retour à l'entrée du site   table des matières de l'oeuvre d'Aristote

ARISTOTE

 

POLITIQUE

APPENDICE

DE L'ORDRE DES LIVRES DE LA POLITIQUE D'ARISTOTE.

Préface

livre I

 

L'ordre actuel des huit livres de la Politique d'Aristote est-il régulier ?
Et s'il ne l'est pas, quel autre ordre conviendrait-il d'y substituer ?
Il est à peine nécessaire de faire remarquer l'importance de cette recherche. Les questions d'ordre et d'arrangement, dans les ouvrages que le passé nous a légués, sont les plus importantes sans contredit que la philologie puisse soulever, parce qu'elles tendent à modifier les textes d'une manière beaucoup plus étendue et beaucoup plus complète que toutes les autres questions du même genre. Selon qu'elles sont bien ou mal résolues, elles peuvent rétablir ou bouleverser la logique d'une pensée ; elles peuvent refaire ou détruire un système d'idées tout entier.
Pour mieux comprendre la discussion qui va suivre, il convient de se rappeler exactement le sujet des huit livres de la Politique, en observant l'ordre dans lequel ils sont placés habituellement.
Dans le premier, l'auteur examine et décrit les éléments constitutifs de l'État : les personnes et les choses. C'est là que se trouve cette théorie de l'esclavage naturel, la seule que l'antiquité nous ait laissée sur ce grave sujet ; et cette autre théorie de l'acquisition et de la richesse, qui est un des premiers essais d'économie politique que la science puisse citer.
Ces éléments de l'État une fois reconnus et décrits, l'auteur, dont le but principal est de trouver, parmi les diverses formes de gouvernement, celle que l'homme doit préférer, analyse d'abord les systèmes politiques proposés ou appliqués avant lui. De là, cette réfutation célèbre de la République et des Lois de Platon ; de là ces examens si profonds des gouvernements de Sparte, de Crète, de Carthage, etc.
C'est seulement dans le troisième livre qu'Aristote aborde directement son sujet. Après une discussion préliminaire sur les caractères distinctifs et spéciaux du citoyen et sur la vertu politique, il pose en principe qu'il n'existe et ne peut exister que trois grandes espèces de gouvernement : le gouvernement d'un seul, le gouvernement de plusieurs, et enfin le gouvernement de tous : monarchie, aristocratie et république. Aristote déclare qu'il traitera successivement de ces trois systèmes politiques, et il donne d'abord la théorie générale de la monarchie, en s'appuyant surtout sur les faits et l'observation ; puis il annonce qu'il va passer à l'aristocratie, au gouvernement parfait, le second des grands systèmes politiques qu'il a énumérés ; mais ici finit le troisième livre, dont la dernière phrase est inachevée, aussi bien que la discussion sur l'aristocratie.
Le quatrième livre débute par quelques digressions sur l'étendue et les devoirs de la science politique, sur la classe moyenne, sur les ruses, et l'on pourrait dire les fraudes politiques de ce temps. Mais Aristote s'y occupe surtout des trois espèces secondaires de gouvernement, qui, selon son système, sont des dégénérations des trois premières espèces : la tyrannie pour la monarchie, l'oligarchie pour l'aristocratie, la démagogie pour la république. Ici commence un nouveau sujet fort distinct de ceux que renferme ce quatrième livre : c'est la théorie des trois pouvoirs, législatif, exécutif et judiciaire.
Le cinquième livre est consacré tout entier à la théorie des révolutions, et à la réfutation du système de Socrate exposé par Platon dans la République. C'est là que se trouve ce portrait fameux du tyran, qui est sans contredit le morceau de style le plus brillant et le plus remarquable de la Politique.
Dans le sixième livre, Aristote revient aux discussions antérieures sur l'oligarchie et la démocratie, et détermine l'organisation spéciale du pouvoir dans l'un et l'autre de ces deux systèmes.
Le septième est rempli presque entièrement par l'étude du gouvernement parfait ; puis, il est terminé par quelques considérations très remarquables sur l'union des sexes et sur l'éducation des enfants.
Le huitième enfin renferme quelques principes sur les objets divers que l'éducation, publique ou privée, doit embrasser, et particulièrement sur la gymnastique et sur la musique.
Telle est l'analyse fort succincte, mais fort exacte, des huit livres de la Politique. Toute brève qu'elle est, elle suffit pour mettre deux choses en parfaite évidence :
1° Que l'ouvrage du philosophe, dans l'ordre où il est actuellement disposé, ne procède pas logiquement ;
2° Que le sujet interrompu au troisième livre recommence et continue dans le septième et dans le huitième ; et que le sujet incomplètement traité dans le quatrième est achevé dans le sixième.
Ces deux conclusions fort importantes sont immédiatement données par le plus simple examen ; et peut-être, que si les éditeurs antérieurs eussent analysé de cette façon le sujet spécial de chaque livre, tous eussent été conduits à constater ces deux résultats.
