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table des matières de l'œuvre dE DÉMOSTHÈNE
DÉMOSTHÈNE
Sur la couronne
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372 DÉFENSE PAR DÉMOSTHÈNE. [1] AVANT tout, Athéniens, je demande à tous les Dieux, à toutes les Déesses, que mon zèle constant pour la République et pour chacun de vous se trouve égalé par votre bienveillance envers moi dans ce débat (01); ensuite, et ce voeu intéresse hautement votre religion, votre gloire, puissent-ils vous persuader de consulter sur la manière dont vous devez m'entendre, non mon adversaire (ce serait rigoureux ), [2] mais les lois et votre serment! Là, parmi tant de justes promesses, il est écrit : Écouter également les deux parties; c'est-à-dire, non seulement n'avoir rien préjugé, accorder à toutes deux faveur égale, mais encore laisser à chaque combattant le plan et le genre de défense (02) qu'a choisis sa volonté. [3] Eschine a sur moi, dans cette lice, de nombreux avantages, deux surtout, hommes d'Athènes! et bien grands. D'abord, inégalité de péril : car il n'y a point parité aujourd'hui entre moi, déchu de votre bienveillance, et lui, ne gagnant pas sa cause. Pour moi... (03); mais je ne veux rien dire de sinistre en commençant. Lui, au contraire, il est au large quand il m'accuse. L'autre avantage, c'est qu'il est dans la nature humaine d'écouter avec plaisir l'accusation et l'invective, l'apologie personnelle avec dépit. [4] Ce qui charme le plus est donc le lot d'Eschine ; ce qui choque presque universellement me reste. Si, dans cette crainte, je tais mes actions, vous croirez que je ne puis ni détruire les charges, ni montrer mes titres à une récompense. Si je parcours ma vie publique et privée, me voilà forcé de parler souvent de moi. Je tâcherai, du moins, de le faire avec toute la mesure possible ; et le langage que la nature de la cause pourra m'imposer doit s'imputer au provocateur de cette lutte étrange. [5] Vous conviendrez tous, je pense, ô juges ! que ces débats me sont communs avec Ctésiphon, et que je ne leur dois pas moins d'efforts que lui (04). Être dépouillé de tout est chose triste et cruelle, surtout dépouillé par un ennemi : mais perdre votre bienveillance, votre affection, est un malheur d'autant plus grand que cette possession est plus précieuse. [6] Puisque tels sont les gages du combat, je crois juste, je vous supplie tous d'entendre ma défense avec l'impartialité prescrite par ces lois qu'a jadis portées Solon dans son amour pour vous, pour la démocratie, et dont il crut devoir assurer l'empire, et par des tables gravées, et par le serment de vos tribunaux : non qu'à mon sens, il se défiât de vous ; [7] mais il voyait que les inculpations, les calomnies, où l'accusateur, parlant le premier, puise sa force, atteindraient invinciblement l'accusé, si chacun de vous, juges, fidèle jusqu'au bout à sa religion, n'accueillait favorablement le second orateur, et, à l'aide d'une attention également partagée, ne formait une complète décision. [ 8] Devant donc en ce jour, vous le voyez, rendre compte de ma vie entière comme particulier, comme homme public, j'ai invoqué, j'invoque encore les Immortels; oui, devant vous, je les conjure que ma constante bienveillance pour la patrie, pour vous tous, ils vous l'inspirent tout entière pour moi dans ces assauts. Puissent-ils aussi vous dicter à tous l'arrêt que réclament et l'honneur national, et la conscience du citoyen! [9] Si Eschine se fût borné à l'objet de sa poursuite, c'est le décret du Conseil que je me hâterais de justifier ; mais, puisqu'une moitié de sa discussion s'épuise en divagations, en impostures contre moi, je crois nécessaire et juste, hommes d'Athènes! d'y répondre d'abord brièvement, afin que nul de vous, entraîné par ces écarts, ne m'écoute avec prévention sur l'accusation elle-même. [10] A ses invectives, à ses diffamations contre ma personne, voici ma réponse : voyez combien elle est simple et solide. Si vous me connaissez tel que l'accusateur m'a dépeint (et j'ai toujours vécu au milieu de vous), fermez-moi la bouche, et, mon administration eût-elle été une merveille, levez-vous et condamnez (05). Mais, si vous me réputez bien meilleur que lui et de meilleure origine ; si, pour parler modestement, vous savez que moi et les miens ne le cédons à aucune honnête famille, ne l'en croyez point, même sur le reste : évidemment il a tout inventé ; pour moi, cette bonté que vous m'avez toujours témoignée dans beaucoup d'autres procès, aujourd'hui encore qu'elle se déploie ! [11] Malicieux Eschine, quoi ! tu as été assez simple pour croire que, laissant là mes actes politiques, je me tournerais tout entier contre tes insultantes personnalités ! Non, non, je ne ferai point cette folie. Tes mensonges, tes calomnies `373 sur mon administration seront, au contraire, le premier objet de mon examen. Quant aux injures dont tu as été si prodigue, plus tard, si l'on veut m'entendre, je les rappellerai. [12] Les crimes dont il m'accuse sont nombreux, et si graves que les lois en punissent quelques-uns avec rigueur, même de mort ; mais son agression a pour bases réelles l'acharnement de la haine, l'insulte, la diffamation, l'invective, toutes les formes de l'outrage. Si ses plaintes, si ses imputations étaient vraies, Athènes serait loin d:avoir assez de supplices pour moi. [13] Sans doute, l'accès près du Peuple, le droit de la parole ne doivent être interdits à personne (06) ; mais monter à la tribune avec un plan arrêté de persécution envieuse, par les Dieux! cela n'est ni régulier, ni démocratique, ni juste, ô Athéniens ! Quand Eschine me voyait commettre ces énormes crimes d'État que développait à l'instant sa voix théâtrale, il devait aussitôt me poursuivre légalement. Si je méritais, à ses yeux, d'être dénoncé comme traître, que ne me dénonçait-il? que ne me traduisait-il, selon cette forme, à votre tribunal ? Si les lois étaient violées par mes décrets, que n'accusait-il l'infracteur des lois? Certes, l'homme capable de poursuivre Ctésiphon pour me nuire ne m'aurait point épargné, s'il eût espéré me confondre. [14] Me voyait-il coupable de l'une de ces prévarications que vient d'énumérer le calomniateur, ou de tout autre attentat? sur chaque point nous avons lois, procédure, justice répressive, châtiments sévères : il pouvait se servir de toutes ces armes contre moi. S'il l'eût fait, s'il eût suivi cette marche, l'accusation actuelle s'accorderait avec sa conduite passée. [15] Mais aujourd'hui, loin de cette voie si droite et si juste, longtemps après avoir esquivé les réfutations en présence des faits, il vient entasser griefs, sarcasmes, invectives, et jouer une comédie! De plus, c'est moi qu'il accuse, et c'est Ctésiphon qu'il défère en jugement ! Sur tous les points de ce procès, il arbore sa haine contre moi ; et lui, qui ne m'a jamais attaqué de front, vous le voyez chercher à frapper un autre de mort civile ! [16] Or, parmi toutes les raisons qui militent en faveur de Ctésiphon, voici, hommes d'Athènes! la plus plausible : il fallait vider entre nous deux nos querelles, et n'y point faire trêve, pour diriger nos coups sur un tiers : car c'est le comble de l'injustice. [17] Par là on peut voir que toutes ces imputations n'ont ni justice ni vérité. N'importe, je veux les examiner en détail, surtout les mensonges qu'il a débités touchant la paix et mon ambassade, en m'attribuant ce qu'il a fait lui-même, de concert avec Philocrate. Mais il convient, il est même nécessaire de vous rappeler, ô Athéniens ! l'état des affaires à cette époque, afin que vous considériez chaque événement dans son rapport avec les circonstances. [18] La guerre de Phocide allumée (08), non par moi, sans doute, qui n'avais encore pris aucune part au gouvernement, quelles étaient vos dispositions? Vous désiriez le salut des Phocidiens, quoique coupables à vos yeux. Du côté des Thébains, un revers quelconque eût fait votre joie, car ils avaient mérité votre ressentiment par l'abus de leur bonne fortune à Leuctres. Tout le Péloponnèse était divisé : les ennemis des Lacédémoniens étaient trop faibles pour les renverser, et les chefs que ceux-ci avaient établis dans les villes (09) restaient sans pouvoir. Ces peuples, comme tous les Hellènes, étaient troublés par des querelles interminables. [19] Philippe, témoin de ces maux, qui n'étaient pas secrets, prodigue l'or aux traîtres de chaque pays, remue tous les peuples, les lance les uns contre les autres ; puis, de leurs fautes, de leurs imprudences, il se fait des armes, et