
BARDESANE
LE LIVRE DES LOIS DES PAYS

BARDESANEINTRODUCTION1. Occasion de ce travail. — 2. Biographie de Bardesane. — 3. Ouvrages de Bardesane. — 4. Le dialogue des Lois des pays. — 5. Notions sur [astrologie tirées de Firmicus Maternus. — 6. Enseignement de Bardesane. — 7. Explication de quelques mots du dialogue des Lois des pays. — 8. L’hérésie de Bardesane. La légende. 1. Nous nous sommes occupé de Bardesane il y déjà plusieurs années et avons publié le résultat de nos recherches dans une petite brochure intitulée « Une biographie inédite de Bardesane l’astrologue, tirée de l’histoire de Michel le Grand, patriarche d’Antioche.[1] » M. Rubens Duval vient de nous donner occasion de reprendre le même sujet a un nouveau point de vue en nous offrant gracieusement cent exemplaires du texte syriaque du Livre des Lois des pays qu’il avait fait imprimer à l’occasion de son cours du collège de France.[2] Nous ajoutons à ce texte une introduction sur la vie, les écrits et les doctrines de Bardesane, puis une traduction française avec de nombreuses notes en regard qui ne laisseront subsister, croyons-nous, aucune obscurité dans ce livre. 2. Les historiens de Bardesane nous donnent parfois des affirmations contradictoires; pour échapper a cette difficulté nous nous attacherons aux plus anciens: Jules l’Africain, Porphyre, Eusèbe,[3] et ne nous servirons des autres qu’autant qu’ils compléteront les premiers sans les contredire.[4] Le père de Bardesane s’appelait Nouhama et sa mère Nahsiram. Ils n’étaient pas de race syrienne, mais quittèrent la Perse (ou la Parthie) la quinzième année de Sahrouq, fils de Narsé, qui est l’an 455 des Grecs (144 de J.-C.) (Mi.). [Ils arrivèrent à Edesse sous le roi Manou VIII qui régna de 139 à 163, puis, après un interrègne de quatre ans, de 167 à 179 (D.)]. C’est à Edesse, près du fleuve Daiçan qui arrose cette ville, que Nahsiram eut un fils l’an 465 des Grecs, 154 de notre ère (Mi.; chronique d’Edesse). Elle le nomma le fils du Daiçan ou Bar Daiçan, du nom du fleuve (Mi., Eph.). Cette origine étrangère de Bardesane est attestée par les auteurs qui l’appellent le Parthe (A.) et le Babylonien (Po.) [ajoutons qu’elle l’est aussi par la nature de ses études: astronomie et cosmologie, par la tournure philosophique et hellénique, pour ne pas dire aryenne, de son esprit]. Babylone était alors occupée par les Parthes que l’on devait confondre quelquefois avec les Perses. Ce furent des tribus Nabatéennes, qui, sous la protection des Parthes, fondèrent le petit royaume de l’Osroène avec Edesse pour capitale, car cette ville est souvent appelée Edesse des Parthes ou la ville des Parthes (Cureton., Anc. Syr. Doc., pp. 41, 94, 106). Aussi les parents de Bardesane, Parthes ou Perses, furent bien accueillis à Edesse. Leur fils fut élevé à la cour avec Abgar, fils du roi Manou (A., Epi.), et reçut ainsi une brillante éducation (E. H. E.; Epi.). Le syriaque était la langue du pays, aussi devait-il plus tard parler et écrire dans cette langue (E. H. E.; T.). Il apprit aussi le grec (Epi. Panarium, éd. Petau, p. 476). En 163, Manou VIII fut détrôné et remplacé par Wail bar Sahrou 163-165) auquel succéda Abgar VIII (165-167). Bardesane avait alors treize ans. Puis Manou VIII régna de nouveau de 167 à 179 (D.). Les parents de Bardesane [durent se compromettre durant ces révolutions, et leur dévouement à l’un de ces princes qui se dépossédèrent mutuellement dut les faire proscrire par un autre, car nous savons qu’ils] allèrent à Maboug ou Hiérapolis et y habitèrent chez Koudouz, le fils du Pontife (Mi.). [Il semble qu’ils moururent bientôt dans cette ville, car] Koudouz adopta Bardesane, l’éleva et lui enseigna les hymnes [ou les sciences] des païens (Mi.). [Nous pouvons croire qu’à cette époque Bardesane apprit l’astronomie et l’astrologie, car ces sciences étaient indispensables aux prêtres des planètes, si nombreux à Edesse, à Maboug et aux environs,[5] pour voiler ou colorer leurs erreurs et imposer celles-ci au peuple au nom des vérités astronomiques qu’ils pouvaient connaître. C’est l’argument développé à Lollianus par Firmicus Maternus: « Nous annonçons d’avance pour chaque jour et même pour chaque heure la position des planètes, leurs stations et leurs rétrogradations, nous prédisons les éclipses de lune et leur durée, comment ne pourrions-nous donc pas prédire l’action des planètes sur la destinée des hommes » (F. M., I, iv, 5, 10 et 15)]. L’esprit de Bardesane se complut dans ces spéculations, comme il le dit plus tard à Philippe (§ 25), et il fut ainsi conduit à un système cosmologique ou, si l’on veut, de philosophie naturelle, qui rappelait celui de Valentin (E. H. E.) et des gnostiques (Epi.). A l’âge de vingt-cinq ans, c’est-à-dire en 179, Bardesane fut envoyé à Edesse par le Pontife pour acheter divers objets. Il entra dans la ville du cté de l’église que bâtit Adaï et entendit la parole de l’évêque Hystaspe qui exposait au peuple les livres saints. Il demanda à connaître les mystères chrétiens, et, quand l’évêque connut son désir, il l’instruisit, le baptisa et le fit diacre (Mi.). Si l’on remarque qu’Abgar IX, fils de Manou, l’ancien condisciple de Bardesane, commença précisément à régner seul en 179, (D.) [on sera peut-être en droit de conclure que ce fut cette circonstance qui décida Bardesane à rentrer à Edesse]; il reprit sa place à la cour, et Jules l’Africain le vit souvent, et, en digne fils des Parthes, il était l’un des plus habiles tireurs d’arc de l’Osroène. Il pouvait en lançant des flèches faire le portrait d’un homme, marquant tout le contour du corps et la place des yeux (A.). Cette habileté, jointe à sa situation à la cour et à sa science, le mirent en évidence à Edesse et, quand il devint chef d’école, tous les grands se mirent à sa suite.[6] [Il dut d’abord, dans sa ferveur de néophyte, chercher à accommoder et à appliquer au christianisme toutes ses connaissances antérieures,[7] c’est ainsi du reste que les scolastiques en usèrent avec Aristote] et Eusèbe put dire qu’il ne se débarrassa jamais complètement de son ancienne erreur (E. H. E.). [Cependant la sincérité de son christianisme ne peut faire de doute] car il montra que la plupart des dogmes de Valentin n’étaient que des fables; II fut un contradicteur acharné de Marcion et d’autres [hérétiques et écrivit beaucoup a l’occasion d’une persécution dirigée contre les chrétiens (E. H. E.). Un ami d’Antonin [Caracalla], nommé Appollonius, voulut [à cette occasion] persuader à Bardesane de flier sa qualité de chrétien, mais il ne le put et celui-ci fut presque mis au nombre des confesseurs de la foi; car il défendit la religion, répondit avec sagesse, et dit qu’il ne craignait pas la mort qu’il devrait toujours subir, quand bien même il obéirait à l’empereur (Epi.). On remarquera aussi le passage suivant dans le livre des Lois des pays (§ 57) : Que dirons-nous de cette nouvelle race de nous autres chrétiens, que le Messie a produite en tout pays et en tout lieu par son arrivée? voici que nous tous, chrétiens, en quelque lieu que nous soyons, nous sommes désignés par l’unique nom du Messie... Bardesane eut un fils nommé Harmonius (Mi., Eph.) et deux autres nommés Abgar et Hasadou qui restèrent attaches à doctrines (Mi.). Il mourut en 222 (Mi.). 3. Bardesane parla et écrivit dans sa propre langue [syriaque] des dialogues contre Marcion et d’autres défenseurs de diverses opinions ainsi qu’un grand nombre d’autres opuscules que ses disciples traduisirent du syriaque en grec; parmi ceux-ci est le Dialogue the destin qu’il écrivit (dédia) à Antonin. On raconte qu’il écrivit beaucoup d’autres choses à l’ occasion de la persécution dirigée contre les chrétiens (E. H. E.). Il écrivit aussi sur l’astrologie (§ 25), et un fragment d’un ouvrage sur les conjonctions des planètes nous a été conservé (§ 59); il composa cent cinquante hymnes à l’imitation du roi, et tous les habitants d’Edesse les chantèrent (Eph.). 4. Eusèbe, dans un autre endroit (P. E.), fait une longue citation d’un ouvrage de Bardesane et l’introduit de la manière suivante : « Je vais encore te donner les arguments d’un homme de race syrienne, arrivé au comble de la science astrologique ; il se nomme Bardesane, et on rapporte qu’il dit en quelque endroit de ses dialogues avec ses disciples ... » Ce texte d’Eusèbe nous apprend, 1° que Bardesane le Syrien était très versé dans la science astrologique, ce que je m’efforce et m’efforcerai mettre en relief, et 2° que le fragment cité est tiré d’un dialogue de Bardesane avec ses disciples. Or, en 1845, M. Cureton découvrit parmi les manuscrits récemment acquis par le British Museum le texte syriaque du dialogue dont Eusèbe avait cité deux fragments. Ce texte était intitulé Livre des Lois des pays, et c’est celui que nous rééditons aujourd’hui. — M. Renan l’annonça dans le Journal Asiatique (avril 1852), et M. Cureton en donna (1855) une édition aujourd’hui épuisée; mais ces deux éditeurs, au lieu de s’en tenir à l’épigraphe donnée par Eusèbe à notre dialogue, annoncèrent qu’ils venaient de trouver « le très célèbre dialogue sur le destin adressé à l’empereur Antonin. » Cette assertion gratuite suscite une série de questions: 1° quel est cet Antonin? 2° comment Bardesane pouvait-il lui adresser, je ne dis pas une apologie, mais ce dialogue? 3° le dialogue fut rédigé par un disciple et non par Bardesane; 4° pourquoi le dialogue syriaque n’est-il pas dédié à Antonin? 