Quoi qu'il en puisse être, la question de l'ordre des livres de la Politique est restée jusqu'aujourd'hui obscure et incertaine. La plupart des éditeurs l'ont totalement omise ou l'ont dédaignée. Pour ne parler que des philologues les plus récents, Schneider a négligé de la traiter à fond ; il l'aborde plusieurs fois dans ses notes, mais il ne cherche point à l'éclaircir ; il ne donne point de solution nouvelle ; et sans discuter celles qu'on avait proposées avant lui, il les rejette avec hauteur et les déclare non recevables. Coraï, qui a suivi presque toujours les traces de Schneider, et qui ne s'éloigne de son devancier que pour le surpasser encore dans ses aventureuses corrections, Coraï a gardé le silence sur cette question, toute grave qu'elle est, et il se borne à remarquer que l'injure du temps a profondément altéré le magnifique ouvrage du philosophe grec. Enfin M. Goettling, malgré son exactitude ordinaire, ne paraît point avoir montré sur cet objet délicat toute l'application qu'on pouvait attendre de lui. Pour maintenir l'ordre actuel des livres, il s'appuie sur un seul passage, fort peu concluant, et il en laisse de côté huit ou dix autres sur lesquels se fonde l'opinion contraire, et qui tous sont également inexplicables dans le système que paraît adopter M. Goettling.
Deux seuls philologues, jusqu'à ce jour, se sont occupés sérieusement de l'ordre des livres de la Politique : c'est Scaïno da Salo, à la fin du XVIe siècle, et le fameux Conring d'Helmstadt, soixante ans environ après le révérend père Scaïno, dont au reste il ignorait les recherches.
En 1559, Segni, gentilhomme et membre de l'Académie de Florence, remarqua dans sa traduction italienne, dédiée à Cosme de Médicis, que les septième et huitième livres semblaient être la suite du troisième, puisque le sujet annoncé à la fin de ce dernier n'était réellement traité que dans les deux autres. Le vieux traducteur français sous Charles V, Nicolas Oresme, avait déjà fait une remarque analogue; mais son ouvrage, bien qu'imprimé à Paris en 1489, était sans doute peu connu soixante ans plus tard, au temps de Bernardo Segni, et fort peu lu à Florence. Quoi qu'il en soit, la conjecture du gentilhomme florentin fut généralement admise, en ce sens que tous les philologues de l'époque reconnurent que la discussion du gouvernement modèle, annoncée formellement par Aristote à la fin du troisième livre, ne se trouvait cependant que dans le septième et le huitième.
De là, il n'y avait qu'un pas à faire pour conclure que les septième et huitième livres devaient logiquement être placés après le troisième et avant le quatrième. En 1577, Scaïno da Salo, qui avait déjà publié quelques travaux sur les ouvrages d'Aristote, tira formellement cette conclusion, dans un petit ouvrage latin qui parut à Rome, chez Vincent Accoltus, sous ce titre : In octo Aristotelis libros qui extant de Republica quaestiones. Parmi ces questions, au nombre de cinq, celle de l'ordre des livres tient le premier rang. Se fondant sur divers passages, tous très formels, Scaïno affirme que les septième et huitième livres doivent trouver place après le troisième ; et telle était à cet égard sa conviction personnelle, que, dans la paraphrase qu'il donna l'année suivante, en italien, il n'hésita point à suivre l'ordre nouveau, exemple qu'a imité Gillies dans sa traduction anglaise, Londres, 1797, in-4°. La discussion de Scaïno est remplie de bon sens et de clarté. Cependant son traité fut peu répandu, et les philologues le connurent à peine. Heinsius, dans son édition de 1621, avoue qu'il n'a pu se le procurer, et, de nos jours, Schneider ne l'a jamais eu ; mais Schneider est moins excusable que Heinsius, parce que, s'il n'avait le livre de Scaïno, il avait du moins ceux de Conring, et qu'il n'a pas tenu plus de compte des objections de son savant compatriote que de celles du moine romain.
En 1637, Conring, qui avait fait de très longues études sur la Politique, et qui était un ardent péripatéticien, soutint, dans sa préface à la traduction de Gifanius, que les septième et huitième livres devaient venir avant le quatrième ; mais ce ne fait que dans son édition de 1656 qu'il développa ce système, et l'appuya sur toutes les citations du contexte qui le rendent évident. C'était la méthode et la conclusion de Scaïno ; mais ici l'opinion de Conring doit avoir d'autant plus de poids, qu'il ne connaissait le travail du prêtre italien que, d'après une indication fort légère, jetée dans une note par Heinsius, sur la foi d'un de ses amis, philologue. Ainsi, le suffrage de Conring est complètement indépendant de celui de Scaïno.
De Conring jusqu'à nous, c'est-à-dire dans l'espace de deux siècles à peu près, personne n'a traité de nouveau la question d'une manière spéciale et complète.
