle aspire plus haut. « J'explore, dit-elle, tout l'univers et ne me borne pas au commerce des mortels ; vous conseiller, vous dissuader ne me suffit point; de grands objets m'appellent qui sont au delà de votre portée. »

Je vais dire d'abord le système des cieux,

L'origine du monde et l'histoire des dieux;

D'où la nature crée et nourrit toutes choses ;

Leur fin, leur renaissance et leurs métamorphoses.[129]

comme parle Lucrèce. Il s'ensuit donc que la philosophie, comme contemplative, a ses axiomes. Et puis n'est-il pas vrai que nul ne fera bien ce qu'il doit faire, s'il n'est instruit par la raison à remplir en toute chose toute l'étendue de ses devoirs? Celui-là ne les observera pas qui aura reçu des préceptes relatifs et non généraux. Toute leçon partielle est faible en elle-même et pour ainsi dire sans racine. Les axiomes seuls nous affermissent, nous maintiennent dans la sécurité et dans le calme, embrassent et la vie tout entière et toutes les lois de la nature. Il y a la même différence entre les axiomes de la philosophie et ses préceptes qu'entre les éléments et les corps : ceux-ci dépendent de ceux-là, ceux-là sont les causes de ceux-ci, comme de tout.

« L'antique sagesse, dit-on, ne prescrivait rien de plus que ce qu'il faut faire ou éviter ; et les hommes d'alors en valaient beaucoup mieux ; depuis que sont venus les docteurs, les gens de bien ont disparu. Cette simple et accessible vertu s'est changée en une science obscure et sophistique : on nous enseigne à disputer; non à vivre. » Sans doute, comme vous le dites, cette sagesse de nos aïeux était grossière, surtout à ea naissance, ainsi que tous les autres arts qui avec le temps se sont raffinés de plus en plus. Mais aussi n'avait-on pas besoin alors de cures bien savantes. L'iniquité ne s'était ni élevée si haut, ni propagée si loin: à des vices non compliqués encore des remèdes simples pouvaient résister. Aujourd'hui il faut des moyens de guérir d'autant plus puissants que les maux qui nous attaquent ont bien plus d'énergie. La médecine était autrefois la science de quelques herbes propres à étancher le sang et à fermer les plaies ; depuis, elle est arrivée insensiblement à cette infinité de recettes si variées. Ce n'est pas merveille qu'elle ait eu moins à faire sur des tempéraments robustes, non encore altérés, nourris de substances digestibles que ne viciaient point l'art et la sensualité. Mais dès qu'au lieu d'apaiser la faim, on ne chercha qu'à l'irriter, et qu'on inventa mille assaisonnements afin d'aiguiser la gourmandise, ce qui pour le besoin était un aliment devint un poids pour la satiété. De là cette pâleur, ce tremblement de nerfs qu'a pénétrés le vin, ces maigreurs par indigestion, plus déplorables que celles de la faim; de là cette incertaine et trébuchante démarche, cette allure, comme dans l'ivresse même, constamment chancelante ; de là cette eau infiltrée partout sous la peau, ce ventre distendu par la malheureuse habitude de recevoir outre mesure ; de là cet épanchement d'une bile jaune, ces traits décolorés, ces consomptions, vraies putréfactions d'hommes vivants, ces doigts retors aux phalanges raidies, ces nerfs insensibles, détendus et privés d'action ou mus par soubresauts, et vibrant sans relâche. Parlerai-je de ces vertiges, de ces tortures d'yeux et d'oreilles, du cerveau qui bouillonne comme un fourmillement, et des ulcères internes qui rongent tous les conduits par où le corps se débarrasse? Et qui compterait en outre cet essaim de fièvres qui tantôt fondent à l'improviste, tantôt se glissent en poison lent, tantôt viennent avec leurs frissons et leurs tremblements universels? Rappellerai-je tant d'autres maladies, innombrables supplices de la mollesse? On était exempt de ces fléaux quand on ne s'était pas encore laissé fondre aux délices, quand on n'avait de maître et de serviteur que soi. On s'endurcissait le corps à la peine et au vrai travail; on le fatiguait à la course, à la chasse, aux exercices du labour. On trouvait au retour une nourriture que la faim toute seule savait rendre agréable. Aussi n'était-il pas besoin d'un si grand attirail de médecins, de fers, de boîtes à remèdes. Toute indisposition était simple comme sa cause : la multiplicité des mets a multiplié les maladies. Pour passer par un seul gosier, vois que de substances combinées par le luxe, dévastateur de la terre et de l'onde! Des aliments tout hétérogènes doivent nécessairement se combattre et altérer les digestions par leurs tendances diverses. Et il n'est pas surprenant que de matières si discordantes naissent des maladies si capricieuses et si variées, et que des éléments de contraire nature, concentrés sur un seul point, regorgent au dehors. Par là, nos maladies sont aussi peu uniformes que notre vivre.

Le prince, et tout à la fois le fondateur de la médecine, a dit que les femmes ne sont sujettes ni à la perte des cheveux ni à la goutte aux jambes.[130] Cependant et leurs cheveux tombent et leurs jambes souffrent de la goutte. Ce n'est pas la constitution des femmes, c'est leur vie qui a changé: c'est pour avoir lutté d'excès avec les hommes qu'elles ont subi les infirmités des hommes. Comme eux elles veillent, elles boivent comme eux; elles les défient à la gymnastique et à l'orgie; elles vomissent aussi bien qu'eux ce qu'elles viennent de prendre au refus de leur estomac et rendent toute la même dose du vin qu'elles ont bu; elles mâchent également de la neige pour rafraîchir leurs entrailles brûlantes. Et leur lubricité ne le cède même pas à la nôtre : nées pour le rôle passif (maudites soient-elles par tous les dieux!), ces inventrices d'une débauche contre nature en viennent à assaillir des hommes.[131] Comment donc s'étonner que le plus grand des médecins, celui qui connaît le mieux la nature, soit pris en défaut et qu'il y ait tant de femmes chauves et podagres? Elles ont perdu à force de vices le privilège de leur sexe; elles ont dépouillé leur retenue de femmes, les voilà condamnées aux maladies de l'homme. Les anciens médecins ne savaient pas recourir à la fréquence des aliments et soutenir par le vin un pouls qui va s'éteindre; ils ne savaient pas tirer du sang et chasser une affection chronique à l'aide du bain et des sueurs; ils ne savaient pas, par la ligature des jambes et des bras, renvoyer aux extrémités le mal secret qui siège au centre du corps. Rien n'obligeait à chercher bien loin mille espèces de secours contre des périls si peu nombreux. Mais aujourd'hui, quels immenses pas ont faits les fléaux de la santé humaine! On paye ainsi les intérêts du plaisir poursuivi sans mesure ni respect de rien.[132]

Nos maladies sont innombrables ; ne t'en étonne pas : compte nos cuisiniers. Les études ne sont plus ; les professeurs de sciences libérales, délaissés par la foule, montent dans une chaire sans auditeurs. Aux écoles d'éloquence et de philosophie règne la solitude ; mais quelle affluence aux cuisines! Quelle nombreuse jeunesse assiège les fourneaux des dissipateurs! Je ne cite point ces troupeaux de malheureux enfants qui, après le service du festin, sont encore réservés aux outrages de la chambre à coucher. Je ne cite point ces bandes de mignons classés par races et par couleurs, si bien que tous ceux d'une même file ont la peau du même poli, le premier duvet de même longueur, la même nuance de cheveux, et que les chevelures lisses ne se mêlent point aux frisées. Je passe ce peuple d'ouvriers en pâtisserie; je passe ces maîtres d'hôtel au signal desquels tout s'élance pour couvrir la table. Bons dieux! que d'hommes un seul ventre met en mouvement! Eh quoi! ces champignons, voluptueux venin, n'opèrent-ils pas en vous quelque sourd travail, lors même qu'ils ne tuent pas sur l'heure? Et cette neige au cœur de l'été, ne doit-elle pas dessécher et durcir le foie? Penses-tu que ces huîtres, chair tout inerte, engraissée de fange, ne te transmettent rien de leur pesanteur limoneuse? que cette sauce de la compagnie,[133] précieuse pourriture de poissons malsains, ne te brûle pas l'estomac de sa saumure en dissolution? Ces mets purulents et qui passent presque immédiatement de la flamme à la bouche, crois-tu qu'ils vont s'éteindre sans lésion dans tes entrailles? Aussi quels hoquets impurs et empestés! Quel dégoût de soi-même aux exhalaisons d'une indigestion de vieille date! Sache donc que tout cela pourrit en toi, et ne s'y digère point.

Jadis, je me le rappelle, on a parlé beaucoup d'un ragoût fameux : tout ce qui, chez nos magnifiques, vous tient à table un jour durant, un gourmand, pressé d'en venir à sa ruine, l'avait entassé sur un plat : conques de Vénus, spondyles, huîtres séparées de leurs bords qui ne se mangent plus, entremêlées et coupées de hérissons de mer ; le tout portait sur un plancher de rougets désossés et sans nulle arête. On se dégoûte de ne manger qu'une chose à la fois ; on fond toutes les saveurs en une ; on opère sur table ce que devait faire l'estomac repu; je m'attends à ce qu'on nous serve tout mâché. Qu'il s'en faut peu quand on ôte coquilles et arêtes ; quand l'œuvre de nos dents, c'est le cuisinier qui l'a faite! C'est trop de peine pour la sensualité que de goûter l'un après l'autre! Elle veut le tout ensemble transformé en un mets unique. Est-ce la peine d'allonger le bras pour un seul objet? Qu'ils arrivent plusieurs à la fois ; que tout ce que de nombreux services offrent de plus distingué s'unisse et se combine. Tous qui disiez que la table n'a qu'un but d'ostentation et de vanité, sachez qu'ici l'on ne montre point: on donne à deviner. Qu'on fasse un tout de ce qu'ailleurs on sépare ; qu'une même sauce l'assaisonne; qu'on ne distingue rien: que les huîtres, les hérissons, les spondyles, les rougets soient amalgamés, cuits, servis ensemble : y aurait-il plus de confusion dans le produit d'un vomissement? Que résulte-t-il de toutes ces mixtions? Ses maladies complexes comme elles, énigmatiques, diverses, de formes multiples, contre lesquelles la médecine à son tour a dû s'armer d'expériences de toute espèce.

J'en dis autant de la philosophie. Plus simple autrefois, lorsqu’après des fautes moindres de légers soins nous guérissaient, contre le renversement complet de nos mœurs, elle a besoin de tous ses efforts. Et plût aux dieux qu'à ce prix enfin elle fît justice de la corruption! Notre frénésie n'est pas seulement individuelle, elle est nationale : nous réprimons les assassinats, le meurtre d'homme à homme; mais les guerres, mais regorgement des nations,[134] forfait couronné de gloire! La cupidité, la cruauté, ne connaissent plus de frein : ces fléaux toutefois, tant qu'ils s'exercent dans l'ombre et par quelques hommes, sont moins nuisibles, moins monstrueux ; mais c'est par décrets du sénat, c'est au nom du peuple que se consomment les mêmes horreurs, et l'on commande aux citoyens en masse ce qu'on défend aux particuliers. L'acte qu'on paierait de sa tête s'il était clandestin, nous le préconisons commis en costume militaire. Loin d'en rougir, l'homme, le plus doux des êtres, met sa joie à verser le sang de son semblable et le sien, à faire des guerres, à les transmettre en héritage à ses fils, tandis qu'entre eux les plus stupides et les plus féroces animaux vivent en paix. Contre une fureur si dominante et si universelle la tâche de la philosophie est devenue plus difficile; elle s'est munie de forces proportionnées aux obstacles croissants qu'elle voulait vaincre. Elle avait bientôt fait de gourmander un peu trop d'amour pour le vin ou la recherche de mets trop délicats; elle n'avait pas grand’ peine à remettra dans la sobriété des gens qui ne s'en écartaient pas bien loin. Aujourd'hui

Il lui faut tant de bras, tant d'art et de génie.[135]

On court au plaisir par toutes voies ; tout vice a franchi sa limite. Le luxe pousse à la cupidité ; l'oubli de l'honnête a prévalu ; la honte n'est jamais où nous invite le gain. L'homme, chose sacrée pour l'homme, vois-le égorgé par jeu et par passe-temps ; l'instruire à faire et à recevoir des blessures était déjà impie, et voilà qu'on l'expose aux coups nu et sans armes; tout le spectacle qu'on attend de l'homme, c'est sa mort.[136]

Au sein de cette perversité profonde, on voudrait quelque chose de plus énergique que les remèdes connus pour nous purger de ces souillures invétérées; il faut l'autorité des dogmes[137] pour extirper jusqu'aux racines dernières du mensonge en crédit. Avec cela préceptes, consolations, exhortations peuvent servir : tout seuls ils sont inefficaces. Si nous voulons nous rattacher les hommes et les tirer du vice où ils sont engagés, apprenons-leur la nature du bien et du mal; qu'ils sachent que tout, hors la vertu, est sujet à changer de nom, à devenir tantôt bien, tantôt mal. De même que le premier lien de la discipline militaire est la foi jurée, l'amour du drapeau et l'horreur de la désertion, et que les autres devoirs s'exigent et s'obtiennent sans peine de ces consciences qu'enchaîne leur serment, ainsi dans l'homme que vous voulez conduire à la vie heureuse, jetez les premières bases et insinuez les principes de la vertu. Qu'il l'embrasse avec une sorte de superstition, qu'il la chérisse, qu'il veuille vivre avec elle, que sans elle il refuse de vivre.

« Eh quoi! N'a-t-on pas vu des gens devenir vertueux sans ces instructions si subtiles, et atteindre à de grands progrès en ne suivant rien de plus que de simples préceptes? » Je l'avoue; mais c'étaient d'heureux génies qui saisirent en passant les points essentiels. Car de même que les dieux n'ont appris aucune vertu, étant nés avec toutes, et qu'il entre dans leur essence d'être bons, ainsi parmi les hommes, quelques natures privilégiées du sort parviennent sans un long apprentissage aux lumières que les autres reçoivent par tradition, et se vouent à l'honnête au premier mot qui le révèle : de là ces âmes qui s'approprient si vite toute vertu, qui se fécondent pour ainsi dire elles-mêmes. Quant aux esprits émoussés et obtus ou que leurs habitudes dépravées dominent, il faut un long travail pour que leur rouille s'efface. Au reste, si l'on élève plus vite à la perfection les âmes qui tendent au bien, on aidera aussi les âmes faibles et on les arrachera à leurs malheureux préjugés en leur enseignant les dogmes de la philosophie dont l'importante nécessité est si visible. Il y a en nous des penchants qui nous font paresseux pour certaines choses, téméraires pour d'autres. On ne peut ni arrêter cette audace, ni réveiller cette apathie, si l'on n'en fait disparaître les causes, qui sont d'admirer et de craindre à faux. Tant que ces passions possèdent l'homme, on a beau lui dire : « Voici tes devoirs envers ton père, tes enfants, tes amis, tes hôtes. » Ses efforts seront paralysés par l'avarice ; il saura qu'il faut combattre pour la patrie, et la crainte l'en dissuadera ; il saura qu'il doit à ses amis jusqu'à ses dernières sueurs, mais la mollesse l'empêchera d'agir: il saura que prendre une concubine est la plus grave injure qu'on puisse faire à une épouse ; mais l'incontinence le poussera hors du devoir. Ainsi rien ne sert de donner des préceptes, si d'abord on n'écarte ce qui leur fait obstacle : ce serait mettre des armes sous les yeux et à la portée d'un homme qui pour s'en servir n'aurait pas les mains libres. Pour que l'âme puisse aller aux préceptes qu'on lui donne, il faut la délier. Supposons qu'un homme fasse ce qu'il doit : il ne le fera pas d'une manière assidue, d'une manière égale, car il ignorera pourquoi il le fait. Quelques-unes de ses actions, soit hasard, soit routine, se trouveront bonnes ; mais il n'aura pas en main la règle pour les y rapporter, pour s'assurer qu'elles sont vraiment bonnes. Il ne promettra pas d'être à tout jamais vertueux, s'il l'a été par accident.

En second lieu, les préceptes te montreront peut-être à faire ce qu'il faut, mais non à le faire comme il faut; et s'ils ne te le montrent pas, ils ne te mènent pas jusqu'à la vertu. L'homme averti fera ce qu'il doit, je l'accorde ; mais c'est trop peu, parce que le mérite n'est pas dans l'action, mais dans la manière de la faire. Quoi de plus scandaleux que le faste qui dans un repas dévore le cens d'un chevalier? Quoi de plus digne d'être noté par le censeur, dès qu'on se donne cela, comme parlent nos débauchés, pour soi, pour son plaisir? Pourtant des repas de cérémonie ont coûté tout autant de sesterces aux hommes les plus sobres. Ce qui, donné à la gourmandise, est honteux, échappe au blâme, si la dignité l'exigeait. Ce n'est plus du faste, c'est un devoir de représentation.[138]

Un rouget d'énorme taille (et pourquoi n'en pas dire le poids, cela va piquer l'appétit de certaines gens?), un rouget de quatre livres et demie, dit-on, fut envoyé à Tibère qui le fit porter au marché pour être vendu, disant : « Mes amis, je me trompe fort, ou Apicius l'achètera, ou P. Octavius. » Sa conjecture fut réalisée au delà de ses prévisions : les enchères s'ouvrent, Octavius l'emporte, et obtient parmi ses pareils l'immense gloire d'avoir payé cinq mille sesterces[139] un poisson que vendait César et qu'Apicius même n'osait acheter. Une telle dépense pour Octavius fut une honte, non pour l'homme qui avait fait emplette du poisson afin de l'envoyer à l'empereur; bien que blâmable aussi, il l'avait fait par admiration d'un objet qu'il crut digne de César.

Un ami se tient au chevet d'un ami malade, nous l'approuvons ; mais s'il n'est là qu'en vue d'hériter, c'est un vautour, il attend un cadavre. Les mêmes choses sont ou honteuses ou honnêtes, selon l'intention ou la manière dont on les fait. Or elles sont toujours honnêtes, si c'est, à l'honnête que nous sommes voués, si nous n'estimons de bien sur la terre que l'honnête et ce qui s'y rattache. Toutes les autres choses ne sont des biens que par accident. On doit donc se pénétrer de convictions qui dominent l'ensemble de la vie : je les appelle dogmes. Telle que sera la conviction, telles seront les œuvres et les pensées; or les œuvres et les pensées, c'est la vie. Des conseils détachés sont trop peu pour ordonner tout un système. M. Brutus, dans le livre qu'il a intitulé Des devoirs, donne force préceptes aux parents, aux enfants, aux frères ; mais nul ne les exécutera comme il faut, s'il n'a des principes où les rapporter. Il faut se proposer un but de perfection vers lequel tendent nos efforts et qu'envisagent tous nos actes, toutes nos paroles, comme le navigateur a son étoile pour le diriger dans sa course. Vivre sans but, c'est vivre à l'aventure. Si force est à l'homme de s'en proposer un, les dogmes deviennent nécessaires. Tu m'accorderas, je pense, que rien n'est plus honteux que l'homme indécis, hésitant et timide, qui porte le pied tantôt en arrière, tantôt en avant. C'est ce qui en toutes choses nous arrivera, si nos âmes ne se dépouillent de tout ce qui nous retient en suspens et nous empêche d'agir de toutes nos forces. Le culte à rendre aux dieux est un sujet ordinaire de préceptes. Défendons aux hommes d'allumer des lampions le jour du sabbat, vu que les dieux n'ont nul besoin de luminaire, et qu'aux hommes mêmes la fumée n'est pas chose fort agréable. Proscrivons ces salutations matinales dont on assiège les temples ; l'orgueil humain se laisse prendre à de tels hommages ; mais adorer Dieu, c'est le bien connaître. Proscrivons ces linges et frottoirs qu'on porte à Jupiter, et ces miroirs qu'on présente à Junon:[140] la divinité n'exige pas de tels services; loin de là, elle se met elle-même au service du genre humain : partout et pour tous elle est prête.[141] L'homme a beau savoir quel rôle il doit tenir dans les sacrifices, à quelle distance il doit fuir le joug de la superstition, il n'aura jamais assez fait, si sa pensée n'a conçu Dieu tel qu'il doit l'être, Dieu qui possède et qui donne toutes choses, qui fait le bien sans intérêt. Quel mobile porte les dieux à faire le bien? Leur nature. On s'imagine qu'ils ne veulent pas nuire ; on se trompe : ils ne le peuvent pas ; recevoir une injure leur est aussi impossible que la faire. Car offenser et être offensé sont choses qui se tiennent. Leur nature suprême et belle par excellence, en les affranchissant du danger, n'a pas permis qu'ils fussent dangereux eux-mêmes.

Le culte à rendre aux dieux, c'est d'abord de croire à leur existence, et ensuite de reconnaître leur majesté, leur bonté surtout, sans laquelle il n'est point de majesté. C'est de savoir qu'ils président là-haut, régissant l'univers de leur main puissante, et que, tuteurs du genre humain tout entier, ils s'intéressent par instants aux individus. Ils n'envoient ni n'éprouvent le mal ; du reste châtiant quelquefois, prévenant les crimes, ou les punissant, et les punissant même par d'illusoires faveurs. Tu veux te rendre les dieux propices? Sois bon comme eux.[142] Celui-là les honore assez qui les imite.[143]

Voici une seconde question : comment faut-il agir avec les hommes? Qu'y répondons-nous, et quels sont nos préceptes? Qu'on épargne le sang humain? Combien c'est peu de ne pas nuire à qui l'on doit faire du bien! La belle gloire en effet pour un homme de n'être point féroce envers son semblable! Nous lui prescrivons de tendre la main au naufragé, de montrer la route à l'homme qui s'égare, de partager son pain avec celui qui a faim.[144] Quand aurai-je fini de dire tout ce dont il doit s'acquitter ou s'abstenir, moi qui puis lui tracer en ce peu de mots-la formule du devoir humain : ce monde que tu vois, qui comprend le domaine des dieux et des hommes, est un : nous sommes les membres d'un grand corps.[145] La nature nous a créés parents, en nous tirant des mêmes principes et pour les mêmes fins. Elle a mis en nous un amour mutuel et nous a faits sociables ; elle a établi le droit et le juste, elle a décrété que l'auteur du mal serait plus à plaindre que celui qui le souffre;[146] elle commande, et je trouve toutes prêtes des mains secourables. Qu'elle soit dans nos cœurs et sur nos lèvres cette maxime du poète :

Ah! rien d'humain ne m'est étranger, je suis homme.[147]

Qu'elle y soit toujours ; nous sommes nés pour le bien commun· La société est l'image exacte d'une voûte qui croulerait avec toutes ses pierres, si leur mutuelle résistance n'assurait seule sa solidité.

Ayant fait la part des dieux et des hommes, examinons comment il faut user des choses. On aura jeté au vent ses préceptes, s'ils ne sont précédés de l'idée qu'on doit avoir sur chaque chose, sur la pauvreté, les richesses, la gloire, l'ignominie, la patrie, l'exil. Apprécions chacune de ces choses, sans tenir compte de l'opinion; cherchons ce qu'elles sont, et non comment on les appelle.

Je passe aux vertus. On nous recommandera d'avoir en haute estime la prudence, de nous armer de courage, d'aimer la tempérance, d'embrasser la justice, s'il se peut, plus étroitement encore que tout le reste. Mais on n'obtiendra rien, tant qu'on ignorera ce qu'est la vertu ; s'il n'y en a qu'une ou s'il y en a plusieurs ; si elles sont séparées ou connexes ; si en posséder une c'est les posséder toutes ; comment elles diffèrent entre elles. L'artisan n'a besoin de s'enquérir ni de l'origine, ni des avantages de son métier, non plus que le pantomime de la théorie de la danse. Tous ces arts là se savent pour ainsi dire eux-mêmes et sont tout d'une pièce : car ils n'embrassent pas l'ensemble de la vie. La vertu est en même temps la science des autres et de soi : il faut apprendre d'elle à l'étudier elle-même. L'action ne sera pas droite, si la volonté ne l'est pas, puisque la volonté fait l'action. D'autre part, la volonté ne peut être droite que le fond de l'âme ne le soit, car de là procède la volonté; et le fond de l'âme ne sera tel que lorsqu'elle aura saisi les lois de toute la vie, fixé ses jugements sur chaque chose et réduit tout au pied de la vérité. Point de tranquillité que pour ceux qui possèdent une règle immuable et certaine de jugement ; les autres tombent à chaque pas, puis se relèvent, et du dégoût à la convoitise c'est un va-et-vient incessant. La cause de cette mobilité est toujours l’éblouissement que nous cause le phare le moins sûr de tous, l'opinion. Pour vouloir toujours les mêmes choses, il faut vouloir le vrai.[148] On n'arrive point au vrai sans les dogmes : toute la vie est là. Biens et maux, honnête et déshonnête, juste et injuste, actes pieux et impies, vertus et usages des vertus, avantages de la vie, considération, dignité, santé, force, beauté, sagacité des sens, toutes ces choses veulent un bon appréciateur. Que l'on puisse savoir pour combien chacune doit entrer dans nos ressources. Car on s'abuse, et l'on prise certains objets plus qu'ils ne valent; et l'on s'abuse au point que ce qui tient chez nous la première place, richesses, crédit, puissance, ne devrait pas compter pour un sesterce.[149] Voilà ce que tu ne sauras point, si tu n'as étudié la grande loi d'appréciation qui pèse et estime tout cela. Tout comme les feuilles ne peuvent verdir d'elles-mêmes, comme il leur faut une branche où elles tiennent, dont elles tirent la sève; ainsi les préceptes, s'ils sont isolés, se flétrissent : greffe-les sur un corps de doctrines.

Et puis, ceux qui suppriment les principes généraux ne s'aperçoivent pas qu'ils les confirment par cela même. Car que disent-ils? que les préceptes suffisent au système entier de la vie; qu'on n'a que faire des principes généraux de la sagesse, c'est-à-dire des dogmes. Or, ce qu'ils disent là est aussi un principe général, tel assurément que j'en établirais un si je disais qu'il faut laisser là les préceptes comme superflus, s'en tenir aux principes généraux et en faire son étude exclusive : cette défense même de s'occuper des préceptes serait un précepte encore. En philosophie certains cas réclament des conseils; certains autres, et le nombre en est grand, veulent des preuves, car ils sont enveloppés de doute, et à peine le plus grand soin, joint à une extrême pénétration, peut-il les éclaircir. Si les preuves sont nécessaires, nécessaires aussi sont les dogmes, fruit du raisonnement, résumés de la vérité. Il est des choses évidentes, il en est d'obscures; les évidentes sont ce que les sens, ce que la mémoire saisissent; les obscures, ce qui leur échappe. Or la raison n'est point pleinement satisfaite des choses évidentes ; son plus grand, son plus beau domaine est dans les choses cachées. Ce qui est caché veut des preuves; nulle preuve sans dogmes ; donc les dogmes sont nécessaires. La croyance aux choses certaines, qui fait le sens commun, fait aussi le sens pariait; sans elle tout n'est dans l'âme que fluctuation; de là encore la nécessité du dogme qui donne aux esprits la règle inflexible de jugement. Enfin, quand nous avertissons un homme de mettre son ami sur la même ligne que lui-même, de songer qu'un ennemi peut devenir ami, de redoubler d'affection envers l'un, de modérer sa haine pour l'autre, nous ajoutons : « Cela est juste et digne de l'honnête homme. » Eh bien, le juste et l'honnête sont renfermés dans le code de nos dogmes, code par conséquent nécessaire, puisque sans lui le juste ni l'honnête n'existent plus.

Mais joignons dogmes et préceptes : car sans la racine les rameaux sont stériles, et la racine profite à son tour des rameaux qu'elle a produits. Personne ne peut ignorer de quelle utilité sont les mains ; leurs services sont manifestes : mais lu cœur, de qui les mains reçoivent la vie, la force et le mouvement, le cœur reste caché. Je puis dire de même des préceptes qu'ils paraissent à découvert, mais que les dogmes de la sagesse s'enveloppent de mystère. Ce qu'il y a de plus saint dans les choses sacrées est révélé aux initiés seuls ; ainsi la philosophie ne dévoile ses derniers secrets qu'aux adeptes qu'elle admet dans son sanctuaire, tandis que ses préceptes et autres détails de ce genre sont connus même des profanes.

Posidonius estime nécessaires non seulement la préemption, terme que rien ne nous empêche d'employer, mais encore les conseils, la consolation et l'exhortation. Il y ajoute la recherche des causes, l’aetiologie, si j'ose ainsi parler, et pourquoi ne le ferais-je pas, quand nos grammairiens, gardiens de la pure latinité, se croient en droit d'adopter ce mot? Posidonius dit que la définition de chaque vertu serait utile, ce qu'il appelle éthologie et quelques-uns χαρακτερισμόν, exposé des caractères et des symptômes de chaque vertu et de chaque vice, pour différencier ce qui paraît semblable. Ce procédé a la même portée que les préceptes. Le précepte dit : « Tu feras telle chose si tu veux être tempérant. » La définition : « Etre tempérant, c'est faire telle chose et s'abstenir de telle autre. » Ouest la différence? L'un donne les préceptes de la vertu, et l'autre le modèle. Ces définitions, ou, pour me servir du terme des publicains, ces signalements ont leur utilité, j'en conviens. Signalons des actes louables : ils trouveront quelque imitateur. Tu crois utile qu'on te donne des indices pour reconnaître un coursier généreux, pour n'être pas dupe en l'achetant et ne point perdre ta peine avec un sujet sans vigueur? Combien n'est-il pas plus essentiel de connaître les caractères d'une âme supérieure, vu qu'il est permis de se les approprier!

Jeune et de noble sang, d'un pas fier il s'avance,

Sur ses souples jarrets retombe avec aisance ;

Insensible aux vains bruits, le premier du troupeau,

Il fend l'onde écumante, affronte un pont nouveau.

Il a le ventre court, l'encolure hardie,

Et la tête effilée et la croupe arrondie ;

Chaque muscle saillit sur ce mâle poitrail...

Que d'un clairon lointain le son guerrier l'éveille,

Il s'agite, il frémit, il a dressé l'oreille.

Un souffle de feu roule en ses bruyants naseaux.[150]

Notre Virgile, sans y penser, a décrit l'homme de cœur ; et moi, je n'emploierais pas d'autres traits pour peindre le grand homme. Que j'aie à représenter Caton, intrépide au milieu du fracas des guerres civiles, qui gourmande le premier les armées déjà parvenues aux Alpes et qui court s'opposer à leur choc impie, je ne lui donnerais pas un autre aspect, une autre attitude. Certes, nul ne pourrait s'avancer plus fièrement que l'homme qui se lève à la fois contre César et contre Pompée, et quand tous, par intérêt, caressent l'une ou l'autre faction, les défie tous deux et leur fait voir que la République a aussi son parti à elle. Oui, c'est peu dire pour Caton que de le montrer

Insensible aux vains bruits....lui qu'en effet les bruits les plus vrais, les crises les plus pressantes n'effrayent pas : en face de dix légions, des auxiliaires gaulois, des enseignes barbares mêlées aux aigles citoyennes, il élève une voix libre, il exhorte la République à ne point fléchir dans sa lutte pour la liberté, à tenter toutes les épreuves : car il est plus noble de tomber dans la servitude que d'y courir. Quelle vigueur, quel enthousiasme, et, dans la terreur universelle, quelle assurance! Il sait qu'il est le seul dont la condition ne court point de risque ; que la question n'est pas si Caton sera libre, mais s'il vivra au milieu d'hommes libres : de là son mépris des périls et des glaives. Ah! sans doute, en admirant l'invincible constance du héros que n'ébranle pas la chute de sa patrie, je puis répéter :

Chaque muscle saillit sur ce mâle poitrail.

Il serait utile, non seulement de peindre les hommes vertueux tels qu'ils ont coutume d'être, et d'esquisser leurs formes et leurs traits, mais de redire quels ils furent, mais d'exposer cette dernière et héroïque blessure de Caton par où s'exhalait l'âme de la liberté. Il faudrait montrer cette sagesse de Laelius et son union de frère avec Scipion ; ces beaux faits de l'autre Caton, tant dans la paix que dans la guerre, ces lits de bois de Tubéron[151] dressés en public avec leurs peaux de boucs pour couvertures, et les vases d'argile servis aux convives devant le temple même de Jupiter. Qu'était-ce autre chose que diviniser la pauvreté dans le Capitole? N'eussé-je de lui que ce fait pour l'associer aux Catons, le croirons-nous insuffisant? C'était là plutôt une censure qu'un repas. Oh! combien ils ignorent, les avides poursuivants de la gloire, ce qu'elle est et quelle route y mène! Ce jour-là le peuple romain vit la vaisselle de bien des citoyens, il admira celle d'un seul homme. L'or et l'argent de tous les autres a été brisé et mille fois refondu ; l'argile de Tubéron durera autant que les siècles.

LETTRE XCVI.

Adhérer à la volonté de Dieu. La vie est une guerre.

Et tu t'indignes encore de quelque chose, et tu te plains, et ne comprends pas qu'il n'y a dans tout ceci d'autre mal que ton indignation et tes plaintes! Si tu me demandes mon sentiment, je ne vois de malheureux pour l'homme de cœur que la croyance qu'il y aurait ici-bas quelque malheur pour lui. Je ne me souffrirai plus moi-même, du jour où quelque chose me deviendra insupportable. Je me porte mal? C'est dans ma destinée. Mes esclaves sont morts, mes rentes compromises, ma maison écroulée, les pertes, les blessures, les tribulations, les craintes, fondent sur moi. Choses ordinaires, que dis-je? inévitables, décrets du ciel plutôt qu'accidents.

Si tu veux en croire un ami qui te découvre avec franchise le fond de son cœur, dans tout ce qu'on appelle disgrâces et rigueurs voici ma règle : je n'obéis pas à Dieu, je m'unis à sa volonté;[152] c'est par dévouement, non par nécessité, que je le suis. Quoi qu'il m'arrive, j'accepterai tout sans tristesse, sans changer de visage ; jamais je ne payerai à contrecœur mon tribut. Or tout ce qui cause nos gémissements, nos épouvantes, est tribut de la vie. Quant à en être exempt, Lucilius, ne l'espère, ne le demande pas. Un mal de vessie t'a ôté le repos; tes aliments t'ont paru amers, ton affaiblissement a été continu : allons plus loin, tu as craint pour tes jours. Eh! ne savais-tu pas que tu souhaitais tout cela en souhaitant la vieillesse? Tout cela est, dans une longue vie, ce que sont dans une longue route la poussière, la boue et la pluie. « Mais je voulais vivre et n'éprouver aucune incommodité! » Un vœu si lâche n'est pas d'un homme. Prends comme tu voudras celui que je fais pour toi : c'est celui du courage autant que de l'amitié : fassent les dieux et les déesses que tu ne sois jamais l'enfant gâté de la Fortune! Demande-toi à toi-même, si quelque dieu te laissait le choix, lequel tu aimerais mieux de vivre dans les camps ou dans les tavernes. Eh bien, la vie, Lucilius, c'est la guerre.[153] Ainsi ceux qui, toujours alertes, vont gravissant des rocs escarpés ou plongent dans d'affreux ravins, et qui tentent les expéditions les plus hasardeuses, sont les braves et l'élite du camp; mais ceux qu'une ignoble inertie, lorsque autour d'eux tout travaille, enchaîne à leur bien-être, sont les lâches qu'on laisse vivre par mépris.

LETTRE XCVII.

Du procès de Clodius. Force de la conscience.

Tu te trompes, cher Lucilius, si tu regardes comme un vice propre à notre siècle la soif du plaisir, l'abandon des bonnes mœurs et autres désordres que chacun reprocha toujours à ses contemporains.[154] Tout cela tient aux hommes, non aux temps, aucune époque n'a été pure de fautes. Suis de siècle en siècle l'histoire de la corruption, je rougis de le dire, mais jamais elle n'agit plus à découvert qu'en présence de Caton. Croira-t-on que l'or joua un si grand rôle dans la cause où Clodius était accusé d'adultère ostensiblement commis avec la femme de César en profanant la sainteté d'un de ces sacrifices qui s'offrent pour le salut du peuple, en un lieu où l'aspect seul d'un homme est si sévèrement interdit que jusqu'aux peintures d'animaux mâles y sont voilées? Eh bien, de l'or fut compté aux juges; et, chose plus infâme qu'un tel pacte, la jouissance de patriciennes et d'adolescents nobles fut exigée comme supplément de prix. Le crime fut moins révoltant que l'absolution. L'accusé d'adultère se fait distributeur d'adultères et n'est assuré de son salut qu'en rendant ses juges semblables à lui. Voilà ce qui s'est fait dans une cause où, n'y eût-il pas eu d'autre frein, Caton avait porté témoignage. Citons les paroles mêmes de Cicéron, car le fait passe toute croyance: « Il a mandé les juges, il a promis, il a cautionné, il a donné. Bien plus, bons dieux, quelle horreur! des nuits de femmes qu'ils désignèrent, et de nobles adolescents qu'on dut leur amener, tel a été, pour quelques juges, le pot-de-vin du marché.[155] « Ne disputons pas sur le prix : l'accessoire fut plus monstrueux. Tu veux la femme de cet homme austère? je te la donne. De ce riche? je la mettrai dans ton lit. Si je ne te procure pas l'épouse de cet autre, condamne-moi. Cette belle que tu désires, elle viendra; je te promets une nuit de cette autre, et je ne serai pas long : dans les vingt-quatre heures ma promesse sera tenue.

Distribuer des adultères, c'est faire pis que de les commettre: l'un est pour de nobles dames une injonction méprisante, l'autre un jeu de libertin. Ces juges, si dignes de l'accusé, avaient demandé au sénat une garde, qui n'était nécessaire qu'en cas de condamnation, et l'avaient obtenue, ce qui leur valut ce mot piquant de Catulus, après l'absolution: « Pourquoi nous demander une garde? Craigniez-vous qu'on ne vous reprit l'or de Clodius? » Mais ces plaisanteries n'empêchaient pas l'impunité d'un homme adultère avant le jugement, courtier de prostitution pendant qu'on le jugeait, qui, pour échapper à son arrêt, avait fait pis que pour le mériter. Crois-tu qu'il y ait eu rien de plus corrompu que ces mœurs, quand ni religion ni justice n'arrêtaient la débauche, qui dans cette même enquête, suivie extraordinairement par décret du sénat, consommait de plus graves attentats que ceux qu'on recherchait? Il s'agissait de savoir si après l'adultère on pouvait être en sûreté; il fut reconnu qu'on ne pouvait l'être qu'au moyen de l'adultère. Et ceci s'est commis sous les yeux de Pompée et de César, sous les yeux de Cicéron et de Caton, de ce Caton, disons-nous, en présence duquel le peuple n'osa demander, aux jeux floraux, qu'on fît paraître les courtisanes nues. Crois-tu les hommes d'alors plus austères comme spectateurs que comme juges? Tout cela se verra, tout cela s'est vu; et l'immoralité des villes, momentanément contenue par les lois et la crainte, ne s'arrêtera jamais d'elle-même. Ne va donc pas te figurer que la débauche soit aujourd'hui plus autorisée et les lois moins libres d'agir. De nos jours, la jeunesse est bien plus retenue qu'au temps où un accusé se défendait d'un adultère devant ses juges, tandis que les juges s'avouaient coupables du même crime devant l'accusé ; lorsque pour juger l'infamie on la commettait; lorsqu'un Clodius, plus en crédit que jamais par les vices qui l'avaient rendu criminel, se faisait entremetteur au moment où se plaidait sa cause. Qui le croira? Un seul adultère l'eût fait condamner ; sa complicité dans plusieurs le fit absoudre.

Tout âge aura ses Clodius, mais tout âge n'aura point ses Catons.[156] Nous inclinons facilement au mal: pour le mal, les guides ni les compagnons ne peuvent manquer; que dis-je? on y va, sans guide ni compagnon, de soi-même ; c'est plus qu'une pente, c'est un précipice. Et ce qui nous rend presque tous incapables de retour au bien, c'est que dans tous les autres arts, les fautes portent honte et dommage à leur auteur; dans l'art de la vie on trouve du charme à faillir. Le pilote ne s'applaudit point de voir son vaisseau couler bas, ni le médecin d'enterrer son malade, ni l'orateur, si la faiblesse de sa défense a fait succomber son client: pour l'ennemi des mœurs au contraire, prévariquer c'est jouir. L'un triomphe d'un adultère que rendaient plus piquant les obstacles; l'autre met sa joie dans la fourberie et le vol: nul repentir du crime, que si le crime a mal tourné. Tel est l'effet des habitudes perverses. Car, d'un autre côté, la preuve que le sentiment du bien survit même dans l'âme la plus abandonnée au mal, et qu'elle n'ignore point ce qui est déshonnête, mais qu'elle n'y songe plus, c'est que tout homme dissimule une mauvaise action, et que, lui eût-elle réussi, en recueillant le résultat il a bien soin de cacher la cause. Mais une conscience pure aime le grand jour et défie tous les regards : le méchant craint jusqu'aux ténèbres. Epicure a dit là-dessus fort heureusement, ce me semble : « Le malfaiteur peut avoir la chance de rester caché ; la certitude, il ne peut l'avoir. » Ou bien, si tu trouves le sens plus clair comme ceci: « Rien ne sert au coupable de demeurer caché; eût-il même cette fortune, il n'y aurait pas foi. » Oui, l'impunité peut suivre le crime, la sécurité jamais.

Je ne crois pas qu'ainsi énoncée cette maxime choque notre école.[157] Pourquoi? Parce que la plus prompte comme la plus grave peine du malfaiteur est d'avoir fait le mal, et que pas un crime, dût la Fortune l'orner de tous ses dons, et le protéger et le couvrir, ne reste impuni : le supplice du crime est dans le crime même.[158] Et néanmoins un autre châtiment encore le presse et le poursuit: toujours il craint et prend l'alarme et ne se fie à rien de ce qui pourrait le rassurer. Pourquoi délivrerais-je d'un tel supplice l'iniquité? Pourquoi ne la laisserais-je pas toujours en suspens?

Séparons-nous ici d'Epicure, qui dit: « Rien n'est juste de sa nature ; et il faut éviter de faire le mal parce que ensuite on n'évite pas la crainte ; » mais répétons avec lui qu'une mauvaise conscience porte en elle ses fouets vengeurs et subit des tortures infinies dans cette perpétuelle angoisse qui l'oppresse, qui la déchire, qui lui défend de croire aux garants de sa sécurité.[159] Et cela même démontre, ô Epicure! que naturellement l'homme abhorre le crime, puisque nul coupable, au fond même du plus sûr asile, n'est exempt de frayeur. Beaucoup sont par hasard affranchis de la punition, nul ne l'est de la crainte. Pourquoi? C'est que nous portons imprimée en nous l'horreur de ce que la nature condamne. Aussi n'est-on jamais sûr d'être bien caché lors même qu'on l'est le mieux: caria conscience nous accuse et nous dénonce à nous-mêmes. Le propre du crime est de trembler toujours. Malheur à l'humanité, lorsque tant de forfaits échappent à la loi, au magistrat et aux supplices écrits, si la nature ne faisait tout payer, et cruellement, et à l'heure même; et si, à défaut du châtiment, elle n'envoyait la peur.

LETTRE XCVIII

Ne point s'attacher aux biens extérieurs.

L'âme, plus puissante que la Fortune, se fait une vie heureuse ou misérable.

Ne regarde jamais comme heureux celui dont le bonheur est suspendu aux chances du sort. Fragile appui que l'extérieur pour qui y place sa joie : elle sortira par où elle est entrée. Mais celle qui naît de son propre fonds est fidèle et solide; elle croît et nous accompagne jusqu'à notre dernière heure; toutes les autres admirations du vulgaire ne sont des biens que pour un jour. « Mais quoi? Ne saurait-on y trouver ni profit ni plaisir? » Qui dit le contraire? Pourvu toutefois que nous en soyons les maîtres, qu'ils ne soient pas les nôtres. Tout ce qui relève de la Fortune peut profiter et plaire sous une condition : que le possesseur se possède et ne soit point l'esclave de ce qu'il a. Car on s'abuse, Lucilius, si l'on croit qu'un seul des biens ou des maux de l'homme lui vienne de la Fortune: elle ne donne que la matière des uns comme des autres, et les éléments de ce qui chez lui deviendra bien ou mal. Plus forte que toute destinée, l'âme fait seule prendre à ce qui la touche une face riante ou rembrunie, et devient l'artisan de ses joies et de ses misères. Pour le méchant rien qui ne tourne en mal, même ce qui lui venait sous l'apparence du plus grand bien ; l'âme droite et saine redresse les torts de la Fortune, adoucit ses plus vives rigueurs par l'art de les supporter, reconnaissante et modeste dans le succès, courageuse et ferme dans la disgrâce. Malgré sa prudence et les religieux scrupules qu'elle apportera dans tous ses actes, bien qu'elle ne tente rien au delà de ses forces, elle n'obtiendra pas ce bonheur absolu et inaccessible aux menaces, si elle ne se tient immobile devant la mobilité des choses.