5° Pourquoi, si ce dialogue est destine à Antonin, n’y trouve-t-on que deux phrases qui concernent les Romains, lesquelles phrases les accusent d’être d’une ambition insatiable et de voler toujours des pays? 6° puisque le texte syriaque ne porte pas la dédicace à Antonin, il ne doit pas être l’original, du reste l’empereur ne devait pas comprendre cette langue. On évite toutes ces difficultés en faisant le mot à mot des quelques phrases mises par Eusèbe en tête des extraits qu’il a pris dans notre dialogue. On n’y trouvera pas que ces extraits sont tirés du « très célèbre dialogue sur le destin adressé à l’empereur Antonin ». Il est vrai que la question du destin occupe dix-sept pages sur les trente du dialogue des Lois des pays, mais une similitude partielle de matière n’entraîne pas, en bonne logique, une identité d’ouvrage. On comprend très bien au contraire que Bardesane avait composé un écrit célèbre sur le destin, il devait aimer revenir sur ce sujet dans ses conversations.[8] Eusèbe nous apprend encore que Bardesane parla et écrivit en syriaque et que ses disciples traduisirent plus tard ses dialogues en grec (H. E.); on doit donc croire a priori que le dialogue des Lois des pays eut lieu en syriaque et fut rédige par Philippe (§ 17), dans la même langue, à Edesse,[9] puis on le traduisit en grec pour en faire profiter les étrangers; du reste, a posteriori l’examen des textes montre qu’Eusèbe nous donne deux fragments choisis dans une traduction grecque du texte syriaque en vue du but particulier qu’il poursuit[10] et que l’auteur des Récognitions n’a connu que le texte d’Eusèbe et pas même la traduction grecque dont s’est servi ce dernier.[11] 5. Un éditeur a coutume de chercher des textes de comparaison qui expliquent les passages obscurs dans son auteur et en fortifient les passages déjà clairs par eux-mêmes. On a appliqué la même méthode à Bardesane, mais en ne tenant compte que du passage où Eusèbe raconte (H. E.) qu’il participa au commencement à l’erreur de Valentin ;[12] on supprima même ces deux mots au commencement pour se souvenir uniquement que Bardesane avait participé aux erreurs de Valentin et on chercha tous les textes de comparaison chez les auteurs gnostiques. On ne tint aucun compte du texte du même Eusèbe (P. E.) qui nous présente Bardesane comme parvenu à la cime de la science astrologique; bien plus, on transforma, par préjugé, les textes astrologiques en textes gnostiques, on fit des sept planètes sept éons, des signes du zodiaque des dieux et des syzygies astronomiques des couples de divinités gnostiques, etc. (Ha.; Hi.). Nous restituerons à Bardesane son véritable caractère, croyons-nous, en prenant pour auteur de comparaison Firmicus Maternus qui promet de nous apprendre dans son ouvrage tout ce que dirent sur le destin les Egyptiens et les Babyloniens (II Praef. ; cf. infra § 34 et 49).[13] Firmicus partage les opinions d’Avida; les lois elles-mêmes sont soumises au destin.[14] Firmicus établit l’existence du destin tout-puissant, par les mêmes arguments que Bardesane établit celle du destin restreint au corps et à ses affections : D’où vient (sinon du destin) qu’un pirate, après une infinité de meurtres, élève heureusement ses fils près de lui, tandis que l’innocent est séparé des siens? D’où vient que les méchants sont dans les honneurs et les bons en péril, que le fort est dominé par le faible et le bon par le mauvais? d’où vient que la justice n’est pas rendue au juste et que l’impudique et le dissolu obtiennent les charges à l’encontre de l’homme pudique et sobre (I, viii, 5, 7, 55)? Le moyen terme trouvé pour concilier l’astrologie avec le christianisme et qui consiste à refuser aux planètes toute incidence sur la liberté mais à leur en accorder une sur le corps (ce qu’ont enseigné Bardesane et les scolastiques), est aussi connu de Firmicus. Firmicus donne les nombreuses règles qui régissent l’influence des planètes: Le soleil, Jupiter et Saturne favorisent les naissances qui ont lieu de jour (II, vii). Si donc à une naissance de jour ces planètes occupent les lieux favorables et les premiers pivots de la naissance (sur l’horizon), elles déterminent les plus grands accroissements de félicité (II, xviii, 12). Les planètes favorables sont Jupiter et Venus, Mercure est neutre. Les planètes se rendent témoignage quand elles sont en conjonction ou en opposition ou aux sommets d’un triangle, d’un carré ou d’un hexagone inscrit au cercle du zodiaque. Les planètes favorables placées en conjonction en trine ou en sextile font tout arriver heureusement. Les planètes défavorables placées en opposition ou en quadrature amènent de nombreux malheurs. Dans les autres cas, les influences se compensent (II, xviii, 5, 6, 7). On distingue douze lieux dans le zodiaque, en commençant au degré qui est sur l’horizon est, et donnant 30° à chaque lieu en allant de l’est vers le méridien sud. Quatre de ces lieux qui sont les principaux: le levant, le méridien sous la terre, le couchant et le méridien au-dessus de la terre (milieu du ciel), sont appelés pivots (II, xiii). Quatre autres lieux, ceux qui suivent immédiatement ceux-ci, sont appelés favorables. Celui qui suit le milieu du ciel est appelé Bona Fortuna ou Bonus Daemon (II, xiv): enfin les quatre derniers lieux sont appelés pigra ou dejecta (II, xv). Chacun de ces lieux a rapport avec les circonstances de la vie, par exemple le lever avec la durée de la vie, le méridien inférieur avec les parents. On attribue à chaque planète un ou deux signes du zodiaque qui constituent sa maison ou son domicile, ainsi la maison du soleil est le Lion; de plus, c’est dans un certain degré d’un certain signe qu’une planète produit son maximum d’effet, on appelle ce degré l’exaltation de cette planète. Ainsi : « Sol in Arietis parte XIX exaltatur, in Librae vero parte XIX dejicitur » (II, ii et iii). De plus la maison de chaque planète est divisée en confins (fines) ou degrés attribués à toutes les autres planètes. Ainsi Mars est le maître (dominus) du Bélier et du Scorpion qui constituent sa maison, mais cela n’empêche pas les trente degrés du Bélier d’être partagés en cinq confins de six degrés chacun attribue à Jupiter, Venus, Mercure, Mars, Saturne (II, vi). » Le mot genitura désigne la disposition du ciel au moment de la naissance. Supposons, par exemple, qu’à ce moment Jupiter soit dans les Gémeaux. Le maître des Gémeaux est Mercure et, pour apprécier l’action de Jupiter, il nous faut d’abord savoir si Mercure est dans les lieux favorables (cardines et secundi loci) ou dans les lieux défavorables (pigri loci). Car s’il est bien place, il en sera heureux et son bonheur rejaillira sur Jupiter qui est son hôte (II, xviii, 9-12). Ii y a ensuite dans Firmicus un nombre considérable de règles qui fixent les actions des planètes suivant leur position relative ou dans les signes du zodiaque ou par rapport à l’horizon. Il importe seulement de remarquer qu’il n’est fait appel dans ces règles à aucune divinité et qu’on n’y trouve même pas de philosophie. Ce sont de purs énoncés. Nous en citerons quelques-unes en note. 6. Bardesane est chrétien[15] (§ 57). Il professe un seul Dieu (§ 10, 11, 16, 26) tout-puissant, car tout ce qui existe a besoin de lui (§ 58), il créa les mondes (§ 26, 60) et coordonna et subordonna les êtres (§ 16); il créa d’abord les éléments primitifs : le feu, le vent, l’eau, la lumière et l’obscurité, chacun d’eux avait une certaine liberté, car aucun être n’en est complètement privé (§ 16, 17, 58), occupait un endroit déterminé et avait une certaine nature. L’obscurité[16] était nuisible et tendait à monter du bas où elle était pour se mélanger aux éléments purs qui appelèrent Dieu à leur secours. Celui-ci les secourut par le Messie (Mi. et § 60) et constitua le monde actuel, qui est un mélange de bien et de mal, car les natures, ou les éléments primitifs, avaient déjà commencé à se mélanger; chacune d’elles garde ses propriétés, mais, par son mélange avec d’autres, elle perd de sa force (§ 17, 58, 60). Dieu laisse opérer le mal, parce qu’il est patient, mais, plus tard, il constituera un nouveau monde dont tout mal sera banni (§ 58). Ainsi le monde actuel aura une fin (§ 28) au bout de six mille ans (§ 59). En attendant, le mal subsiste, mais il n’est pas l’œuvre d’une puissance effective, il est produit par la méchanceté et l’erreur (c’est une privation) (§ 58); c’est l’œuvre du démon et d’une nature qui n’est pas saine (§ 20). Dieu créa aussi des anges doués du libre arbitre (§ 15), dont une partie pécha avec les filles des hommes (§ 16). Il créa l’homme qu’il égala aux anges par la liberté (§ 15) et le forma d’une intelligence, d’une âme et d’un corps (§ 28). Le corps dépend des planètes pour la vie et la mort, la fortune et l’infortune, la santé et les maladies (§ 27). L’homme est libre, il peut faire le bien et éviter le mal, il est immortel et sera récompensé ou puni selon ses œuvres (§ 18, 24, 32, 33). Il y aura un jugement dernier (§ 16, 33). Bardesane ne nous dit pas explicitement que le corps ressuscitera et sera jugé. Il est donc possible, comme on l’en a toujours accusé,[17] qu’il ait estimé que ce corps si dépendant des planètes était corruptible sans retour et que l’on sauvait suffisamment la personnalité humaine par la conservation des âmes sensitive et rationnelle. Nous n’avons cependant aucun texte de lui qui le prouve. 