Maintenant voici les textes, c'est-à-dire les pièces mêmes du procès ; qu'on le juge :
Le troisième livre se termine par cette phrase inachevée : « Ceci posé, nous tâcherons de traiter du gouvernement parfait, de sa nature, et de la possibilité de l'établir. Quand on veut l'étudier avec tout le soin qu'il mérite, il faut.... » Les éditeurs qui tenaient à l'ordre actuel des livres, et qui par conséquent ne voulaient pas reconnaître de lacune dans ce passage, ont cherché à résoudre de deux manières la difficulté qu'il présente. Quelques-uns ont supprimé, en s'appuyant sur deux ou trois manuscrits, les mots « quand on veut, » qui dans le texte suspendent la phrase ; mais Pierre Vettorio, un des philologues qui se sont le plus utilement occupés de la Politique, et qui avait admis ce changement dans sa première édition de 1552, se repentit de cette modification fort hasardée, et dans son édition de 1576, il rétablit soigneusement le texte tel que le donnaient la plupart des manuscrits. Depuis lors, le texte n'a guère changé, et il n'est pas possible de rejeter les deux mots qui sont ici en litige, pour peu qu'on se donne la peine de recourir aux sources. D'autres éditeurs, et particulièrement M. Goettling, ont prétendu, tout en gardant les mots, pouvoir expliquer grammaticalement la phrase en sous-entendant un membre de phrase antérieur qui la complétât. On peut s'assurer, en lisant tout ce passage, que la supposition est forcée et très peu grammaticale. En admettant même qu'elle fût parfaitement naturelle et régulière, il en résulterait simplement que la grammaire serait satisfaite ; mais la logique le serait-elle également ? Et que fait-on alors de cette pensée, interrompue au troisième livre, qui se continue et se poursuit dans le septième ?
Mais voici bien plus : cette phrase inachevée de la fin du troisième livre se retrouve avec une identité presque complète dans les mots, avec une identité complète dans la pensée, au début du septième livre, qui commence ainsi : « Quand on veut étudier le gouvernement parfait avec tout le soin qu'il mérite, il faut d'abord déterminer avec précision le but essentiel de la vie humaine. » On le voit, les changements matériels que l'expression a subis du troisième au septième livre sont exigés par le déplacement même. Au lieu d'un pronom, c'est le nom lui-même, dont le pronom ne pouvait tenir lieu qu'en le suivant de près, mais qui devait reprendre la place du pronom, en admettant que trois livres entiers s'étaient interposés entre l'un et l'autre. Quant à la pensée des deux phrases, elle est évidemment identique. Seulement, dans le premier cas, elle est incomplète et en suspens ; dans le second, elle est achevée et parfaitement assise.
Pour mettre ce premier point dans tout son jour, et découvrir pour ainsi dire la suture du troisième livre et du septième, il faut se rappeler comment celui-ci débute et comment l'autre se termine. Voici la fin du troisième livre : « Nous bornerons ici l'étude de la monarchie, après en avoir exposé les formes diverses, les avantages et les dangers, selon ses modifications propres et selon les peuples auxquels elle s'applique. Parmi les trois constitutions que nous avons reconnues pour bonnes, la meilleure nécessairement doit être celle qui a les meilleurs chefs. Tel est l'État où se rencontre par bonheur une grande supériorité de vertu, que d'ailleurs elle appartienne soit à un seul individu, soit à une race entière, soit même à la multitude, et où les uns savent aussi bien obéir que les autres savent commander, dans l'intérêt du but le plus noble. Il a été démontré précédemment que, dans le gouvernement parfait, la vertu privée était identiquement la même que la vertu politique ; il n'est pas moins évident qu'avec les moyens, avec les vertus qui font l'homme de bien, on peut constituer aussi un État tout entier, aristocratique ou monarchique ; d'où il suit que l'éducation et les moeurs, qui font l'homme vertueux, sont à peu près les mêmes que celles qui font le citoyen d'une répulique ou le chef d’une royauté. Ceci posé, nous essayerons de traiter du gouvernement parfait, de sa nature et des moyens de l'établir. Quand on veut l'étudier avec tout le soin qu'il mérite, il faut.... » Il finit le troisième livre.
Voici maintenant le début du septième. « Quand on veut étudier le gouvernement parfait avec tout le soin qu'il mérite, il faut déterminer d'abord avec précision le but essentiel de la vie humaine. Si l'on ignore ce but, on doit nécessairement ignorer aussi quel est le gouvernement par excellence ; car il est naturel que ce gouvernement assure à ses membres, dans le cours ordinaire des choses, la jouissance du bonheur le plus complet que com­porte leur condition. Ainsi convenons d'abord du but suprême de la vie, et nous verrons ensuite si ce but est le même pour la masse et pour l'individu. »
On le voit donc, les troisième et septième livres sont liés entre eux, d'abord par la connexion intime du sujet, et de plus par l'irrécusable témoignage de cette phrase, qui, mutilée à la fin de l'un, se complète et s'achève au début de l'autre ; en un mot, ils sont liés entre eux intellectuellement et matériellement.
Il faut aborder maintenant un autre ordre de preuves plus concluantes encore, et qui toutes seront tirées du contexte.
Aristote, qui aime à suivre la marche de sa pensée comme il aime à la prédire et à la résumer, indiquera lui-même la déduction logique de son ouvrage et l'enchaînement systématique de ses idées. On vient de voir comment tout d'abord on pourrait, par la simple inspection du sujet et de l'état du texte des troisième et septième livres, conclure leur liaison nécessaire ; ne sera-t-elle pas prouvée si, dans le quatrième livre, ou pour mieux dire dans celui que l'on place actuellement à ce rang, l'auteur rappelle, dans ses résumés rétrospectifs, des sujets qui ne sont traités que dans le septième ? N'y aura-t-il pas alors nécessité, non plus pour satisfaire seulement à la logique et à la grammaire, mais pour satisfaire à' la volonté même de l'auteur, volonté souveraine et indépendante, n'y aura-t-il pas nécessité de classer son ouvrage dans l'ordre indiqué par lui ?