Que tu observes les autres, car on juge plus nettement ce qui ne nous est point personnel, ou que tu t'observes sans partialité, et tu sentiras et tu avoueras que dans ce qui nous est désirable et cher il n'est rien d'utile, si tu ne t'es armé contre la légèreté du sort et des choses dépendantes du sort, si tu ne répètes, au lieu de te plaindre, à chaque dommage qui survient: Les dieux ont jugé autrement, ou même, inspiration plus haute, plus juste, plus réconfortante pour l'âme, à chaque événement contraire à ta pensée: Les dieux ont mieux jugé que moi. Plus d'accidents pour l'homme ainsi préparé; et l'on se prépare ainsi quand on songe, avant de le sentir, à tout ce que peut la vicissitude des choses humaines, quand on possède ses enfants, sa femme, son patrimoine, comme ne pouvant les posséder toujours,[160] et comme ne devant pas être plus à plaindre si on vient à les perdre. Déplorables esprits que ceux que l'avenir tourmente, malheureux avant le malheur, qui se travaillent pour conserver jusqu'au bout leurs jouissances du moment. En aucun temps ils ne seront calmes; et dans l'attente du futur, le présent, dont ils pouvaient jouir, leur échappe. Nulle différence entre perdre une chose et trembler de la perdre.

Ce n'est pas que je te prêche ici l'insouciance. Loin de là, prends garde aux écueils ; tout ce que la sagesse peut prévoir, prévois-le; observe, détourne bien, avant qu'il n'arrive, tout ce qui peut te porter dommage. Pour cela même rien ne servira mieux qu'une confiance hardie et une âme d'avance cuirassée contre la souffrance. Qui peut supporter les coups du sort pourra les éviter; et ce n'est pas dans un tel calme qu'il soulève les orages. Bien de plus misérable et de moins sage qu'une crainte anticipée. Quelle est donc cette démence de devancer son infortune? Enfin, pour rendre en deux mots ma pensée et te peindre au vrai ces affairés, ennemis d'eux-mêmes, ils sont aussi impatients sous le coup que dans l'attente du malheur. Il s'afflige plus qu'il ne le devrait, l'homme qui s'afflige plus tôt qu'il ne le doit. Comment apprécierait-elle la douleur, cette même faiblesse qui ne sait point l'attendre? Avec cette sorte d'impatience, on rêve la perpétuité du bonheur, on le croit fait pour croître toujours, si haut qu'il soit déjà, non pour durer seulement; on oublie par quel mécanisme toute destinée monte ou s'affaisse, et c'est la constance du hasard que l'on se promet pour soi seul. Aussi Métrodore me paraît-il avoir très bien dit dans une lettre à sa sœur qui venait de perdre un fils du meilleur naturel : « Tous les biens des mortels sont mortels comme eux. » Il parle des biens vers lesquels se précipite la foule : car le grand, le vrai bien ne meurt pas ; il est aussi certain que permanent ; il s'appelle sagesse et vertu, seule chose impérissable que donne le ciel à qui doit périr.

Du reste l'homme est si injuste, si oublieux du terme où il marche, où chacune de ses journées le pousse, qu'il s'étonne de la moindre perte, lui qui doit tout perdre en un jour. Sur quelque objet que tu fasses graver : Ceci m'appartient, cet objet peut être chez toi, il n'est pas à toi; rien de solide pour l'être débile, pour la fragilité rien d'éternel et d'indestructible. C'est une nécessité de périr aussi bien que de perdre ; et ceci même, comprenons-le bien, console un esprit juste: il ne perd que ce qui doit périr.

« Eh bien, contre ces pertes quelle ressource avons-nous trouvée? » Celle de retenir par le souvenir ce qui nous a fui, sans laisser échapper du même coup les fruits que nous en avons pu recueillir. La possession s'enlève, avoir possédé nous reste. Tu es le plus ingrat des hommes si, après que tu as reçu, tu te crois quitte quand tu perds. Un accident nous ravit la chose ; mais en avoir usé, mais le fruit de cette chose, est encore à nous : nos iniques regrets nous font tout perdre. Dis-toi bien: « De tout ce qui me semble terrible, rien qui n'ait été vaincu, qui ne l'ait été par plus d'un mortel, le feu par Mucius, la croix par Régulus, le poison par Socrate, l'exil par Rutilius, la mort au moyen du fer par Caton; nous aussi sachons vaincre quelque chose!

« D'autre part, ces faux biens, dont l'éclat apparent entraîne le vulgaire, ont été par plusieurs et plus d'une fois dédaignés, Fabricius général refusa les richesses, censeur il les flétrit; Tubéron jugea la pauvreté digne de lui, digne du Capitole, le jour où, se servant d'argile dans un repas public, il montra que l'homme devait se contenter de ce qui était, même alors, à l'usage des dieux.[161] Sextius le père répudia les honneurs, lui que sa naissance appelait aux premières charges de la république : il ne voulut point du laticlave que lui offrait le divin Jules ; car il sentait que ce qui peut se donner peut se reprendre, A notre tour, faisons preuve de magnanimité. Prenons rang parmi les modèles. Pourquoi mollir? pourquoi désespérer? Tout ce qui fut possible l'est encore. Nous n'avons qu'à purifier notre âme et suivre la nature: qui s'en écarte est condamné à désirer et à craindre, à être esclave des événements. Nous pouvons rentrer dans la route, nous pouvons ressaisir tous nos droits. Ressaisissons-les, et nous saurons supporter la douleur, sous quelque forme qu'elle envahisse notre corps, et nous dirons à la Fortune : « Tu as affaire à un homme de cœur; cherche ailleurs qui tu pourras vaincre. »

Avec ces propos et d'autres semblables, notre ami[162] calme les douleurs d'un ulcère qu'assurément je voudrais voir perdre de sa violence et se guérir, ou rester stationnaire et vieillir avec lui. Mais pour lui je suie bien tranquille; c'est la perte que nous ferons qui m'inquiète, si ce digne vieillard nous est enlevé. Car lui, il est rassasié de la vie; s'il en désire la prolongation, ce n'est pas pour loi, mais pour ceux auxquels il est utile. Il vit par générosité. Un autre eût déjà mis fin à de telles souffrances ; notre ami pense qu'il est aussi honteux de se réfugier dans la mort que de la fuir. « Eh quoi! si tout l'y engage, ne quittera-t-il pas la vie? » Pourquoi non, si, n'étant plus utile à personne, il ne fait plus que perdre sa peine à souffrir?

Voilà, cher Lucilius, s'instruire d'exemple à la philosophie et s'exercer en présence des actes: voir ce qu'un homme éclairé a de courage contre la mort, contre la douleur, aux approches de l'une, sous l'étreinte de l'autre. Ce qu'il faut faire, apprenons-le de celui qui le fait. Jusqu'ici nous cherchions par des arguments s'il est possible à qui que ce soit de résister à la douleur, si les plus grands courages eux-mêmes fléchissent en face de la mort. Qu'est-il besoin de paroles? La chose est sous nos yeux. Voici un homme que ni la mort ne rend plus ferme contre la douleur, ni la douleur contre la mort: contre toutes deux il s'appuie sur lui-même; l'espoir de la mort ne le fait pas souffrir plus patiemment, ni l'ennui de la souffrance mourir plus volontiers : il attend l'une, il supporte l'autre.

LETTRE XCIX.

Sur la mort du fils de Marullus. Divers motifs de consolation.

Je t'envoie la lettre que j'écrivis à Marullus quand il perdit son tout jeune fils, et qu'on m'apprit qu'il supportait cette perte avec peu de fermeté. Je n'y ai pas suivi l'usage ordinaire, et n'ai point cru devoir traiter mollement un homme plus digne de réprimande que de consolation. Pour une âme abattue et qui supporte impatiemment une blessure profonde, il faut quelque peu d'indulgence : qu'elle se rassasie de son deuil ou exhale du moins ses premiers transports. Mais ceux qui pleurent de parti pris, qu'on les gourmande sur le champ, et qu'ils apprennent combien, même dans les larmes, il y a d'inconséquences.

« Tu attends, lui disais-je, des consolations : tu recevras des reproches. Quoi! tant de faiblesse pour la mort d'un fils! Que ferais-tu, si tu perdais un ami? Il t'est mort un fils de douteuse espérance, du tout premier âge : ce sont bien peu de jours perdus. On se cherche partout des motifs d'affliction ; sans motifs même, on veut se plaindre de la Fortune, comme si elle ne devait pas nous en fournir de légitimes. Mais, en vérité, tu me semblais avoir déjà assez de constance contre des malheurs réels, pour ne pas en manquer devant ces fantômes de malheurs dont on ne gémit que pour suivre l'usage. Tu ferais la plus grande des pertes, celle d'un ami, que tu devrais encore plutôt te réjouir de l'avoir possédé que t'attrister de ne l'avoir plus. Mais personne presque ne porte en compte toutes les avances qu'il a reçues, tous les plaisirs qu'il a goûtés. La douleur, entre autres misères, a cela de particulier qu'elle est infructueuse, disons plus, qu'elle est ingrate. Eh quoi! de ce que tu n'as plus ce précieux ami, votre œuvre est-elle perdue? Ces longues années, cette fusion intime de deux existences, cette étroite fraternité d'études, n'ont-elles rien produit? Enterres-tu ton amitié avec ton ami? Et pourquoi gémir de l'avoir perdu, si sa possession t'a été stérile? Crois-moi, le sort a beau nous enlever ceux que nous aimons, la plus grande partie d'eux-mêmes demeure avec nous. Il est à nous le temps qui n'est plus, et rien n'est en lieu plus sûr que ce qui a été. Nos prétentions sur l'avenir nous rendent ingrats envers les biens qui précédèrent, comme si l'avenir, en admettant qu'il nous réussisse, ne devait pas bien vite se perdre dans le passé. C'est apprécier étroitement les choses que d'enfermer ses joies dans le présent : et l'avenir et le passé ont leurs charmes ; l'un a l'espérance, l'autre le souvenir. Mais le premier, encore en suspens, peut ne point arriver; le second ne peut pas ne point avoir été. Quelle folie est-ce donc de se laisser déchoir de la plus sûre des possessions?[163] Savourons en esprit nos jouissances épuisées, si toutefois en les épuisant, notre âme, comme percée à jour, n'a pas laissé perdre ce qu'on lui versait.

« Il y a une infinité d'exemples de pères qui suivirent sans larmes le convoi de leurs enfants morts à la fleur de l'âge, qui du bûcher revinrent au sénat ou-à l'exercice de quelque charge publique, et se livrèrent tout de suite à autre chose qu'à la douleur. Et ils firent bien: car d'abord la douleur est superflue dès qu'elle ne change en rien les choses; ensuite la plainte n'est pas juste quand l'accident qui aujourd'hui frappe l'un, est réservé à tous. Enfin, regrets et plaintes sont déraisonnables là où si peu d'instants séparent l'être qui s'en va de celui qui le regrette. Résignons-nous donc d'autant mieux à sa perte que nous allons le suivre. Considère la célérité du temps, qui fuit à tire-d’aile ; songe à ce court espace où nous sommes emportés si vite ; regarde bien tout ce cortège du genre humain tendre vers le même terme et à de très brefs intervalles, lors même qu'ils semblent le plus longs : le fils que tu as cru perdre n'a fait que prendre les devants.[164] Quelle démence à toi, qui achèves la même route, de le plaindre d'être arrivé le premier! Pleure-t-on un événement qu'on savait bien devoir s'accomplir? Si l'on ne croyait point qu'un homme dût mourir, on se mentait à soi-même. Pleure-t-on un événement qu'on reconnaissait soi-même inévitable? Se plaindre qu'un homme soit mort, c'est se plaindre qu'il ait été homme. Tous nous sommes liés au même destin : si tu obtins de naître, il te reste à mourir. Nous différons par les intervalles, au but nous redevenons égaux. La durée qui s'étend du premier au dernier de nos jours n'est qu'incertitude et variation : calculée sur l'échelle des maux, elle est longue même pour l'enfant; sur la vitesse, elle est courte même pour le vieillard. Rien qui ne nous échappe et ne nous trompe; tout est plus mobile que les flots les plus orageux. Tout n'est qu'un va-et-vient, tout se transforme en son contraire au commandement de la Fortune ; et dans une telle révolution des choses humaines, rien pour aucun de nous, sinon la mort, n'est certain. Tous pourtant la maudissent, elle qui seule n'abuse personne. « Mais il est mort à un âge si tendre! » Je ne te dis pas encore que le plus heureux est l'être débarrassé de la vie;· passons au vieillard : de combien peu il l'emporte sur l'enfant![165] Représente-toi l'océan des âges, si profond et si vaste, embrasse-le tout entier; puis compare ce qu'on appelle une vie d'homme à l'immensité même, et vois sur quelle minime durée portent nos vœux, nos calculs sans fini De ce peu d'heures, combien nous prennent les larmes, combien les soucis, combien nos souhaits de mort avant que la mort n'arrive ; combien les maladies, les craintes, les années ou trop tendres ou incultes ou stériles : et la moitié du tout se passe à dormir! Ajoutes-y travaux, afflictions, périls; tu reconnaîtras que même dans la plus longue vie la moindre part est celle où l'on vit en effet.

« Maintenant personne t'accordera-t-il que ce ne soit pas une grâce pour l'homme de rentrer dans son premier état, et d'achever sa route avant l'heure de la lassitude? La vie n'est ni un bien ni un mal : c'est le théâtre de l'un et de l'autre. Ainsi ton fils n'a rien perdu qu'une chance plus certaine de dommage. Il eût pu sortir de tes mains sage et prudent; il eût pu sous l'aile paternelle croître pour la vertu ; mais, crainte plus légitime» il eût pu ressembler au grand nombre.[166] Vois ces jeunes descendants des plus nobles maisons que la débauche a jetés dans l'arène ; vois-les, assouvissant tout ensemble leur lubricité et celle d'autrui, se prostituer à tour de rôle, et ne pas laisser s'écouler un jour sans ivresse ou sans quelque autre éclatant scandale: il te sera démontré que la crainte était plus fondée que l'espérance. Ne te forge donc pas de nouveaux motifs d'affliction: à de faibles désagréments n'ajoute pas le poids de ton impatience. Je ne te demande pas de grands efforts, de l'héroïsme ; je ne présume pas assez mal de ta vertu pour te croire réduit à l'appeler à toi tout entière. Ce n'est pas là une blessure, c'est une morsure légère : la blessure, c'est toi qui la fais. Certes la philosophie t'a merveilleusement profité, si un enfant, plus connu jusqu'ici de sa nourrice que de son père, te cause d'aussi violents regrets!

« Mais quoi! te conseillé-je l'insensibilité? voudrais-je voir tes traits impassibles au bûcher d'un fils, et irai-je jusqu'à défendre au cœur d'un père de se serrer? Aux dieux ne plaise! C'est inhumanité, ce n'est pas force d'âme, que d'envisager du même œil les funérailles ou la vie des siens, que de n'être pas ébranlé[167] au premier déchirement qui nous sépare d'eux. Et quand je te les défendrais, il est des choses qu'on ne maîtrise point : les larmes s'échappent quoi qu'on fasse, et en s'épanchant elles soulagent le cœur. Quel parti prendre? Permettons qu'elles coulent sans les provoquer; mais qu'elles coulent tant que la douleur les fera sortir, non d'après les invitations de l'exemple. N'aggravons en rien notre peine, ne l'amplifions pas sur ce que nous voyons chez les autres. Il y a un faste de douleur plus exigeant que la douleur même : combien peu d'hommes sont tristes pour eux seuls! Nous éclatons si le monde nous entend; muets et calmes dans la solitude, l'aspect du premier venu nous fait fondre en larmes de plus belle.[168] Alors on se frappe la tête, ce qu'on pouvait faire plus à l'aise quand nul ne nous empêchait; alors on invoque le trépas, on se roule de son lit à terre. Toutes ces démonstrations s'en vont avec le spectateur. Ici, de même qu'ailleurs, nous tombons dans le travers de prendre exemple du grand nombre et de consulter non le devoir, mais la coutume. Transfuges de la nature, nous nous livrons à l'opinion, toujours mauvaise conseillère et le plus inconséquent des juges sur ce point comme sur tout le reste. Voit-elle un homme courageux dans l'affliction? elle l'appelle cœur sauvage et dénaturé. En voit-elle un autre défaillir, étendu sur un corps chéri? Femmelette, dit-elle, âme sans vigueur. C'est donc aux lois de la raison qu'il faut tout rappeler.

« Or rien ne répugne à la raison comme.de viser à ce qu'on cite notre douleur et qu'on admire nos larmes : le sage sans doute s'en permet quelques-unes, d'autres lui échappent d'elles-mêmes ; mais voici la différence. Quand la première nouvelle d'une mort prématurée nous frappe, quand nous pressons ce corps qui de nos bras va passer dans les flammes, irrésistiblement la nature nous arrache des pleurs. La sensibilité, sous l'impression d'une douleur poignante, en ébranlant tout l'individu, agit sur les yeux d'où elle chasse, en la comprimant, l'humeur qui les avoisine. Ces larmes-là tombent forcément malgré nous. Il en est auxquelles nous donnons passage, quand la mémoire de ceux que nous avons perdus se réveille; et je ne sais quelle douceur se mêle à la tristesse, au souvenir de leur agréable entretien, de leur commerce enjoué, de leur complaisante tendresse : alors nos paupières se dilatent comme dans la joie. Ici on s'abandonne, ailleurs on est subjugué.

« Et c'est pourquoi la présence d'aucun cercle, d'aucun assistant, ne doit retenir ni exciter nos pleurs ; les essuyer ou les laisser couler est toujours moins honteux que les feindre. Qu'ils suivent leur cours ; ils peuvent venir aux tempéraments les plus calmes et les plus rassis. Souvent les pleurs du sage coulèrent sans que sa dignité en souffrît, mais c'était dans une telle mesure que, pour être homme, il ne cessait pas d'être grand. Oui, nous pouvons céder à la nature en gardant notre gravité. J'ai vu aux funérailles des leurs des hommes vénérables, sur le visage desquels perçait la tendresse du cœur, sans rien de nos désespoirs d'apparat, rien qui ne fût donné à une affection sincère. Il est, jusque dans la douleur, une bienséance que doit observer le sage ; et, comme toute chose, l'affliction a ses limites. Chez les hommes de peu de raison, les joies comme les douleurs débordent.

« Subis sans murmure les coups de la nécessité. Qu'est-il survenu d'improbable, d'extraordinaire? Combien à cette heure même il se commande d'enterrements! Que de lits funèbres[169] s'achètent! Combien de deuils après le tien!

« Autant de fois que tu diras : « Mon fils était enfant ; » dis aussi: « Il était du nombre des mortels, auxquels rien n'est garanti, que le destin n'est pas tenu de conduire à la vieillesse : où il le veut, il les congédie. » Du reste, parle fréquemment de lui ; fais revivre, autant que tu pourras, son souvenir qui se représentera plus souvent s'il n'est pas accompagné d'amertume. Car si les gens tristes ne sont guère recherchés, la tristesse l'est bien moins encore. Quelque heureux propos, quelque gentillesse, tout enfantine qu'elle fût, t'ont-ils charmé en lui, reviens-y souvent, et affirme sans crainte qu'il eût pu remplir les espérances conçues par la tendresse de son père. Perdre la mémoire des siens et l'ensevelir avec leurs cendres, être pour eux prodigue de larmes, avare de souvenirs, c'est ne point porter un cœur d'homme. C'est ainsi que les oiseaux, que les bêtes féroces aiment leurs petits : leur amour, des plus violents, est pour ainsi dire de la rage ; mais viennent-ils à les perdre, il s'éteint tout à fait. Cela ne sied point au sage : sa mémoire sera persévérante, ses larmes passeront.

Je n'approuve en aucune façon ce que dit Métrodore, « qu'il est une volupté, sœur de la tristesse,[170] qu'on fera bien de savourer aux jours d'affliction. » J'ai transcrit ses propres paroles, tirées de sa première lettre à sa sœur. Je ne doute pas du jugement que tu en porteras. Car quoi de plus honteux? Etre, au sein du deuil, en quête du plaisir, l'espérer du deuil même, et demander aux pleurs une jouissance! Voilà les hommes qui nous reprochent trop de rigorisme, qui flétrissent nos doctrines comme impitoyables, quand nous disons qu'on doit fermer son âme aux chagrins, ou les en bannir au plus vite. Lequel donc est le plus inadmissible, le plus barbare, ou de ne pas sentir la douleur de perdre un ami, ou d'être, au milieu de sa douleur, à l'affût de la volupté? Nos préceptes à nous n'ont rien que d'honnête : quand le cœur trop rempli s'est soulagé de quelques larmes et a jeté pour ainsi dire ses premiers bouillons, nous lui défendons le désespoir. Et tu conseilles, toi, l'amalgame du deuil et de la joie! Ainsi l'on console un enfant avec du gâteau, et l'on fait taire les cris d'un nourrisson en faisant couler du lait dans sa bouche. Quoi! à l'instant même où ton fils est la proie des flammes, où ton ami expire, tu n'admets point de trêve au plaisir, ton chagrin est une sensualité de plus! Lequel est le plus honorable, ou d'éloigner de ton âme la douleur, ou d'y accueillir la volupté de pair avec elle? Que dis-je de l'accueillir, de courir après, de vouloir l'extraire de ta douleur même? Il est, dis-tu, une volupté sœur de la tristesse! C'est à nous qu'est permis ce langage, à vous il ne l'est pas. Vous ne connaissez de bien que la volupté, de mal que la douleur. Entre le bien et le mal quelle parenté peut-il y avoir? Mais supposons-la : est-ce bien le moment de faire cette trouvaille, de scruter sa douleur pour surprendre autour d'elle quelque chose qui nous délecte et qui nous chatouille? Certains remèdes, salutaires à telle partie du corps, sont trop malpropres et trop peu décents pour s'appliquer à telle autre ; et ce qui ailleurs soulagerait sans choquer la pudeur, devient déshonnête selon l'endroit de la blessure. N'as-tu pas honte de guérir le deuil du cœur par la volupté? Cherche une cure plus sévère à une telle plaie. Dis plutôt: « L'homme qui a cessé d'être ne sent plus le mal, » ou, s'il le sent, « il n'a pas cessé d'être. » Non, plus de souffrance pour qui n'est plus ; car souffrir c'est vivre. Le crois-tu à plaindre de n'être pas, ou d'être encore d'une manière quelconque? Or ce ne peut être un tourment pour lui de ne pas exister ; le néant peut-il rien sentir? Et s'il existe, point de tourment, car il échappe au grand désavantage de la mort, qui est de n'être plus.

« Disons aussi à quiconque pleure et regrette un fils enlevé dès le bas âge : « Nous tous, vu la brièveté de nos jours comparée à l'ensemble des siècles, jeunes ou vieux, nous sommes au même point.[171] Notre partage sur la totalité des temps est moindre que ce qu'on peut dire de plus imperceptible, car même l'imperceptible est quelque chose; ce qui nous est donné à vivre se réduit presque à rien, et ce rien, ô démence! nos plans retendent à l'infini. »

« Si je t'écris ceci, ce n'est pas que je pense que tu l'attendes de moi : le remède viendrait bien tard; et je suis sûr de t'avoir dit de vive voix tout ce que tu vas lire. Mais j'ai voulu te punir d'un moment d'oubli qui t'avait laissé absent de toi-même, et, pour l'avenir, t'exhorter à opposer à la Fortune toute la vigueur de ton courage, à prévoir tous ses traits, non comme possibles, mais comme devant t'atteindre à coup sûr. »

LETTRE C.

Jugement sur les écrits du philosophe Fabianus.

Tu m'écris que tu as lu avec beaucoup d'empressement les livres de Fabianus Papirius sur les devoirs civils, mais qu'ils n'ont pas répondu à ton attente ; puis, oubliant qu'il s'agit d'un philosophe, tu blâmes sa construction oratoire. Admettons que tu dises vrai, qu'il laisse aller ses paroles et ne les travaille pas. D'abord cette manière a sa grâce, et un charme particulier s'attache à une composition facile et coulante. Car il est essentiel, je crois, de distinguer si elle tombe négligemment, ou si elle s'échappe avec aisance. Et ici même, comme je vais le dire, il y a une différence importante. Fabianus, ce me semble, ne presse pas sa diction, il l'épanché, tant elle abonde et se déroule avec calme, bien que l'entraînement s'y laisse sentir. Elle annonce et révèle clairement qu'on ne l'a ni façonnée ni longtemps tourmentée. Mais, croyons-le comme toi : il a fait de la morale, non du style ; il a écrit pour l'âme et point pour l'oreille. D'ailleurs, quand il discourait, tu n'aurais pas eu le temps de songer aux détails, tant l'ensemble t'aurait transporté ; et presque toujours ce qui plaît improvisé est d'un effet moindre sur le manuscrit. Mais c'est déjà beaucoup de captiver au premier abord l'attention, encore qu'un examen réfléchi doive trouver à reprendre. Mon avis, si tu le demandes, c'est qu'il est plus beau d'emporter les suffrages que de les mériter ; et je sais bien que les mériter est le plus sûr ; je sais qu'alors on compte plus hardiment sur l'avenir.

Un style trop circonspect ne sied point au philosophe. Quand sera-t-il énergique et ferme, quand risquera-t-il sa personne, s'il craint pour ses mots? La diction de Fabianus ne sentait point la négligence, mais la sécurité. Aussi n'y trouveras-tu rien de bas : il choisit ses termes sans courir après ni les placer selon le goût du siècle, au rebours de l'ordre naturel. Ils ont de l'éclat, quoique pris de la langue ordinaire ; sa pensée, noble et magnifique, n'est point écourtée en sentence : elle se développe largement. Tu trouveras chez lui des manques de précision, des structures de phrase peu savantes ou qui n'ont pas notre poli moderne ; mais, l'œuvre entière bien considérée, on n'y voit rien d'étroit et de vide. Là sans doute, ni variétés de marbres, ni salons entrecoupés de canaux d'eaux vives, ni cabane du pauvre,[172] ni tout ce qu'un luxe dédaigneux de la belle simplicité entasse de disparates; mais, comme on dit, la maison est bien construite.

Ajoute qu'en fait de composition oratoire on n'est pas d'accord. Les uns lui veulent une nudité sauvage pour parure; d'autres l'aiment raboteuse, au point que si le hasard leur amène une période un peu harmonieuse, ils la démembrent tout exprès, ils en brisent les cadences, de peur qu'elle ne réponde à l'attente de l'oreille. Lis Cicéron : sa composition est une ; souple et posée, molle sans être efféminée.[173]

Asinius Pollion : style rocailleux et sautillant, qui laisse l'oreille au dépourvu où l'on y pense le moins. Cicéron n'a que d'heureuses désinences; chez Pollion tout est cascade, sauf quelques phrases bien rares sorties d'un moule convenu et d'une structure uniforme.

Pour Fabianus, il va, dis-tu, terre à terre et s'élève peu : je ne crois pas que tel soit son défaut. Il n'y a pas chez lui manque de grandeur; c'est du calme, c'est le reflet d'une âme habituellement paisible et tempérée ; il est uni, mais sans bassesse. Il n'a pas cette vigueur oratoire, ces aiguillons que tu demandes, ces sentences frappantes et soudaines;[174] mais vois le corps tout entier : bien que sans apprêt,[175] il a sa beauté. La dignité, son discours ne l'a pas, elle est au fond de sa doctrine. Montre-moi qui tu pourrais préférer à Fabianus. Je te passe Cicéron, dont les œuvres philosophiques sont presque aussi nombreuses que les siennes; mais s'ensuit-il qu'on soit un nain dès qu'on n'a pas la taille du géant? Je te passe Asinius Pollion et je dis : « En si haute matière, c'est exceller que d'être le troisième. » Nomme Tite-Live enfin : car il a écrit aussi des dialogues[176] qu'on peut rattacher à la philosophie autant qu'à l'histoire, et des traités de philosophie pure. Je lui ferai place encore : mais vois que de rivaux on dépasse quand on n'a que trois vainqueurs, et tous trois des plus éloquents![177]

Mais Fabianus n'a pas tous les mérites : son style est sans nerf, bien qu'il ait de l'élévation; il n'est point rapide ni impétueux, malgré son ampleur ; il n'est pas limpide, il n'est que pur. « Tu voudrais, dis-tu, l'entendre malmener le vice, mettre les périls au défi, apostropher la Fortune, humilier l'ambition ; tu voudrais que le luxe fût gourmande, la débauche stigmatisée, la violence désarmée, que l'art oratoire parfois lui prêtât ses foudres, la tragédie son grandiose, le comique sa finesse. » Veux-tu donc qu'il s'amuse à la plus petite des choses, aux mots? Il s'est voué à la science, son sublime objet; et l'éloquence le suit comme son ombre, sans qu'il y prenne garde.[178] Non, sans doute, il ne s'observera point à chaque pas, ramassant sa phrase sur elle-même, aiguisant chaque parole en trait qui réveille et qui perce, beaucoup, je l'avoue, tomberont sans porter coup, et par moments son discours glissera sur nous sans agir; mais partout régnera une grande lumière; mais, si long qu'il soit, le chemin sera sans ennui. Bref, il te laissera convaincu qu'il a écrit comme il sentait. Tu reconnaîtras qu'il a tout fait pour t'instruire de ses idées, non pour flatter les tiennes. Tout chez lui tend au progrès, à la sagesse ; rien ne vise aux applaudissements.

Je ne doute pas que tels ne soient ses écrits, bien que j'en juge plutôt par réminiscence que sur le livre même, et que leur caractère m'apparaisse moins comme l'impression familière d'un commerce récent que comme les traits généraux d'une lointaine connaissance. Tel il me semblait du moins quand je pouvais l'entendre : non substantiel, mais plein, fait pour enthousiasmer les jeunes âmes bien nées et les enflammer d'un zèle imitateur, de l'espoir même de le vaincre, exhortation, selon moi, la plus efficace : car on décourage si en donnant le désir d'imiter on en ôte l'espoir. Au reste il avait l'abondance du style; sans que tel ou tel passage ressortît, l'ensemble était magnifique.

LETTRE CI.

Sur la mort de Sénécio. Vanité des longs projets. Ignoble souhait de Mécène.

Chaque jour, chaque heure démontre à l'homme tout son néant:[179] toujours quelque récente leçon lui rappelle sa fragilité qu'il oublie, et de l'éternité qu'il rêve rabat ses pensées vers la mort.[180] « Où tend ce début? » vas-tu dire. Tu connaissais Cornelius Sénécio, ce chevalier romain si magnifique et si obligeant : parti d'assez bas il s'était élevé par lui-même, et n'avait plus qu'une pente aisée pour courir à tous les succès. Car les honneurs croissent plus facilement qu'ils ne commencent ; comme l'aspirant aux richesses, que la pauvreté retient dans sa sphère, a longtemps à lutter et à ramper pour en sortir. Sénécio visait même à l'opulence, où le conduisaient deux moyens des plus efficaces, la science d'acquérir et celle de conserver; et l'une des deux seule l'eût fait assez riche. Cet homme donc, d'une sobriété extrême, non moins soigneux de sa santé que de son patrimoine, m'avait fait visite le matin selon sa coutume, avait passé le reste du jour jusqu'à nuit close, au chevet d'un ami malade d'une affection grave et désespérée; il avait soupé gaiement, quand une indisposition subite le saisit : une angine, lui rétrécissant le gosier, comprima son souffle; à peine alla-t-il, tout haletant, jusqu'au jour. Ainsi en très peu d'heures, et venant de remplir toutes les fonctions d'un homme sain et plein de vie, Sénécio s'est éteint. Lui qui faisait travailler ses capitaux sur terre et sur mer qui, essayant, sans en négliger aucun, de tous les genres de profit, était même entré dans les fermes publiques, alors que tout succède à ses vœux, que des torrents d'or courent s'engloutir dans ses coffres, le voilà enlevé.

…………………..Et puis va, Mélibée,

Plante, aligne tes ceps et greffe tes poiriers.[181]

Qu'insensé est l'homme qui jette ses plans pour toute une vie! Il n'est pas maître de demain. Oh! quelles sont folles, ces longues espérances qu'il aime à bâtir![182] « J'achèterai, je construirai, je ferai tel prêt, telle rentrée, je remplirai telles dignités; puis enfin, las et plein de jours, je me recueillerai dans le repos. » Crois-moi, tout, même pour les heureux, n'est qu'incertitudes : nul n'a le droit de se rien promettre de l'avenir. Que dis-je? ce que nous tenons glisse de nos mains; et l'heure présente, qu'on croit bien saisir, le moindre incident nous la vole.[183] Le temps se déroule suivant des lois fixes, mais impénétrables ; or que gagné-je à ce que la nature sache de science certaine ce que moi je ne sais pas? On projette des traversées lointaines, et, après maintes courses aux plages étrangères, un tardif retour dans la patrie ; on prendra l'épée, puis viendront les lentes récompenses des travaux militaires; puis des gouvernements, des emplois qui mènent à d'autres emplois, et déjà la mort est à nos côtés, la mort à laquelle on ne pense que quand elle frappe autrui ; en vain elle multiplie à nos yeux ses instructives rigueurs,[184] leur effet ne dure pas plus que la première surprise. Et quelle inconséquence! On s'étonne de voir arriver un jour ce qui chaque jour peut arriver. Le terme de notre carrière est où l'inexorable nécessité des destins l'a fixé : mais nul de nous ne sait de combien il en est proche.

Aussi faut-il disposer notre âme comme si nous y touchions déjà : ne remettons rien au futur, réglons journellement nos comptes avec la vie. Car elle pèche surtout en ceci que, toujours inachevée, on l'ajourne d'un temps à un autre. Qui sut chaque jour mettre à sa vie la dernière main n'est point à court de temps. Or de ce manque de temps naissent l'anxiété et la soif d'avenir qui ronge l'âme. Rien de plus misérable que ce doute : les événements qui approchent, quelle issue auront-ils? Combien me reste-t-il de vie, et quelle sorte de vie? Voilà ce qui agite de terreurs sans fin l'âme qui ne se recueillit jamais. Quel moyen avons-nous d'échapper à ces tourmentes? un seul : ne pas lancer notre existence en avant, mais la ramener sur elle-même. Si l'avenir tient en suspens tout mon être, c'est que je ne fais rien du présent. Si au contraire j'ai satisfait à tout ce que je me devais ; si mon âme affermie sait qu'entre une journée et un siècle la différence est· nulle, elle regarde d'en haut tout ce qui peut survenir encore d'événements et de jours, et se rit fort dans sa pensée de la vicissitude des temps. Comment en effet ces chances variables et mobiles te bouleverseraient-elles, si tu demeures stable en face de l'instabilité?

Hâte-toi donc de vivre, cher Lucilius, et compte chaque journée pour une vie entière. Celui qui s'est ainsi préparé, celui dont la vie s'est trouvée tous les jours complète, possède la sécurité. Vivre d'espérance, c'est voir le temps, à mesure qu'il arrive, échapper à notre croissante avidité, et nous laisser ce sentiment si amer, qui remplit d'amertume tous les autres, la peur de la mort. De là l'ignoble souhait de Mécène,[185] qui ne refuse ni les mutilations, ni les difformités, ni enfin le pal sur la crois, pourvu qu'au milieu de tant de maux la vie lui soit conservée.

Qu'on me rende manchot, cul-de-jatte, impotent;[186]

Sur ce corps que le mal déforme

Qu'il s'élève une bosse énorme;

Que dans ma bouche branle une dernière dent;

Si je respire encor, c'est bien, je suis content.

Même en croix, sur le pal, laissez, laissez-moi vivre.[187]

Ce qui serait, si la chose arrivait, le comble des misères, il le souhaite, il demande, comme si c'était vivre, une prolongation de supplice. Je le jugerais déjà bien méprisable s'il n'arrêtait son vœu que devant la mise en croix ; mais que dit-il? « Mutilez tous mes membres, pourvu qu'en un corps brisé et impotent il me reste le souffle, et que, défiguré, monstrueusement contrefait, j'obtienne encore quelque répit sur le bois-même où l'on me clouerait, sur le pal où vous m'asseyeriez! » Est-ce donc la peine de comprimer sa plaie, de pendre à une croix les bras étendus, afin de reculer ce qui, pour tout patient, est une grâce, le terme du supplice? N'avoir de souffle que pour expirer sans cesse? Que souhaiter à ce malheureux, sinon des dieux qui l'exaucent? Que veut dire cette turpitude de poète et de femmelette, ce pacte insensé de la peur? Pourquoi mendier si bassement l'existence?-Penses-tu que Virgile ait jamais dit pour lui ce beau vers :

Est-ce un malheur si grand que de cesser de vivre?[188]

Il invoque les derniers des maux; les plus cruelles souffrances, la croix et le pal, il les désire ; et qu'y gagnera-t-il? Eh! certes de vivre un peu plus. Or quelle vie est-ce qu'on· longue agonie? Il se trouve un homme qui aime mieux sécher dans les tourments, et périr par lambeaux, et distiller sa vie goutte à goutte, que de l'exhaler d'un seul coup! Il se trouve un homme qui, hissé sur l'infâme gibet, déjà infirme et défiguré, les épaules et la poitrine comprimées par une difformité hideuse, ayant déjà, même avant la croix, mille motifs de mourir, veut prolonger une existence qui prolongera tant de tortures! Nie maintenant que la nécessité de mourir soit un grand bienfait de la nature! Et bien des gens sont prêts pour des pactes encore plus infâmes, prêts même à trahir un ami pour quelques jours de vie de plus, à livrer de leur main leurs enfants à la prostitution, pour obtenir de voir cette lumière témoin de tous leurs crimes. Dépouillons-nous de la passion de vivre, et sachons qu'il n'importe à quel moment on souffre ce qu'il faut souffrir tôt ou tard. L'essentiel est une bonne et non une longue vie ; et parfois bien vivre consiste à ne pas vivre longtemps.

LETTRE CII.

Sur l'immortalité de l'âme. Que l'illustration après la mort est un bien.

Comme on désoblige l'homme qu'on arrache aux visions d'un songe agréable, car on lui enlève un plaisir qui, tout illusoire, a pourtant l'effet de la réalité, ta lettre m'a fait le même tort : elle m'a tiré d'une douce méditation où je me laissais aller et qui, si je l'avais pu suivre, m'eût conduit plus avant. Je me complaisais dans le problème de l'immortalité des âmes; et j'étais même, oui j'étais pour l'affirmative : j'entrais avec confiance dans l'opinion de tant de grands hommes, dont les doctrines si consolantes promettent plus qu'elles ne prouvent.[189] Je me livrais à leur espoir sublime ; déjà j'éprouvais un dégoût de moi-même et regardais en mépris les restes d'un corps brisé par l'âge, moi pour qui cette immensité du temps, cette possession de tous les siècles allait s'ouvrir, quand tout à coup je fus réveillé par la remise de ta lettre, et tout mon pauvre rêve fut perdu. J'y reviendrai quand je serai quitte avec toi : je veux le ressaisir à tout prix.

Tu dis au début de ta lettre que je n'ai pas entièrement développé ma thèse stoïcienne « que l'illustration qui s'obtient après la mort est un bien, qu'en effet je n'ai pas résolu l'objection qu'on nous oppose : « Jamais il n'y a de bien où il y a solution de continuité ; or ici cette solution a lieu. » — Ta difficulté, Lucilius, se rattache à la question, mais doit être vidée ailleurs : c'est pourquoi j'avais différé d'y répondre, comme à d'autres choses qui ont trait au même sujet. Car en certains cas, tu le sais, les sciences rationnelles rentrent dans la morale. J'ai donc traité, comme touchant directement aux mœurs, cette thèse-ci : « Si ce n'est pas chose folle et sans objet que d'étendre ses soins au delà du jour suprême? Si les biens de l'homme périssent avec nous, et s'il n'y a plus rien pour qui n'est plus? Si une chose qui, lorsqu'elle existera, ne sera pas sentie par nous, peut offrir, avant qu'elle existe, quelque fruit à recueillir ou à désirer? » Tout ceci est de la morale : aussi l'ai-je placé en[190] son lieu. Quant à ce que disent contre cette opinion les dialecticiens, je devais le réserver et je l'ai fait. Maintenant que tu veux le tout ensemble, j'exposerai leurs arguments en bloc pour y répondre ensuite en détail.

A moins de quelques préliminaires, ma réfutation ne serait pas comprise. Et quels préliminaires veux-je présenter? qu'il est des corps continus, tels que l'homme; des corps composés, comme un vaisseau, une maison, enfin tout ce qui forme usité par l'assemblage de diverses parties ; des corps divisibles, aux membres séparés, tels qu'une armée, un peuple, un sénat : car les membres qui constituent ces corps sont réunis par droit ou par devoir, mais distincts et isolés par nature. Que faut-il encore que j'avance? que, selon nous, il n'y a pas de bien où il y a solution de continuité ; vu qu'un même esprit devant contenir et régir un même bien, l'essence d'un bien unique est une. Si tu en désires la preuve, elle est par elle-même évidente ; mais je devais poser ce principe, puisqu'on nous attaque par nos propres armes.

« Vous avouez, nous dit-on, qu'il n'y a pas de bien où il y a solution de continuité. Or l'illustration, c'est l'opinion favorable des honnêtes gens. Comme en effet la nonne renommée ne vient pas d'une bouche unique, ni la mauvaise de la mésestime d'un seul, ainsi l'illustration n'est pas dans l'approbation d'un seul homme de bien. Il faut l'accord d'un grand nombre d'hommes marquants et considérables pour qu'elle ait lieu. Mais elle est le résultat du jugement de plusieurs, c'est-à-dire de personnes distinctes; d'où il suit qu'elle n'est pas un bien.

« L'illustration, dit-on encore, est l'éloge donné aux bons par les bons ; l'éloge est un discours ; le discours, une voix qui exprime quelque idée : or la voix, même des gens de bien, n'est pas un bien. Car ce que fait l'honnête homme n'est pas toujours un bien : il applaudit, il siffle ; et ni cette action d'applaudir ni celle de siffler, quand on admirerait et louerait tout de lui, ne s'appellent biens, non plus que sa toux ou ses éternuements. Ce n'est donc pas un bien que l'illustration.