7. Pour expliquer un mot, nous relèverons les passages dans lesquels il se trouve et chercherons si dans l’un au moins de ces passages il a un sens bien déterminé et qui suffise à traduire tous les autres. a) Itio[18] a clairement le sens d’être en général : ce qui est un sans avoir de distinction est un être qui jusqu’à maintenant n’a pas été créé. Le même mot peut désigner des êtres particuliers : les éléments dont il est question ailleurs et les êtres en général. Ce mot fut réservé plus tard à l’être suprême, ce qui donna à saint Ephrem l’occasion de faire quelques faux raisonnements: David n’admet qu’un seul Itio, Bardesane prône plusieurs Itié; comme il leur donne le même nom, il faut donc que leur nature soit la même (LIII, p. 554, B.). Aussi Bardesane, qui prétend qu’il ne peut pas y avoir plusieurs Dieux, quand il enseigne qu’il y a plusieurs Itié admet ce qu’il rejetait (III, p. 443, E.). b) Gadt a clairement, le sens astrologique de fortune ou plutôt génie, cf. § 40. Ce sens est suffisant. c) On trouve: les éléments[19] dont nous avons parlé. » Or il est question plus haut du soleil, de la lune, des étoiles, de la mer, des montagnes, des vents et de la terre; telle serait donc la signification de ce mot, qui est suffisante aussi du reste. d) Les chefs, sont, d’après le contexte, les planètes, lesquelles, selon leur position, produisent tel ou tel horoscope. e) Les conducteurs, sont les planètes, d’après le même contexte. Ceci est encore en évidence: « La liberté de l’homme n’est pas conduite par la nécessité des sept (planètes), ... mais cet homme que nous voyons (en tant que corps) ne peut échapper aussitôt au pouvoir de ses conducteurs. » Il y a parallélisme entre les deux parties, et le sens est: La liberté de l’homme n’est pas au pouvoir des planètes, mais il n’en est pas de même pour son corps, de même on lit: « le destin des conducteurs », mais le destin a toujours été le résultat des diverses positions des planètes et rien n’indique qu’il y ait ici un destin différent du précédent, les conducteurs sont donc les planètes. On lit du reste, que, selon les astrologues... les maladies, la santé etc. « arrivent à l’homme par la conduite des astres que l’on nomme les sept et ils sont conduits par eux. » Il était donc naturel d’appeler ces astres conducteurs. Ce sens satisfait aux autres passages. Cf. § 26 (note). f) Les dominateurs sont synonymes des planètes. Les hommes ne font pas ce que les planètes décrètent dans leurs destins et d’après leurs degrés, car les hommes se donnent arbitrairement des lois... ce qui est contraire au destin des dominateurs. De même, on trouve que les dominateurs remplacent dans la phrase les chefs et les conducteurs, donc leur sont équivalents, c’est-à-dire désignent aussi les planètes, mais a un autre point de vue: Ce même mot dominateur est appliqué aux hommes; il est opposé à obéissant ou soumis. Le sens planètes suffit encore. Cf. § 26 (note). g) Le mot mardito désigne la marche des planètes. Car il y est dit que les planètes produisent de bons effets pourvu que la mardito suit favorable et qu’elles se trouvent au méridien (voir la note § 31) sur la sphère céleste dans leurs degrés (cf. § 5) Par exemple : Si a Marte defluens Luna plena vel crescens lumine ad Jovem feratur in opportunis genitur locis, facit duces ducentes exerciturn, potentes, imperiosos et qui sint omni ratione terribiles... Si vero deficiens lumine et a Marte defluens ad Saturnum feratur, facit lunaticos, haemorrhoicos, claudos, paralyticos, gibberosos, aut si nihil horum fuerit, facit biothanatos. F. M., IV, xi, 8, 9. — Dans le premier cas la mardito (la marche de la lune) est favorable, dans le second elle est très défavorable. Le sens de marche ou révolution s’impose aussi, et enfin il suffit. h) Les sept sont les sept planètes, car on lit: ces astres que l’on appelle les sept; et ce texte positif fera tomber, nous l’espérons, la légende des sept éons, et aidera à comprendre un chapitre de la biographie de saint Ephrem.[20] Ces mots ont le même sens. 8. Nous avons peine à concevoir que l’astrologie ait été regardée en Orient comme un crime et un acte de paganisme, car il n’en fut jamais de même chez nous et on raconte qu’un empereur de Russie voulut encore faire tirer un horoscope au grand Euler vers l’an de grâce 1750.[21] Cependant l’apôtre d’Edesse Adaï recommandait à ses disciples de fuir « le mensonge, l’homicide, le faux témoignage, les incantations, les destins, les horoscopes, les étoiles et les signes du zodiaque. »[22] Nos contemporains ne se doutent pas que si Euler avait tiré l’horoscope de l’empereur, il aurait pris rang à côté des homicides et des magiciens aux yeux des chrétiens d’Edesse, disciples d’Adaï. Aussi n’a-t-on pas compris quelle fut l’hérésie de Bardesane, car on négligeait les textes clairs, qui sont des textes astrologiques, comme n’ayant aucune importance, tandis qu’ils étaient prépondérants à Edesse, et on manquait de fil conducteur pour interpréter le petit nombre des textes obscurs. Ces textes obscurs étaient seuls étudiés puisque les autres n’avaient pas d’importance pour nous et, avec un peu d’imagination et beaucoup d’érudition, on y trouvait des idées étranges que l’on appelait erreurs gnostiques. Cependant les premiers auteurs qui nous parlent de Bardesane nous le représentent surtout comme un philosophe chrétien adonné à l’étude de la nature et en particulier des mouvements des astres. a) Bardesane lui-même, dans le livre des Lois des pays, nous montre la connaissance qu’il a de l’astrologie et distingue deux phases dans sa vie. Il condamne, dans la seconde phase, c’est-à-dire depuis qu’il est devenu chrétien, ce qu’il écrivait dans la première (§ 25). Aussi pour apprécier à sa juste valeur la phrase suivante de saint Ephrem : « Il vient de me tomber sous la main un livre de Bardesane et aussitôt j’ai été contristé,[23] il nous faudrait connaître non seulement le contenu exact, mais aussi la date de la composition de ce livre, sinon nous tomberions dans la faute de celui qui attribuerait à l’évêque d’Hippone la conduite d’Augustin. On a déjà vu qu’Eusèbe distingue aussi deux phases opposées dans la vie de Bardesane (§ 2). b) Eusèbe nous apprend (nous l’avons mis en épigraphe) que Bardesane était arrivé au sommet des connaissances astrologiques (P. E.). c) Saint Ephrem lui-même vient confirmer le texte d’Eusèbe (cf. Mi., p. 8-20). « Bardesane ne lisait pas les prophètes, source de vérité, mais il feuilletait assidûment les livres qui traitaient des signes du zodiaque. » (p. 439, E.). « Ce sophiste prôna tes signes du zodiaque, observa les horoscopes loua les sept planètes, fixa les heures, divisa (la terre) en sept parties (climats) et légua ces enseignements à ses disciples (p. 550, C.). « Ils observaient les mouvements des corps (célestes), divisaient le temps, notaient les signes célestes et en déduisaient des significations cachées, comparaient la pleine lune au signe du zodiaque En un mot, au lieu d’agir avec l’Eglise et de méditer avec le fidèle les livres des Saints, ils étudiaient les livres les plus funestes. » (p. 438, F. etc.). La biographie de S. Ephrem, en dehors de la négation de la résurrection des corps, ne reproche à Bardesane que des erreurs astrologiques. (cf. Mi., p. 19-20). Nous expliquons facilement, dans le même ordre d’idées, les textes moins explicites que l’on trouve dans saint Ephrem. Prenons pour exemple le texte suivant regardé comme difficile :[24] Solis Lunaeque meatus admiratus, hanc (rerum) matrem imaginatus est, ilium Patrem. Deos Deasque distinxit, hisque longum sobolem adjunxit, sacra divinaque omnia pleno ore traduxit, laudavit quae sibi finxit numina ea solemni formula salutare solitus: gloria vobis domini (moraï) coetus deorum (p. 558, D.). Nous le paraphraserons ainsi : « A la vue des admirables révolutions[25] du soleil et de la lune et des effets étonnants[26] qu’ils produisent sur les choses créées, il imagina d’appeler l’une la mère des choses et l’autre le père.[27] Il distingua aussi des dieux et des déesses et en reconnut un grand nombre, car il donnait ces noms aux planètes et aux signes du zodiaque; il augmenta encore le nombre de ces dieux en donnant ce nom aux décans obtenus en partageant chaque signe du zodiaque en trois parties ;[28] il leur transporta ainsi les noms et les propriétés réservés à la divinité,[29] il prônait ces Dieux qu’il avait inventés[30] et saluait le soleil et la lune de la manière solennelle suivante : Salut a vous, maîtres de l’assemblée des Dieux,[31] car vous êtes les astres les plus puissants et les plus utiles. L’éducation opposée que reçurent Bardesane et saint Ephrem[32] suffit à nous expliquer pourquoi le dernier ne put comprendre le premier. Il craignait peut-être aussi que l’astrologie ne conduisit les fidèles à l’adoration des astres. Nous regrettons cependant aujourd’hui que les idées de saint Ephrem aient prévalu et aient substitué dans la littérature syriaque une banale phraséologie l’observation de la nature et des hommes qui remplit le livre des Lois des pays de Bardesane devenu chrétien. La philosophie naturelle, et l’adaptation de cette philosophie aux dogmes tentée par Bardesane, furent impitoyablement proscrites par les moines dont saint Ephrem est le type le plus illustre, et on les remplaça par une théologie mystique qui crut sage d’arracher les hommes à l’étude du monde pour les porter à l’étude de Dieu; on substitua ainsi un sujet inabordable et incompréhensible à un champ d’études ouvert à l’observation et aux expériences où l’erreur n’a qu’un temps, — celui de montrer qu’elle est en contradiction avec des faits ou des observations. — C’est ainsi que l’on prépara les schismes de Nestorius et d’Eutychès et les ardentes luttes religieuses des ve et vie siècles, durant lesquelles les adversaires, impuissants à se convaincre et quelquefois à se comprendre, remplaçaient les faits et les observations, bases des sciences positives, par des excommunications et des appels au pouvoir séculier et à la force brutale. Jusqu’aux beaux temps de la puissance arabe, l’étude de la philosophie naturelle des Grecs fut restreinte à trois ou quatre écoles ou monastères et se borna à de timides traductions. Aussi ne put-on y faire aucun progrès. Bardesane ne trouva des continuateurs qu’au temps de la puissance arabe. Saint Ephrem ne paraît pas avoir eu personnellement grand succès, puisque sous Raboula évêque d’Edesse (412-435) (D., p. 168) les principaux personnages de la ville appartenaient à l’école de Bardesane. « Par sa parole persuasive, Raboula les ramena à l’orthodoxie. Après les avoir convaincus de leurs