Or ici les preuves abondent, et s'il y avait quelque embarras, ce ne serait que l'embarras de les choisir.
Chapitre II, § 1, livre IV, placé le sixième dans cette édition, Aristote, récapitulant les questions jusque-là traitées par lui, ajoute : « Nous avons déjà parlé de l'aristocratie et de la royauté ; car traiter du GOUVERNEMENT PARFAIT, c'était aussi traiter de ces deux formes. » Or, où Aristote a-t-il traité du gouvernement parfait, si ce n'est dans le septième livre ? Et comment peut-il donc en parler au quatrième comme d'une question antérieurement discutée, si le quatrième doit réellement être placé avant le septième ?
Chapitre § 2, livre IV (VIe de cette édition), l'auteur a une réminiscence toute pareille : « Et tel autre élément pareil de l'État que nous avons énuméré dans nos considérations sur l'aristocratie ; car nous avons expliqué en cet endroit quels sont les éléments indispensables de tout État. » En effet, Aristote a traité cette question tout au long clans le septième livre, c'est-à-dire dans ses considérations sur l'aristocratie, sur le gouvernement parfait, chapitre VII, § 3, livre VII, placé le quatrième dans cette édition : « Voyons donc, y dit-il en commençant cette discussion, voyons quels sont les éléments sans lesquels l'État ne saurait subsister ; car ce qui formera les parties constitutives de l'État sera précisément la condition indispensable de son existence, etc. » Comment l'auteur peut-il rappeler au quatrième livre ce qu'il n'a point encore dit, ce qu'il ne dira qu'au septième ?
Même remarque pour cet autre passage du quatrième livre (VIe de cette édition), chapitre III, § 10, où Aristote rappelle de nouveau quels sont les éléments constitutifs de l'État.
Livre IV (VIe de cette édition), chapitre § 13, l'auteur pose en principe que les gouvernements sont d'autant meilleurs ou d'autant moins bons qu'ils se rapprochent ou s'éloignent davantage du gouvernement parfait, dont il a, dit-il, déterminé précisément la nature » ; or, il n'a parlé du gouvernement parfait qu'au septième livre.
Même remarque pour le passage du chapitre X, § II du livre IV (VIe de cette édition), où l'auteur, dans une nouvelle récapitulation, répète qu'il a parlé antérieurement du meilleur des gouvernements.
Il serait inutile de pousser plus loin ces citations. Celles qui précèdent sont les plus importantes de toutes, et elles suffisent pour démontrer que, dans la pensée d'Aristote lui-même, la discussion sur l'aristocratie, c'est-à-dire l'ancien septième livre, venait avant l'ancien quatrième, où souvent il la cite et la rappelle.
Au lieu de discuter tous ces passages, comme il semblait nécessaire de le faire, M. Goettling s'est borné à citer une seule phrase de l'ancien septième livre, chapitre VIII, § 1, où Aristote paraît indiquer un sujet traité dans l'ancien quatrième, ce qui placerait nécessairement celui-ci au rang qu'il occupe ordinairement. Voici cette phrase : « On peut, comme nous l'avons déjà dit, supposer diverses combinaisons ; on peut admettre tous les citoyens à tous les emplois ; on peut ne pas les admettre tous, et conférer certaines fonctions par privilège. » Selon M. Goettling, ce passage se rapporte à la fin de l'ancien quatrième livre, qui viendrait alors avant l'ancien septième. On doit convenir avec le savant professeur d'Iéna que cette réminiscence peut s'adapter en effet à l'endroit qu'il indique dans l'ancien quatrième livre ; mais on ne peut lui accorder qu'elle s'y adapte d'une manière spéciale, de telle sorte qu'on ne puisse la rapporter à aucun autre passage. On peut, au contraire, en citer deux ou trois autres auxquels elle convient également, et qui appartiennent tous, non pas au quatrième livre, mais au deuxième et au troisième. Tels sont les passages suivants, livre III, chapitre I, § 8 : « On peut étendre à toutes les classes de citoyens, ou limiter à quelques-unes, le droit de délibérer sur les affaires de l'État et celui de juger ; ce droit même peut s'appliquer à tous les objets ou être restreint à quelques-uns. » Autre passage, livre II, chapitre I, § 2, où Aristote se sert d'expressions à peu près identiques à celles de l'ancien quatrième livre : « Nécessairement la communauté politique doit ou embrasser tout, ou ne rien embrasser, ou s'étendre à certains objets, à l'exclusion de certains autres. » Enfin, cet unique passage cité par M. Goettling pourrait être encore le résumé de la longue discussion du troisième livre sur le droit de souveraineté.
On se croit donc en droit de maintenir, malgré cette objection incomplète, la conclusion avancée précédemment sur la place que doivent occuper les septième et huitième livres, et d'affirmer positivement qu'ils doivent prendre rang après le troisième.