« Enfin dites-nous : ce bien appartient-il à qui donne l'éloge, où a qui le reçoit? Si vous dites que c'est au premier, votre assertion est aussi ridicule que de prétendre que c'est un bien pour moi qu'un autre soit en bonne santé. Mais louer le mérite est une action honnête: ainsi le bien est à celui qui loue, puisque l'action vient de lui, et non à nous qui sommes loués ; or tel était le fait à éclaircir. »

Répondons sommairement à chaque point. D'abord, y a-t-il bien, quand il y a solution de continuité? Cela fait encore doute, et les deux partis ont leurs arguments. Ensuite l'illustration n'a pas besoin d'une foule de suffrages ; l'opinion d'un seul homme de bien peut lui suffire; car l'homme de bien est capable de porter jugement de tous ses pareils. « Quoi! l'estime d'un seul donnera la bonne renommée, le blâme d'un seul l'infamie? Et la gloire aussi je la comprends large, étendue au loin, car elle veut le concert d'un grand nombre. » La gloire, la renommée, diffèrent de l'illustration, et pourquoi? Qu'un seul homme vertueux pense bien de moi, c'est pour moi comme si tous les gens vertueux avaient de moi la même pensée, ce qui aurait lieu si tous me connaissaient. Leur jugement est pareil, identique ; or c'est toujours tenir la même voie que de ne pouvoir se partager. C'est donc comme si tous avaient le même sentiment, puisqu'en avoir un autre leur est impossible. Quant à la gloire, à la renommée, la voix d'un seul ne suffit pas. Si, au cas précité, un seul avis vaut celui de tous, parce que tous, interrogés, n'en auraient qu'un seul ; ici les jugements d'hommes dissemblables sont divers et les impressions variées : tout y est douteux, inconséquent, suspect. Comment croire qu'un seul sentiment puisse être embrassé par tous? Le même homme n'a pas toujours le même sentiment. Le sage aime la vérité, qui n'a qu'un caractère et qu'une face ; c'est le faux qui entraine l'assentiment des autres. Or le faux n'est jamais homogène : ce n'est que variations et dissidences.[191]

« La louange, dit-on, n'est autre chose qu'une voix ; or une voix n'est pas un bien. » Mais en disant que l'illustration est la louange donnée aux bons par les bons, nos adversaires rapportent cela non à la voix, mais à l'opinion. Car encore que l'homme de bien se taise, s'il juge quelqu'un digne de louange, il le loue assez. D'ailleurs il y a une différence entre la louange et le panégyrique : il faut, pour louer, que la voix se fasse entendre ; aussi ne dit-on pas la louange funèbre,[192] mais l'oraison funèbre, dont l'office consiste dans le discours. Dire que quelqu'un est digne de louange, c'est lui promettre non pas les paroles, mais le jugement favorable des hommes. Il y a donc aussi une louange muette, une approbation de cœur, une conscience qui applaudit à l'homme de bien. Répétons en outre que la louange se rapporte au sentiment, non aux paroles, lesquelles expriment la louange conçue et la portent à la connaissance de plusieurs. C'est me louer que me juger digne de l'être. Quand le tragique romain[193] s'écrie : « Il est beau d'être loué par l'homme que chacun loue;[194] » il veut dire l'homme digne de louange. Et quand un vieux poète dit :

Oui, la louange est l'aliment des arts,[195]

il ne parle pas de cette louange bruyante qui les corrompt ; car rien ne perd l'éloquence et en général les arts faits pour l'oreille comme l'engouement populaire. La renommée veut, elle exige une voix ; l'illustration s'en passe : elle peut s'obtenir sans cela, se contenter de l'opinion; elle est complète en dépit même du silence, en dépit des oppositions. En quoi l'illustration diffère-t-elle de la gloire? En ce que la gloire est le suffrage de la foule; l'illustration, le suffrage des gens de bien.

« On demande à qui appartient ce bien qu'on nomme illustration, cette louange donnée aux bons par les bons ; est-ce à celui qui loue, ou à celui qui est loué? » A tous les deux : à moi qui suis loué, parce que la nature m'a fait ami de tous, que je m'applaudis d'avoir bien fait, que je me réjouis d'avoir trouvé des cœurs qui comprennent mes vertus et qui m'en savent gré ; à mille autres aussi pour qui leur gratitude même est un bien, mais d'abord à moi, car il est dans ma nature morale d'être heureux du bonheur d'autrui, surtout du bonheur dont je suis la cause. La louange est le bien de ceux qui louent: car c'est la vertu qui l'enfante, et toute action vertueuse est un bien. Mais c'est une jouissance qui leur échappait, si je n'avais été vertueux. Ainsi c'est un bien de part et d'autre qu'une louange méritée, tout autant certes qu'un jugement bien rendu est un avantage pour le juge comme pour celui qui gagne sa cause. Doutes-tu que la justice ne soit le trésor et du magistrat qui l'a dans son cœur et du client à qui elle rend ce qui lui est dû? Louer qui le mérite c'est justice : c'est donc un bien des deux côtés.

Voilà suffisamment répondre à ces docteurs en subtilités. Mais notre objet ne doit pas être de discuter des arguties, et de faire descendre la philosophie de sa hauteur majestueuse dans ces puérils défilés. Ne vaut-il pas bien mieux suivre franchement le droit chemin, que de se préparer soi-même un labyrinthe, pour avoir à le reparcourir à grand’ peine? Car toutes ces disputes ne sont autre chose que jeux d'adversaires qui veulent se tromper avec art. Dites-nous plutôt combien il est plus naturel d'étendre dans l'infini sa pensée. C'est une grande et noble chose que l'âme humaine : elle ne se laisse poser de limites que celles qui lui sont communes avec Dieu même. Elle n'accepte point une étroite patrie telle qu'Éphèse ou Alexandrie, ou toute autre ville, s'il en est, plus populeuse en habitants, plus ample en constructions ; sa patrie, c'est ce vaste circuit qui enceint l'univers et tout ce qui le domine, c'est toute cette voûte sous laquelle s'étendent les terres et les mers, sous laquelle l'air partage et réunit à la fois le domaine de l'homme et celui des puissances célestes, et où des milliers de dieux, chacun à son poste, poursuivent leurs tâches respectives. Et elle ne souffre pas qu'on lui circonscrive son âge, elle se dit : « Toutes les années m'appartiennent; point de siècle fermé au génie, point de temps[196] impénétrable à la pensée. Quand sera venu le jour solennel où ce corps, mélange de divin et d'humain, se dissoudra, je laisserai mon argile où je l'ai prise, et moi, je me réunirai aux dieux. Ici même je ne suis pas sans communiquer avec eux; mais ma lourde et terrestre prison me retient. Ces jours mortels sont des temps d'arrêt, préludes d'une existence meilleure et plus durable. Comme le sein maternel qui nous garde neuf mois nous forme non pour lui, mais en apparence pour ce monde où nous sommes jetés assez forts déjà pour respirer l'air et résister à l'extérieur, ainsi le temps qui s'écoule de l'enfance à la vieillesse nous mûrit pour un second enfantement. Une autre origine, un monde nouveau nous attend. Jusque-là, nous ne pouvons souffrir du ciel qu'une vue lointaine.

« Sache donc envisager sans frémir cette heure qui juge la vie;[197] elle n'est pas la dernière pour l'âme, si elle l'est pour le corps. Tous les objets qui gisent autour de toi, vois-les comme les meubles d'une hôtellerie : tu ne dois que passer. La nature nous fait sortir nus, comme nous sommes entres. On n'emporte pas plus qu'on n'a apporté.[198] Que dis-je! tu laisseras sur le seuil une grande part du bagage apporté pour cette vie. Tu dépouilleras cette peau, première enveloppe qui tapisse tes organes ; tu dépouilleras cette chair, ce sang qui la pénètre et court se distribuer par tous tes membres; tu dépouilleras ces os et ces muscles qui maintiennent les parties molles et fluides du corps ; ce jour, que tu redoutes comme le dernier, te fait naître pour un jour sans fin.[199] Dépose ton fardeau : tu hésites! n'as-tu pas déjà quitté de même le corps où tu étais caché, pour te produire à la lumière? Tu résistes, tu te jettes en arrière : jadis aussi à grand effort ta mère t'expulsa de son sein. Tu gémis, tu pleures ; et ces pleurs mêmes annoncent l'avènement à la vie. On dut les excuser, quand tu arrivais novice et étranger à tout; quand au sortir des entrailles maternelles, de ce tiède et bienfaisant abri, tu fus saisi par un air trop vif et offensé par le toucher d'une main rude ; quand, faible encore, au milieu d'un monde inconnu, tu éprouvais la stupeur d'une complète ignorance. Aujourd'hui, ce n'est pas pour toi chose nouvelle d'être séparé de ce dont tu faisais partie. Abandonne de bonne grâce des membres désormais inutiles, laisse là ce corps que tu fus si longtemps sans habiter. Il sera mis en pièces, écrasé, réduit en cendres : tu t'en affliges? Cela se fait toujours. Elles périssent de même[200] les membranes qui enveloppent le nouveau-né. Pourquoi tant chérir ces débris, comme ta chose propre? Ils n'ont fait que te couvrir. Voici venir le jour où tomberont tes voiles, où tu seras tiré de ta demeure, de ce ventre immonde et infect.

« D'ici même, dès aujourd'hui, fais effort et prends ton élan : attache-toi à tes amis, à tes parents comme à choses qui ne sont pas tiennes ; élève-toi d'ici à de plus hantes et plus sublimes méditations. Quelque jour la nature t'ouvrira ses mystères, la nuit présente se dissipera, et une lumière pure t'inondera de toutes parts. Représente-toi de quel éclat vont briller ces milliers d'astres confondant ensemble leurs rayons. Pas un nuage ne troublera cette sérénité ; toutes les plages du ciel se renverront une égale splendeur. La nuit ne succède au jour que dans notre infime atmosphère. Alors tu confesseras avoir vécu dans les ténèbres, quand ton être complet envisagera la complète lumière que d'ici, à travers l'étroite orbite de tes yeux, tu entrevois obscurément et que pourtant tu admires de si loin. Que te semblera-t-elle cette divine clarté, contemplée dans son foyer?[201] »

De telles pensées ne laissent séjourner dans l'âme aucun penchant sordide, bas ou cruel. « Il est des dieux, nous disent-elles, témoins de tout ce que fait l'homme : soyez purs devant eux, rendez-vous dignes de les approcher un jour, proposez-vous l'éternité. Si l'homme l'embrasse comme son idéal, ni les armées ne lui font peur, ni la trompette ne l'étonné, pi les menaces ne l'intimident. Comment craindrait-il? pour lui la mort est une espérance. Celui même qui ne croit à l'âme et à sa durée qu'autant que la retiennent les liens du corps, d'où elle se dégagerait pour s'évaporer aussitôt, s'il travaille à se rendre utile même après son trépas, alors tout ravi qu'il soit à nos yeux, cependant

Et ses hautes vertus et l'éclat de sa race

Vivent dans la mémoire....[202]

Songe combien les bons exemples servent l'humanité, et reconnais que le souvenir des grands hommes ne profite pas moins que leur présence.

LETTRE CIII.

Comment l'homme doit se méfier de l'homme.

Ne point rompre avec les usages reçus.

Pourquoi te mettre si fort en garde contre ces accidents qui, possibles sans doute, peuvent aussi ne pas arriver, tels que l'incendie,[203] l'écroulement d'une maison, tout ce qui fond sur nous par hasard, non par préméditation? Prévois, évite plutôt ces ennemis qui nous épient, qui visent à nous surprendre. Ce sont des cas assez rares, quoique graves, que les naufrages, les chutes du haut d'un char; mais d'homme à homme le péril est de tous les jours. Voilà contre, quoi il faut te prémunir, t'armer de toute ta vigilance, car nul fléau n'est plus commun, plus obstiné, plus insinuant. La tempête menace avant de surgir; l'édifice craque avant de s'écrouler; la fumée précède et annonce l'incendie : l'attaque de l'homme est imprévue ; il masque d'autant mieux ses machines qu'il nous serre de plus près. Tu es dupe, si tu te fies aux physionomies qui s'offrent à toi! Sous le visage d'hommes est le naturel des bêtes féroces;[204] seulement, chez celles-ci le premier bond est plus dangereux: une fois passées elles ne nous cherchent plus, car jamais rien ne les porte à nuire que la nécessité. Elles, la faim ou la peur les forcent au combat; pour l'homme, perdre un homme est l'affaire d'un caprice.

Ne songe toutefois à ce que tu dois craindre de ton semblable, qu'en te rappelant tes devoirs envers lui. Observe autrui, de peur qu'on ne te blesse; toi-même, pour ne pas blesser. Réjouis-toi de voir des heureux, sois ému quand tu vois souffrir; et n'oublie ni le bien à faire, ni les pièges à éviter. A cette conduite que gagneras-tu? qu'on ne te nuise pas? Non : mais tu ne seras pas dupe. Au reste, le plus que tu pourras, réfugie-toi dans la philosophie : elle te couvrira de son égide ; tu seras, dans son sanctuaire, en sûreté ou plus sûr qu'ailleurs. On ne se heurte contre la foule qu'en faisant route avec elle. Qu'ai-je à te dire encore? Ne te vante point de cette même philosophie : elle a maintes fois failli perdre ceux qui la pratiquaient avec trop de hauteur et d'indépendance. Qu'elle extirpe tes vices sans reprocher les leurs aux autres : qu'elle n'ait point horreur des usages reçus, et ne se donne point l'air de condamner tout ce qu'elle ne fait pas. La sagesse peut aller sans faste, sans offusquer les gens.[205]

LETTRE CIV.

Une indisposition de Sénèque. Tendresse de sa femme pour loi.

Les voyages ne guérissent point les maux de l'âme.

Vivre avec les grands hommes de l'antiquité.

J'ai fui dans ma terre de Nomentanum.... devine quoi? « La ville? » Non, mais la fièvre.qui s'annonçait. Déjà elle mettait la main sur moi : je fis bien vite préparer ma voiture, malgré ma Pauline, qui voulait me retenir. « Le mal est à son début, disait le médecin, le pouls agité, inégal, troublé dans sa marche naturelle. « Je m'obstine à partir : je donne pour raison ce mot de mon[206] honoré frère Gallio qui, pris d'un commencement de fièvre en Achaïe, s'embarqua aussitôt en s'écriant : « Ce n'est pas de moi, c'est du pays que vient le mal. » Voilà ce que je répétais à ma Pauline qui est cause que ma santé a plus de prix pour moi. Oui, comme je sais que sa vie tient à la mienne, je commence, par égard pour elle, à m'écouter un peu ; et aguerri par la vieillesse sur bien des points, je perds sur celui-ci le bénéfice de mon âge. Je me représente que dans ce vieillard respire une jeune femme qu'il faut ménager ; et comme je ne puis gagner sur elle d'être aimé avec plus de courage, elle obtient de moi que je m'aime avec plus de soin.

Il faut condescendre à nos légitimes affections ; et quelquefois, quand tout nous presserait de mourir, à la pensée des siens il faut, même au prix de la souffrance, rappeler à soi la vie et retenir le souffle qui s'exhale. L'honnête homme doit rester ici-bas, non tant qu'il s'y plaît, mais tant qu'il y est nécessaire. Celui qu'une épouse, qu'un ami ne touchent point assez pour l'arrêter plus longtemps sur la terre et qui s'obstine à mourir, est un égoïste. Vivre est aussi une loi à s'imposer quand l'intérêt des nôtres l'exige ; eussions-nous souhaité, commencé même de rompre avec la vie, n'achevons pas et prêtons-nous encore à leur tendresse.[207] Généreuse est l'âme que son dévouement pour autrui rattache à l'existence; plus d'un grand homme a fait ainsi. Mais la plus haute preuve de sensibilité, à mon sens, c'est quand la vieillesse, malgré son immense avantage de moins s'inquiéter du corps et d'user de la vie avec moins de regrets, devient plus attentive à se conserver, si elle sait que tel est le bonheur, l'utilité, le vœu de quelqu'un des siens. D'ailleurs cela porte avec soi sa joie et son salaire qui, certes, est assez doux. Quoi de plus agréable, en effet, que d'être chéri d'une épouse au point d'en devenir plus cher à soi-même? Aussi ma Pauline peut compter que j'éprouve ses craintes pour moi, en outre des miennes.

Tu veux savoir si cette résolution de partir m'a bien ou mal réussi? A peine eussé-je quitté la lourde atmosphère de la ville et cette odeur des cuisines qui, toutes fumantes, toutes en travail, vomissent mêlé à la poussière tout ce qu'elles engouffrent de vapeurs infectes, j'ai senti dans mon être un changement subit. Juge combien mes forces ont dû croître quand j'ai pu atteindre mes vignes! J'étais le coursier qu'on rend à la prairie, qui vole à sa pâture. Je me suis donc enfin retrouvé: j'ai vu disparaître cette langueur suspecte, qui ne promettait rien de bon; déjà toute mon ardeur me revient pour l'étude. Non qu'un lieu y fasse beaucoup plus qu'un autre, si l'esprit ne se possède, l'esprit qui se crée, s'il veut, une retraite au sein même des occupations. Mais l'homme qui choisit telle contrée, puis telle autre, et veut saisir le repos à la course, trouvera partout de nouveaux tiraillements. Quelqu'un se plaignait à Socrate que les voyages ne lui avaient servi de rien; le sage, dit-on, lui repartit: « Ce qui vous arrive est tout simple; vous voyagiez avec vous. » Heureux certains hommes, s'ils se sauvaient loin d'eux-mêmes! Mais non : on est à soi-même son premier persécuteur, son corrupteur, son épouvantail.

Que gagne-ton à franchir les mers, à errer de ville en ville? Veux-tu fuir le mal qui t'obsède? Il n'est pas besoin que tu sois ailleurs : sois autre. Suppose-toi débarqué à Athènes, débarqué à Rhodes; choisis à ton caprice toute autre ville : que te font les mœurs de ces pays?[208] Tu y portes les tiennes. La richesse te semble-t-elle le bonheur? Tu trouveras ton supplice dans ta pauvreté, dans la pire de toutes, la pauvreté imaginaire. Car en vain possèdes-tu beaucoup; quelque autre possédant davantage, tu te crois en déficit de tout ce dont il te surpasse. Places-tu le bonheur dans les dignités? Tu souffriras de l'élection de tel consul, de la réélection de tel autre: quel dépit, si tu lis plusieurs fois le même nom dans nos fastes! Dans ton ambitieuse démence, tu ne verras plus ceux que tu dépasses, des qu'un seul te devancera. Le plus grand des maux, penses-tu, c'est la mort? Mais il n'y a de mal en elle que ce qui la précède, la peur. Tu t'effrayeras et du péril et de l'ombre du péril; des chimères t'agiteront sans cesse. Car que te servira

D'avoir franchi tant d'hostiles cités,

Tant de bords dangereux par le Grec habités?[209]

La paix même sera pour toi fertile en alarmes. Ton âme une fois découragée, l'abri le plus sûr n'aura pas ta confiance; et dès que le sentiment irréfléchi de la peur tourne en habitude, il paralyse jusqu'à l'instinct de la conservation. Il n'évite pas, il fuit : et l'on donne plus de prise aux dangers en leur tournant le dos. Tu croiras subir une bien grave infortune lorsque tu perdras quelqu'un que tu aimes : en quoi tu montreras autant d'inconséquence que si tu pleurais quand les arbres riants qui ornent ta demeure sont abandonnés de leurs feuilles. Tous les êtres qui réjouissent ton cœur, vois-les comme tu vois ces feuilles alors qu'elles verdoient; car enfin, aujourd'hui l'un, demain l'autre, leur sort est de tomber; mais de même qu'on regrette peu la chute des feuilles parce qu'elles se reproduisent, ainsi dois-tu prendre la perte de ceux que tu aimes et qui, dis-tu, font le charme de ta vie: ils se remplacent, s'ils ne peuvent renaître. « Mais ce ne seront plus les mêmes! » Et toi, n'auras-tu pas changé? Chaque jour, chaque heure fait de toi un autre homme;[210] et ce larcin du temps, visible chez autrui, s'il ne l'est pas chez toi, c'est qu'il s'opère à ton insu. Les autres semblent emportés de vive force, nous sommes furtivement dérobés à nous-mêmes.

Mais ces réflexions ne seront point les tiennes; ta n'appliqueras pas ce baume à ta plaie; toi-même sèmeras ta route d'inquiétudes sans fin, tantôt espérant, tantôt découragé. Plus sage, tu tempérerais l'un par l'autre : tu n'espérerais point sans méfiance, tu ne te méfierais point sans espoir.

Jamais changement de climat a-t-il en soi profité à personne? Il n'a pas calmé la soif des plaisirs, mis un frein aux cupidités, guéri les emportements, maîtrisé les tempêtes de l'indomptable amour, délivré l'âme d'un seul de ses maux, ramené la raison, dissipé l'erreur. Mais comme l'enfant s'étonne de ce qu'il n'a jamais vu, pour un moment un certain attrait de nouveauté nous a captivés. Du reste l'inconstance de l'esprit, alors plus malade que jamais, s'en irrite encore, plus mobile, plus vagabonde par l'effet même du déplacement. Aussi les lieux qu'on cherchait si ardemment, on met plus d'ardeur encore à les fuir et, comme l'oiseau de passage, on vole plus loin, on part plus vite qu'on n'était venu.[211] Les voyages te feront connaître des peuples et voir de nouvelles configurations de montagnes, des plaines d'une grandeur insolite pour toi, des vallons arrosés de sources intarissables, des fleuves offrant à l'observateur quelque phénomène naturel, soit le Nil, qui gonfle et déborde en été; soit le Tigre, qui disparaît tout a coup pour se frayer sous terre un passage dont il sort avec toute la masse de ses eaux ; soit le Méandre, sujet d'exercice et de fiction pour tous les poètes, qui se replie en mille sinuosités et souvent, lorsqu'il approche de son lit, se détourne encore avant d'y rentrer: mais tout cela ne te rendra ni meilleur ni plus sage.[212] C'est à l'étude qu'il faut recourir et aux grands maîtres de la sagesse, pour apprendre leurs découvertes, pour chercher ce qui reste à trouver. Ainsi l'âme se rachète de son misérable esclavage et ressaisit son indépendance. Tant que tu ignores ce que tu dois fuir ou rechercher, ce qui est nécessaire ou superflu, ce qui est juste, ce qui est honnête, tu ne voyageras pas, tu oe feras qu'errer. Tu n'as point d'aide à espérer de tes courses sans nombre ; car tes passions cheminent avec toi, car ton mal te suit. Et puisse-t-il ne faire que te suivre! Il serait à quelque distance: mais il est en toi, non à ta suite. Aussi t'obsède-t-il partout; partout ton malaise est également cuisant. Il faut des remèdes à un malade plutôt que des déplacements. L'homme qui s'est cassé la jambe ou donné une entorse ne monte ni sur une voiture ni sur un navire : il fait appeler le médecin pour rejoindre l'os rompu, pour replacer le muscle démis. Eh bien donc, croiras-tu qu'une âme foulée et fracturée sur tant de points se rétablisse par le changement de lieux? L'affection est trop grave pour céder à une locomotion. Ce n'est pas à courir le monde qu'on devient médecin ou orateur : il n'y a de lieu spécial pour l'apprentissage d'aucun art; et la sagesse, de tous le plus difficile, se ramasserait sur les grandes routes? Il n'est point de voyage, crois-moi, qui te sorte de tes passions, de tes dépite, de tes craintes ; s'il en était, le genre humain tout entier se lèverait pour l'entreprendre. Tes passions ne lâcheront point prise: elles déchireront sur la terre et sur l'onde leur proie fugitive aussi longtemps que tu emporteras le principe de tes maux.

Tu t'étonnes de fuir en vain? Ce que tu fuis ne t'a pas quitté. C'est à toi-même à te corriger ; rejette ce qui te pèse et mets à tes désirs au moins quelque borne. Purge ton âme de toute iniquité : pour que la traversée te plaise, guéris l'homme qui s'embarque avec toi. L'avarice te rongera tant que tu auras commerce avec des cœurs avares et sordides : ta morgue te restera tant que tu hanteras des superbes;[213] ton humeur implacable ne se perdra pas dans la compagnie d'hommes de sang ; tes accointances avec les débauchés raviveront tes feux adultères. Si tu veux dépouiller tes vices, fuis au plus loin les vicieux exemples. L'avare, le séducteur, l'homme cruel, l'artisan de fraudes, si contagieux par leur seule approche, sont en toi. Passe au camp des hommes vertueux. Vis avec les Catons, avec Tubéron, avec Laelius, ou, s'il te prend envie de visiter aussi les Grecs, avec Socrate, avec Zénon. L'un t'enseignera à mourir quand la nécessité l'exigera ; l'autre, à prévenir même la nécessité. Vis avec un Chrysippe, un Posidonius. Ceux-là te transmettront la science des choses divines et humaines; ceux-là te prescriront d'agir, de n'être pas seulement un habile discoureur qui débite ses phrases pour le plaisir des oreilles, mais de te faire une âme vigoureuse et inflexible à toutes menaces. Car l'unique port de cette vie agitée, orageuse, c'est le dédain de tout ce qui peut advenir ; c'est la lutte résolue, à découvert, qui reçoit en face les traits de la Fortune, sans l'esquiver, sans la marchander. La nature nous donne la passion des grandes choses; et comme les animaux reçurent d'elle, les uns la férocité, les autres la ruse, d'autres l'instinct de la crainte, ainsi l'homme lui doit cette fierté et cette élévation du cœur qui cherchent la vie la plus honorable, non la plus exempte de péril : car en lui tout respire le ciel, modèle et but dont il se rapproche autant que peuvent le faire les pas d'un mortel. Il appelle le grand jour, il aime à se croire devant ses juges et ses approbateurs. Roi de l'univers, supérieur à tout ici-bas, devant quoi s'humilierait-il? Rien lui semble-t-il assex accablant pour qu'il courbe sa noble tête?

Ce couple affreux à voir, la souffrance et la mort,[214]

ne l'est nullement pour qui ose l'envisager d'un œil fixe et percer de trompeuses ténèbres. Mainte fois les terreurs de la nuit se changent au matin en objets de risée.[215]

Ce couple affreux à voir, la souffrance et la mort, dit si bien Virgile, et non point affreux en réalité, mais seulement à voir : il entend que c'est pure vision, que ce n'est rien. Qu'y a-t-il là, répétons-le, d'aussi formidable que ce qu'en publie la renommée? Qu'y a-t-il, je te prie, Lucilius, pour qu'un homme de cœur craigne la souffrance, un mortel la mort? Je ne vois que gens qui réputent impossible ce qu'ils n'ont pu faire ;[216] et puis nos doctrines sont trop hautes, disent-ils, elles passent les forces de l'homme. Ah! combien j'ai d'eux meilleure opinion qu'eux-mêmes! Eux aussi peuvent, mais ils ne veulent pas. L'essai qu'on leur demande a-t-il jamais trahi ceux qui l'ont tenté? N'a-t-il pas toujours paru plus facile à l'exécution? Ce n'est point parce qu'il est difficile que nous n'osons pas; c'est parce que nous n'osons pas, qu'il est difficile. D'ailleurs, s'il vous faut un exemple, prenez Socrate, vieillard éprouvé par tous les malheurs, poussé sur tous les écueils, et que n'ont vaincu ni la pauvreté, aggravée encore par ses charges domestiques, ni les fatigues des camps qu'il dut subir aussi, ni les tracasseries de famille dont il fut harcelé, soit par une femme aux mœurs intraitables, à la parole hargneuse, soit par d'indociles enfants qui ressemblaient plus à leur mère qu'à leur père. Quelle vie passée presque toute ou à la guerre, ou sous la tyrannie, ou sous une liberté plus cruelle que la guerre et que les tyrans! Après vingt-sept ans de combats, la fin des hostilités fut l'abandon d'Athènes à la merci de trente tyrans, la plupart ennemis de Socrate. Pour calamité dernière, une condamnation le flétrit des imputations les plus accablantes. On l'accusa d'attenter à la religion et de corrompre les jeunes gens qu'il soulevait, disait-on, contre les dieux, contre leurs parents et la république : puis vinrent les fers et la ciguë. Tout cela, bien loin de troubler son âme, ne troubla même pas son visage. Il mérita jusqu'à la fin l'éloge admirable, l'éloge unique que jamais nul ne le vit plus gai ni plus triste que de coutume : il fut toujours égal dans ces grandes inégalités du sort.

Veux-tu un second exemple? Prends M. Caton, ce héros plus moderne, que la Fortune poursuivit d'une haine encore plus vive et plus opiniâtre. Traversé par elle dans tous les actes de sa vie, et jusque dans celui de sa mort, il prouva néanmoins qu'un grand cœur peut vivre et mourir en dépit d'elle. Son existence se passa toute soit dans les guerres civiles, soit à une époque déjà grosse de guerres civiles; et l'on peut dire de lui, comme de Socrate, qu'il vécut dans une patrie esclave, à moins qu'on ne prenne Pompée, César et Crassus, pour les hommes de la liberté. Personne ne vit changer Caton, quand la république changeait sans cesse : toujours le même dans toute situation, préteur ou repoussé de la préture, accusé ou chef de province, au forum, aux armées, à l'heure du trépas. Enfin, au milieu de toute cette république en détresse, quand d'un côté marchait César appuyé des dix plus braves légions, de tant d'étrangers ses auxiliaires, et quand de l'autre était Pompée, Caton seul suffit contre tous. Quand ceux-là penchaient pour César, ceux-ci pour Pompée, Caton lui seul forma un parti à la liberté. Embrasse dans tes souvenirs le tableau de ces temps, tu verras d'une part le petit peuple et tout ce vulgaire enthousiaste des choses nouvelles; de l'autre, l'élite des Romains, l'ordre des chevaliers, tout ce qu'il y avait dans l'État de vénéré, de distingué ; et, délaissés au milieu de tous, la république et Caton. Ahl sans doute, tu considéreras avec admiration

Agamemnon, Priam, et terrible à tous deux

Achille.... ;[217]

car il les improuve tous deux, il les veut désarmer tous deux. Voici comme il juge au sujet de l'un et de l'autre : « Si César triomphe, je me condamne à mourir; si c'est Pompée, je m'exile. » Qu'avait-il à craindre celui qui, défait ou vainqueur, s'infligeait les peines qu'on n'attend que du plus implacable ennemi? Il mourut donc, selon son propre arrêt. Vois si l'homme peut supporter les travaux : il conduisit à pied son armée à travers les solitudes de l'Afrique ; s'il est possible d'endurer la soif : Caton, sur des collines arides, dépourvu de bagages, traînant après lui les débris de ses légions vaincues, souffrit la disette d'eau sans quitter sa cuirasse, et chaque fois que s'offrait l'occasion de boire, il but toujours le dernier.[218] Vois si l'on peut mépriser et les honneurs et les affronts : le jour même où on lui refuse la préture, il joue à la paume sur la place des comices. Vois si l'on peut ne pas trembler devant des puissances supérieures : il provoque à la fois César et Pompée, quand nul n'osait offenser l'an que pour gagner les bonnes grâces de l'autre. Vois si la mort peut se dédaigner aussi bien que l'exil : Caton s'imposa l'exil ou la mort, et pour prélude la guerre. Mous pouvons donc contre pareil sort avoir même courage : il ne faut que vouloir soustraire sa tête au joug. Or avant tout répudions les voluptés : elles énervent, elles efféminent, elles exigent trop de choses, et toutes ces choses, c'est à la Fortune qu'il les faut mendier. Ensuite méprisons les richesses, ce salaire de tant d'esclavages.[219] Renonçons à l'or, à l'argent, à tout cet éclat qui pèse sur les heureux du siècle : sans sacrifice, point de liberté; et qui tient la liberté pour beaucoup doit tenir pour bien peu tout le reste.

LETTRE CV.

Ce qui fait la sécurité de la vie. Des mauvaises consciences.

Les règles que tu dois conserver pour jouir d'un peu de sûreté dans la vie, les voici, sauf à toi à les prendre, et j'en suis d'avis, comme des préceptes d'hygiène que je te donnerais pour l'insalubre climat d'Ardée.[220] Cherche à voir quels sont les motifs qui poussent un homme à perdre son semblable, tu trouveras l'espérance, l'envie, la haine, la crainte, le dédain. De tous ces motifs le dédain est le moins grave, au point que beaucoup l'acceptèrent comme préservatif, comme abri.[221] On foule, il est vrai, l'homme qu'on dédaigne, mais on passe outre. Nul ne s'acharne, nul ne s'étudie à persécuter l'objet de ses dédains. On oublie même l'ennemi couché par terre pour combattre l'ennemi debout.

Tu éluderas l'espoir du méchant, en ne possédant rien qui excite la convoitise et l'improbité, rien qui ait trop, d'éclat : car on est désireux de ce qui brille, bien qu'on le connaisse peu.

Pour échapper à l'envie, tu ne feras ni étalage de ta personne, ni vanité de tes biens ; tu sauras jouir dans le secret de ton cœur.[222]

La haine est fille de l'offense : on l'évite, si l'on ne fait d'injure gratuite à personne ; c'est de quoi le bon sens te garantira. Voici qui fut pour beaucoup un écueil : on a parfois encouru des haines sans avoir proprement d'ennemi.[223] Si tu n'inspires pas la crainte, tu le devras à la médiocrité de ta fortune, et à la douceur de ton caractère. Que les gens sachent qu'on peut te choquer sans péril grave ; qu'avec toi la réconciliation soit facile et loyale. Il est aussi triste de se faire craindre chez soi qu'au dehors, par ses serviteurs que par ses enfants. Il n'est personne qui ne soit assez fort pour nuire. Et puis, qui se fait craindre craint à son tour : nul n'a pu lancer la terreur en gardant sa sécurité.

Reste le dédain, dont la mesure est à la discrétion de celui qui le prend pour égide, qui l'accepte parce qu'il l'a voulu, non parce qu'il le mérite : disgrâce qu'on oublie dans la pratique du bien et dans l'amitié de ceux qui ont du pouvoir chez quelque puissant : il sera, bon de s'approcher d'eux, non de s'y accrocher ; le secours pourrait coûter plus que le péril.

Mais rien ne te servira mieux que de vivre dans le repos, de t'entretenir fort peu avec les autres, beaucoup avec toi. Il se glisse dans les entretiens je ne sais quel charme insinuant, qui, de même que l'ivresse ou l'amour,[224] nous arrache nos secrets. Nul ne tait ce qu'il entend dire ; nul ne dit uniquement ce qu'il a entendu. Qui n'a pas tu la chose ne taira pas l'auteur. Chacun a pour quelque autre la même confiance qu'on a mise en lui. Si maître qu'il soit de sa langue, ne se fût-il livré qu'à un seul, il aura un peuple de confidents ; et le secret d'hier devient la rumeur du jour.[225] La grande base de la sécurité consiste à ne rien faire d'inique. Celui qui cède au génie du mal mène une vie de trouble et d'anxiété; ses frayeurs égalent ses prévarications, et son esprit n'est jamais en paix. Les alarmes suivent le délit : captif de sa conscience qui ne lui permet aucune distraction, tout malfaiteur est sans cesse sommé de lui répondre. On souffre la peine dès qu'on l'attend; on l'attend quand on la mérite.[226] Une mauvaise conscience peut trouver sûreté quelque part, nulle part sécurité. On a beau n'être pas découvert, on se dit qu'on peut l'être; et dans le sommeil on tressaille, et l'on ne peut ouïr parler d'un crime sans songer au sien. Il ne semble point assez effacé, assez invisible. Le coupable a parfois la chance de rester caché; la certitude, il ne l'a jamais.[227]

LETTRE CVI.

Si le bien est corps. Fuir les subtilités.

Si je réponds un peu tard à tes lettres, ce n'est pas que trop d'occupations se disputent mon temps : ne te paye jamais d'une telle excuse; j'ai du loisir, et en a toujours qui veut. Les affaires ne cherchent personne; c'est nous qui courons nous y jeter, et qui croyons que tous ces embarras sont l'enseigne du bonheur. Pourquoi est-ce donc que je n'ai pas sur-le-champ répondu à tes questions? c'est qu'elles rentraient dans la contexture de l'ouvrage où tu sais que je veux embrasser toute la philosophie morale, et éclaircir toutes les questions qui s'y rattachent. J'ai donc hésité si je t'ajournerais, ou si, en attendant que cette matière vînt en son ordre, je te donnerais une audience extraordinaire : j'ai cru plus honnête de ne pas faire languir un homme venu de si loin. J'extrairai donc ceci encore d'une série de choses qui se tiennent; et s'il se présente quelque curiosité de ce genre, je préviendrai ta demande et te l'enverrai. Que sera-ce? Tu veux le savoir? De ces objets dont la connaissance amuse plus qu'elle ne sert; comme est ta question : « Le bien est-il un corps? »

Le bien agit, car il est utile : or ce qui agit est corps. Le bien donne du mouvement à l'âme, il en est comme la forme et le moule; ce qui est le propre d'un corps. Les biens du corps sont corps eux-mêmes; donc il en est ainsi des biens de l'âme, car l'âme aussi est corps. Le bien de l'homme est nécessairement un corps, l'homme étant corporel. Ou je me trompe, ou ce qui l'alimente, ce qui conserve ou rétablit sa santé est corps aussi : donc également le bien de l'homme est corps. Tu ne douteras pas, je pense, que les passions ne soient corps (pour intercaler ici on autre point dont tu ne parles, pas); par exemple : la colère, l'amour, la tristesse. Si tu en doutais, vois comme elles changent tous les traits, obscurcissent le front, épanouissent le visage, appellent la rougeur ou refoulent le sang. Comment des signes aussi manifestes se-raient-ils imprimés au corps par autre chose qu'un corps? Si les passions sont corps, les maladies de l'âme, l'avarice, la cruauté, les vices endurcis et arrivés à l'état incurable, et encore la perversité et toutes ses espèces, comme la malignité, l'envie et la superbe, le sont aussi. Il en sera de même des biens, d'abord par la raison des contraires, ensuite parce qu'ils t'offrent les mêmes indices. Ne vois-tu pas quelle vivacité donne aux yeux le courage; quelle force d'attention, la prudence; quelle modestie paisible, le respect; quelle sérénité, la joie; quel air rigide, la sévérité; quelle aisance calme, la franchise? Il faut donc que ce qui change la couleur des corps et leur manière d'être, que ce qui exerce sur eux tant d'empire soit corps aussi. Or toutes les vertus susdites sont des biens, comme tout ce qui vient d'elles. Est-il douteux que ce qui touche ne soit corps?

Un corps seul peut toucher et peut être touché,

comme dit Lucrèce.[228] Or tous les agents dont je parle ne changeraient pas le corps s'ils ne le touchaient, donc ils sont corps. Il y a plus : tout ce qui possède force d'impulsion, de contrainte, de rappel, de commandement, est corps. Car enfin, ne voit-on pas la crainte retenir, l'audace précipiter, le courage pousser et donner l'élan, la modération imposer un frein et rappeler, la joie exalter l'âme, la tristesse l'abattre? Tous nos actes, en un mot, se font sous l'empire de la perversité ou de la vertu; ce qui commande au corps n'est autre chose qu'un corps ; de même ce qui le violente. Le bien du corps est corporel ; le bien de l'homme est aussi le bien du corps, et partant corporel.

Après avoir fait pour toi, selon ton désir, acte de complaisance, souffre que je me dise ce que déjà je t'entends dire. Nous jouons là comme aux échecs; nous émoussons sur des choses vaines la subtilité de notre esprit : tout cela ne fait pas des hommes de bien, mais des doctes.[229] La sagesse est plus accessible, elle est surtout plus simple : avec peu de science on arrive au bon esprit. Mais, comme nous prodiguons sans irait tout le reste, ainsi faisons-nous de la philosophie même. Nous portons partout, et jusque dans la science, l'intempérance qui nous travaille : nous étudions non pour la vie réelle, mais pour l'école.

LETTRE CVII.

Se préparer à toutes les disgrâces. Suivre sans murmurer les ordres de Dieu.

Qu'est devenue ta rare prudence? Et cette sagacité qui appréciait si bien les choses? Où est ton grand courage? Une bagatelle te désole! Tes esclaves, te voyant si affairé, ont cru le moment bon pour s'enfuir. Prends que c'étaient de faux amis, (et en vérité laissons-leur le nom d'amis que leur donne ce bon Epicure);[230] pour qu'ils ne compromettent pas plus scandaleusement tous tes intérêts, passe-toi de gens qui mettaient ta surveillance aux abois, et faisaient de toi un maître aussi fâcheux que ses valets.[231] Rien en cela d'étrange, rien d'inattendu. S'en émouvoir est aussi ridicule que de se plaindre d'être éclaboussé en pleine rue ou crotté dans la boue. Tu es sujet, dans la vie, aux mêmes accidents qu'en un bain public, dans une foule, en voyage, les uns prémédités, les autres fortuits. Ce n'est pas une affaire de plaisir que la vie. Engage dans une longue carrière, il faut que l'homme trébuche, et chancelle, et tombe, et s'épuise et s'écrie : « Ο mort! » c'est-à-dire qu'il mente. Ici tu laisseras en chemin un compagnon, là tu enterreras l'autre, un troisième te menacera. Voilà par quels encombres il te faut parcourir cette route hérissée d'écueils. « Un ami vouloir ma mort[232]! » Prépare ton âme à tout cela : tu es venu, sache-le bien, où éclate la foudre; tu es venu sur des bords

Qu'habitent les chagrins et les remords vengeurs,

Et la triste vieillesse et les pâles douleurs.[233]

C'est dans cette compagnie que la vie doit s'achever. Éviter tant d'ennemis, tu ne le peux; les braver est possible, et on les brave quand on y a songé souvent et tout prévu d'avance. On affronte plus hardiment le péril contre lequel on s'est longuement aguerri ; et les plus dures atteintes, dès qu'on s'y attend, s'amortissent, comme les plus légères effrayent, si elles sont imprévues. Tâchons que rien ne le soit pour nous; et comme tout mal dans sa nouveauté pèse davantage, tu devras à une méditation continuelle de n'être neuf pour aucun.

« Mes esclaves m'ont abandonné! » D'autres ont pillé leur maître, l’ont calomnié, massacré, trahi, foulé aux pieds, empoisonné, poursuivi criminellement. Tout ce que tu dirais de pire est arrivé mille fois. Et puis, quelle multitude et quelle variété de traits nous menacent! Les uns déjà nous ont percés; on brandit les autres : en ce moment même ils arrivent ; beaucoup, qui vont frapper autrui, nous effleurent. Ne soyons surpris d'aucune des épreuves pour lesquelles nous sommes nés : nul n'a droit de s'en plaindre, elles sont communes à tous. Je dis à tous, car celui même qui y échappe pouvait les subir; or la loi juste est celle non point qui a son effet sur tous, mais qui est faite pour tous. Imposons à notre âme la résignation, et payons sans gémir les tributs d'un être mortel. L'hiver amène les frimas, souffrons son âpreté ; l'été revient avec ses chaleurs, endurons-les ; une température malsaine attaque notre santé, sachons être malades. Tantôt une bête sauvage se jettera sur nous, ou un homme plus féroce que toute bête sauvage. L'onde nous ravira ceci, la flamme cela. C'est la constitution des choses : la changer nous est impossible; ce que nous pouvons, c'est de nous élever à cette hauteur d'âme, si digne de la vertu, qui souffre avec courage les coups du hasard et veut ce que veut la nature. Or la nature, comme tu vois, gouverne ce monde par le changement. Aux nuages succède la sérénité ; les mers se soûlèrent après le calme ; les vents soufflent alternativement; le jour remplace la nuit; une partie du ciel s'élève sur nos têtes, l'autre plonge sous nos pieds : c'est par les contraires que la permanence des choses se maintient.[234] Voilà sur quelle loi il faut nous régler : suivons-la, obéissons-lui : quoi qu'il arrive, pensons que cela devait arriver, et renonçons à quereller la nature.

Le mieux est de souffrir, quand le remède est impossible;[235] contre le divin auteur de tout événement n'essayons nulle plainte et marchons dans ses voies.[236] Mauvais soldat est l'homme qui suit son général à contrecœur. Recevons avec dévouement et avec joie ses commandements; ne troublons point, lâches déserteurs, la marche de cette belle création où tout ce que nous souffrons est partie nécessaire. Disons à Jupiter, qui tient le gouvernail et dirige le grand tout, ce que lui dit le stoïcien Cléanthe en vers éloquents que l'exemple de l'éloquent Cicéron me permet de traduire en notre langue. S'ils te plaisent, tu m'en sauras gré ; sinon, songe à Cicéron dont je n'ai fait que suivre l'exemple.

Roi des champs étoiles, ô père, sois mon guide :

Où tu veux, sans tarder et d'un pas intrépide je te suis.

C'est la loi, que j'en murmure ou non.

Et le destin s'impose au méchant comme au bon:

Je cède, il me conduit; je résiste, il m'entraîne.

Ainsi doit-on vivre et parler. Que le destin nous trouve prêts et déterminés. Il n'est d'âme grande que celle qui s'abandonne à Dieu : c'est aux âmes étroites et dégénérées à tenter la lutte, à calomnier l'ordre de l'univers, à vouloir réformer la Providence, plutôt qu'elles-mêmes.

LETTRE CVIII.

Comment il faut écouter les philosophes. Attalus, Sotion, Pythagore.

Tout rapporter à la vie pratique.

La question que tu me fais porte sur des choses bonnes à savoir seulement pour dire qu'on les sait. Mais enfin, puisque tel est leur mérite, et que tu es pressé, et que tu ne veux pas attendre le livre où je m'occupe à présent même à classer l'ensemble de la philosophie morale, je vais résoudre tes doutes. Toutefois je veux avant tout t'indiquer le moyen de diriger cette ardeur de savoir dont je te vois enflammé, et qui pourrait se faire obstacle à elle-même. Il ne faut ni butiner au hasard, ni, envahir avidement tout le champ de la science : c'est partie par partie qu'on arrive à saisir le tout. On doit proportionner le fardeau à ses forces, et ne pas prendre au delà de ce qu'on peut porter. Ne puise pas selon ton désir, mais selon ta capacité. Commence par avoir l'âme bien réglée : ta capacité répondra à tes désirs. Plus une telle âme reçoit, plus elle s'étend.

