retour à l'entrée du site  

table des matières de l'œuvre DE DÉMOSTHÈNE

 

DÉMOSTHÈNE

 

LES PLAIDOYERS POLITIQUES DE DÉMOSTHÈNE

I

DIODORE CONTRE ANDROTION

 

 

texte grec

 

pour avoir le texte grec d'un chapitre, cliquer sur le numéro du chapitre

 

 

 

 

LES PLAIDOYERS POLITIQUES DE DÉMOSTHÈNE

I

DIODORE CONTRE ANDROTION

ARGUMENT

Androtion, fils d'Andron, élève d'Isocrate, paraît avoir joué dans Athènes un rôle politique assez important (a). Nous ne savons pas au juste quelles étaient ses tendances. Nous voyons seulement qu'il s'occupa surtout des finances publiques, et qu'il fut le principal membre d'une commission spéciale nommée pour faire le recouvrement de contributions arriérées, ce qui ne l'empêchait pas d'intenter des actions publiques et de se porter accusateur en plus d'une occasion.
En 356, Androtion était membre du conseil des Cinq-Cents. Au moment où l'année allait expirer, il proposa à l'assemblée du peuple un décret portant que le conseil qui allait sortir de charge avait bien rempli ses fonctions, et qu'en conséquence il lui serait décerné une couronne, selon l'usage athénien (b). Le décret passa sans difficulté.
Mais, quelques jours après, deux Athéniens, qu'Androtion avait poursuivis devant les tribunaux, l'accusèrent à leur tour. Ils s'appelaient Euctémon et Diodore. Le premier parait avoir été un homme politique d'une certaine valeur. Quant à Diodore, c'était un simple citoyen, étranger aux affaires comme à la parole. Un même sentiment, la soif de la vengeance, les unissait tous deux pour perdre Androtion.
L'action qu'ils intentèrent était l'action d'illégalité, γραφὴ παρανόμων. Le décret proposé par Androtion était illégal, suivant eux, pour deux raisons : 1° En la forme, la proposition n'avait pas été l'objet d'un avis préalable du conseil, προβούλευμα; 2° au fond, la loi défendait de décerner une couronne à un conseil qui n'avait fait construire aucune galère. L'affaire fut plaidée sous l'archontat de Callistrate, en 355 (c).
Euctémon parla le premier. Diodore prit ensuite la parole pour réciter le discours qu'on va lire, et qui lui avait été fourni par Démosthène. Il s'attache moins à soutenir l'accusation présentée par Euctémon, qu'à réfuter par avance les moyens de défense dont il sait qu'Androtion va faire usage, et à noircir Androtion dans l'esprit des juges en le dépeignant comme un homme de moeurs dépravées, débiteur envers l'État, et, à ce double titre, n'ayant pas qualité pour prendre la parole dans l'assemblée. Enfin, il attaque l'administration d'Androtion, soit dans le recouvrement des contributions arriérées, soit dans la refonte des couronnes de la déesse Athénée
La loi, sans doute, était formelle; mais la défense n'était pas sans force. Androtion disait :
« Si je n'ai pas pris l'avis préalable du conseil, c'est parce que je ne voulais pas le consulter sur une affaire qui le concernait personnellement. D'ailleurs, je me suis conformé à l'usage qui permet de se dispenser de l'avis préalable en pareil cas. Quant aux galères, il est vrai que le conseil n'en a pas fait construire, mais ce n'est pas sa faute, et dès lors on ne peut lui infliger un blâme pour un fait de force majeure. » Les imputations dirigées par Diodore contre la personne d'Androtion ne sont point prouvées, et d'ailleurs elles n'auraient de valeur en droit qu'autant qu'il y aurait eu jugement rendu et condamnation prononcée. Enfin, les derniers griefs relevés par Diodore, en ce qui concerne le recouvrement des contributions et la refonte des couronnes, sont à peine sérieux. Ce n'est pas sans avoir recours à des mesures de rigueur qu'on peut faire payer des débiteurs en retard, et, d'un autre côté, la refonte des couronnes ou des offrandes déposées dans le temple n'était pas une opération insolite. Elle se pratiquait constamment à Athènes, à peu près dans les mêmes formes, par les soins de commissions temporaires nommées à cet effet. On avait soin seulement d'adjoindre à la commission un esclave public remplissant les fonctions de contrôleur, et l'on faisait dresser un inventaire indiquant la nature et le poids des objets compris dans l'opération, ainsi que les noms de ceux qui les avaient offerts (d). Ici encore Androtion s'était donc conformé à l'usage.
Androtion fut acquitté. S'il eût été condamné, nous trouverions quelque trace du fait dans le plaidoyer contre Timocrate, où l'on voit, à trois ans d'intervalle, la lutte recommencer avec une nouvelle ardeur. Il est certain, d'ailleurs, qu'Androtion ne fut point frappé d'atimie, puisque neuf ans après, en 346 , il proposa et fit passer un décret (e).