erreurs, il leur donna le baptême, et fit démolir, de leur consentement, l’Eglise où ils se réunissaient; les pierres de l’édifice furent utilisées à d’autres constructions (D., p. 170). Ces derniers détails nous sont fournis par la biographie de Raboula. Nous ajouterons que cette conversion fut d’autant plus facile à opérer par la persuasion, que Bardesane, le dialogue des Lois des pays nous le montre, n’enseignait aucune erreur irréductible avec le dogme chrétien. Il suffisait de promettre de ne plus étudier les phénomènes naturels et de se borner à lire la Bible, promesses qui durent peu coûter aux Sémites auditeurs de Raboula, car, ni à ce moment ni plus tard, ils ne témoignèrent d’un grand zèle pour l’étude des sciences. On conçoit cependant que certains disciples de Bardesane purent exagérer les doctrines du maître, tomber dans tous les errements de l’astrologie, ne pas se soumettre à l’Eglise et passer au Manichéisme. On expliquerait ainsi pourquoi les auteurs postérieurs attribuèrent à Bardesane des erreurs dont il n’est fait mention ni dans les Lois des pays, ni, sous son nom, dans saint Ephrem, et qui sont au contraire attribuées explicitement à Manès; mais il est possible aussi qu’après la proscription des ouvrages de Bardesane les auteurs du vie au xiiie siècle aient voulu reconstituer son hérésie comme ont voulu le faire les auteurs du xixe siècle, à l’aide des quelques citations de saint Ephrem et d’autres auteurs analogues. Chacun pouvait dès lors donner libre cours à sa fantaisie et la légende de Bardesane put facilement se former et s’accroître.[33] Citons quelques exemples : — Un astrologue doit être adonné aux sciences occultes; aussi on lui attribua un alphabet mystique et artificiel qui fut appelé de son nom alphabet Bardesanien, et qui est certainement d’origine juive (D., p. 118). Ses théories sur la formation du monde, rapprochées des théories plus ou moins analogues de Manès, lui firent attribuer des spéculations sur le bien et le mal, la lumière et les ténèbres (cf. le Christ au xe siècle, et le Schahrastani au xiie). On trouvera (§ 60, 61) un texte de Moïse Bar Cépha qui semble se rattacher à cet ordre d’idées. Pour Maçoudi (ixe-xe siècle), il fut évêque d’Edesse. Il avait été trouvé sur les bords du Daiçan et avait fondé une secte de dualistes[34] — Pour Théodore Bar Koni (ixe siècle), il fut ordonné prêtre, et fonda son hérésie parce qu’on ne voulut pas le nommer évêque, comme il le désirait. Cf. Inscriptions Mandaïtes des coupes de Khouabir par H. Pognon, p. 122 (chez Welter, Paris, 1898-1899). — Pour Michel le Syrien, il fut fait diacre par un évêque d’Edesse, inconnu d’ailleurs, nommé Hystaspe, et fut excommunié par l’évêque Aqi, inconnu d’ailleurs également. Enfin au xxe siècle, Bardesane fut rattaché à l’école gnostique.[35] En résumé, lorsque nous ajoutons au nom de Bardesane l’épithète d’astrologue, nous ne prétendons pas lui enlever ses titres de littérateur, de philosophe et de poète; nous voulons dire seulement que c’est surtout l’astrologue qui est arrivé jusqu’a nous dans le livre des Lois des pays et les citations de saint Ephrem, et nous voulons proposer d’employer ce mot pour remplacer le mot gnostique, assez vague et fort peu justifié, trop usité jusqu’ici. Bardesane est pour nous un adepte de la philosophie naturelle, vers laquelle son éducation le portait, qui fut noyé sous les flots de la théologie mystique de l’orthodoxe saint Ephrem, dont se réclament également du reste les catholiques et les jacobites. F. NAU. Paris, 23 mars 1899.
LE LIVRE DES LOIS DES PAYSOccasion du livre.9. Nous rendions visite, il y a quelques jours, à notre frère Schemschagram,[36] quand Bardesane vint nous y trouver; après qu’il l’eut touché (lui eut tâté le pouls)[37] et eut constaté qu’il se portait bien, il nous demanda: « De quoi parliez-vous? car j’ai entendu votre voix du dehors au moment où j’entrais. » C’était son habitude, en effet, quand il nous trouvait en conversation, de nous demander: « Que dites-vous? » afin de parler là-dessus avec nous. Première question d’Avida: Dieu ne pouvait-il pas créer les hommesde manière à ce qu’ils ne pussent pécher?10. Nous lui répondîmes qu’Avida[38] nous disait: « Si Dieu est un, comme vous le prétendez, si c’est lui qui a créé les hommes, et s’il veut que vous fassiez ce qui vous a été ordonné, pourquoi n’a-t-il pas créé les hommes de manière qu’ils ne puissent pas pécher, mais fassent toujours ce qui est bien, car de cette manière sa volonté serait accomplie[39]? » Question incidente: Méthode à suivre pour s’instruire.11. Bardesane lui répondit: « Dis-moi, mon fils Avida, quel est ton avis? le Dieu de l’univers n’est-il pas un, ou bien est-il unique et ne veut-il pas que les hommes se conduisent avec vertu et rectitude? » Avida répartit: « Ce sont ceux de mon âge, maître,[40] que j’interrogeais, afin qu’ils me donnassent une réponse.[41] » Bardesane lui dit: « Si tu veux apprendre, tu as avantage à le faire de quelqu’un plus âgé qu’eux, et si tu veux enseigner, il ne convient pas que tu les interroges, mais bien que tu les laisses t’interroger sur ce qu’ils voudront, car les maîtres (docteurs) sont interrogés et n’interrogent pas, ou, s’ils interrogent, c’est pour former l’esprit de leur disciple à bien interroger, afin de connaître sa pensée, car c’est une chose très importante pour chacun que de savoir comment il doit interroger. » 12. Avida répondit: « Je veux certainement m’instruire, mais j’ai commencé par interroger mes amis, parce que j’ai honte devant toi. » Bardesane lui dit: « Tu parles d’après les apparences,[42] mais sache que celui qui interroge bien et désire être convaincu et s’approche sans querelle du chemin de la vérité ne doit pas être blâmé ni avoir honte, car tes questions font plaisir à celui que tu interroges. Si donc, mon fils, tu as des idées sur la question que tu poses, développe-les-nous; si elles nous plaisent, nous serons d’accord avec toi, et si elles ne nous plaisent pas, nécessité nous sera[43] de t’en montrer la cause. Et si tu désires seulement connaître cette question,[44] n’ayant aucune idée préconçue à son sujet, comme un homme qui vient de prendre rang parmi les disciples et interroge depuis peu, (dans ce cas) je te parlerai, afin que tu ne t’éloignes pas sans profit de près de nous. Si ce que je te dirai te plaît, nous continuerons à te parler; si cela ne te plaît pas, nous ne t’en garderons pas rancune (litt. nous te parlerons sans jalousie). 13. Avida répartit: « Moi aussi je viens[45] surtout pour écouter et être convaincu, car cette question, je ne l’ai pas entendue d’un autre homme, mais je l’ai posée de moi-même à mes amis et ils n’ont pas voulu me convaincre, mais ils m’ont dit: « Crois fermement, et tu pourras tout savoir; » mais moi, je ne puis pas croire si je ne suis pas convaincu. 14. Bardesane dit: « Ce n’est pas Avida seul qui ne veut pas croire, mais encore beaucoup d’autres, et comme ils n’ont pas la foi, ils ne peuvent pas non plus être convaincus, mais toujours ils construisent et détruisent et se trouvent privés de toute connaissance de la vérité. En conséquence, puisque Avida ne veut pas croire, je vais parler, pour vous qui croyez, sur la question qu’il posait, et lui-même en apprendra ainsi davantage. » Et il (Bardesane) commença à nous parler: « Nombreux sont les hommes qui n’ont pas la foi et ne reçurent pas la science de la connaissance de la vérité; aussi ils ne sont pas capables de discourir et de conclure et n’ont pas facilement le courage[46] d’écouter, car ils n’ont pas le fondement de la foi sur lequel ils puissent bâtir, et ils n’ont pas de certitude en laquelle ils puissent espérer. Comme ils doutent même au sujet de Dieu, ils n’ont pas non plus son culte qui les sauverait de toutes les superstitions, car celui qui n’a pas la crainte de Dieu est soumis à toutes les craintes. Quant à ce qu’ils ne croient pas, ils ne sont même pas sûrs que c’est avec raison qu’ils ne le croient pas, mais ils errent dans leurs pensées et ne peuvent être fermes, la saveur de leurs pensées est insipide dans leur bouche, ils sont toujours terrifiés, tremblants, et ils se révoltent. Réponse la première question d’Avida.15. J’en arrive à la question d’Avida: Pourquoi Dieu ne nous a-t-il pas faits de manière que nous ne péchions pas et ne soyons pas coupables? — Si l’homme était ainsi fait, il ne s’appartiendrait pas, mais serait l’instrument de celui qui le mettrait en mouvement; il est par suite évident que celui qui le mettrait en mouvement comme il le voudrait le dirigerait vers le bien ou vers le mal. En quoi l’homme différerait-il d’une lyre dont un autre joue, ou d’un char qu’un autre conduit? La louange et le blâme dépendent de l’ouvrier: la lyre ne sait pas ce qu’on joue sur elle et le char ne sait pas s’il est bien ou mal conduit, mais ce sont des instruments faits pour l’usage de celui qui a la connaissance. Dieu, dans sa miséricorde, n’a pas voulu créer l’homme de cette manière, mais par la liberté il l’a élevé au-dessus de beaucoup d’êtres et égalé aux anges. Car remarque que le soleil, la lune, la sphère céleste[47] et toutes les autres choses qui sont plus grandes que nous par quelque côté n’ont pas reçu le libre arbitre, mais toutes sont liées par le précepte de ne faire que ce qui leur a été ordonne et rien autre, car le soleil ne dit jamais: Je ne monte pas en mon temps, — ni la lune: Je ne changerai pas, je n’augmenterai ni ne diminuerai, — ni l’une des étoiles: Je ne me lèverai ni ne me coucherai, — ni la mer: Je ne porte plus les navires et ne reste pas dans les limites qui m’ont été assignées, — ni les montagnes: Nous ne demeurons pas dans les lieux où nous avons été placées, — ni les vents: Nous ne soufflons plus,— ni la terre: Je ne porte plus et ne souffre plus tout ce qui est au-dessus de moi. Car toutes les choses servent et sont soumises à un ordre,[48] toutes sont les instruments de la sagesse de Dieu qui ne peut se tromper. 