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table des matières de l'œuvre DE DÉMOSTHÈNE

 

 

DÉMOSTHÈNE

 

CINQUIÈME PHILIPPIQUE

 

HARANGUE SUR LA PAIX

 

texte grec

(attention le txte grec renvoie à la traduction de l'Abbé Auger)

autre traduction française (Abbé Auger)

autre traduction de Poyard sur le site d'Ugo Bratelli

 

pour avoir le texte grec d'un chapitre, cliquer sur le chapitre

82 IX.

CINQUIÈME PHILIPPIQUE.

HARANGUE SUR LA PAIX

 

INTRODUCTION.

L'effet produit par la troisième olynthienne avait été semblable à celui des deux premières : envoi de troupes athéniennes aussi peu agissantes que les soldats étrangers. Il paraît d'ailleurs que Philippe les avait prévenues. « Repoussé à tous les assauts , il perdait journellement du monde; mais des traîtres qu'Olynthe renfermait dans son sein, hâtaient tous les jours l'instant de sa ruine. Il avait acheté ses magistrats et ses généraux. Les principaux d'entre eux, Euthycrate et Lasthène, lui livrèrent une fois cinq cents cavaliers qu'ils commandaient et, après d'autres trahisons non moins funestes, ils l'avaient introduit dans la ville , qui fut aussitôt abandonnée au pillage. La Grèce fut dans l'épouvante ; elle craignait pour sa puissance et pour sa liberté (a).»

A près avoir gagné , par cette conquête (ol. cviii , 1 ; 348) un fort boulevard pour ses frontières méridionales, et assuré de ce côté sa communication avec la mer, Philippe avait fait un grand pas vers son but, la domination sur la Grèce. Deux choses lui manquaient encore pour l'atteindre complètement : l'occupation des défilés qui conduisaient à la Grèce méridionale ; la possession de l'Hellespont et de la Chersonèse de Thrace. Sur l'un et l'autre point, Athènes résistait encore à ses ruses et à ses armes. Il songea donc aux moyens d'assoupir sa vigilance. Tous les voyageurs qui venaient de Macédoine en Attique ne parlaient que de son amour de la paix ; assertions confirmées par les bons traitements que chaque Athénien recevait du prince. Cette manoeuvre ne fut pas sans succès. La même année 348, et l'année suivante, les premières ouvertures pour la paix furent faites par des ambassades athéniennes. Dans la seconde se trouvaient Philocrate , auteur de la proposition , Eschine , Démosthène et sept autres députés. Accueillis avec une adroite bienveillance, ils entendirent de la bouche de Philippe même la promesse de confirmer la paix à Athènes par ses ambassadeurs. Ceux-ci arrivent, reçoivent les serments de la république, et une nouvelle députation athénienne, entre les mains de laquelle le roi doit contracter le même engagement, part pour la Macédoine. Elle avait ordre de se hâter ; mais , malgré tout l'empressement de Démosthène, qui en faisait partie, elle mit vingt-trois jours à joindre Philippe. Le rusé conquérant , regardant comme bonne prise tout ce qu'il pourrait s'approprier avant d'être lié personnellement, profite de cette lenteur vénale, achève les entreprises commencées pendant les négociations, détrône Kersoleptès , s'empare de plusieurs places fortes de la Chersonèse, et ne congédie les députés qu'après s'être complètement armé pour cette expédition de Phocide qui doit lui frayer un passage au coeur de la Grèce.