PLAIDOYER

[1] Euctémon, juges, avait à se plaindre d'Androtion. Il a cru devoir, du même coup, rendre service à notre ville et se venger d'un ennemi. J'entreprends à mon tour d'en faire autant, si j'en suis capable. Si les outrages subis par Euctémon ont été nombreux, graves, contraires à toutes les lois, ce n'est rien encore auprès des périls qu'Androtion m'a fait courir. C'est aux biens d'Euctémon qu'on en voulait, et il ne s'agissait pour lui que de se voir injustement privé par vous du droit de cité, tandis que moi, personne au monde n'eût consenti à me donner un asile, si les mensonges forgés par Androtion eussent trouvé créance parmi vous. [2] Il a prétendu, chose horrible à répéter pour qui ne ressemble pas à cet homme, que j'ai été le meurtrier de mon père ; il a ourdi une accusation d'impiété, non contre moi, mais contre mon oncle (01). L'impiété consistait, suivant lui, à vivre avec moi souillé d'un pareil crime. Il l'a fait passer en jugement, et si par malheur il l'eût fait déclarer coupable, à quelle extrémité me réduisait-il? Il n'en est pas de plus affreuse. Aurais-je trouvé un ami, un hôte qui consentît à vivre avec moi? Quelle ville aurait donné un refuge à un homme reconnu coupable d'un si détestable forfait? Non, il n'en est point. [3] J'ai lutté devant vous, et j'ai obtenu un acquittement. On ne dira pas qu'il s'en est fallu de peu, car Androtion n'a pas même eu pour lui le cinquième des voix. Voilà pourquoi je veux me venger, avec votre aide, aujourd'hui et toujours. Sur ce qui me concerne personnellement, j'aurais encore beaucoup à dire; je n'irai pas plus loin. J'essayerai seulement de vous faire connaître en peu de mots les faits sur lesquels vous allez voter, et tout ce que cet homme vous a fait de mal dans son administration. Ce dernier point parait avoir été négligé par Euctémon, et il est à propos que vous en soyez instruits. [4] Si, pour repousser l'accusation qui l'a conduit devant vous, je le voyais se défendre simplement, je ne reviendrais pas sur les faits qu'on lui reproche, mais, je le sais à n'en pas douter, il n'a rien à dire qui soit simple et droit, et il s'efforcera de vous tromper, en forgeant, en combinant contre chaque grief des arguments captieux. En effet, Athéniens, il est passé maître dans l'art de la parole, il en a fait l'occupation de toute sa vie. Si vous ne voulez pas être exposés à prendre le change, à vous laisser surprendre un vote contraire à votre serment, à prononcer l'acquittement d'un homme qu'il est juste de punir pour beaucoup de raisons, soyez attentifs à ce que je vais dire. En m'écoutant, vous aurez une réponse décisive à opposer à chacun de ses arguments.
[5] Sur le défaut d'avis préalable du conseil (02), il a un argument qu'il regarde comme un chef-d'oeuvre : « Il y a, dit-il, une loi portant que si le conseil a rempli ses fonctions de manière à mériter une récompense, le peuple lui donnera cette récompense. Or, ajoute-t-il, le président a mis la question aux voix, le peuple a voté à main levée, le décret a passé. Il n'est pas besoin là d'un avis préalable du conseil, puisque rien ne s'est fait qu'en vertu d'une loi. » Je pense, moi, tout le contraire, et sans doute vous penserez comme moi. C'est précisément dans les cas où les lois font une injonction qu'il y a lieu à un avis préalable du conseil. En l'absence d'une injonction faite par une loi, il n'est même pas permis de proposer un décret, en aucun cas.
[6] Androtion dira encore que tous les conseils qui ont obtenu de vous une récompense jusqu'à ce jour l'ont obtenue de la sorte, et que jamais, pour aucun conseil, il n'y a eu d'avis préalable. Je crois, moi, qu'il ne dit pas la vérité, ou plutôt je le sais parfaitement. Au surplus, quand cela serait, la loi dit le contraire. Si jusqu'ici l'on a souvent commis une faute, ce n'est pas une raison pour la commettre encore aujourd'hui. [7] Au contraire, c'est par toi, le premier, qu'il faut commencer à faire rentrer tout le monde dans l'observation de la loi (03). Ne dis donc pas que cela s'est fait souvent; montre que cela peut se faire. S'il est vrai qu'un jour on ait agi contrairement aux lois, et que tu aies suivi l'exemple, cela ne te justifie nullement. Que dis-je? cela te condamne. Car de ceux qui ont donné cet exemple, si un seul eût été déclaré coupable, tu n'aurais pas proposé ton décret. De méme, situ es puni aujourd'hui, un autre s'abstiendra.
[8] Je passe à la loi qui défend expressément au conseil de demander une récompense quand il n'a pas construit de galères (04). Écoutez la justification qu'Androtion vous présentera sur ce point, et ce qu'il entreprend de soutenir vous donnera la mesure de sa témérité. « La loi, dit–il, ne permet pas au conseil de demander une récompense, lorsqu'il n'a pas fait construire de galères. J'en conviens. Mais, ajoute-t-il, nulle part elle n'interdit au peuple de donner cette récompense en pareil cas. Si donc j'ai donné à qui demandait, alors j'ai fait une proposition illégale; mais si dans tout mon décret je n'ai pas parlé une seule fois des vaisseaux, si j'y donne d'autres raisons pour couronner le conseil, comment ai-je fait une proposition con-traire à la loi? » [9] A cela il ne vous est pas difficile de répondre en droit. En premier lieu, les membres du conseil qui présidaient (05), et l'épistate qui a mis l'affaire aux voix (06) ont ainsi posé la question en ouvrant le vote (07) : « Êtes-vous d'avis que le conseil a bien rempli ses fonctions, ou êtes-vous d'un avis contraire ? » Pourtant, s'ils ne demandaient rien, s'ils ne prétendaient rien recevoir, ils auraient dû commencer par s'abstenir de poser la question. [10] Ce n'est pas tout, alors que Midias (08) et d'autres encore attaquaient le conseil, les conseillers se levèrent précipitamment de leurs sièges et vous prièrent de ne pas leur ôter leur récompense. Et cela, vous en avez connaissance non pas en votre qualité de juges et parce que je vous le dis, mais vous le savez parce que le fait s'est passé dans l'assemblée du peuple, et que vous y étiez (09). Voilà donc ce qu'il faut lui répondre s'il prétend que le conseil n'a rien demandé. J'ajoute que le peuple lui-même ne peut pas donner si le conseil n'a pas construit de vaisseaux, et je vais le prouver. [11] En effet, Athéniens, pourquoi la loi est-elle rédigée en ces termes: « II est interdit au conseil de demander une récompense lorsqu'il n'a pas construit de galères? » C'est pour que le peuple ne puisse être ni séduit ni trompé. L'auteur de cette loi ne voulait pas que l'affaire dépendit de l'influence des orateurs. En matière de récompenses, la loi ne consulte que la justice et l'intérêt du peuple. « Tu n'as pas construit de galères? Ne demande donc pas de récompense. » Or, quand elle interdit d'en demander, à plus forte raison défend-elle d'en donner.
[12] Il faut encore, Athéniens, examiner ceci : Pourquoi n'est-il pas permis au conseil de demander sa récompense, eût-il, à tout autre égard, bien rempli ses fonctions, sans mériter aucun reproche, du moment où il n'a pas construit de galères? Vous reconnaîtrez que ce principe fondamental a été établi dans l'intérêt du peuple. En effet, personne ne contestera ceci : Tous les événements, heureux ou autres, pour ne prononcer aucune parole fâcheuse, qui nous sont arrivés, ou qui nous arrivent encore aujourd'hui, ont dépendu de cette circonstance que nous possédions des galères ou que nous n'en possédions pas. [13] On pourrait citer ici de nombreux exemples, tant anciens que récents. Prenons les plus célèbres, celui-ci entre autres, si vous voulez: Les hommes qui ont élevé les Propylées et le Parthénon, et qui ont orné les autres temples avec la dépouille des barbares, ces hommes dont nous sommes tous fiers et avec raison, réduits à fuir de cette ville, vous le savez, et à s'enfermer dans Salamine, étaient pourvus de galères. Sortis vainqueurs du combat naval, ils sauvèrent ainsi leurs biens et leur patrie et assurèrent aux autres Grecs des avantages nombreux, immenses, dont le temps même ne peut affaiblir la mémoire. [14] A la bonne heure, direz-vous, mais tout cela est ancien, et remonte bien haut. Eh bien, prenons un exemple que vous avez tous vu tout récemment, vous le savez, vous avez porté secours aux Eubéens (10), et renvoyé les Thébains chez eux, après capitulation. Auriez-vous obtenu ce résultat si promptement si vous n'aviez pas eu des vaisseaux neufs qui ont transporté votre corps d'expédition? Non, vous n'auriez même rien pu faire. On pourrait citer bien d'autres avantages qui sont résultés pour la ville de sa prévoyance à se fournir ainsi de vaisseaux. [15] Que de maux, au contraire, sont résultés de sa négligence ! J'en passe la plupart, mais dans la guerre de Décélie (11), - parmi les faits anciens j'en prends un, que vous connaissez tous mieux que moi - Athènes avait subi des revers nombreux et terribles; elle n'abandonna la lutte qu'après avoir perdu sa flotte. Et pourquoi parler de faits anciens? Dans la dernière guerre, celle que nous avons soutenue contre les Lacédémoniens (12), quelle était notre situation tant qu'on nous crut hors d'état d'expédier des vaisseaux? Vous le savez. Les pois chiches se vendaient au marché (13). Dès que vous eûtes fait partir vos vaisseaux, la paix se fit telle que vous la désiriez. [16] Donc, Athéniens, puisque le fait des galères construites ou non a tant d'influence en bien ou en mal, vous avez eu raison de vous attacher à cette circonstance pour décider si le conseil sera récompensé ou non. Eùt-il largement pourvu à tous les autres besoins de l'État. qu'importe s'il a négligé de préparer les instruments qui nous ont servi jadis à créer cet empire et qui nous servent encore à le conserver, je parle des galères? En effet, le premier besoin du peuple, c'est qu'on lui mette en main la force qui, au jour du péril, doit tout sauver. Mais cet homme se croit permis de dire et de proposer tout ce qu'il veut. Le conseil a rempli ses fonctions comme on vous l'a dit, mais il n'a pas construit de galères; n'importe ! il n'en sera pas moins récompensé. Ainsi le propose Androtion.
[17] Que cela ne soit pas contre la loi, Androtion ne pour-rait pas le dire, et vous ne le croiriez pas. Mais il viendra, parait-il, tenir devant vous un autre langage. Si les navires n'ont pas été construits, dira-t-il, la faute en est non pas au conseil, mais au trésorier du fonds des galères (14), qui a pris la fuite en emportant cinq demi-talents. Il n'y a donc là qu'un malheur accidentel. Eh bien, moi, je m'étonne d'abord qu'on ait l'idée de couronner le conseil parce qu'il a été malheureux. Je croyais, au contraire, que les honneurs de ce genre étaient réservés aux succès. Je veux ensuite vous faire encore remarquer ceci. [18] Quand on soutient que la récompense donnée n'est pas contraire à la loi, c'est un abus de plaider que le manque de galères n'est pas imputable au conseil. En effet, si vous pouvez récompenser le conseil, quoiqu'il n'ait pas fait construire de galères, qu'importe de savoir à qui l'inaction est imputable? Et si vous ne le pouvez pas, est-ce que le conseil deviendra plus apte à recevoir une récompense, parce qu'il aura fait remonter à tel ou tel la responsabilité de sa propre inaction ? [19] D'ailleurs, le défaut de ces arguments est de vous réduire à une alternative. Qu'aimez-vous mieux? Écouter les prétextes et les fables de ceux qui vous ruinent, ou vous procurer des vaisseaux? Si vous admettez cette excuse d'Androtion, tous les conseils sauront qu'ils n'ont pas besoin de construire des galères, qu'il leur suffit de trouver un prétexte plausible à vous fournir. Dès lors les fonds seront toujours dépensés, mais vous n'aurez pas de vaisseaux. [20] Au contraire, si, comme le dit la loi, comme l'exige votre serment, vous rejetez rudement et franchement tous les prétextes, et si l'on vous voit supprimer toute récompense par ce motif que les vaisseaux n'ont pas été construits, alors, Athéniens, il n'y aura pas un conseil qui ne vous reinette les galères construites, quand on aura bien vu que vous faites passer la loi avant tout. Je dis d'ailleurs qu'il faut s'en prendre au conseil et à nul autre si les navires n'ont pas été construits, et je vous en donne une preuve manifeste. C'est que le conseil, au mépris de la loi, a lui-même désigné ce trésorier (15).