grandit pour les écraser tous. Épuisés par une longue guerre, ces Thébains, alors si fiers, aujourd'hui si malheureux (10), allaient évidemment être forcés de recourir à vous, Philippe, pour empêcher cette coalition, offre à vous la paix, à Thèbes un renfort. [20] Qu'est-ce donc qui l'aidait à vous faire donner, presque volontairement, dans le piège? la lâcheté ou l'aveuglement des autres Hellènes? ou bien l'un et l'autre? Ils vous voyaient faire la guerre, une guerre sans fin (11), pour l'intérêt de tous, comme le fait l'a démontré; et ils ne payaient leur part ni en hommes, ni en argent, ni par aucun secours ! Justement irrités, vous écoutâtes volontiers Philippe. La paix, accordée dès lors, fut ainsi conclue par la circonstance, non par moi, comme l'a dit ce calomniateur. Cherchez la véritable cause de nos malheurs actuels, vous la trouverez dans les iniquités des hommes vendus à cette paix. [21] Au reste, dans ce fidèle examen, dans ce récit détaillé, la vérité seule est mon but : si des fautes graves parurent dans cette affaire, j'y suis totalement étranger. Le premier qui parla de paix fut Aristodème le comédien. Vint ensuite le rédacteur du décret ; et l'homme qui s'était aussi loué pour une telle oeuvre fut Philocrate d'Agnonte, ton complice, Eschine, et non le mien ; non, dusses-tu crever en hurlant ce mensonge ! Ceux qui appuyèrent la motion (je n'examine pas ici leur motif) furent Eubulé et Cephisophon : Démosthène n'y était absolument pour rien. [22] Malgré des faits si vrais, si bien établis, il 374 pousse l'impudence jusqu'à oser affirmer que cette paix fut mon ouvrage, que même j'empêchai la République de la concerter avec les Hellènes en congrès. O toi ! mais où trouver un nom qui te convienne? Lorsque, présent dans Athènes, tu me voyais la frustrer d'un intérêt si grand, d'une alliance dont tu viens de déclamer tragiquement tous les avantages, t'es-tu indigné? es-tu venu instruire le Peuple, développer ces crimes dont tu m'accuses aujourd'hui? [23] Car enfin, si, pour exclure la Grèce du traité, je me fusse vendu à Philippe, ton devoir était de rompre le silence, de tonner, de protester, de dévoiler ma trahison. Tu n'en fis rien, personne ne t'entendit élever la voix : et qu'aurait-il dit? Vous n'aviez alors envoyé aucune ambassade aux Hellènes; depuis longtemps ils s'étaient déclarés; et, sur ce point, il n'a rien avancé de vrai. [24] De plus, il flétrit la République elle-même par ses calomnies. Appeler les Hellènes à la guerre, alors que vous députiez vers Philippe pour la paix, t'eût été agir en Eurybates (12), non en Athéniens, non en hommes d'honneur. Mais il n'en est rien, absolument rien. Hé! dans quelle vue auriez-vous alors envoyé des ambassades? Pour la paix? la Grèce entière en jouissait; pour la guerre? vous-mêmes vous délibériez sur la paix. Il est donc manifeste que de cette première paix je ne fus ni l'instigateur, ni la cause, et que toutes les autres imputations d'Eschine sont des mensonges. [25] La paix conclue, examinez encore quel parti nous choisîmes l'un et l'autre : vous verrez lequel combattit sans cesse pour Philippe, lequel n'agit que pour vous, ne chercha que le bien de la patrie. Membre du Conseil, je proposai un décret qui enjoignait aux députés de cingler en toute hâte vers le lieu où ils apprendraient la présence de Philippe, et de recevoir son serment. Le décret porté, ils n'obéirent pas. [26] Quelle était donc l'importance de cette mesure (14)? Entre le traité et le serment, l'intervalle le plus long servait les intérêts du prince; le plus court, ceux d'Athènes. Pourquoi? parce que, du jour où vous eûtes, je ne dis pas juré, mais espéré la paix, vous abandonnâtes tout préparatif de guerre : lui, au contraire, ne fut jamais plus actif. Il pensait (et il pensait juste) que tout ce qu'il aurait enlevé à la République avant de se lier par serment, il le garderait, et que nul ne romprait pour cela les traités. [27] Je pénétrai ses vues, Athéniens, et j'écrivis ce décret, qui ordonnait d'aller le chercher, et de recevoir au plus tôt son serment. Ainsi, la paix aurait été jurée, sans que les Thraces, vos alliés, eussent perdu ces forteresses qu'Eschine vient de renverser (15), Serrhium, Myrtium, Ergiské; sans que Philippe, après avoir envahi les postes les plus importants, se fût établi maître de tout leur pays ; sans que l'accroissement de ses finances et de son armée facilitât le reste de ses entreprises. [28] Eschine ne dit rien de ce décret, il ne le fait pas lire ; et, si j'opinai dans le Conseil pour admettre à votre audience des ambassadeurs, c'est là qu'il me frappe ! Hé, que devais-je faire? Écarter de votre présence des députés venus exprès pour conférer avec vous? ne pas leur faire donner par l'entrepreneur (16) une place au théâtre ? pour deux oboles ils y seraient entrés ! Fallait-il m'attacher à de si chétifs intérêts, et, comme ces traîtres, vendre l'État entier à Philippe? Qu'on lise le décret omis par cet homme, qui le connaissait très bien. — Lis. [29] Décret. Sous l'Archonte Mnésiphile, à l'ancienne et nouvelle lune d'Hécatombœon (17), la tribu Pandionide présidant, Démosthène de Paeania, fils de Démosthène, a dit : Attendu que Philippe, par son ambassade au sujet de la paix, est convenu avec le Peuple Athénien des clauses du traité, le Conseil et le Peuple arrêtent : Pour conclure la paix approuvée dans la première assemblée, il sera sur-le-champ choisi cinq députés parmi tous les Athéniens. Immédiatement après l'élection, ils se rendront là où ils croiront trouver Philippe, et échangeront les serments sur les conventions accordées entre lui et le Peuple Athénien, compris les alliés de part et d'autre. Députés élus : Eubule d'Anaphlyste; Eschine de Cothoce; Céphisophon de Rhamnonte ; Démocrate de Phlyes ; Cléon de Cothoce. [30] J'avais rédigé ce décret dans notre intérêt, non dans celui de Philippe. Nos fidèles députés n'en tinrent compte ; ils se reposèrent en Macédoine trois mois entiers, jusqu'au retour du prince, conquérant de toute la Thrace. Cependant ils pouvaient en dix jours, que dis-je ! en trois ou quatre, arriver dans l'Hellespont, et sauver les forteresses, en recevant le serment de Philippe avant qu'il les eût enlevées. Car il n'y eût touché, nous présents; ou bien, rejetant son serment, nous lui aurions refusé la paix, et il n'eût pas eu à la fois la paix et les places. [31] Tel fut, dans cette ambassade, le premier tour d'escamotage de Philippe, le premier trafic de ces traîtres, ennemis des Dieux. Aussi, je le déclare, dès lors je leur fis la guerre : guerre aujourd'hui, guerre à jamais! Voyez, aussitôt après, une perfidie plus grande encore. [32] Maître de la Thrace, grâce à ces infracteurs de mon décret, Philippe avait juré la paix ; il achète aussi la prolongation de leur séjour en Macédoine jusqu'à ce qu'il ait terminé les préparatifs de son expédition contre la Phocide. Par là, ne recevant de vos députés aucune nouvelle 375 de ses dispositions, vous ne vous seriez pas embarqués pour tourner jusqu'aux Thermopyles, et lui fermer, comme précédemment, ce passage ; et quand vous auriez appris ses desseins, il l'aurait franchi, vous ne pourriez plus rien faire. [33] Mais Philippe était dans des transes mortelles : malgré sa promptitude à saisir ce poste, l'avis de ses mouvements pouvait vous faire décréter des secours pour la Phocide avant sa destruction, et lui arracher sa proie. Il le redoutait tellement que, séparant Eschine de ses collègues, il donne à cet infâme un supplément de salaire pour vous présenter les conseils et les rapports qui ont tout perdu. [34] Je vous demande, hommes d'Athènes, je vous supplie de vous souvenir durant tout ce débat que, si Eschine s'était renfermé dans l'acte d'accusation, je ne dirais moi-même rien d'étranger : mais, puisqu'il n'y a imputations ni calomnies dont il ne fasse usage, force est de répondre en peu de mots à chaque reproche. [35] Quels étaient donc alors ces discours d'Eschine, qui devinrent si funestes? Que Philippe aux Thermopyles ne vous alarme point! Ne bougez, tout ira selon vos désirs : encore deux ou trois jours, et vous apprendrez qu'il est devenu l'ami des peuples contre lesquels il marchait, et l'ennemi de ceux dont il était l'ami (18). Ce ne sont pas les paroles, ajoutait-il avec emphase, qui cimentent les amitiés, c'est l'unité d'intérêts : or, Philippe, la Phocide et Athènes sont également intéressés à se délivrer de la stupide Fierté des Thébains. » Plusieurs étaient charmés de ce langage, à cause de leur haine secrète