Je passe actuellement à l'ancien sixième livre. Aucun philologue ne s'est occupé jusqu'à présent de savoir si l'on ne pouvait pas légitimement élever à l'égard de ce livre les mêmes doutes qu'à l'égard des cieux autres. Le sujet de ce sixième livre est évidemment connexe avec celui de l'ancien quatrième. Après avoir traité à la fin de celui-ci de la division des pouvoirs et de leur organisation générale clans les divers systèmes de gouvernement, Aristote passe, par une conséquence toute naturelle, aux principes d'organisation spéciale dans chacun de ces systèmes ; or, cette dernière partie de la discussion ne se trouvait dans l'ordre ancien qu'au sixième livre, séparé du quatrième par le cinquième, qui traite d'un objet tout à fait différent, c'est-à-dire des révolutions. Il suffit d'une simple lecture pour se convaincre de la liaison logique du sujet de l'ancien quatrième livre et de celui de l'ancien sixième.
A cette première preuve on peut en joindre une autre analogue à celle qui indiquait plus haut la connexion matérielle des troisième et septième livres.
Le sixième livre, placé le septième dans cette édition, se termine par cette phrase :
PerÜ m¢n oïn tÇn llvn Ïn proeilñmeya sx¡don eàrhtai perÜ p‹ntvn. M¡n ainsi placé, se trouve privé de son corrélatif obligé d¡ ; car le livre finit ici. Il est vrai que quelques éditeurs ont, avec l'autorité de deux manuscrits, commencé le livre suivant, c'est-à-dire l'ancien septième, par perÜ d¢ politeÛaw, au lieu de perÜ politeÛaw. C'est ce que conseille M. Goettling, et il semble même regretter de n'avoir point adopté cette leçon dans son texte. A son sens, le sixième livre se lie de cette manière parfaitement au septième, optime cohaeret ; et d¡ répond à m¡n, comme il le doit toujours, grammaticalement parlant. Mais on le demande de nouveau, qu'importe que la grammaire soit ainsi satisfaite ? Le sujet du sixième livre et celui du septième n'ont pas le moindre rapport. Les lier l'un à l'autre arbitrairement par ces conjonctions est peine inutile ; la chaîne n'est qu'apparente ; elle n'existe point en réalité, puisqu'elle n'existe pas logiquement.
D'autre part, c'est établir entre deux livres qu'on sépare cependant une connexion beaucoup trop étroite. Il faudrait alors supposer que, dans la pensée de l'auteur, les anciens sixième et septième livres n'en faisaient qu'un ; et l'on se crée par là une difficulté nouvelle, encore plus insoluble que la première, et toute gratuite, non plus sur l'ordre, mais sur la division même des livres.
De cette fin de l'ancien sixième livre, qu'on rapproche le début du cinquième, placé le huitième dans cette édition, et l'on sera frappé de leur ressemblance, on pourrait presque dire de leur identité. Le cinquième (VIIIe de cette édition) commence ainsi : perÜ m¢n oïn tÇn ŽrxÇn Éw tæpÄ sx¡don eàrhtai perÜ pasÇn. C'est la même idée, et ce sont à peu près les mêmes mots qu'a la fin de l'autre livre. En joignant cette preuve toute matérielle à la preuve logique indiquée plus haut, on peut en conclure que l'ancien sixième livre vient avant le cinquième, et que la fin de l'un aura été commandée par le début de l'autre, de même que la fin du troisième avait été suspendue par le déplacement de l'ancien septième livre.
On peut opposer à cette opinion sur la fin du sixième livre plusieurs passages qu'il renferme, et où le cinquième se trouve formellement rappelé : livre VII (VIe des éditions ordinaires), chap. I, §§, 1, 2, 4, 5, 9; chap. II, § I, 9 ; chap. III, § 1 ; chapitre V, § 1. On verra plus loin ce qu'il convient de penser de tous ces passages.
Quelle est la conséquence générale qui ressort des discussions antérieures sur la place des anciens septième et huitième livres et sur celle du sixième ? La voici :
L'ordre actuel des huit livres de la Politique n'est pas bon ; l'ordre qu'il convient d'y substituer est celui-ci : premier livre, deuxième, troisième, septième, huitième, quatrième, sixième, cinquième.
Que sera-ce maintenant, si l'on prouve que cet ordre donné par la logique, donné par le contexte, est aussi l'ordre indiqué par Aristote lui-même, l'ordre qu'il annonce formellement, l'ordre qu'il impose à sa propre pensée ? Or, voici comment Aristote s'exprime, livre VI (IVe), chap. II, § 5 :
« Ensuite j'expliquerai comment il faut constituer ces formes de gouvernement, je veux dire la démocratie et l'oligarchie, dans toutes les nuances. ET ENFIN, après avoir passé tous ces objets en revue avec la concision convenable, je tacherai de dire les causes ordinaires de la chute et de la conservation des États, en général et en particulier. » Le passage est décisif, et si on le rapproche de ceux qu'on a déjà cités plus haut du même livre, et qui contiennent les réminiscences de l'auteur sur le sujet de l'ancien septième, il ne peut plus rester, ce semble, le plus léger doute sur la marche générale de l'ouvrage. La théorie des révolutions vient en dernier lieu, « ET ENFIN » ; c'est, dans la pensée de l'auteur, aussi bien qu'en réalité, la fin du système. L'ancien sixième livre, qui traite de l'organisation du pouvoir dans les démocraties et les oligarchies, passe de toute nécessité avant l'ancien cinquième, qui traite des révolutions, et l'ouvrage se termine avec celui-là, complet, entier, satisfaisant à toutes les exigences de la logique.