[21] Il essayera aussi de se défendre au sujet de la loi sur les mauvaises moeurs (16). Il dira que nous l'outrageons, et que nous répandons contre lui d'indignes calomnies. Selon lui, si nous pensions que les faits fussent vrais, nous aurions dû nous adresser aux thesmothètes, et nous soumettre au risque de payer mille drachmes, pour le cas où notre accusation paraîtrait mensongère. Au lieu de cela, nous agissons de mauvaise foi en dirigeant contre lui des imputations, des diffamations sans preuve, et l'on vous fait perdre votre temps, car vous n'êtes pas juges de ces sortes de choses (17). [22] Je réponds : Avant tout il est nécessaire pour vous de bien comprendre ceci : D'un propos diffamatoire, d'une simple imputation à un fait prouvé, il y a loin. Une imputation, c'est quand on se borne à énoncer un fait sans en produire la justification; un fait prouvé, c'est quand on montre la vérité de ce qu'on avance. Or, pour faire cette preuve, il faut nécessairement ou signaler des indices qui vous révèlent la vérité, ou montrer la vraisemblance, ou produire des témoins, car il ne dépend pas de nous que les choses se soient passées sous vos yeux (18). Du moment où l'on vous montre une de ces trois raisons de croire, vous jugez avec raison qu'il y a preuve suffisante de la vérité dans tous les cas. [23] Eh bien, nous ne nous fondons, nous, ni sur des vraisemblances ni sur des indices; nous faisons notre preuve par le moyen qui donne à Androtion le plus de facilité pour se faire rendre justice. Nous produisons un homme qui porte un mémoire contenant le récit de la vie d'Androtion, et qui en rend témoignage sous sa responsabilité personnelle (19). Si donc Androtion vient dire que tout cela, ce sont des diffamations et des imputations, répondez-lui que ce sont des faits prouvés; que c'est lui qui en ce moment a recours à la diffamation et aux imputations contre nous. Et s'il dit que nous aurions dû nous adresser aux thesmothètes (20), répondez-lui que nous le ferons, mais qu'en ce moment notre discussion sur cette loi est bien à sa place. [24] Si nous parlions de cela dans un procès autre que celui-ci, tu aurais raison de te plaindre. Mais le procès actuel est un procès d'illégalité, et d'autre part les lois ne permettent pas à ceux qui ont vécu comme lui de prendre la parole, même pour tenir un langage légal; or nous prouvons qu'Androtion a proposé une chose illégale, que de plus il a mené une vie contraire aux lois. Comment dès lors n'aurions-nous pas le droit de parler de la loi qui justifie cette preuve?
[25] Il faut encore que vous sachiez ceci. L'homme qui a rédigé les lois dont je parle, comme la plupart des lois dont nous nous servons, Solon, un législateur qui n'avait aucune ressemblance avec celui-ci, ne s'est pas contenté d'ouvrir, à l'occasion de chaque délit, un seul recours à ceux qui veulent obtenir justice. Il en a donné plusieurs à la fois. Il comprenait sans doute que les habitants d'une même ville ne peuvent pas être tous égaux en capacité et en assurance, ni également faciles à contenter. Si, en rédigeant ses lois, Solon avait eu en vue uniquement la réparation destinée aux moins exigeants, il eût donné l'impunité à un grand nombre de malfaiteurs. S'il avait préféré la réparation appropriée aux gens qui ont de l'assurance et la parole en main, les petits, dépourvus d'éducation, n'auraient pas pu se faire rendre justice comme les autres. [26] Or Solon pensait que nul ne doit être privé de la faculté de se faire rendre justice selon ses moyens. Comment peut-on obtenir un pareil résultat? En ouvrant à la fois plusieurs voies légales contre les auteurs de délits. Prenons pour exemple le vol. Tu es vigoureux et sûr de ta force, arrête toi-même le prévenu; seulement tu courras risque de payer mille drachmes. Si tu n'es pas assez fort pour agir ainsi, va chercher les magistrats. Ce sont eux qui procéderont à l'arrestation. Est-ce là encore trop pour toi? intente une accusation. Tu te méfies de toi-même, tu es pauvre et tu ne pourrais pas payer mille drachmes, intente l'action civile de vol, devant un arbitre, et tu ne courras aucun danger. Toutes ces voies ne se confondent nullement entre elles. De même en cas d'impiété. On peut procéder par arrestation, par accusation, par simple action devant les Eumolpides, par citation devant l'archonte-roi, et ainsi de suite pour tous les autres délits (21). [28] Voici maintenant un homme qui, au lieu de dire qu'il n'est pas coupable du méfait, ou de l'impiété, ou du délit pour lequel on le juge, prétend échapper par d'autres raisons. Arrêté, il soutient qu'on aurait pu l'actionner devant un arbitre, ou qu'il fallait l'accuser. Défendeur devant l'arbitre, il dit à son adversaire : Tu aurais dû m'arrêter et courir le risque des mille drachmes. Cela est ridicule, en vérité. Car, quand on n'est pas coupable, on n'a pas besoin de critiquer la procédure par laquelle on est appelé en justice, il faut montrer qu'on n'a pas commis le fait. [29] Et toi aussi, Androtion ; poursuivi en justice pour avoir proposé un décret, alors que tes moeurs sont décriées, ne te crois pas dispensé de répondre parce qu'il y a pour nous un recours ouvert devant les thesmothètes. Montre que tu n'as pas commis le fait, sinon sois condamné pour avoir proposé un décret avec de telles mœurs, car tu n'en as pas le droit. Et si nous ne prenons pas pour te punir toutes les voies que les lois nous ouvrent, il faut nous savoir gré de ce dont nous te faisons grâce, et ne pas te croire par là dorénavant à l'abri de toute poursuite quelle qu'elle soit.
[30] Maintenant, Athéniens, portez vos regards sur Solon, l'auteur de cette loi, et voyez combien dans toutes les lois qu'il a faites il s'est préoccupé de la forme du gouvernement, comme il attache à ce point plus d'importance qu'à l'objet même de sa loi. Cela ressort d'une foule de dispositions, mais en particulier de cette loi qui défend soit de prendre la parole, soit de proposer un décret, aux hommes de moeurs dépravées. Il voyait bien, en effet, que la plupart d'entre vous, vous ne parlez pas, alors que vous pourriez le faire. Ne pas parler n'était donc point, à ses yeux, une bien grande gêne, et s'il avait voulu frapper les hommes dont je parle, il aurait trouvé d'autres peines plus graves à leur infliger. Mais ce n'est pas là ce qu'il a eu en vue. [31] En faisant cette défense, il s'est préoccupé de vous et de votre gouvernement. Il savait en effet, il savait qu'aux hommes dont la vie a été honteuse, la forme de gouvernement la plus contraire est celle où la liberté de la parole permet de révéler leurs turpitudes. Or, quelle est cette forme? la démocratie. Il voyait un danger à ce qu'un certain nombre d'hommes se rencontrassent à la fois, ayant la parole facile et le front assuré, quoique tout souillés de ces turpitudes et de ces vices infâmes. [32] Alors, en effet, le peuple pourrait être séduit par eux et commettre des fautes, et quant à eux, ou bien ils s'efforceraient de détruire absolument le pouvoir populaire, - car dans les oligarchies il n'est pas permis de dire du mal de ceux qui gouvernent, eussent-ils vécu plus mal encore qu'Androtion, - ou bien ils tâcheraient de corrompre les moeurs du peuple, pour le rendre, autant que possible, semblable à eux. Voilà pourquoi Solon a interdit absolument aux hommes de cette sorte toute participation aux délibérations publiques. Il n'a pas voulu que le peuple fût trompé, entraîné à commettre des fautes. L'honnête homme que voilà n'a pas respecté cette défense. Non content de parler et d'écrire sans en avoir le droit, il a dit et écrit des choses qui sont contre les lois.
[33] J'arrive maintenant à la loi qui défend à Androtion soit de prendre la parole, soit de proposer un décret tant que subsiste la dette de son père envers le trésor public (22), et voici ce que vous pouvez très justement et très raisonnablement lui répondre, s'il objecte que nous devons agir contre lui par voie de dénonciation : « Nous prendrons en effet cette voie, non pas en ce moment où tu as à rendre raison d'autres délits commis par toi, mais le jour où il conviendra de le faire, conformément à la loi. Aujourd'hui nous prouvons seulement que la loi ne te permet pas de rien proposer, pas même ce qui pourrait être proposé par d'autres. [34] Prouve donc, à ton tour, ou que ton père n'était pas débiteur, ou qu'il est sorti de prison autrement que par évasion, ayant acquitté sa dette. Si tu ne peux pas faire cette preuve, alors tu as fait une proposition quand cela ne t'était pas permis. En effet, la loi t'institue héritier de l'atimie paternelle (23) ; or, étant frappé d'atimie, tu ne peux ni prendre la parole ni proposer un décret. » Ainsi donc, en ce qui concerne les diverses lois que nous avons transcrites (24), si Androtion cherche à vous donner le change et à vous induire en erreur, vous pouvez lui faire les réponses que je viens de vous tracer.
[35] Androtion a encore, sur les autres points du procès, des arguments bien imaginés pour vous tromper. II est utile de vous les faire connaître par avance. Un de ses arguments est celui-ci : « Il ne faut pas ôter la récompense donnée ni faire un affront à cinq cents d'entre vous.
» C'est eux, et non pas moi, que l'affaire concerne. Pour moi, s'il s'agissait uniquement d'ôter à ces hommes leur récompense, sans profit pour la ville, je ne vous aurais pas demandé de faire un grand effort pour obtenir ce résultat; mais si par là vous déterminez les autres citoyens, plus de dix mille personnes, à devenir meilleurs, combien n'est-il pas plus beau d'inspirer de bons sentiments à tant de monde, que de commettre une injustice pour plaire à cinq cents personnes !
[36] J'ai encore à dire que le fait n'est pas celui du conseil tout entier, que c'est le fait de quelques-uns, qui sont cause de tout, et d'Androtion. Un membre du conseil a toujours gardé le silence et n'a rien proposé; peut-être n'a-t-il pas mis le pied au conseil la plupart du temps. Sera-t-il déshonoré si le conseil ne reçoit pas la couronne? Non certes. Le déshonneur est pour celui qui propose les décrets, qui dirige la politique, qui dicte ses résolutions au conseil, car c'est à cause de ces hommes que le conseil n'a pas mérité la couronne. [37] Au surplus, quand bien même tous les membres du conseil seraient tous intéressés dans ce débat, voyez combien vous avez plus d'intérêt, vous, à condamner qu'à ne pas condamner. Si vous acquittez, ce seront les orateurs qui régneront dans l'enceinte du conseil ; si vous condamnez, ce sera tout le monde. Quand la masse du peuple verra que, par la faute des orateurs, le conseil dont il s'agit a perdu la couronne, elle ne leur abandonnera plus l'action, elle dira elle-même ce qui lui pantin le meilleur. Or, si cela se fait, si vous êtes jamais débarrassés des orateurs qui s'entendent et se soutiennent entre eux, alors, Athéniens, tout ira bien, vous le verrez. N'eussiez-vous donc pas d'autre raison, celle-là suffit pour que vous condamniez.
[38] Il y a une autre chose que vous ne devez pas ignorer. Écoutez-moi. On verra peut-être monter à la barre et parler en faveur du conseil Philippe, Antigène (25), le contrôleur (26), d'autres encore qui, l'an passé, régnaient en maîtres avec Androtion dans l'enceinte du conseil, et qui sont cause de tout le mal. Or, il faut que vous sachiez tous ceci : s'ils parlent pour l'accusé, c'est en apparence pour venir en aide au conseil, mais en réalité ce sera pour se défendre eux-mêmes au sujet des comptes qu'ils doivent rendre de leur administration (27). [39] Voici en effet la situation : Si vous acquittez sur la présente accusation, tous sont libérés, et l'on ne peut plus rien demander à personne. Qui pourrait encore, en effet, voter contre eux, après que vous auriez couronné le conseil dont ils étaient les chefs? Si vous condamnez, au contraire, vous aurez d'abord voté selon votre serment, ensuite vous prendrez ces hommes l'un après l'autre, à la reddition de leurs comptes, vous punirez celui que vous trouverez avoir mal fait, vous déclarerez libérés ceux qui n'auront rien fait de mal. N'écoutez donc pas ceux qui se donnent pour les défenseurs du conseil et du grand nombre. Soyez sévères pour eux comme pour des gens qui veulent vous échapper par un détour.