contre Thèbes. [36] Mais qu'arrive-t-il bientôt? Les infortunés Phocidiens sont détruits, leurs villes rasées ; vous, endormis sur la foi de ce traître, vous désertez les campagnes, personnes et biens; et que fait Eschine? il reçoit de l'or ! Ce n'est pas tout : ennemis déclarés d'Athènes, Thébains et Thessaliens remercient Philippe de ce qu'il a fait. [37] Qu'on me lise le décret de Callisthène et la lettre du prince : ces deux pièces rendront tout ceci manifeste. — Lis. Décret. Sous l'Archonte Mnésiphile (19), dans une assemblée extraordinaire convoquée par les stratèges, de l'avis des prytanes et du Conseil, le 10 de la 3e décade de Mœmactérion, Callisthène de Phalère, fils d'Étéonikos, a dit : Nul Athénien, sous aucun prétexte, ne passera la nuit à la campagne. Ils se rendront tous dans la ville et au Pirée, excepté ceux qui sont distribués dans les garnisons. Chacun de ces derniers gardera son poste, et ne s'en écartera ni jour ni nuit. [38] Toute contravention au présent décret sera punie comme trahison, sauf la preuve de l'impossibilité d'obéir. Seront juges de l'excuse le stratège de service (20), le trésorier, le greffier du Conseil. Tous les effets qui sont à la campagne seront transportés au plus vite dans Athènes et dans le Pirée, si la distance n'excède pas 120 stades ; dans Éleusis, Phylé, Aphidna, Rhamnonte et Sunium, si la distance est plus grande. Proposé par Callisthène de Phalère. Est-ce dans cet espoir que vous faisiez la paix ? Sont-ce là les promesses de ce mercenaire? [39] — Lis aussi la lettre que bientôt après Philippe nous envoya. Lettre de Philippe. Le roi des Macédoniens, Philippe, au Conseil et au Peuple d'Athènes, joie ! Sachez que nous avons franchi les Thermopyles, et soumis la Phocide. Dans les places qui se sont rendues nous avons mis garnison; celles qui ont résisté ont été emportées d'assaut et rasées, leurs habitants vendus. J'apprends que vous vous disposez à secourir les Phocidiens, et je vous écris pour vous épargner une peine superflue. En général, votre conduite ne me semble nullement régulière : vous concluez la paix avec moi, et vous marchez contre moi! et pour qui ? pour cette Phocide qui n'est point comprise dans nos traités (21)! Si vous violez nos conventions, vous n'y gagnerez que le titre d'injustes agresseurs. [40] Vous l'entendez : dans une lettre à vous adressée, Philippe fait à ses alliés cette déclaration précise : « J'ai agi de la sorte en dépit d'Athènes et de son chagrin. Si donc vous êtes sensés, Thébains et Thessaliens, vous la tiendrez pour ennemie, et c'est en moi que vous prendrez confiance. » Voilà, sous d'autres termes, ce qu'il veut faire entendre. Aussi, par cette politique, il entraîna ces peuples, et leur ôta si bien toute prévoyance, tout sentiment, qu'ils le laissèrent maître chez eux. De là, les calamités dont gémissent aujourd'hui les Thébains. [41] Et celui qui a conspiré avec Philippe pour établir cette fatale confiance; celui qui, par de faux rapports, s'est ici joué de vous, est le même qui déplore maintenant les infortunes de Thèbes et en fait un récit lamentable ; lui, l'auteur de ces désastres, et de ceux de la Phocide, et de tous les malheurs de la Grèce ! Sans doute, Eschine, tu pleures de tels événements, tu t'attendris sur tes Thébains, toi qui, devenu propriétaire en Béotie, cultives les champs qu'ils ont possédés ! Et moi je m'en réjouis, moi dont le destructeur de Thèbes se hâta de demander la tête (22)! [42] Mais je suis tombé sur un sujet dont il conviendra mieux de parler un peu plus tard. Je reviens à prouver que la vénalité, que le crime ont causé nos malheurs actuels. Quand Philippe, par ces députés vendus, par leurs rapports mensongers, eut trompé Athènes, trompé la malheureuse Phocide et détruit ses cités, qu'arriva- t-il ? [43] L'abject Thessalien, le stupide Thébain le regardèrent comme un ami, un bienfaiteur, un sauveur ; il était tout pour eux ; 376 ils n'écoutaient pas, si l'on voulait tenir un autre langage. Vous, quoique méfiants et indignés, vous observiez la paix : seuls, que pouviez-vous? Les autres Hellènes, comme vous abusés et déchus de leurs espérances, caressaient cette paix qui, depuis longtemps, pour eux aussi était presque la guerre. [44] Car, lorsque, dans ses courses, Philippe subjuguait les Triballes (23), et même quelques villes grecques, rangeait sous ses drapeaux de grandes et nombreuses armées, corrompait des citoyens tels que celui-ci, lesquels, à la faveur de la paix, voyageaient dans ses États (24); dès lors, à tous les peuples que ses dispositions menaçaient, il faisait la guerre. S'ils ne s'en apercevaient pas, c'est une autre question ; [45] la faute n'en est pas à moi, qui ai toujours prédit, toujours protesté, et chez vous, et partout où je fus envoyé. Mais les républiques étaient malades : ministres, magistrats étaient subornés et vendus; particuliers et peuples ou ne prévoyaient rien, ou se laissaient amorcer au jour le jour par un indolent repos. Un mal étrange les travaillait tous : chacun se persuadait que l'orage ne fondrait pas sur lui et qu'au milieu du péril des autres il trouverait sa propre sûreté. [46] Ainsi, en échange de cette incurie profonde et intempestive, les peuples ont eu la servitude ; et les chefs, qui croyaient tout vendre, excepté eux-mêmes, sentirent qu'ils s'étaient vendus les premiers. Au lieu des titres d'hôtes et d'amis, qu'ils recevaient avec de l'or, ceux d'adulateurs, d'impies, et mille autres noms trop mérités; retentissent à leurs oreilles. [47] Car ce n'est jamais dans l'intérêt du traître qu'on lui prodigue les richesses ; une fois maître de ce qu'il a vendu, on ne le consulte plus : autrement, rien ne serait plus heureux qu'un traître. Mais non, cela n'est pas, cela est impossible. Loin de là, parvenu à dominer, l'ambitieux devient aussi le despote de ceux qui lui ont tout livré : alors, connaissant leur scélératesse, il n'a pour eux que haine, défiance, avanies. [48] Consultez les faits : emportés par le temps, ils peuvent toujours être étudiés par les sages. Lasthène a été nommé l'ami de Philippe, jusqu'à ce qu'il eût livré Olynthe (25); Timolaos, jusqu'à la ruine de Thèbes ; Eudikos et Simos de Larisse, jusqu'à ce qu'ils lui eussent assujetti la Thessalie, Mais bientôt, chassés, honnis, abreuvés de maux, les traîtres ont erré par toute la terre. Aristrate, qu'a-t-il trouvé à Sicyone? Périlaos, à Mégare? l'horreur et le mépris ! [49] D'où l'on voit clairement qu'au citoyen le plus zélé pour la patrie, le plus éloquent contre la trahison, tu es redevable, Eschine, toi et tes avides complices, de tant d'abondantes curées, et que, si vous vivez, si l'on vous paye, c'est grâce à cette multitude (26) qui lutte contre vos complots. Par vous-mêmes, depuis longtemps vous vous seriez perdus. [50] J'aurais encore beaucoup à dire sur cette époque; mais n'en ai-je pas déjà trop dit? La faute en est à cet homme : il a répandu sur moi la vieille lie de ses trahisons, de ses forfaits (27), et il m'oblige à me purifier devant les citoyens, plus jeunes que les événements. Peut-être aussi vous ai-je fatigués, vous qui, même avant que j'aie dit un mot, saviez quelle fut alors sa vénalité. [51] Voilà ce qu'il appelle hospitalité, amitié! Je lui reproche d'être l'hôte d'Alexandre, a-t-il dit quelque part. Moi, te reprocher l'amitié d'Alexandre ! Comment l'aurais-tu acquise? à quel titre? Non, je ne puis te nommer ni l'ami de Philippe, ni l'hôte d'Alexandre; je ne suis pas si insensé. Les moissonneurs, les gens de salaire s'appellent-ils les amis, les hôtes de qui les paye? [52] Il n'en est rien, absolument rien. Mercenaire de Philippe d'abord, mercenaire d'Alexandre aujourd'hui, voilà comme je te désigne, avec tous ces citoyens. Tu en doutes? interroge-les...., ou plutôt je le ferai pour toi. Hommes d'Athènes, que vous en semble? Eschine est-il l'hôte d'Alexandre, ou son mercenaire?.... Tu entends leur réponse (28). [53] Je veux maintenant me justifier sur l'accusation même, et vous exposer ma conduite. Qu'Eschine entende ce qu'il sait bien, pour quelles actions je déclare mériter et la récompense, objet du décret, et de beaucoup plus grandes encore. — Prends et lis-moi l'accusation. [54] Accusation. Sous l'Archonte Chaerondas, le six d'Élaphébolion (29), Eschine de Cothoce, fils d'Atromète, a déposé entre les mains de l'Archonte une accusation contre Ctésiphon d'Anaphlyste, fils de Léosthène, pour avoir présenté un décret contraire aux lois, portant qu'il faut couronner d'une couronne d'or Démosthène de Poeania, fils de Démosthène, et faire proclamer sur le théâtre, aux grandes Dionysies, le jour des nouvelles tragédies, que le Peuple couronne d'une couronne d'or Démosthène de Paeania, fils de Démosthène, pour sa vertu, son zèle constant envers tous les hellènes et le Peuple Athénien, pour sa loyauté (30), pour ses actions, ses discours, qui ne cessent de procurer le plus grand bien du Peuple, et pour son ardeur à le servir de tout son pouvoir [55] toutes choses fausses, contraires aux lois, qui ne permettent, 1° d'insérer des mensonges dans les actes publics; 2° de couronner un comptable; or Démosthène est préposé à la réparation des murs et caissier du théâtre; 3° de proclamer la couronne sur la scène, aux Dionysies, pendant les tragédies nouvelles, mais bien dans le Conseil, si le Conseil la décerné et, si c'est la ville, dans le Pnyx, à l'assemblée. Amende, cinquante talents. Témoins de l'accusation, Céphisophon de Rhamnonte, fils de Céphisophon ; Cléon de Cothoce, fils de Cléon. 