Voici un précepte que j'ai retenu d'Attalus,[237] lorsque j'assiégeais son école, le premier à m'y rendre et le dernier à la quitter; lorsque, durant ses promenades mêmes, je l'attirais dans l'une de ces discussions instructives auxquelles il se prêtait de bonne grâce, qu'il provoquait même. « Le maître et le disciple, disait-il, doivent avoir un but commun et vouloir, l'un se rendre utile, l'autre profiter. » Que celui qui vient aux leçons d'un philosophe y recueille chaque fois quelque fruit, et s'en retourne ou plus sage ou plus près de l'être. Et il en sera ainsi : car telle est l'influence de la philosophie, que non seulement ses prosélytes, mais tous ceux qui l'approchent y gagnent.[238] Qui s'expose au soleil brunira son teint, bien qu'il n'y vienne pas pour cela; qui s'arrête et fait longue séance dans la boutique d'un parfumeur emporte avec soi l'odeur du lieu ; de même, au sortir de chez un philosophe, quelque chose de lui nous suit nécessairement et cous profite, tout inattentifs que nous soyons. Pèse bien mes termes : je parle d'inattention, non de répugnance.

« Mais quoi? N'avons-nous pas vu des hommes suivre maintes années un professeur de sagesse, et ne pas prendre la moindre teinte de ses doctrines? » Comment ne les aurais-je pas vus? Et c'étaient les plus persistants, les plus assidus, ceux que j'appelle, moi, non pas disciples, mais piliers d'école. D'autres viennent pour entendre, non pour retenir, comme on va au théâtre chercher le plaisir et amuser son oreille de paroles, de chant ou de drames. Pour la plupart de ces habitués tu verras les leçons du philosophe n'être qu'un passe-temps d'oisifs. Ils ne songent point à s'y défaire de quelque vice, à y recevoir quelque règle de vie pour redresser leurs mœurs : ils ne veulent que goûter la satisfaction de l'oreille. Quelques-uns pourtant apportent leurs tablettes ; mais au lieu de choses, ils y notent des mots qu'ils répéteront sans fruit pour les autres, comme ils les entendent sans fruit pour eux-mêmes. Il en est qu'échauffent les grands traits d'éloquence et qui entrent dans la passion de l'orateur, aussi émus d'esprit que de visage ; transport pareil à celui de ces eunuques qui, au son de la flûte phrygienne, ont de l'enthousiasme à commandement. Ce qui les ravit, ce qui les entraîne, c'est la beauté des doctrines, et non plus la vaine harmonie des paroles. Qu'il se débite quelque, vive tirade contre la mort, quelque fière apostrophe contre la fortune, les voilà prêts à faire ce qu'ils viennent d'ouïr. Ils sont pénétrés et tels qu'on le veut, si l'impression morale persiste, si leur noble élan ne se brise à l'heure même contre les railleries du monde, qui dissuade de toute vertu. Ces sentiments conçus avec tant d'ardeur, bien peu les remportent dans leurs foyers.

Il est facile d'allumer chez son auditeur l'amour de ce qui est bien : car la nature a donné à tous le fondement et le germe des vertus. Tous nous sommes faits pour toutes; à l'approche d'une main habile, ces précieuses étincelles, pour ainsi dire assoupies, se réveillent.[239] N'entends-tu pas de quels applaudissements retentissent nos théâtres, quand il s'y prononce de ces choses que tout un peuple reconnaît et sanctionne d'une seule voix comme la vérité même?[240]

Oui, le pauvre a bien peu, mais tout manque à l'avare

Sans pitié pour autrui, pour lui même barbare.

A de tels vers l'homme le plus sordide applaudit, et la censure de ses propres vices le charme.[241] Juge combien ces mots doivent avoir plus d'effet quand c'est un philosophe qui parle, lorsqu'à de salutaires préceptes se mêlent quelques vers qui les gravent plus efficacement dans les consciences peu éclairées! « Car, comme a dit Cléanthe, de même que notre souffle produit un son plus éclatant s'il est comprimé dans l'étroite «parité d'un long tube d'où il sort enfin par un plus large orifice,[242] ainsi la gêne et la contrainte du vers donnent à nos pensées un nouvel éclat. » La même chose que l'on écoute sans intérêt, qui effleure l'attention, si on l'exprime en prose, dès que le rythme lui vient en aide, que la pensée, déjà heureuse, se plie aux entraves et à la précision du mètre, elle nous arrive comme le trait que darde un bras nerveux.[243] On parle en cent façons du mépris des richesses ; on nous enseigne par de fort longs discours à mettre nos biens en nous-mêmes, non dans nos patrimoines, que celui-là est opulent qui s'accommode à sa pauvreté et se fait riche de peu. Mais l'esprit est bien plus vivement frappé, quand on récite des vers comme ceux-ci ;

Le moins pauvre est celui qui désire le moins;

Tes vœux seront comblés s'ils suivent tes besoins.[244]

Ces maximes et d'autres semblables nous arrachent l'aveu de leur évidence. Ceux mêmes à qui rien ne suffit s'extasient, se récrient, déclarent la guerre aux richesses. Quand tu leur verras cette disposition, insiste, presse et fortifie ton dire; plus d'équivoques, de syllogismes, de chicanes de mots, de vains jeux de subtilité. Tonne contre l'avarice, tonne contre le luxe; et si l'impression est visible, si les âmes s'ébranlent, redouble encore de véhémence. On ne saurait croire combien profitent de telles allocutions qui tendent à guérir les âmes et n'ont pour but que le bien des auditeurs. Il est bien facile de gagner de jeunes esprits à l'amour de l'honnête et du juste; dociles encore, ils ne sont gâtés qu'à la surface ; que de prise a sur eux la vérité, si elle trouve un avocat digne d'elle![245]

Pour moi, certes, lorsque j'entendais Attalus discourir sur les vices, les erreurs, les maux de la vie, j'ai souvent pris en pitié la race humaine; et lui me paraissait sublime et supérieur aux plus élevés des mortels. « Je suis roi, » disait-il; et à mes yeux il était bien plus : car il avait droit de censure sur les rois de la terre. Venait-il à faire l'éloge de la pauvreté, à démontrer combien au delà du nécessaire tout n'est plus qu'inutilité, gêne et fardeau, j'étais prêt mainte fois à ne sortir que pauvre de son école. S'il flétrissait nos voluptés, s'il vantait la continence, la sobriété, une âme pure de tout plaisir illicite ou même superflu, je brûlais de couper court à l'intempérance, et à la sensualité. Quelque chose m'est resté de ces leçons : car j'avais abordé tout le système avec enthousiasme; puis, ramène aux pratiques du monde, j'ai peu conservé de ces bons commencements. Depuis lors, j'ai pour toute la vie renoncé aux huîtres et aux champignons: ce sont là non des aliments, mais de perfides douceurs qui forcent à manger quand on n'a plus faim, charme bien senti des gourmands qui engloutissent plus qu'ils ne peuvent tenir: cela passe facilement et se vomit de même. Depuis lors, je me suis à jamais interdit les parfums, la meilleure odeur pour le corps étant de n'en avoir aucune. Depuis lors, j'ai sevré de vin mon estomac, et j'ai dit aux bains à étuves un éternel adieu : se rôtir le corps et l'épuiser de sueurs m'a paru une recherche fort inutile. Les autres habitudes dont je m'étais défait sont revenues ; de façon pourtant qu'en cessant de m'abstenir je garde une mesure assez voisine de l'abstinence, ce qui peut-être est plus difficile; car pour certaines choses le retranchement total coûte moins que l'usage modéré.

Puisque je t'ai commencé l'histoire des premières ferveurs de ma jeunesse philosophique, suivies des tiédeurs du vieil âge, je puis sans rougir t'avouer de quel beau feu[246] Sotion m'a enflammé pour Pythagore. Il expliquait pourquoi ce philosophe et, après lui, Sextius[247] s'étaient abstenus de la chair des animaux. Leurs motifs à chacun différaient, mais tous deux en avaient d'admirables. Sextius pensait qu'il existe assez d'aliments pour l'homme sans qu'il verse le sang, et que la cruauté devient habitude, dès qu'on se fait du déchirement des chairs un moyen de jouissance. « Réduisons, ajoutait-il, les éléments de sensualité ; » et il finissait en disant que notre variété de mets est aussi contraire à la santé que peu faite pour le corps.

Au dire de Pythagore,[248] une parenté universelle lie tous les êtres, et une transmutation sans fin les fait passer d'une forme à une autre. A l'en croire, nulle âme ne périt ni même ne cesse d'agir, sauf le court moment où elle revêt une autre enveloppe. Sans chercher ici après quelles successions de temps et quels domiciles tour à tour habités, elle retourne à la forme humaine, toujours est-il que Pythagore a imprimé aux hommes l'horreur du crime et du parricide, puisqu'ils pourraient, sans le savoir, menacer l'âme d'un père, et porter un fer ou une dent sacrilège sur cette chair où logerait un membre de leur famille.

Après cet exposé, que Sotion enrichissait d'arguments à lui: « Tu ne crois pas, s'écriait-il, que les âmes ont des corps divers pour destinations successives, et que ce qu'on appelle mort est une transmigration? Tu ne crois pas que chez l'animal qui broute l'herbe, chez ceux qui peuplent l'onde ou les forêts, séjourne ce qui fut l'âme d'un homme? Tu ne crois pas que rien en ce monde ne meurt,[249] mais change de lieu seulement; qu'à l'exemple des corps célestes et de leurs révolutions marquées, chaque être qui respire a ses métamorphoses, chaque âme son cercle à parcourir? Tout cela, de grands hommes l'ont cru! Suspends donc ton jugement; et en attendant, respecte tout ce qui a vie. Si cette doctrine est vraie, s'abstenir de la chair des animaux sera s'épargner des crimes. Si elle est fausse, ce sera frugalité. Que peux-tu perdre à me croire?[250] C'est une pâture de lions et de vautours que je t'arrache. »

Frappé de ces discours, je m'abstins dès lors de toute nourriture animale; et un an de ce régime me l'avait rendu facile, agréable même. Mon esprit m'en paraissait devenu plus agile ; et je ne jurerais pas aujourd'hui qu'il ne l'était point. Tu veux savoir comment j'ai discontinué? L'époque de ma jeunesse tomba sous le principat de Tibère : on proscrivait alors des cultes étrangers; et parmi les preuves de ces superstitions était comptée l'abstinence de certaines viandes. A la prière donc de mon père, qui craignait peu d'être inquiété, mais qui n'aimait point la philosophie,[251] je repris mon ancienne habitude ; et il n'eut pas grand’ peine a me persuader de faire meilleure chère.

Attalus vantait aussi l'usage d'un matelas qui résiste; tel est encore le mien à mon âge : l'empreinte du corps n'y paraît point.

Tout ceci est pour te montrer quelle ardeur véhémente emporte une âme neuve vers toutes les bonnes doctrines, dès qu'on l'y exhorte, dès qu'on l'y pousse. Mais le mal et la faute viennent en partie des maîtres qui enseignent l'art de disputer, non de vivre, et en partie des disciples qui arrivent déterminés à cultiver leur esprit, sans songer à l'âme; si bien que la philosophie n'est plus que de la philologie. Il importe beaucoup, dans toute étude, de bien savoir quel but on s'y propose. L'apprenti grammairien qui va feuilletant Virgile n'y lit pas ce beau trait:

.... Le temps fuit, ce temps irréparable,[252]

pour se dire: « Alerte! si je ne me hâte, me voilà en arrière. Les jours me poussent, poussés eux-mêmes par une rapidité fatale; emporté sans le sentir, je règle toute chose au futur; tout se précipite et je dors. » Non : mais il observera que chaque fois que Virgile parle de la vitesse du temps, il emploie le verbe fuir:

Tu vois nos plus beaux jours fuir, hélas! les premiers.

Puis vient la maladie et la triste vieillesse,

Le travail, et la faux de l'horrible déesse.[253]

Celui qui lit en philosophe rapporte ces mêmes vers à leur véritable intention. « Jamais, pense-t-il, Virgile ne dit que les jours marchent, mais qu'ils fuient, allure la plus rapide de toutes ; « et que nos plus beaux jours nous sont le plus tôt ravis. » Que tardons-nous? Prenons-donc aussi notre élan, pour rivaliser de vitesse avec la chose la plus prompte à nous échapper? Au meilleur qui s'envole, le moins bon succède. Comme le vin le plus pur est le premier qu'on verse de l'amphore, tandis que le plus épais et le plus trouble reste au fond, ainsi de notre vie : la meilleure part se présente la première. Nous la laissons épuiser aux autres, ne nous réservant que la lie. Gravons ceci dans notre âme, comme un oracle accepté par nous :

Tu vois nos plus beaux jours fuir, hélas! les premiers.

Pourquoi les plus beaux? Parce que le reste n'est qu'incertitude. Pourquoi encore? Parce que jeune on peut s'instruire, on peut tourner au bien son esprit flexible et encore maniable; parce que cette saison est faite pour les travaux, faite pour les études qui donnent l'essor à la pensée, pour les exercices qui fortifient le corps. Les âges suivants sont plus lourds, plus languissants, trop voisins du terme. Travaillons donc de toute notre âme et, sans songer aux dissipations du siècle, ne poursuivons qu'un but : que cette extrême célérité du temps, impossible à retenir ne nous laisse point en arrière; nos yeux s'ouvriraient trop tard. Aimons les jours de la jeunesse comme les plus beaux de tous, et assurons-nous-en la conquête. Tout bien qui fuit veut qu'on le saisisse. »

Telle n'est point la pensée du disciple qui lit ce vers avec des yeux de grammairien. Il ne voit pas que « les premiers jours sont les plus beaux, » parce qu'ensuite viennent les maladies, que la vieillesse nous serre de près et plane sur nos têtes pleines encore des rêves de l'adolescence; mais il se dit que Virgile place toujours ensemble les maladies et la vieillesse, alliance certes bien entendue, car la vieillesse, c'est une maladie incurable. Puis, autre remarque, quelle épithète applique-t-il à cet âge? il l'appelle triste :

La maladie et la triste vieillesse.

Ne t'étonne pas que chaque esprit exploite le même sujet selon ses goûts, Dans le même pré, le bœuf cherche de l'herbe, le chien un lièvre, la cigogne des lézards. Qu'un philologue, un grammairien et un philosophe prennent tous trois la République de Cicéron, chacun porte ses réflexions sur un point différent.[254] Le philosophe s'étonne qu'on ait pu avancer tant de paradoxes contre la justice ; quand le philologue aborde la même lecture, il note avec soin qu'il y a deux rois de Rome dont l'un n'a point de père et l'autre point de mère : car on varie sur la mère de Servius; pour Ancus, on ne lui donne pas de père; on l'appelle petit-fils de Numa. Il note aussi que ce que nous nommons dictateur, ce que les histoires désignent sous ce titre, s'est appelé anciennement maître du peuple; témoins encore aujourd'hui les livres des Augures ; et il est constaté que l'adjoint qu'il prend s'intitule maître de la cavalerie. Il n'a garde d'omettre que Romulus périt durant une éclipse de soleil ; qu'on en appelait au peuple du jugement des rois mêmes. Fenestella, entre autres, prétend que ce fait est consigné dans les livres des Pontifes.

Quand le grammairien ouvre le même volume, il y voit d'abord, comme vieux mots, reapse mis par Cicéron pour reipsa, et il porte cela sur son mémorial, et encore sese pour seipse. Puis il vient aux mots dont l'usage moderne a changé l'emploi, par exemple à ce passage : « Puisque c'est de la borne même que son interpellation nous a rappelés, » où Cicéron, comme les anciens, nomme calcem la borne du Cirque, qu'on appelle aujourd'hui cretam. Puis il recueille les vers d'Ennius, et surtout son épitaphe de Scipion l'Africain :

Nul n'a pu, soit Romain, soit ennemi de Rome,

Répondre dignement aux bienfaits du grand homme.

D'où il appert, à son sens, qu'autrefois opera, de même que le pluriel d'opus, avait la signification d'auxilium, Ennius ayant écrit operae pretium pour exprimer que, citoyen ou ennemi, nul n'a pu rendre à Scipion le prix de l'aide reçue. Et quelle bonne fortune ensuite de trouver la phrase d'après laquelle Virgile crut pouvoir dire :

Du grand parvis des cieux

Sur lui la foudre gronde[255]!

« Ennius, s'écrie-t-il, l'a volée à Homère, et Virgile à Ennius; » car il y a dans cette même République de Cicéron ce distique d'Ennius :

Si jamais un mortel peut monter chez les dieux,

A moi seul est ouvert le grand parvis des cieux.

Mais de peur qu'à mon tour cette digression ne m'entraîne à faire le philologue ou le grammairien, je reviens à ma pensée, qu'il faut entendre et lire les philosophes pour apprendre d'eux le secret de la vie heureuse, pour leur dérober non des mots d'ancienne ou de nouvelle fabrique, des métaphores aventureuses et des figures de style, mais des préceptes salutaires, de sublimes et généreuses sentences qui puissent sur l'heure passer dans la pratique. Méditons-les si bien que leurs paroles revivent chez nous en actes.

Du reste, je ne sache point d'hommes plus mal méritants de tous leurs semblables que ceux qui ont appris la philosophie comme une sorte de profession mercenaire, gens qui vivent au rebours des règles de vie qu'ils donnent. Car répandus dans le monde, ils y sont les preuves vivantes de la vanité de leurs études, en se montrant esclaves de tous ces mêmes vices tant frondés par eux.[256] Un précepteur de ce genre ne me vaudra jamais plus qu'un pilote travaillé de nausées pendant la tempête. Il faut tenir le gouvernail que le flot emporte, lutter sérieusement contre la mer, et dérober au vent les voiles : de quelle aide pourrait m'être le conducteur du navire frappé de stupeur et vomissant? Or, dis-moi: y a-t-il navire battu d'aussi grandes tempêtes que l'est notre vie? Il y faut non des phrases, mais une bonne manœuvre. De tout ce que ces gens disent, de tout ce qu'ils jettent avec emphase à la foule ébahie, rien ne vient d'eux. Platon l'avait dit, Zénon l'avait dit, Chrysippe, Posidonius et toute une légion de valeur moindre.[257] Pour prouver que cette morale est la leur, je leur offre un moyen: qu'ils fassent ce qu'ils enseignent.

Voilà les avis que j'avais à cœur de te faire tenir. Puis, pour satisfaire à ce que tu désires, je te réserve une lettre tout entière : je ne veux pas que tu abordes déjà fatigué une matière épineuse qui demande toute la force d'une attention réfléchie.

LETTRE CIX.

Si le sage est utile au sage, et comment.

Tu veux savoir « si le sage est utile au sage.[258] » Nous disons que le sage est comblé de tous les biens, qu'il a atteint le faîte du bonheur; et l'on demande si qui que ce soit peut être utile au possesseur de la suprême félicité. Les bons se servent entre eux, en ce sens qu'ils exercent leurs vertus et se maintiennent dans leur état de sagesse; chacun d'eux désire avoir avec qui conférer et discuter. Le lutteur entretient son habileté par l'exercice; le musicien stimule le musicien. Comme eux le sage a besoin de tenir ses vertus en haleine ; un autre sage l'excite comme il s'excite lui-même. « En quoi le sage sert-il au sage? » Par l'élan qu'il lui donne, par les occasions de bien faire où il le convie. Il lui transmet aussi quelque chose de ses méditations, il l'instruit de ses découvertes ; car au sage même il en reste toujours à faire et de quoi donner carrière à son génie. Le méchant nuit au méchant: il le rend pire encore en réveillant sa colère, ses craintes, en entrant dans ses déplaisirs, en exaltant ses jouissances; et jamais les méchants ne sont plus à plaindre que quand plusieurs associent leurs vices et mettent en commun leur perversité. Donc, par la règle des contraires, le bon sera utile au bon. « De quelle manière? » dis-tu. Il lui apportera de la joie, il fortifiera sa confiance ; et à la vue du calme dont mutuellement ils jouissent, leur satisfaction croîtra encore. Et les connaissances qu'il lui communiquera! Car le sage est loin de tout savoir; et connût-il tout, quelque autre peut imaginer et indiquer des voies plus courtes qui mènent plus aisément tout son labeur à bien. Le sage servira le sage, non par son seul mérite, mais par le mérite de celui dont il se fait l'aide. Sans doute il peut, même livré à lui seul, développer ses ressources, aller de sa propre vitesse ; mais les exhortations n'encouragent pas moins le coureur. « Le sage ne profite pas au sage, mais à lui-même, sache-le. Ote-lui son énergie propre, il ne fait plus rien. » Tu pourrais de même contester que la douceur soit dans le miel, puisque c'est la personne qui le mange qui doit avoir la langue et le palais appropriés à ce genre de saveur, de façon que le goût lui en soit agréable et non repoussant; car il est des individus à qui, par l'effet de la maladie, le miel paraît amer. Il faut que nos deux sages soient tels que l'un puisse être utile, et que l'autre offre à son action une matière toute prête.

« Mais, dira-t-on, à une chaleur portée au plus haut degré ajouter encore de la chaleur est superflu; à qui possède le souverain bien tout surcroît d'utilité n'importe guère. Est-ce que l'agriculteur, fourni de tous ses instruments, en va demander à autrui? Est-ce que le soldat, armé de toutes pièces pour marcher au combat, désire encore des armes? Ainsi du sage : il est pour le champ de la vie suffisamment pourvu, suffisamment armé. » A quoi je réponds: les corps mêmes pénétrés d'une extrême chaleur ont besoin d'une chaleur additionnelle pour se maintenir à ce point extrême. « Mais la chaleur se maintient par elle-même. » D'abord il y a peu d'analogie entre tes termes de comparaison. La chaleur est une, l'utilité est diverse. Ensuite la chaleur, pour être chaleur, ne demande pas qu'on y ajoute ; mais le sage ne peut demeurer dans son état de perfection, s'il n'adopte quelques amis qui lui ressemblent, pour faire avec eux échange de vertus. Et ajoute qu'entre elles toutes les vertus sont amies. L'homme est donc utile à son pareil, dont il aime les vertus, et à qui il fournit l'occasion d'aimer en retour les siennes. Ce qui nous ressemble nous charme, surtout les cœurs honnêtes, qui savent nous goûter et se faire goûter de nous. D'ailleurs, nul autre que le sage ne possède l'art d'agir sur l'âme du sage, comme il n'y a que l'homme qui puisse agir par la raison sur l'homme. Si donc pour agir sur la raison il est besoin de raison, de même, pour avoir action sur une raison parfaite, il en faut une qui le soit pareillement. Etre utile se dit encore de ceux qui nous procurent des choses philosophiquement indifférentes, argent, crédit, sûreté, tout ce qui, pour l'usage de la vie, nous est cher ou indispensable: en quoi l'on peut dire que l'insensé lui-même sera utile au sage. Mais être utile au sage, c'est exciter l'âme aux choses conformes à sa nature, tant au moyen de sa vertu à elle que par la vertu de qui agit sur elle. Et ce ne sera pas sans profit même pour ce dernier : car il faut bien qu'en exerçant la vertu d'autrui il exerce aussi la sienne. Mais, fît-on abstraction du souverain bien ou de ce qui le produit, il n'est pas moins vrai que le sage peut être utile à son pareil. La rencontre d'un sage est pour le sage essentiellement désirable, parce qu'il est dans la nature que toujours le bon sympathise avec ce qui est bon, et qu'il s'affectionne à ce qui lui ressemble comme à lui-même.

Il est nécessaire, poursuivre mon argument, que je passe de cette question à une autre. On demande en effet « si le sage est homme à délibérer, à appeler qui que ce soit en conseil? » ce qu'il est obligé de faire quand il descend à ces détails de la vie civile et domestique que j'appellerais des œuvres mortes. Alors il a besoin du conseil d'autrui, comme d'un médecin, d'un pilote, d'un avocat, d'un arrangeur de procès. Le sage sera donc utile au sage, en certains cas, par ses conseils; mais dans les grands et divins objets dont j'ai parlé, ils exerceront leurs vertus en commun, et confondront leurs âmes et leurs pensées : ainsi profiteront-ils l'un à l'autre. D'ailleurs il est dans la nature de s'identifier avec ses amis, d'être heureux du bien qu'ils font comme de celui qu'on ferait soi-même. Eh! sans cela, conserverions-nous nous-mêmes cette vertu, qui n'est forte que par l'exercice et par l'usage? Or la vertu conseille de bien disposer le présent, de pourvoir à l'avenir, de délibérer, de tendre les ressorts de l'âme : ce développement, cet effort moral sera plus facile au sage qui se sera associé un conseil. Il cherche donc un homme ou parfait, ou qui soit en progrès et voisin de la perfection ; et cet homme lui sera utile, en lui apportant l'aide et le tribut de ses lumières. On prétend que chacun voit plus clair dans l'affaire d'autrui que dans la sienne ; cela arrive à ceux que l'amour d'eux-mêmes aveugle, et dont la crainte, en face du péril, ne discerne plus ce qui les sauverait. On devient sage à mesure qu'on prend plus de sécurité et qu'on s'affranchit de la crainte. Mais néanmoins, il est des cas où même un sage est plus clairvoyant pour un autre que pour lui ; et puis cette satisfaction si douce de vouloir ou ne vouloir pas les mêmes choses, voilà ce que le sage recevra du sage : ils traceront de concert leur noble sillon.

Me voici quitte du travail que tu voulais de moi, quoiqu'il fût compris dans l'ordre des matières qu'embrasse mon livre sur la philosophie morale. Mais songe, comme je te le répète fréquemment, qu'en tout ceci l'homme n'exerce que sa subtilité. Car, et j'y reviens toujours, à quoi pareille chose me sert-elle? Me rendra-t-elle plus courageux, plus juste, plus tempérant? Suis-je à même de faire de la gymnastique? J'ai encore besoin du médecin. Que me sert d'étudier votre inutile fatras? Pour de grandes promesses je vois bien peu d'effets. Vous alliez m'apprendre à rester intrépide en face des glaives étincelants et le poignard sous la gorge ; à être impassible quand l'incendie m'investirait de ses flammes, quand une soudaine bourrasque emporterait mon navire loin de tout rivage. Tenez-moi parole : faites que je méprise et la volupté et la gloire ; vous m'instruirez ensuite, à démêler un sophisme embrouillé, a saisir une équivoque, à éclairer une obscurité : pour le présent, enseignez-moi ce qui presse le plus.

LETTRE CX.

Vœux et craintes chimériques de l'homme.

Je te salue de ma maison de Nomentanum et te souhaite la santé de l'âme, c'est-à-dire la faveur de tous les dieux, ces dieux pacifiques et bienveillants pour quiconque s'est réconcilié avec soi-même. Oublie un moment cette croyance chère à plusieurs, que chaque mortel reçoit pour pédagogue un dieu, non pas du premier ordre, mais de l'étage inférieur, de la classe de ceux qu'Ovide appelle le commun des dieux. Toutefois n'écarte pas cette idée sans te souvenir que nos pères, qui l'ont eue, étaient stoïciens en donnant à l'homme son Génie, à la femme sa Junon. Nous verrons plus tard si les dieux ont le loisir de veiller aux affaires des particuliers; en attendant, sache que, soit que nous restions confiés à leur garde, ou livrés à nous seuls et à la Fortune, tu ne peux proférer contre personne d'imprécation pire que de lui souhaiter d'être mal avec lui-même. Il n'est pas besoin non plus d'invoquer la colère des dieux sur qui nous semble la mériter; non, cette colère est sur le méchant, lors même qu'ils paraissent se complaire à favoriser son élévation. Emploie ici ta sagacité : considère ce que sont les choses, non comme on les appelle, tu verras qu'il nous arrive plus de mal par les succès que par les revers. Que de fois le principe et le germe du bonheur sont sortis de ce qu'on nommait calamité! Que de prospérités vivement fêtées d'abord, s'échafaudaient au bord de l'abîme, élevant la victime, déjà haut placée, d'un degré de plus, comme si auparavant elle eût pu encore tomber sans risque! Au reste, cette chute même n'a rien en soi de malheureux, si l'on envisage l'issue dernière au delà de laquelle la nature ne saurait précipiter personne. Il est proche, le terme de toute chose : oui, il est proche pour l'heureux l'instant qui le renversera, proche pour le malheureux celui qui l'affranchira.[259] Double perspective que nous seuls étendons, que l'espoir ou la crainte reculent. Sois plus sage, mesure tout à ta condition d'homme: abrège du même coup tes joies et tes appréhensions. Tu gagneras, à des joies plus courtes, des appréhensions moins longues. Mais que parlé-je de restreindre ce mal de la peur? Rien au monde, crois-moi, ne mérite de te l'inspirer. Ce ne sont que chimères qui nous émeuvent, qui nous glacent de surprise. Nul ne s'est assuré de l'existence du péril : chacun n'a fait que transmettre sa peur au voisin. Nul n'a osé s'approcher de l'épouvantail, en sonder la nature, voir s'il ne craignait pas ce qui était un bien. Voilà comme un vain prestige, un fantôme abuse nos crédules esprits, parce qu'on n'en a pas démontré le néant. C'est ici le cas de porter devant nous un regard ferme; nous verrons clairement que rien n'est plus passager, plus incertain, plus rassurant même que l'objet de nos alarmes. Le trouble de notre imagination est tel que Lucrèce l'a jugé :

Comme tout pour l'enfant est objet de terreur

Dans l'ombre de la nuit, l'homme en plein jour a peur.[260]

Que dis-je? N'est-on pas plus insensé que le plus faible enfant, de prendre peur en plein jour? Mais tu te trompes, Lucrèce, ce n'est pas en plein jour que l'on craint : on s'est fait de tout des ténèbres ; on ne distingue plus rien, ni le nuisible ni l'utile. On court jusqu'au bout de cette vie, se heurtant contre tout, sans pour cela faire halte, ni mieux regarder où l'on pose le pied. Quelle haute folie n'est-ce pas de courir dans les ténèbres! Apparemment on se presse ainsi pour que la mort ait à nous rappeler de plus loin; et, bien qu'on ignore où l'on est poussé, on n'en suit pas avec moins de vitesse et d'obstination ses tendances premières.

Mais le jour peut nous luire, si nous voulons. Le seul moyen pour cela serait d'acquérir la science des choses divines et humaines, non superficiellement, mais d'une manière intime; de revenir à ce que l'on sait déjà, d'y repenser souvent; de démêler ce qui est bien, ce qui est mal, ce qui porte faussement l'un ou l'autre nom; de méditer sur ce qui est honnête ou honteux, et sur la Providence.

Et l'esprit humain, dans sa pénétration, ne s'arrête point là ; il aime à porter ses regards par delà le ciel même, à voir où l'emporte son cours, d'où il a pu surgir et vers quelle fin se précipite ce rapide mouvement de l'univers. Mais, détournée de ces hautes contemplations, notre âme s'est plongée en d'ignobles et abjectes pensées, pour s'enchaîner à l'intérêt; et laissant là les cieux et leurs limites, le grand tout et les maîtres qui le font mouvoir, nous avons fouillé la terre et cherché quelque peste à en exhumer, peu contents des dons qu'elle offre à sa surface. Tout ce qui devait faire notre bien-être, Dieu, qui est aussi notre père, l'a mis à notre portée. Il a devancé nos recherches : l'utile nous est venu spontanément ; le nuisible a été enfoui au plus profond des abîmes. L'homme ne peut donc se plaindre que de lui seul: il a déterré les instruments de sa perte, au refus de la nature qui les lui cachait.[261] Il a vendu son âme à la volupté, faiblesse qui ouvre la porte à tous maux ; il l'a livrée à l'ambition, à la renommée, à d'autres idoles non moins creuses et vaines. En cet état de choses, que te conseillerai-je? Rien de nouveau : car ce ne sont pas des maladies nouvelles que tu m'appelles à guérir. Je dirai avant tout : tâche, à part toi, de bien distinguer ce qui est nécessaire, ce qui est superflu. Le nécessaire viendra partout sous ta main; la recherche du superflu exigera tous tes moments et tous tes soins. Mais ne va pas trop t'applaudir de te peu soucier d'un lit éclatant d'or, de meubles incrustés de pierres fines : quelle vertu y a-t-il à mépriser un tel superflu? Ne t'admire que le jour où tu mépriseras même le nécessaire. Le bel effort de pouvoir vivre sans un faste royal ; de ne pas désirer des sangliers du poids de mille livres, des plats de langues de phénicoptères,[262] ni tous ces prodiges d'un luxe qui, dégoûté de se voir servir l'animal tout entier, choisit certaines parties dans chaque bête! Je t'admirerai le jour où tu ne dédaigneras pas le pain le plus grossier, où tu te persuaderas que l'herbe des champs croît, au besoin, non pour la brute seule, mais pour l'homme; que les bourgeons des arbres peuvent remplir aussi cet estomac où l'on entasse force mets de prix, comme s'il recevait pour garder! Remplis-le, sans toutes ces délicatesses. Qu'importe en effet ce qu'on lui donne, puisqu'il doit perdre tout ce qu'on lui donnera? Ton œil est ravi par la symétrie de toutes ces dépouilles de la terre et de l'onde; ce qui te plaît des unes, c'est qu'elles arrivent toutes fraîches sur la table ; des autres, que contraintes d'engraisser à force de nourriture, leur embonpoint semble fondre, à peine contenu par son enveloppe. Tu es charmé de ce luisant que l'art sut lui donner. Cependant, ô misère! ces laborieux tributs, avec leurs mille assaisonnements, une fois passés par ton estomac, seront confondus en une seule et même immondice. Veux-tu mépriser la sensualité des mets? Vois où ils aboutissent.

Il me souvient de quelle admiration Attalus[263] nous transportait tous, lorsqu'il disait: « Longtemps les richesses m'en ont imposé. J'étais fasciné, dès que j'en voyais briller çà ou là quelque parcelle : le fond, qui m'était caché, je me le figurais aussi beau que la superficie. Mais à l'une des exhibitions solennelles de tous les trésors de Rome, je vis des ciselures d'or, d'argent, de matières plus coûteuses que l'argent et que l'or, des teintures étrangères, des costumes venus de plus loin que nos frontières et même que celles de nos ennemis; je vis défiler sur deux lignes des légions de jeunes esclaves mâles et femelles éclatants de luxe et de beauté; je vis enfin tout ce qu'étalait, dans une fastueuse revue, la fortune du peuple-roi. « Que fait-on, pensais-je, en tout ceci, qu'attiser les cupidités des hommes, par elles-mêmes si ardentes? Qu'est-ce que cette pompe triomphale de l'or? Une leçon d'avarice où nous courons tous. Pour moi, je le jure, j'emporte d'ici bien moins de désirs que je n'en apportais.[264] » Et je méprisai les richesses, moins encore comme superflues que comme puériles. « As-tu vu, me dis-je, comme il a suffi de peu d'heures pour que cette marche, d'ailleurs si lente, si bien échelonnée, fût écoulée? Notre vie entière sera-t-elle remplie de ce qui n'a pu remplir tout un jour? » Autre réflexion: ces objets me parurent aussi peu utiles pour leurs possesseurs qu'ils l'avaient été pour les spectateurs. Aussi je me répète, chaque fois que pareilles choses m'éblouissent le regard, soit magnifique palais, soit brillant cortège d'esclaves, soit litières soutenues par des porteurs de la plus belle mine : « Qu'admires-tu là, tout ébahi? Une pompe faite pour la montre, non pour l'usage, qui plaît un moment et qui passe. Tourne-toi plutôt vers la vraie richesse; apprends à te contenter de peu. Elève ce noble et généreux défi : L'eau ne me manque pas, j'ai de la bouillie : luttons de félicité avec Jupiter lui-même.[265] Eh! de grâce, luttons, même quand cela nous manquerait. Honte à qui place son bonheur dans l'or et l'argent! Honte encore à qui le place dans sa bouillie et dans son eau! » — Mais que faire si je n'ai pas ces deux choses? Le remède à de telles privations? — Tu le demandes! La faim termine la faim.

« Si tes pensées sont autres, qu'importe la grandeur ou l'exiguïté des besoins qui te font esclave? Qu'importe que ce soit peu, si le sort te le refuse? Pour cette eau même et cette bouillie tu peux tomber à la discrétion d'autrui : or, l'homme libre est celui non pas qui laisse à la Fortune la moindre prise, mais qui ne lui en laisse aucune. Encore une fois, ne désire rien, si tu veux défier Jupiter, que nul désir ne vient troubler. »

Ce qu'Attalus nous disait, la nature l'a dit à tous les hommes. Si tu médites souvent ces leçons, tu sauras être heureux au lieu de le paraître, heureux à tes yeux plutôt qu'à ceux des autres.

LETTRE CXI.

Le sophiste. Le véritable philosophe.

Tu me demandes comment s'appelle en latin ce que les Grecs nomment sophismes. Beaucoup de termes ont été essayés, aucun n'est resté ; sans doute comme la chose n'était pas reçue ni usitée chez nous, le mot à son tour a été repoussé. Toutefois le terme le plus juste, à mon gré, est celui que Cicéron emploie, cavillationes, petits moyens qui se réduisent à un tissu de questions captieuses, sans profit d'ailleurs pour la vie pratique et n'ajoutant rien au courage, à la tempérance, à l'élévation des sentiments. Mais l'homme qui cherche dans l'exercice de la philosophie sa propre guérison acquiert une noblesse d'âme, une assurance, une force invincibles : plus on l'approche, plus il paraît grand. Il est de hautes montagnes dont les proportions, vues de loin, semblent moindres, et qui de près frappent le spectateur par leurs gigantesques sommets : tel est, ô Lucilius, le vrai philosophe, homme et non charlatan de la science. Debout sur un lieu éminent, il est admirable, il est grand d'une grandeur réelle. Il n'est point guindé dans sa marche et ne se haussa point sur le bout des pieds comme ceux qui appellent l'artifice au secours de leur taille et veulent paraître plus grands qu'ils ne sont : il se trouve, lui, de taille suffisante. Comment ne serait-il pas satisfait d'avoir grandi jusqu'au niveau où n'atteint plus la main de la Fortune? Donc il domine aussi toutes choses humaines, égal à lui-même en toute situation, que sa vie marche d'un cours paisible ou ballottée par les orages, vouée aux luttes et aux difficultés.

Tant de constance ne sera jamais le produit de ces chicanes de mots dont je parlais tout à l'heure. L'esprit s'y joue sans rien y gagner, et la philosophie, cette sublime étude, il la fait ramper terre à terre. Ce sont, au reste, des passe-temps que je n'interdis pas, quand on veut être à rien faire. Mais le mal, le grand mal est qu'ils offrent un je ne sais quel charme, et que, ingénieux en apparence, ils attirent l'esprit, le captivent et retardent sa marche, quand de si vastes labeurs le réclament, lorsqu'à peine la vie tout entière suffit rien que pour apprendre à mépriser la vie.

« Et l'art de la régler? » dis-tu. Ceci est l'œuvre secondaire : car nul ne règle bien sa vie, si d'abord il ne la méprise.

LETTRE CXII.

Difficulté de réformer les mauvaises habitudes.

Je souhaiterais de toute mon âme que ton ami se réformât et devint tel que tu le désires. Mais c'est le prendre bien endurci ou même, chose plus fâcheuse, trop amolli et trop usé par une longue habitude du vice. Je veux te faire une comparaison tirée de mon métier d'agriculteur. Toute vigne n'est pas susceptible d'être greffée : si le sujet est vieux ou ruiné, s'il est faible ou grêle, il n'adoptera pas la greffe ou ne pourra pas la nourrir ; il ne fera point corps avec elle, et ne s'assimilera point à sa vertu ni à sa nature. Aussi a-t-on coutume de couper la vigne hors de terre, afin que si l'épreuve manque, on puisse tenter de nouveau la chance et recommencer sous terre l'incision. L'homme dont parle ta lettre n'a plus aucune force : pour avoir trop donné aux vices, il a perdu sa sève et sa flexibilité : enter la raison sur cette âme est impossible; elle n'y profiterait pas. « Mais il le désire, lui. » N'en sois pas dupe! Je ne dis pas qu'il te mente : il croit le désirer. Il a pris en dégoût la mollesse.... oui, mais renouera vite avec elle. « La vie qu'il mène fait son tourment, » dit-il. Je ne le nie point : eh! qui n'éprouve ce même tourment? Quel homme n'aime et ne déteste à la fois sa façon de vivre? Ne donnons gain de cause à celui-ci que sur la preuve qu'il aura rompu sans retour avec la mollesse. Jusqu'ici ce n'est qu'une bouderie.

LETTRE CXIII.

Si les vertus sont des êtres animés : absurdes questions.

Suivre la vertu sans espoir de récompense.

Tu désires que je te mande mon avis sur cette question agitée dans notre école : « La justice, le courage, la prudence et les autres vertus sont-elles animées? » Par ces subtilités, cher Lucilius, nous donnons lieu de croire que nous exerçons notre esprit sur des choses vaines, et que nous usons nos loisirs en disputes qui restent sans fruit. Je satisferai ton désir et t'exposerai l'opinion de nos maîtres. Mais ma pensée est autre que la leur, je le proteste. Selon moi, certaines assertions ne conviennent qu'à gens portant chaussure et manteau grecs. Voici donc ce qui a tant ému les anciens sophistes.

Ils tiennent pour constant que l'âme est animal, vu que par elle nous sommes animaux, et que tout ce qui respire a tiré d'elle ce nom ; or, la vertu n'étant autre chose que l'âme modifiée d'une certaine façon, est conséquemment animal. De plus, la vertu agit : agir ne se peut sans mouvement spontané ; si elle a ce mouvement, que l'animal seul peut avoir, elle est animal. « Mais, dit-on, si elle est animal, la vertu possédera la vertu. » Pourquoi ne se posséderait-elle pas elle-même? le sage fait tout par la vertu ; la vertu tout par elle-même. « Ainsi donc, tous les arts aussi sont des animaux, et encore toutes nos pensées, tout ce qu'embrasse notre esprit. Il s'ensuit que plusieurs milliers d'animaux logent dans l'étroite cavité de notre cœur, et que nous sommes ou que chacun renferme en soi plusieurs animaux. » Tu demandes quelle réponse on fait à cela? Chacune de ces choses sera animal, et il n'y aura pas plusieurs animaux. Comment? le voici : mais prête-moi toute la sagacité, toute l'attention de ton esprit. Chaque animal doit avoir une substance à part ; tous ont une âme qui est la même : ils peuvent donc exister comme isolés, non comme plusieurs à la fois. Je suis en même temps animal et homme, sans qu'on puisse dire que je sois deux. Pourquoi? C'est qu'il devrait pour cela y avoir séparation : c'est que l'un doit être distinct de l'autre pour qu'ils fassent deux. Tout ce qui en un seul est multiple tombe sous une seule nature ; il est un. Mon âme est animal, moi aussi ; cependant nous ne sommes pas deux. Pourquoi? Parce que mon âme fait partie de moi. On la comptera par elle-même pour quelque chose quand elle subsistera par elle-même ; tant qu'elle sera membre d'un tout, on ne pourra y voir rien de plus. Et la raison, c'est que pour être quelque autre chose, il faut être à soi, comme individu, comme complet, comme absolument soi.