[40] Vous verrez encore, je crois, Archias de Cholargue (28) qui, lui aussi, était du conseil l'an passé. Fort d'une vie irréprochable, il viendra vous prier et parler en faveur de mes adversaires. Eh bien, voici, selon moi, comment vous devez écouter Archias. Demandez-lui si les faits reprochés au conseil lui semblent dignes d'approbation ou de blâme. S'il les approuve, ne faites plus attention à ce qu'il dit; ce n'est pas un homme irréprochable; et s'il les blâme, alors faites-lui cette autre question : pourquoi, lui qui se dit sans reproche, a-t-il laissé commettre ces faits? [41] Dira-t-il qu'il a parlé contre, mais que personne ne s'est rangé à son avis? Alors c'est une inconséquence à lui de parler eu faveur d'un conseil qui n'a pas voulu le suivre dans la bonne voie. Dira-t-il au contraire qu'il a gardé le silence? En ce cas n'est-il pas en faute? Il pouvait ouvrir les yeux à des gens sur le point de s'égarer. II ne l'a pas fait, et aujourd'hui il ose soutenir qu'il faut couronner des hommes qui ont fait tant de mal!
[42] Il y a encore un autre genre d'arguments que sans doute Androtion ne se fera pas faute d'employer. Toutes les attaques dont il est l'objet ont, dira-t-il, la même cause, à savoir les poursuites qu'il a dirigées en votre nom contre certaines personnes qui n'ont pas honte de devoir à l'État des sommes considérables. II accusera, chose trop facile, à mon avis, ceux qui ne payent pas les contributions. Il dira hautement que, si vous le condamnez, les débiteurs de contributions arriérées n'auront plus rien à craindre. [43] Mais vous, Athéniens, dites-vous ceci : D'abord ce n'est pas pour juger cette question que vous avez prêté serment; c'est pour décider si Androtion a proposé son décret conformément aux lois. Ensuite il est incroyable qu'on vienne accuser tels ou tels comme coupables envers l'État, et qu'on ne veuille pas répondre des offenses bien plus graves que l'on a commises soi-même. C'est en effet une offense bien plus grave de proposer un décret contrairement aux lois que de ne pas payer la contribution. [44] Au surplus, dût-on ne plus contribuer, une fois Androtion déclaré coupable, et ne trouvât-on plus personne pour se charger des poursuites, en ce cas même il ne faudrait pas prononcer l'acquittement. Vous allez le comprendre. Sur les contributions levées depuis Nausinique (29), soit trois cents talents, peut-être, ou un peu plus, il y a un arriéré de quatorze talents. Androtion en a fait rentrer sept. Mettons le tout. Ce n'est pas apparemment pour les gens empressés à payer que vous avez besoin d'Androtion, mais pour les récalcitrants. [45] Voyez maintenant si vous mettez à ce prix votre gouvernement, les lois établies et le respect de votre serment. Car si vous acquittez cet homme qui a si manifestement fait une proposition illégale, tout le inonde dira que vous avez préféré cet argent aux lois et à votre serment. Or, cet argent appartînt-il à celui qui le donne, vous ne pourriez pas décemment le recevoir, à plus forte raison quand il faut le recouvrer sur d'autres. [46] Si donc il vient tenir ce langage, rappelez-vous vos serments, songez à l'accusation. Il ne s'agit pas du recouvrement des contributions, il s'agit de savoir si les lois doivent être respectées. J'aurais encore beaucoup à dire sur toutes ces choses, par quel détour il s'efforcera de vous tromper en vous faisant perdre de vue la loi, quels souvenirs vous devez évoquer pour résister à ses sollicitations; mais ce que j'ai déjà dit me parait suffire, et je m'arrête.
[47] Je veux encore examiner l'administration de cet homme de bien. Vous allez voir qu'il n'y a pas d'excès qu'il n'ait commis. Je vais vous le montrer tel qu'il est, impudent, audacieux, voleur, arrogant, propre à tout plutôt qu'à exercer des fonctions dans une démocratie. Et d'abord, examinons cette opération du recouvrement dont il est si fier, ne faisons aucune attention à ses vanteries, mais cherchons la vérité des faits tels qu'ils se sont passés. [48] Il a prétendu qu'Euctémon (30) détenait le montant de vos contributions, et, prenant l'engagement de prouver le fait ou de verser lui-même les fonds, il a supprimé par un décret une fonction conférée par le sort. Sous ce prétexte il s'est glissé dans l'affaire du recouvre-ment. Il fit à ce sujet des discours au peuple et dit qu'on avait le choix entre trois partis; ou bien battre monnaie avec le matériel des processions (31), ou bien contribuer de nouveau, ou bien enfin contraindre les reliquataires. [49] Vous préférâtes avec raison ce dernier parti. Il se rendit maître de vous par ses promesses, et d'ailleurs les circonstances lui permettaient de faire sa volonté. Il ne jugea pas à propos d'user, pour dette opération, des lois existantes, ni d'en faire d'autres si celles-là ne lui paraissaient pas suffi¬santes. Il aima mieux vous proposer des décrets extraordinaires et illégaux avec lesquels il se mit à l'oeuvre et vous déroba de grosses sommes. Aux termes de ces décrets, les Onze (32) devaient raccompagner dans ses expéditions. [50] Il se mit à leur tête et les conduisit dans les mai-sons des citoyens (33), Il ne put faire aucune preuve contre Euctémon, quoiqu'il se fût engagé à lui faire rendre gorge, ou à payer lui-même. C'est à vous qu'il a fait rendre gorge; on dirait qu'il est arrivé là par haine non pas contre Euctémon, mais contre vous. [51] Je ne dis pas, gardez-vous de le croire, qu'il ne fallût pas contraindre les reliquataires; il le fallait sans doute, mais comment? Comme la loi le prescrit, dans l'intérêt des autres; car c'est là le procédé démocratique. Les sept talents que ces hommes ont alors fait rentrer, Athéniens, ne vous ont pas servi autant que l'introduction de pareilles habitudes dans l'administration vous a fait de mal. Voulez-vous savoir en effet pour quelle raison surtout on aime mieux vivre dans la démocratie que dans l'oligarchie? La réponse est facile à trouver : c'est que dans la démocratie tout se passe avec plus de douceur. [52] Eh bien, je ne vous dirai pas qu'en aucune oligarchie au monde on n'a vu de plus brutale violence. Je ne parle que de nous. En quel temps avons-nous vu dans cette ville les choses les plus affreuses? Vous répondrez tous, je n'en doute pas : Sous les Trente (34). Cependant on assure qu'à cette époque il n'y a personne qui n'ait réussi à se sauver en se tenant caché dans sa maison. Le reproche que l'on fait aux Trente consiste précisément en ce qu'ils ont contre tout droit fait main basse sur des gens trouvés dans l'Agora (35). Androtion s'est donc montré bien plus malfaisant que les Trente, car, remplissant une charge publique dans une démocratie, il a converti eu prison le domicile de chacun, et conduit les Onze de maison en maison. [53] Pourtant, Athéniens, qu'en dites-vous (36)? Voilà un homme pauvre, un riche, si vous voulez, mais ayant beaucoup dépensé, et se trouvant à court d'argent pour des raisons avouables.
Il est forcé de se sauver chez les voisins, par les toits, ou de se cacher sous le lit pour n'être pas appréhendé au corps ni tramé en prison; il est réduit à oublier sa propre dignité, à faire acte d'esclave et non d'homme libre, et cela sous les yeux de sa femme qu'il a épousée en se donnant pour un homme libre, citoyen de cette ville; et la cause de tout cela, c'est Androtion, un homme à qui sa conduite et sa vie, ne permettent pas de se présenter en justice pour y défendre ses droits, à plus forte raison ceux de l'État. [54] Si cependant on lui faisait cette question : « Les contributions sont-elles dues par les biens ou par les personnes? » il répondrait : « Par les biens (37)
», si toutefois il voulait dire la vérité. Car c'est sur les biens que nous prenons pour contribuer. Pourquoi donc, au lieu de confisquer les terres et les maisons, et d'en dresser inventaire, t'es-tu mis à emprisonner et à outrager des citoyens, et ces infortunés métèques (38) traités par toi avec plus d'insolence que s'ils étaient tes esclaves? [55] Voulez-vous savoir quelle différence il y a entre la liberté et la servitude? La plus grande consiste en ce que la personne de l'esclave répond de tous ses méfaits; l'homme libre, au contraire, si bas qu'il soit tombé, peut toujours mettre sa personne à l'abri; en effet, la réparation exigée d'un homme libre est presque toujours prise sur les biens. Androtion, au contraire, a exercé des châtiments personnels comme s'il eût eu affaire à des esclaves. [56] Voyez jusqu'où est allé à votre égard son insolent mépris. Son père, mis en prison par ordre du peuple, comme détenteur de deniers publics, en est sorti sans que la dette fût payée, ni l'affaire jugée. Androtion trouve cela bon. Mais pour les autres citoyens, c'est bien différent. Celui qui ne trouve pas à emprunter sur ses biens est arraché de sa demeure et traîné en prison. Après cela il s'est cru tout permis. Il a pratiqué une saisie sur Sinope et Phanostrate, deux courtisanes, mais qui ne doivent pas de contributions. On dira peut-être que ces femmes étaient bonnes à traiter ainsi; mais ce qui n'est pas bon, c'est qu'à la faveur de cette circonstance, certains hommes aient assez d'audace pour entrer dans les maisons et enlever les meubles de gens qui ne doivent rien. [57] Il ne manque pas de créatures qui semblent faites pour tout souffrir, mais ce n'est pas ce que disent les lois ni les moeurs publiques, auxquelles nous devons aussi nous conformer. Il y a place pour la pitié, pour l'indulgence et pour tous les sentiments qui conviennent aux hommes libres, [58] sentiments auxquels Androtion est absolument étranger, par nature comme par éducation. N'a-t-il pas subi les outrages, les infâmes excès d'hommes qui, sans l'aimer, étaient assez riches pour le payer? Si tu en as du ressentiment, tourne-le, non contre tel ou tel citoyen qui te tombe sous la main, ni contre des courtisanes faisant le même métier que toi, mais contre ton père qui t'a élevé de cette façon.
[59] Que tout cela soit grave, contraire à toutes les lois, Androtion ne pourra pas le nier. Mais son impudence est grande. Dans l'assemblée, où il s'arrangeait toujours pour discuter par avance l'accusation, il a osé dire que c'est pour vous, à cause de vous, qu'il s'est attiré des ennemis et court en ce moment les plus grands dangers. Eh bien, Athéniens, je veux vous prouver, moi, que cet homme n'a rien souffert et n'est menacé de rien souffrir à raison des recouvrements qu'il a faits pour vous; mais ces façons odieuses, impitoyables, qui, jusqu'à ce jour, ne l'ont pas encore perdu, le perdront certainement si vous faites bonne justice. [60] Suivez bien mon raisonnement. A quoi cet homme s'est-il engagé envers vous, et à quoi l'avez-vous autorisé, par votre vote? à recouvrer des fonds ; et à quoi en outre? à rien de plus. Je vais maintenant vous rappeler comment s'est fait le recouvrement dans chaque cas. Androtion a fait verser par Leptine de Coelé (39) trente-quatre drachmes, par Théoxène d'Alopèque (40) soixante-et dix drachmes et un peu plus. Il a poursuivi encore Callicrate, fils d'Euphéros, et ce jeune homme, fils de Télestès... J'ai oublié son nom. De tous ceux qu'il a poursuivis, car je ne veux pas les prendre un à un, je ne sais pas s'il s'en trouvait un seul qui fût débiteur de plus d'une mine. [61] Quel est donc le motif qui a soulevé tant de haines contre Androtion et lui a fait tant d'ennemis? Est-ce, à votre avis, cette contribution? n'est-ce pas plutôt d'avoir dit dans l'assemblée, où vous l'avez tous entendu, des choses comme celles-ci : à l'un qu'il est esclave, fils d'esclaves, et qu'il devrait contribuer du sixième de son bien, comme les métèques (41) ; à cet autre qu'il a des enfants d'une courtisane, à celui-ci que son père a eu des moeurs infâmes, à celui-là que sa mère vivait de prostitution; menaçant l'un de dresser l'inventaire (42) de tous les vols commis par lui, du premier jusqu'au dernier; cet autre de je ne sais quelle révélation ; proférant sur un troisième les