Les Phocidiens et les Thébains continuaient avec acharnement la guerre civile qui ensanglantait plusieurs républiques; ils s'attaquaient dans les villes, en rase campagne , et s'affaiblissaient par des combats multipliés qui ne donnaient à aucun des deux partis une supériorité marquée. Cependant les Thébains ayant perdu Orchomène, Chéronée et Korsies, s'étaient adressés à Philippe pour obtenir son alliance. Ce prince ne leur avait envoyé que les troupes nécessaires pour prolonger cette lutte opiniâtre. Voyant, peu après, la paix conclue entre Philippe et Athènes, les Phocidiens, découragés par leurs pertes passées, affaiblis par leurs victoires mêmes, et effrayés d'un désastre récent qu'ils attribuent au courroux des dieux, se placent de nouveau sous la protection d'Athènes et de Sparte. Mais Philippe, avec les troupes de la Thessalie , franchit les Thermopyles, envahit la Locride, s'annonce comme le vengeur d'Apollon , fait prendre à tous ses soldats des couronnes de laurier, et les mène au combat , comme sous la conduite du dieu même qui vient punir des sacrilèges. A leur aspect, les Phocidiens se croient vaincus; Phalaecos, leur chef , consent à se retirer dans le Péloponnèse; et Philippe termine, sans de nouveaux combats, cette guerre Sacrée, qui durait depuis dix ans (b). Le vainqueur, affectant habilement des doutes sur le droit de disposer du sort d'un peuple dont l'impiété avait ému la Grèce entière , convoque spontanément les Amphictyons, obtient la présidence de cette assemblée, et lait, en quelque sorte, légaliser, par cet acte de condescendance. son pouvoir sur la Grèce. Dociles à ses volontés, ces juges suprêmes ordonnent la destruction de toutes les villes de la Phocide, déclarent les Phocidiens déchus du droit de juger parmi eux, transportent au monarque macédonien le privilège dont ils le privent , et mettent le comble à ces liches concessions en lui déférant la direction des jeux Pythiens, à l'exclusion des Corinthiens qui avaient épousé la querelle de la Phocide.

A cette nouvelle , qui leur parvient cinq jours après le décret rendu, les Athéniens ouvrent les veux, courent aux armes, fortifient le Pirée, et répandent l'épouvante dans le Péloponnèse. Ils se hâtent de déclarer la patrie en péril, et de prescrire les mesures accoutumées dans les conjonctures extrêmes. Ces démonstrations imposent à Philippe. L'attitude de la Grèce, libre encore , intimide son courage. Satisfait, en apparence, de l'honneur d'avoir terminé la guerre Sacrée, il retourne dans ses États, et se borne à demander à tous les peuples de la Grèce la confirmation du décret des Amphictyons. L'irrégularité de ce décret était évidente. Un petit nombre seulement de représentants, choisis parmi les plus dévoués à Philippe , y avait concouru. Une sanction éclatante de tous les peuples qui étaient en droit de siéger dans ce conseil souverain , importait donc vivement à la politique du monarque. Il presse avec instance les Athéniens de lui accorder cette sanction, et le peuple est aussit6t convoqué pour délibérer sur cette proposition importante (ol. cviii, 3; 346 ).

Cette fois, Démosthène n'hésita pas à demander une solution favorable au maintien de la paix. Nous n'avons peut-être point de harangue où son adresse se soit mieux exercée, quoiqu'elle ne se fasse presque pas sentir. Ce n'était pas chose aisée pour un homme du caractère de Démosthène, continuellement opposé aux démarches de Philippe, de changer de langage sans paraître changer de conduite; et cela , dans un temps où une foule d'autres orateurs signalaient encore leur zèle contre la Macédoine; où on l'avait vu témoigner tant de mécontentement de la conduite de ses collègues; où il fallait enfin concilier deux choses très difficiles, céder aux circonstances, et ne pas se perdre soi-même en se livrant aux traits de la calomnie.

Et quelles étaient ces circonstances? jamais il ne s'en était présenté de pareilles. La victoire de Philippe sur les Phocidiens et leurs auxiliaires; les divisions qui régnaient entre tous les peuples de la Grèce; la séduction même des principaux citoyens d'Athènes qui penchaient pour Philippe; la terreur qu'il y avait répandue par la destruction de la Phocide; la dignité d'Amphictyon qui venait de lui être conférée; tout cela formait pour Philippe un concours d'avantages auxquels la sagesse la plus consommée était forcée de céder. De quoi s'agissait-il donc alors ? ou de se réunir à toute la Grèce pour accorder à Philippe cette dignité dont il était si jaloux , ou de voir toute la Grèce réunie à Philippe pour combattre Athènes. On sent bien qu'il n'y avait plus à balancer; mais Démosthène avait encore à ménager sa réputation, et l'autorité de ses anciens principes. Suivons la marche de sa harangue , pour connaître avec quel art il sut se tirer de ce pas difficile.