377 [56] Voilà, hommes d'Athènes! ce qu'il attaque dans le décret ; voilà aussi par où j'espère, avant tout, établir clairement la régularité de toute mon apologie. Car je suivrai le même ordre que l'accusateur ; chaque point sera discuté successivement, sans omission volontaire. [57] Le décret énonce que je ne cesse de bien servir le Peuple par mes actes, par mes paroles ; il loue mon empressement à lui procurer tous les avantages qui sont en ma puissance : ici, la solution est dans ma vie publique. Scrutez-la, et vous reconnaîtrez, dans les allégations de Ctésiphon, convenance et vérité, ou imposture. [58] Que si, sans ajouter, après la reddition des comptes, il veut que l'on me couronne, et que cet honneur soit proclamé sur le théâtre, ma conduite politique doit pareillement décider si je mérite, ou non, la couronne et la proclamation. Je crois devoir, de plus, citer les lois qui autorisent le décret de Ctésiphon. Tel est, ô Athéniens ! le plan de ma simple et régulière défense. J'aborde les actes de mon administration. [59] Et ne croyez point que je m'écarte de l'objet de la plainte, en me jetant sur ce que j'ai fait et dit pour la Grèce. S'inscrire en faux contre le décret qui reconnaît un but patriotique à mes actions, à mes paroles, c'est lier à la cause, c'est m'imposer le récit de mon ministère tout entier. D'ailleurs, entre les diverses parties du gouvernement, j'ai choisi les affaires générales de la Grèce : voilà donc où je dois puiser mes preuves. [60] Laissons les usurpations faites et maintenues par Philippe, avant que je parusse à la tribune et dans le ministère (31) : là, je pense, rien ne me concerne. Quant aux entraves qui lui furent imposées depuis cette époque, je les rappellerai, j'en rendrai compte, après quelques réflexions préalables. Un grand avantage, ô Athéniens! était donné à Philippe : [61] chez tous les Hellènes indistinctement pullulaient des traîtres, âpres à la curée, ennemis des Dieux, multitude qui n'eut point d'égale dans les souvenirs du passé. Voilà les auxiliaires, les travailleurs que prend Philippe. Les Hellènes s'étaient précipités dans la discorde : il les y plonge plus avant, ici par le mensonge, là (32) par des largesses, ailleurs par tous les moyens de corruption ; et il divise en cent factions des peuples qui tous avaient un seul intérêt, l'empêcher de s'agrandir. [62] Dans une telle situation, dans l'ignorance où étaient tous les Hellènes d'un mal qui allait croissant, examinez, hommes d'Athènes! ce que devait entreprendre et faire la République; et demandez-m'en raison : car celui qui dans le gouvernement s'était mis à ce poste (33), c'est moi. [63] Athènes devait-elle, ô Eschine ! abjurant sa ferté, sa grandeur, se mêler à des Thessaliens, à des Dolopes (34), pour conquérir à Philippe l'empire de la Grèce, pour détruire la gloire et les droits de nos ancêtres? ou, sans commettre cette évidente infamie, fallait-il qu'en face de malheurs pressentis depuis longtemps, et inévitables à ses yeux si nul ne les arrêtait, elle jetât autour d'elle un regard d'indifférence? [64] Oui, c'est à mon rigide censeur que je me plais à le demander : quel parti voudrait-il qu'eût embrassé la République (35) ? le parti qui conjura la ruine et le déshonneur de la Grèce, et où l'on peut compter la Thessalie et ses adhérents? celui qui laissa tout faire, espérant en profiter, et dans lequel nous placerons l'Arcadie, Argos et Messène? [65] Mais la plupart de ces peuples, disons mieux, tous ont plus souffert que nous. Quand même Philippe vainqueur s'en serait retourné aussitôt, cessant les hostilités, n'insultant aucun de ses alliés, aucun des autres Hellènes, il y aurait encore, contre ceux qui ne se seraient pas opposés à ses entreprises, quelque reproche, quelque blâme. Mais, s'il enlevait à tous également dignité, puissance, liberté, démocratie surtout, là où il le pouvait, n'avez-vous pas pris les résolutions les plus honorables, en suivant mes conseils? [66] Encore une fois, Eschine, que devait faire la République, en voyant Philippe se frayer la voie à la souveraineté de la Grèce ? Quelles paroles, quels décrets devais-je présenter, moi conseiller, et surtout conseiller d'Athènes? moi intimement persuadé que de tout temps, jusqu'au jour où je montai à la tribune, ma patrie avait lutté pour la prééminence, l'honneur, la gloire, et, par une noble ambition, dépensé dans l'intérêt du reste de la Grèce plus d'hommes et plus d'argent que toute la Grèce ensemble pour sa propre cause? [68] moi, qui voyais ce Philippe, notre antagoniste, dans l'ardeur de dominer, privé d'un oeil, la clavicule rompue, la main, la jambe estropiées, jeter gaiement à la fortune tout ce qu'elle voudrait de son corps, pourvu qu'avec le reste il vécût glorieux (36)? Toutefois, qui oserait dire qu'un barbare, nourri dans Pella, bourgade alors chétive et inconnue, dût avoir l'âme assez haute pour aspirer à l'empire de la Grèce, pour en concevoir la pensée ; et que vous, Athéniens, vous, à qui chaque jour la tribune et le théâtre offrent des souvenirs de la vertu de vos pères, vous pussiez être pusillanimes au point de courir livrer à un Philippe la Grèce enchaînée? [69] Non, un tel langage n'est pas possible. Restait donc forcément à opposer votre juste résistance à toutes ses injustes entreprises. Vous le fîtes dès le principe, par raison, par honneur ; et tels furent mes décrets, mes conseils tant que 378 je pris part au gouvernement, je le déclare. Mais, que devais-je faire ? je te le demande encore. Je tairai, j'oublierai Amphipolis, Pydna, Potidée, l'Halonèse : [70] Serrhium et Doriskos enlevés, Péparèthe saccagée, vingt autres attentats contre la République, je veux même les ignorer. Tu disais pourtant qu'en parlant de ces faits, j'avais précipité Athènes dans la haine de Philippe ; et les décrets d'alors sont d'Eubule, d'Aristophon, de Diopithe, non de moi, entends-tu, orateur dévergondé? [71] Je n'en dirai rien maintenant. Mais celui qui s'appropriait l'Eubée et s'en faisait un rempart pour inquiéter l'Attique ; celui qui attaquait Mégare, prenait Oréos, rasait Porthmos, installait, comme tyrans, dans Oréos Philistide, Clitarque à Érétrie; celui qui soumettait l'Hellespont, assiégeait Byzance, détruisait les villes grecques ou y ramenait les bannis ; celui-là violait-il la justice et les traités? rompait-il la paix, ou non? [72] Fallait-il que, dans la Grèce, peuple se levât pour l'arrêter? S'il ne le fallait point, si la Grèce devait devenir, comme on dit, une proie mysienne (37), tandis qu'il existait encore de dignes Athéniens, je l'accorde, nous avons trop fait, moi par mes conseils, vous en les suivant : mais que tous les torts, toutes les fautes ne soient imputés qu'à moi. Au contraire, s'il fallait une barrière, à quel autre qu'au Peuple d'Athènes appartenait-il de se présenter? C'est à cela que je travaillais alors, moi. Voyant cet homme asservir tous les hommes, je me fis son adversaire, toujours dévoilant ses projets. toujours instruisant les peuples à ne pas tout abandonner à Philippe. Quant à la paix, Eschine, c'est lui qui l'a rompue en prenant nos navires ; ce n'est pas Athènes. [73] Qu'on produise les décrets avec sa lettre, et qu'on les lise successivement. L'examen de ces pièces montrera clairement la faute et le coupable. — Lis. Décret. Sous l'Archonte Néoclès (38), au mois de Boédromion, dans une assemblée extraordinaire convoquée par les stratéges, Eubule de Cypre, fils de Mnésithée, a dit : Attendu que les stratèges ont annoncé dans l'assemblée que l'amiral Léodamas et les