plus horribles imputations, et le reste à l'avenant? [62] Pour moi, j'en suis sûr, de tous ceux qu'Androtion a si grossièrement insultés, il n'y en a pas un qui n'ait compris la nécessité de payer la contribution, pas un non plus qui n'ait été indigné de se voir ainsi bafoué et traîné dans la boue. Je sais aussi que votre vote l'a désigné pour faire rentrer les fonds, et non pour nous reprocher à chacun nos misères, ni pour les étaler au grand jour. Si c'était vrai, tu ne devais pas le dire - car on ne réussit pas toujours comme on veut. - Si c'est pure calomnie, quel châtiment n'as-tu pas mérité? [63] Mais voici un fait qui va vous faire voir plus clairement qu'on hait Androtion non pour avoir exercé des poursuites en recouvrement, mais pour avoir outragé et grossièrement insulté tout le monde. Satyros, le commissaire de l'arsenal maritime (43), a recouvré pour vous, non pas sept talents, mais trente-quatre, sur les mêmes personnes, et c'est avec ces fonds qu'il a fourni des agrès aux navires qui ont pris la mer. Or, Satyros ne se plaint pas de s'être fait par là un seul ennemi, et, de tous ceux qu'il a forcés de payer, pas un ne lui a déclaré la guerre. Rien n'est plus juste. Satyros, en effet, exécutait l'ordre qu'il avait reçu; mais toi, tu n'as pris conseil que de ton emportement et de ton audace; tu as jugé à propos de lancer des reproches pénibles et mensongers à des hommes qui ont dépensé beaucoup au service de l'État, qui valent mieux que toi, et dont les pères valaient mieux que le tien. [64] Et, après cela, ces juges qui nous écoutent pourraient croire que tu as fait tout cela pour les servir! Ils se rendraient responsables de tous tes actes de dureté et de méchanceté! Non. C'est une juste raison pour te haïr, et non pour te sauver. En effet, quand on s'acquitte d'une fonction pour son pays, on doit rester fidèle au caractère de son pays. Ceux qui font cela, Athéniens, vous pouvez les sauver; mais ceux qui ressemblent à Androtion, vous devez les haïr. Il y a un précepte qui peut-être vous est déjà connu ; je vous le citerai pourtant : Prenez garde aux hommes qu'on vous verra chérir et sauver, car on dira que vous leur ressemblez.
[65] Mais ce n'est même pas pour vous servir qu'il a entrepris ce recouvrement (44). Je vais vous le prouver à l'instant. Demandez-lui quels sont à ses yeux les plus coupables envers l'État, les cultivateurs économes qui, avec des enfants à élever, un ménage à entretenir, d'autres charges publiques à supporter, se trouvent en retard de payer leur contribution ; ou bien les voleurs, les dissipateurs des fonds produits par les contributions volontaires ou fournis par les alliés. Si impudent qu'il soit, il n'aurait cependant pas l'audace de dire qu'il est plus mal de ne pas contribuer de ses biens que de dérober l'argent de l'État. [66] Qu'as-tu donc fait, malheureux ? il y a plus de trente ans que tu es aux affaires, et, dans cet espace de temps, bien des généraux, bien des orateurs ont commis dés crimes envers l'État. Traduits devant ces juges que tu vois, les uns ont payé de leur vie les crimes qu'ils avaient commis, les autres n'ont échappé au supplice que par l'exil. Eh bien, jamais tu né t'es présenté comme accusateur, jamais on ne t'a vu indigné du tort fait à l'État, toi qui pourtant n'es ni timide, ni lent à manier la parole. Tu ne t'es montré jaloux de nos intérêts que quand il y a eu à malmener beaucoup de monde. [67] Voulez-vous, Athéniens, que je vous dise pourquoi? C'est que les gens comme lui ont leur part dans tous les délits qui se commettent à vos dépens, et font en même temps leurs affaires à poursuivre vos débiteurs en retard. Ainsi ils ont trouvé moyen, dans leur insatiable convoitise, d'exploiter l'État par les deux bouts. Il n'est pas plus facile de se faire beaucoup d'ennemis en poursuivant de légères infractions que de s'en faire moins en relevant des faits graves, et il n'est pas plus démocratique de rechercher les fautes du grand nombre que celles du petit. Non, le motif est tout autre : c'est celui que je dis. Les grands coupables n'ont rien à craindre. Androtion sait bien qu'il est un des leurs, mais vous, vous ne méritez, à ses yeux, aucun égard. Voilà pourquoi il vous a traités de la sorte. [68] Vous seriez une ville d'esclaves, et non pas une ville qui se croit faite pour commander aux autres, alors même, Athéniens, vous ne supporteriez pas les outrages dont cet homme vous a accablés dans l'Agora, chargeant de liens, emmenant en prison métèques et Athéniens, vociférant dans les assemblées et à la tribune, appelant esclaves, fils d'esclaves, des hommes qui valent mieux que lui, dont les pères valaient mieux que le sien, demandant si la prison est faite pour qu'on ne s'en serve pas. A quoi sert-elle, en effet? Ton père n'en est-il pas sorti pendant la procession des Dionysies (45), pour conduire un choeur de danse apparemment, avec les entraves aux pieds? Les autres excès qu'Androtion a commis, nul ne pourrait les dire, tant le nombre en est grand. Mettez le tout ensemble, et réglez le compte aujourd'hui. Ce sera un exemple pour les autres. Il leur enseignera la sagesse.
[69] On va me dire : C'est seulement dans sa politique qu'il s'est montré tel. Du reste, il a parfois bien administré (46). Eh bien, non ( Dans tout le reste, il s'est comporté envers vous de façon à mériter votre haine, bien plus encore que pour les faits dont vous m'avez entendu parler tout à l'heure. De quoi, par exemple, voulez-vous que je vous parle? Dirai-je comment il s'est acquitté de la confection des objets nécessaires aux processions, de la refonte des couronnes ou de la fabrication des vases sacrés (47), son plus bel exploit? Pour cela seul, n'eût-il fait aucun autre tort à l'État, j'estime qu'il a mérité de mourir, je ne dis pas une fois, mais trois fois. En effet, il s'est rendu coupable de sacrilège, d'impiété, de vol, et de tout ce qu'il y a de plus grave en fait de crimes (48). [70] De tous les tours qu'Androtion vous a joués, je n'en rapporterai qu'un seul. Il est venu un jour vous dire que les feuilles des couronnes se détachaient et tombaient en poussière par l'effet du temps, comme si elles eussent été de violettes ou de roses, et non d'or, et il vous en fit prescrire la refonte (49). Quand il s'agissait de contributions, il avait ajouté que la recherche aurait lieu en présence de l'esclave public (50). C'était un scrupule de justice, car on trouvait pour chaque versement un contrôleur dans le contribuable lui-même. Mais dans cette affaire des couronnes qu'il a mises en morceaux, il s'est bien gardé de prescrire la même mesure. Lui seul a tout fait, le décret, la refonte, l'encaissement et le contrôle. [71] Quelle inconséquence ! Si dans tout ce que tu entreprends pour le service public, tu avais toujours demandé qu'on s'en rapportât à toi seul, tu ne te serais pas trahi toi-même, à cette fois. Pour les contributions, tu as prescrit, ce qui était juste, que l'État s'en rapportât à ses esclaves et non à toi, et ici, dans un cas différent, quand il s'agit de toucher à des objets sacrés dont plusieurs remontent â des générations antérieures, tu n'as pas ajouté la même précaution que pour les contributions ! Ne voit-on pas par là le mobile qui t'a fait agir? Pour moi, je le crois. [72] Et maintenant, Athéniens, considérez combien les anciennes inscriptions qu'il a fait disparaître étaient belles et honorables pour Athènes, combien ce qu'il a écrit à la place est peu conforme à ce qu'exigent la religion et les convenances. Vous avez tous vu, sans doute, au-dessous des couronnes, sur les cercles qui les garnissent en bas, des inscriptions comme celles-ci :
« Couronne offerte par les alliés au peuple, en récompense de son courage et de sa justice » , ou bien : « Offrande dédiée à Athéné par les alliés», ou bien encore, par ordre de villes : « Couronne offerte au peuple par tels et tels sauvés par lui »; par exemple : « Les Eubéens délivrés ont offert au peuple cette couronne (51). » Ailleurs, on lisait : « Conon, vainqueur de la flotte lacédémonienne (52). » [73] Voilà quelles étaient les inscriptions des couronnes. Eh bien, ces inscriptions si honorables, si glorieuses pour vous, elles ont disparu en même temps que les couronnes ont été détruites. En revanche, les vases que cet homme impur a fabriqués avec le métal des couronnes portent: « Fabriqués par les soins d'Androtion. » Cet homme a livré son corps à la prostitution. Les lois lui interdisent l'accès des lieux sacrés, et en ces mêmes lieux son nom est écrit sur les vases qu'on y garde. En vérité, voilà une inscription qui vaut bien les anciennes, et qui ne vous fait pas moins d'honneur; n'êtes-vous pas de mon avis? [74] [En tout cela, le mal qu'ont fait ces gens-là est triple. D'abord, ils ont dépouillé la déesse de ses couronnes; ensuite ils ont fait disparaître la gloire d'Athènes, gagnée par des hauts faits dont ces couronnes, tant qu'elles duraient, étaient les monuments. Enfin à ceux qui les avaient offertes, ils ont ôté un mérite qui n'est pas méprisable, celui de s'être montrés reconnaissants des services rendus. Après de pareils méfaits, si grands et en si grand nombre, ils sont devenus assez aveugles et assez audacieux pour rappeler ces choses, comme si, en vérité, ils s'y fussent montrés honnêtes. Androtion croit qu'il sera sauvé par vous, grâce à Timocrate; et celui-ci lui prête son concours sans rougir de son propre passé (53).] [75] Passe encore si Androtion n'était qu'avare. Mais il a manqué de jugement. II n'a pas vu que des couronnes sont un signe de vertu, tandis que des vases et autres objets semblables sont un signe de richesse ; que toute couronne, si mince qu'elle soit, fait autant d'honneur que la plus magnifique ; qu'enfin les coupes, les vases à parfums et autres objets semblables, lorsqu'ils sont en grand nombre, peuvent bien faire à leurs possesseurs une certaine réputation d'opulence, mais qu'en pareil cas se montrer fier de peu n'est pas un moyen de se faire un nom; au contraire, c'est prouver qu'on ne se connaît pas aux belles choses. Eh bien, cet homme a détruit de la gloire. Il l'a remplacée par de la richesse, mais mesquine et indigne de vous. [76] Il n'a pas vu non plus que jamais ce peuple n'a fait effort pour acquérir la richesse, qu'au contraire il a travaillé pour la gloire avant tout. Nous en avons la preuve. En effet, ce peuple était le plus riche de tous les Grecs, et il a tout sacrifié pour l'honneur. Pour la gloire, il a contribué de ses biens et n'a reculé devant aucun péril. Par là il s'est acquis deux trésors impérissables : d'une part, le souvenir de ses belles actions; d'autre part, tant de magnifiques monuments élevés pour en conserver la mémoire, ces propylées, le Parthénon, les portiques, les loges des navires, et non pas deux petites amphores, ou trois ou quatre vases d'or, pesant chacun une mine (54), que tu prescriras, par décret, de faire fondre encore une fois, quand il te plaira. [77] Ce n'est pas en s'imposant une dîme à eux-mêmes (55), ni en doublant les contributions, - nos ennemis pourraient-ils nous souhaiter un plus grand malheur? - que nos ancêtres ont élevé ces monuments. Ce n'est pas non plus avec des conseillers comme toi qu'ils gouvernaient. Non, c'est en abattant leurs ennemis, en ramenant tous les Athéniens à la concorde, voeu le plus cher de tous les hommes sensés. C'est ainsi qu'ils ont laissé après eux une gloire immortelle, fermant l'Agora à tous ceux qui vivaient comme tu as vécu. [78] Mais vous, Athéniens, vous êtes devenus également incapables de comprendre et de vouloir. Avec de pareils exemples sous les yeux, vous ne les suivez même pas, et Androtion est chargé par vous du soin des objets qui servent aux processions. Androtion ! grands dieux ! croyez-vous qu'il y ait une offense envers les dieux plus grande que celle-là? Je pense, moi, que pour entrer dans les lieux sacrés, pour toucher aux aiguières et aux corbeilles, pour être chargé de veiller au culte que l'on rend aux dieux, il ne suffit pas de se purifier pendant un certain nombre de jours (56). Il faut, de plus, être resté pur, toute sa vie, des souillures dont cet homme a rempli la sienne.

