|
ISOCRATE
PLAIDOYER CONTRE EUTHYNUS.
INTRODUCTION.
NICIAS, proscrit par les Trente, confie trois talents
à Euthynus, sans prendre de témoins. Lorsqu’il redemande son argent,
le dépositaire rend deux talents, et nie le troisième. De là,
procès.
Si l’on en croit Diogène de Laërte, Antisthène, orateur-philosophe,
aurait défendu la cause d’Euthynus, mais seulement par écrit, et
pour faire assaut de talent avec Isocrate.
PLAIDOYER.
[1] BIEN des
raisons me portent à parler pour Nicias: il est mon ami, il m’en a
prié, on lui fait tort, il ne peut plaider lui-même: en faut-il
davantage pour m’engager à prendre sa défense?
[2] Je vais vous exposer le
plus brièvement qu’il me sera possible ce qui occasionna son démêlé
avec Euthynus.
Sous les trente tyrans, Nicias, rayé par ses ennemis du nombre des
citoyens, inscrit sur les tables de Pisandre, et craignant tout de
pareilles conjonctures, se détermina à vendre la maison qu’il
possédait dans la ville, envoya ses esclaves hors de l’Attique, fit
porter ses meubles chez moi, déposa chez Euthynus trois talents
d’argent, et se retira à la campagne, où il vécut.
[3] Quelque temps après,
résolu de passer en pays étranger, il redemanda son argent à
Euthynus, qui rendit deux alors deux talents, mais nia en avoir reçu
le troisième. À ce moment-là Nicias ne pouvait pas rien faire, mais
il alla chez ses amis, se plaignit, s'insurgea et leur raconta ce
qui s'était passé. Mais il considérait Euthynus tellement fort et
craignait tellement le gouvernement qu'il était préférable de se
taire quand on été volé d'une petite somme que de porter plainte
quand il n'y avait pas eu de vol.
[4] Tels sont les faits.
Mais voilà nos difficultés présentes. Quand Nicias a prêté l'argent
et quand il a essayé de le récupérer, il n'avait pas de témoins,
citoyen ou esclave ; ainsi il est impossible en torturant des
esclaves ou par un témoignage de connaître les faits, mais c'est par
preuve indirecte que nous devons parler en sa faveur et que vous
devez juger de quel côté se trouve la vérité.
[5] Je pense que vous tout
vous savez que les accusations malveillantes sont portées en général
par des orateurs intelligents mais qui ne possèdent rien, alors que
ceux qui sont accusés ne savent pas parler mais peuvent payer des
orateurs. Or Nicias possède plus qu'Euthynus, mais a moins de
capacité comme orateur ; de sorte qu'il n'y a aucune raison qu'il
porte plainte injustement contre Euthynus. [6]
C'est pourquoi en se basant sur les faits eux-mêmes n'importe qui
peut voir qu'il était plus probable qu'Euthynus ait reçu l'argent et
a puis ait nié l'avoir reçu plutôt que Nicias ne lui ait pas confié
et ait porté plainte ensuite. Il est évident que c'est toujours pour
le gain que les hommes se font du tort. Maintenant ceux qui fraudent
d'autres gardent la possession du fruit de leurs crimes, alors que
leurs accusateurs ne savent même pas s'ils récupéreront quelque
chose.
[7] En outre, quand la
situation de la ville s'est détériorée et que les tribunaux ont été
suspendus, il était inutile que Nicias poursuive Euthynus et ce
dernier n'avait pas à craindre de se rendre coupable de fraude.
Personne ne s'étonnait qu'à un moment où ceux qui avaient emprunté
de l'argent même en présence de témoins le niaient, qu'Euthynus ait
volé ce qu'il avait reçu de lui alors que ni l'un ni l'autre
n'étaient accompagnés de témoins. Et il n'est pas probable qu'à une
époque où il n'était pas évident à ceux qui avaient prêté de
l'argent de pouvoir le récupérer, Nicias aurait cru pouvoir obtenir
n'importe quoi par une accusation injuste. [8]
Et puis, même si rien ne l'empêchait et s'il pouvait porter une
fausse accusation contre lui et s'il avait souhaité le faire, on
peut facilement voir que Nicias n'aurait pas attaqué Euthynus. Ceux
qui désirent agir de cette façon ne commencent pas par leurs amis,
mais avec l'aide de ceux-ci attaquent d'autres et accusent ceux pour
qui ils n'ont ni respect ni crainte, les gens riches, mais sans amis
et délaissés.
[9] Mais dans le cas
d'Euthynus le contraire est vrai ; il est le cousin de Nicias et a
une plus grande aisance dans la parole et dans l'action, et bien
qu'il ait peu d'argent, il a beaucoup d'amis. C'est pourquoi, il est
la dernière personne contre qui Nicias aurait porté plainte. Et, à
mon avis, connaissant leur intimité, Euthynus n'aurait jamais agi
injustement contre Nicias s'il pouvait prendre frauduleusement à
quelqu'un d'autre une si grande somme.
[10] Mais à ce moment leur
transaction était simple. Il est possible de choisir n'importe
lequel de l'ensemble des citoyens pour l'accusation, mais toi tu ne
peux débaucher que l'homme à qui tu as confié un dépôt. Ainsi
Nicias, s'il avait désiré obtenir l'argent par chantage, n'aurait
pas attaqué Euthynus, mais ce dernier, quand il a recouru à la
fraude, n'avait aucune autre victime disponible.