J'ai déjà déclaré que cette opinion n'est pas la mienne. Car, qu'on l'admette, non seulement les vertus seront animaux, mais encore les vices et les affections opposées, colère, crainte, chagrin, méfiance. Les conséquences iront même au delà : point d'opinion, point de pensée qui ne soit animal, ce qui sous aucun rapport n'est admissible. N'est pas homme tout ce qui est le fait de l'homme. On dit : « Qu'est-ce que la justice? C'est l'âme disposée de certaine manière. Partant, si l'âme est animal, la justice l'est aussi. « Point du tout! Cette justice est une manière d'être, une faculté de l'âme. Cette même âme se modifie sous diverses formes et n'est pas un autre animal chaque fois qu'elle fait autre chose ; et tout ce qui procède d'elle n'est point animal. Si la justice, si le courage, si les autres vertus sont animaux, cessent-elles par moments de l'être pour le redevenir, ou le sont-elles constamment? Les vertus ne peuvent cesser d'être vertus. Il y aura donc un grand nombre, un nombre infini d'animaux qui habiteront cette âme? « Non pas, me répond-on; ils se rattachent à un seul, ils sont parties et membres d'un seul. » L'image que nous nous figurons de l'âme est donc comme celle de l'hydre aux cent têtes, dont chacune combat à part et a toute seule sa force malfaisante. Or aucune de ces têtes n'est un animal ; c'est une tête de l'hydre, et cette hydre constitue l'animal. Personne ne dira que, dans la Chimère, le lion ou le serpent fût un animal : ils en faisaient partie, mais les parties ne sont point des animaux. Pourquoi donc en conclure que la justice est animal? Elle agit, dites-vous, elle est utile ; et ce qui agit, ce qui est utile a du mouvement ; or ce qui a du mouvement est animal. — Cela est très vrai, si ce mouvement est spontané ; mais ici il est emprunté et vient de l'âme. Tout animal jusqu'à sa mort est ce qu'il a commencé d'être : l'homme jusque là est homme ; le cheval, cheval ; le chien reste chien : ils ne sauraient se transformer en autre chose. La justice, c'est-à-dire l'âme disposée d'une certaine manière, est un animal! Je le veux croire : le courage encore, ou l'âme modifiée d'une autre sorte, est un animal. Mais quelle est cette âme? Celle qui tout à l'heure était justice? Elle est concentrée dans le premier animal : passer dans un autre lui est interdit. Il faut qu'elle reste jusqu'au bout où elle s'est d'abord établie. D'ailleurs une seule âme ne peut appartenir à deux animaux, encore moins à un grand nombre. Si la justice, le courage, la tempérance et les autres vertus sont autant d'animaux, comment n'auraient-ils qu'une âme pour tous? Il faut que chacun ait la sienne, ou ce ne sont plus des animaux. Un seul corps ne peut être à plusieurs animaux, nos sophistes eux-mêmes l'avouent. Quel est le corps de la justice? L'âme. Et celui du courage? La même âme. Cependant le même corps ne peut renfermer deux animaux. « C'est, dit-on, la même âme qui revêt la forme de justice, et de courage, et de tempérance. » Cela serait possible, si dans le même temps qu'elle est justice, elle n'était pas courage; si, dans le temps qu'elle est courage, elle n'était pas tempérance. Mais ici toutes les vertus existent simultanément. Comment donc seront-elles chacune autant d'animaux, avec une seule âme, qui ne peut constituer plus d'un animal? Enfin, aucun animal ne fait partie d'un autre ; or la justice fait partie de l'âme, ce n'est donc pas un animal.

Mais, ce me semble, je perds ma peine à démontrer une chose avouée. Il y a de quoi se dépiter ici, plutôt que matière à discuter. Nul animal n'est pareil à un autre.[266] Considère les tous : il n'en est point qui n'ait sa couleur propre, sa figure, ses proportions à lui. A tous les traits qui rendent si admirable le génie du céleste ouvrier,[267] j'ajouterais encore que dans ce nombre infini de créations jamais il ne s'est répété : les choses même qui paraissent semblables, rapprochées, se trouvent différentes. De tant d'espèces de feuilles, pas une qu'il n'ait spécialement caractérisée; de tant d'animaux, pas un dont la forme[268] soit exactement celle d'un autre : toujours il y a quelque nuance. Il s'est astreint à mettre, dans tout ce qui était autre, et dissemblance et imparité. Toutes les vertus, comme vous dites, sont pareilles ; donc elles ne sont pas animales. Point d'animal qui ne fasse par lui-même quelque chose; or la vertu par elle-même ne fait rien qu'avec l'homme. Tous les animaux sont ou raisonnables comme les hommes, comme les dieux, ou irraisonnables, comme les bêtes sauvages ou domestiques. Mais les vertus certes sont raisonnables : or elles ne sont ni hommes ni dieux; elles ne sont donc pas animaux. Tout animal raisonnable ne fait rien sans qu'une image quelconque l'y ait excité d'abord, puis le voilà qui se meut, mouvement confirmé ensuite par l'assentiment. Quel est cet assentiment? le voici. Il faut que je me promène; ce n'est qu'après m'être dit cela et avoir approuvé mon idée qu'enfin je me promène. Faut-il que je m'asseye? j'arrive de même à m'asseoir. L'assentiment à de tels actes n'a pas lieu dans la vertu. Car, admettons que la prudence soit un animal, comment se dira-t-elle, avec assentiment : « Il faut que je me promène? »

Sa nature ne le comporte pas : car la prudence prévoit pour celui qui la possède, non pour elle. Elle ne peut ni se promener ni s'asseoir ; elle n'a donc pas d'assentiment, et qui n'en a pas n'est pas animal raisonnable. La vertu, si elle est animal, est raisonnable ; elle n'est pas animal raisonnable, elle n'est donc pas animal. Si la vertu est animal, et que tout bien soit vertu, tout bien est animal. Nos stoïciens l'avouent. Sauver son père est un bien ; opiner sagement au sénat est un bien; rendre exacte justice est un bien : donc sauver son père est un animal ; opiner sagement est un animal. La conséquence ira si loin qu'on ne pourra s'empêcher de rire. Se taire prudemment est bien; bien souper est un bien : ainsi se taire et souper sont des animaux.

Eh bien! soit : appuyons toujours et divertissons-nous de ces subtiles inepties. Si la justice et le courage sont des animaux, sans doute ce sont des animaux terrestres. Tout animal terrestre a froid, a faim, a soif; donc la justice a froid, le courage a faim, la clémence a soif. Et encore, ne puis-je demander quelle figure ont ces animaux? Celle d'un homme, d'un cheval, d'une bête sauvage? Leur donne-t-on, comme à Dieu, la forme ronde?[269] je demanderai si l'avarice, la mollesse, la démence sont rondes pareillement, car elles aussi sont des animaux. Les arrondit-on à leur tour? Je demanderai si une promenade faite avec prudence est animal ou non. Nécessairement on l'avouera, et on dira que la promenade est un animal, et qu'il est de forme ronde.

Ne crois pas au reste que parmi les nôtres je sois le premier qui ne parle pas comme le maître, et qui aie mon opinion à moi : Cléanthe et son disciple Chrysippe ne sont pas d'accord sur ce que c'est que la promenade. Cléanthe dit : « Ce sont des esprits mis en mouvement du siège de l'âme jusqu'aux pieds. » Selon Chrysippe, c'est l'âme elle-même. Eh! pourquoi, à l'exemple de ce même Chrysippe, ne pas en appeler à son propre sens, ne pas rire de ces multitudes d'animaux que le monde ne pourrait contenir?

« Les vertus, dit-on, ne constituent pas plusieurs animaux, et sont pourtant des animaux. Un homme est poète et orateur, et cependant n'est qu'un seul homme; ainsi ces vertus sont des animaux, mais n'en sont pas plusieurs. C'est chose identique que l'âme et l'âme juste, et prudente, et courageuse, c'est-à-dire ordonnée selon chacune de ces vertus. » La question s'évanouit, nous voilà d'accord. Moi aussi j'avoue pour le moment que l'âme est animal, sauf à voir plus tard qu'en penser; mais que ses actions soient animaux, je le nie. Autrement toutes nos paroles, tous les vers des poètes seraient animaux. Si en effet un discours sensé est un bien, et que tout bien soit un animal, un discours sera un animal. Un bon vers est un bien; or tout bien est animal, le vers est donc animal. Ainsi,

Je chante les combats et ce héros....

voilà un animal; et l'on ne dira pas qu'il est rond, car il a six pieds. Tout cela, en conscience, te paraît pur entortillage. J'éclate de rire quand je me figure qu'un solécisme est un animal, ainsi qu'un barbarisme, un syllogisme, et que je leur assigne, comme un peintre, des traits qui leur conviennent.

Voilà sur quels objets nous discutons, les sourcils froncés, le front plissé de rides! Je ne saurais dire ici avec Cecilius : « O tristes inepties! » car elles sont risibles. Que ne traitons-nous plutôt quelque utile et salutaire question? Que ne cherchons-nous comment on parvient aux vertus, et quelle route y mène? Apprenez-moi, non si le courage est un animal, mais qu'aucun n'est heureux sans le courage, s'il ne s'est affermi contre les coups du sort ; s'il n'a, dans sa pensée, dompté toutes les disgrâces en les prévoyant avant qu'elles n'arrivent. Qu'est-ce que le courage? L'inexpugnable rempart de l'humaine faiblesse, au moyen duquel on entoure d'une sécurité permanente cette vie tant assiégée : car alors on use de sa propre force, de ses propres armes. Je veux ici te citer une sentence du stoïcien Posidonius : « Garde-toi de croire que jamais tu doives ta sûreté aux armes de la Fortune. C'est des tiennes qu'il faut te servir contre elle : ce n'est pas elle qui en donne. Et si bien armé qu'on soit contre tout ennemi, contre elle, on est sans défense. »

Alexandre portait chez les Perses, chez les Hyrcaniens, chez les Indiens, chez toutes les nations orientales jusqu'à l'Océan, la dévastation et la fuite ; mais lui-même, après le meurtre de Clitus, après la mort d'Ephestion, s'ensevelissait dans les ténèbres, pleurant tantôt son crime envers l'un, tantôt la douloureuse perte de l'autre; et le vainqueur des peuples et des rois succombait à ses fureurs et à ses chagrins. C'est qu'il avait tout fait pour subjuguer l'univers plutôt que ses passions. O quelle profonde erreur captive ces mortels qui, jaloux d'étendre leur domination au delà des mers, mettent leur suprême bonheur à envahir par leurs soldats force provinces, à entasser conquêtes sur conquêtes, ne sachant pas quelle est cette autre royauté immense qui nous égale aux dieux! L'empire sur soi-même est le plus grand de tous les empires.[270] Qu'on m'enseigne quelle chose sacrée est la justice, qui n'a en vue que le droit d'autrui, qui n'attend d'elle-même d'autre prix que ses propres œuvres. Qu'elle n'ait rien de commun avec l'intrigue et l'opinion ; qu'elle ne plaise qu'à elle seule. Qu'avant tout chacun arrive à se dire : « Je dois être juste sans intérêt. » C'est peu encore ; qu'il se dise : « Je veux pour cette vertu si belle me sacrifier, et me sacrifier avec plaisir; que toutes mes pensées se détournent le plus possible de mes avantages privés. » Ne regarde pas quel salaire obtient ton acte de justice : un acte injuste est mieux payé.[271] Pénètre-toi aussi du principe que je rappelais tout à l'heure : il n'importe point de quel grand nombre de gens ton équité sera connue. Quiconque veut qu'on publie sa vertu travaille non pour sa vertu, mais pour la gloire. Tu refuses d'être juste sans gloire? Ah! certes plus d'une fois tu devras l'être au prix de ta réputation.[272] Et alors, si tu es sage, une mauvaise renommée pour avoir bien fait n'est pas sans douceur.

LETTRE CXIV.

Que la corruption du langage vient de celle des mœurs.[273] Mécène écrivain. Salluste.

« D'où vient, dis-tu, qu'à certaines époques il s'est produit un genre corrompu d'éloquence? Et comment je ne sais quelle vicieuse tendance des esprits a-t-elle mis en vogue, tantôt l'amplification ampoulée, tantôt la phrase saccadée et cadencée en manière de chant? Pourquoi s'est-on engoué parfois d'idées gigantesques et hors de vraisemblance, parfois de sens brusquement rompus et énigmatiques qui en disent plus à l'esprit qu'à l'oreille? Pourquoi a-t-on vu des temps où l'on abusait du droit de métaphore sans nulle retenue? « La raison, tu l'as souvent ouï dire, elle est dans ce mot passé chez les Grecs en proverbe : « Telles mœurs, tel langage.[274] » Or comme les actes de chacun ont avec ses discours des traits de ressemblance, ainsi le langage d'une époque est quelquefois l'expression de ses mœurs.[275] Si la morale publique s'altère et se laisse aller à la vie sensuelle, c'est un symptôme de la dissolution générale que l'afféterie du style, quand toutefois elle ne se trouve point chez un ou deux écrivains seulement, mais est applaudie et reçue. L'esprit ne peut réfléchir une autre teinte que celle de l'âme.[276] Si l'âme est saine, réglée, sérieuse, tempérante, l'esprit aussi est sobre et retenu : le vice qui gâte l'une est contagieux pour l'autre.[277] Ne vois-tu pas, quand l'âme est en langueur, que les membres sont alourdis, et les jambes paresseuses à se mouvoir? Est-elle efféminée? la démarche du corps trahit sa mollesse. Est-elle active, énergique? l'allure est plus vive. Est-elle en démence, ou, ce qui est presque la même chose, en colère? le désordre est dans les mouvements : on ne marche pas, on est emporté. Combien ces effets ne sont-ils pas plus sensibles sur l'esprit, si complètement uni à l'âme? Elle le façonne, il lui obéit, il prend d'elle le mot d'ordre.

La manière dont vivait Mécène est trop connue pour que je doive la rappeler ici, tout comme sa façon de marcher, et ses raffinements, et son excessive manie d'être vu, et sa crainte que ses vices ne restassent cachés. Eh bien, son style n'est-il pas aussi relâché que sa robe sans ceinture, et son expression aussi prétentieuse que sa parure, son cortège, sa maison, son épouse?[278] C'était un homme d'un beau génie, s'il lui eût donné une plus saine direction, s'il n'avait eu peur de se faire comprendre, si sa diction même n'était débraillée. Tu verras chez lui la parole de l'homme ivre, voilée de brouillards, pleine d'écarts et de licence. Dans son livre sur la toilette, quoi de plus pitoyable que :

Le fleuve et les bocages

Qui coiffent ses rivages?

Vois son lit labouré de mille esquifs légers,

Qui, retournant ses flots, rament[279] sur ses vergers.

Et « cette femme aux boucles frisées, ces lèvres qui la pigeonnent et qui commencent un soupir; et ce cou qui plie sous une ivresse surhumaine.[280] Les tyrans, irrémédiable faction, espionnent par les festins, sondent les familles par la bouteille et de l'espérance font sortir la mort. — Le Génie, à peine témoin de sa propre fête, les fils d'une cire amincie, le gâteau craquetant. — Autour du foyer la mère ou l'épouse font ceinture. »

Ne vient-il pas tout de suite à l'esprit, quand on lit ces choses, que c'est bien là l'homme qui allait toujours par la ville robe traînante ; qui, même quand il suppléait Auguste absent, donnait dans ce lâche accoutrement le mot d'ordre? Oui, c'est l'homme qui du haut du tribunal et des rostres, dans toute assemblée publique, ne paraissait que la tête couverte d'un capuchon de femme d'où ressortaient ses oreilles, comme dans le mime des riches proscrits. C'est celui qui, au moment où grondaient le plus les guerres civiles, quand Rome était sur le qui-vive et en armes, se faisait publiquement escorter de deux eunuques, plus hommes encore que lui. C'est celui qui s'est marié mille fois, et n'a jamais eu qu'une même femme.[281] Ces locutions si impertinemment construites, si négligemment jetées, placées d'une manière si contraire à l'usage, démontrent que ses mœurs ne furent pas moins étranges, moins dépravées, moins exceptionnelles. On lui accorde un grand mérite de mansuétude: il s'abstint du glaive, il épargna le sang, et ne fit sentir tout ce qu'il pouvait que par le scandale. Mais le mérite même qu'on lui donne, il l'a gâté par cette monstrueuse mignardise de ses écrits ; elle révèle un caractère mou plutôt qu'indulgent. Voilà ce que cette élocution entortillée, et ces mots détournés de leur sens, et ces idées souvent grandes, il est vrai, mais énervées par l'expression accusent manifestement. C'était un vertige qu'amène l'excès du bien-être, une infirmité qui tantôt est de l'homme, tantôt du siècle.

Quand la mollesse, enfant de l'opulence, s'est propagée au loin, le luxe des costumes devient d'abord plus recherché ; on s'applique ensuite à l'ameublement ; puis c'est aux habitations mêmes que s'étendent nos soins : on veut qu'elles envahissent des campagnes entières, on veut que leurs murailles resplendissent de marbres venus d'outre-mer, que leurs plafonds soient relevés d'or, que l'éclat des pavés réponde aux lambris. La magnificence des festins a son tour : on tâche à se distinguer par la nouveauté des mets, par des changements dans l'ordre des services. Ce qui terminait le repas en sera le début, et les cadeaux qu'on faisait aux convives entrants seront donnés au départ. Dès que l'esprit s'est fait un système de dédaigner les choses d'usage, de tenir pour vil ce qu'on voit chaque jour, on cherche aussi à innover dans le langage, soit par des termes antiques et surannés qu'on exhume et qu'on reproduit; soit en créant des mots ou des acceptions inconnues ; soit, comme c'est depuis peu la mode, en prenant pour élégance l'audace et l'accumulation des métaphores. Tel orateur, avec ses phrases écourtées, prétend qu'on lui sache gré de tenir en suspens l'auditeur, et de ne laisser qu'entrevoir sa pensée ; tel autre diffère et prolonge le développement de la sienne. Il en est qui, sans aller jusqu'aux fautes de goût, précaution nécessaire à quiconque vise au grand, sont loin au fond de haïr ces fautes mêmes. Enfin partout où tu verras réussir un langage corrompu, les mœurs aussi auront déchu de leur pureté, n'en fais aucun doute. Et comme le luxe de la table et des vêtements dénote une civilisation malade; de même le dérèglement du discours, pour peu qu'il se propage, atteste que les âmes aussi, dont le style n'est que l'écho, ont dégénéré.

Ne t'étonne pas que le mauvais goût se fasse bienvenir, non seulement d'un auditoire à mise grossière, mais de ce qu'on appelle la classe élégante. C'est par la toge que ces hommes diffèrent, non par le jugement.[282] Étonne-toi plutôt qu'outre les productions vicieuses, on loue jusqu'aux vices mêmes.

Mais quoi! cela s'est fait de tout temps : point de génie qui, pour plaire, n'ait eu besoin d'indulgence. Cite-moi tel célèbre auteur que tu voudras, je te dirai ce que ses contemporains lui ont passé, sur quelles fautes ils ont sciemment fermé les yeux. J'en citerai à qui leurs défauts n'ont point fait tort; j'en citerai à qui ils ont servi. Je dis plus : je te montrerai des hommes du plus grand renom et proposés comme de merveilleux modèles, que la lime de la critique réduirait à rien, le mauvais se trouvant chez eux tellement mêlé au bon, qu'elle enlèverait l'un avec l'autre. Ajoute qu'en littérature il n'y a point de règle absolue. On varie au gré des usages sociaux, qui jamais ne restent longtemps les mêmes.

Nombre de gens exploitent le vocabulaire d'un autre âge : ils parlent la langue des douze tables ; Gracchus, Crassus, Curio sont pour eux trop polis, trop modernes : ils remontent jusqu'à Appius et Coruncanius. Il en est d'autre part, qui, pour ne rien vouloir que d'usuel et de familier, tombent dans le trivial. Ces deux genres, diversement défectueux, le sont bien autant que la manie de n'employer que des termes pompeux, retentissants et poétiques, en évitant les mots indispensables et au service de tout le monde : des deux côtés, j'ose le dire, on pèche également.[283] Ici l'on affiche trop d'apprêt, là, trop de négligence ; l'un s'épile jusqu'aux jambes, l'autre néglige même ses aisselles.

Passons à la construction oratoire. Que de genres n'y signalerai-je pas qui offensent le goût? Ou bien on l'aime hachée et raboteuse : on s'étudie à briser toute phrase tant soit peu unie et coulante ; on veut que toute transition soit une secousse; on tient pour mâle et vigoureuse une diction qui choque l'oreille de ses aspérités. Ou bien ce n'est point une construction oratoire : c'est une phrase musicale, tant les sons les plus flatteurs y sont filés avec mollesse. Que dire de celles où les mots essentiels reculent et se font si longtemps attendre? A peine est-ce à la chute de la période qu'ils reviennent. Et ces constructions si lentes à se dérouler, ces constructions cicéroniennes[284] à pente continue, qui vous tiennent mollement suspendu, fidèles, comme d'habitude, à leur marche propre, à leur même cadence?

Le choix de la pensée peut être vicieux de deux manières : si elle est mesquine et puérile, ou inconvenante et risquée jusqu'à l'impudence ; puis, si elle est trop fleurie, trop doucereuse ; si elle se perd dans le vide, et, sans nul effet, n'amène que des sons. Pour introduire ces défauts, il suffit d'un contemporain en possession du sceptre de l'éloquence : tous les autres l'imitent et se transmettent ses exemples. Ainsi, quand florissait Salluste, les sens mutilés, les chutes brusques et inattendues, une obscure concision étaient de l'élégance. Arruntius, homme d'une moralité rare,[285] qui a écrit l'histoire de la guerre Punique, fut de l'école de Salluste et s'efforça de saisir son genre. Il y a dans Salluste : Exercitum argento fecit, c'est-à-dire, avec de l'argent il leva une armée, Arruntius, épris de cette locution, l'a mise à chaque page. Il lit quelque part : Fugam nostris fecere; Ils· firent les nôtres s'enfuir. Ailleurs : Hiero, rex Syracusanorum, bellum fecit (fut l’instigateur de la guerre). Ailleurs encore : Quae audita Panormitanos dedere Romanis fecere; Ces nouvelles firent se rendre aux Romains les Panormitains. J'ai voulu te donner un échantillon : tout le livre est tissu de ces façons de parler. Clairsemées dans Salluste, elles fourmillent dans Arruntius, et presque sans interruption. La raison en est simple : le premier y tombait par hasard ; le second courait après. Or, tu vois où l'on va, quand d'un travers on s'est fait un type. Salluste a dit : Aquis hiemantibus; l'hiver suspendait la navigation. Arruntius écrit, au premier livre de sa Guerre Punique : Repente hiemavit tempestas. Dans un autre endroit, pour dire que l'année fut très froide : Totus hiemavit annus; toute l'année fut hiver. Et plus loin : Hiemante aquilone. Sans cesse et partout le même verbe se trouve enchâssé. Salluste ayant dit quelque part : Inter arma civilia, aequi bonique famas petit; Dans les guerres civiles il aspire aux renoms d'homme juste et honnête; l'imitateur n'a pu se défendre de mettre au début même de son premier livre : Ingenies esse famas de Regulo ; Regulus eut d'immenses renoms.

Evidemment ces vices de style et d'autres analogues, contractés par imitation, ne prouvent ni relâchement de mœurs ni corruption d'âme. Il faut qu'ils soient personnels, qu'ils naissent de notre fonds pour donner la mesure de nos penchants. Un homme violent a l'expression violente ; est-il passionné? elle sera vive; efféminé? maniérée et lâche. Tout comme ces gens qui s'épilent la barbe ou en conservent quelques bouquets ; qui se rasent de si près le bord des lèvres et laissent croître le reste du poil ; qui adoptent des manteaux de couleur bizarre, des toges d'étoffes transparentes; ne voulant rien faire qui puisse passer inaperçu ; appelant, provoquant l'attention; acceptant le blâme, pourvu qu'on les regarde : tel est dans ses écrits Mécène ; tels sont tous ceux qui donnent dans le faux, non par méprise, mais le sachant et le voulant.

Cela provient d'une âme profondément malade. La langue du buveur ne balbutie point avant que sa raison ne soit appesantie, affaissée ou perdue ; de même ce genre et, pour dire vrai, cette ivresse de style n'attaque jamais qu'une âme déjà chancelante. C'est donc l'âme qu'il faut guérir : le sentiment, l'expression, tout vient d'elle ; elle détermine l'habitude du corps, la physionomie, la démarche. Saine et vigoureuse, elle communique au discours son énergie, sa mâle fermeté. Abattue, le reste s'écroule avec elle.

.... Le roi vivant, tous n'ont qu'un même esprit;

Sa mort brise le pacte.[286]

Notre roi c'est notre âme. Tant que sa force est entière, elle retient tout l'homme dans le devoir par le frein de la subordination : pour peu qu'elle vacille, l'ébranlement est général. Mais a-t-elle cédé à la volupté, ses facultés aussi et son action se paralysent; tout son effort n'est plus qu'impuissance et avortement.

Le parallèle que j'ai commencé, suivons-le jusqu'au bout : notre âme est tantôt roi, tantôt tyran : roi, quand ses vues tendent à l'honnête, et que veillant au salut du corps commis à sa garde, elle n'en exige rien de bas, rien d'avilissant; si au contraire elle est emportée, cupide, sensuelle, elle tombe sous une qualification odieuse et sinistre, elle devient tyran. Alors des passions effrénées s'emparent d'elle et la poussent au mal, heureuses d'abord comme cette populace qui, aux largesses, publiques, gorgée d'un superflu funeste, gaspille ce qu'elle ne peut dévorer. Puis quand, de progrès en progrès, la fièvre a miné toutes les forces, quand la moelle et les muscles sont pénétrés du poison de l'intempérance, l'image des plaisirs auxquels ses excès l'ont rendu inhabile fait la dernière joie de l'homme : en guise de voluptés qui lui soient propres, il a le spectacle de celles des autres, pourvoyeur et témoin de débauches dont l'abus lui a interdit l'usage. Moins flatté des délices qui affluent autour de lui que désespéré de voir que son palais ni son estomac ne peuvent absorber tout cet appareil de table, ni lui-même se vautrer dans tous les accouplements de ses mignons et prostituées, il gémit, car la plus grande part de sa félicité échappe à ses étroites facultés physiques, elle est perdue.

N'est-il pas vrai, cher Lucilius, que ce délire vient de ce que nul de nous ne songe qu'il est mortel, qu'il est débile, que nul, après tout, ne songe qu'il n'est qu'un? Considère nos cuisines. Vois courir et se croiser au milieu de tous ces feux nos cuisiniers : te semble-t-il que ce soit pour un seul ventre qu'une telle cohue apprête tant de mets? Vois les celliers où vieillissent nos vins, et ces greniers encombrés des vendanges de plus d'un siècle : te semble-t-il que pour un seul gosier se gardent depuis tant de consulats les vins de tant de pays? Vois en combien de lieux le soc retourne la terre, que de milliers de colons l'exploitent et la fouillent : te semble-t-il que ce soit pour une seule bouche qu'on ensemence la Sicile et l'Afrique.[287] On reviendrait à la sagesse et on modérerait ses désirs si, se comptant pour un seul homme, et de plus,[288] mesurant la capacité de son corps, on se reconnaissait hors d'état de consommer ni beaucoup, ni longtemps. Mais rien ne te disposera à la tempérance en toutes choses comme de songer souvent que la vie est courte, et de plus incertaine. Quoi que tu fasses, pense à la mort.

LETTRE CXV.

Que le discours est le miroir de l'âme. Beauté de la vertu. Sur l'avarice.

Ne te tourmente pas trop du choix et de l'arrangement des mots, Lucilius, non : j'ai· de plus graves soins à t'imposer. Songe à la substance, et point à la forme, moins à écrire même qu'à sentir ce que tu écris, et à le sentir de manière à mieux te l'approprier, à le marquer comme de ton sceau. Toute production que tu verras soucieusement travaillée et polie part, sois-en sûr, d'un esprit préoccupé de minuties. Qui pense noblement s'exprime avec plus de simplicité, d'aisance, et porte dans tous ses discours une mâle assurance plutôt que de l'apprêt. Tu connais nombre de jeunes gens à barbe et à chevelure luisantes, sortis tout entiers d'une boîte à toilette : n'espère d'eux rien de viril, rien de substantiel. Le style est la physionomie de l'âme : s'il est peigné coquettement, fardé, artificiel, il est clair que l'âme non plus n'est pas franche, et a quelque chose d'affecté. Des colifichets ne sont point la parure d'un homme.[289]

S'il nous était donné de voir à découvert le cœur de l'homme de bien, quel magnifique tableau, que de sainteté et de majesté calme éblouirait nos yeux! D'un côté la justice et la tempérance, de l'autre la prudence et la force se prêtant un mutuel éclat; puis la frugalité, la continence, la résignation, l'indulgence, l'affabilité et l'humanité, cette vertu, le croirait-on? si rare chez l'homme, verseraient là toutes leurs splendeurs. Et combien la prévoyance, l'élégance des mœurs et, pour couronner le tout, la magnanimité la plus haute n'y ajouteraient-elles pas de noblesse et d'autorité imposante! Merveilleux ensemble de grâce et de dignité, qui n'exciterait notre amour qu'en nous remplissant de vénération! A l'aspect de cette auguste et radieuse figure sans parallèle visible ici-bas, ne resterait-on pas, comme à l'apparition d'une divinité, frappé d'extase, immobile ; ne la prierait-on pas du fond de l'âme de se laisser voir impunément?[290] Puis, grâce à la bienveillance empreinte sur ses traits, ne s'enhardirait-on pas à l'adorer, à la supplier ; et, après avoir longtemps contemplé cette élévation, cette grandeur si fort au-dessus de ce qu'on voit parmi nous, ce regard d'une étrange douceur, et néanmoins brillant d'un feu si vif, alors enfin, comme notre Virgile, ne s'écrierait-on pas dans un religieux enthousiasme:

Ο vierge! de quel nom faut-il que je t'appelle?

Car tes traits ni ta voix ne sont d'une mortelle :

Qui que tu sois, du moins prends pitié de nos maux[291]!

On obtient d'elle aide et pitié quand on sait l'honorer. Or, ce ne sont ni les gras taureaux et leurs chairs sanglantes, ni les offrandes d'or et d'argent, ni les tributs versés au trésor d'un temple qui l'honorent, c'est la droiture et la pureté d'intention.[292] Non, je le répète, il n'est point de cœur qui ne s'embrasât d'amour pour elle, si elle daignait se manifester à nous : car aujourd'hui, jouets de mille prestiges, nos yeux sont fascinés par trop de clinquant ou noyés dans trop de ténèbres. Toutefois, de même qu'au moyen de certains remèdes on se rend la vue plus perçante et plus nette, si nous voulions écarter tout obstacle des yeux de notre esprit, nous pourrions découvrir cette vertu, même enfouie dans cette prison du corps, sous les lambeaux de l'indigence, à travers l'abjection et l'opprobre.[293] Et nous la verrions dans toute sa beauté, bien que sous les plus vils dehors. D'autre part aussi nous pénétrerions la souillure et la misère des âmes qu'a paralysées le vice, malgré l'éblouissante pompe des richesses qui rayonneraient autour d'elles, malgré les honneurs et les grands pouvoirs dont le faux éclat frapperait nos sens. Alors nous pourrions comprendre combien est méprisable ce que nous admirons, en vrais enfants pour qui le moindre hochet a tant de prix. Car ils préfèrent à leurs parents, à leurs frères, des colliers achetés avec une pièce de menu cuivre. « Entre eux et nous, dit Ariston, quelle est la différence? Que ce sont des tableaux, des statues qui nous passionnent; que nos folies coûtent plus cher. » Un enfant trouve sur le rivage des cailloux polis et offrant quelque bigarrure, le voilà heureux: nous le sommes, nous, des veines de ces énormes colonnes qu'envoient soit les sables d'Egypte, soit les déserts africains, pour orner quelque portique ou une salle à tenir un peuple de convives.[294] Nous admirons des murs plaqués de feuilles de marbre, quoique nous sachions quels vils matériaux elles cachent ; nous en imposons à nos yeux. Et revêtir d'or nos lambris, qu'est-ce autre chose que nous délecter d'un mensonge? Car nous n'ignorons pas que cet or recouvre un bois grossier. Mais n'y a-t-il que nos murs et nos lambris qu'une mince décoration déguise extérieurement? Tous ces gens que tu vois s'avancer tête haute n'ont que le vernis du bonheur. Examine bien, et sous cette légère écorce de dignité[295] tu sauras combien il se loge de misères. Depuis que cette même chose qui occupe sur leurs sièges tant de magistrats et de juges, qui fait et les magistrats et les juges,[296] depuis que l'argent est si fort en honneur, le véritable honneur a perdu tout crédit : l'homme, tour à tour marchand et marchandise, ne s'informe plus du mérite des choses, mais de ce qu'elles, se payent : c'est par spéculation qu'il fait le bien, par spéculation qu'il fait le mal. Il suit la vertu tant qu'il en espère quelque aubaine, prêt à passer dans l'autre camp, si le crime promet davantage. Nos parents nous élèvent dans l'admiration de l'or et de l'argent; la cupidité qu'ils sèment dans nos jeunes cœurs y germe profondément et grandit avec nous. Et la multitude, partagée sur tout le reste, est unanime sur ce seul point, le culte de l'or. C'est l'or qu'elle souhaite aux siens; quand elle veut sembler reconnaissante aux dieux, c'est l'or, comme la plus excellente des choses humaines, qu'elle leur consacre. Enfin nos mœurs sont déchues à ce point, que la pauvreté est une malédiction et un opprobre, méprisée du riche, en horreur au pauvre. Outre cela viennent les poètes qui dans leurs vers attisent nos passions, qui préconisent les richesses comme l'unique gloire et l'ornement de la vie. Les immortels ne leur semblent pouvoir donner ni posséder rien de meilleur.[297]

Sur cent colonnes d'or s'élevait radieux

Le palais du soleil....[298]

Tu vois à son char

Essieu d'or, timon d'or; et d'espace en espace

De vifs rayons d'argent qu'un cercle d'or embrasse.

Pour tout dire, le siècle qu'ils nous peignent comme le plus heureux, ils l'appellent siècle d'or. Même chez les tragiques grecs, il ne manque pas de héros qui échangent contre le profit leur conscience, leur vie, leur honneur.

Fais que je sois riche, ô Plutus!

Je consens qu'infâme on me nomme;

Est-il riche? est le mot de tous; on ne dit plus :

Honnête homme? Tant vaut la bourse, tant vaut l'homme.

Ne rien avoir, voilà de quoi l'on doit rougir.

Nul ne s'enquiert ni d'où, ni par quelle aide

Est venu ce qu'on a, mais combien on possède.

Vivre riche est mon vœu; pauvre, mieux vaut mourir.

Heureux celui qui meurt accumulant encore[299]!

Argent, suprême bien, le monde entier t'honore,

Toi toujours beau, plus précieux

Qu'un fils chéri, qu'une mère adorée,

Que d'un aïeul la vieillesse sacrée.

Si d'un pareil éclat Vénus charme les yeux,

Elle enflamme à bon droit les mortels et les dieux.

Quand ces derniers vers, qui sont d'Euripide, furent récités au théâtre, le peuple entier se leva tout d'un élan pour proscrire et l'acteur et la pièce ; mais Euripide, se précipitant sur la scène, pria les spectateurs d'attendre et de voir quelle serait la fin de cet admirateur de l'or. Bellérophon, dans cette tragédie, était puni comme le sont tous ses pareils dans le drame de la vie. Car jamais l'avarice n'évite son châtiment, bien qu'elle-même déjà se punisse assez. Oh! que de larmes, que de travaux elle impose! Qu'elle est misérable par ses désirs, misérable par ses profits! Et les inquiétudes journalières qui torturent chacun selon la mesure de son avoir! L'argent tourmente plus ses possesseurs que ses aspirants. Combien ils gémissent de leurs pertes, souvent grandes par le fait, plus grandes par l'imagination! Enfin, le sort ne fît-il point brèche à leur bien, pour eux ne point gagner c'est perdre. Le monde pourtant les dit heureux et riches, et souhaite d'amasser autant qu'ils possèdent. Je l'avoue. Mais quoi? Est-il condition pire à tes yeux que d'être à la fois misérable et envié? Ah! si l'on pouvait, avant d'aspirer aux richesses, entrer dans la confidence des riches; avant de courir après les honneurs, lire dans le cœur des ambitieux, de ceux qui ont atteint le faîte des dignités! On changerait certes de souhaits, à les voir en former sans cesse de nouveaux, tout en réprouvant les premiers. Car il n'est point d'homme que sa prospérité, vint-elle au pas de course, satisfasse jamais. Il se plaint et de ses projets d'avancement et de leurs résultats : il préfère toujours ce qu'il a quitté.[300]

Tu devras à la philosophie l'avantage, au-dessus duquel je ne vois rien, de ne jamais te repentir de toi-même. Ce qui peut te mener vers cette félicité solide que nulle tempête n'ébranlera, ce ne sont point d'heureux enchaînements de mots, des périodes coulantes et flatteuses. Que les mots aillent comme ils voudront, pourvu que l'âme garde son harmonie, qu'elle reste grande ; qu'insoucieuse des préjugés, s'applaudissant de ce qui la fait blâmer des autres, elle juge de ses progrès par ses actes, et ne s'estime riche en doctrine qu'autant qu'elle est libre de désirs et de craintes.

LETTRE CXVI.

Qu'il faut bannir entièrement les passions.

« Lequel vaut mieux d'avoir des passions modérées, ou de n'en avoir aucunes? » Question souvent débattue. Nos stoïciens les proscrivent; les péripatéticiens veulent les régler. Moi je ne vois pas ce que peut avoir de salutaire ou d'utile une maladie, si modérée qu'elle soit.[301] Ne crains pas: je ne t'enlève rien de ce que tu ne veux pas qu'on te refuse ; je serai facile et indulgent pour ces objets d'affection que tu juges nécessaires, ou utiles, ou agréables à la vie: je n'ôterai que ce qui est vice. En te défendant le désir, je te permettrai le vouloir; tu feras les mêmes choses, mais sans trouble, avec une résolution plus ferme: tu goûteras mieux, dans leur essence même, les plaisirs. Ne viendront-ils pas mieux à toi, si tu leur commandes, que si tu leur obéis?

« Mais il est naturel, dis-tu, que la perte d'un ami me déchire le cœur: donne à des pleurs si légitimes le droit de couler. Il est naturel d'être flatté de l'estime des hommes et centriste de leur mépris: pourquoi m'interdire cette vertueuse crainte d'une mauvaise renommée? » Il n'est point de faiblesse qui n'ait son excuse prête, qui au début ne se fasse modeste et traitable, et de là n'arrive à de plus larges développements. Tu n'obtiendras pas qu'elle s'arrête, si tu as souffert son premier essor. Toute passion naissante est mal assurée : puis d'elle-même elle s'enhardit, elle prend force à mesure qu'elle avance: il est plus aisé de ne pas lui ouvrir son cœur que de l'en bannir. Toutes, qui peut le nier? découlent en quelque sorte d'une source naturelle. La nature nous a commis le soin de nous-mêmes; mais ce soin, dès qu'on y met trop de complaisance, devient vice. La nature a mêlé le plaisir à tous nos besoins, non pour que l'homme le recherchât, mais afin que les choses sans lesquelles on ne peut vivre nous offrissent plus de charme au moyen de cette alliance.[302] Le plaisir qui veut qu'on l'admette pour lui seul est mollesse. Fermons donc la porte aux passions, puisqu'on a moins de peine, encore une fois, à ne les pas recevoir qu'à les faire sortir.[303]

« Permets-moi, dis-tu, de donner quelque chose à l'affliction, quelque chose à la crainte. » Mais ce quelque chose s'étend toujours loin, et n'accepte pas tes arbitraires limites. Le sage peut, sans risque, ne pas s'armer contre lui-même d'une inquiète surveillance: ses chagrins, comme ses joies, s'arrêtent où il le veut ; pour nous, à qui la retraite n'est pas facile, le mieux est de ne point faire un seul pas en avant. Je trouve fort judicieuse la réponse de Panétius à un jeune homme qui voulait savoir si l'amour est permis au sage : « Quant au sage, lui dit-il, nous verrons plus tard ; pour vous et moi, qui sommes encore loin de l'être, gardons-nous de tomber à la merci d'une passion orageuse, emportée, esclave d'autrui, vile à ses propres yeux. Nous sourit-elle, sa bienveillance provoque nos désirs ; nous dédaigne-t-elle, c'est l'amour-propre qui nous enflamme. La facilité en amour nuit autant que la résistance : on se laisse prendre à l'une, on veut triompher de l'autre. Convaincus de notre faiblesse, sauvons-nous dans l'indifférence. N'exposons nos débiles esprits ni au vin, ni à la beauté, ni à l'adulation, ni à aucune de ces choses qui nous flattent pour nous perdre. » Ce que Panétius répondit au sujet de l'amour, je le dirai pour telle affection que ce soit. Fuyons au plus loin tout sentier où l'on glisse; sur le terrain le plus sec, nous nous tenons déjà si peu ferme!

Tu vas m'opposer ici le banal reproche fait aux stoïciens : « Vos promesses sont trop gigantesques, vos préceptes trop rigoureux. Faibles mortels, nous ne saurions tout nous interdire. Passez-moi une douleur mesurée, des désirs que je tempère, une colère qui va s'apaiser. » Sais-tu pourquoi leur morale est impraticable pour nous? C'est que nous la croyons telle ; ou plutôt, certes, le motif réel est tout autre. Parce que nos défauts nous sont chers, nous les défendons; nous aimons mieux les excuser que les expulser.[304] La nature donne à l'homme assez de force, s'il veut s'en servir, la recueillir toute pour se protéger, ou du moins ne la pas tourner contre lui-même. Nous ne voulons pas est le vrai mot; nous ne pouvons pas est le prétexte.[305]

LETTRE CXVII.

Quelle différence les stoïciens mettaient entre la sagesse et être sage. Du suicide.

Tu m'attireras beaucoup d'affaires et me jetteras, à ton insu, dans un grand et fâcheux procès, en me posant de ces questions délicates sur lesquelles je ne saurais me séparer de mes maîtres sans manquer à ce que je leur dois, ni juger comme eux sans blesser ma conscience. « Tu demandes s'il est vrai, comme les stoïciens le prétendent, que la sagesse soit un bien, mais que ce ne soit pas un bien d'être sage. Exposons d'abord leur opinion, puis je hasarderai la mienne. Nos stoïciens veulent que ce qui est bien soit corps,[306] parce que le bien agit, et que tout ce qui agit est corps. Le bien est utile ; il faut pour cela qu'il fasse quelque chose et ainsi qu'il soit corps. La sagesse est un bien, disent-ils; de là ils sont amenés à la dire aussi corporelle. Être sage n'emporte pas, selon eux, la même condition. C'est chose incorporelle et accidentelle à la première, c'est-à-dire à la sagesse : c'est pourquoi elle ne fait rien et n'est point utile. « Quoi! s'écrie-t-on, les stoïciens ne disent-ils pas que c'est un bien d'être sage? » Ils le disent, mais en le rapportant à son principe, qui est proprement la sagesse.

Ecoute ce qu'on leur répond, avant que je fasse scission et que je me range d'un autre parti. « A ce compte-là, vivre heureux ne serait pas un bien. » Bon gré mal gré il faut qu'ils disent : « La vie heureuse est un bien; vivre heureux n'en est pas un. » Ici encore on leur fait cette autre objection : « Vous voulez être sages ; il est donc désirable de l'être ; si c'est chose désirable, c'est un bien. » Voilà nos gens réduits à torturer les termes, à allonger ce mot expetere d'une syllabe dont notre langue ne souffre pas l'adjonction, et que j'ajouterai pourtant, si tu le permets. L'expetendum, selon eux, c'est ce qui est bien; l’expetibile, ce qui survient en outre du bien obtenu. On ne le cherche pas comme bien, mais il s'ajoute au bien qu'on recherche. — Pour moi, je ne pense pas ainsi, et je crois que nos stoïciens ne vont aussi loin que parce que leur première proposition les lie, et qu'ils ne peuvent plus changer la formule.

Nous avons coutume d'accorder beaucoup au préjugé universel ; et ce nous est une preuve de vérité qu'un sentiment soit partagé par tous. L'existence des dieux, par exemple, se déduit, entre autres raisons, de l'opinion qui sur ce point est innée dans tous les esprits, de ce que, nulle part, nulle race d'hommes n'est rejetée en dehors de toute loi et de toute morale jusqu'à ne pas croire à des dieux quelconques. Quand nous dissertons sur l'immortalité des âmes, ce n'est pas une légère autorité à nos yeux que l'accord unanime des hommes à craindre ou à révérer des lieux infernaux.[307] J'invoque de même ici une croyance universelle : tu ne trouveras personne qui ne pense et que la sagesse est un bien, et que c'est un bien d'être sage.

Je n'imiterai pas les gladiateurs vaincus, qui d'ordinaire font appel au peuple : je commencerai la lutte avec nos propres armes. Ce qui survient à quelqu'un se trouve-t-il hors de lui ou en lui? S'il se trouve en lui, c'est un corps aussi bien que lui ; car rien ne peut survenir sans contact : or, ce qui touche est corps. S'il est hors de lui, il s'est éloigné après être survenu; ce qui s'éloigne a du mouvement : or, ce qui a du mouvement est corps. Tu comptes que je vais dire que même chose est la course et courir, même chose la chaleur et avoir chaud, même chose la lumière et luire. J'accorde que ce sont choses distinctes, mais non de condition diverse. Si la santé est chose indifférente, se bien porter ne le sera pas moins ; s'il en est de même de la beauté, ce sera aussi chose indifférente que d'être beau. Si la justice est un bien, c'est encore un bien d'être juste. Si une turpitude est un mal, c'en sera un de la commettre, aussi sûrement que, si la chassie est un mal, c'est un mal d'être chassieux. Et, pour que tu le saches, l'un ne peut être sans l'autre. Qui est sage a la sagesse ; qui a la sagesse est sage. Il est si impossible de douter que l'un ne soit tel que l'autre, que tous deux semblent à quelques-uns être une seule et même chose.