 

 

(a) Suidas, v. Ἀνδροτίων; les deux arguments grecs du plaidoyer contre Androtion, dont l'un est de Libanios, et des fragments d'inscription recueillis dans le Corpus inscriptionum Atticarum t. Ι n° 37 et 74. Il faut y joindre un décret de l'an 346 qui vient d'être publié par M. Koumanoudis dans l'Athenaeon, t. VI, p. 152 (1877), et que nous aurons occasion de citer à propos du plaidoyer contre Leptine.

(b) Nous avons un exemple d'un décret de ce genre, rendu en 343 sur la proposition de Képhisophon. (Corpus inscriptionum Atticarum, t. II, n° 114.)

(c) Cette date est donnée par Denys d'Halicarnasse, Lettre à Ammaeus, I, 4. Elle s'accorde bien d'ailleurs avec toutes les indications éparses dans le plaidoyer.

(d)  V. deux décrets du deuxième siècle avant notre ère publiés en 1874 par MM. Eustratiadis et Koumanoudis et insérés dans le Corpus insccriptionum Atticarum, t. II, n°, 403-404. Fragments de décrets du même genre pour I'Asclépieion. Girardet Martha, Bulletin de correspondance hellénique, t. II., p. 420.

(e) C'est le décret dont nous venons de parler dans la note 1.