83

PROPOSITION GÉNÉRALE

Ne point rompre la paix.

EXORDE.

CORPS DU DISCOURS

I. La délibération est difficile en elle-même, et par l'effet de la légèreté athénienne.

Malgré tant d'obstacles, l'orateur essayera de donner d'utiles conseils.

II. (1)Pour donner plus d'autorité à son discours, il rappelle, malgré sa répugnance trois circonstances dans lesquelles il a prédit ce qui devait arriver aux Athéniens :

1° Son opposition au décret qui envoyait des secours à Plutarque;

2° Sa dénonciation contre le traître, Néoptolème;

3° Sa protestation contre les rapports de ses collègues au retour de la deuxième ambassade en Macédoine.

Toutefois, s'il a mieux vu  que les autres, il ne l'attribue qu'à sa bonne fortune, et à l'Incorruptibilité qui préside à sa conduite et à ses jugements.

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1 C'est ce que Ulpien appelle un second Exorde, δεύτερον προοίμιον. Du reste, j'ai cru devoir écarter de ces analyses cette multitude de termes (πρότασις, προκατασκευή, κατασκευή) , nomenclature anatomique des rhéteurs anciens, qui ne peut être à notre usage.

I. Il ne fallait point faire la paix mais, faite, il faut l'observer.

II. Ne fournissons pas aux peuples qui ont nommé le nouvel amphictyon le prétexte d'une guerre fédérale contre Athènes.

Dans une guerre dont la cause serait isolée, nous n'aurions pas à craindre une ligue générale. Preuve par deux hypothèses. Motif de cette disposition des peuples grecs.

Mais le refus qu'on vous conseille pousserait toutes ces nations, déjà nos ennemies à vous attaquer, fût-ce contre leurs intérêts.

Preuve tirée de la guerre de Phocide, à laquelle concoururent les Thébains et les Thessaliens, pour des motifs divers, et en se trahissant eux-mêmes.

III. Éviter la guerre, ce n'est point abdiquer notre indépendance.

IV. Argument final tiré d'autres sacrifices que les Athéniens font à la nécessité des circonstances.

 

84 Ce fut vers ce même temps qu'Isocrate, octogénaire, adressa au roi de Macédoine un discours où il l'exhortait à réunir toute la Grèce, et où il lui en proposait les moyens. « Il suffira , disait-il , de faire entrer dans cette confédération Athènes , Sparte, Thèbes et Argos. Plusieurs Grecs , ajoutait-il , vous décrient comme un prince artificieux qui ne cherche qu'à envahir et à opprimer : mais comment celui qui se fait gloire de descendre d'Hercule, du libérateur de la Grèce, songerait-il à s'en rendre le tyran ? il ambitionnera plutôt d'en être le pacificateur, titre plus glorieux que celui de conquérant. »

Libanius, et Photius après lui (Bibi. cod. 265, p. 801. Hoescii) ont cru que Démosthène ne prononça point cette harangue, où manifestement il se déclare pour un avis qu'ailleurs il taxe d'imprudence et de perfidie en la personne de son rival Eschine. J'avoue néanmoins que j'ose penser autrement , et que leurs conjectures ne me frappent point. — S'avise-t-on, disent-ils, de reprendre et de condamner dans un autre ce qu'en public on a fait ou dit soi-même ? L'homme le plus inconsidéré ne s'expose point à de pareilles récriminations. — Je réponds que, outre que la timide manoeuvre de ne pas prononcer une harangue qu'il avait composée , répugne au caractère de notre orateur, outre qu'il encourait les mêmes reproches à publier sa harangue qu'à la prononcer, Démosthène ici ne propose ni n'appuie ce qu'ailleurs il blâme dans Eschine, mais conseille uniquement de ne point se commettre hors de saison aux suites dangereuses du refus opiniâtre de condescendre au décret presque unanime des Amphictyons; et proteste qu'il faut seulement , de crainte de pis , céder au temps... De plus, autre chose est d'induire à l'approbation, comme avait fait Eschine , ou d'inciter seulement à la tolérance, comme fait Démosthène. (Tourreil. )