16. Si tout était fait pour servir, quel est celui qui serait servi? et si tout était fait pour être servi, où serait le serviteur? Une chose ne serait pas distincte d’une autre, et une telle chose qui serait une et n’aurait en elle aucune distinction[49] est un être[50] qui jusqu’à maintenant n’a pas été créé, mais tout ce qui est requis pour le service a été livré à la puissance de l’homme, car l’homme a été fait à l’image de Dieu,[51] et ces choses lui ont été données par faveur, pour le servir durant un temps, et il a le don de pouvoir se conduire par son libre arbitre, et pour tout ce qui rentre dans son pouvoir, de le faire s’il le veut, et de ne pas le faire s’il ne le veut pas; ainsi lui-même se justifiera ou se condamnera. — S’il avait été créé pour ne pouvoir faire le mal et ainsi ne pas se rendre coupable, le bien qu’il pourrait faire ne lui appartiendrait pas non plus, et il ne pourrait se justifier par lui; la justification et la condamnation de celui qui n’a pas la liberté de faire le bien et le mal, ne dépend que du génie qui le pousse[52]? Aussi considérez combien grande fut la miséricorde de Dieu envers l’homme: il lui fut donné une liberté supérieure à celle de tous les éléments[53] dont nous avons parlé, afin de se vaincre lui-même, à l’aide de cette liberté, de se conduire divinement et de se mêler aux anges qui possèdent aussi le libre arbitre, car nous comprenons que si les anges n’avaient pas eu aussi le libre arbitre, ils n’auraient pas eu commerce avec les filles des hommes, n’raient pas péché et ne seraient pas tombés de leur place;[54] de même, c’est aussi par leur libre arbitre que les autres firent la volonté de leur maître, puis furent élevés, furent sanctifiés et reçurent de grands bienfaits. — Tout ce qui existe a besoin du maître de l’univers, et ses largesses n’ont pas de bornes; sachez cependant que même les choses que j’ai dit être assujetties au commandement ne sont pas complètement privées de toute liberté[55] et, à cause de cela, seront toutes soumises au jugement au dernier jour.[56] 17. Je lui dis: « Comment les choses qui sont déterminées peuvent-elles être jugées? » —Il me répondit: « Ce n’est pas en tant qu’ils sont déterminés, ô Philippe,[57] que les éléments[58] seront jugés, mais en tant qu’ils ont une puissance propre. Car les êtres[59] ne sont pas privés de leur nature quand ils sont ordonnés (combinés) mais uniquement de la force qu’ils avaient quand ils étaient intacts, car ils perdent dans le mélange de l’un avec l’autre et sont soumis à la force de leur créateur. Ils ne seront pas jugés en tant qu’ils sont soumis, mais par ce qui leur est propre.[60] » Objection d’Avida: L’homme ne peut accomplir les commandements de Dieu.18. Avida lui répondit: « Tout ce que tu dis est beau, mais les commandements donnés aux hommes sont difficiles et on ne peut les accomplir. » Bardesane dit: « Cette parole est de celui qui ne veut pas bien faire, et surtout de celui qui obéit et qui est déjà soumis à son adversaire (le démon), car les hommes n’ont l’ordre de faire que ce qu’ils peuvent faire. Deux commandements en effet nous sont proposés, qui (tous deux) plaisent et conviennent à la liberté elle-même: l’un de fuir tout ce qui est mal et que nous ne voudrions pas qu’il nous arrivât, l’autre de faire ce qui est bien et que nous aimerions et nous serions contents qu’il nous arrivât. Quel homme n’est pas capable de ne pas voler, de ne pas mentir, de ne pas commettre d’adultère et de fornication, de ne pas être envieux ou trompeur? Toutes ces choses dépendent de la pensée de l’homme; non de la force du corps, mais de la volonté de l’âme. Si pauvre, si malade, si vieux, si impotent que soit quelqu’un, il peut toujours ne pas faire tout cela. Et de même qu’il peut ne pas faire tout cela, il peut aussi aimer, bénir, dire la vérité et prier pour le bien de tous ceux qu’il connaît. S’il est en bonne santé et si c’est en son pouvoir, il peut encore donner de ce qu’il a et aider avec la force de son corps celui qui est malade et brisé. Je ne sais quelle est cette chose qu’il ne pourrait pas faire et qui pourrait donner lieu aux murmures des incrédules, mais je trouve que l’homme est plus fort pour accomplir ces commandements que pour toute autre chose, car ils sont faciles et rien ne peut leur faire obstacle. En effet nous n’avons pas reçu l’ordre de porter de lourdes charges de pierre ou de bois ou d’autre chose, ce que les athlètes (les robustes de corps) peuvent seuls faire, ni de bâtir des villes fortes et des cités, ce que les rois seuls peuvent faire, ni de conduire un navire, ce que les matelots seuls savent conduire, ni de mesurer et de diviser la terre, ce qui est le propre des arpenteurs, ni (de faire) l’un des métiers propres à quelques-uns et ignorés du reste (des hommes). Mais, grâce à la bonté de Dieu, des commandements sans difficulté nous furent donnés et tout homme vivant[61] peut les faire avec plaisir; car il n’est personne qui ne se réjouisse en faisant le bien et ne soit intimement heureux en fuyant les choses haïssables, à l’exception de ceux qui ne furent pas créés pour ce bien et qui furent appelés ivraie.[62] Car ne serait-ce pas (le fait) d’un juge inique, d’accuser quelqu’un au sujet de ce qu’il ne pouvait pas faire? » 19. Avida lui dit: « Tu affirmes donc, ô Bardesane, que ces actions sont faciles à faire? » Bardesane reprit: « Pour qui le veut, j’ai affirmé et j’affirme qu’elles sont faciles, car c’est là la bonne direction de la volonté libre et de l’âme qui ne se révolte pas contre ses guides.[63] Mais quant à l’action du corps, beaucoup de choses l’entravent, comme la vieillesse, la maladie et la pauvreté. » Instance d’Avida: Du moins l’homme ne peut faire le bien.20. Avida dit: « J’accorde que l’homme eut se garder des choses haïssables, mais qui peut faire le bien? » Bardesane continua: « Il est plus facile de faire le bien que de s’écarter du mal, car le bien est le propre de l’homme, aussi il se réjouit quand il le fait, tandis que le mal est l’œuvre du démon, aussi l’homme ne fait les choses haïssables que sous l’empire des passions et lorsque sa nature n’est pas saine.[64] Sache donc, mon fils, que louer et bénir son ami est chose facile, tandis que ne pas poursuivre et ne pas maudire son ennemi n’est pas chose facile, bien que ce soit possible. Quand quelqu’un fait le bien, son esprit est satisfait, sa conscience tranquille, et il désire que tout homme voie son action; lorsque quelqu’un pèche ou cause un préjudice, il est troublé et inquiet, plein de fureur et de colère, il a l’esprit et le corps malades, et tant qu’il est dans cet état d’âme, il ne désire être vu par qui que ce soit, et même les choses qui lui plairaient, celles qui entraînent après elles la gloire et la bénédiction, maintenant il les méprise; puis, après le trouble et l’inquiétude, viennent la malédiction et la honte. — Quelqu’un me dira ici que les fous sont tranquilles aussi quand ils commettent des impuretés, mais cette tranquillité ne vient pas de leur action, ni de ce qu’ils sont loués, ni de qu’ils ont une bonne espérance, et enfin elle n’est pas durable chez eux, car autre est la tranquillité que l’on a dans la santé, fondée sur une bonne espérance,[65] et autre la tranquillité des malades fondée sur une mauvaise espérance, car autre chose est la concupiscence, autre chose est la charité, autre chose la passion, autre chose l’amitié, et nous devons facilement comprendre que le faux amour est appelé concupiscence et, bien qu’il donne un apaisement momentané, il est bien éloigné de l’amour véritable qui nous donne une tranquillité éternelle, incorruptible et indéfectible. Seconde question: Le mal ne vient-il pas de notre nature?21. Je lui dis: « Cet Avida prétend encore que l’homme pèche naturellement, car s’il ne lui était pas naturel de pécher, il ne pécherait pas. » Bardesane répondit: « Si tous les hommes agissaient de la même manière et n’usaient que d’un seul mode de penser, il serait évident que leur nature les conduit, et qu’ils n’ont pas cette liberté dont je vous ai parlé.[66] Afin de vous faire comprendre ce qu’est la nature et ce qu’est la liberté, je dirai encore: Il est naturel à l’homme de naître, de grandir, d’arriver à l’âge mûr, d’engendrer, de vieillir en mangeant, buvant, dormant el veillant, puis de mourir. Ces choses, étant naturelles, arrivent tous les hommes, et non seulement à tous les hommes, mais aussi à tous les animaux qui ont la vie, et quelques-unes de ces choses arrivent aussi aux plantes. C’est l’œuvre de la nature,[67] qui agit, crée et produit tout comme cela lui a été ordonné. « La nature est conservée par les animaux même dans leur actions.[68] Car le lion mange naturellement de la chair, aussi tous les lions sont carnivores; les brebis mangent de l’herbe, aussi toutes les brebis sont herbivores; l’abeille fait le miel et s’en nourrit, aussi toutes les abeilles font du miel; la fourmi se ramasse durant l’été des vivres pour s’en nourrir l’hiver, et toutes les fourmis en font autant; le scorpion frappe de son dard celui qui ne l’a pas blessé, et tous les scorpions frappent de même; tous les animaux suivent la nature, les carnivores ne mangent pas de foin et les herbivores ne mangent pas de chair. 22. Les hommes ne suivent pas les mêmes lois; ils suivent la nature comme les animaux en ce qui touche à leur corps, mais dans les choses de l’esprit ils font ce qu’ils veulent, car ils sont des êtres libres, maîtres d’eux-mêmes et images de Dieu. Il y en a qui mangent de la chair et pas de pain et d’autres qui distinguent les nourritures de chair.