Mais je demanderais volontiers, puisque toutes choses sont ou bonnes, ou mauvaises, ou indifférentes, dans quelle classe on place être sage? Ce n'est pas un bien, dit-on ; ni un mal sans doute : c'est donc chose intermédiaire ou indifférente. Or, nous appelons ainsi ce qui peut échoir au méchant comme au bon : la fortune, par exemple, là beauté, la noblesse. Être sage ne peut échoir qu'au bon : donc ce n'est pas chose indifférente. Mais on ne peut même appeler mal ce qui ne peut échoir au méchant : donc c'est un bien. Ce qu'on n'a pas sans être bon est un bien; être sage n'appartient qu'au bon, donc c'est un bien. « C'est, dis-tu, chose accidentelle à la sagesse. » Cet état que tu nommes être sage fait-il ou comporte-t-il la sagesse? Dans l'un ou l'autre cas, c'est toujours un corps ; car ce qui est fait et ce qui fait est corps : s'il est corps, c'est un bien ; car il ne lui manquait pour cela que de ne pas être incorporel.

Les péripatéticiens veulent qu'il n'y ait nulle différence entre la sagesse et être sage, attendu que l'un, n'importe lequel, est compris dans l'autre. Penses-tu, en effet, que jamais homme puisse être sage, sinon celui qui possède la sagesse, et que celui qui est sage puisse ne pas la posséder? Les anciens dialecticiens font une distinction qui a passé jusque chez les stoïciens, et laquelle? La voici : Autre chose est un champ, autre chose est d'avoir un champ ; en effet, avoir un champ se dit du possesseur, non du champ même. Toilà comme la sagesse est autre chose qu'être sage. Tu accorderas, je crois, que l'objet possédé et le possesseur font deux : la sagesse est possédée, celui-là la possède qui est sage. La sagesse est l'âme perfectionnée ou portée au plus haut point de grandeur et de bonté : c'est en effet tout l'art de la vie. Etre sage, qu'est cela? Je ne puis dire : l'âme perfectionnée, mais bien l'heureux état de qui la possède. Ainsi, l'un est l'âme vertueuse, l'autre la possession de cette âme vertueuse. Il y a, disent les stoïciens, diverses natures de corps : par exemple, celles de l'homme, du cheval ; elles sont suivies de mouvements des âmes démonstratifs de ceux des corps. Les premiers ont quelque chose de particulier, distinct des corps : ainsi, je vois Caton se promener; les sens me le montrent et ma pensée le croit. C'est un corps que je vois, qui occupe mes yeux et ma pensée. Puis je dis : « Caton se promène ; » ce n'est pas d'un corps que je parle, mais j'énonce quelque chose touchant un corps, ce que les uns appellent un prononcé, les autres un énonce, d'autres un dire. De même, quand nous nommons la sagesse, nous concevons je ne sais quoi de corporel; quand nous disons : « Il est sage, » nous parlons d'un corps ; or, il est très différent de nommer une chose ou de parler de cette chose.

Croyons un moment que ce soient deux choses ; car je n'exprime pas encore mon opinion personnelle : qui empêche alors que la seconde ne soit autre que la première et néanmoins soit bonne aussi? Tu disais tout à l'heure : autre chose est un champ, autre chose avoir un champ. Pourquoi non? Puisque autre est la nature du possédant, autre celle de l'objet possédé ; ici est la terre, là est l'homme. Mais dans la question présente les deux termes sont de même nature, et celui qui possède la sagesse, et cette sagesse qui est possédée. De plus, dans l'exemple ci-dessus, ce qui est possédé est autre que celui qui possède : ici le même sujet embrasse et la chose et le possesseur. On possède un champ par droit ; la sagesse par caractère ; celui-là peut s'aliéner et se transmettre, celle-ci ne quitte point son maître. Il n'y a donc pas lieu de comparer des choses dissemblables. J'avais commencé à dire que ce pouvaient être deux choses, et néanmoins bonnes toutes deux : tout comme sagesse et sage font deux choses, bonnes l'une et l'autre, tu me l'accordes. De même que rien n'empêche que la sagesse soit un bien, ainsi que l'homme qui la possède; de même rien n'empêche que la sagesse soit un bien, ainsi que la posséder, c'est-à-dire être sage. Si je veux posséder la sagesse, c'est de manière à être sage. Comment? N'est-ce pas un bien que cette chose sans laquelle l'autre n'est pas? C'est vous, n'est-ce pas, qui dites que la sagesse, si on la donnait pour n'en pas user, ne devrait pas être acceptée? Qu'est-ce qu'user de la sagesse? C'est être sage ; c'est ce qu'elle a de plus précieux : ôtez-lui cela, elle devient superflue. Si les tortures sont des maux, être torturé est un mal : cela est si vrai, que le premier point sera faux si la conséquence est niable. La sagesse est l'état d'une âme parfaite ; être sage, c'est user de cette âme parfaite. Comment ne serait-ce pas un bien que l'usage d'une chose qui, sans usage, n'est plus un bien? Je te le demande, la sagesse est-elle désirable? Tu l'avoues. Je te demande ensuite si l'usage de la sagesse est désirable? Tu l'avoues encore ; car tu la refuserais, dis-tu, si l'on te défendait d'en user. Ce qui est désirable est un bien. Etre sage, c'est user de la sagesse, comme parler est user de la parole, comme voir est user de la vue. Puis donc qu'être sage, c'est user de la sagesse ; que l'usage de la sagesse est désirable ; être sage l'est conséquemment aussi ; et s'il l'est, c'est un bien. — Il y a longtemps que je me reproche d'imiter les sophistes que j'accuse, et de dépenser des phrases sur une chose toute claire. Car à qui peut-il venir en doute que, si trop de chaleur est un mal, avoir trop chaud n'en soit un aussi; que si le grand froid est un mal, ce n'en soit un de le ressentir; que si la vie est un bien, ce ne soit un bien de vivre?

Toutes ces questions tournent autour de la sagesse, mais n'y entrent point, or c'est en elle qu'il faut nous arrêter. Pour qui veut faire quelques excursions, elle a de vastes et immenses problèmes à sonder. Recherchons-y la nature des dieux, les éléments des globes célestes, le cours si varié des étoiles, si nos corps se meuvent aux mouvements de celles-ci, si tous les corps et toutes les âmes reçoivent de là leurs impulsions; si ce qu'on appelle hasard n'a point sa règle fixe qui l'enchaîne ; s'il est vrai que rien n'arrive imprévu ou ne roule en dehors de l'ordre universel : spéculations qui déjà s'éloignent de la morale et de son but, mais qui délassent l'esprit et l'élèvent au niveau de leurs sublimes objets. Quant aux arguties dont je t'entretenais tout à l'heure, elles le rétrécissent et le dépriment : loin de l'aiguiser, comme vous le croyez, elles l'émoussent. Dites, au nom du ciel! ces veilles que réclament si impérieusement des soins plus nobles et plus fructueux, pourquoi les consumer en abstractions peut-être fausses, à coup sûr inutiles? Que m'importera de savoir en quoi la sagesse diffère d'être sage, et si l'un est un bien, l'autre non? A tout risque voici mon vœu ; j'en courrai la chance : que ton lot soit la sagesse, et être sage le mien! nous serons de pair. Ah ! plutôt montre-moi la voie qui mène à cette sagesse : dis-moi ce qui est à fuir, à rechercher ; quelles études raffermiront mon âme chancelante; comment je repousserai loin de moi ces fougueuses passions qui m'emportent hors du devoir. Que je sache faire tête au malheur, parer ses atteintes sans nombre, soit qu'elles me viennent surprendre, ou que je me sois jeté au-devant ; supporter les tribulations sans gémir, la prospérité sans faire gémir autrui ; ne pas attendre le dernier, l'inévitable terme de la vie, mais de moi-même et quand bon me semblera, partir en toute hâte. Rien ne me paraît plus pitoyable que d'invoquer la mort. Car si tu veux vivre, pourquoi souhaites-tu de mourir? Si tu ne le veux plus, pourquoi demander aux dieux une faculté que dès ta naissance tu tiens d'eux? Mourir un jour, quand tu ne le voudrais pas, voilà ton obligation : mourir dès que tu le voudras, voilà ton droit. Tu ne peux te soustraire à l'une; tu peux saisir l'autre. Quel ignoble vœu j'ai lu ces jours-ci au début de l'œuvre d'un homme assurément fort disert : « Si je pouvais mourir au plus vite! » Insensé! tu désires ce qui t'appartient. Que tu meures au plus vite! Est-ce que par hasard ces paroles auraient eu l'effet de te vieillir? Sinon, que tardes-tu? Nul ne te retient : fuis par où tu l'aimeras le mieux. Choisis dans la nature lequel des éléments tu chargeras de t'ouvrir une issue. Les trois grands principes où ce monde-trouve ses moyens d'action, l'eau, la terre, l'air, sont à la fois sources de vie et agents de mort. Que tu meures au plus vite! Mais cet au plus vite, comment l'entends-tu? A quand l'ajournes-tu? Il peut venir plus tôt que tu ne veux. Ton mot est d'un cœur pusillanime ; c'est le cri d'un désespoir qui vise à être plaint. Qui invoque la mort ne veut pas mourir. Demande aux dieux la vie, la santé ; si tu préfères la mort, elle a cet avantage qu'elle met fin à tous les souhaits.[308]

Voilà, cher Lucilius, les sujets à méditer; voilà ce qui doit nourrir notre âme. Voilà la sagesse, voilà être sage au lieu de s'épuiser en subtilités creuses sur de vaines et puériles discussions. Le sort t'a mis en face de tant de problèmes! Tu n'as pu encore les résoudre, et tu chicanes avec des mots! Ο folie! Quand le signal de combattre est donné, tu t'escrimes contre les vents! Écarte ces fleurets, il te faut des armes de guerre.[309] Dis comment j'empêcherai que ni tristesse ni peur ne troublent mon âme, comment je la purgerai des secrètes convoitises qui lui pèsent. Trouve moyen d'agir. « La sagesse est un bien, être sage n'en est pas un! » A la bonne heure : acceptons pour nous la négative ; que toute étude pour être sage devienne un objet de risée, et passe pour labeur prodigué en pure perte.

Que dirais-tu si tu savais qu'on se demande également si la sagesse à venir est un bien? Car peut-on douter, je te prie, que les greniers ne sentent pas le poids de la prochaine moisson, que l'enfance n'éprouve en rien la vigueur ou les développements d'une adolescence qui n'est pas encore? De quel secours est au malade une santé qui viendra plus tard? En quoi l'homme qui court et qui lutte est-il refait par plusieurs mois de repos qui suivront? Qui ne sait que ce qui doit arriver n'est pas un bien, par cela seul qu'il n'est pas arrivé? Le bien est toujours utile ; les choses actuelles seules peuvent l'être ; si une chose ne profite point, elle n'est pas encore un bien; si elle profite, elle l'est déjà. Un jour je serai sage ; ce sera un bien quand je le serai, mais ce bien n'est pas encore. Avant tout il faut qu'une chose soit, pour qu'on voie ensuite ce qu'elle est. Comment, je te prie, ce qui n'est rien jusqu'ici serait-il déjà un bien? Et comment te prouverai-je mieux qu'une chose n'est pas qu'en te disant qu'elle sera plus tard? Elle n'est pas venue, évidemment, puisqu'elle est en train de venir. Quand le printemps doit suivre, je sais que nous sommes en hiver; l'été est proche, nous ne sommes donc pas en été. Le meilleur argument qu'on ait qu'une chose n'est pas dans le présent, c'est qu'elle est à venir. Je serai sage, je l'espère ; mais en attendant je ne le suis pas. Si je possédais un tel bien, je n'éprouverais pas le mal d'en être privé. Viendra le jour où je serai sage : de là on peut concevoir que jusqu'ici je ne le suis pas. Je ne puis tout ensemble jouir de l'être et souffrir de ne l'être pas. Ces deux contraires ne s'allient point, et le même homme n'est pas à la fois heureux et malheureux.

Laissons bien vite ces trop subtiles fadaises, et volons sans retard aux doctrines qui peuvent nous porter secours. Le père qui, pour sa fille en travail, hâte les pas de la sage-femme avec un inquiet empressement, ne s'amuse pas à lire le programme et l'ordre des jeux publics; le propriétaire qui court à l'incendie de sa maison ne jette pas les yeux sur une table d'échecs pour voir comment se dégagera la pièce bloquée. Mais toi, ô dieux! toi à qui de toutes parts arrivent de fâcheuses nouvelles : ta maison en flammes, tes enfants eh péril, ta patrie assiégée, tes biens au pillage, que sais-je? naufrages et tremblements de terre, et tout ce qu'il est possible de craindre; lorsque tant d'objets se disputent tes soins, tu es tout à de pures récréations d'esprit? Tu vas scrutant quelle différence il y a entre la sagesse et être sage? Tu noues et dénoues des syllogismes, lorsque tant d'orages planent sur ta tête? La nature ne nous a point prodigué le temps d'une main si libérale qu'il nous en reste quelque chose à perdre ; et vois combien il en échappe même aux plus ménagers. Nos maladies nous en volent une part, celles de nos proches une autre ; nos affaires indispensables ont la leur, les intérêts publics la leur; le sommeil nous prend moitié, de notre vie.[310] Jours bornés et rapides, et qui nous emportez, que nous revient-il de dissiper presque toutes vos heures si vainement?

Disons encore que l'esprit s'accoutume plutôt à ce qui amuse qu'à ce qui guérit, et qu'on fait un divertissement de la philosophie, le plus sérieux des remèdes. Entre la sagesse et être sage quelle est la différence, je l'ignore : mais je sais qu'il m'importe aussi peu de le savoir que de ne le savoir pas. Dis-moi : quand je l'aurai appris, en serai-je plus sage? Pourquoi donc aimes-tu mieux m'enchaîner aux mots que m'exercer aux actes? Inspire-moi plus de courage, plus de sécurité; fais-moi l'égal de la Fortune, fais-moi plus grand qu'elle. Et je puis l'être, si c'est dans cet unique but que j'apprends.

LETTRE CXVIII.

Des élections à Rome. Du bien et de l'honnête.

Tu réclames de moi des lettres plus fréquentes. Comptons ensemble : tu ne seras pas au pair. Il était convenu que tu commencerais; tu devais m'écrire, et moi te répondre; mais je ne serai pas exigeant. Je sais qu'on peut te faire crédit : je te livrerai donc mes avances. Je ne ferai pas comme Cicéron, le plus fécond des beaux parleurs, qui engageait Atticus à lui écrire, à défaut même de tout sujet, ce qui lui viendrait à l'esprit. Les sujets ne me manqueront jamais, dussé-je omettre tous ces détails qui remplissent les lettres de Cicéron : quel candidat périclite; quel autre lutte par auxiliaires ou de ses seules forces ; qui, pour le consulat, se repose sur César, qui sur Pompée, qui sur son coffre-fort;[311] quel âpre usurier c'est que Cecilius, dont ses proches même ne peuvent tirer un écu à moins d'un pour cent par mois.[312] Parlons de nos misères plutôt que de celles d'autrui : sondons notre cœur, voyons de combien de choses il se fait candidat et refusons-lui notre voix. La vraie grandeur, ô Lucilius, la sécurité, l'indépendance consistent à ne rien solliciter et à s'éloigner de tous comices où préside la Fortune.

N'est-il pas bien doux, dis-moi, quand les. tribus sont convoquées, les candidats guindés au haut de leurs tribunes; que l'un promet telle somme, que l'autre en fait l'authentique dépôt; qu'un troisième accable de baisers la main de l'homme auquel, une fois nommé, il ne laissera pas toucher la sienne; que tous attendent dans l'anxiété la voix qui proclame les élus, n'est-il pas bien doux de rester à l'écart, et de regarder ces marchés publics sans acheter ni vendre quoi que ce soit? Mais combien plus vive est la joie de celui qui voit d'un œil calme non plus l'étroite enceinte où se font des préteurs et des consuls, mais ces comices universels où se postulent soit des honneurs annuels, soit de perpétuels pouvoirs, soit des guerres heureuses, et des triomphes, soit encore des richesses, des mariages, une postérité, la santé pour soi et les siens! Qu'elle est grande l'âme qui seule ne fait nulle demande, ne courtise personne, et qui dit : « Je n'ai pas affaire à toi, ô Fortune! Je ne me mets pas à ta merci. Je sais que tes exclusions sont pour les Catons, tes choix pour les Vatinius ; je ne te prie de rien. » Voilà détrôner l'aveugle déesse.

Je puis bien correspondre ainsi avec toi, et exploiter une matière toujours neuve, quand de toutes parts nous voyons s'agiter ces milliers d'ambitieux qui, pour emporter quelque désastreux avantage, courent à travers tant de maux à un nouveau mal, convoitent ce qu'ils vont fuir tout à l'heure, ou du moins dédaigner. Car quel homme eut jamais assez d'un succès dont le désir même lui avait semblé téméraire? Non que la prospérité soit, autant qu'on se le figure, avide de jouissances : c'est qu'elle en est pauvre; aussi ne rassasie-t-elle personne. Tu crois tel homme fort élevé, parce que tu rampes loin de lui; mais ce point où il est parvenu est, ce lui semble, bien bas. Ou je me trompe, ou il cherche à monter encore ; et ce que tu prends pour le plus haut terme n'est à ses yeux qu'un échelon. Tous se perdent par l'ignorance du vrai : ils s'imaginent voler au bonheur, déçus qu'ils sont par de vains bruits ; puis des maux réels, ou le déchet ou le néant de leurs espérances ressortent pour eux d'une possession hérissée d'épines. Presque toujours le lointain nous abuse et nous admirons:[313] grandeur est, pour le vulgaire, synonyme de bonheur.

Pour ne point donner dans la même méprise, recherchons « quel est le vrai bien. » On l'a compris diversement : les uns l'ont défini ou décrit d'une manière, les autres d'une autre. Quelques-uns disent : « Le bien, c'est ce qui invite l'esprit et l'appelle à soi. » D'autres aussitôt de répondre : « Comment! même s'il invite l'homme à sa perte? » Tu sais : il y a bien des maux qui séduisent. Le vrai et le vraisemblable diffèrent entre eux. Ainsi, le bien se joint au vrai ; car il n'est de bien que le vrai, mais ce qui invite, ce qui allèche, n'est que vraisemblable : il dérobe, il sollicite, il entraîne. Voici une autre définition : « Le bien est une chose qui excite l'appétit d'elle-même, ou le mouvement et la tendance de l'âme vers elle. » A quoi on réplique également que ce mouvement de l'âme est excité par beaucoup de choses dont la poursuite perd le poursuivant. Une meilleure définition est celle-ci : « Le bien est ce qui attire vers soi le mouvement de l'âme conformément à la nature : celui-là seul est digne d'être recherché. » Dès qu'il mérite nos recherches; il est honnête, chose à rechercher par excellence. Ceci m'avertit d'expliquer en quoi, diffèrent le bien et l'honnête. Ils ont quelque chose entre eux de mixte et d'indivisible ; et il ne peut exister de bien qui ne renferme de l'honnête, comme à son tour l'honnête est toujours bien. En quoi donc diffèrent-ils? L'honnête est le bien parfait, le complément de la vie heureuse, qui changé en biens tout ce qu'il touche. Expliquons ma pensée : Il y a des choses qui ne sont ni biens ni maux, comme le métier des armes, les ambassades, les magistratures. Ces fonctions, honnêtement remplies, arrivent à être des biens, et de douteuses deviennent bonnes. Le bien a lieu par l'alliance de l'honnête : l'honnête est bien de sa nature. Le bien découle de l'honnête ; l'honnête existe par lui-même. Ce qui est bien a pu être mal; ce qui est honnête n'a pu être que bien.

On a encore défini le bien « ce qui est conforme à la nature. » Or ici prête-moi ton attention : Ce qui est bien est selon la nature; il ne s'ensuit pas que tout ce qui est selon la nature soit bien. Beaucoup de choses, conformes à cette nature, sont de si mince importance que le nom de bien ne leur convient pas. Elles sont trop futiles, trop dignes de dédain : or jamais bien, même le moindre, n'est à dédaigner. N'est-il encore qu'en germe, ce n'est pas un bien ; dès qu'il commence à être un bien, il n'est plus petit. A quoi le bien se reconnaît-il? S'il est par excellence selon la nature. « Vous avouez, dira-t-on, que ce qui est bien est selon la nature ; voilà son caractère, et vous avouez aussi qu'il est des choses conformes à la nature qui ne sont pas des biens. Comment donc l'un est-il bien, les autres ne l'étant pas? Comment prend-il un caractère différent, les autres ayant comme lui le privilège d'être conformes à la nature? » Par sa grandeur même. Il n'est pas nouveau de voir certaines choses changer en s'accroissant. C'était un enfant, c'est maintenant un homme ; son caractère devient autre : car l'enfant n'avait pas de raison, l'homme est raisonnable. Il y a des choses qui par l'accroissement deviennent non seulement plus grandes, mais tout autres. On répond ; « ce qui grandit ne devient pas autre; qu'on remplisse de vin une bouteille ou un tonneau, il n'importe : dans les deux vases le vin conserve sa propriété vineuse; une petite quantité de miel, ou une grande, ne diffère pas de saveur. » Il n'y a point d'analogie dans les exemples qu'on me pose : dans le vin et dans le miel la qualité est et reste la même, quoique la quantité augmente. Certaines choses en s'augmentant ne perdent ni leur genre ni leur propriété; certaines autres, après beaucoup d'accroissements, changent en dernier lieu de nature, et subissent une condition d'existence nouvelle et autre que la première. Une seule pierre a fait la voûte : c'est celle qui presse comme un coin les deux flancs inclinés, celle dont l'insertion les réunit. Pourquoi cette dernière addition produit-elle tant d'effet pour son peu de volume? Ce n'est pas qu'elle augmente, c'est qu'elle complète. Certaines choses ne font de progrès qu'en dépouillant leur première forme pour en recevoir une nouvelle. Que l'on recule longtemps par la pensée les bornes d'un objet, et qu'on en suive l'extension jusqu'à la lassitude, il prend dès lors le nom d'infini, il est bien autre qu'il n'était lorsqu'il paraissait grand, mais fini. C'est ainsi que, si nous songeons à une chose difficile à diviser, la difficulté croissante nous amène enfin au non divisible. Ainsi encore, d'un corps lourd et qu'on meut avec peine, nous arrivons à l'immobile. De même une chose d'abord conforme à la nature a pu, par un accroissement de grandeur, prendre une autre propriété et devenir un bien.

LETTRE CXIX.

Qu'on est riche quand on commande à ses désirs.

A chaque découverte que je fais, je n'attends pas que tu dises : Partageons! je me le dis pour toi. Qu'ai-je donc trouvé? Tu veux l'apprendre? Ouvre ta bourse : c'est tout profit. Je t'apprendrai le secret de devenir riche en un instant, secret dont tu es si curieux, et avec raison. Je te conduirai à la plus haute fortune par une voie expéditive. Il te faudra cependant un prêteur : car tout commerce nécessite des emprunts; mais je ne veux pas que ce soit par entremetteur, ni que les courtiers aillent prônant ta signature. J'ai pour toi un créancier tout prêt, celui de Caton : « Emprunte à toi-même. » Quelque peu que ce soit suffira, si ce qui manque, nous ne le demandons qu'à nous. En effet, cher Lucilius, nulle différence entre ne pas désirer et posséder. Dans les deux cas le résultat est le même, des tourments de moins.[314] Et je ne prétends pas que tu refuses rien à la nature : elle est intraitable, on ne peut la vaincre, elle exige son dû ; je dis seulement que tout ce qui va au delà est purement volontaire, mais non point nécessité. Ai-je faim? il faut manger. Que mon pain soit grossier ou de premier choix, cela ne fait rien à la nature. Elle veut, non que je délecte mon palais, mais que mon estomac soit rempli. Ai-je soif? que mon eau soit puisée au lac voisin, ou que je l'aie enfermée sous une voûte de neige dont elle emprunte la fraîcheur, qu'importe à la nature? Tout ce qu'elle me commande, c'est d'étancher ma soif. Sera-ce dans une coupe d'or ou de cristal, dans un vase murrhin ou de Tibur, ou dans le creux de ma main, qu'importe encore? En toute chose considère le but, et laisse là ce qui n'y mène point. Je suis sommé par la faim : saisissons le premier aliment venu ; elle-même assaisonnera tout ce qui sera tombé sous ma main. La faim n'est jamais dédaigneuse.

Veux-tu donc savoir ce qui m'a plu si fort, ce qui me semble si bien dit? « Le sage est le poursuivant le plus empressé des richesses naturelles. » Viande creuse dont tu me gratifies! Qu'est-ce que cela? J'avais déjà préparé mes coffres; déjà je m'inquiétais sur quelle mer j'irais trafiquer et risquer mes jours, quelle branche d'impôts j'exploiterais, quelle denrée j'importerais. C'est une déception cela : me prêcher la pauvreté quand tu m'as promis des richesses!

Ainsi tu juges pauvre celui qui n'a faute de rien? « Le mérite, dis-tu, en est à lui, à sa patience, non à sa situation. » C'est donc que tu ne le crois pas riche, par la raison qu'il ne saurait cesser de l'être? Lequel vaut mieux d'avoir beaucoup ou d'avoir assez? Qui a beaucoup désire davantage, preuve qu'il n'a point encore assez; Qui, possède assez a obtenu ce que jamais riche n'a atteint, le terme du désir. Tu ne crois pas aux richesses du sage! Est-ce parce qu'elles ne font proscrire personne ; parce qu'elles ne poussent point le fils à empoisonner son père, et la femme son mari; parce que dans la guerre elles sont à l'abri, et dans la paix libres de soins ; parce qu'elles ne sont ni dangereuses à posséder, ni fatigantes à régir? A-t-il peu l'homme qui, pour tout bien, ne souffre ni du froid, ni de la faim, ni de la soif? Jupiter n'a pas plus. On n'a jamais peu dès qu'on a assez, jamais beaucoup dès qu'on n'est pas satisfait. Après Darius et les Indes vaincues, le Macédonien Alexandre est pauvre encore : il cherche encore à conquérir; il fouille des mers inconnues, il lance les premières flottes qu'ait vues l'Océan ; il a forcé, faut-il le dire? les barrières du monde. Ce qui suffit à la nature ne suffit pas à un mortel. Il s'en trouve un qui désire toujours après qu'il a tout. Tant sont aveugles nos esprits ! Tant l'homme, à mesure qu'il avance, oublie son point de départ! Celui-ci, maître tout à l'heure d'un coin de terre obscur et maître contesté, vient de toucher le bout du monde, et n'ayant plus qu'à revenir par ce globe qu'il a tout conquis, il est triste.[315]

Jamais l'or ne fait riche ; au contraire il irrite davantage là soif de l'or. En veux-tu savoir la cause? C'est que plus on a, plus il devient aisé d'avoir encore. Au surplus, fais venir ici qui tu voudras de ceux dont on accole les noms aux Crassus et aux Licinius; qu'il apporte ses registres, qu'il suppute à la fois tout ce qu'il a et tout ce qu'il espère : à mon sens il est pauvre ; au tien même il peut l'être un jour. Mais l'homme qui s'accommode aux exigences de la seule nature, loin qu'il ressente la pauvreté, ne la craint même pas. Vois pourtant comme il est difficile de se réduire au pied de la nature : celui même que nous appelons l'homme de la nature et que tu nommes pauvre, celui-là aussi a du superflu. Mais l'opulence éblouit le peuple et attire vers elle tous les yeux, quand de grosses sommes sortent d'une maison, qu'on y voit jusqu'au plafond même couvert de dorures, quand une troupe d'esclaves choisis s'y fait remarquer par sa bonne mine ou par sa riche tenue. Félicité de parade que tout cela : celle de l'homme que nous avons soustrait aux influences du peuple comme de la Fortune est tout intérieure. Quant à ceux chez qui le nom d'opulence est mensongèrement usurpé par de laborieux besoins, ils ont des richesses comme on dit que nous avons la fièvre, quand c'est elle qui nous a. Par contre aussi nous disons : « La fièvre le tient ; » de même il faut dire : « Les richesses le possèdent.[316] » Voici donc le conseil que j'ai le plus à cœur de te donner, et qu'on ne donne jamais assez : règle toute chose suivant les désirs naturels, qu'on peut contenter ou sans qu'il en coûte, ou à peu de frais. Seulement n'allie point le vice avec le désir. Tu t'inquiètes sur quelle table, dans quelle argenterie paraîtront tes mets, si les esclaves servants sont bien appariés, ont la peau bien lisse. Les mets tout seuls, voilà ce que veut la nature.

Vas-tu, quand par la soif tu te sens dévorer,

Chercher un vase d'or pour te désaltérer ;

Et rien ne te plaît-il, lorsque la faim te presse,

Hors le paon, le turbot?[317]

La faim n'a point ces exigences : il lui suffit qu'on la fasse cesser, elle ne se soucie guère avec quoi. Le reste est l'œuvre pénible d'une déplorable sensualité, qui s'ingénie pour que la faim dure après qu'elle est rassasiée ; pour que l'estomac soit, non pas rempli, mais comblé; pour que la soif éteinte aux premières rasades se renouvelle encore. Horace a donc bien raison de dire que la soif ne s'inquiète point dans quelle coupe ou avec quelle grâce son eau lui est servie. Si tu crois que la chevelure plus ou moins belle de l'échanson ou le transparent du vase soit chose essentielle, tu n'as pas soif. La nature, en tout si bienveillante, nous a fait l'importante grâce d'ôter aux besoins le dégoût. C'est au superflu que va bien l'esprit d'exclusion : « Ceci n'est guère de mise ; cela est peu vanté; voici qui choque mes yeux. » Le créateur de ce monde, en traçant à l'homme ses conditions d'existence, a voulu le conserver, non l'efféminer. Tout dans ce but est à sa portée, sous sa main : l'attirail de la délicatesse ne s'obtient qu'à grand’ peine et à force d'art. Jouissons donc de ce bienfait de la nature, comptons-le pour un des plus grands ; et songeons qu'elle n'a sous aucun rapport mieux mérité de nous qu'en nous portant à satisfaire sans tant de répugnances les appétits qui naissent de la nécessité.

LETTRE CXX.

Comment nous est venue la notion du bon et de l'honnête.

L'homme est rarement semblable à lui-même.

Ta lettre, qui touche en courant nombre de questions subtiles, s'arrête enfin sur celle-ci, dont elle demande la solution : « Comment nous est venue la notion du bien et de l'honnête? » Pour les autres écoles, ces deux choses sont diverses et distinctes ; chez nous, elles font partie du même tout. Je m'explique. Le bon, selon quelques-uns, c'est l'utile ; et ils nomment ainsi la richesse, un cheval, du vin, une chaussure, tant ils la font descendre bas! L'honnête pour eux, c'est ce qui répond à la loi du devoir et de la vertu, comme des soins pieux donnés à la vieillesse d'un père, des secours à la pauvreté d'un ami, un vaillant coup de main, un avis dicté par la prudence et la modération. Nous aussi nous divisons les attributs, mais le sujet est un. Rien n'est bon que l'honnête, et l'honnête, par son essence même, est bon. Je crois superflu d'ajouter ce que j'ai dit maintes fois sur la différence des deux choses ; je répète seulement que rien ne nous semble bon de ce qui peut servir au mal : or tu vois combien de gens font mauvais usage des richesses, de la noblesse, de la puissance.

Mais revenons au point que tu désires voir éclaircir : « Comment nous est venue la notion première du bon et de l'honnête? » La nature n'a pu nous l'enseigner : elle nous a donné les germes de la science, non la science elle-même. Quelques-uns disent que cette notion nous est venue par aventure; mais est-il croyable que l'image de la vertu n'ait que fortuitement apparu à je ne sais quel homme? Selon nous, l'observation a recueilli, comparé entre eux certains actes fréquents de la vie; et l'intelligence humaine y a reconnu le bon et l'honnête par analogie. Comme ce mot a reçu des grammairiens latins droit de cité, je ne crois pas devoir le proscrire et le renvoyer au lieu de sa naissance ; je l'emploie donc, non pas seulement comme toléré, mais comme sanctionné par l'usage. Or qu'est-ce que cette analogie? Le voici : on connaissait la sauté du corps, on s'avisa que l'âme aussi avait la sienne; on connaissait la force physique, on en déduisit qu'il y avait une force morale. Des traits de bonté, d'humanité, de courage, nous avaient frappés d'étonnement : nous commençâmes à les admirer comme autant de perfections. Il s'y mêlait beaucoup d'alliage; mais le prestige d'une action remarquable le couvrait de son éclat : on a dissimulé ces taches. Car naturellement on est porté à outrer le plus juste éloge; et toujours le portrait de la gloire a été au delà du vrai. Or donc, de ces faits divers fut tiré le type du bien par excellence.

Fabricius repoussa l'or de Pyrrhus, et vit moins de grandeur à posséder un royaume qu'à mépriser les dons d'un roi. Le même Fabricius, à qui le médecin de Pyrrhus promettait d'empoisonner son prince, avertit celui-ci d'être sur ses gardes Ce fut l'effet d'une même vertu de ne pas être vaincu par l'or, et de ne pas vaincre par le poison. Nous avons admiré ce grand homme, inflexible aux offres d'un roi, tout comme à celles d'un régicide, obstiné à suivre la vertu son modèle ; soutenant le plus difficile des rôles, celui d'un chef de guerre irréprochable ; croyant qu'il est des choses non permises même contre un ennemi ; enfin, au sein d'une extrême pauvreté, pour lui si glorieuse, n'ayant pas moins horreur des richesses que de l'empoisonnement. « Pyrrhus, a-t-il dit, tu vivras, grâce à moi; réjouis-toi de ce qui a toujours fait ta peine : Fabricius est incorruptible. »

Horatius Coclès à lui seul intercepta l'étroit passage d'un pont : il voulut que la retraite lui fût coupée, pourvu qu'on fermât le chemin à l'ennemi dont il soutint l'effort jusqu'au moment où retentit avec fracas la chute des solives brisées. Alors tournant la tête, et voyant le péril de sa patrie écarté au prix du sien : « Me suive qui voudra maintenant! » s'écrie-t-il ; et il se précipite dans le fleuve, non moins soucieux, au milieu du courant qui l'entraîne, de sauver ses armes que sa vie, ses armes invaincues dont l'honneur fut maintenu sans tache; et il rentra dans Rome aussi tranquillement que s'il avait passé par le pont même.

Ces actions et d'autres semblables nous ont appris ce que c'est que la vertu. En revanche, ce qui peut sembler surprenant, le vice en obtint parfois les honneurs, et l'honnête parut briller où il était le moins. Car il est, tu le sais, des vices qui avoisinent les vertus,[318] des penchants dégradés et vils sous des dehors de moralité. Ainsi le prodigue a des airs de générosité, bien que la distance soit grande de qui sait donner à qui ne sait pas conserver. Car, on ne peut trop le redire, Lucilius, beaucoup jettent leurs dons et ne les placent pas : or appellerai-je libéral un bourreau d'argent? La négligence ressemble à la facilité ; la témérité au courage. Ces conformités apparentes nous obligèrent à prendre garde et à distinguer des choses très rapprochées à l'extérieur, au fond très dissemblables. En observant ceux qu'avait signalés quelque action d'éclat, on sut démêler quand tel homme avait agi dans l'élan généreux d'un grand cœur. On vit cet homme, brave à la guerre tel jour, timide au forum, héros contre la pauvreté, sans force contre la calomnie : les éloges furent pour l'action, le discrédit pour la personne. On en vit un autre bon avec ses amis, modéré envers ses ennemis, administrant avec des mains pures et religieuses les affaires de l'État et des citoyens; également doué de la patience qui tolère, et de la prudence qui n'agit qu'à propos ; donnant à pleines mains quand la libéralité est de saison; quand le travail commande, s'y dévouant avec persévérance, et subvenant par l'activité de l'âme à l'épuisement des organes ; outre cela, toujours et en tout le même : vertueux non plus par système, mais par habitude, et arrivé au point, non pas seulement de pouvoir bien faire, mais de ne pouvoir faire autrement que bien. On jugea que là était la parfaite vertu, laquelle se ramifia en plusieurs parties. Car on avait des passions à dompter, des frayeurs à vaincre, il fallait prévoir les choses à faire, rendre à chacun selon son droit : on trouva pour tout cela la tempérance, la force, la prudence, la justice, et on leur assigna leurs rôles.

Qu'est-ce donc qui nous a fait connaître la vertu? Nous l'avons reconnue à l'ordre qu'elle établit, à sa beauté, à sa constance, à l'harmonie de toutes ses actions, à cette grandeur qui se rend supérieure à tout. Alors naquit l'idée de cette vie heureuse qui coule doucement, sans obstacle, qui s'appartient toute à elle-même. Mais comment cette dernière image s'offrit-elle à nous? Je vais le dire. Jamais ce mortel parfait, cet adepte de la vertu ne maudit la Fortune ; jamais il n'accueillit les événements avec chagrin ; se regardant comme citoyen et soldat de l'humanité, à ses yeux tout labeur fut un commandement à subir. Quelque disgrâce qui survint, il n'y vit point un mal à repousser, un accident qui le frappait; il l'accepta comme une charge à lui dévolue. « Quelle qu'elle soit, se dit-il, elle est mienne; elle est dure, elle est cruelle : qu'elle soit pour mon courage un aiguillon de plus. » Force était donc de reconnaître grand cet homme qui n'avait jamais gémi sous le malheur, jamais ne s'était plaint de sa destinée, qui, éprouvé en mille rencontres, avait brillé comme une vive lumière parmi les ténèbres, attirant vers lui toutes les âmes touchées de ce calme, de cette douceur qui le mettait au niveau de l'homme en même temps que du dieu.[319] Alors cette âme accomplie, arrivée à son plus haut point, n'a plus au-dessus d'eue que l'intelligence divine, dont une parcelle est descendue jusque dans sa mortelle enveloppe ; or jamais le divin ne domine mieux en lui que lorsque la pensée qu'il est mortel lui révèle qu'il a reçu la vie pour l'employer dignement; que ce corps n'est point un domicile fixe,[320] mais une hôtellerie et une hôtellerie d'un jour, qu'il faut abandonner dès qu'on se sent à charge à son hôte.

Oui, Lucilius, notre âme n'a pas de titre plus frappant de sa haute origine que son dédain pour l'indigne et étroite prison où elle s'agite, que son courage à la quitter. Il n'ignore pas où il doit retourner, celui qui se rappelle d'où il est venu. Ne voyons-nous pas combien d'incommodités nous travaillent, combien ce corps est peu fait pour nous? Nous nous plaignons tour à tour du ventre, de la tête, de la poitrine, de la gorge. Tantôt nos nerfs, tantôt nos jambes nous tiennent au supplice; les déjections nous épuisent ou la pituite nous suffoque ; puis c'est le sang qui surabonde, qui plus tard vient à nous manquer : d'ici, de là, nous sommes harcelés et poussés dehors, inconvénients ordinaires à l'habitant d'une demeure qui n'est point la sienne. Et au sein même du ruineux domicile qui nous est échu, nous n'en formons pas moins d'éternels projets, nous n'envahissons pas moins en espoir le plus long avenir qu'une vie humaine puisse atteindre, jamais rassasiés d'or, jamais rassasiés de pouvoir. L'impudence et la déraison peuvent-elles aller plus loin? Bien ne suffit à des êtres faits pour mourir, disons mieux, à des mourants.[321] Car point de jour qui ne nous rapproche du dernier, du bord fatal d'où il nous faut tomber; et chaque heure nous y pousse. Vois quel aveuglement moral est le nôtre! Cet avenir dont je parle s'accomplit en ce moment même, il est en grande partie arrivé. Car le temps que nous avons vécu est rentré dans le néant où il était avant que nous ne vécussions; et quelle erreur de ne craindre que le jour suprême, quand chaque jour nous avance d'autant vers la destruction! Ce n'est point le pas où l'on succombe qui produit la lassitude, il ne fait que la révéler. Le jour suprême aboutit à la mort, mais chaque jour s'y acheminait. Elle nous mine peu à peu, elle ne nous fauche pas.[322]

Aussi toute grande âme, ayant conscience de sa céleste origine, s'efforce-t-elle, au poste où elle est mise, de se conduire avec honneur et talent; du reste, ne jugeant comme à elle aucun des objets qui l'entourent, elle en use à titre de prêts : elle est étrangère et passe vite.[323] Une pareille constance chez un homme n'est-elle pas comme l'apparition d'une nature extraordinaire, surtout, ai-je dit, si cette grandeur est démontrée vraie en ce qu'elle est toujours égale? Le vrai demeure invariable ; le faux ne dure pas. Certains hommes sont tour à tour Vatinius et Catons : tout à l'heure ils ne trouvaient pas Curius assez austère, Fabricius assez pauvre, Tubéron assez frugal, assez simple dans ses besoins ; maintenant ils luttent d'opulence avec Licinius, de gourmandise avec Apicius, de mollesse avec Mécène. La grande marque d'un cœur corrompu est de flotter, de se laisser ballotter sans fin des vertus qu'on simule aux vices qu'on affectionne.

On lui voyait tantôt deux cents esclaves,

Tantôt dix; il n'avait que tétrarques et rois

Et grandeurs à la bouche; et puis, baissant la voix :

« Une table à trois pieds, une simple salière,

Pour me parer du froid une toge grossière,

C'est assez, » A cet homme exempt de passions,

Chiche, content de peu, donnez deux millions :

En cinq jours bourse vide.....[324]

Tous ceux dont je parle sont représentés par ce personnage d'Horace, jamais égal ni semblable à lui-même, tant il erre d'un excès à l'autre. Tels sont beaucoup de caractères, je dirais presque tous. Quel est l'homme qui chaque jour ne change de dessein et de vœu? Hier il voulait une épouse; aujourd'hui, une maîtresse; tantôt il tranche du souverain, tantôt il ne tient pas à lui qu'il ne soit le plus obséquieux des esclaves ; souvent gonflé jusqu'à se rendre haïssable, il va s'aplatir et se faire plus petit, plus humble que ceux qui gisent vraiment dans la boue ; tour à tour il sème l'or et le ravit. Ainsi se trahit surtout l'absence de jugement : on paraît sous telle forme, puis sous telle autre ; et, chose à mon gré la plus pitoyable du monde, on n'est jamais soi. C'est une grande tâche, crois-moi, que de soutenir toujours le même personnage. Or, excepté le sage, nul ne le fait. Nous autres, nous ne savons encore que changer : tu nous verras par moments économes, sérieux ; par moments prodigues et frivoles. C'est à toute heure travestissement nouveau, et l'opposé de ce que nous quittons.[325] Gagne donc sur toi de te maintenir jusqu'à la fin tel que tu as résolu d'être. Fais qu'on puisse te louer, ou du moins te reconnaître. Il y a tel homme, qu'on a vu la veille, et dont on peut dire : « Qui est-il? » tant est grande la métamorphose!

LETTRE CXXI.

Que tout animal a la conscience de sa constitution.

Tu vas me faire un procès, je le vois, si je t'expose la subtile question qui aujourd'hui m'a retenu assez longtemps ; et derechef tu t'écrieras : « Qu'y a-t-il là pour les mœurs? » Récrie-toi, soit : moi, je t'opposerai en première ligne mes garants, contre lesquels tu plaideras, Posidonius, Archidème:[326] ils accepteront le débat; je parlerai après eux.