Auger et Gin adoptent cette réfutation. Voemel et Reuter l'appuient sur ces mêmes motifs, que Jacobs n'a fait que développer. Ces motifs nous semblent au moins très vraisemblables. Faute de les avoir bien saisis, des critiques ont pensé que le discours sur les prévarications de l'ambassade est celui que Démosthène n'aurait pas prononcé, tandis que d'autres ont cru ne pouvoir mieux faire que d'attribuer à Eschine cette même harangue sur la Paix.

DISCOURS.

Je vois, ô Athéniens ! combien la conjoncture actuelle est devenue épineuse , embarrassante , et par les pertes nombreuses de notre négligence, et par l'inutilité d'y appliquer de sages conseils; mais surtout parce que, loin de conspirer unanimement sur un seul moyen de conserver ce qui nous reste , nos opinions nous divisent (01). A ces difficultés dont se hérisse la délibération, vous ajoutez, Athéniens, des difficultés nouvelles : tandis que tous les autres peuples prennent conseil avant l'événement, vous attendez, vous, que l'événement soit passé. De là vient, et je l'ai toujours remarqué, que , tout en applaudissant l'orateur qui vous reproche vos fautes, vous lassez vos affaires s'échapper, celles-là même qui sont mises en discussion. Eh bien , en dépit de tant d'obstacles, je me suis levé avec le ferme espoir que , si , abjurant le tumulte et les querelles, vous consentez à m'entendre avec le calme d'un peuple qui délibère sur le sort de cette ville et sur de si hauts intérêts, mes avis , mes discours vous indiqueront les moyens et d'améliorer votre situation et de réparer vos pertes.

Je le sais trop , Athéniens : rappeler les conseils qu'on a donnés , vous parler de soi-même , fut toujours la voie du succès pour qui s'arme d'audace : mais c'est pour moi un si lourd fardeau, que je recule devant l'évidente nécessité de le porter. Je pense néanmoins que vous apprécierez mieux les réflexions que je vais présenter, si je reporte vos souvenirs sur quelques-unes de mes paroles.

Et d'abord, pendant les troubles de l'Eubée, lorsque certains orateurs vous conseillaient de secourir Plutarque (02) et de vous charger d'une guerre dispendieuse et sans gloire, le premier, le seul, je courus à la tribune pour m'y opposer, et je faillis être mis en pièces par ces perfides qui, pour un ignoble salaire , vous entraînèrent dans mille fautes énormes. Peu de jours s'écoulèrent; et, flétris d'une honte nouvelle , abreuvés d'outrages tels que jamais peuple n'en éprouvera de la part de ceux qu'il était venu soutenir, vous reconnûtes unanimement et que des scélérats vous avaient abusés , et que le défenseur de nos intérêts, c'était moi.

Dans une autre occasion, observant que Néoptolème (03) avait, grâce au privilège des comédiens voyageurs, acquis l'impunité, qu'il portait à la république des coups mortels, et vous gouvernait en magistrat délégué de Philippe , je parus, je parlai , et l'événement prouva que je n'étais mû par aucun motif personnel de haine ou de calomnie. Ici , ce ne sont point les dé- 83  fenseurs de Néoptolème que j'accuserai (il n'en eut pas un) , c'est vous-mêmes. Oui , quand vous eussiez assisté aux spectacles des fêtes de Bacchus, au lieu d'avoir à délibérer sur le salut d'Athènes , sur les intérêts de la patrie , vous n'auriez pu nous écouter, lui avec plus d'amour, moi avec plus de courroux. Toutefois , il est un fait qui, je pense, vous frappe tous aujourd'hui : set homme qui fit alors un voyage chez l'ennemi sous prétexte d'apporter de Macédoine l'or qui lui était dû (ce sont ses termes) pour le consacrer au service de l'État, cet homme qui s'écriait souvent « Accuser un citoyen, parce qu'il transporte ses ressources de l'étranger dans son pays, quelle tyrannie ! » ce même homme, enhardi par la paix, réalisa la fortune immobilière qu'il possédait ici, et, avec elle, se retira près du Macédonien. Certes , ces deux faits , annoncés par moi, et présentée sous leurs véritables couleurs , témoignent hautement de la droiture et de la sincérité de mes paroles.