(01) Ce passage a été bien expliqué par Ulpien dans ses scholies sur Démosthène. (Oratores Attici, Didot, t. II, p. 695.)
D'après la loi de Dracon, la poursuite du meurtre appartenait au plus proche parent de la victime; lui seul pouvait se porter accusateur, ἐπεξελθεῖν, et il était tenu de le faire. s'il manquait à ce devoir, il pouvait être accusé d'impiété. Androtion ne pouvait donc pas poursuivre Diodore comme parricide, mais il pouvait l'attaquer indirectement en accusant d'impiété l'oncle de Diodore, qui était frère de la victime. La condamnation prononcée contre ce dernier aurait constitué contre Diodore un préjugé terrible. Quoique non condamné personnellement, il eût été forcé de s'exiler, sans doute en vertu d'une disposition expresse de la loi. On comprend dès lors pourquoi Diodore dit qu'en défendant son oncle il s'est défendu lui-même, et pour-quoi, revenant sur le même fait dans le plaidoyer contre Timocrate, § 7, il dit qu'il a été sauvé par le tribunal.
L'accusateur Androtion n'obtint pas le cinquième des voix, et paya l'amende de mille drachmes. Pollux (VIII, 6, 41) fait donc erreur lorsqu'il affirme que dans la γραφὴ ἀσεβείας l'accusateur qui n'obtenait pas le cinquième des voix était mis à mort.
Enfin il résulte de ce passage, contrairement à l'opinion d'Otto (p. 38) et de Thonissen (p. 246), que la loi de Dracon sur le meurtre s'appliquait au parricide.

(02) Aucune proposition ne pouvait être portée à l'assemblée du peuple sans avoir été soumise au conseil des Cinq-Cents La décision du conseil portait le nom de προβούλεθμα. Plutarque, Solon, 19; cf. Aristote, Polit., IV, 12, 9, et VI, 1, 9.

(03) Le même argument est développé dans le plaidoyer contre Aristocrate, § 99; v. aussi Cicéron, in Verrem, III, 305 et s.

(04) Sur l'obligation imposée au conseil de faire construire des galères, v. Plutarque, Thémistocle, c. 4.

(05) Le conseil se composait de cinq cents personnes désignées par le sort, à raison de cinquante par tribu. Chacune de ces dix sections s'appelait prytanie et présidait pendant trente ou trente-six jours. Chaque jour un des prytanes était désigné par le sort pour remplir les fonctions de président, ἐπιστάτης. S'il y avait lieu de réunir une assemblée du peuple, elle était présidée par l'épistate du jour. « Cette organisation subsista jusque dans les premières années du quatrième siècle. Probablement en 399, certainement à partir de l'année 378, la présidence de l'assemblée fut transportée aux neuf proèdres, membres du conseil désignés par le sort, un dans chaque tribu, en excluant celle qui avait la prytanie. Les proèdres n'étaient en fonction que pour une seule assemblée. Dans cette organisation nouvelle, l'épistate est celui des proèdres qui met aux voix la question.  » P. Foucart, Mélanges d'épigraphie grecque (1878), p. 55.

(06)  Ὁ ἐπιψηφίζων ἐπιστάτης. Ἐπιψηφίζειν est le mot technique pour dire mettre aux voix. V. Hermann, t. I, § 139, 16.

(07) Διαχειροτονία, mot formé comme διαδικασία et διαμαρτυρία, indique que le vote à main levée porte sur une question double et que par suite il y a un choix à faire entre deux solutions.

(08) Midias, c'est probablement celui contre lequel Démosthène a été plus tard en procès.

(09) C'est un principe fondamental, en droit moderne, que le juge doit former sa conviction exclusivement d'après les débats qui ont lieu devant lui. Il ne lui est pas permis d'être à la fois juge et témoin. Au contraire, chez les Athéniens, il n'est pour ainsi dire pas une affaire ou l'orateur ne fasse appel au souvenir personnel des juges, de même qui il fait expressément appel à leur passion. L'idée d'une justice impartiale existait pourtant, témoin le serment des héliastes; mais on l'oubliait dans la pratique.

(10) L'expédition des Athéniens en Eubée eut lieu en 357. Démosthène y prit part comme triérarque. Elle eut pour résultat de détacher l'Eubée des Thébains qui s'en étaient rendus maîtres après la bataille de Leuctres en 371. Il est souvent question de cette expédition dans les discours de Démosthène et d'Eschine. V. Grote, History of Greece, t. XI, p. 306.

(11) La guerre de Décélie, c'est-à-dire les dernières années de la guerre du Péloponnèse, pendant lesquelles les Lacédémoniens occupaient la ville de Décélie en Attique, de 412 à 405. Elle se termina par la bataille d'Ægos-Potamos, où la flotte athénienne fut complètement prise ou détruite en 405.

(12) La guerre contre les Lacédémoniens, commencée en 376, se termina en 374 par la paix de Callias. Les Lacédémoniens reconnurent l'hégémonie maritime des Athéniens. Elle recommença presque aussitôt et se termina en 371. Ainsi l'événement auquel Démosthène fait allusion remonte à 373 ou 372.

(13) L'apparition des pois chiches sur le marché était un signe de disette. V. dans le plaidoyer contre Leptine la quantité de blé qui était nécessaire à l'alimentation d'Athènes.

(14) Il faut lire ὁ τῶν τριηροποιικῶν ταμίας, comme le prouvent les inscriptions de la marine athénienne. Bœckh, Seewesen, p. 59, et Staatshanshaltung, p. 235.
Les τριηροποιοί ou commissaires pour la construction des galères étaient au nombre de dix et nommés par l'assemblée, un par tribu (Eschine, C. Ctésiphon, p. 425). Il en était de même du ταμίας. Οn voit ici que le conseil se passait souvent de τριηροποιοί, et se contentait d'un ταμίας. Encore nommait-il lui-même ce trésorier.

(15) Après τοῦτον il faut entendre τὸν ἄνθρωπον, et non pas τὸν νόμον. C'est l'explication d'Ulpien suivie par la plupart des interprètes et mal à propos abandonnée par Vicemel. Ainsi entendu, le texte devient clair, et l'argument ne manque pas de force. Aux termes de la loi, le trésorier du fonds des galères devait être nommé par l'assemblée du peuple. En faisant lui-méme cette nomination, le conseil s'était rendu responsable du fait de son préposé.

(16) Cette loi est citée et discutée tout au long dans le plaidoyer d'Eschine contre Timarque. V. Otto, p. 55; Thonissen, p. 327; Meier et Scheemann, p. 334. Entre majeurs, le délit dont s'agit entraînait l'atimie, et l'infraction des interdictions qui étaient la conséquence de l'atimie entralnait la mort, mais encore fallait-il qu'il y eût eu condamnation, καταγνωσθέντος αὐτοῦ ἑταιρεῖν, disait la loi. (Eschine, C. Timarque, p. 27.)
La γραφὴ ἑταιρήσεως se portait, comme la plupart des γραφαί, devant les thesmothètes.

(17) Le tribunal saisi d'une γραφὴ παρανόμων ne pouvait juger incidemment une question étrangère au procès. Il eût fallu que la γραφή ἑταιρήσεως eût été régulièrement intentée.

(18) Ainsi il y a trois sortes de preuves (ἔλεγχος), à savoir: τεκμήρια, les indices; εἰκότα, les vraisemblances; μάρτυρες, les témoins.
Τεκμήριον est proprement la preuve résultant d'un fait qui est nécessairement le signe d'un autre fait; εἰκὸς est la preuve imparfaite résultant d'un fait qui est ordinairement le signe d'un autre fait. Ces deux preuves constituent la preuve par raisonnement opposée à la preuve par témoins. V. Aristote, Rhét., Ι, ΙΙ, 7.

(19) Le témoignage ne pouvait être accueilli que dans la forme orale. Il fallait que le témoin se présentàt en personne, non pour prêter serment, car aucun serment n'était exigé des témoins, si ce n'est devant l'Aréopage, mais pour accepter la responsabilité de son témoignage, car alors il pouvait être lui-même poursuivi en faux témoignage, δίκη ψευδομαρτυρίας. C'était une simple action civile tendant à des dommages-intérêts, mais pouvant entraîner l'atimie.
Οn ne distinguait pas entre le faux témoignage en matière civile et en matière criminelle. Dans l'un et l'autre cas l'action en faux témoignage restait purement civile. Il n'y a pas d'exemple de γραφὴ ψευδομαρτυρίας. On voit par un texte d'Andocide (De mysteriis, § I) que des faux témoins qui avaient fait condamner à mort des innocents furent eux-mêmes condamnés (ἑάλωσαν); mais on ne peut pas conclure de là, comme le font Meier et Scheemann (p. 382), que l'action intentée contre eux fût une γραφὴ. En effet, les héritiers des victimes pouvaient intenter la δίκη en leur propre nom, ou au nom de leur auteur.
La condamnation du faux témoin en matière criminelle n'entrainait pas la révision du procès. La révision, ἀναδικία, n'avait lieu que dans certaines affaire civiles, déterminées. Mais le peuple pouvait faire grâce, rappeler les bannis, effacer l'atimie, restituer les biens confisqués.

(20)  Ἐπαγγελία. C'était le nom particulier de l'action intentée à raison d'attentat aux mœurs. V. Lexicon Seguerianum, ed. Bekker, p. 256, et le scholiaste de Patmos, récemment publié par M. Saltkélion. Bulletin de correspondance hellénique, t. 1, 1877, page 13.