[11] Mais voici l'argument
le plus fort et suffisante sur tous les points. Quand l'accusation a
été portée, l'oligarchie était toute puissante et alors la situation
des deux hommes était celle-ci : Nicias, même s'il avait l'habitude
auparavant de porter des accusations malveillantes, aurait abandonné
cette pratique, tandis qu'Euthynus, même s'il n'avait jamais
auparavant pensé commettre d'injustice, alors il aurait été tenté de
le faire. [12] En effet,
les injustices d’Euthynus lui donnaient même du crédit, au lieu que
les richesses de Nicias ne lui attiraient que des persécutions; et
vous savez que dans ces temps déplorables, il était plus dangereux
d’être riche que d’être méchant. Les méchants s’enrichissaient du
bien d’autrui, les riches se voyaient ravir leur propre bien. Ceux
qui étaient à la tête du gouvernement soutenaient les premiers, et
dépouillaient les autres. Ils regardaient les mauvais citoyens comme
des gens qui leur étaient dévoués, et traitaient les citoyens
opulents comme leurs plus grands ennemis.
[13] Dans de pareilles
conjonctures, Nicias devait moins songer à envahir le bien d’un
autre par des prétentions injustes, qu’à se garantir de toute
injustice en évitant de faire tort à personne. C’était alors que les
hommes puissants, comme Euthynus, pouvaient s’approprier sans peine
ce qu’on leur avait confié, et exiger ce qu’on ne leur devait pas,
au lieu que ceux qui étaient dans la situation de Nicias se voyaient
contraints d’abandonner ce qui leur était légitimement dû, et de
payer ce qu’on leur demandait injustement.
[14] Euthynus lui-même
pourrait vous attester ici la vérité de ce que j’avance. Il se
rappelle que Timodème sut extorquer trente mines à Nicias, non en
les lui redemandant comme une dette, mais en le menaçant de le
traîner en prison. Or est-il vraisemblable que Nicias eût eu assez
peu de sens pour attaquer mal à propos quelqu’un, tandis que sa
sûreté personnelle était compromise? [15]
Dans l’impuissance de conserver son propre bien, aurait-il entrepris
d’envahir celui d’un autre? entouré d’ennemis, aurait-il cherché à
s’en faire de nouveaux? aurait-il, sans motif, formé une action
contre des hommes dont il n’aurait pu tirer satisfaction, quand même
ils n’auraient pas contesté la légitimité de ses demandes? aurait-il
tenté de commettre des injustices, quand la justice même lui était
refusée? se serait-il flatté de se faire payer ce qui ne lui était
pas dû, tandis qu’il était forcé de payer ce qu’il ne devait point?
[16] Non, je ne vois pas
qu’il soit possible d’ajouter à de si fortes raisons.
Peut-être Euthynus recourra-t-il ici à une défense qu’il a déjà
employée il dira que, s’il avait eu dessein de faire tort à Nicias,
il n’aurait pas rendu les deux tiers du dépôt, et retenu seulement
l’autre tiers; que, soit qu’il eût agi de bonne ou de mauvaise foi,
il aurait tenu la même conduite pour la totalité de la somme.
[17] Mais nul de vous,
sans doute, n’ignore que quiconque se détermine à une injustice,
cherche en même temps à se ménager de moyens de justification. Il
n’est donc pas étonnant qu’Euthynus se soit comporté comme je dis,
afin de pouvoir se défendre comme il fait. Je pourrais citer
plusieurs citoyens qui, ayant reçu des sommes d’argent, les ont
rendues en grande partie, et n’en ont retenu qu’une portion modique;
ou qui, observant la bonne foi dans les affaires de conséquence,
s’en sont écartés dans des objets moins importants. [18]
Ainsi, Euthynus n’est ni le premier ni le seul qui se soit conduit
de la sorte. Observez, je vous prie, que si vous admettiez la
défense de notre adversaire, vous établiriez vous-mêmes un nouveau
système de friponnerie: car, pour la suite, on aurait soin de rendre
une partie de l’argent confié, pour avoir droit de s’approprier
l’autre; et l’on se procurerait l’avantage de se faire un moyen de
la portion qu’on aurait rendue, pour garder impunément celle qu’on
ne voudrait pas rendre.
[19] Remarquez, au reste,
que ce qu’Euthynus allègue en sa faveur, peut être aussi allégué en
faveur de Nicias: car, n’ayant pas de témoin des deux talents qui
lui ont été remis, s’il avait eu le projet et l’envie de poursuivre
injustement Euthynus, il est clair qu’il ne serait pas convenu des
deux talents, et qu’il eût agi de même pour tous les trois. Alors
Euthynus se serait vu inquiété pour une somme plus forte, et il
n’eût pu se défendre par ce moyen de restitution qu’il nous oppose
aujourd’hui.
[20] Enfin on ne peut
montrer quel motif a eu Nicias de ne réclamer qu’un talent contre
Euthynus, tandis qu’il est facile de voir ce qui a pu déterminer
Euthynus à ne retenir qu’un talent sur trois. Aucun des parents et
amis de Nicias n’ignore que, dans le temps de ses malheurs, il avait
mis tout son argent en dépôt chez Euthynus: celui-ci ne pouvait donc
se dissimuler que plusieurs savaient qu’il avait entre les mains cet
argent, mais que personne n’était instruit de la somme. [21]
Ainsi, il pensait qu’en ne retenant qu’une partie du dépôt, sa
mauvaise foi ne pourrait être découverte, au lieu que, s’il eût
gardé le tout, il eût été impossible de la cacher. Détenteur
infidèle d’une partie du dépôt, il a mieux aimé se préparer une
défense spécieuse, que de révéler son crime en assouvissant
complètement sa cupidité.
|