Encore une troisième circonstance, Athéniens; elle sera la dernière, et j'aborde le sujet qui m'amène ici. Au retour de l'ambassade où nous avions reçu les serments pour la paix , quelques-uns de mes collègues vous promirent que l'on repeuplerait Thespies et Platée, que Philippe épargnerait les Phocidiens, quand il les aurait soumis, et disperserait les habitants de Thèbes, qu'Oropos serait à vous, que l'Eubée nous serait donnée en dédommagement d'Amphipolis ; et vous, séduits par de frivoles espérances , par des impostures, trahissant et vos intérêts, et la justice , et l'honneur, vous livrâtes la Phocilde. Eh bien ! pur de ces déceptions , je les dénonçai toutes, je déclarai d'avance (et vous ne l'avez pas oublié, je le sais), je déclarai que ces promesses m'étaient inconnues, que je n'y croyais pas, que, dans ma conviction, l'orateur vous berçait de chimères (04).

Si, sur tous ces points, il est constant que j'ai, mieux que les autres, prévu l'avenir, ce ne sera chez moi ni sagacité profonde, ni vanité satisfaite : à deux causes seules, ô Athéniens ! j'attribuerai tout l'honneur de mes lumières, de mes pressentiments : la première, c'est la fortune, plus puissante à mes yeux que toute la sagesse humaine, que tous les efforts du génie ; la seconde, ce désintéressement avec lequel je juge et raisonne de tout. Non , personne ne pourrait montrer un seul présent attaché à mes actions , à mes paroles dans le ministère. Aussi , la détermination importante, qui est la conséquence naturelle de l'état de nos affaires, m'apparaît toujours sans nuages. Mais, lorsque, d'un côté ou de l'autre , l'orateur, comme la balance , a reçu de l'argent , ce poids précipite et entraîne toute sa logique; et, dès lors, adieu la vérité des aperçus, la justesse des raisonnements ! Cela posé, je dis : Voulez-vous procurer à la république des fonds, des alliés, ou d'autres secours? avant tout, ne rompez pas la paix actuelle : non que j'en admire les avantages, non qu'elle soit digne de vous ; mais, s'il ne fallait point faire une telle paix , aujourd'hui , faite, il ne faut point la rompre. Que de ressources, en effet, se sont échappées de nos mains, qui , si nous les tenions encore , rendraient pour nous la guerre plus facile et plus sûre ! En second lieu, à ces peuples qui composaient le congrès, à ces soi-disant Amphictyons (05) , n'allez pas , ô Athéniens ! imposer la nécessité ou fournir le prétexte de vous attaquer tous de concert. Car, si la guerre se rallumait entre nous et Philippe pour Amphipolis, ou pour tout autre grief personnel dans lequel n'entreraient ni la Thessalie, ni Argos, ni Thèbes , je ne crois pas qu'aucun de ces peuples s'armât contre nous , moins encore que tout autre (écoutez avant de m'interrompre), moins encore les Thébains. Non qu'ils soient nos amis, ou peu jaloux de rendre ce bon office à Philippe; mais , quelque stupides qu'on les suppose , ils savent trop bien que, s'ils s'engageaient dans une lutte contre Athènes, les coups seraient pour eux, tandis que l'athlète qui se tient en réserve épierait la palme (06). Ils ne se jetteraient donc pas dans une telle guerre, à moins que l'origine et la cause n'en fussent communes. De même, si nous étions aux prises avec les Thébains pour la ville d'Oropos , ou pour quelques débats privés , nous n'aurions, je pense, aucune intervention à redouter. En effet, une guerre d'invasion entre Thèbes et Athènes déterminerait seule les Grecs auxiliaires à y participer, mais pour la défense , et non pour l'attaque. Et voilà le caractère des confédérations, quand on les a bien approfondies, voilà leurs conséquences naturelles. Pour Athènes , pour Thèbes, les questions de l'existence et de l'empire n'intéressent pas au même degré les peuples de la Grèce; s'ils désirent tous leur conservation , c'est par intérêt pour eux-mêmes : mais permettront-ils que , par la victoire sur sa rivale, une de ces républiques leur prépare des fers? jamais !