vingt bâtiments envoyés avec lui dans l'Hellespont pour le transport du blé ont été emmenés en Macédoine par Amyntas, général de Philippe, et retenus sous bonne garde. Les prytanes et les stratèges auront à convoquer le Conseil, et à faire élire des députés qui, dès leur arrivée près de Philippe, [74] réclameront commandant, vaisseaux, soldats. Si Amyntas a agi par ignorance, le Peuple d'Athènes ne lui reproche rien. S'il a surpris Léodamas outrepassant ses instructions, le Peuple, après information, punira l'amiral selon la faute. S'il n'existe aucun de ces deux cas, et que l'injure vienne du prince ou de son envoyé, les députés en écriront au Peuple, afin qu'il délibère sur le parti à prendre. [75] Ce décret est donc d'Eubule, non de moi. Vinrent successivement ceux d'Aristophon, d'Hégésippe, d'Aristophon encore, de Philocrate, de Céphisophon, de tous les autres ; mais de ma part, aucun. — Lis. Décret. Sous l'Archonte Néoclès, à la vieille et nouvelle lune de Boédromion, de l'avis du Conseil, les prytanes et les stratèges ont fait le rapport de ce qui avait été arrêté dans l'assemblée, savoir : Qu'on choisira des députés pour aller demander à Philippe le renvoi des vaisseaux, et pour lui communiquez leurs instructions et les décrets du Peuple. Députés élus : Céphisophon d'Anaphlyste, fils de Cléon ; Démocrite d'Anagyronte, fils de Démoplion ; Polycrite de Cothoce, fils d'Apémante. La tribu Hippothoontide présidant, Aristophon de Collyte, proèdre, a dit ainsi. [76] Je cite ces décrets : à ton tour, Eschine, produis celui par lequel j'ai allumé la guerre. Impossible ! autrement, c'est la première pièce que tu présenterais. Sur la guerre, Philippe lui-même ne m'impute rien, quand il en accuse d'autres. Qu'on lise sa lettre. [77] Lettre de Philippe. Le roi des Macédoniens, Philippe, au Conseil et au Peuple d'Athènes, joie ! Venus vers moi, vos députés Céphisophon, Démocrite et Polycrite m'ont parlé du renvoi des navires que commandait Léodamas. Tout considéré, vous seriez bien simples de croire me tromper. Ces vaisseaux, envoyés en apparence pour transporter du blé de l'Hellespont à Lemnos, devaient secourir Sélymbrie (39) assiégée par moi, et non comprise dans nos traités. [78] L'ordre en a été donné à l'amiral, à l'insu du Peuple d'Athènes, par certains magistrats, par d'autres qui ne le sont plus, et qui, par tous les moyens, veulent que le Peuple, en dépit de l'amitié qui l'unit à moi, recommence la guerre, ambitionnant bien plus cette rupture que de secourir les Sélymbriens. Ils espèrent qu'un tel résultat leur sera d'un bon rapport. Il me semble pourtant qu'il ne serait utile ni à vous, ni à moi. C'est pourquoi je vous renvoie les navires amenés ici ; et si, à l'avenir, loin de tolérer la perfide politique de vos chefs, vous les punissez, de mon côté je tâcherai de maintenir la paix. Soyez heureux ! [79] Ici, nulle mention de Démosthène ; pas une plainte contre lui. Pourquoi donc, lorsqu'il en accuse d'autres, Philippe se tait-il sur mes actions? C'est que me désigner, c'eût été rappeler ses injustices par moi épiées, par moi combattues. Il se glissait dans le Péloponnèse : à l'instant je propose une députation (40)pour le Péloponnèse ; il touche à l'Eubée, j'en propose une pour l'Eubée ; il établit des tyrans dans Oréos, dans Érétrie (41) : je demande pour ces deux villes, des députés? non, mais une armée. [80] Puis je fais partir toutes ces flottes qui sauvent et la Chersonèse, et Byzance, et nos autres alliés. De là, ces éloges, 379 cette éclatante estime, ces honneurs, ces couronnes, ces actions de grâces, que vous décerna leur reconnaissance. Parmi les villes attaquées, celles qui vous écoutèrent furent sauvées; les négligentes se rappelèrent souvent vos prédictions, et virent en vous non seulement des amis dévoués, mais de profonds politiques, mais des oracles : car tout arriva comme vous l'aviez annoncé. [81] Toutefois, que n'eût pas donné Philistide pour posséder Oréos; Clitarque, pour Érétrie, Philippe lui-même, pour tenir ces deux places contre vous, pour que nul ne dévoilât ses autres manoeuvres, n'observât de près ses injustices? Tous le savent, et toi, Eschine, mieux que personne, [82] toi, chez qui logeaient les envoyés de Clitarque et de Philistide, toi, leur proxène (42)! Des hommes qu'Athènes avait chassés comme ennemis, comme porteurs d'iniques et pernicieux conseils, étaient pour toi des amis ! Tu n'as donc avancé que des mensonges, vil diffamateur ! Payé, je deviens muet, dis-tu ; l'or dépensé, je crie ! Toi, tu fais autrement : tu cries les mains pleines ; et tu crieras toujours, si nos juges ne te bâillonnent aujourd'hui par une flétrissure ! [83] Athéniens, vous me couronnâtes alors pour mes services ; Aristonique rédigea le décret dans les mêmes termes qu'offre aujourd'hui celui de Ctésiphon ; la couronne fut proclamée au théâtre, honneur qui m'est décerné pour la seconde fois (43). Eschine, quoique présent, ne réclama point, n'accusa pas l'auteur de la motion. —Prends-moi aussi ce décret, et lis. [84] Décret. Sous l'Archonte Charondas, fils d'Hégémon, le six de la troisième décade de Gamélion (44), la tribu Léontide présidant, Aristonique de Phréarrhe a dit : Attendu que Démosthène de Paziania, fils de Démosthène, a rendu de nombreux et importants services au Peuple Athénien ; secouru beaucoup d'alliés, autrefois comme aujourd'hui, par ses décrets; délivré plusieurs villes de l'Eubée; que, toujours affectionné au Peuple, il procure, de fait et de parole, autant qu'il le peut, le bien des Athéniens et des autres Hellènes; Le Conseil et le Peuple d'Athènes arrêtent : Démosthène de Pacania, fils de Démosthène, sera loué publiquement, couronné d'une couronne d'or, et proclamé sur le théâtre, aux Dionysies, le jour des tragédies nouvelles. Sont chargés du soin de la proclamation la tribu qui préside, et l'agonothète (45). Proposé par Aristonique de Phréarrhe. [85] Eh bien ! qui, parmi vous, a vu jaillir de ce décret sur Athènes la honte, les sarcasmes, la dérision, que cet homme lui prédit si vous me couronnez? Lorsque les actions sont récentes et généralement connues, on récompense le bien, on punit le mal. Or, vous le voyez, j'obtins alors k reconnaissance publique, loin d'être blâmé ou puni. [86] Ainsi, jusqu'à ce temps du moins, mon administration fut constamment avouée de tous comme salutaire à la patrie : j'en atteste et mes discours, mes décrets prévalant dans vos délibérations, et l'exécution de ces mêmes décrets, et les couronnes qu'ils méritèrent à la République, à vous tous, à moi-même, et les sacrifices, les pompes religieuses qui célébrèrent ces heureux événements. [87] Chassé de l'Eubée par vos armes, et, dussent certaines gens en étouffer, par ma politique et mes décrets, Philippe médite contre Athènes un nouveau plan d'attaque. Comme il voit que nous consommons plus de blés étrangers que tout autre peuple, il veut se rendre maître du transport, passe en Thrace, et demande aux Byzantins, ses alliés, de s'unir à lui pour nous faire la guerre. Ils refusent, disant avec raison que ce n'est point là une condition de leur alliance. Alors il entoure leur ville de tranchées, fait approcher ses machines, et assiége. [88] Ce que nous devions faire alors, je ne le demanderai pas, chacun le voit. Mais qui secourut les Byzantins, et les sauva? Qui préserva l'Hellespont d'une domination étrangère? Vous, hommes d'Athènes! Quand je dis vous, je dis la République. Or, au nom de cette République, qui parlait, décrétait, agissait ? Qui se voua sans réserve à cette affaire ? Moi (46). [89] Quel fruit vous en revint-il à tous? Ce n'est plus à la parole à vous l'apprendre ; c'est aux faits, à l'expérience. La guerre d'alors, si glorieuse d'ailleurs, fit affluer ici toutes sortes de vivres, et en baissa le prix plus que la paix actuelle (47), si fidèlement gardée par ces bons citoyens qui immolent la patrie à leurs espérances. Puissent-ils en être frustrés ! puissent les Dieux les exclure des biens que vous leur demandez, vous, les amis de l'État; et vous préserver de toute participation à leurs complots ! — Lis-leur le décret par lequel Byzance et Périnthe couronnèrent la République pour ce bienfait. [90] Décret des Byzantins. Sous I'Hiéromnamon (48) Bosporichos, Damagètos a dit dans l'assemblée, avec la permission du Conseil : Attendu que le Peuple Athénien, par le passé, a toujours été bienveillant pour les Byzantins, et pour les Périnthiens leurs alliés et leurs frères ; qu'il leur a rendu de grands et nombreux services ; que, dernièrement