Dans cette disposition nouvelle, l'ouvrage du Stagirite apparaît avec une clarté, un esprit de méthode, et l'on peut ajouter avec une vérité incontestables. Aucun doute ne s'élève sur l'ordre des trois premiers livres. Dans le troisième, Aristote annonce qu'il reconnaît trois formes fondamentales de gouvernement : la monarchie, l'aristocratie et la république. Il traite de la monarchie sous forme de royauté à la fin du troisième livre. Dans le septième et le huitième, qui viennent ensuite, selon le nouvel ordre, il traite de l'aristocratie, qui, pour lui, et comme il a soin de le dire, est la même chose que la constitution modèle, le gouvernement parfait, identité qui se retrouve jusque dans les mots : ² ŽristokratÛa ² ŽrÛsth politeÛa. Dans les quatrième et sixième livres, il traite de la république et des formes dégénérées des trois gouvernements purs : la tyrannie, l'oligarchie et la démagogie ; et, comme les gouvernements oligarchiques et démocratiques sont les plus communs de tous, il s'y arrête plus longuement et en donne les principes spéciaux. Enfin, vient le cinquième livre ; et, après avoir considéré tous les gouvernements en eux-mêmes, dans leur nature, dans leurs conditions particulières, Aristote les étudie dans leur durée, et fait voir comment chacun d'eux peut se conserver, et comment chacun d'eux court risque de périr.
En gardant au contraire l'ordre actuel des livres, voyez comme cette pensée d'Aristote, ordinairement si conséquente, devient incohérente et incomplète, comme le système de ses idées est rompu, brisé, bouleversé de fond en comble. A la fin du troisième livre, après avoir traité le premier des trois grands objets de discussion qu'il se propose, et annoncé le second, il quitte tout à coup ce second objet, qu'il n'a pas encore étudié, pour passer au troisième ; puis, il abandonne ce troisième pour passer à un objet totalement différent ; puis, il reprend sa troisième thèse et la complète ; puis enfin, il revient au second objet de son examen, qu'il avait d'abord si formellement annoncé, et qu'il avait ensuite oublié pendant trois livres entiers. Quel désordre !
Reste toujours, on doit le remarquer, quel que soit d'ailleurs le système qu'on adopte, cette phrase inachevée du troisième livre, qui ne trouve son complément qu'au début du septième. Tous les éditeurs ont affirmé qu'il existait ici une lacune ; et, d'après la discussion antérieure, on se croit fondé à affirmer simplement qu'il y a ici une négligence de copiste, chose bizarre et peu compréhensible pour la sollicitude philologique des modernes, mais dont l'antiquité nous offre malheureusement trop d'exemples pour que nous puissions encore nous en étonner.
Je n'hésite pas à déclarer, - en m'appuyant de toutes les preuves que j'ai citées plus haut, que cette marche nouvelle de l'ouvrage d'Aristote est la seule raisonnable, la seule vraie. Aristote n'a pu en adopter une autre, et la légèreté seule des copistes est l'unique cause du désordre ; mais elle n'a point tellement obscurci l'arrangement réel de sa pensée qu'on ne puisse encore le retrouver et le suivre.
Or, ces changements que l'on vient d'indiquer doivent paraître d'autant plus vraisemblables qu'on sait, à n'en pouvoir douter, quel a été le destin matériel, sinon de tous, du moins de quelques-uns des écrits d'Aristote, et par quelles vicissitudes ils ont dû passer pour arriver jusqu'à nous. Il n'est plus permis de croire aujourd'hui, comme on l'a vu plus haut, que tous les ouvrages du Stagirite, sans exception, soient restés inconnus au monde durant près de deux siècles après sa mort, dans le fameux caveau des héritiers de Nélée (
Voir un excellent mémoire de M. Brandis : Rheinisches Musaeum, 1827, 3° cahier, page 237 ; les Aristotelia de M. Stahr, et le premier volume de l'ouvrage de M. Ravaisson, De la Métaphysique d'Aristote, page G et suiv.). D'un autre côté, mes recherches m'ont conduit à avancer que la Politique était un des derniers ouvrages d'Aristote, et qu'il avait dû le composer de cinquante-trois ans à soixante. Il est donc possible de penser que la Politique fut un des ouvrages dont l'ignorance ou la cupidité des gens de Scepsis retarda la publication.