Qu'y a-t- il donc à craindre, et que devons-nous éviter, selon moi? c'est que la guerre, qui est encore dans l'avenir, ne soulève, par un commun prétexte, par une plainte générale, toute la Grèce contre nous. Car, si Argos, Messène, Mégalopolis, si toutes les villes du Péloponnèse qui adhèrent à la même politique nous menacent de leur haine pour une négociation entamée 86  avec Lacédémone , et parce que nous semblons vouloir les supplanter; si Thèbes, qui , vous le savez, nous hait déjà, doit nous haïr encore plus parce que nous recueillons ses bannis et lui prodiguons les preuves de notre malveillance; ta Thessalie, parce que nous ouvrons les bras aux Phocidiens proscrits ; Philippe enfin , parce qu'Athènes lui refuse une place dans le conseil général de la Grèce : je tremble que toutes ces puissances, s'appuyant des décrets amphictyoniques, animées par des ressentiments particuliers, ne poussent sur nous le poids d'une guerre fédérale, et que chaque peuple ne coure aux armes, entraîné, comme l'a vu la Phocide, contre son propre intérêt. Car, vous ne l'ignorez pas, Thébains, Thessaliens et Philippe , divisés quant au but principal , concoururent tous au même résultat. Ainsi , les Thébains ne purent empêcher Philippe de pénétrer jusqu'aux Thermopyles , de s'en saisir, encore moins de leur dérober, lui dernier venu , la gloire de leurs pénibles travaux. Ils ont acquis des possessions, et perdu l'honneur: car, sans l'invasion macédonienne, ils ne tenaient rien. Cependant ils ne la voulaient pas : mais, à la fois avides et incapables de reprendre Orchomène et Chéronée, ils subirent cette invasion avec toutes ses conséquences (07). Quelques personnes, il est vrai, avouent que Philippe n'avait pas l'intention de livrer ces deux villes aux Thébains, mais qu'il y fut forcé. Que le ciel les protége ! Moi, je sais qu'en tout cela il n'avait rien plus à coeur que de s'emparer du défilé, d'accaparer la gloire de la guerre phocidienne en paraissant lui avoir imposé un terme, et de présider les jeux pythiques. C'est là ce qu'il ambitionnait avant tout. Quant aux Thessaliens , certes ils ne voulaient l'agrandissement ni des Thébains ni de Philippe, qu'ils jugeaient également nuisible à leurs intérêts: mais ils désiraient ardemment reconquérir l'amphictyonat et leur double prérogative à Delphes (08) ; et, dans ces vues ambitieuses, ils prêtèrent leurs bras au monarque. Vous voyez donc chacun de ces peuples, poussé en avant par l'égoïsme, agir contre son gré. D'après ces exemples, veillons sur nous, ô Athéniens !

— Nous devons donc dans cette crainte, souffrir qu'on nous fisse la loi? est-ce là ton conseil ? — Non, il est loin de ma pensée. Mais éviter la guerre sans rien faire qui soit indigne d'Athènes, montrer à tous les peuples notre prudence et l'équité de notre réponse (09) , voilà , je pense, notre devoir.