[69] Il y en a qui ne mangent la chair d’aucun animal ayant la vie;[70] d’autres ont commerce avec leurs mères, leurs sœurs et leurs filles,[71] tandis que d’autres ne s’approchent pas eux-mêmes des femmes;[72] d’autres se vengent comme des lions et des panthères; d’autres, comme des scorpions, attaquent ceux qui ne leur ont pas fait de mal; d’autres sont traînés comme des moutons et ne font aucun mal à ceux qui les conduisent. Les uns se comportent bien, d’autres avec justice, et d’autres avec méchanceté. 23. Et si quelqu’un disait: C’est la nature (particulière) de chacun qui le fait agir ainsi, on verra (facilement) que cela est faux, car certains étaient débauchés et ivrognes, mais quand ils eurent été réprimandés par de bons rois, ils devinrent purs et tempérants et méprisèrent le désir de leur corps. D’autres vivaient dans la pureté et la tempérance, puis s’écartèrent de la doctrine orthodoxe, résistèrent aux commandements de la divinité et de leurs docteurs, tombèrent de la voie de la vérité et devinrent débauchés et luxurieux. D’autres se relevèrent encore de leur chute, la crainte (religieuse) entra chez eux et ils retournèrent à la vérité qu’ils avaient professée. 24. Quelle est donc la nature humaine? Voici que tous les hommes diffèrent les uns des autres dans leurs actes et dans leurs volontés. Et ceux qui se soumettent à une intelligence et à une volonté s’imitent les uns les autres. Mais les hommes qui jusqu’à maintenant se laissent tromper par leurs désirs et conduire par leurs passions veulent charger leur Créateur des péchés qu’ils commettent, afin qu’ils paraissent innocents et que, par leur vaine parole, celui qui les a faits soit coupable. Ils ne remarquent pas qu’il n’y a pas de lois pour les choses naturelles, que l’on ne fait pas un crime à un homme d’être de haute ou de petite stature, d’être blanc ou noir, d’avoir les yeux grands ou petits ou d’avoir quelques défauts corporels. Mais ou lui fait des reproches s’il vole, s’il ment, s’il commet des faux, s’il empoisonne ou outrage (son prochain), ou s’il fait d’autres choses semblables. On voit donc par là que nous ne nous rendons pas coupables ni ne nous justifions par ce qui ne dépend pas de nous mais nous arrive naturellement. Mais quand nous faisons quelque chose avec libre arbitre, si c’est bien, nous nous innocentons et nous en glorifions, si c’est mal, nous nous condamnons et nous en portons l’accusation. » Troisième question: Le mal ne vient-il pas du destin?25. Nous lui demandâmes encore et lui dimes: « Il y en a qui prétendent que les hommes sont conduits par le décret du destin, tantôt mal et tantôt bien. » 1° Réponse directe Bardesane définit les rôles de la liberté, de la nature et du destin.Il nous répondit: « Moi aussi, ô Philippe, je sais très bien[73] que les hommes appelés Chaldéens et d’autres encore aiment la connaissance de cet art, comme moi je l’ai aimée jadis.[74] J’ai dit dans un autre endroit[75] que l’âme humaine désire connaître ce que le grand nombre ne connait pas. Ces hommes (les Chaldéens) croient pouvoir le faire, et tous les péchés (des hommes) et toutes leurs bonnes actions et tout ce qui leur arrive, la richesse et la pauvreté, les maladies, la santé et les vices du corps leur arriveraient par le gouvernement (l’influence) de ces astres que l’on appelle les sept et ils seraient conduits par elles. — D’autres pensent au contraire que cet art n’est qu’une tromperie des Chaldéens, ou que le sort en lui-même n’existe pas mais n’est qu’un vain nom, toutes les choses grandes ou petites ne dépendent que de l’homme, les vices et les défauts du corps ne l’atteignent que par hasard. — D’autres disent que tout ce que fait l’homme, il le fait volontairement à l’aide de la liberté qui lui a été donnée, tandis que les vices, les défauts et les calamités qui lui arrivent sont une punition qui lui est envoyée par Dieu. 26. Pour moi, à mon humble avis, il me semble que ces trois opinions[76] sont exactes par un côté et fausses par un autre. Elles sont exactes, lorsqu’elles se bornent à parler des apparences que voient les hommes, car les hommes peuvent noter ces apparences en leur temps. Elles sont fausses parce que la sagesse de Dieu leur est supérieure, elle qui a créé les mondes,[77] l’homme, et l’ordre des conducteurs, et a donné à chaque chose la puissance qui convient à chacune d’elle, je veux dire que la puissance appartient à Dieu, aux anges, aux dominateurs, aux conducteurs,[78] aux éléments, aux hommes et aux animaux, mais tous ces ordres dont je viens de parler n’ont pas puissance sur tout, car celui qui a puissance sur tout est unique, mais ils sont puissants par quelque côté et impuissants par d’autres, comme je l’ai fait remarquer, afin qu’en tant qu’ils sont puissants apparaisse la bonté de Dieu, et qu’en tant qu’ils sont faibles ils reconnaissent qu’ils ont un maître. 27. Il y a donc un destin, comme le disent les Chaldéens, et tout ne dépend pas de notre volonté,[79] on le voit par ce fait que la plupart des hommes voudraient être riches et commander à leurs semblables, avoir la santé du corps et être obéis par les choses comme ils le veulent; mais la richesse se trouve chez peu, la puissance n’est que chez quelques-uns, et tous les hommes ne jouissent pas de la santé du corps; les riches ne possèdent pas complètement leurs richesses et les puissants ne sont pas servis par les événements comme ils le désirent, parfois ils leur désobéissent comme ils ne le voudraient pas, parfois les riches s’enrichissent comme ils le veulent et parfois ils s’appauvrissent comme ils ne le voudraient pas. Et ceux qui sont entièrement pauvres demeurent comme ils ne le voudraient pas et vivent dans le monde contrairement à leur désir, et convoitent ce qui les fuit. Beaucoup engendrent des enfants et ne les élèvent pas, d’antres les élèvent sans les conserver, d’autres les conservent et ils leur sont un sujet de honte et de douleur. D’autres sont riches comme ils le veulent, et malades bien qu’ils ne le veuillent pas; d’autres sont en santé comme ils le veulent, et pauvres bien qu’ils ne le veuillent pas. Il y en a qui ont en abondance ce qu’ils veulent et en petite quantité ce qu’ils ne veulent pas, d’autres ont en abondance ce qu’ils ne veulent pas et en petite quantité ce qu’ils veulent. Ainsi ce fait est bien en évidence que les richesses, les honneurs, la santé, les maladies, les enfants et tous nos désirs dépendent du destin et ne sont pas en notre pouvoir.[80] Quand certaines choses arrivent comme nous le désirons, nous nous en glorifions et nous en réjouissons, et nous sommes entraînés de force vers celles que nous ne désirons pas. Cependant ces choses qui nous arrivent sans que nous les désirions montrent bien évidemment que celles qui nous plaisent, ne nous arrivent pas parce que nous le voulons, mais elles nous arrivent telles quelles et nous nous réjouissons des unes et pas des autres. En résumé, nous autres hommes nous sommes tous conduits de la même manière par la nature et de manières différentes par le destin, enfin chacun se conduit comme il veut à l’aide de la liberté. 28. Ajoutons quelques mots pour montrer que le destin ne domine pas sur tout: En effet, cela même qu’on appelle destin est le mode d’action[81] qui a été donné par Dieu « aux dominateurs[82] » et aux éléments. Cette action et ce mode modifient les intelligences dans leur descente vers l’âme, et les âmes dans leur descente vers les corps,[83] et cet agent de modification est appelé destin et horoscope du composé qui a été criblé et purifié pour l’avantage de ce qui, par la grâce et la miséricorde de Dieu, se maintient et se maintiendra jusqu’à la fin du monde.[84] 29. Ainsi le corps est conduit par la nature, et l’âme souffre et sent avec lui,[85] mais il n’est pas contraint ni aidé par le destin dont nous venons de parler, dans toutes les choses qu’il fait une par une (c’est-à-dire à des époques déterminées). Ainsi un homme ne peut être père avant l’âge de quinze ans, ni une femme être mère avant l’âge de treize ans. Il y a aussi une loi pour la vieillesse, en vertu de laquelle les femmes cessent d’enfanter et les hommes sont privés de la propriété naturelle d’engendrer. Certains animaux, conduits aussi par leur nature, non seulement engendrent avant l’âge dont je viens de parler, mais deviennent même trop vieux pour engendrer. Ajoutons qu’au moment où le corps humain est devenu trop vieux pour engendrer, le destin ne peut pas lui donner des enfants, dès que le corps n’a plus la propriété naturelle d’en donner; de même le destin ne peut conserver le corps humain en vie sans manger et sans boire, ni l’empêcher de mourir en mangeant et en buvant, car toutes ces choses et beaucoup d’autres ne dépendent que de la nature. 30. Mais pendant que les époques et les modes d’action de la nature s’accomplissent, le destin vient alors (s’y surajouter et) il se manifeste et produit des effets différents les uns des autres; tantôt il aide et renforce la nature et tantôt il l’afflige et la contredit. (Par exemple:) de la nature viennent la croissance et la perfection du corps; mais en dehors de la nature, et par suite du destin, viennent les maladies et les vices du corps. De la nature vient le rapprochement des mâles et des femelles et l’apaisement des deux côtés[86] mais du destin viennent la répulsion et la fuite du rapprochement, et toutes les impudicités que les hommes commettent sous l’influence de leurs passions à l’occasion du rapprochement (sexuel). De la nature viennent la naissance et les enfants, mais en vertu du destin les enfants sont difformes, ou d’autres fois sont rejetés, et parfois meurent avant leur temps. La nature donne une nourriture suffisante pour tous les corps, mais le destin amène les disettes et la souffrance des corps; du destin procèdent encore la gourmandise et le luxe inconvenant. La nature demande que les vieillards jugent les jeunes gens, et les sages les insensés; que les forts conduisent les faibles, et les hommes courageux les craintifs; mais le destin fait que les jeunes commandent aux vieux, les fous aux sages, et qu’en temps de guerre les faibles conduisent les forts, et les hommes craintifs les vaillants. 