Il n'est pas vrai que tout ce qui tient à la morale forme les bonnes mœurs. Telle chose concerne la nourriture de l'homme ; telle autre ses exercices, telle autre son vêtement, son instruction ou son plaisir : mais toutes se rapportent à l'homme, bien que toutes ne le rendent pas meilleur. Quant aux mœurs, il est diverses manières d'influer sur elles. Telle méthode les corrige et les règle ; telle autre scrute leur nature et leur origine. Quand je recherche pourquoi la nature a produit l'homme, pourquoi elle l'a mis au-dessus des autres animaux, crois-tu que je m'écarte bien loin de la morale? Tu te tromperais. Comment sauras-tu quelles mœurs l'homme doit avoir, si tu ne découvres quelle est la grande fin de l'homme, si tu n'approfondis sa nature? Tune comprendras bien ce que tu as à faire ou à éviter, que quand tu auras appris ce que tu dois à ta nature. « Oui, diras-tu, je veux apprendre à modérer mes désirs et mes craintes; débarrasse-moi de la superstition, enseigne-moi que c'est chose légère et vaine que ce qu'on appelle fortune, et que l'unique syllabe qui change tout vient s'y joindre bien facilement. » Je contenterai ton désir : j'exhorterai aux vertus, je flagellerai les vices. Bien qu'on me trouve trop vif et trop peu modéré sur ce point, je ne cesserai de poursuivre l'iniquité, de m'opposer au débordement effréné des passions, de réprimer les voluptés qui aboutissent à la douleur, de fermer la bouche aux vœux téméraires. Et n'ai-je pas raison, quand nos plus grands maux sont nés de nos souhaits, et que les choses dont on nous félicite deviennent l'objet même de nos plaintes?

En attendant, souffre que j'examine cette question qui semble un peu s'éloigner de la morale : « Tous les animaux ont-ils le sentiment de leurs facultés constitutives? » Ce qui prouverait le mieux qu'ils l'ont, c'est l'à-propos et la facilité de leurs mouvements, qui semblent révéler une étude réfléchie. On n'en voit point dont tous les membres ne soient pourvus de leur agilité propre. L'ouvrier manie avec aisance ses outils ; le pilote ne dirige pas moins habilement son gouvernail ; les couleurs que le peintre a placées devant lui, nombreuses et variées comme celles des objets qu'il veut reproduire, il les démêle d'un coup d'œil, et de la palette au tableau son regard et sa main voyagent sans obstacle. L'animal n'est pas moins preste à se mouvoir dans tous les sens qui lui conviennent. On admire souvent ces habiles pantomimes dont le geste prompt sait tout rendre, exprime toutes les passions, accompagne la parole la plus rapide.[327] Ce que l'acteur doit à l'art, l'animal le tient de la nature. Aucun n'a peine à mouvoir ses membres, aucun n'est embarrassé pour s'en servir. Mis au monde pour cela, ils l'exécutent sur l'heure : ils reçoivent leur science avec la vie, ils naissent tout élevés.

« Les animaux, va-t-on dire, ne meuvent si à propos les diverses parties de leur corps, que parce que autrement ils éprouveraient de la douleur. » Donc, selon vous, ils y sont contraints; c'est par crainte, non volontairement, que leur allure est ce qu'elle doit être. Rien de plus faux. Les mouvements lents sont ceux que nécessite la contrainte ; l'agilité est le propre de la spontanéité. Loin que ce soit la crainte de souffrir qui les fasse se mouvoir, ils se portent à leurs mouvements naturels en dépit même de la souffrance. Ainsi l'enfant qui tâche de rester debout, qui s'étudie à se tenir sur ses jambes, ne peut d'abord essayer ses forces qu'il ne tombe, pour se relever chaque fois en pleurant, tant qu'il n'a pas fini le douloureux apprentissage que demande la nature. Renverse certains animaux dont le dos est d'une substance dure : ils se tournent, ils dressent leurs pattes qu'ils portent de côté et d'autre, jusqu'à ce qu'on les remette en leur premier état. Une tortue renversée ne sent point de douleur; mais elle est inquiète, elle regrette sa position naturelle, et ne cesse de faire effort, de s'agiter, que quand elle se retrouve sur ses pattes. Donc tout ce qui respire a la conscience de sa constitution, d'où lui vient ce prompt et facile usage de ses membres; et la plus forte preuve que cette notion date de la naissance même, c'est que nul être vivant n'ignore l'emploi de ses facultés.

On répondra encore : « La constitution, comme vous dites, vous autres stoïciens, est une certaine disposition dominante de l'âme à l'égard du corps. Cette définition embarrassée et subtile, que, vous-mêmes avez peine à formuler, comment un enfant la conçoit-il? Il faut que tous les animaux naissent dialecticiens pour comprendre une chose que trouvent obscure la plupart des esprits les plus cultivés. » L'objection serait fondée, si je prétendais que notre définition est comprise par les animaux, et non leur constitution même. La nature nous dit ce que nous sommes bien mieux que ne fait la parole. Ainsi l'enfant ignore ce que c'est que constitution, mais il connaît très bien la sienne ; il ne sait ce que c'est qu'un être animé, mais il sent qu'il est animé. En outre, il a de sa constitution même une idée grossière, sommaire et confuse, comme nous savons que nous possédons une âme, sans en connaître la nature, le siège, la forme ni l'origine. Tout comme la conscience de son âme arrive à l'homme, bien qu'il ignore ce qu'est cette âme et où elle réside ; de même aux animaux se manifeste la conscience de leur constitution. Il faut bien qu'ils aient le sentiment de ce par quoi ils sentent tout le reste, le sentiment de ce qui les dirige et leur fait la loi. Il n'est personne qui ne conçoive qu'il existe en lui quelque chose dont il reçoit ses impressions, sans savoir ce que c'est; ce mobile est en lui, il le sait : quel est-il? d'où vient-il? il l'ignore.[328] Ainsi l'enfant, comme l'animal, n'a de la partie souveraine de son être qu'une conscience peu claire, indéterminée. « Vous dites, reprend l'adversaire, que toute créature s'harmonie d'abord à sa constitution ; que celle de l'homme étant d'être raisonnable, il s'harmonie à la sienne, non comme animal seulement, mais comme raisonnable : car l'homme se doit aimer par l'âme, qui le rend homme. s Comment donc l'enfant peut-il s'harmonier à une constitution raisonnable, lui qui n'est pas raisonnable encore? — Tout âge a sa constitution propre : autre est celle de la première enfance, autre celle du second âge, autre celle du vieillard; et tous savent y concorder. La première enfance n'a point de dents et s'en passe volontiers; les dents lui viennent, elle apprend à s'en servir. Le brin d'herbe qui deviendra paille et froment et qui, tendre encore, lève à peine hors du sillon, n'est pas constitué comme au jour où, déjà plus ferme, il se tient sur sa tige assez forte dans sa faiblesse pour supporter le jeune épi; il change une troisième fois quand il jaunit, et que son épi durci n'attend plus que le fléau; mais quelle que soit sa façon d'être, il y concourt, il s'y accommode. Ma première, ma seconde enfance, mon adolescence, ma vieillesse, diffèrent l'une de l'autre; et cependant je suis le même qui ai passé par ces divers âges. Et la façon d'être a beau varier, on s'y harmonie toujours également. Car ce· n'est ni mon enfance, ni ma jeunesse, ni ma vieillesse, mais bien moi que la nature me recommande. Ainsi l'enfant s'affectionne à sa constitution d'enfant et non à celle qu'il aura jeune homme ; et s'il doit plus tard changer pour grandir, il ne s'ensuit point que l'état dans lequel il naît ne soit pas conforme à sa nature. L'animal s'attache d'abord à lui-même : car il faut bien conserver l'être auquel le reste se rapportera. Je cherche le plaisir : pour qui? pour moi : c'est donc de moi que je prends soin. De même je fuis la douleur, toujours à cause de moi. Si je travaille en tout pour mon bien-être, c'est que je mets mon bien-être avant tout. Voilà chez toutes les espèces l'instinct non acquis, mais inné. La nature introduit ses enfants dans la vie, elle ne les y jette pas; et comme le gardien le plus sûr c'est le plus proche, elle confie chacun à soi-même. C'est pourquoi, comme je l'ai dit dans mes précédentes lettres, l'animal qui ne fait que de naître; de quelque manière qu'il s'échappe du sein maternel, connaît tout de suite ce qui lui est pernicieux ou mortel,[329] et il l'évite ; et les races que poursuivent les oiseaux de proie redoutent jusqu'à l'ombre de ceux-ci, lors même qu'ils volent bien au-dessus de leur tête. Aucun animal n'entre dans la vie sans la crainte de la mort.

« Mais, dit-on, d'où l'animal naissant tient-il l'intelligence de ce qui le conserve ou le détruit? « D'abord, la question est de savoir s'il l'a, et non comment il peut l'avoir. Or il l'a manifestement, vu que, l'intelligence admise, il ne ferait pas mieux. D'où vient que la poule, tranquille en présence du paon ou de l'oie, fuit l'épervier, bien plus petit qu'elle, encore qu'elle n'en ait jamais vu? D'où vient que les poussins redoutent le chat, et jamais le chien?[330] Évidemment ils ont de ce qui peut leur nuire une science innée, indépendante de l'expérience,[331] puisque avant d'avoir pu l'éprouver ils se gardent du mal? Et ne crois pas que le hasard y fasse rien : ils ne craignent que ce qu'ils doivent craindre, et jamais ne perdent cet instinct de vigilance et de précaution. C'est toujours de la même manière qu'ils fuient les mêmes périls. Ajoute qu'ils ne deviennent pas plus timides avec l'âge : ce qui montre qu'ils ne font rien pour l'avoir appris, mais par l'amour naturel de leur conservation. Les leçons de l'expérience sont lentes et varient selon les individus : celles de la nature sont égales pour tous, et immédiates.

Si pourtant tu l'exiges, je te dirai comment tout animal cherche à connaître ce qui lui est nuisible. Il sent qu'il est fait de chair; et sentant par suite ce qui peut couper, brûler ou écraser cette chair, quelles sont les races armées contre lui, tout cela lui apparaît comme antipathique et hostile. Car ce sont choses indivisibles que le désir de la conservation, la recherche du bien-être et l'horreur de ce qui blesse. L'amour de ce qui doit nous servir et l'antipathie des contraires sont dans la nature même ; aucune étude ne nous suggère cela, et c'est sans réflexion que s'exécutent les prescriptions de la nature. Ne vois-tu pas quel art déploient les abeilles dans l'architecture de leurs domiciles? quel accord dans l'accomplissement de leurs tâches respectives? Ne vois-tu pas comme ces tissus de l'araignée sont inimitables à toute industrie humaine? Quel travail pour combiner tous les fils dont partie, jetée en ligne droite, sert de support, et partie se roule en cercle à mailles serrées au centre, qui de là vont s'élargissant, de façon que l'insecte contre lequel s'ourdit la trame homicide demeure empêtré comme dans un filet! Cette science, la nature la donne, elle ne s'apprend pas. De là vient qu'un animal n'est pas plus habile qu'un autre de son espèce.[332] Tu verras les toiles des araignées se ressembler toutes, et les cellules de toutes les ruches avoir la même capacité. Les traditions de l'art sont faillibles et inégalement réparties; il n'y a d'uniforme que les enseignements de la nature. Elle apprend surtout aux animaux à se défendre, à bien connaître leurs ressources:[333] aussi cette instruction commence-t-elle pour eux aussitôt que la vie. Et ce n'est pas merveille s'ils naissent pourvus d'une faculté sans laquelle ils naîtraient en vain. C'est le premier moyen que la nature leur donne pour s'harmonier constamment avec eux-mêmes et pour s'aimer. Ils n'auraient pu se conserver, s'ils ne l'avaient voulu. Cela seul n'eût de rien servi ; mais sans cela rien ne servait. Au reste, tu ne verras aucun animal faire bon marché de son être, ou même le négliger en rien. Le plus stupide et le plus brute, insensible pour tout le reste, a pour se conserver mille expédients. Tu verras les créatures les plus inutiles aux autres ne se manquer jamais à elles-mêmes.

LETTRE CXXII.

Contre ceux qui font de la nuit le jour. Le poète Montanus.

Les jours perdent sensiblement et rétrogradent devant les nuits, de manière toutefois à laisser un assez honnête espace de temps à qui se lèverait, comme on dit, avec l'aurore, pressé par de plus nobles devoirs que l'homme qui attend ses premières lueurs pour aller faire sa cour. Honte à celui qui sommeille lâchement quand le soleil est déjà haut, et dont la veille commence à midi! Et encore, pour beaucoup, iln'est pas jouràcette heure-là. Certaines gens font du jour la nuit, et réciproquement: appesantis par l'orgie de la veille, leurs yeux ne commencent à s'ouvrir que quand l'ombre descend sur la terre. Tels que ces peuples placés, dit-on, par la nature sur un point du globe diamétralement opposé au nôtre, et dont parle Virgile :

Quand les coursiers du jour nous soufflent la lumière,

Là-bas Vesper s'allume et rouvre sa carrière,[334]

les hommes que je cite contrastent avec tous, non géographiquement, mais par le genre de vie : antipodes de Rome dans Rome même, ils n'ont, suivant le mot de Caton, « jamais vu du soleil ni le lever, ni le coucher. » Penses-tu qu'ils sachent comment on doit vivre, ceux qui ignorent quand il faut vivre? Et ils craignent la mort, eux qui s'y plongent vivants, hommes d'aussi malencontreux présage que les oiseaux de ténèbres! Qu'ils passent dans le vin et les parfums leur nocturne existence; qu'ils consument leur veille contre nature en festins coupés de nombreux services : ils sont là non à des banquets, mais à leur repas d'enterrement.[335] Et encore est-ce de jour qu'on rend aux morts un pareil hommage.

Les journées, grands dieux! sont-elles jamais trop longues pour l'homme occupé? Sachons agrandir notre vie : l'office, la manifestation de la vie, c'est l'action.[336] Retranchons à nos nuits pour ajouter à nos jours.[337] L'oiseau qu'on élève pour nos tables, qu'on veut engraisser avec moins de peine, est tenu dans l'ombre et l'immobilité ; privé alors de tout exercice, ramassé sur lui-même, son corps inerte est envahi de bouffissure, et à l'abri du jour sa paresseuse obésité croît de plus en plus. Ainsi ces êtres qui se sont voués à la nuit ont l'aspect repoussant, le teint plus équivoque que n'est la pâleur d'un malade: minés de langueur, exténués et blêmes, corps vivants à chair cadavérique. Cependant, le dirai-je? c'est là le moindre de leurs maux : combien sont plus épaisses les ténèbres de leur âme! Abrutie, éclipsée, elle porte envie à l'homme qui ne voit plus. Eut-on jamais des yeux pour ne s'en servir que la nuit?

Tu veux savoir d'où naît cette dépravation morale, cette horreur du jour, cette vie transportée tout entière dans les ténèbres? C'est que tout vice fait violence à la nature et se sépare de l'ordre légitime. C'est le génie de la mollesse de se complaire à tout bouleverser: il ne dévie pas seulement de la droite raison, il la fuit le plus loin qu'il peut ; il en veut prendre même le contrepied. Dis-moi: ne violent-ils pas les lois de la nature, ceux qui boivent à jeun, qui, dans un estomac vide, versent le vin à grands flots, et ne mangent que quand ils sont ivres? Rien n'est pourtant plus commun que de voir une jeunesse folle de gymnastique boire presque sur le seuil du bain, et boire outre mesure, au milieu d'hommes nus comme elle, et faire à chaque instant essuyer les sueurs provoquées par une liqueur brûlante et des rasades multipliées. Ne boire qu'à la fin des repas est trop vulgaire : cela va bien à la rusticité de ces pères de famille qui ne se connaissent pas en plaisir. Le vin qu'on savoure est celui qui ne surnage pas sur les aliments, qui pénètre immédiatement jusqu'aux nerfs : une ivresse délicieuse est celle qui envahit des organes libres.

Ne viole-t-il pas les lois de la nature, celui qui échange la prétexte contre l'habit de femme? Ne les violent-ils pas, ceux qui mutilent[338] l'enfance pour que sa fraîcheur brille encore dans un âge qui ne l'admet plus? Ο cruauté! ô misère sans égale! Il ne sera jamais homme, pour pouvoir plus longtemps se prostituer à un homme ; et quand son sexe aurait dû le sauver de l'outrage, l'âge même ne l'y soustraira pas!

Ne violent-ils pas ces mêmes lois, ceux qui demandent la rose aux hivers, qui au moyen d'eaux chaudes et de températures factices, bien graduées, arrachent aux frimas le lis, cette fleur du printemps? Et ceux encore qui plantent des vergers au sommet des tours; qui voient sur les toits, sur le faîte de leurs palais se balancer des bosquets dont les racines plongent où leurs cimes les plus hardies devraient à peine monter,[339] ne violent-ils pas les lois de la nature, comme cet autre qui jette au sein des mers les fondements de ses bains et ne croit pas nager assez voluptueusement si ses lacs d'eaux thermales ne sont battus du flot marin et de la tempête?[340]

Dès qu'on a pris le parti de tout vouloir contrairement à l'ordre de la nature, on finit par un complet divorce avec elle. Le jour se lève? c'est l'heure du sommeil. Tout dort? prenons nos exercices : ma litière, mon dîner maintenant. L'aurore n'est pas loin? il est temps de souper. N'allons pas faire comme le peuple: fi de la routine et des méthodes triviales! Laissons le jour au vulgaire; créons un matin pour nous, pour nous seuls.

En vérité, de tels hommes sont pour moi comme s'ils n'étaient plus. Qu'elles diffèrent peu des obsèques, et des obsèques prématurées, ces existences qu'on mène à la lueur des torches et des bougies[341]! Ainsi vivaient, nous nous en souvenons, une foule d'hommes du même temps, entre autres Atilius Buta, ancien préteur. Après avoir mangé un patrimoine énorme, il exposait sa détresse à Tibère qui répondit: « Tu t'es réveillé trop tard. »

Montanus Julius,[342] versificateur passable, connu par l'amitié sitôt refroidie du même Tibère, récitait de sa poésie où il intercalait à tout propos le lever et le coucher du soleil. Quelqu'un s'indignant qu'il eût tenu toute une journée son auditoire, dit que c'était un homme qu'il ne fallait plus aller entendre; sur quoi Natta Pinarius répliqua : « Puis-je faire plus pour lui? Je suis prêt à l'entendre d'un lever à un coucher de soleil. » Un jour il déclamait ces vers :

Le ciel se dore au loin d'une clarté nouvelle;

L'ardent Phébus s'avance, et la noire hirondelle,

Pour son nid babillard pétrissant son butin,

Donnant leur part à tous, commence le festin....

« Et Buta commence à dormir, » s'écria Varus, chevalier romain, de la suite de M. Vinicius,[343] et amateur des fins soupers où son humeur caustique lui méritait une place. Puis à la tirade qui venait tout après :

Les bergers dans l'étable ont rentré leurs troupeaux ;

Sur la terre assoupie arrêtant les travaux,

La nuit sombre et muette a commencé....

Varus interrompit encore: « Que dit-il? Déjà la nuit? Allons donner le bonjour à Buta. » Rien n'était plus connu que Buta, que sa vie qui tournait en sens inverse des autres vies, et que suivaient, je l'ai dit, beaucoup de ses contemporains. Si tel est le goût de certaines gens, ce n'est pas que la nuit ait par elle-même plus de charmes pour eux, c'est que rien ne leur plaît de ce qui s'offre à tous, c'est que le grand jour pèse aux mauvaises consciences,[344] et que ceux qui convoitent ou méprisent les choses selon qu'elles s'achètent plus ou moins cher, dédaignent la lumière qui ne coûte rien. Et puis les gens de plaisir veulent qu'on s'entretienne, tant qu'elle dure, de la vie qu'ils mènent. Si l'on n'en dit rien, ils croient leur peine perdue. Et ils sont mal à l'aise, si quelque fait d'eux échappe à la publicité. Beaucoup mangent comme eux leur bien, beaucoup ont des maîtresses ; pour se faire un nom parmi leurs pareils, il faut non seulement du luxe, mais un luxe original. Dans une ville aussi affairée, les sottises ordinaires ne font point parler d'elles.[345]

J'ai ouï rapporter par Pedo Albinovanus, conteur très agréable, qu'il avait habité, à l'étage supérieur, la maison de Sp. Papinius, l'un de ces hommes qui fuyaient le jour. « Vers la troisième heure de la nuit,[346] disait-il, j'entends des coups de fouets qui résonnent; je demande ce que fait mon homme: « C'est, me répond-on, qu'il règle les comptes de ses gens. » Trois heures après, s'élèvent des vociférations précipitées : « Qu'est cela? » On me dit : « Papinius exerce sa voix. » Vers la dixième heure, j'entends un bruit de roues, et j'apprends qu'il va sortir en voiture. A la pointe du jour, on court de tous côtés; on appelle les esclaves : sommeliers, cuisiniers sont en grand mouvement. « Qu'est-ce encore? » Il demande son gruau et son vin miellé: il sort du bain. — Il prolongeait donc son souper bien avant dans le jour? —Pas du tout: il était très sobre et ne dépensait que ses heures de nuit. Aussi Pedo répondait-il à ceux qui bien souvent traitaient cet homme d'avare et de vilain : « Et son régime donc? tout à l'huile de lampe! parlez-en. »

Ne t'étonne point de voir le vice affecter tant de formes particulières : c'est un Protée à mille faces, on n'en peut saisir les variations. Il n'est qu'une manière d'aller droit ; il en est tant de s'égarer[347]! Et le caprice nous pousse si vite à de nouveaux écarts! De même, dans vos façons d'être, suivez la nature, elles ont un air d'aisance et de facilité ; de simples nuances vous distinguent d'autrui; les natures faussées sont sur mille points en désaccord avec tous et avec leurs pareilles.[348]

Mais la grande cause, selon moi, de cette maladie, est le dédain de vivre comme tout le monde. Se fait-on distinguer des autres par la mise, la délicatesse de la table, le luxe des équipages, on veut encore s'en séparer par la distribution du temps. On ne se contente pas d'excès vulgaires, quand on cherche pour prix des siens le scandale même, but de tous ces gens qui, pour ainsi dire, vivent à rebours.

Tenons donc, ô Lucilius, tenons le chemin que la nature nous a tracé, et n'en dévions jamais. Là, tout nous est ouvert et facile; s'obstiner contre elle, c'est proprement la vie de ceux qui rament contre le courant.

LETTRE CXXIII.

Mœurs frugales de Sénèque. Fuir les apologistes de la volupté.

Harassé d'avoir fait une route plus incommode que longue, je suis arrivé à ma maison d'Albe fort avant dans la nuit. Je n'y trouve rien de prêt que mon appétit; que faire? Je m'étends, fort las, sur ma couche ; cuisinier, boulanger sont en retard. Prenons bien la chose, et je me dis à part moi : « Non, rien n'est pénible, dès que tu l'acceptes sans peine ; rien ne te doit dépiter, si ton dépit même ne l'exagère. Mon boulanger manque de pain? Mais mon régisseur, mon portier, mon fermier en ont. « Mauvais pain! » dis-tu. Attends, il deviendra bon; la faim te le fera trouver tendre et de premier choix. Seulement n'y touche point qu'elle ne te commande. » J'attendrai donc et ne mangerai que quand j'aurai de bon pain, ou que le mauvais ne me rebutera plus.

Il est nécessaire d'apprendre à s'accommoder de peu. Mille difficultés de lieux et de temps nous traversent et, fût-on riche et des mieux pourvus, s'interposent entre nous et l'objet souhaité. Nul ne peut avoir tout ce qu'il désire ; mais on peut ne pas désirer ce qu'on n'a point, et user gaiement de ce que le sort nous offre. C'est un grand point d'indépendance qu'un estomac bien discipliné et qui sait souffrir les mécomptes. Tu ne saurais imaginer quel bien-être j'éprouve à sentir ma lassitude se reposer sur elle-même.[349] Je ne demande ni frictions, ni bain, pas d'autre remède que le temps. Ce qui est venu par la fatigue s'en va par le repos. Ce souper, tel quel, je le savourerai mieux qu'un banquet de pontifes. Voilà donc enfin mon courage mis à une épreuve inattendue, par conséquent plus franche et plus réelle. Car l'homme qui s'est préparé, qui s'est arrangé pour souffrir ne découvre pas si bien quelle est sa vraie force. Les plus sûrs indices de la force naissent de l'imprévu, quand les contretemps nous trouvent non seulement courageux, mais calmes ; quand loin de prendre feu, d'invectiver, nous suppléons à ce que nous avions droit d'attendre en supprimant notre désir, et réfléchissons que si nos habitudes en souffrent, nous-mêmes n'y perdons rien.

Que de choses dont on ne comprend toute l'inutilité que lorsqu'elles viennent à nous manquer! On en usait, non par besoin, mais parce qu'on les avait. Que d'objets l'on se donne, parce que d'autres en ont fait emplette, parce qu'on les voit chez presque tout le monde! L'une des causes de nos misères, c'est que nous vivons d'après autrui, et qu'au lieu d'avoir la raison pour règle, le torrent de l'usage nous emporte. Ce que peu d'hommes feraient, nous n'aurions garde de l'imiter ; mais les exemples abondent-ils? Comme si la chose en était plus belle pour être plus fréquente, on l'adopte ; et l'erreur prend sur nous les droits de la sagesse, dès qu'elle devient l'erreur publique.[350]

On ne voyage plus maintenant sans un escadron d'éclaireurs numides qu'appuie une légion de coureurs en avant-garde. Il est mesquin de n'avoir personne qui jette hors de la route ceux qui vont voue croiser, et qui annonce par des flots de poussière que voici venir un homme d'importance.[351] Tout le monde a des mulets pour porter ses cristaux, ses vases murrhins,[352] ses coupes ciselées par de grands artistes. Il est pitoyable qu'on puisse croire tout votre bagage à l'épreuve des cahots. Chacun fait voiturer ses jeunes esclaves la face enduite de pommades, de peur que le soleil, que le froid n'offense leur peau délicate ; on doit rougir si, dans son cortège de mignons, on n'a pas un de ces frais visages auxquels il faut un préservatif.

Évitons le commerce de tous ces hommes: propagateurs d'immoralité, la contagion circule avec eux. La pire engeance était, semblait-il, les colporteurs de médisances; il en est une autre : les colporteurs de vices. Leurs doctrines nuisent profondément et, si elles n'empoisonnent pas sur le coup, elles laissent leurs germes dans le cœur; elles ne nous quittent plus, fussions-nous même déjà loin d'eux, et plus tard le mal se réveille. Comme au sortir d'une symphonie notre oreille emporte avec elle cette harmonie et cette douceur des chants, qui, enchaînant l'action de la pensée, ne lui permettent point d'application sérieuse ; ainsi les paroles de l'adulation et l'apologie des désordres retentissent en nous longtemps après qu'on ne les entend plus ; et difficilement l'on bannit de son âme le concert enchanteur : il nous poursuit, il se prolonge, il revient par intervalles. Fermons donc l'oreille aux discours pervers, surtout aux premières insinuations. Car dès qu'elles ont pris pied et se sont fait admettre, elles osent davantage. De là on arrive à nous dire: « La vertu! la philosophie! la justice! termes sonores, vides de sens. Le seul bonheur, c'est de traiter joyeusement la vie, manger, boire et jouir sans gêne de son patrimoine ; voilà vivre, voilà se rappeler qu'on est mortel. Les jours s'écoulent, la vie s'échappe pour ne plus revenir; et l'on hésite? Que sert d'être sage? On est jeune, on ne sera pas toujours propre au plaisir: pourquoi, à cet âge qui peut le goûter, qui le réclame, s'infliger l'abstinence; vouloir mourir par avance, et tout ce que la mort nous enlèvera, se le retrancher dès maintenant? Tu n'as point de maîtresse, point de mignon pour rendre ta maîtresse jalouse ; tu sors chaque matin le gosier sec ; tes soupers sont d'un fils qui doit soumettre à son père son journal de dépense. Ce n'est pas là jouir, c'est assister aux jouissances des autres. Quelle folie de te faire le gérant de ton héritier, de tout te refuser, pour que ton ample succession d'un ami te fasse un ennemi, d'autant plus joyeux de ta mort qu'il en recueillera davantage! Ces gens moroses, au front sourcilleux, censeurs de nos plaisirs, ennemis d'eux-mêmes, pédagogues du genre humain, compte-les pour moins qu'une obole, et préfère hardiment bonne vie à bonne renommée. «

Propos à fuir non moins que ces voix à portée desquelles Ulysse ne voulut passer que lié à son mât. Ils ont le même pouvoir : ils chassent de nos cœurs patrie, famille, amitié, vertus ; leur doctrine, plus dégradante encore, envoie l'homme se briser aux écueils d'une vie de honte et de misère. Qu'il vaut bien mieux aller droit son chemin, et s'élever à cette hauteur où plus rien n'a de charme pour nous que l'honnête! Et nous pourrons y atteindre, si nous savons faire deux parts des choses, dont les unes nous invitent et les autres nous repoussent. Ce qui invite, ce sont les richesses, les plaisirs, la beauté, les honneurs, tout ce qui nous flatte et nous rit ici-bas. Ce qui repousse, c'est le travail, la mort, la douleur, l'ignominie, une vie de privations. Eh bien, il faut s'habituer à ne pas désirer les uns, à ne pas craindre les autres. Luttons contre ces deux tendances : fuyons ce qui nous invite, faisons face à ce qui nous attaque. Ne vois-tu pas combien l'homme qui monte diffère d'attitude avec celui qui descend. Qui suit une pente porte le corps en arrière; qui gravit se penché en avant : car si tu pèses, en descendant, sur la partie antérieure du corps, si, pour monter, tu le ramènes en arrière, te voilà complice de ta chute. Aller aux plaisirs c'est descendre; pour les choses rudes et difficiles il faut gravir, il faut de l'élan; ailleurs le frein est nécessaire.

Penses-tu qu'ici je prétende que ceux-là seuls sont dangereux à écouter qui vantent le plaisir et nous impriment la crainte de la douleur, déjà effrayante par elle-même? J'en vois d'autres non moins nuisibles qui, sous le masque du stoïcisme, nous exhortent aux vices. Que prêchent-ils en effet? « Que le sage, le philosophe seul sait faire l'amour; seul apte au grand art de bien boire et d'être bon convive, le sage y est passé maître. Voyons, disent-ils, jusqu'à quel âge peuvent être aimés les jeunes garçons. »

Laissons aux Grecs cette pratique ; prêtons plutôt l'oreille à ceux qui disent : « Nul ne devient bon par hasard; la vertu veut un apprentissage. La volupté est une chose abjecte et futile, digne de toute notre indifférence; qui nous est commune avec les brutes, et que les dernières, les plus viles pourchassent avec plus d'ardeur. La gloire est un songe, une fumée, un je ne sais quoi plus mobile que le vent. La pauvreté n'est un mal que pour qui se révolte contre elle. La mort n'est point un mal : qu'est-elle donc? dis-tu : la seule loi d'égalité chez les hommes. La superstition est une erreur qui tient du délire : elle craint ce qu'elle devrait aimer ; son culte est une profanation.[353] Or, quelle différence y a-t-il entre nier les dieux et les dégrader? »

Voilà ce que nous devons nous dire et nous redire sans cesse : la tâche de la philosophie n'est point de suggérer des excuses au vice. Plus d'espoir de salut pour le malade que son médecin invite à l'intempérance.

LETTRE CXXIV.

Que le souverain bien se perçoit non par les sens, mais par l'entendement.

Je puis des vieux auteurs te citer maint avis,

Si leurs simples discours ont pour toi quelque prix.[354]

Or, tu n'y répugnes pas; et jamais vérité, si simple qu'elle soit, ne te rebute : tu n'es pas d'un goût assez difficile pour ne courir qu'après le sublime. Je t'approuve aussi de tout rapporter au progrès moral, et de ne te choquer jamais que de ces hautes subtilités qui ne mènent à rien : tâchons qu'ici même cela n'arrive point par mon fait.

« On demande si le bien se perçoit par les sens ou par l'entendement? » et l'on ajoute « que l'enfant et la brute ne le connaissent pas. » Tous ceux qui mettent la volupté au-dessus de tout, pensent que le bien nous vient par les sens; nous, au contraire, nous l'attribuons à l'entendement, et le plaçons dans l'âme. Si les sens étaient juges du bien, nous ne repousserions nul plaisir ; car il n'en est point qui n'ait son attrait et son charme propre; comme aussi jamais nous ne subirions volontairement la douleur : car toute douleur révolte les sens. De plus, on n'aurait droit de blâmer ni l'ami trop ardent du plaisir, ni celui que domine l'effroi de la douleur. Et cependant nous condamnons les gourmands et les libertins, et nous méprisons ceux qui n'osent point agir en hommes, par peur de souffrir. En quoi pèchent-ils, s'ils obéissent aux sens, c'est-à-dire aux juges du bien et du mal, aux arbitres créés par vous de nos appétits comme de nos répugnances? Mais évidemment, c'est à la raison, souveraine des sens, qu'appartient le droit de régler la vie et ce qui est vertu, honneur, et de prononcer sur le bien et le mal. Chez nos adversaires la partie la plus vile a droit de décision sur la plus noble : ce qui est bien, les sens le détermineront, les sens, obtus et grossiers, moins prompts chez l'homme que chez les animaux. Et si quelqu'un s'avisait, pour discerner de menus objets, de s'en rapporter au tact plutôt qu'à la vue? Non : aucun sens, fût-il, pour ces menus objets, plus subtil et plus pénétrant que la vue, ne nous donnerait la distinction du bien et du mal. Vois dans quelle ignorance du vrai ils se débattent, et comme ils ravalent le sublime et le divin, ceux qui veulent que le souverain bien, que le mal, se jugent par le toucher.

« Mais, nous dit-on, de même que toute science et tout art doivent avoir quelque chose de manifeste, les sens peuvent saisir et tirer de là leurs principes et leurs développements ; ainsi le bonheur a sa base et son point de départ dans les choses manifestes et qui tombent sous les sens. Car vous aussi vous dites que le bonheur doit provenir d'objets palpables. » Nous disons que le bonheur est dans les biens conformes à la nature. Or, ce qui est conforme à la nature nous apparaît clairement, sur le champ, comme tout ce qui est sain et pur. Les choses conformes à la nature, ce que reçoit l'homme dès sa naissance : c'est, je ne dis point le bonheur, mais le principe du bonheur. Vous, vous gratifiez l'enfance du bonheur suprême, de la volupté d'Épicure : le nouveau-né arrive tout d'abord au but que peut seul atteindre l'homme fait. C'est mettre la cime de l'arbre où doivent être les racines. Celui qui dirait que le fœtus enseveli dans le sein maternel, et dont le sexe même est indécis, que cette molle et informe ébauche jouit déjà de quelque bonheur, serait taxé d'erreur évidente. Or, quelle faible différence entre l'enfant qui ne fait que de naître, et cette chair qui pèse aux flancs ou elle se cache! L'un n'est pas plus mûr que l'autre pour l'intelligence du bien et du mal ; et l'enfant qui vagit est aussi peu capable de bonheur que l'arbre, ou tout animal privé de la parole. Et pourquoi le bonheur n'est-il pas fait pour l'arbre ni pour l'animal? Parce qu'ils n'ont point la raison. Par le même motif il n'appartient pas à l'enfant, dépourvu de cette raison à laquelle il faut qu'il arrive pour arriver au bonheur.

Il y a l'animal irraisonnable, il y a celui qui n'est pas raisonnable encore, et celui qui l'est imparfaitement. Le bonheur n'est chez aucun d'eux : la raison seule l'apporte avec soi. Entre les trois classes que je viens de citer, quelles sont donc les différences? Jamais le bonheur ne sera dans l'être irraisonnable ; celui qui n'est pas encore raisonnable ne peut jusque-là le posséder ; celui qui l'est imparfaitement marche vers le bonheur, mais ne l'a pas atteint. Non, Lucilius, le bonheur n'est point l'apanage d'un individu ni d'un âge quelconques : du bonheur à l'enfance il y a le même intervalle que du terme au début, que du couronnement au principe. A plus forte raison, n'est-il pas dans un mol embryon, doué à peine de quelque consistance. Eh oui! certes : pas plus qu'il n'était dans la semence même. Quand tu dirais : « Je connais telle vertu à cet arbre, à cette plante, » elle n'est pas dans la pousse qu'on voit seulement poindre et percer la terre. Le blé a son utilité propre, que n'a point encore le brin nourri de lait,[355] ni le tendre épi qui se dégage de son fourreau, mais bien ce froment qu'a dore et mûri le soleil dans la saison prescrite. Comme toute création n'a ses qualités développées qu'au jour où son accroissement est complet, ainsi l'homme ne possède le bien qui lui est propre que quand la raison est consommée en lui. Et ce bien quel est-il? Une âme indépendante et droite, qui met tout à ses pieds, rien au-dessus d'elle. Ce bien est si peu pour la première enfance, que l'adolescence ne l'espère même pas, et qu'il est la chimère de la jeunesse. Heureuse même la vieillesse que de longues et sérieuses études y ont pu conduire! Alors on le possède avec connaissance de cause.

« Selon vous, dira-t-on, il existe un bien virtuel pour l'arbre, un bien pour la plante : l'enfant peut donc avoir aussi le sien. » Le vrai bien ne se trouve ni dans l'arbre, ni dans la brute; mais l'espèce de bien qui est en eux n'est qualifié tel que par un terme d'emprunt. « Où donc est le bien pour eux? » Dans ce qui est conforme à leurs natures respectives. Mais le vrai bien n'est en aucune façon donné à la brute : c'est le lot d'une nature meilleure et plus heureuse. Où la raison n'a point place, le bien n'existe pas. Il y a quatre espèces de natures : celle de l'arbre, celle de la brute, celle de l'homme et celle de Dieu. L'homme et Dieu, étant raisonnables, ont la même nature : ils ne diffèrent qu'en ce que l'un ne meurt pas, et que l'autre est mortel : la nature de l'un constitue son bonheur; l'autre doit conquérir le sien. Les autres natures sont parfaites dans leur genre, non d'une vraie perfection : car la raison leur est étrangère. Il n'y a de vraiment parfait que ce qui l'est d'après les lois universelles de la nature : or, cette nature est raisonnable ; mais des créatures inférieures peuvent avoir une perfection relative. L'être en qui ne peut se trouver le bonheur ne saurait avoir ce qui le produit : le bonheur se compose d'un ensemble de biens ; cet ensemble n'est point chez la brute, donc la brute n'a pas le vrai bien.

La brute perçoit les sensations présentes, se rappelle les sensations passées quand d'aventure ses organes en sont avertis : un cheval mis en face d'une route se ressouvient s'il l'a déjà prise ; dans l'écurie il n'a nulle mémoire du chemin qu'il aura mille fois parcouru. L'idée de la troisième division du temps, l'idée de l'avenir n'est pas faite pour lui. Comment donc peut-on voir une entière perfection chez des êtres qui n'ont du temps qu'une imparfaite perception? Car des trois parties qui le composent, le passé, le présent, l'avenir, c'est la plus courte que l'animal saisit dans son cours rapide, le présent ; il a rarement souvenir du passé, qui jamais ne lui revient qu'à l'occasion du présent. Ainsi, le bien qui appartient à une nature parfaite, ne peut s'allier à une nature qui ne l'est point ; ou, si cette dernière en possède un quelconque, c'est à la manière des plantes. Je ne nie pas que l'animal n'ait, vers ce qui semble conforme à notre nature, de vifs et impétueux élans, mais irréguliers et désordonnés. Or, jamais le vrai bien n'est irrégulier ou désordonné. « Mais, dira-t-on, pourquoi les animaux n'auraient-ils ni ordre ni règle dans leurs mouvements? » Oui, voilà ce que j'affirmerais si l'ordre était dans leur nature ; mais, en réalité, ils se meuvent selon leur nature désordonnée. Il n'y a proprement de déréglé que ce qui peut être parfois conforme à la règle ; pour qu'il y ait inquiétude, il faut qu'il puisse y avoir sécurité ; le vice n'est jamais qu'où pourrait être la vertu. C'est ainsi que les mouvements des animaux correspondent à leur nature. Mais, pour ne pas trop t'arrêter, j'accorde qu'il peut y avoir chez les bêtes quelque bien, un mérite, une perfection qui n'ont rien d'absolu. Tout cela n'échoit qu'à l'être raisonnable auquel il est donné d'en apprécier les causes, l'étendue et l'application. Donc le bien ne se trouve que chez l'être doué de raison.

Tu demandes à quoi peut aboutir cette discussion, et quel profit ta pensée en recueillera. — Celui d'un exercice qui l'aiguise, d'une honnête occupation qui, faute de mieux, la tienne en haleine. L'homme profite aussi de tout ce qui arrête son élan vers le mal. Je dis plus : je ne puis mieux te servir qu'en te montrant ton vrai bien, qu'en te séparant de la bête, qu'en t'associant à Dieu. Pourquoi en effet, ô homme! si bien nourrir et cultiver les forces de ton corps? La nature en a octroyé de plus grandes à certains animaux domestiques ou sauvages. Pourquoi tant de soins de ta parure? Tu auras beau faire : nombre d'entre eux te surpasseront en beauté. Et ta chevelure si artistement arrangée? Quand tu l'aurais flottante à la mode des Parthes, ou tressée en natte comme les Germains, ou toute éparse comme les Scythes, la crinière que secoue le cheval sera toujours plus épaisse que la tienne, celle du lion plus magnifiquement hérissée. Quand tu auras bien appris à courir, tu ne seras pas l'égal du plus chétif lièvre. Rends-toi : renonce à des prétentions où tu as forcément le dessous, car tu aspires à ce qui n'est pas pour toi ; reviens au bien qui t'est propre. Où est-il? Dans une âme épurée et chaste, émule de la divinité,[356] dédaignant la terre et ne plaçant hors d'elle-même rien de ce qui la fait ce qu'elle est. Animal raisonnable! quel est ton bien à toi? Une raison parfaite. Fais qu'elle arrive à son dernier terme, et s'élève aussi haut qu'elle peut croître. Ne t'estime heureux que le jour où toutes tes joies naîtront de toi-même; où, parmi ces objets que les mortels s'arrachent, qu'ils convoitent, qu'ils gardent chèrement, nul ne te semblera digne, je ne dis pas de tes préférences, mais du moindre désir. Voici une courte formule qui te doit donner ou la mesure de tes progrès, ou la conscience de ta perfection : tu jouiras du vrai bien quand tu comprendras que les plus malheureux des hommes, ce sont les heureux.[357]

 

 


 

[1] Au texte : Non fagat a foro coactor. Coactor, collecteur d'impôts, sens peu clair. Je lis, comme Pincianus, coctor, dans le sens de decoctor que porte un mss.

[2] Livre III, xiii, et VI, iv.

[3] Voir Lettre lxxxvii, de la Colère, III, xxvi. Ulciscentur illum mores sui. (Cic , ad Attic., IX, l. 12. « Point de méchant qui ne se nuise tout le premier : c'est la torche qui ne brûle qu'en se consumant. » (Saint Augustin sur le Ps. xxxiv.) « La malice hume la plus part de son propre venin et s'en empoisonne. Le vice laisse comme un ulcère en la chair, une repentance en l'âme, qui s'esgratigne et s'ensanglante elle-même. » (Montaigne, III, ii.)

La coupe où notre main prépare le supplice

Pour nous s'emplit alors. L'implacable justice,

A ses propres fureurs livrant la trahison,

Lui fait jusqu'à la lie avaler le poison.

(L. Halévy, Macbeth, I, sc. ix.)

[4] L'homme est ingrat ; c'est son grand vice.

Comme une grâce il sollicite un bien;

L'a-t-il reçu? Ce n'est plus que justice :

On a bien fait, il ne doit rien.

(Lamothe, Fables, liv. I.)

[5] Voir des Bienfaits, II, xxvii. « Il y a de certains biens que l'on désire avec emportement, et dont l'idée seule nous enlève et nous transporte : s'il nous arrive de les obtenir, on les sent plus tranquillement qu'on ne l'eût pensé, on en jouit moins que l'on n'aspire encore à de plus grands. » (La Bruyère, de l'Homme.)

[6] Voir des Bienfaits, II, xxiv; VII, xxiv, xxv, et Lettre xix. Juvénal, Sat. x. « Il se faut bien garder, disait Philippe de Comines, de faire tant de service à son maistre, qu'on l'empesche d'en trouver la juste récompense. »

[7] « Il n'y a si belle escrime qui ne se perde quand on en vien là. » (Montaigne, I, xix.)

[8] Enéide, VI, 26.

[9] Decimus Brutus, l'un des meurtriers de César et chef du parti républicain dans la Gaule cisalpine. Abandonné de ses légions, il voulait aller joindre Brutus et Cassius en Orient ; il fut trahi par un prince gaulois qui le livra aux partisans d'Antoine.

[10] Enéide, VIII, 297 et VI, 401.

[11] Voy. Lettre xxiv et Consol. à Marcia, xix.

[12] Enéide, VI, 95.

[13] Le grand Pompée, en un temps de famine, chargé de faire venir des vivres à Rome, s'embarquait par un gros temps et répondait à ses amis qui le dissuadaient de partir : « Il est nécessaire que je parte, et non que je vive. »

[14] Aulu-Gelle, Valère Maxime et Pline le Naturaliste répètent cette histoire exagérée jusqu'à la fable. Il s'agissait sans doute d'une multitude de gros serpents.