encore, quand Philippe de Macédoine portait la guerre sur notre territoire et contre notre ville, pour arracher les deux peuples à leurs foyers, brûlant le pays et coupant les arbres, Athènes, avec le secours de cent vingt vaisseaux, des vivres, des armes, des hoplites, nous a tirés d'un grand péril, nous a rendu le gouvernement de nos pères, nos lois, nos tombeaux ; [91] Le Peuple de Byzance et de Périnthe arrête : Sont accordés aux Athéniens les droits de mariage, de cité, d'acquérir terre et maisons; la préséance aux jeux, 380 l'entrée au Conseil et à l'assemblée immédiatement après les sacrifices ; et à ceux d'entre eux qui Voudront habiter notre ville, l'exemption de toutes charges publiques. Nous érigerons sur le Bosphore trois statues de seize coudées, représentant le Peuple d'Athènes couronné par ceux de Byzance et de Périnthe (49). Il sera, de plus, envoyé des théories aux solennités de la Grèce, aux jeux Isthmiques, Néméens, Olympiques, Pythiques ; elles proclameront les couronnes dont la nation athénienne est couronnée par nous, afin que tous les Hellènes connaissent la générosité d'Athènes et la reconnaissance de Byzance et de Périnthe. [92] Lis aussi le décret par lequel la Chersonèse nous a décerné des couronnes. Décret. Les Peuples de la Chersonèse, habitant Sestos, Éléonte, Madytos, Alopéconèse, couronnent le Conseil et le Peuple d'Athènes d'une couronne d'or de soixante talents (50) ; ils érigent un autel à la Reconnaissance et au Peuple Athénien, qui a rendu le plus grand de tous les services aux Chersonésites. Par lui ils ont été sauvés des mains de Philippe, ils ont recouvré patrie, lois, culte, liberté. Dans les âges à venir leur gratitude vivra, et ils feront aux Athéniens tout le bien qui sera en leur pouvoir. Décrété en Conseil général. [93] Ainsi, la Chersonèse et Byzance sauvées, l'Hellespont préservé du joug de Philippe, notre cité honorée pour ces faits, voilà l'oeuvre de mon système politique. J'ai fait plus, j'ai montré à tous les peuples la générosité d'Athènes, la scélératesse du Macédonien. Oui, à la face du monde, l'ami, l'allié des Byzantins assiégeait leur ville : quoi de plus infâme, de plus abominable? [94] et vous, malgré tant de reproches mérités par leur conduite coupable envers vous, on vous a vus, non contents d'étouffer vos ressentiments, de ne point repousser des opprimés, les sauver, et devenir ainsi l'amour et l'admiration de la Grèce! Il est plus d'un gouvernant que la République a couronné avant moi : qui l'ignore? Mais, excepté moi, où est l'Athénien, conseiller du Peuple ou orateur, qui ait fait couronner la République? Qui le pourrait nommer? [95] Pour montrer que les invectives lancées par Eschine aux Eubéens et aux Byzantins, lorsqu'il affectait de rappeler ce qui avait pu nous déplaire dans leur conduite, sont des paroles de sycophante, non seulement comme calomnies (vous le savez, je pense), mais encore parce que, fussent-elles parfaitement vraies, il importait de traiter les affaires comme je l'ai fait, je veux citer une ou deux belles actions de notre République ; je serai court : États, comme particuliers, doivent toujours se régler sur leurs précédents les plus honorables. [96] Lacédémone, ô Athéniens! dominait sur terre et sur mer; cernant l'Attique de toutes parts, ses gouverneurs, ses garnisons occupaient l'Eubée, Tanagre, la Béotie entière, Mégare, Égine, Céos, et les îles d'alentour; Athènes n'avait ni vaisseaux, ni remparts : cependant vous vous mettez en marche pour Haliarte ; peu de jours après, pour Corinthe. Pouvant vous souvenir des nombreuses offenses des Corinthiens et des Thébains dans la guerre décélique (51), vous ne le faites pas, bien loin de là! [97] Dans ces deux expéditions, Eschine, Athènes n'agissait point par reconnaissance, et ne s'aveuglait pas sur leurs dangers. Toutefois elle ne repoussa point des peuples qui se jetaient entre ses bras ; et, pour l'honneur, pour la gloire, elle voulut s'exposer au péril : résolution aussi sage qu'héroïque : car, on aurait beau se blottir dans un obscur réduit, la mort est pour tous le terme inévitable. L'homme de cœur doit donc toujours mettre la main à de nobles entreprises, s'armer d'espérance (52), et supporter fermement ce que la Divinité envoie. [98] Voilà ce qu'ont fait vos pères, ce qu'ont fait les plus âgés d'entre vous. Sparte n'était ni votre amie ni votre bienfaitrice; Athènes en avait souvent reçu de graves injures : cependant, lorsque les vainqueurs de Leuctres s'efforcèrent de la détruire, vous vous y opposâtes sans redouter la puissance et la gloire thébaines, sans compter vos griefs contre ceux pour qui vous alliez exposer vos jours (53). [99] Par là, vous apprîtes à tous les peuples de la Grèce que, si l'un d'eux vous a offensés, vous mettez en réserve votre courroux, et que, devant un danger qui menacera son existence ou sa liberté, vous ferez taire tout ressentiment. Et ce n'est pas alors seulement que vous vous conduisîtes ainsi. Une autre fois, les Thébains s'emparant de l'Eubée, loin de fermer les yeux, loin de vous ressouvenir de l'indigne conduite de Thémison et de Théodore envers vous au sujet d'Oropos, vous secourûtes les Eubéens. Alors, pour la première fois, la ville eut des triérarques volontaires; je fus du nombre ; [100] mais ce n'est pas le moment d'en parler. Vous vous êtes montrés grands en sauvant cette île, plus grands encore lorsque, maîtres des habitants et des cités, vous rendîtes tout fidèlement à qui vous avait trahis, oubliant les injures dès qu'on s'abandonnait à votre foi. Je passe mille autres faits que je pourrais citer, batailles navales, marches, expéditions entreprises par vos aïeux, par vous-mêmes, pour le salut et la liberté de la Grèce. [101] Eh bien! moi qui, dans ces grandes et nombreuses occasions, avais contemplé notre ville toujours prête à combattre pour les intérêts d'autrui, moi qui voyais sa propre existence devenue presque l'objet de ses délibérations, que devais-je proposer? que devais-je lui conseiller? La vengeance, sans doute, contre ceux qui lui demandaient de les sauver ! des prétextes 381 pour trahir la cause commune ! Et qui ne m'eût exterminé avec raison, si j'eusse tenté de flétrir, même d'une parole, la gloire d'Athènes? Aussi bien, vous n'eussiez rien fait de pareil, je le sais parfaitement. Si vous l'aviez voulu, qui vous arrêtait ? n'étiez-vous pas libres? n'étaient-ils pas là pour vous l'insinuer, ces misérables? [102] Je reprends la suite de ma conduite politique : ici encore, hommes d'Athènes, considérez ce qui était le plus utile à l'État. Voyant votre marine dépérir, les riches s'exempter des charges à peu de frais (55), les pauvres et ceux d'une médiocre fortune ruinés, la République manquer par là les occasions, je portai une loi qui força le riche à faire son devoir, tira d'oppression le pauvre, et procura le plus grand avantage à la patrie, des préparatifs faits à temps. [103] Accusé d'infraction aux lois, je parus devant vous, je fus acquitté; l'accusateur n'obtint pas le cinquième des suffrages. Quelle somme cependant croyez-vous que m'offraient les chefs des classes d'armateurs, et les seconds, et les troisièmes, pour m'engager à ne point proposer cette loi, à la laisser du moins se perdre dans les délais de l'accusation (56)? Je n'oserais, ô Athéniens ! vous le dire. [104] Et ils avaient leurs raisons : d'après la loi précédente, pouvant s'associer jusqu'à seize pour acquitter leur taxe, ils ne payaient rien ou peu de chose, et écrasaient le pauvre; d'après ma loi, chacun paye suivant ses facultés; et tel qui, auparavant, ne contribuait que d'un seizième à l'armement d'un seul navire, se vit obligé d'en équiper deux. Aussi ne s'appelaient-ils pas triérarques, mais coimposés. Pour détruire cette mesure, pour se soustraire à une juste obligation, il n'est rien qu'ils n'eussent donné. [105] — Lis-moi d'abord le décret attestant que j'ai comparu en justice; ensuite les rôles selon l'ancienne loi, et selon la mienne. Lis. Décret. Sous l'Archonte Polyclès (57), le seize de Boédromion, la tribu Hippothoontide présidant, Démosthène de Paeania, fils de Démosthène, a substitué une loi navale à l'ancienne, qui établissait les associations de triérarques. Le Conseil et le Peuple l'ont acceptée. Patrocle de Phlyes a poursuivi Démosthène comme infracteur des lois ; et, n'ayant pas obtenu le cinquième des suffrages, il a payé cinq cents drachmes. [106] Produis aussi le beau rôle d'autrefois. Ancien rôle. On désignera, pour une trirème, seize triérarques associés, choisis