Mais on sait d'une manière formelle, par le témoignage contemporain de Cicéron et de Strabon, et par le témoignage postérieur de Plutarque, que l'édition et la révision des oeuvres du Stagirite, au temps d'Apellicon et d'Andronicus, furent faites d'une manière fort insuffisante, et que les copies qui circulaient alors étaient entachées de fautes grossières. En étudiant le contexte de la Politique, et en comparant les divers passages indiqués dans cette discussion, il est de toute évidence que l'arrangement actuel est contraire à la logique et aux idées de l'auteur. Cet arrangement doit remonter probablement au temps d'Andronicus de Rhodes ; il existe déjà sans doute dans le catalogue de Diogène de Laërte, au début du IIIe siècle après J.-C. ; et à la fin du Ve siècle, David, philosophe arménien, cite positivement, au début de son commentaire sur les Catégories, le deuxième livre de la Politique (voir le ms. de la Bibliothèque Royale, n° 1939, fol. 128, recto). Pourquoi n'admettrait-on pas qu'ici la main d'Andronicus de Rhodes, ou de quelque arrangeur, a été aussi malheureuse que pour tant d'autres ouvrages ? Pourquoi attribuer légèrement un défaut de méthode au philosophe le plus systématique et le plus régulièrement logique de tous les philosophes, surtout quand il s'en défend lui-même, et quand il proteste dans tout le cours de son oeuvre contre la disposition illogique qu'on prétend lui imposer ? Bien plus, d'autres traités d'Aristote portent des traces non moins certaines de bouleversements analogues. On sait quel est le désordre de la Métaphysique ; Duval a dû en changer la disposition ; Heinsius a dû changer celle des chapitres de la Poétique ; Gaza, avant eux, en 147I, avait déplacé, dans l'Histoire des Animaux, le septième livre, qui occupait d'abord le dernier rang ; et tous les éditeurs subséquents ont dû admettre cette modification avouée par le bon sens.
Que faire donc maintenant de ces quatre passages de l'ancien sixième livre notés plus haut, et qui rappellent formellement l'ancien cinquième ? Je ne balance point à le dire, après toutes les preuves qui précèdent, il faut les déclarer interpolés. On se convaincra facilement, en lisant le contexte, qu'ils n'y tiennent pas essentiellement, et qu'ils peuvent en être détachés sans rompre en rien le fil de la pensée. Or, il a été prouvé plus haut que c'était manquer à toutes les lois de la logique que de placer le cinquième livre avant le sixième, ainsi qu'il est placé dans l'ordre actuel.
S'il restait quelques doutes sur la réalité de ces interpolations, une dernière considération semble devoir les lever : c'est que l'arrangeur des huit livres, quel qu'il soit, a laissé dans son texte des traces évidentes de sa maladresse et de sa légèreté. Livre VII (VIe), chap. 1, § 5, on lit : « Les fondateurs d'États cherchent à grouper autour de leur principe général tous les principes secondaires qui en dépendent ; mais ils se trompent dans l'application, ainsi que je l'ai déjà fait remarquer en traitant de la ruine et du salut des États. » Non sans doute, Aristote n'a pas parlé dans sa Théorie des Révolutions de ces erreurs politiques ; il a seulement rappelé, au début du huitième (Ve) livre, qu'il avait précédemment discuté ce sujet. Et où l'a-t-il réellement discuté avec toute l'étendue qu'il comporte ? Ce n'est pas dans l'ancien cinquième livre, c'est dans le troisième livre, chapitre V, § S et suiv. Ainsi l'interpolateur s'est trompé ; et certainement, si Aristote avait eu le dessein de rappeler sa discussion, il ne se serait pas arrêté à ce qui n'en est que la réminiscence fort légère, au lieu de l'indiquer elle-même formellement et précisément.
Il conviendrait de placer ici une question qui se lie à toutes les questions antérieures sur l'ordre des huit livres, et qui pourrait, à elle seule, les résoudre et les embrasser toutes.
La division de la Politique en huit livres appartient-elle à l'auteur lui-même ? Est-ce Aristote qui a partagé son ouvrage de cette façon ?
Plusieurs éditeurs ont pensé, et à mon sens ils ont parfaitement raison, que cette division ne venait pas d'Aristote ; ils l'ont attribuée à Andronicus de Rhodes, et la conjecture est infiniment probable, d'après le passage de Plutarque, dans la Vie de Sylla. Quel que soit l'ordre dans lequel on place les cinquième, sixième, septième et huitième livres, on peut voir qu'ils commencent tous quatre par des conjonctions, et, qui plus est, par des conclusions de raisonnements. Ajoutez, d'après les considérations précédentes, que la fin du troisième et le début de l'ancien septième sont essentiellement liés l'un à l'autre par cette phrase suspendue du premier au second, et qu'il en est à peu près de même à l'égard de l'ancien sixième et du cinquième.
Qu'on se représente par la pensée ce que serait en français une pareille division de livres, où le raisonnement commencé à la fin de l'un ne se terminerait qu'au début de l'autre. La chose semble même si bizarre, qu'un traducteur, malgré toute sa fidélité, doit supprimer en français ces conjonctions étranges pour ne pas choquer ses lecteurs, sauf à les en avertir.