31. Qu’il vous suffise de savoir que chaque fois que la nature est troublée dans sa rectitude, ce trouble est causé par le destin, parce que « les chefs[87] et les conducteurs[88] » dont dépend l’influence appelée horoscope[89] sont opposés les uns aux autres. Ceux de droite sont appelés « ceux qui aident la nature »; ils augmentent sa beauté, pourvu que leur marche[90] s’y prête, qu’ils se trouvent aux endroits élevés (vers le méridien)[91] de la sphère céleste, dans les degrés qui leur sont propres.[92] Ceux de gauche sont appelés « mauvais », et quand ils occupent aussi les endroits élevés (vers le méridien), ils sont opposés à la nature et ne nuisent pas seulement aux hommes, mais aussi de temps en temps aux animaux, aux arbres, aux fruits, aux produits de l’année[93] et aux sources d’eau, en un mot à tout ce qui dans la nature est placé sous leur influence. Cette division et ces discordances qui existent entre « les dominateurs » (planètes)[94] fit penser à bien des hommes que le monde est conduit sans providence, parce qu’ils ne savaient pas que cette discordance et ces divisions, l’innocence et les défauts tiennent aux actes que Dieu laissa à leur liberté, afin que ces agents eux-mêmes pussent, dans leur libre arbitre, s’innocenter où se condamner.[95] 32. Nous venons de voir comment le destin peut nuire à la nature, nous pouvons voir encore que la liberté de l’homme repousse le destin et l’entrave, mais pas en tout, de même que le destin ne pouvait pas non plus détruire complètement la nature. Il faut donc que ces trois choses la nature, le destin et la liberté, conservent leur existence (propre), jusqu’à ce que les révolutions[96] soient terminées et que la mesure et le nombre soient accomplis tels qu’il l’a paru bon à celui qui décrète quels seront le règne et la fin de toutes les créatures, et l’état de tous les êtres[97] et de toutes les natures. » 33. Avida dit: « Je suis persuadé par la démonstration que tu viens de faire que l’homme ne pèche pas à cause de sa nature et que tous les hommes ne se conduisent pas de la même manière; si tu peux encore me montrer que ceux qui pèchent ne le font pas à cause du destin et par nécessité, il faudra croire alors que l’homme a son libre arbitre et que par sa nature il est porté vers le bien et éloigné du mal,[98] d’où c’est avec justice qu’il sera jugé au dernier jour.[99] 2° Réponse Indirecte: Les hommes soumis à un même destin agissentdiversement selon leurs lois, donc le destin ne les contraint pas.Bardesane répondit: « De ce que les hommes n’agissent pas de la même manière, tu es convaincu qu’il ne leur est pas naturel de pécher; il faudra aussi que tu reconnaisses qu’ils ne pèchent aucunement d’après leur destin, pourvu que nous puissions te montrer que le décret du destin et « des dominateurs » (planètes)[100] n’agit pas de la même manière sur tous les hommes, mais que nous avons notre libre arbitre pour ne pas obéir à la nature[101] du monde et ne pas être mis en mouvement par la direction « des dominateurs ». Avida dit: « Montre-moi cela et tu m’auras persuadé et je ferai tout ce que tu m’ordonneras. » 34. Bardesane répondit: « As-tu lu les livres des Chaldéens de Babylone,[102] dans lesquels est écrite l’action des planètes dans leurs rapports mutuels[103] sur l’horoscope des hommes, et les livres des Egyptiens dans lesquels est écrit tout ce qui peut arriver aux hommes? » Avida reprit: « J’ai lu des livres chaldéens, mais je ne sais pas quels sont ceux de Babylone ou ceux des Égyptiens. Bardesane répondit: « Cela tient à l’enseignement des deux pays. » Avida dit: « On sait qu’il en est ainsi. » Bardesane reprit: ce coute donc et comprends que les hommes qui couvrent la terre ne font pas également ce que les étoiles (planètes) décident dans leurs destins et d’après leurs degrés.[104] Car les hommes, dans chaque pays, se donnèrent des lois à l’aide de cette liberté qui leur fut octroyée par Dieu et qui est contraire au destin « des dominateurs »[105] (planètes), qui s’attribuent ce qui ne leur a pas été donné. Je commencerai donc à parler, autant qu’il m’en souvient, à, partir de l’Orient, commencement de tout le monde. 35. Lois des Séres (Chinois).[106] Il est défendu aux Sères de tuer, de forniquer, de servir les idoles, et dans tout le pays de Sir il n’y a pas d’idoles ni de courtisane ni d’homicide, bien qu’ils naissent tous les jours et à toute heure, et le puissant Mars, quand il est au méridien,[107] ne contraint pas la liberté d’un homme pour lui faire verser le sang de son prochain avec une arme de fer. Et Vénus placée près de Mars (en conjonction?) n’oblige aucun Sère à avoir commerce avec la femme de son prochain ou avec une autre femme.[108] Mais il y a là des riches et des pauvres, des malades et des hommes sains, des maîtres et des serviteurs, parce que tout cela a été laissé à la puissance « des conducteurs.[109] » 36. Lois des brahmanes dans l’Inde.[110] Chez les Hindous, il est ordonné aux Brahmanes, qui sont là par milliers et par myriades de ne pas tuer, de ne pas servir les idoles, de ne pas forniquer de ne pas manger de chair, de ne pas boire de vin, et il n’arrive rien de tout cela parmi eux, et voilà des milliers d’année que ces hommes se conduisent d’après cette loi qu’ils se sont donnée. 37. Autre loi dans l’Inde. Il y a une autre loi dans l’Inde,[111] dans le même climat (que précédemment), pour ceux qui ne sont pas de la race et de la doctrine des Brahmanes. (Elle leur ordonne) de servir les idoles, de forniquer, de tuer et de faire d’autres choses odieuses qui ne plaisent pas aux Brahmanes. — Et dans ce même climat de l’Inde il y a des hommes qui mangent habituellement de la chair humaine comme les autres peuples mangent la chair des animaux. Et les mauvaises étoiles (planètes) n’obligent pas les Brahmanes à faire des actions mauvaises et impures, et les bonnes étoiles[112] ne persuadent pas au reste des Hindous de ne pas faire le mal, ni les planètes bien placées dans les endroits qui leur conviennent et dans les signes humains du zodiaque[113] ne purent persuader aux anthropophages de renoncer aux nourritures impures et odieuses.[114] 38. Lois des Perses.[115] Les Perses se donnèrent la loi de prendre pour femmes leurs sœurs, leurs filles et leurs petites-filles, quelques-uns vont encore plus loin et prennent aussi leurs mères. Quelques-uns de ces Perses se dispersèrent et habitèrent en Médie, dans l’Atrapatène, dans le pays des Parthes, en Egypte et en Phrygie. On les appelle Mages et dans tout pays et tout climat où ils se trouvent, ils obéissent à la loi imposée à leurs pères. — Et nous ne pouvons pas dire que pour tous les Mages et pour le reste des Perses,[116] Vénus était placée avec la lune et avec Saturne dans la maison de Saturne, dans ses degrés, en la présence de Mars.[117] Il y a beaucoup d’endroits dans le royaume des Parthes où les hommes tuent leurs femmes, leurs frères et leurs enfants sans recevoir aucune punition, tandis que chez les Romains et les Grecs, celui qui tue l’un de ceux-là est frappé d’une peine considérable pour le prix du sang.[118] 40. Lois des Gèles. Chez les Gèles, les femmes sèment, moissonnent, bâtissent et font tous les travaux des ouvriers; elles ne revêtent pas d’habits de couleur, ne portent pas de souliers, ne se servent pas de parfums agréables, et personne ne leur fait de reproches quand elles forniquent avec les étrangers, ou quand elles ont commerce avec les serviteurs de leurs maisons. — Les hommes chez les Gèles[119] s’habillent avec des habits de couleur, portent des ornements d’or et de pierres précieuses et s’oignent d’agréables onguents. Et ils ne se conduisent pas ainsi par mollesse, mais à cause d’une loi qu’ils ont, car tous ces hommes aiment la chasse et sont guerriers. — Nous ne pouvons pas dire que pour toutes les femmes des Gèles, Vénus est dans le Capricorne ou dans le Verseau au lieu du mauvais génie,[120] et nous ne pouvons pas dire que pour tous les Gèles, Mars et Vénus sont dans le Bélier où il est écrit que naissent les hommes courageux et lascifs.[121] 41. Lois des Bactriens. Chez les Bactriens que l’on appelle Couchans,[122] les femmes se revêtent des plus beaux habits d’hommes et d’ornements d’or et de perles, les serviteurs et les servantes les servent plutôt que leurs maris, elles montent des juments caparaçonnées d’or et de pierres précieuses; et cependant ces mêmes femmes ne gardent pas la pureté, mais elles ont commerce avec leurs serviteurs et avec les étrangers qui vont dans ce pays; leurs maris ne leur font pas de reproche et elles n’ont aucune crainte, parce que les Couchans regardent leurs femmes comme des maîtresses. — Nous ne pouvons cependant pas dire que pour toutes les femmes bactriennes, Vénus est placée avec Mars et Jupiter dans la maison de Mars au milieu du ciel (au méridien) où naissent les femmes riches, adultères et qui dominent en tout leur mari.[123] 42. Lois des Racaméens,[124] des Edesséniens et des Arabes. Chez les Racaméens, les Edesséniens et les Arabes, non seulement l’adultère est mise à mort, mais même celle qui est accusée d’adultère reçoit une punition. 43. Lois à Hatra.[125] D’après une loi de Hatra, quiconque vole un petit objet, même (de peu)[126] de valeur, est passible d’être lapidé. Chez les Couchans, si quelqu’un commet un vol de ce genre, on lui crache à la figure. Chez les Romains, celui qui commet un petit vol est flagellé, puis laissé. Depuis le passage de l’Euphrate jusqu’à l’Orient, si l’on reproche à quelqu’un d’être un voleur ou un meurtrier, il ne s’en fâche pas beaucoup, mais si on lui reproche de coucher avec les mâles, il se venge jusqu’à la mort. 44. Lois (des Grecs).