dans les compagnies des co-imposés (58), depuis vingt-cinq ans jusqu'à quarante; ils contribueront à frais égaux. Rapproche de ce rôle celui que ma loi a fait dresser. Nouveau rôle On choisira les armateurs d'une trirème d'après la fortune et le cens, à partir de dix talents (59). Si l'estimation des biens s'élève plus haut, la charge s'étendra proportionnellement jusqu'à trois navires et une chaloupe. Même proportion à l'égard des citoyens qui ont moins de dix talents : pour contribuer ils s'associeront jusqu'à concurrence de cette somme. [107] Vous semble-t-il que j'aie peu soulagé les pauvres, ou que les riches n'eussent pas acheté bien cher la dispense d'une obligation légitime ? Ce n'est donc pas seulement d'avoir repoussé une transaction coupable, et vaincu mon accusateur, que je me glorifie ; c'est encore d'avoir porté une loi salutaire, et prouvé son utilité par l'expérience. Car, durant toute la guerre, où les armements se sont faits d'après cette loi, aucun triérarque ne s'est plaint devant vous d'être surchargé; aucun ne s'est réfugié à Munychia (60); aucun n'a été emprisonné par les intendants de la marine; pas une trirème prise en mer et perdue pour la République; pas une restée au port, faute de pouvoir partir : [108] obstacles qui s'élevaient tous sous l'ancienne loi. La cause était dans les pauvres, incapables d'acquitter leur taxe. De là, souvent, l'impossibilité d'agir. Je transférai du pauvre sur le riche les frais d'armements, et tout se passa dans l'ordre. Je mérite donc des éloges précisément pour avoir toujours adopté une politique qui a procuré à l'État gloire, honneurs, puissance; pour n'avoir rien fait d'envieux, d'amer, de perfide, rien de bas, rien qui ne fût digne d'Athènes. [109] Dans les affaires de la Grèce vous me verrez animé du même esprit que dans celles de la République. Ici, les droits du Peuple ont eu plus de prix à mes yeux que la faveur des riches; là, j'ai préféré à l'or et à l'amitié de Philippe les intérêts de tous les Hellènes. [110] Il me reste à parler de la proclamation et des comptes : car mes bons services envers l'État, mon affection, mon dévouement pour vous, me semblent mis à un assez grand jour par ce qui précède. J'omets cependant mes actions les plus importantes, persuadé qu'il est temps de répondre au reproche d'illégalité, et que, si je tais le reste de ma vie publique, vos souvenirs y suppléeront. [111] Tout ce verbiage confus qu'Eschine a entassé sur l'infraction des lois ne vous a rien appris, j'en atteste les Dieux ! et moi-même je n'y ai pu rien comprendre. Suivant la droite ligne, je discuterai la simple équité. L'imposteur a cent fois affirmé que je suis comptable. Eh bien ! je suis si loin de le nier, que je m'avoue comptable toute ma vie des deniers et des affaires dont j'ai eu l'administration (61). [112] Mais ce que j'ai donné spontané- 382 ment de mon propre bien, je soutiens que je n'en suis pas comptable un seul jour, entends-tu, Eschine ? ni aucun autre, fût-ce un des neuf Archontes. Lorsque, par générosité, par patriotisme, un citoyen donne à l'État une partie de sa fortune, où est la loi assez inique, assez cruelle pour lui ravir votre reconnaissance, le livrer aux sycophantes, soumettre son bienfait à leur contrôle ? Une telle loi n'existe point. S'il prétend le contraire, qu'il la montre, je me résigne et me tais. [113] Mais elle n'existe pas, ô Athéniens ! Toutefois, parce que j'étais trésorier du théâtre quand j'ai donné, le calomniateur s'écrie : Le Conseil lui décernait un éloge, et il était comptable! — Non, cet honneur ne s'appliquait à rien dont je fusse comptable, mais à mes libéralités, vil sycophante! — Tu étais encore, poursuit-il, intendant des fortifications. — Eh ! voilà pourquoi j'ai mérité des louanges : je complétai la dépense par un don, sans compter avec Athènes. Un compte demande une enquête, des contrôleurs; mais à des largesses que faut-il ? la reconnaissance, des éloges : et tel fut le motif du décret de Ctésiphon. [114] Ces principes se fondent et sur vos lois, et sur vos usages : maint exemple le prouvera facilement. Nausiclès, étant stratège, a reçu plusieurs couronnes pour ses libéralités. Après lui, Diotime, puis Charidème, furent couronnés pour un don de boucliers. Encore préposé à de nombreux ouvrages publics, Néoptolème, que voici, pour y avoir suppléé de son bien, obtint le même honneur. Il serait cruel, en effet, que l'exercice d'une charge privât du droit de faire un don à la patrie, ou que, pour toute reconnaissance, on soumît des largesses à une enquête. [115] — Pour constater les faits, prends et lis-moi les décrets qui furent portés alors. Lis. Décret. Archonte, Détnonique Phlyes (63). Le vingt-six de Boédromion, de l'avis du Conseil et du Peuple, Callias de Phréarrhe a dit : Le Conseil et le Peuple décernent une couronne au stratège de service Nausiclès, parce que, deux mille hoplites athéniens étant à Imbros pour protéger leurs concitoyens qui habitent cette île, et Philon, élu trésorier, ne pouvant, à cause des tempêtes, faire la traversée et solder cette infanterie, il l'a entretenue à ses frais, sans recours sur le Peuple. La couronne sera proclamée aux Dionysies, pendant les tragédies nouvelles. [116] Autre décret. Les prytanes entendus, de l'avis du Conseil, Callias de Phréarrhe a dit : Attendu que Charidème, chef de l'infanterie, envoyé à Salamine, et Diotime, chef de la cavalerie, voyant, dans ! le combat prés du fleuve (64), une partie des troupes dépouillée par l'ennemi, ont, à leurs propres dépens, fourni huit cents boucliers aux jeunes soldats ; le Conseil et le Peuple arrêtent : Charidème et Diotime seront couronnés d'une couronne d'or, que l'on proclamera aux grandes Panathénées, dans les luttes gymniques, et aux Dionysies, pendant les nouvelles tragédies. Sont chargés du soin de la proclamation, les thesmothètes, les prytanes, les agonothètes. [117] Chacun de ces citoyens, Eschine, comptable de la charge qu'il exerçait, ne l'était point du bienfait qui lui valut une couronne. Je ne le suis donc pas, moi : ma cause étant pareille, j'ai même droit, sans doute. Ai-je donné ? on m'en loue, et je ne suis pas comptable de mes dons. Ai-je administré? j'ai rendu compte de ma charge, non de mes largesses. Mais, j'ai malversé ? Pourquoi donc, toi qui étais là quand les contrôleurs m'appelaient devant eux, ne m'accusais-tu point? [118] Pour vous convaincre que, de son propre aveu, je ne dois nul compte de ce qui me faisait couronner, qu'on prenne le décret porté en ma faveur, et qu'on le lise en entier. Dans cette décision préalable, ce qu'il n'a pas attaqué démasquera ses impostures sur ce qu'il poursuit. — Lis. Décret. Sous l'Archonte Euthyclès (65), le neuf de la 3e décade de Pyanepsion (66), la tribu Oenéide présidant, Ctésiphon d'Anapld yste, fils de Léosthène, a dit : Attendu que Démosthène de Paeania, fils de Démosthène, chargé de la réparation des Murs, y a dépensé, de son bien, trois talents dont il a fait don au Peuple ; que, trésorier du théâtre, il a ajouté, pour les sacrifices, cent mines à la somme tirée de toutes les tribus ; Le Conseil et le Peuple d'Athènes arrêtent ; Un éloge public est décerné à Démosthène de Poeania, fils de Démosthène, pour sa vertu, son beau caractère, et le zèle qui l'anime en tonte occasion pour le Peuple Athénien. Il sera couronné d'une couronne d'or, dont la proclamation se fera sur le théâtre, aux Dionysies, le jour des nouvelles tragédies, par les soins de l'agonothète. [119] Telles sont mes libéralités ; tu n'en dis mot : mais l'honneur dont le Conseil déclare qu'elles doivent être payées, voilà ce que tu attaques! Recevoir des dons, tu l'avoues, est chose légitime; la reconnaissance, tu la proscris comme illégale! Le méchant consommé, l'ennemi du ciel, l'envieux, n'est-ce pas, grands Dieux! un tel homme? [120] Quant à l'inauguration sur le théâtre, je ne rappelle point que mille noms y furent mille fois proclamés, que souvent j'y avais été couronné moi-même. Mais, par les Dieux ! Eschine, as-tu l'esprit assez faux ou assez borné pour ne pas Comprendre que, partout où une couronne est proclamée, la gloire du citoyen qui la reçoit est la même ; que l'intérêt de ceux qui la décernent est le motif de la publication sur la scène? Oui, tous les auditeurs sont excités à bien mériter de 383 la République ; ils applaudissent moins le citoyen couronné que ses compatriotes reconnaissants. Voilà pourquoi Athènes a porté cette loi dont je demande lecture. Loi. Si un bourg décerne une couronne, elle sera proclamée