(21) Cette énumération des diverses manières de procéder à raison d'un même fait se rencontre fréquemment chez les orateurs. V. par exemple le plaidoyer contre Panténète, § 33. Ici il s'agit du vol simple, κλοπή, qui peut être poursuivi de quatre manières différentes, par ἀπαγωγή, ἐφήγησις, γραφή et δίκη auxquelles il faudrait ajouter l'ἀπογραφή et l'ὑφήγησις si les deux lignes qu'on trouve dans plusieurs éditions, au milieu du § 27, n'étaient une interpolation évidente. Pour l'ἀσεβεία, ou impiété, il n'y a ni ἐφήγγεσις, ni δίκη, mais outre l'ἀπαγωγή et la γραφή il y a encore deux voies ouvertes, δικάζεσθαι πρὸς Εὐμολπίδας, φράζειν πρὸς τὸν βασιλέα. La première paraît avoir eu un caractère religieux. La seconde ne nous cst pas connue. Suivant le scholiaste, il s'agirait d'une φάσις.

(22) Lorsqu'un homme étant débiteur public prenait la parole dans l'assemblée, il pouvait être poursuivi par la voie de l'ἔνδειξις.

(23)  L'atimie était héréditaire. Le fils d'un débiteur public était tenu de subir l'atimie paternelle, à moins qu'il ne payàt la dette. Cf. le plaidoyer contre Timocrate, § 201. Faut-il conclure de là avec M. Caillemer (Du droit de succession chez les Athéniens. Revue de législation, 1876, p. 666) que le fils ne pouvait renoncer à la succession paternelle? Nous ne le croyons pas. La disposition dont il s'agit était une disposition exceptionnelle qui avait précisément pour but d'empécher que la renonciation du fils fût opposable au trésor public. Nous persistons donc dans l'opinion que nous avons émise.(V. le plaidoyer contre Nausimaque et Xénopithe, Plaidoyers civils ,tome 1, page 105.)

(24) Παρεγραψάμεθα. On voit par là que l'accusateur était obligé d'annexer à son acte d'accusation, γραφή, une copie des textes de loi qu'il invoquait. Au civil, la παραγραφή avait lieu de la part du défendeur qui citait une loi pour en tirer une fin de non-recevoir. La copie de la loi citée était annexée à la demande principale.

(25) Philippe et Antigène étaient des orateurs du parti d'Androtion.

(26) Ὁ ἀντιγραφεύς, le contrôleur. En général, ceux qui étaient attachés à un ταμίας étaient des esclaves publics, de simples employés. V. Boeckh, Staatshaushaltung, p. 216-252.

(27) Τῶν εὐθυνῶν. Les orateurs qui avaient dirigé le conseil étaient tenus de rendre compte, comme tous autres magistrats on commissaires, lorsque les pouvoirs du conseil étaient expirés. Quant au conseil, il était irresponsable. Andocide De reditu, § 19. V. Hermann, t. 1, § 125, note 2.

(28) Archias, du dème de cholargue, était un orateur du parti d Androtion.

(29) Sous l'archontat de Nausinique (378-377), les Athéniens, qui venaient de relever pour quelques années leur empire maritime, modifièrent leur système financier et substituèrent à l'ancien mode d'impôt établi par Solon l'impôt sur le revenu, εἰσφορά. Pour la perception de cet impôt, les Athéniens étaient divisés en cent trente symmories. V. Hermann, C. 1, § 171, et Boeckh, t. ΙΙ, p. 667-693. Dans chaque symmorie il y avait quatre classes, et le capital imposable était fixé pour chaque classe d'après un tarif progressif : 20 pour 100 dans la première classe, 8 pour 100 dans la quatrième. 11 ne faut pas confondre les symmories de l'impôt sur le revenu avec les symmories créées pour le service des triérarchies par une loi de 357. L'εἰσφορά était une contribution extraordinaire et n'avait rien de régulier ni de périodique. Nous voyons ici que ces contributions s'élevèrent à 300 talents en vingt-deux ans. 300 talents font environ 1,800,000 francs Les 14 talents arriérés font 84,000 francs.

(30) Les §§ 48-52 sont textuellement reproduits dans le plaidoyer contre Timocrate, §§ 160-164. Euctémon avait été désigné par le sort pour être un des commissaires chargés du recouvrement de l'arriéré- Androtion prétendit que les commissaires s'acquittaient mal de leurs fonctions. Il fit révoquer leurs pouvoirs et se les fit attribuer par un vote à main levée. V. §§ 60 62.

(31) (31) Τὰ πομπεῖα, le matériel qui servait aux processions dans les fétes publiques.

(32) Τοὺς ἔνδεκα, les onze. Ils étaient désignés par le sort, un par tribu. Le greffier formait le onzième. Leurs attributions s'étendaient à toutes les mesures d'exécution, et comportaient même certains pouvoirs de juridiction. V. Hermann, t. 1, § 139.

(33) Le domicile du citoyen était inviolable. Nul ne pouvait y pénétrer sans l'assistance du magistrat, hors le cas de l'action ἐξούλης.

(34) Les Trente, chefs de la faction oligarchique, régnèrent dans Athènes en 405 et 404. Ils furent renversés par les démocrates bannis qui revinrent, conduits par Thrasybule.

(35) Ἀπῆγον, c'est le terme technique pour dire conduire à la mort. Nous avons déjà parlé de l'ἀπαγωγή.

(36)  Les §§ 53 à 56 sont reproduits textuellement dans le playdoyer contre Timocrate, §§ 165-168.

(37)  En d'autres termes, I'εἰσφορά était réelle et non personnelle. Dès lors on devait procéder, en cas de non-payement par confiscation et vente des immeubles, et non par emprisonnement des contribuables.

(38)  L'εἰσφορά frappait, comme on le voit, non seulement sur les citoyens, mais encore sur les métèques.

(39) Κοίλη, dème de la tribu Hippothoontide.

(40Ἀλωπέκη dème de la tribu Antiochide.

(41)  Ainsi les métèques contribuaient à raison du sixième de leurs biens, tandis que la première classe contribuait, comme nous l'avons vu, à raison du cinquième. Mais peut-étre y avait-il aussi pour eux un tarif progressif. V. sur les charges des métèques, Hermann, t. 1, § 115, note 12.

(42) Ἀπογράφειν, c'est l'expression technique pour dresser procès-verbal et inventaire.

(43) Nous ne savons quel était ce Satyros. Quant à l'opération, elle consistait à faire rentrer les agrès confiés par l'État aux triérarques. V. dans les Plaidoyers civils les notes du plaidoyer contre Polyclès, et Boeckh, Seewesen.

(44) Les §§ 65-67 sont reproduits textuellement dans le plaidoyer contre Timocrate, §§ 172-174.

(45) Dans la procession des Dionysies, le cortège prenait la statue du dieu dans son temple, au Lenaeon, et la portait solennellement dans un sanctuaire plus ancien, au Céramique. V. Pausanias, I, 29, 2, et les textes cités par Hermann, t. II, § 59, notes 7 et 8. Les détenus étaient mis en liberté pendant la fête pour qu'ils pussent y participer. C'est ainsi que le père d'Androtion était sorti de prison. V. le scholiaste.

(46)  Les §§ 69-78 sont textuellement reproduits dans le plaidoyer contre Timocrate, §§ 176-186.

(47) Nous avons ici plusieurs exemples des commissions qui étaient données pour l'entretien des objets affectés au service des dieux : -  πομπείων ἐπισκεύη, - στεφάνων καθαίρεσις, - φιαλῶν ποίησις.

(48) Ἱεροσυλία, - ἀσεβεία, - κλοπή, - trois crimes distincts donnant lieu chacun à une action différente, γραφή.

(49) V. les deux décrets du deuxième siècle, trouvés en 1874 et publiés dans le Corpus inscriptioaum Atticarum, n° 403 et 404. Il s'agit d'une opération toute semblable à celle qui fut entreprise par Androtion. On voit par là que l'usage de refondre périodiquement les offrandes était constant, et qu'Androtion s'y était cônformé.

(50) Tout commissaire avait un maniement de fonds et se trouvait ainsi comptable. A côté de lui devait en général se trouver un contrôleur qui était ordinairement un esclave public, δημόσιος.

(51) Le fait était récent. L'Eubée avait été délivrée par les Athéniens du joug des Thébains, en 357. V. § 14.

(52) Il s'agit de la victoire navale remportée par Conon sur la flotte lacédémonienne, prés de Cnide, en 395.

(53) Tout le § 74, mis ici entre crochets, paraît interpolé. C'est un emprunt fait au plaidoyer contre Timocrate, qui se trouve ici nommé sans raison. On ne voit pas non plus pourquoi l'orateur, qui jusqu'ici s'est toujours adressé à Androtion au singulier, emploie tout à coup le pluriel.

(54) La mine, comme poids, valait 436, 3 en grammes. C'était le poids de cent drachmes.

(55) Δεκαστεύοντες. La dime, et en général l'impôt direct permanent, était considérée comme un signe de servitude ou tout au moins de sujétion. L'εἰσφορά n'était demandé qui à titre de secours extraordinaire. V. Bœckh, t. 1, p. 443 et 675, note 6.

(56) Ἀγνεύειν. On se préparait à la célébration des fétes par le jeûne et l'abstinence pendant un certain nombre de jours ; par exemple aux Thesmophories ou fêtes de Cérès. V. les textes cités par Hermann, t. 11, § 56, note 18.