[127] ……………………………………………………………………………… Dans tout l’Orient, ceux qui se souillent et sont connus (comme tels) sont tués par leurs pères et leurs frères, bien souvent aussi les lois des Orientaux[128] ne leur accordent pas de tombeaux. 45. Dans le nord au contraire, chez les Germains et leurs voisins,[129] les jeunes garçons bien faits sont épousés par les hommes qui font même des festins à cette occasion et cet acte n’entraîne pour eux ni honte ni opprobre à cause de leur loi. — Il est cependant impossible que l’horoscope de tous ceux qui tombent en Gaule dans cet opprobre comprenne Mercure avec Vénus dans la maison de Saturne, dans les confins de Mars et dans les signes du zodiaque situés (alors) à l’occident, car il est écrit que les hommes qui naissent dans ces conditions se prostitueront comme des femmes.[130] 46. Lois des Bretons. Chez les Bretons, plusieurs hommes prennent une seule femme. 47. Lois des Parthes. Chez les Parthes, un homme prend plusieurs femmes, et toutes obéissent à ses ordres avec chasteté, à cause d’une loi de ce pays. 48. Lois des Amazones.[131] Aucune des Amazones, (qui forment) un peuple entier, n’a de mari, mais une fois par an, au moment du printemps, comme les animaux, elles quittent leur région, traversent un fleuve,[132] et après l’avoir passé, elles font une grande fête sur une montagne; les hommes de ce pays y viennent, demeurent avec elles pendant quatorze jours et ont commerce avec elles; elles conçoivent et retournent dans leur pays. Quand elles enfantent, elles jettent les enfants mâles et élèvent les filles. — Il est évident que puisqu’elles conçoivent toutes dans le même mois, elles doivent aussi, d’après l’ordre de la nature, enfanter toutes dans le même mois, à quelque chose près, et, comme nous l’avons entendu dire, elles sont toutes courageuses et guerrières et aucune étoile (planète) n’a pu empêcher les enfants mâles d’être abandonnés. 49. Livre des Chaldéens. Il est écrit dans le livre des Chaldéens (astrologues) que si Mercure est placé avec Vénus dans la maison de Mercure, il nait des peintres, des sculpteurs et des banquiers, et s’ils se trouvent dans la maison de Vénus, il nait des parfumeurs, des danseurs, des musiciens et des poètes[133] mais dans tout le pays des Arabes et des Sarrasins, dans la Libye supérieure dans la Mauritanie, chez les Numides, au bord de l’océan, dans la Germanie extérieure, dans la Sarmatie supérieure en Espagne, dans tous les pays au nord du Pont, chez les Alains, dans l’Albanie, chez les SasoneV; et au pays des Brousoi situé sur le fleuve Dour,[134] personne n’a jamais vu de sculpteurs, ni de peintres, ni de parfumeurs, ni de banquiers ni de poètes, mais l’influence de Mercure et de Vénus est nulle sur tout le tour du monde. 50. Dans la Médie entière, quand les hommes meurent, on les jette tous aux chiens pendant qu’ils respirent encore[135] ainsi les chiens mangent les morts de toute la Médie et nous ne pouvons cependant pas dire que tous les Mèdes naissent pendant que la lune est placée avec Mars dans le Cancer, durant le jour, sous la terre. Car il est écrit qu’ainsi naissent ceux que les chiens mangeront. 51. Tous les Hindous, quand ils meurent, sont brûlés et leurs nombreuses femmes sont brûlées toutes vivantes avec eux. Nous ne pouvons cependant pas dire que l’horoscope de toutes ces femmes brillées vives renferme Mars et le Soleil dans le Lion durant la nuit sous la terre, puisque c’est ainsi que naissent ceux qui doivent être brûlés par le feu. 52. Tous les Germains[136] meurent par strangulation, à l’exception de ceux qui sont tués en guerre, et nous ne pouvons pas dire que l’horoscope de tous les Germains comprend la lune et l’heure entre Mars et Saturne.[137] Mais dans toutes les contrées, tous les jours et à toute heure, des hommes naissent avec les horoscopes les plus différents, et leurs lois l’emportent sur le destin et ils se conduisent d’après leurs coutumes. 53. Le destin n’oblige pas les Sères à commettre des homicides dès qu’ils ne le veulent pas, ni les Brahmanes à manger de la chair, ni les Perses à ne pas avoir commerce avec leurs filles et leurs sœurs, ni les Hindous à ne pas se faire brûler, ni les Mèdes à ne pas se laisser manger par les chiens, ni les Parthes à ne pas pratiquer la polygamie, ni les Bretons à abandonner la polyandrie, ni les Edesséniens à ne pas être purs, ni les Grecs à ne pas lutter (entièrement nus),[138] ni les Romains à ne pas s’emparer toujours de nouveaux pays,[139] ni les Gaulois à. ne pas avoir commerce ensemble, ni les Amazones à (ne pas) élever les enfants mâles. De même l’horoscope n’oblige pas les hommes qui habitent tout autour de la terre à cultiver les arts des Muses, mais comme je l’ai dit: tous les hommes par toute la terre et en tout pays font l’usage qu’ils veulent de la liberté de leur nature et ils paient tribut au destin et à la nature, à cause du corps qu’ils ont revêtu, tantôt volontairement et tantôt involontairement, car dans tous les pays et chez tous les peuples, il y a des riches et des pauvres, des chefs et des sujets, des hommes sains et des malades, (car cela arrive à) chacun d’eux suivant le destin et l’horoscope qui lui est échu. » Objection: Mais ces lois mêmes, auxquelles les hommes obéissent,ne sont qu’une autre forme du destin.54. Je lui dis: « Tu nous as convaincus à ce sujet, ô notre père Bardesane, et nous reconnaissons que tout cela est vrai, mais tu sais que d’après les Chaldéens (les astrologues) la terre est divisée en sept parties appelées climats, et sur chacune de ces parties domine l’une des sept (planètes) dont la volonté, qui est prédominante sur le pays correspondant, est ce qu’on appelle loi. » Il me répondit: « Sache d’abord, mon fils Philippe, que cette invention des Chaldéens n’est qu’un expédient erroné. La terre est, il est vrai, divisée en sept parties, mais dans chacune de ces parties on trouve de nombreuses lois absolument différentes les unes des autres. Il ne faut pas croire que l’on ne trouve que sept lois selon le nombre des sept étoiles (planètes), ou douze lois selon le nombre des signes du zodiaque, ou trente-six selon le nombre des décans; mais il y a de nombreuses lois dans chaque royaume, dans chaque pays, dans chaque cercle et dans chaque lieu habité, et ces lois diffèrent les unes des autres. Vous rappelez-vous ce que je viens de dire? Dans le seul climat des Hindous il y a des hommes qui ne mangent pas la chair des animaux et d’autres qui mangent la chair humaine; je vous ai encore dit au sujet des Perses et des Mages que ce n’est pas seulement dans le climat de la Perse qu’ils épousent leurs filles et leurs sœurs, mais que dans tous les pays où ils sont allés, ils ont pratiqué la loi de leurs pères et conservé les pratiques religieuses qu’ils leur avaient transmises. Rappelez-vous encore que beaucoup de peuples, vous ai-je dit, qui entourent tout le monde, et sont situés non pas dans un climat, mais à tous les vents et sous tous les climats, n’ont pas chez eux l’art que donnent Mercure et Vénus unis ensemble.[140] Si les lois étaient attachées aux climats, cela ne pourrait pas être, tandis qu’il est évident, puisque ces hommes sont si éloignés de tout mélange avec d’autres hommes, qu’ils ont des manières de vivre toutes différentes. 55. Songez aussi combien d’hommes sages ont aboli les lois de leur pays qui leur semblaient mauvaises, combien de lois ont été abrogées par nécessité, et combien de rois, après avoir pris des pays qui ne leur appartenaient pas, abrogèrent les lois de leur constitution[141] et en donnèrent d’autres comme ils le voulurent, et pendant tout cela aucune des étoiles (planètes) ne put conserver la loi. Et pour vous montrer cela (par un fait) proche de vous les Romains ont pris récemment l’Arabie,[142] et y ont supprimé toutes les lois en usage avant eux et en particulier la circoncision qui y était pratiquée; car celui qui jouit du libre arbitre se soumet à la loi que lui impose un autre (homme) jouissant lui aussi du libre arbitre. 56. Je vous ajouterai encore (l’exemple suivant), lequel plus que toute autre chose peut convaincre les insensés et les incrédules: Tous les Juifs qui ont reçu la loi de Moïse, circoncisent leurs enfants mâles au huitième jour, ils n’attendent pas l’arrivée des étoiles, ne tiennent pas compte de la loi du pays (où ils sont), et l’étoile (la planète) qui domine sur le climat ne les contraint pas; mais qu’ils soient en Idumée, en Arabie, en Grèce ou en Perse, au nord ou au sud, ils observent la loi qui leur a été imposée par leurs pères. Il est donc bien évident qu’ils n’agissent pas en vertu de l’horoscope, car il n’est pas possible qu’au moment où l’on circoncit tous les Juifs, le huitième jour (après leur naissance), Mars soit placé de manière à ce que le fer les frappe et à ce que leur sang soit répandu.[143] Et tous, en quelque lieu qu’ils soient, ne révèrent pas les idoles, et s’abstiennent, eux et leurs enfants, un jour sur sept, de tout travail, comme de toute construction, de tout voyage, de tout achat et de toute vente. Le jour du sabbat ils ne tuent pas d’animal, n’allument pas de feu, ne font pas de procès. Et l’on ne trouve chez eux personne qui soit obligé par le destin le jour du sabbat à plaider, à être acquitté ou condamné, ni à démolir ou à bâtir, ni à faire aucun des travaux que font tous les autres hommes non soumis à leur loi, et il y a encore bien d’autres choses qu’ils ne font pas comme le reste des hommes. — Cependant ce même jour (du sabbat) ils engendrent et naissent, sont malades et meurent, parce que toutes ces choses ne sont pas en la puissance de l’homme. En Syrie et à Edesse certains hommes supprimaient leur virilité pour Tharata,[144] et quand le roi |