Aux citoyens qui, les yeux fermés sur la guerre, pensent qu'il faut intrépidement affronter toutes les chances j'opposerai cet argument Nous laissons Oropos aux Thébains. Si l'on nous pressait d'en déclarer le vrai motif, c'est , dirions-nous, pour n'avoir pas la guerre. Nous venons de céder, par un traité, Amphipolis à Philippe; nous souffrons que Cardia soit détachée de la Chersonèse; mue le Carien se saisisse et de Chios, et de Cos, et de Rhodes; que les Byzantins interceptent nos navires : et pourquoi ? sans doute parce que nous trouvons plus d'avantage à nous reposer au sein de la paix, qu'à provoquer des collisions et attiser des querelles pour de semblables su jets. Eh bien ! nous, qui jusque-là poussons la déférence envers chacune de ces puissances quand il s'agit de notre patrimoine , de notre nécessaire , ne tomberions-nous pas dans la déraison la plus choquante, si nous allions tirer l'épée contre toutes ensemble, pour chicaner sur l'ombre d'un privilège (10) ?

 

 

 

NOTES SUR LA DIXIÈME PHILIPPIQUE

(a) Voyage d'Anach. c. 61.

(b) Poirson et Cayx, Prés de l'hist. anc. p. 341.

(01) Le texte et le commentaire de Voemel ont servi de base à mon travail. Mêmes secours accessoires que pour plusieurs des harangues précédentes.

(02) Plutarque, tyran d'Érétrie, en Eubée, demanda du secours à Athènes contre Clitarque, qui s'était emparé du souverain pouvoir dans la même ville; mais il se défia des Athéniens , et retint prisonnière toute leur armée.

(03) Néoptolème était à la fois bon poète tragique et bon acteur : double titre à la faveur des Athéniens, qui pardonnaient tout à quiconque savait les amuser. L'année précédente, il avait été nommé l'un des dix ambassadeurs de la république pour conclure la paix.

(04)  L'orateur. Eschine surtout , qui avait fait un rapport mensonger, à son retour de la seconde ambassade.

(05) On ne pouvait pas dire que le véritable conseil amphictyonique s'était assemblé : Athènes et d'antres républiques n'y avaient pas de représentants ; les Phocidiens en avaient été rejetés; les Thessaliens, jadis écartés par ces derniers , y assistaient; enfin , c'est un prince que les Athéniens appelaient barbare, c'est Philippe qui présidait l'assemblée. (Voemel.) Sur les Amphictyons, voir Anacharsis, chap. 35; et le Sommaire des principes généraux des Confédérations anciennes et modernes, par G. Washington.

 (06) Quel est le tiers dont il est question ici? Auger après Tourreil, M. Planche après Auger, etc. ont répété que c'était Lacédémone. Les scoliastes désignent Philippe.

(07) « Les Thébains, disait Isocrate à Philippe (Or. ad  87 PhII. 21) , qui ont espéré voir toute la Grèce à leurs pieds, placent aujourd'hui en vous leur avenir et leur salut : aussi, je les croie disposés à exécuter sans délai vos conseils, même vos ordres. »

(08) Droit de siéger parmi les Amphictyons , τῆς πυλαίας. Les mots τὰ ἐν Δελφοῖς désignent la présidence des jeux pythiques, et une sorte d'intendance de l'oracle de Delphes.

(09) J'ai repoussé la leçon δείξεν, parce qu'elle n'offre pas un sens raisonnable. L'orateur n'a plus qu'un argument à présenter ; c'est aux partisans de la guerre à tout prix qu'il l'adressera, et cette fin de discours n'a aucun rapport arec δόξομεν τὰ δίκαια λέγειν.

(10) Littéralement, pour une ombre dans Delphes. Allusion au proverbe sur l'ombre de l'âne, περὶ ὄνου σκιᾶς. Démosthène appelle vaine ombre, dit un critique étranger cité par Schaefer, le droit de siéger dans le conseil des Amphictyons, pour exprimer qu'il serait illusoire de disputer ce droit à un prince parvenu d'ailleurs à une si haute puissance. Cependant, tout superflu, tout chimérique que pût paraître ce privilège, le rusé Macédonien comptait par là fortifier encore son ascendant politique, et sanctionner ses injustes projets par les dérisions du congrès général de la Grecs.