[15] « De toutes nos pensées nulle ne lui échappe, et nul discours ne se cache de lui.» (Prov., ch. xlii, v. 20.) Voir aussi Sénèque, Fragm. xviii.

[16] Discipulus est prioris posterior dies. (P. Syrus.)

On peut voir l'avenir dans les choses passées. (Rotrou.) Voir Balzac, le Prince, xiii.

[17] Voy. Lettre xii.

[18] Voir Lettre liii. Et Horace : Gelida quum perluor unda, Per medium frigus. (I, Ep. i.)

[19] On appelait ainsi des canaux d'eau vive creusée dans les jardins, par allusion à l'Euripe, détroit de l'Eubée. Voy. Lettre xc.

[20] Que n'a réchauffée ni le soleil ni le feu.

[21] Voy. Lettres xviii et cxiii et Vie de Sénèque.

[22] Voy. Lettres lvi et lxxx.

[23] Buveurs, quelle erreur est la vôtre!

Vous vous figurez qu'il est beau

De tenir plus de vin qu'un autre :

C'est le mérite d'un tonneau. (Malleville.)

[24] Ego apis Matinae

More modoque, ....

Operosa parvus

Carmina fingo. (Hor., IV, Ode ii.)

Et semblable à l'abeille en nos jardins éclose,

De différentes fleurs j'assemble et je compose

Le miel que je produis. (J. B. Rouss., III, Ode i.)

Papillon du Parnasse et semblable aux abeilles

A qui le bon Platon compare nos merveilles,

Je suis chose légère et vole à tout sujet;

Je vais de fleur en fleur.... (La Font., Ép. à Mlle de La Sabl.)

[25] Énéide, I, 482.

[26] Le sucre, saccharum en latin, en sanscrit çarkara, est nommé par Arrien le miel des roseaux. Strabon parle de roseaux qui font du miel sans qu'il y ait d'abeilles. Dioscoride le définit un miel solidifié. Quique bibunt tenera dulces ab arundine succos. (Lucain, III, v. 237.) Stace parle de la cuisson du sucre : Et quas percoquit Ebusia cannas. (Sylv., Ι, vi.) « L'Arabie, dit Pline, Hist. nat., produit le saccharum, mais il est meilleur dans l'Inde; c'est un miel extrait de certains roseaux , blanc comme la gomme, friable sous la dent, de la forme d'une grosse noisette ; il ne sert qu'en médecine. » Les Arabes paraissent avoir inventé la cristallisation du sucre, dont la canne avait été transportée dans l'Arabie heureuse, sous les Antonins.

[27] « Les abeilles pillottent deçà delà les fleurs, mais elles font après le miel, qui est tout leur; ce n'est plus thym ni marjolaine.... etc. » (Montaigne, I, xxv.) Lucrèce, III, v. 11.

Changeons en notre miel leurs plus antiques fleurs :

Pour peindre notre idée empruntons leurs couleurs;

Allumons nos flambeaux à leurs feux poétiques :

Sur des pensers nouveaux faisons des vers antiques. (A. Chénier, l'Invention.)

[28] Imité par Quintilien, Instit. Orat., X, i.

[29] Voir la même comparaison dans les Fragments de la Républ. de Cicéron. Seulement Cicéron l'applique à l'harmonie qui règne dans une cité bien ordonnée.

[30] Énéide, VII, 808. Barthélemy.

[31] Voir De la colère, I, vii et viii.

[32] Au texte : cum causis crescent, tantique erunt quanti (ou quanto) fient ; ce qui n'offre pas de sens. J'ai lu quantae.

[33] M. de Maistre a cru voir là, comme dans la Lettre lxxviii, un souvenir des tortures infligées sous Néron aux chrétiens ; et il a remarqué une imitation évidente de Sénèque par Lactance, qui dit à propos des martyrs de Dioclétien : « La seule chose qu'évitent les bourreaux, c'est que les chrétiens ne meurent dans la torture ; ils ont grand soin que leurs membres reprennent de la force pour d'autres souffrances, et puissent fournir de nouveau sang au supplice. » (Divin. Instit., V, ii.)

[34] Voir Consol. à Marcia, vi. « Que la fortune heurte votre vaisseau par tous les endroits et le couvre de toutes ses vagues, elle ne vous empêchera pas de tenir le gouvernail droit. » (Balzac, Consol. à M. de La Valette.)

[35] Je lis avec deux mss. non in effectu. Lemaire : et in effectu,

[36] Voy. Suét., Galba, vi, et Pline, Hist. nat., VIII, ii.

[37] Voir, sur cette villa, Lettre li.

[38] Un mss. porte Annibali, d'autres Annibalis, un autre Annibal, leçon que nous avons suivie. Au nominatif le sens est qu'Annibal aussi fut exilé de son pays; avec le génitif, que le sénat romain avait exigé cet exil; avec le datif, que la victoire de Scipion sur Annibal ne lui avait valu que l'ingratitude de ses concitoyens.

[39] Par les Gaulois.

[40] Sorte de marbre veiné.

[41] Voir Nouvelle Héloïse, IVe partie, t. II, description du jardin de M. de Wolmar, où sont critiqués les jardins français dans lesquels se voyaient de grands vases remplis de rien.

[42] La pierre spéculaire, espèce d'albâtre transparent de Cappadoce, qui remplaçait le verre très rare aux fenêtres chez les anciens. « Les rognures mêmes en sont utiles, dit Pline, Hist. XXXVI, xlv, et l'on en sème le grand cirque à l'époque des jeux, ce qui le rend d'une blancheur éblouissante. » Trimalchion, dans Pétrone, en fait semer sa salle de banquet. Sénèque, Lettre xc, dit que l'usage de cette pierre a été découvert de son temps.

[43] « Nos ancêtres, dit Varron, avaient l'haleine sentant l'ail et l'oignon, mais musquée de bonne conscience. »

[44] Horace, Ep. ii, liv. I.

[45] Géorg., II, 58. Delille. Mes arrière-neveux me devront cet ombrage (La Fontaine).

[46] Géorgiq., I, 215. Delille.

[47] Je lis grandisca piae, comme plus haut arborum truncos cum scapo suo et non rapo.

[48] « On s'envoyait réciproquement des figues ce jour-là pour se souhaiter une douce année.

Et peragat cœptum dulcis ut annus iter. (Ovide, Fast. I, v. 185.)

[49] Enéide, VII, 227. Barthélemy.

[50] « Tu te trompes, Philémon, si avec ce carrosse brillant, ce grand nombre de coquins qui te suivent, et ces six bêtes qui te traînent, tu penses que l'on t'en estime davantage. L'on écarte tout cet attirail qui t'est étranger, pour pénétrer jusques à toi, qui n'es qu'un fat. » (La Bruyère, du Mérite personnel.)

[51] Voir Lettre cxxiii.

[52] Géorgiq., I, 53,

[53] Voir Horace, I, Ep. ii.

On ne le tire pas des veines du Potose. (Boileau, Ép. v.)

[54] « Ceux qui volent les particuliers passent leur vie, disait Caton, dans les chaînes et dans les cachots; les voleurs publics sur l'or et sur la pourpre.».(A.-Gellius, XI, xviii.)

Mal prend aux volereaux de faire les voleurs;

Tous les mangeurs de gens ne sont pas grands seigneurs.

(La Fontaine.)

[55] Texte altéré : Nostra enim actio est ; Interpolation.

[56] Quia illic et vipera est, autre interpolation.

[57] Autrement dit : le nœud gordien.

[58] Réflexion prophétique.

[59] On a comparé cette lettre à la déclamation de J. J. Rousseau contre les sciences et les arts ; elle nous semble avoir plus d'analogie avec la controverse qui s'est élevée de nos jours entre les partisans des sciences et ceux des lettres.

[60] Il faut lire avec les mss. discamus. Lemaire : dicamus.

[61] Voy. sur cette manie de recherches, Brièveté de la vie, xiii et xiv.

[62] Voir Consol. à Marcia, x, et Lettre lxxii, et Horace, Sat., l. II. « Un homme dit fièrement : « J'ai une belle maison. — Quelle maison? —. Celle que mon père m'a laissée. — D'où l'avait-il eue? — De notre aïeul. » Qu'on remonte plus loin, qu'on épuise les noms de bisaïeul et de trisaïeul, les termes manquent ; on ne sait plus qui nommer. N'es-tu pas effrayé en songeant combien de personnes ont passé par cette maison, sans que nul de ceux qui l'habitèrent l'ait emportée avec lui? Ton père l'a laissée ici : il a passé par elle, tu passeras de même. Si donc tu ne fais que passer par ta maison, regarde-la comme une hôtellerie où l'on s'arrête quelques moments, plutôt que comme une habitation où l'on séjourne. » (Saint Augustin, in Psalm., cxxi, § 8.)

[63] Géorg., I, 336. Delille.

[64] Voy. Lettres xiii, xvi, lxxvii. Quest. nat.. II, xxxv et xxxvii.

[65] Géorgiq., I, 424. Delille.

[66] Voy. Lettre lvii et la note.

[67] Grammairien grec, sous Auguste. Ses écrits sont perdus.

[68] On connaît l'épitaphe de Beauzée par Rivarol : Ci-gît qui passa sa vie entre le supin et le gérondif.

[69] Voy. Lettre lxxiv et la note.

[70] M et H, les deux premières du premier mot, numériquement 48.

[71] Isocrate, Plutarque, Sénèque représentent Zénon d'Elée comme un sophiste dont l'unique but est de trouver des objections contre toute doctrine sans en établir aucune. Ils ne réfléchissent pas que si Zénon n'établit aucune doctrine, c'est qu'il n'en avait pas besoin, celle de son maître Parménide étant là, et que tout son effort devait être de réfuter les adversaires de Parménide. Platon, dans un dialogue dont les personnages sont précisément Parménide et Zénon, montre le disciple imbu de la même doctrine que le maître, du même dogmatisme, et du dogmatisme le plus absolu. » (Cousin, Fragments philosophiques.)

[72] Nihil scire. Je croirais que Sénèque a écrit : nihil sciri, que l'on ne sait rien; ce serait plus exact. D'après ses habitudes de style, il n'aurait pas sitôt après, dans un autre sens, répété ce nihil scire.

[73] Enéide, I, 342.

[74] Voy. De la Vie heureuse, xvii. Lettre xciv; Des Bienfaits, III, viii.

[75] Je songeais que de votre héritage

Vous avez beau vouloir élargir les conflits,

Quand vous l'agrandiriez trente fois davantage,

Vous aurez toujours des voisins.

(]. B. Rousseau, III, Ode vi.)

[76] Vois, chassée à grands frais de sa rive étonnée,

La mer dans leurs villas frémir emprisonnée. (Pétrone, ch. cxx.)

[77] Ici Sénèque dit plus vrai et plus chrétiennement que Cicéron : « Nous nous glorifions à bon droit de notre vertu, ce qui n'arriverait pas, si nous la tenions de Dieu, non de nous. » (de Nat. Deor., III); et qu'Horace : Det vitam, det opes, animum mi aequum ipse parabo.

[78] « La nature a fait le droit commun, l'usurpation a fait le droit privé. » (Saint Ambroise, De offic. minist.) « Ce chien est à moi, disaient ces pauvres enfants; c'est là ma place au soleil; voilà l'origine et l'image de l'usurpation sur la terre. » (Pascal, et J. J. Rousseau, Disc. de l'inég. des condit.)

[79] On reprochait à Henri IV le peu de pouvoir qu'il avait à la Rochelle : « Vous vous trompez, répondit-il, j'y fais ce que je veux, parce que je n'y fais que ce que je dois. »

[80] Géorgiq., I, 444.

[81] Géorgiq., I, 139,

[82] Ce raffinement de luxe avait lieu dans les théâtres ou amphithéâtres. On l'annonçait sur un album affiché aux lieux les plus fréquentés de la ville. On a trouvé celui-ci à Pompéi : Venatio. Athletae. Sparsiones. Vela. Erunt. « Chasse de bêtes féroces. Combats d'athlètes. Pluie d'eaux de senteur. Toiles tendues au-dessus des spectateurs. »

[83] « Tous les arts suent pour le satisfaire. » (Bossuet.)

[84] Ovide, Métam., VI, 54.

[85] « Et les toiles si déliées, ces vaines couvertures qui ne cachent rien. » (Bossuet, Sermon pour Mlle de La Vallière.) Voir Consol. à Helvia, xvi; des Bienfaits, VII, ix.

[86] De leur queue allongée ingénieux rival,

Le timon reçut d'elle un mouvement égal;

La rame imita mieux leur nageoire élancée ;

Et dans sa coupe heureuse, avec soin retracée,

Leur tête, sans effort fendant les flots amers,

A la proue écumante ouvrit le sein des mers.

(Esmén., Navig., ch. iii.)

[87] Voy. Lettre lxxxvi. De la Providence, iv et notes.

[88] La sténographie inventée par Tyron, affranchi et secrétaire de Cicéron.

[89] Géorgiq., I, 125. Delille.

[90] Voir Pétrone, ch. lxxxviii.

[91] Voy. Lettre lxxx.

[92] Cet incendie, dont on voyait encore des traces au dix-septième siècle, eut lieu l'an de J. C. 59, un siècle après la fondation de Lyon par Plancus.

[93] Ecce paucissiimis verbis maximam civitatem hausit et absorpsit; non reliquit illi nec ruinam. (Macrobe, Sat. V, i.)

[94] Témoin l'incendie de Rome sous Néron.

[95] Néron donna, pour cette reconstruction, environ 1.500.000 francs de notre monnaie. Tacite, Ann., liv. XVI.

[96] « Il n'y a pas de route royale en mathématiques. » Autre réponse d'un précepteur à un fils de roi.

[97] Je lis avec un mss. cum quibus non est. Lemaire : sine quibus.

[98] Enéide, III, 426. Barthélemy.

[99] Voy. Lettre lxvi.

[100] Enéide, V, 363.

[101] Vos autem estis corpus Christi et membra de membro. (Saint Paul, I Cor., xii, 27.)

[102] Moins riche de ce qu'il possède,

Que pauvre de ce qu'il n'a pas. (J. B. Rousseau.)

[103] Enéide, XI, 485. Voir Pétrone, ch. cxv.

Qu'importe que nos corps des oiseaux ravissants

Ou des monstres marins deviennent la pâture?

Sépulture pour sépulture,

La mer est égale à mon sens. (La Font., la Fiancée....)

Voir aussi V. Hugo, Marion Delorme, V, sc. iii; Lamartine, Mort de Socrate.

[104] Voy., sur Métronax. Lettre lxxvi.

[105] Annosus stultus non diu vixit, diu fuit. (P. Syrus).

« Vivre, ce n'est pas respirer, c'est agir. Tel s'est fait enterrer à cent ans, qui mourut dès sa naissance. » (Rousseau, Emile, liv. I.)

[106] Dresse de tes vertus, non de tes jours, le compte;

Ne pense pas combien, mais comme aller tu dois;

Vois jusques à quel prix ta besogne se monte ;

On juge de la vie et de l'or par le poids.

(P. Mathieu, Quatrains.)

[107] Dieu ne mesure pas nos sorts à l'étendue

La goutte de rosée à l'herbe suspendue

Y réfléchit un ciel aussi vaste, aussi pur

Que l'immense Océan dans ses plaines d'azur.

(Lamartine. II, Harm. xii.)

[108] Annales Tanusui, cacata charta. (Catulle.)

[109] Lieu où l'on achevait les gladiateurs désormais impropres à combattre. Voy. Quest. nat., III, 59.

[110] « Les plus sublimes idées des philosophes sont dans les réponses du Catéchisme. » (Génie du Christianisme.)

[111] Je retranche comme interpolé : Adjicit remediis medicina consilia.

[112] Enéide, X, 284.

[113] Voir Lettre cviii.

[114] « Les dogmes de la religion civile doivent être simples, en petit nombre, énoncés avec précision, sans explications ni commentaires. » (J. J. Rousseau, Contr. soc., IV, viii.)

[115] Allusion à Thraséas et à Sénèque lui-même devant Néron. Voy. de la Tranquillité de l'âme, iii, et Lettre cviii.

[116] Voy. Quest. natur., VII, 30.

[117] Elle fait l'objet de la lettre suivante.

[118] Voy. Lettres vii et xii.

[119] Voir Lettre l. « Il n'y a pas de perversité originelle dans le cœur humain.... » (Rouss., Emile, liv. II.)

[120] Nullus argento color est avaris

Abdito terris. (Horace, II, Ode ii.)

[121] Voir Consolation à Marcia, xiv et la note.

[122] ………..L'ambition m'appelle;

Pour commander j'obéis à sa loi :

Dominateur de la terre et de l'onde,

Je dispose à mon gré du monde,

Et ne puis disposer de moi. (Delille, Dithyrambe.)

[123] Voir Lucien, Saturnal., §2. Tertull., de Cult. mulier. Pétrarq., Vit. solitaria.

Mais l'homme fastueux cherche-t-il à jouir?

Prétend-il vivre? Hélas! il ne veut qu'éblouir.

Dans les discours publics il met sa jouissance.

De l'éclat ruineux de sa folle dépense

Veut-on le corriger? Le moyen n'est pas loin :

Ordonnez seulement qu'il soit fou sans témoin. (Delille, Épît. sur le luxe.)

[124] Anxius sceptrum tenet, et moventes

Cuneta divinat metuitque casus

Mobiles rerum, dubiumque tempus. (Senec., Thyest. III, v. 604.)

[125] Je lis avec un mss. philosophantes metus, et non metu, ou philosophantis metus.

[126] Diogène, voyant un vieillard cajoler une jeune fille, lui dit : « Ne crains-tu point d'être pris au mot? »

[127] L'écrivain à la mode, entre un double flambeau,

Dans son fauteuil cherchant une posture,

Et tenant en main son rouleau

Aux assistants vient en faire lecture.

Enorme est le cahier et fine est l'écriture ;

Puis de l'in-folio qu'on vient d'apercevoir

Le format menaçant aisément fait prévoir

L'éternité de la torture.

(Delille, La Convers., ch. I.)

[128] Avant Sénèque, qui a introduit le mot astronomia, on disait astrologia.

[129] Lucrèce, I, vers 49.

[130] Hippocrate dans ses aphorismes parle ainsi des eunuques, non des femmes; il dit seulement qu'elles ne sont point sujettes a la goutte, si non menses ipsi defecerint.

[131] Paedieat pueros tribas Philaenis. (Martial, VII, Epig. lxvi).

[132] « Les tyrans ont-ils jamais inventé des tortures plus insupportables que celles que les plaisirs font souffrir à ceux qui s'y abandonnent? Ils ont amené dans le monde des maux inconnus au genre humain; et les médecins enseignent d'un commun accord que ces funestes complications de symptômes et de maladies qui déconcertent leur art, confondent leurs expériences, démentent si souvent leurs anciens aphorismes, ont leur source dans les plaisirs. » (Bossuet, Serm. contre l'amour des plaisirs.)

[133] Garum sociorum, ainsi nommé de la fabrication de garum établie près de Carthagène, en Espagne, par une société de chevaliers romains. De même jadis on disait en France : tabac de la Ferme; café de la Compagnie. « Vu son haut prix, dit Brillat-Savarin, il y a lieu de croire que c'était une sauce étrangère, peut-être le soy qui nous vient de l'Inde, et qu'on sait être le résultat de poissons fermentés avec des champignons. »

[134] Immortalitatem cruentam, dit Lactance dans un passage éloquent qui paraît imité de Sénèque. (Instit. divin., I, xviii.)

[135] Enéide, VIII, 442.

[136] Voy. Lettres vii et xc.

[137] Une épithète de plus, les dogmes religieux, et Sénèque proclamait la nécessité du christianisme.

[138] Οdit populus Romanus privatam luxuriant, publicam magnificentiam diligit. (Cic., pro Mur., xxxvi.)

[139] On en paya un, sous Caligula, 8000 sesterces. Pline, Hist., IX.

[140] Voy. Sénèque, Fragments, xxxvi.

[141] « Dieu n'est point servi par des mains humaines; il n'a besoin de rien, lui qui donne à tout l'être, le souffle et tout. » (Act. apost., xviii, 25.)

[142] « Aimez-vous les uns les autres; c'est toute la loi et les prophètes. » (Saint Paul.)

[143] « Soyons des dieux! Il nous le permet par l'imitation de sa sainteté. » (Bossuet, Serm. sur la Nature.)

[144] Esurienti panem frange tuum, disent nos livres saints. Voir aussi de la Colère, I, xiv.

[145] Voir de la Colère, II, xxx. « Quoique nous soyons plusieurs, nous ne sommes tous qu'un seul corps.... et nous sommes tous réciproquement membres les uns des autres. » (Saint Paul.)

[146] Accipere, quam facere, praestat injuriam. (Cic., Tusc. V.)

[147] Térence, Heautont., I, sc. i, 77. Traduit de Ménandre : Άνήρ έγώ, χαί πάντα μοι τάνδρός μέλει.

[148] Voy. Lettre cxxii et Quest. natur., I, Préface.

[149] C'est-à-dire un petit sesterce.

[150] Géorgiques, III, Vers 75. Trad. de Delille modifiée.

[151] « Lorsque Q. Maximus, pour honorer la mémoire de Scipion l'Africain, son oncle, donna un repas au peuple romain, il pria Tubéron de présider aux apprêts, comme neveu de ce grand homme. Et Tubéron, en profond et vrai stoïcien, fit étendre des peaux de boucs sur des lits à la carthaginoise, et servit en vaisselle de Samos, comme s'il eût eu à célébrer les obsèques du cynique Diogène et non celles de Scipion, de cet homme presque divin. Le peuple prit fort mal cette frugalité à contretemps. Et l'homme le plus intègre, le meilleur citoyen, le petit-fils de P. Emile, le neveu de Scipion l'Africain fut repoussé de la préture, grâce à ses peaux de boucs. » (Cic., pro Mur., xxxvi.)

[152] Voir Lettre cvii, et De la vie heureuse, xv.

[153] Militia est vitahominis super terram. (Job, viii, 1. Voir Lettres li, lix.)

La vie est un combat dont la palme est aux cieux. (Delavigne, le Paria.)

[154] Des Bienfaits, I, x. « Ne demande point pourquoi les premiers siècles étaient meilleurs que le nôtre : c'est une folle demande. » (Ecclesiast., vii.)

[155] Lettres à Atticus, I, xvi.

[156] Imité par Juvénal, Sat. XIV, 41 :

Vois : en Catilinas toute contrée abonde;

Des Brutus, des Catons, il n'en est plus au monde. (Trad. de Dubos.)

[157] Elle disait qu'on doit haïr le vice et aimer la vertu pour eux-mêmes.

[158] Voy. Lettres lxxxi et lxxxvii.

[159] Fugit impius nemine persequente. (Prov., xxviii, 1.) Voir Lucrèce, III, 1026. Plat., Républ., X. Saint August., In Psalm. xlv.

Et le crime serait paisible,

Sans le remords incorruptible

Qui s'élève encor contre lui. (Lamothe, Ode à Astrée.)

[160] « Rien ne sera accident pour nous, si nous possédons nos patrimoines, nos enfants, nos femmes, comme ne devant pas les posséder toujours. » (I Corinth., vii, 29.)

[161] Voy. Lettre xcv et la note.

[162] On ne sait quel est cet ami.

[163] Voy. Lettre xcviii, et Consolation à Polybe, xxix, xxx.

[164] Voir, Consolation à Marcia, xix. Consolation à Polybe, xxviii.

[165] Nos termes sont pareils par leur courte durée. (La Fontaine.) Voir Fénelon : Du bon usage des croix.

[166] Voy. Consolation à Marcia, xxi, xxii.

[167] C’est bien, je le confesse, une juste coutume

Que le cœur affligé,

Par le canal des yeux vuidant son amertume,

Cherche d'être allégé.

Mesme quand il advient que la tombe sépare

Ce que nature a joint,

Celui qui ne s'esmeut a l'âme d'un barbare

Ou n'en a du tout point. (Malherbe, A du Périer.)

[168] Voir Tranquill. de l'âme, xv. Amissum non fiel, quum sola est Gellia, patrem :

Si quis adest, jussae prosiliunt lacrymae. (Mart., Ep. I, xxxiv.)

[169] Vitalia, euphémisme pour funebria vestimenta. Voir Pétrone, c. lxxvii. De même on disait fuit, vixit, pour mortus est. « Pourvu que ce soit vie, aurait dit Montaigne, soit-elle passée, ils se consolent. »

[170] Voir Consol. à Marcia, i; à Polybe, xxiii.

Est quaedam flere voluptas. (Ovide.) Voir Sénèque le père, V, Controv. xxx. « La mélancolie est chose friande. » (Montaigne.)

Sombres plaisirs d'un cœur mélancolique. (La Fontaine, Nymphes de Vaux.)

Enfin Chateaubriand, René : « Les joies de la douleur. »

[171] « Nos termes sont pareils par leur courte durée. » La Fontaine.

[172] Voy. Consolation à Helvia, xii. Lettre xviii et la note.

[173] Voy. Lettres xl (gradarius fuit il allait au pas), et cxiv.

[174] « Il lui manquait le nerf oratoire, le glaive acéré du combat; mais la richesse du style venait comme d'elle-même embellir ses faciles compositions. Parlait-il, son visage serein réfléchissait le calme d'une âme paisible : nul effort de poumons, nul apprêt dans le maintien; les mots semblaient couler de ses lèvres sans qu'il y prit part.... » Et tout le reste du portrait de Fabianus. (Sénèque le père, Controv. ii, Préface, trad. inédite.)

[175] Je lis, avec Gruter : quanquam tit incomptum

[176] Ces Dialogues ont péri, ainsi que ses Traités.

[177] Prima sequentem honestum est in secundis tertiisve consistere. (Cic., Orat., I.)

On peut avec honneur remplir le second rang. (Voltaire.)

[178] Tanquam inseparabilem famulam, etiam non vocatam sequi eloquentiam. (Saint Augustin, de Doctrin. christ., IV, vi.)

« Démosthène ne cherche point le beau, il le fait sans y penser, il se sert de la parole comme un homme modeste de son habit, pour se couvrir. » (Fénelon, Lettres sur l'Éloquence.)

[179] Heu! Heu! nos miseros! Quam totus homuncio nil est! » (Pétrone, xxxiv.) Et l'exclamation de Bossuet : « Ah! que nous ne sommes rien! »

[180] Et par le tourbillon au néant emporté,

Abattu par le temps, rêve l'éternité. (Lamart., Méditat., I, iv.)

[181] Virg., Églog., I.

[182] Voir Lettres xiii et xxiii. Horace, I, Ode iv : Vitae summa brevis spem nos vetat inchoare longam. Et ailleurs : Spem longam reseces.

Quittez le long espoir et les vastes pensées. (La Font.)

[183] Eh! tient-on le présent dans sa main?

Est-on sûr d'aujourd'hui pour rêver à demain?

(Sophocle, Trachiniennes.)

[184] Voy. De la Tranquillité de l’âme, xi.

[185] Voy, sur Mécène, de la Providence, m, tx. Lettres χαι, cxiv.

[186] La Fontaine n'ayant fait qu'imiter ce passage de Mécène, on ne pouvait conserver ici qu'une partie du premier vers. Voy. La mort et le bûcheron.

[187] En quelque état qu'on soit, il n'est rien tel que d'être. (Gresset, Sydnei.)

[188] Enéide, XII, 646. Trad. par Racine (Phèdre).

[189] Somnia sunt non docentis, sed optantis, dit Cicéron sur le même sujet. (Quaest. acad., IV.)

[190] Dans son grand Traité de morale qui est perdu.

[191] « Si, comme la vérité, le mensonge n'avait qu'un visage, nous serions en meilleur terme; mais lé revers de la vérité a un champ indéfini : mille routes dévoyent du blanc, une y va. » (Montaigne, III, viii.) « Par combien d'erreurs, mille fois plus dangereuses que la vérité n'est utile, ne faut-il point passer pour arriver à elle! Le faux est susceptible d'une infinité de combinaisons ; la vérité n'a qu'une manière d'être. » (Rousseau, Discours sur les sciences.) Voy. aussi Lettre cxx, vers la fin.

[192] On lit pourtant dans Tite Live laudes funebres, VIII, XL. Est-ce de la patavinité?

[193] Nœvius.

[194] Mais de tous les plaisirs le plaisir le plus doux,

C'est de se voir loué de ceux que chacun loue.

(La Fontaine, Quatrain à M***.)

Tel était ce Crillon, chargé d'honneurs suprêmes,

Nommé brave autrefois par les braves eux-mêmes. (Henriade.)

[195] La louange agréable est l'âme des beaux vers. (Boil., Ép. ix.) « A la douce rosée de la louange les vertus croissent comme les

plantes à la rosée du ciel. » (Pindare, Ném. viii.)

« Mais l'homme de bien seul sait louer les gens de bien. » (Pind., Ném. ii.)

[196] C'est par l'étude que nous sommes

Contemporains de tous les hommes,

Et citoyens de tous les lieux. (Lamothe.)

[197] Voir Lettre xxvi.

[198] « Car nous n'avons rien apporté en ce monde, et sans nul doute nous n'en pouvons rien emporter. » (Saint Paul à Timoth, vi, 7.)

[199] La voilà, cette heure suivie

Par l'aube de l'éternité,

Cette heure qui juge la vie

Et sonne l'immortalité!

Et tu pâlirais devant elle?

Ame à l'espérance infidèle!

Tu démentirais tant de jours,

Tant de nuits passés à te dire :

«Je vis, je languis, je soupire.»

Ah! mourons, pour vivre toujours.

(Lamartine, Harm., IV, ii)

Nous fûmes à la vie enfantés avec peine;

Et cet heureux trépas, des faibles redouté,

N'est qu'un enfantement à l'immortalité. (Id., Mort de Socrate.)

[200] Je lis avec Gruter : pereunt œque, Lemaire : saepe.

[201] Imité par Lucain, liv. IX :

..................Illic postquam se lumine vero

Implevit, stellasque vagus miratut et astra

Fixa polis, vidit quanta sub nocte jaceret

Nostra dies.

Voir aussi Consol. à Marcia, xxvi. « Nous voyons maintenant par reflet, en énigme; alors nous verrons face à face. Je connais maintenant en partie; alors je connaîtrai et je serai connu. » (Saint Paul, I Corinth., vii.)

Fénelon, dans le tableau qu'il fait des Champs-Elysées, semble n'avoir que développé les idées de Sénèque : « Le jour n'y finit point, et la nuit, avec ses sombres voiles, y est inconnue; une lumière pure et douce se répand autour des corps de ces hommes justes et les environne de ses rayons comme d'un vêtement. Cette lumière n'est point semblable à la lumière sombre qui éclaire les yeux des misérables mortels, et, qui n'est que ténèbres; c'est plutôt une gloire céleste qu'une lumière : elle pénètre plus subtilement les corps les plus épais, que les rayons du soleil ne pénètrent le plus pur cristal : elle n'éblouit jamais; au contraire, elle fortifie les yeux et porte dans le fond de l'âme je ne sais quelle sérénité : c'est d'elle seule que ces hommes bienheureux sont nourris ; elle sort d'eux et elle y entre ; elle les pénètre et s'incorpore en eux comme les aliments s'incorporent en nous. Ils la voient, ils la sentent, ils la respirent.... Ils ne veulent plus rien; ils ont tout sans rien avoir, et leur plénitude les élève au-dessus de tout ce que les hommes vides et affamés cherchent sur la terre.... Tous les maux s'enfuient loin de ces lieux tranquilles et ne peuvent y avoir aucune entrée. » Et plus loin, même pensée qu'au c. xxv de la Consol. à Marcia : « Je ne sais quoi de divin coule sans cesse au travers de leurs cœurs comme un torrent de la divinité même qui s'unit à eux; ils ne font, tous ensemble, qu'une seule voix, une seule pensée, un seul cœur.... Une même félicité fait comme un flux et reflux dans ces âmes unies. » (Télémaque, l. XIX.)

[202] Enéide, IV, 3.

[203] Leçon vulgaire : incidentium ruinam, location plate et qui choque devant l’incidunt de la ligne suivante. Je lis avec un mss. : incendium dico, ruinam, aliaque quae. Juvénal semble s'être souvenu de ce texte de Sénèque Sat. III, v. 7 :

..................................... Incendia, lapsus

Tectorum assiduos, ac mille pericula saevae

Urbis.

[204] « Homo homini lupus. » (Plaute) « Vir malus puer robuslus.... et omnium adversus omnes perpetuae suspiciones, bellum omnium in omnes. » (Hobbes.)

[205] Voir Lettres v, xiv, xviii, xix, lxvii. Imité par Montaigne, I, XXV.

[206] Au texte : Domini mei Gallionis. Domini, terme de respect : Gallio était son aîné.

[207] Sénèque, Lettre lxxviii, nous apprend que dans sa jeunesse l'excès de ses souffrances physiques l'avait porté au suicide, mais que la vieillesse d'un père qu'il chérissait l'avait retenu.

[208] Voir Tranquill. de l'âme, ii; Lettres ii, xxviii. Horace, Odes, l. II, 16; III, i, 37; Ép., l. I, ii.

Cet ennui que tu fuis est au fond de ton cœur,

Tu ne saurais le fuir qu'en te fuyant toi-même.

Change de lieu, si tu veux, tous les jours;

Cours la terre et la mer dans ton chagrin extrême :

Ton ennui te suivra toujours.

En vain, pour excuser ton bizarre caprice,

Tu veux injustement en accuser les lieux;

Ton pauvre esprit a la jaunisse,

Et tout paraît jaune à tes yeux.

Le repos que tu te proposes

Ne s'acquiert point à force de courir.

Apprends, apprends à te souffrir :

On vient à bout par là de souffrir toutes choses.

(Desmarets de Saint-Sorlin.)

[209] Enéide, III, 383.

[210] Voy. Lettre lxviii.

[211] Le char léger du fat qui vole en un instant

De l'ennui qui le chasse à l'ennui qui l'attend.

(Delille, Jard., ch. ii.)

[212] Rarement à courir le monde

On devient plus homme de bien. (J. B. Rousseau.)

[213] « Qui touche de la poix en sera gâté, et qui se joint au superbe deviendra superbe. » (Eccles., xiii, v. 1.)

[214] Énéide, IV, 277.

[215] La mort, la pauvreté, l'obscurité que j'aime,

Pour les ambitieux pire que la mort même,

Ces maux, exagérés par une lâche erreur,

De leur masque effrayant vont perdre la terreur ;

Le sage, qui de loin redoutait leur menace,

Apprend à les braver s'il les regarde en face.

(Delille, Imagination.)

[216] Voy. Lettres xcxviii, cxvi. De la Colère. I, xii.

[217] Enéide, I, 458.

[218] Trait cité aussi par Lucain, IX, 591. Ainsi firent David, Alexandre, Bonaparte en Egypte, etc.

[219] Serviet aeternum quia parvo nesciet uti. (Horace, I, Ép. x.)

[220] Ardea, aujourd'hui le hameau de mal'aria.

[221] Ceci est peut-être un souvenir personnel de Sénèque. Caligula, jaloux de son éloquence, voulait le faire périr. Une courtisane l'en détourna, lui disant que Sénèque, atteint de phtisie, ne tarderait pas à mourir. Voir aussi Lettre xiv.

[222] Qui sapit, in tacito gaudeat ille sinu. (Tibulle, IV, xiii.)

[223] Témoin Aristide.

[224] « Un parler ouvert ouvre un autre parler et le tire hors, comme fait le vin et l'amour. » (Montaigne, III, i.) « Le sage dit quelque part que la conversation enivre, parce qu'elle pousse au dehors le secret de l'ame par une certaine chaleur, et presque sans qu'on y pense. » (Bossuet, Serm., iiie· sem. du Carême.)

[225] C'est que ma belle-sœur, fine et dissimulée,

Amis dans mon secret la discrète assemblée,

Et que je dois compter que dans fort peu de jours

J'aurai pour confidents la ville et les faubourgs.

(Destouches, Philosophe marié, II, sc. ii.) Voir aussi La Fontaine, les Femmes et le secret.

[226] Semper quod meruerunt expectant. (Pétrone, 125.)

.................................Torquetur peste futura,

Nec recipit somnos, et saepe cubilibus amens

Excutitur, pœnamque luit formidine pœnse.

(Claudien, In Rufin., II, 180.)

[227] Lettre xcxvii. Quotidie damnatur qui semper timet. (P. Syrus.)

Ainsi trompant toujours sans pouvoir se tromper,

En vain à son mépris elle veut échapper,

Dans le monde ou chez elle en vain cherche un refuge,

Et seule avec soi-même elle est avec son juge....

Eue rougit au nom de la femme infidèle,

Qu'un cercle indifférent immole devant elle.

(C. Delavigne, École des vieill.)

[228] De natura rerum, I, 305.

[229] « L'affinement des esprits n'en est pas l'assagissement. » (Montaigne, III, 9.)

[230] Quo turpius non sint.... desint illi, leçon des mss. Lemaire a torturé le texte pour en tirer : quota pars abesse .... desunt....

[231] Je lis comme J. Lipse : et te aliis molestum et se (au lieu de esse) reddebant.

[232] Je lis avec un mss. : Mori me vult? et non Mori vult.

[233] Énéide, VI, 264.

[234] L'aise et l'ennui de la vie

Ont leur course entresuivie

Aussi naturellement

Que le chaud et la froidure;

Et rien, afin que tout dure,

Ne dure éternellement. (Malherbe.)

[235] Sed levius fit patientia

Quidquid corrigere est nefas. (Horace, I, Od. xxi.)

[236] De murmurer contre elle et perdre patience

Il est mal à propos.

Vouloir ce que Dieu veut est la seule science

Qui nous met en repos.

(Malherbe, Consol. à du Périer.)

« Votre mort est une des pièces de l'ordre de l'univers, une pièce de la vie du monde. » (Montaigne.)

[237] Voy. sur Attalus, Lettres ix, lxiii, lvii, lxxxi.

[238] Voy. Lettre ix.

[239] C'est ce vrai, dont tous les esprits

Ont en eux-mêmes la semence,

Que l'on sent, mais qu'on est surpris

De trouver vrai quand on y pense. (Lamothe, Odes.)

[240] Voir Cicéron, De finib., V, ixii; et Gresset, le Méchant, acte IV, sc. iv. « Les hommes, fripons en détail, sont en gros de fort honnêtes gens; ils aiment la morale; cela se voit admirablement bien sur les théâtres : on est sûr de plaire au peuple par des sentiments que la morale avoue, et de le choquer par ceux qu'elle réprouve. » (Esprit des lois, XXV, ii.)

Le monde est vertueux, il aime les belles actions.... qu'il ne fait pas lui-même. (C. Doucet, la Considération, coméd.)

[241] Chacun, peint avec art dans ce nouveau miroir,

S'y vit avec plaisir, ou crut ne s'y point voir :

L'avare, des premiers, rit du tableau fidèle

D'un avare souvent tracé sur son modèle.

(Boileau, Art poétique, ch. iii.)

[242] Je lis avec presque tous les mss. : patentiore novissime exitu. Lemaire: potentiorem novissimo....

[243] « Tout ainsi que la voix contrainte dans l'étroit canal d'une trompette sort plus aiguë et plus forte; ainsi me semble-t-il que la sentence, pressée aux pieds nombreux de la poésie, s'eslance bien plus brusquement et me sert d'une plus vive secousse.» (Montaigne, I, v.)

De la contrainte rigoureuse

Où l'esprit semble resserré,

Il reçoit cette force heureuse

Qui l'élève au plus haut degré.

Telle, en d'étroits canaux pressée,

Avec plus de force lancée,

L'onde s'élève dans les airs;

Et la règle qui semble austère,

N'est qu'un art plus certain de plaire,

Inséparable des beaux vers.

(La Faye, Ode sur la rime.)

[244] P. Syrus.

[245] Voir Lettre t.

[246] Voy. sur Solion, Lettre xlix.

[247] Sur Sextius, Voy. Lettres lix, lxiv et xcviii.

[248] Sur cette doctrine de Pythagore, voir le passage de Plutarque traduit par Rousseau: Emile, liv. II; Ovide, Métam., liv. XV; Delille, la Pitié, ch. I; Roucher, les Mois, ch. ii, vers la fin.

[249] Vita non tollitur, sed mutatur. Prose de la messe des morts.

[250] Quatre Mss. portent : Quod crudelitatis tuae damnum est? deux seulement· credulitatis, que je préfère.

[251] Qui calumniam timebat, non philosophiam oderat, Lemaire. Je maintiens le texte de tous les mss. : qui non calumniam timebat, sed philVoir ce que Sénèque dit de son père : Consol. à Helvia, xvi.

[252] Géorg., III, 284.

[253] Géorg., IIΙ, 66.

[254] Même métaphore et pensée dans Plutarque. (Comment il faut lire les poètes). « Lorsque nous recevons par la lecture une sorte de pâture spirituelle, chaque esprit s'approprie ce qui convient plus particulièrement à son tempérament intellectuel, et laisse échapper le reste. De là vient que nous ne lisons pas du tout les mêmes choses dans les mêmes livres; ce qui arrive surtout à l'autre sexe comparé au nôtre, car les femmes ne lisent pas comme nous. » (De Maistre, Soirées de Saint-Pétersbourg, vii.)

[255] Géorg., III, 260.

[256] Imité d'un beau passage de Cicéron, Tusc., II, iv. Voir aussi le ΧIIΙe Fragm. en prose de Sénèque. « Que tes discours ne rougissent point de ta conduite; non confundant opera tua sermonem tuum; quand tu parles dans l'église, qu'on ne puisse te répondre, à part soi: « Pourquoi ce que tu dis ne le fais-tu pas? » Que la bouche, la conscience, la main du prêtre soient d'accord. » (Saint Jérôme, Ep. xii, à Nepot.) « Constance de comédie et de livre qui se présente et qui se lit, mais qui n'a rien de vray ni de naturel. La douleur mène tous les jours en triomphe la philosophie, et les philosophes sont eux-mêmes des exemples mémorables de l'inutilité de leurs paroles. » (Balzac, XXVII, Lettre iii.)

[257] Dans la confusion des mss. je crois pouvoir lire : et ingens agmen non talium. Lemaire : .... non [tot ac] talium.

[258] A comparer avec la Lettre ix.

[259] Voir Quest. nat., III, Préface.

Velocis spatii meta novissima :

Spem ponant avidi, solliciti metum. (Senec, Troad. 398.)

[260] Lucrèce, II, v. 64.

[261] Voir de la Colère, III, xxiii.

Du sein de la terre entrouverte,

Ces instruments de notre perte,

L'argent et l'or sont arrachés.

On les tire de ces abîmes

Où, sage et prévoyant nos crimes,

La nature les a cachés. (Astrée, ode de Lamothe.)

[262] « Oiseau aux ailes de pourpre ou de feu. » C'est le flammant, amphibie qui abonde sur les côtes d'Afrique. Les anciens en faisaient grand cas, les modernes le dédaignent. Cependant les Maures s'en nourrissent.

[263] Sur Attalus, voy. Lettre cviii.

[264] Voir Pline, Hist., XXVI, xxviii.

Lauta tamen cœna est; fateor, lautissima, sed cras?

Mullorum leporumque, et suminis .exitus hic est. (Martial, XII, 48.)

Venter universos hominum labores, momentanea blandimenta, stercoris fine condemnat. (Saint Jérôme, à Fabiol., Lettre iii.)

« Que pensera Emile quand il trouvera que toutes les régions du monde ont été mises à contribution, que vingt millions de mains peut-être ont longtemps travaillé, et tout cela pour lui présenter en pompe à midi ce qu'il va déposer le soir dans sa garde-robe? » (J. J. Rousseau.)

[265] Paroles d'Épicure. Voir Lettre xxv.

[266] Toutes les éditions : Nullum animal alterius pars est, répétition hors de propos de ce qui est quelques lignes plus haut. Les mss. alteri pars est; ou animalis alteri par est. Il faut donc lire ; Nullum animal alteri pars est.

[267] Voir Pline, Hist., VIII, i.

[268] Imago. Alias similitudo, Lemaire : magnitudo.

[269] Quelques stoïciens donnaient à Dieu cette forme. Voir l’Apokolokyntose, vii.

[270] Melior est patiens viro forti, et qui dominatur animo suo, expugnatore urbium. (Proverb., xvi, 32.)

Régnez sur vos propr