Rien du reste dans le contexte ne montre positivement quelle a pu être, dans la pensée même de l'auteur, la division de son ouvrage. Aristote dit bien en plusieurs endroits : « dans nos premières recherches, dans notre première étude, dans l'étude qui précède celle-ci » ; mais rien n'est assez formel pour qu'on puisse déduire de ces vagues indications quelque conclusion légitime. Scaïno s'est efforcé de retrouver, d'après ces traces fugitives, la division d'Aristote, et il prétend que les cinq premiers livres, c'est-à-dire les anciens premier, deuxième, troisième, septième et huitième livres, ne devaient former qu'une seule partie, une seule méthode, un seul livre. Cette conjecture est peu probable ; et, tout considéré, l'on ne s'arrêtera point à cette question, parce qu'on n'a pas trouvé dans le texte les éléments suffisants pour la résoudre. Les seuls points de fait qu'on puisse ici rappeler, c'est que cette division en huit livres, déjà donnée par Diogène de Laërte, et qui est confirmée par David l'Arménien, trois siècles plus tard, se retrouve dans les manuscrits grecs, et que deux manuscrits latins cités par Jourdain, p. 195, donnent les anciens septième et huitième livres en un seul, ce qui peut paraître tout à fait rationnel, vu leur intime et nécessaire connexion.
De cette opinion émise ici comme une certitude sur l'ordre des livres de la Politique, on peut tirer cette conséquence fort importante : que l'ouvrage d'Aristote, que jusqu'à ce jour on a cru mutilé, est complet ; qu'il ne présente pas de lacunes réelles, mais seulement du désordre ; et qu'il ne manque rien au système politique du Stagirite. Il suffirait presque pour s'en convaincre de lire les huit livres dans l'ordre nouveau que l'on a indiqué ci-dessus.
Conring affirme que la Politique comprenait primitivement plus de huit livres, et d'après une conjecture fort hasardée de Heinsius sur le catalogue de Diogène de Laërte, il en porte le nombre à douze. Quatre-vingts ans avant Conring, un noble florentin, Kyriace Strozza, avait, comme on l'a dit plus haut, écrit en grec, et d'un style fort élégant, deux livres supplémentaires à la Politique d'Aristote, et les avait lui-même plus tard traduits en latin, à l'usage du vulgaire . Probablement Strozza et Conring se fussent épargné tant d'efforts de composition et d'imagination par un examen un peu plus approfondi de l'ouvrage qu'ils prétendaient compléter.
Une seconde conséquence de tout ce qui précède, c'est que le passage qui termine la Morale à Nicomaque, et où l'ordre actuel des livres est à peu près retracé, semble être également interpolé, ou tout au moins avoir été modifié suivant l'ordre peu justifiable qu'on assignait aux livres de la Politique. Il est vrai que ce passage peut n'être aussi qu'un résumé, qui, tout en rappelant les idées générales, n'a pas pour but de les classer très exactement ; et l'on pourrait croire, par une hypothèse inverse, que c'est ce résumé assez peu fidèle qui a servi de guide à l'éditeur antique. Les livres de la Politique auraient été arrangés par lui d'après cette indication imparfaite.
On a prouvé jusqu'à présent que l'ordre actuel des huit livres était illégitime, selon les exigences de la logique et selon la pensée même de l'auteur ; on a indiqué l'ordre régulier des livres tel que le contexte, la logique et la volonté de l'auteur exigent qu'ils soient placés. Maintenant, on le demande, serait-il convenable à un éditeur de substituer l'ordre nouveau, quelque meilleur, quelque certain qu'il soit, à l'ordre ancien, quelque défectueux qu'il puisse être ? Je me suis décidé pour l'affirmative, non sans hésitation ; mais les conseils des juges les plus compétents et ma conviction parfaitement arrêtée ne m'ont pas permis de prendre un autre parti que celui-là, quelque grave qu'il soit.
Je résume donc toute la discussion antérieure en établissant les points suivants :
1° L'ordre actuel de la Politique d'Aristote est illogique ; et, en le conservant, l'ouvrage semble incomplet et mutilé. Ce sont là deux points de fait hors de toute discussion, parce qu'ils sont de toute évidence.
2° En déplaçant trois livres, l'ouvrage procède d'une manière tout à fait logique et devient parfaitement complet. Ces déplacements sont indiqués et autorisés de la manière la plus formelle par des preuves nombreuses, et l'on peut dire irrécusables, tirées du contexte ; ils sont tous sanctionnés par la logique la plus sévère et par l'autorité de l'auteur lui-même.
3° On sait de la manière la plus certaine que les ouvrages d'Aristote, peu connus par un motif ou par un autre jusqu'au temps de Pompée, furent de nouveau publiés à cette époque et arrangés par des mains peu habiles. Divers autres ouvrages d'Aristote offrent des traces de désordre non moins évidentes que celles qu'on trouve dans la Politique.
4° Tout porte à croire que la division en huit livres, existant déjà au temps de Diogène de Laërte, à la fin du IIe siècle après J.-C., n'appartient pas à Aristote, mais qu'elle est d'Andronicus de Rhodes, son éditeur.
5° Enfin l'ordre réel est celui-ci : premier, deuxième, troisième, septième, huitième, quatrième, sixième et cinquième livres.
Qu'il me soit permis, en terminant cette discussion, de rapporter les paroles par lesquelles Scaïno met fin à la sienne :
« Que si l'on m'objecte que je ne suis pas un personnage de tel poids que je puisse de mon autorité privée faire ces changements, j'avoue, qu'on ne peut m'accorder cette licence, à moi, homme sans nom et d'un savoir plus que médiocre. Toutefois, que chacun pèse dans cette controverse ce que l'on doit au bon sens et à la raison, qu'on examine et qu'on juge. Pour moi, je ne me tairai pas de ce qui m'est venu à l'esprit. »