dans le bourg même ; si c'est le Peuple ou le Conseil, la proclamation pourra se faire sur le théâtre, aux Dionysies (67). [121] Entends-tu, Eschine, le langage clair de la loi? Si le décret émane du Peuple ou du Conseil, qu'on proclame (68) la couronne au théâtre. Pourquoi donc, misérable, tant de calomnies, tant d'artificieux mensonges ? Que ne prends-tu de l'ellébore (69) ? Quoi ! tu n'as pas honte d'intenter cette accusation haineuse et jalouse, sans un seul grief ! d'altérer, de tronquer les lois que tu devais lire entières à des juges qui ont juré de prononcer suivant les lois ! [122] Puis, avec une telle conduite, tu traces le portrait du vrai démocrate (70) : semblable à celui qui a commandé une statue par contrat, et qui, en la recevant, ne trouve pas les conditions remplies! Comme si le vrai démocrate se reconnaissait à des mots, non à ses oeuvres, à sa politique ! Et tu vocifères, comme de dessus un tombereau (71), mille injures applicables à toi et à ta race, non à Démosthène ! [123] Mais songez-y, Athéniens, il est une grande différence entre l'accusation et l'invective. L'une présente des crimes dont le châtiment est dans les lois; l'autre, d'outrageantes paroles que des ennemis renvoient au gré de leur humeur. Or, je vois nos ancêtres élever ces tribunaux, non pour que, vous y rassemblant, nous échangions des insultes nées de nos querelles privées, mais pour confondre quiconque aura blessé la patrie. [124] Eschine le savait aussi bien que moi, et il a préféré l'invective à l'accusation. Toutefois, il n'est pas juste qu'il se retire, ayant ici la moindre part. J'y arrive à l'instant; encore cette question : Qui doit-on voir en toi, Eschine ? l'ennemi de la République, ou le mien? Le mien, sans doute. Eh quoi ! quand, au nom de la loi, tu pouvais, si j'étais coupable, me faire punir, tu as laissé tranquille Démosthène rendant ses comptes, accusé, poursuivi ; [125] et, lorsque tout proclame son innocence, lois, temps, terme échu, jugements nombreux sur cette matière, conduite reconnue irréprochable, services plus ou moins glorieux pour l'État, selon la fatalité, c'est alors que tu l'attaques! Prends garde : sous le masque de mon ennemi, tu es l'ennemi d'Athènes. [126] Après vous avoir montré à tous quel est le vote conforme à la religion, à la justice (72), je dois, malgré ma répugnance pour l'invective, dire sur Eschine quelques vérités indispensables, en échange de tant d'outrages et de calomnies; je dois exposer ce qu'il est, d'où il sort, cet homme à la parole leste et envenimée, qui relève si aigrement quelques mots, lui qui en a dit que tout citoyen modeste n'eût osé prononcer. [127] Si j'avais pour accusateur Éaque, Rhadamanthe ou Minos, et non un semeur de babil, un roué de tribune, un misérable scribe, il n'eût point, je crois, parlé sur ce ton, entassé des termes si révoltants, hurlé, comme dans une tragédie : « O Terre ! ô Soleil ! ô Vertu! etc., apostrophé l'Intelligence, la Science « par qui nous discernons le bien et le mal; car voilà ce que vous avez entendu. [128] La vertu, infâme! eh ! qu'a-t-elle de commun avec toi et les tiens? Le bien, le mal, comment les distinguerais-tu? d'où te serais-tu élevé à cette lumière? Est-ce à toi de parler de la science? Parmi ceux qui la possèdent réellement, pas un n'oserait s'en prévaloir. Qu'un autre les loue, ils rougiront; mais un être inculte comme toi, un grossier fanfaron, révolte ses auditeurs, et n'en impose pas. [129] Je ne suis pas embarrassé pour parler de toi et des tiens; je le suis pour commencer. Citerai-je d'abord Tromès, ton père, esclave d'Elpias, y naître d'école près du temple de Thésée, et ses grosses entraves, et son carcan (73)? ou ta mère, chaque jour nouvelle épousée, dans un lieu de débauche, près du héros Calamite, et t'élevant, belle statue (74), parfait acteur des troisièmes rôles? Mais tout le monde sait cela, sans que j'en parle. Rappellerai-je qu'un fifre de galère, Phormion, esclave de Dion de Phréarrhe, la retira de cet honnête métier ? Mais, par Jupiter, par tous les Dieux! je crains que ces détails, dignes de toi, ne paraissent m'avilir. [130] Je les abandonne donc, pour commencer à l'histoire de ta vie. Eschine n'était pas un homme vulgaire, mais un de ceux que distingue l'exécration publique. C'est bien tard, que dis-je! c'est d'hier qu'il s'est fait Athénien et orateur. Il a allongé de deux syllabes le nom paternel, et Tromès est devenu Atrométos (76). Pour sa mère, il l'a magnifiquement appelée Glaucothéa : tous savent qu'on la surnommait le Lutin, évidemment à cause de sa lubricité si active, si patiente : c'est incontestable. [131] Mais telles sont ton ingratitude et ta perversité innées : gueux et esclave, les Athéniens t'ont fait riche et libre; et, loin d'en être reconnaissant, tu te vends pour les trahir ! Je tairai les circonstances où l'on se demande si c'est pour Athènes qu'il a parlé ; mais celles où il a été ouvertement convaincu de travailler pour nos ennemis, je les rappellerai. [132] Qui de vous n'a 384 pas connu le banni Antiphon? Il promit à Philippe de brûler vos arsenaux maritimes, et s'introduisit dans Athènes. Je le saisis caché au Pirée, et l'amenai dans l'assemblée. Eschine, dans sa haine jalouse, mugit, vociféra. J'exerçais des violences chez un Peuple souverain ; j'outrageais des infortunés, des citoyens; sans décret, je violais l'asile domestique ! Il fit tant qu'on le relâcha. [133] Et, si l'Aréopage, instruit du fait et de votre malencontreuse erreur, n'eût cherché, ressaisi, ramené cet homme devant vous, un grand criminel vous échappait, esquivait le châtiment, était renvoyé, grâce à ce déclamateur. Mais il subit la question, et vous le fîtes périr : autant en était dû à celui-ci. [134] Témoin de cette conduite d'Eschine, et voyant qu'avec ce même aveuglement qui a souvent sacrifié le bien public, vous l'aviez élu pour défendre vos droits sur le temple de Délos (77), l'Aréopage, à qui vous soumîtes votre choix, rejeta, sans hésiter, Eschine comme un traître, et confia cette mission à Hypéride. C'est sur l'autel qu'on prit les suffrages (78), et pas un ne fut donné à ce misérable. [135] Qu'on appelle les témoins. Témoignages. Au nom de tout l'Aréopage, nous, Caillas de Sunium, Zénon de Phlyes, Cléon de Phalère, Démonique de Marathon, attestons pour Démosthène que, le Peuple ayant choisi Eschine pour soutenir ses droits devant les Amphictyons au sujet du temple de Délos, l'Aréopage assemblé jugea Hypéride plus digne de parler pour la République, et qu'Hypéride fut envoyé. [136] Ainsi, en rejetant cet homme qui devait parler, en le remplaçant par un autre, le Conseil suprême l'a déclaré traître et votre ennemi. Voilà un des traits de ce politique audacieux : ressemble-t-il à ceux dont il m'accuse? En voici un autre. Quand Philippe envoya Python le Byzantin, et avec lui les députés de tous ses alliés, pour diffamer Athènes, et la montrer coupable, je ne cédai point à Python, qui roulait contre nous les flots d'une éloquence furieuse; je tins ferme, je me levai, je le combattis, je soutins les droits de la République ; je répandis sur les injustices de Philippe une si vive lumière, que ses alliés eux-mêmes se levèrent et en convinrent. Auxiliaire de l'ennemi, ce malheureux déposait contre sa patrie, contre la vérité. [137] C'était trop peu : quelque temps après, on le surprit entrant chez Thrason avec l'espion Anaxinos. Or, conférer tète à tête avec l'émissaire des ennemis, c'est être soi-même un espion et l'ennemi de sa patrie. — J'ai dit vrai : appelle-moi les témoins. Témoignages. Mélédème, fils de Cléon, Hypéride, fils de Callaeschros, Nicomaque, fils de Diophante, attestent pour Démosthène, et ont juré entre les mains des stratèges, avoir vu Eschine, fils d'Atromète, de Cothoce, entrer la nuit chez Thrason, et conférer avec Anaxinos, déclaré juridiquement espion de Philippe. Ainsi attesté sous Nicias (81), le 3e jour d'Hécatombaeon. [138] J'ai mille autres traits à citer ; je les supprime : aussi bien qu'arrive-t-il? j'aurais beau montrer, par une foule de preuves nouvelles, Eschine convaincu de servir alors l'ennemi, convaincu de me persécuter ; pour tout cela votre mémoire est paresseuse, votre courroux indulgent. Par une funeste habitude, vous permettez au premier venu de supplanter, de dénigrer vos défenseurs. Contre le plaisir si doux d'entendre des invectives, vous troquez les intérêts de la patrie. Aussi est-il toujours plus facile et plus sûr de vendre ses services à | |||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||